Villiers de L'Isle-Adam

Premières Poésies


À Monsieur le comte Alfred de Vigny de l'Académie française Hommage de l'Auteur. PRÉFACE

L'auteur de ce volume a dix-neuf ans. — C'est donc avec une certaine modestie qu'il se défait de ces premières pages.

	
								Novembre l858.





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FANTAISIES NOCTURNES

BARCAROLLE "Caelumque tueri jussit" Ovide I Dans le golfe aux flots bleus se mirent les étoiles. Le vent, qui souffle auprès des citronniers en fleurs, Nous apporte, en faisant trembler nos blanches voiles, Les barcarolles des pêcheurs. J'aime les chants lointains de leur voix fugitive! Ils passent, un moment, sur le vent qui s'enfuit, Imprégnés des parfums de la plage plaintive, Puis... ils s'éteignent dans la nuit. Car elle vient, la nuit mélancolique et sombre, Avec tout son silence et toutes ses beautés: Le ciel s'est diapré de ses fleurs d'or sans nombre Dont la mer baigne les clartés; Et l'écume d'argent des vagues solitaires Ondule aux profondeurs de l'immense horizon, Et berce notre esquif, dont les courbes légères Semblent être d'un alcyon. Ineffable moment d'extase et d'harmonie, Où l'âme humaine espère une immortalité. Où l'amour peut venir enfanter le génie Dans un songe de volupté! II «Allons!... chante, ô poète!... avant que les années » Que le passé va prendre et qu'un Dieu t'a données, » Sous leur manteau funèbre aient glacé ton essor; » Puisque de la douleur tes romances sont nées, » Puisque tu peux chanter encor!... » Mais, si tu sens pleurer ton coeur sous ton sourire, » Oh! puissent se briser les cordes de ta lyre, » Et ton chant se mêler aux chants des matelots!... » — Souffre seul!... — Et, tout bas si ton âme soupire, » Livre sa plainte aux bruits des flots!...» III Et pourtant nous avons, frères, dans cette vie, D'indicibles instants pleins de mélancolie, Où l'homme, consolé, En contemplant les cieux dans leurs ombres splendides, Leur jette avec amour, les paupières humides, Un regard d'exilé! Amis!... rêvons alors, oh! rêvons en silence, Le coeur demi-noyé d'amour et d'espérance!... — Cela dure si peu! Quand la réalité soulèvera son voile. Eh bien!... le songe ira là-bas, dans une étoile... Et nous dirons: «Adieu!» IV Rêvons! les flots d'argent s'étendent, solitaires! Leurs cimes vont briller au fond de l'horizon. Et notre esquif, bercé par les vagues légères, Flotte au loin, comme un alcyon. Golfe de Gènes, mars 185... Retour au sommaire CHANSON ARABE «Tel que sur la plaine flétrie » Court l'ardent simoun en furie, » Vole!... et fais luire, ô mon coursier, » Tes pieds d'acier! » Sur un nuage d'étincelles, » Mon bon cheval noir a des ailes! » Son oeil defeuj)asse dans l'air » Comme un éclair! » Parmi les sultanes sans nombres, » Dans son lharem aux dômes sombres, » Las de bonheurs, le vieil émir » Va s'endormir! » Elle m'attend, sa jeune esclave! » — le cimeterre que je brave » Veille en silence, et sait ramper » Pour mieux frapper. — » Oh!... par Caâbbha la maudite!... » Allons, mon cheval, cours plus vite!... » Tu vas baigner près du sérail » Ton noir poitrail!... » Ami, le sable est creux, peut-être, » La nuit, obscure, et l'ombre, traître!... » — Mais les djinns gardent les amours » Des giaours! » Va! nous passerons, à l'aurore, » Devant le minaret sonore, » Narguant ses derviches hideux » Toujours tous deux. » — Ou, si le khandjar de l'eunuque » Ce soir me tombe sur la nuque, » Ton âme, au paradis d'Allah, » Me rejoindra!...» Retour au sommaire UNE BOUTEILLE DE VIN d'ESPAGNE «Ami, j'y vois beaucoup de choses!» Va, ce flacon vivait! — Un sylphe, aux ailes roses, Autrefois échappé d'un rayon de soleil, Souriait aux amours, dans ce cachot vermeil! La liqueur pétillait de gaité! — Le teint blême Du bouchon, ce geôlier, se colorait lui-même A son babil léger! — C'était un bras divin Qui nous versait la joie en nous versant le vin! Maintenant que, par nous brisée et toute bue. Cette bouteille est là, sur la table, étendue, Le sylphe, s'envolant comme un gai papillon, Est retourné là-haut, dans son premier rayon, Pour apporter encore, à l'aurore prochaine, Des sourires nouveaux à la misère humaine! Retour au sommaire EXIL STANCES I Celle-là, — disait-il, — c'est la fille des plages Où le pâle Océan cambre ses flancs sauvages; Où, la nuit, les rochers, ces lourds piliers des mers, Guettent les matelots en proie au ciel qui gronde; Où, pour les bâtiments, au large, errants sur l'onde, Le vent creuse un tombeau dans les sillons amers! II Celle-ci, dont le front, ineffable irrestige, Plie aux souffles du soir comme un lys sur sa tige, C'est l'enfant des pays où les palétuviers Bordent les oasis des lointaines savanes: Où, sous l'ombrage, on voit briller dans les lianes, Comme un prisme vermeil, l'aile d'or des pluviers! III L'une, c'est d'Ischia la baigneuse folâtre Qui caresse le gouffre avec ses bras d'albâtre, Et sourit il travers ses cheveux ruisselants, Lorsque le flot houleux, dont l'écume déferle, Jpue avec son beau corps, puis, ainsi qu'une perle, La roule sur le sable et meurt à ses pieds blancs! IV L'autre, c'est une fleur de ces molles Antilles Où, quand le clair de lune argente les charmilles, Le mulâtre crépu tend le hamac des nuits; Et que la nuit du Sud, aux énervants délires. Dans un baiser muet croisant leurs deux sourires, Semble imprégner d'amour les airs attiédis! V Hélas! quand, dans Paris, la vivante fournaise, Moi, le fils de l'exil, je pense à la falaise Où se mêle une voix de vierge aux voix des flots; Quand je songe aux forêts où va rêver ton âme Sous les longs ébéniers, créole aux yeux de flamme! — Ahl mon coeur solitaire êtouffe des sanglots. — VI — O mes anciens amours, Antilles diaprées, Et vous, rochers de l'île aux cimes empourprées, Vous, que j'aime toujours, pourquoi vous ai-je fui ? Parmi tous ces humains, perdu, comme un atome, Je venais pour chercher la gloire, vain fantôme! Vaut-elle bien la paix que je cherche aujourd'hui ? VII Ici règne l'Ennui suprême qui dévore; Ici l'on n'entend pas les hymnes de l'aurore; Ici l'on a perdu le délire sacré, L'enthousiasme saint qui fait les grandes choses, Et la fumée, au loin, a desséché les roses. Les roses qui s'ouvraient sous le ciel azuré! VIII Ici le fourneau gronde, et l'usine fermente; La houille en fusion bout dans sa lave ardente. Car on veut accorder les peuples d'ici-bas Dans leur sombre unité; — les marteaux, sur l'enclume, Retombent; sur les rails, la vapeur siffle et fume Pour marcher vers un but auquel on ne croit pas. — IX Ici l'on rit des dieux paisibles de nos pères! Ici sont les enfants qui font pleurer leurs mères. L'innocence a quitté ce lieu d'anges déchus; Les lys immaculés tombent sous les faucilles. Ici tout est flétri d'avance, ô jeunes filles!... Ici l'on est maudit!... Ici l'on n'aime plus. — X Oh! quand pourrai-je voir cette grève, où, naguère, Des poissons argentés l'écaille de lumière Scintillait sur le sable..., — et ce pays vermeil Où chantent les oiseaux, — où le tigre des jungles Sous les bambous rougis, dort, en rentrant ses ongles Dans sa patte lascive étendue au soleil! Retour au sommaire PRIÈRE INDIENNE «L'horrible est beau!» Shakespeare, Macbeth. «A genoux, le brahmane » Dit, en courbant le crâne » Près du fétiche noir; » Grave témoin du monde, » Brahmah, fais que je sonde » Les oracles du soir. » Fais que ma course sainte » Ne trouve pas l'empreinte » De Sivah, dieu fatal; » Ni, devant ton silence, » La puissante alliance » Du bien avec le mal; » Ni, sur le roc sauvage, » Le fils de l'esclavage, » Le paria tremblant; » Ni, sur sa hutte impure, » Comme un hideux augure, » Le Vampire sanglant; » Ni la funèbre joie » Du Thôgh, guettant sa proie » Pour l'étrangler sans bruit, » Et puis, sous les lianes, » Comme un djinn des savanes, » Plongeant son front maudit; » Ni, dans ce bois où j'entre, » Enroulant son long ventre » Jusqu'au haut des palmiers, » Le serpent vert et chauve » Dardant sa langue fauve » Sur le nid des ramiers!» Retour au sommaire GUITARE «Cadix!» Voici Vheure des sérénades Où brille, loin des colonnades, Au cristal du fleuve changeant, L'astre d'argent: L'Espagne, dans ces nuits divines. N'écoute plus les mandolines; Bien de beaux yeux vont se fermer! — Il faut aimer. II Demain, tu pourras, jeune fille. Danser ta folle Séguidille Et mettre des fleurs, si tu veux. Dans tes cheveux... Mais, ce soir, puisque la gitane Suspend sa guitare au platane, laissons là nos résilles d'or... — Aimons encor! III Les vents, qui sur les ondes passent, Aux ombres de ceux qui s'enlacent Mêlent les feuillages légers Des orangers... Si, près du fleuve monotone, Ils doivent faner, à l'automne, Les orangers et les amours, — Aimons toujours! Retour au sommaire CHANSON Faust. — Elle sort de l'église, dans une attitude décente et recueillie. Ses yeux sont humides. Regarde! c'est un ange; elle a l'air de sortir de chez elle! Méphistophélès.— Aujourd'hui l'autel sombre, demain le couvent. Si tu lui parlais bas, à l'oreille ? Faust. — Que lui dire, puisque je l'aime ? Méphistophélêès.— Deux mots, je te soufflerai!» (Le Faust de l'Auteur.) «Comme un bluet qu'on aurait mis » Dans la corolle d'un beau lys, » Oh! sous ta paupière » Ton oeil bleu luit timidement: » Et c'est un bien pur diamant » Pour un cloître austère! » N'es-tu pas toute jeune encor, » Et des amours la coupe d'or » Est-elle épuisée ? » Sèche tes pleurs avec des fleurs, «Enfant, les fleurs prendront tes pleurs » Pour de la rosée!» Retour au sommaire ZAÏRA « — D'où vient que vous aimez de la sorte ?» demanda encore Sahid. —» Nos femmes sont » belles, et nos jeunes gens sont chastes,» ré- pondit l'arabe de la tribu d'Azra. Ebn-Abi-Hadglah, manuscrits 1461-1462. Bibliothèque royale. Le couchant s'éteignait voilé; — Un air tiède, comme une haleine, Sous le crépuscule étoilé Flottait mollement sur la plaine. — L'Arabe amenait ses coursiers Devant ses tentes entr'ouvertes. — Les platanes et les palmiers Froissaient leurs longues feuilles vertes. — Son menton bruni dans la main, Toute amoureusement penchée, Sa jeune fille, un peu plus loin, Sur une natte était couchée. — Ses yeux noirs, chargés de langueur. De leurs cils ombraient son visage: — Devant elle, le voyageur Arrêta son cheval sauvage; Et, se courbant soudain, il dit: «Allah! comme vous êtes belle! » Veux-tu fuir ce désert maudit ? » Je t'aime, et te serai fidèle.» — L'enfant le regarda longtemps; Et, se soulevant avec peine: «Tu nes pas celui que j'attends, » voyageur au front d'ébène! » Un autre a déjà mon amour; » Et mon amour, c'est tout mon être. » J'attends ici le giaour » Qui reviendra, ce soir, peut-être! » Mais... ce collier d'ambre, veux-tu ? » Tiens! prends! et qu'Allah te conduise!» — La main sombre de l'inconnu Tourmentait sa dague, indécise. — «O perle du désert! dis-moi: » Si le giaour infidèle » Ne s'en revenait plus vers toi ?» « — Je te comprends bien,» lui dit-elle: «Mais, je m'appelle Zaïra. » Va, mon coeur l'aimerait quand même: » Je suis de la tribu d'Azra, » Chez nous on meurt lorsque l'on aime!» Retour au sommaire

HERMOSA POÈME

CHANT PREMIER DON JUAN I Le palais, ce soir-là, brillait sous ses arcades; Depuis ses escaliers jusqu'à ses balustrades Les murs en marbre blanc de pourpre étaient bordés. Le comte Antonio dépensait sa jeunesse Aux bruits de l'or, aux chants d'amour, aux cris d'ivresse, Aux chocs des coupes et des dés! II L'orchestre, sur les flots, glissant, dans les gondoles, Mêlait, tout baigné d'omhre, aux voix des barcarolles Ses trésors d'harmonie aux charmantes splendeurs. Par les vitraux, ouverts aux frais souffles des brises, On voyait tournoyer des formes indécises, Bouquets de femmes et de fleurs! III La salle étincelait de feux et de parures; Les roses étoilaient les noires chevelures; Les glaces flamboyaient aux merveilles du bal; La volupté fermait à demi les paupières; Les couples enlacés valsaient, sous les lumières Des lustres d'or et de cristal. IV La valse a ses plaisirs, — surtout en Italie, Pays de Raphaël, où la Mélancolie Sous les myrtes promène une ardente langueur, Où l'on dit que la vierge, en proie aux vagues fièvres, Ouvre à son jeune amant, quand s'unissent leurs lèvres, L'écrin parfumé de son coeur. V L'amour, c'est l'auréole au front d'or de ces fêtes. Les femmes de Venise ont leurs danses muettes, Elles y parlent peu: — mais leurs yeux sont si doux! Mais les plis de corail de leur divin sourire De perles émaillés semblent si bien vous dire: «Je sais ce qui se passe en vous!» VI O Muse! un de nos soirs, le coeur plein de jeunesse, Je veux en Italie amener ma mmtresse!... Nous aimons, tous les deux, les plaisirs passagers, Et nous nous mêlerons aux valses de Venise, Sous les dômes de fleurs neigeuses, que la brise Laisse aux feuilles des orangers. VII Ou, peut-être, y viendrai-je, — ô barques intrépides! — Y chercher, quelque jour, sur les vagues rapides, Une mort de soldat, digne de ma fierté! — Race humaine! Byron te savait bien ingrate... Il n'en a pas moins su tomber en Spartiate Sur la terre de liberté VIII Oui,puissé-je expirer ainsi! — JS'on pour la gloire... A quoi bon ? — Seulement, il serait doux de croire Qu'une enfant d'Italie, au rire gracieux, Quand j'aurai le drap noir au front, aux pieds le cierge, Vînt mettre, en souriant, sa couronne de vierge Auprès du nom de mes aïeux! IX Je ne ferais cela que par insouciance: Rire, chanter, dormir, — c'est ennuyeux, la France! Et l'homme qui s'ennuie est capable de tout. Puis, je n'aime pax ceux qui disent: «O folie » Qu'une grande action aux dépens de la vie! » L'oubli railleur se tient au bout!» X Au bout de quoi, messieurs ? Estimez-vous qu'en somme Il ne vaille pas mieux être purement homme, C'est-à-dire aimer, vivre et mourir noblement, Sans vouloir creuser trop les choses de ce monde, Que de bâiller toujours quelque phrase inféconde ? Pour moi, voilà mon sentiment: XI Dans son orgueil sacré lorsqu'un homme succombe, Qu'importent le néant et l'oubli d'une tombe ? Il sut vivre et mourir dans ses larges dédains: Que lui font les discours murmurés sur sa bière ? Grave, il repose là, drapé dans son suaire, Sourd aux cris vagues des humaims. XII Mais celui qui ne sait que manger et que boire, Dont l'impuissant dégoût bave sur toute gloire, Qui chaque nuit trafique un stupide baiser, Et qui vient nier Dieu, gloire, amour, fleurs de l'âme! A mes yeux, celui-là n'est qu'un bélître infâme, Tant a plaindre qu'il mépriser. XIII Si c'est rire de tout, que la philosophie, Adieu Kant et Schelling! J'aime mieux voir la vie Ou la mort, mais d'après leurs côtés les plus beaux, Et j'admire un héros par pur matérialisme, Sans restreindre le but avec trop de cynisme, Car il est beau d'être un héros! XIV Vous allez, je sais bien, me dire que l'aurore N'est qu'une vapeur bleue ou rose, et qu'on n'ignore Aucun des éléments portant des noms en um Qui composent un lys; que l'amour n'est de mode Que dans monsieur Dorat ou tout autre rapsode; Qu'il fait très bien dans un album; XV Et coetera... — D'accord. Mais, après tout, l'aurore N'en est pas moins sublime, et les fleurs qu'elle dore Restent belles toujours, dans leur parfum charmant! C'est très joli, les noms en um! — Moi, je préfère... — Bon! lepremier bluet venu... (mais, sans trop faire D'ingénuités, cependant). — XVI Quant à l'amour sceptique... — O Stendhal! tout le monde A-t-il bien dit son mot sur ta page profonde, Bien posé, bien conclu, bien disputé, mon Dieu ?... Moi, n'ayant rien posé, je ne veux rien conclure: Seulement, ma maîtresse est belle, — et la nature A toujours un coin de ciel bleu. XVII Voilà deux ans passés, je n'étais pas de même. — Mais, il faut bien finir par se faire un système, Ou tout devient un gouffre où notre oeil s'obscurcit... Bref, — et notre Hermosa ? — Quel prélude bizarre! Ça, ma coupe de vin de Chypre, mon cigare, — Et reprenons notre récit. XVIII Je vous avais laissé, je crois, au bal du comte Antonio, de nuit, quand l'essaim joyeux monte Les marches du palais... — Derrière le camail Souriaient, entrevus, les profils de madone, Comme des idéals vivants du Giorgione Sortis de leurs cadres d'émail. XIX Mille gerbes de feux, du haut des dalles brunes, Pailletaient de rubis l'eau claire des lagunes; — O golfes d'Orient! — Echappés du festin, Les masques, pèle mêle, accouraient; les almées Froissaient sous leurs doigts nus les gazes parfumées De leurs écharpes de satin. XX La salle étinceluit de fleurs et de parures; Les roses étoilaient les noires chevelures; Les glaces flamboyaient aux merveilles du bal; La volupté fermait à demi les paupières; Les couples enlacés valsaient, sous les lumières Des lustres d'or et de cristal! XXI Sur un socle de bronze, au fond du péristyle, Une femme, debout, se dressait... immobile. A ses pieds tournoyaient les vivants radieux. Accoudée au chambranle auprès de la pénombre, Dans un profond regard elle unissait, dans l'ombre, Les feux du bal, la nuit des cieux. XXII Oh! cette feriime était sidéralement belle! Son bras, qu'eût modelé Phidias ou Praxitèle, Soutenait son visage aux traits marmoréens; Les ténèbres ornaient sa pâleur épuisée: Elle semblait, perdue ainsi dans sa pensée. L'ange nocturne des humains. XXIII Ses lourds cheveux brillants sous leur torsade noire Encadraient la blancheur de ses tempes d'ivoire; Son front des nuits d'amour semblait garder les plis; Ciselé dans l'albâtre, ombré de cornaline, Son nez droit nuançait une courbe aquiline, Pareil a deux feuilles de lys. XXIV Les flots de velours noir se drapaient autour d'elle, Et les puissantes chairs de sa gorge rebelle Accusaient durement leurs formes, 'par soupirs, Lorsqu'elles soulevaient sa toge, retenue Sur le galbe nacré de son épaule nue Par une agrafe de saphirs. XXV Elle était là, comme un fantôme de la Vie: Au sein des tourbillons de la fête ravie Son regard se plongeait, plein d'éblouissements; Signe idéal, sacrant sa beauté souveraine, Tremblait, dans les reflets de ses cheveux d'ébène. Une étoile de diamants. XXVI Cependant, on eût dit qu'un rêve au vol splendide L'enveloppait... aux pieds de la cariatide Le fracas du plaisir tombait, comme un affront: On eût dit que, fixant les replis de son âme, L'Esprit muet des soirs, planant sur cette femme, Battait des ailes sur son front. XXVII — Sors du passé terrible, ô statue enchantée! Veux-tu de l'existence ? Ainsi que Prométhée, Je puis te la donner, avec ses désespoirs. Mais, tu vis comme nous, car je vois, sous les franges De tes longs cils de jais, ces deux larmes étranges Vitrer l'éclat de tes yeux noirs. XXVIII Salut, ô toi que j'aime, ô fille de l'Espagne, O fille du brigand! Couché dans sa montagne Et dans sa liberté, ton père n'est pas seul: Sa carabine est là, lourde, et d'un bon calibre, Qui veille à ses côtés! Ce fut un homme libre: Il dort dans son libre linceul. XXIX On n'en parlera plus. L'oubli, second suaire Des livides captif s du cercueil solitaire. Depuis longtemps déjà pèse sur le bandit; Les ronces, sur sa croix en ruines, serpentent. Qu'importent aux vivants qui boivent et qui chantent, Ceux qui sont allés dans la nuit! XXX Ah! lorsque, sous les pins déchirés par l'orage, Le soir, il était roi; dans sa sierra sauvage, Quand il guettait leurs pas, sans trêve, sans repos, Et que, dans les sentiers pleins d'embûches funèbres Son coup de feu connu sonnant dans les ténèbres, Bondissait d'échos en échos; XXXI Certes, on se rappelait! Maintenant ? — ô misère! — S'il eût été César, ce reste de poussière, De quoi pourrait servir à son crâne maudit D'avoir ceint, sur le trône, un large diadème ? Au fond, partout, la mort est à peu près la même, Pour le héros et le bandit. XXXII Jeunes gens qui valsez aux pieds de cette femme, Prenez garde de voir les gouffres de son âme! Valsez, valsez toujours! ne la regardez pas... Il semble, tant elle est au dessus de ce monde, Qu'elle écoute, au milieu d'une extase projonde, Le bruit sourd des chars du trépas! XXXIII Autrefois... — mais combien elles sont éloignées De son coeur plein d'oubli, ces rapides années! — Autrefois, elle était l'enfant aux traits pâlis Qui vivait au soleil. Elle fut l'humble égide De bien des voyageurs, qui la prirent pour guide A travers les sombres taillis! XXXIV Le jour, elle courait, vision des Espagnes, Sur la mousse des bois, par les vertes campagnes. Et, sur le flanc des monts, loin des troupeaux errants, Elle s'asseyait, seule, auprès des vieux abîmes. Et, rêveuse, elle aimait cueillir ces fleurs sublimes Qui naissent aux bords des torrents. XXXV Le soir, elle quittait la plaine et la vallée, Et venait au souper de la hutte isolée... Il la pressait alors sur son coeur frémissant, Et, près d'elle, oubliant la montagne et l'orage. Sa main laissa parfois sur ce front sans nuage Tomber une tache de sang. XXXVI Puis, la jeunesse vint, dans son âme, éveillée, — Rose si tôt cueillie et si vite effeuillée! — Elle ignora pourtant les amours d'ici-bas: Son coeur semblait glacé dans sa blanche poitrine... — Puis, un soir, elle vit qu'elle était orpheline, Car le bandit ne revint pas. XXXVII Alors, elle s'en fut, — triste enfant qui mendie, — Sous la bure voilant la cambrure hardie De sa taille de reine aux splendides contours; Grave, elle s'en fut voir danser les jeunes filles! Elle écouta bruir la soie et les mantilles, Cachée au fond des carrefours. XXXVIII Mais, sur l'herbe, aux lueurs du couchant qui flamboie, Jamais on ne la vit se mêler à leur joie! Seulement, quand valsaient des jeunes gens heureux, Quand le tambour de basque et ses vives clochettes D'argent accompagnaient le son des castagnettes, Son oeil pensif brillait sur eux. XXXIX Un jour, il lui sembla qu'elle était arrivée Dans un vallon désert. L'aube, à peine levée, A ses pas exilés éclairait trois chemins. Elle avait dix-sept ans: — ô fantômes du doute!... Elle vit qu'il fallait se choisir une route; Elle mit son front dans ses mains. — XL «Jeune fille, tu peux choisir, n'es-tu pas belle ?» — Lui cria dans le coeur une voix immortelle. — » Rien ne trouble l'azur de ton ciel triomphant. » Je m'appelle Vertu. D'autres, dans le silence, » Inutiles à tous, méprisent l'existence... » Viens avec moi, ma douce enfant. XLI » Viens, car je sais aimer le travail et la terre.» Elle écoutait ces mots, la jeune fille austère, Mais leur vrai sens, pour elle, était alors obscur: Ils ne contentent pas la première détresse. Et l'enfant hésitait, voyant, pour sa jeunesse, Un désir plus vague et plus pur. XLII Auprès d'elle, soudain, comme un lys qui s'élève, Une autre vision apparut dans son rêve; Chaste, elle prononça ces mots: «Je suis la Foi! » Je suis celle qui porte un deuil expiatoire! » Je suis celle qui prie au fond d'un oratoire... » Ma jeune soeur, viens avec moi. XLIII » Le voile que Dieu met sur les vierges paisibles, » En leur cachant la terre et ses amours visibles, » Pour l'amour idéal n'obscurcit pas leurs yeux. » Viens! la souffrance, enfant, crois-le, c'est une amie » Et la fille du cloître, au cercueil endormie, » Se réveille ange dans les Cieux!» XLIV Elle ne comprit pas. La cellule sacrée, Devant son nom, peut-être, eût fermé son entrée... Ne pouvait-elle aussi vivre avant de mourir ? Elle se rappela les dames, la guitare, Les basquines, la joie et l'anour qui s'égare Aux bois où chante le zéphir. XLV Hermosa se taisait comme lorsqu'on sommeille. Une autre voix, déja, lui parlait à l'oreille. Faisant devant ses yeux passer d'ardents tableaux: Ses paroles, chanson fatale, âpre délire, Avaient, dans leur gaieté, l'air d'un éclat de rire Etouffant un bruit de sanglots. XLVI «Vivre ou mourir ?» — disait la voix; « — mais, vieille Terre, » Qu'importe ? n'es-tu pas vanité sur misère ? » Le vent glacé qui hurle au creux des noirs chemins, » Emporte les amours dans l'ombre où vont les rêves, » Les feuilles des forêts, les flots amers des grèves, » Et les flots changeants des humains! XLVII » Eh bien! fuyons aussi vers les nuits toujours closes! » Effeuillons, en marchant, tous les plaisirs, ces roses! » Laissons-mous vite aller au gré de douces lois, » Comme ces souffles purs qui, de toutes les plaines, » Emportent les soupirs, les baisers, les haleines, » Aux oiseaux dormants dans les bois! XLVIII » Travail, vertu, prière! — A quoi bon ? — Il faut vivre! » Feuilleter, pour l'essai, quelques pages du livre. » Sourire... et le fermer sans crainte et sans regrets. » Que reste-t-il de nous ? L'humble abri d'un vieil arbre; » Deux mots, vite effacés, sur un dôme de marbre... » Et puis l'oubli, roi des cyprès!» XLIX — Elle posa ses mains sur son coeur plein de flamme. Car mille passions qui luttaient dans son âme Y reflétaient alors une lueur d'enfer! Comme on voit, dans la brume en proie au vent d'orage, Se projeter rapide, au milieu d'un nuage, Le doigt sinistre de l'éclair. L Quand elle souleva sa tête immaculée, Le soir venait. La brise au loin, dans la vallée, Dispersait les parfums des résédas en fleur; Un jour avait suffi pour changer son visage: La mort l'avait déjà marquée de son nuage, La volupté de sa pâleur! LI Maintenant, tout était fini. Sous sa paupière Une larme trembla... mais, ce fut la dernière. Dédaigneuse, elle avait pesé l'Eternité: Le désespoir jouait avec les boucles sombres De ses cheveux flottants, et projetait ses ombres Sur l'idéal de sa beauté. LII Bientôt elle entendit une chanson lointaine: C'était un cavalier qui passait dans la plaine; Il semblait retourner au manoir féodal Qui se dressait, là-bas, sous la lune brillante. Le cavalier mêlait sa voix insouciante Au bruit des pas de son cheval. LIII Son nom était Don Juan. Il courait sous les branches; Sur sa toque, au hasard, flottaient ses plumes blanches; Son visage semblait d'un tout jeune homme encor; Sur l'arçon, il tenait sa main droite campée; Son manteau, relevé par le bout d'une épée, Laissait voir ses éperons d'or. LIV Dès qu'il l'eut aperçue, il dit: «Vous êtes belle, » Vous qui vous tenez la!» « — N'est-ce pas ?» lui dit-elle. L'innocence, en pleurant, disparut à ce mot. « — Tu viens du ciel ?» « — Méttons! si cela peut te plaire.» « — Je t'aime!» — Elle sourit. Il l'enleva de terre; Puis, ils partirent au galop. FIN DU CHANT PREMIER Retour au sommaire CHANT DEUXIEME L'EXISTENCE «Il en est un plus beau, plus grand, plus poétique, » Que personne n'a fait.» (A. de Musset, Namouna.) I Dès lors, ce ne fut plus, pour tous deux, qu'une vie Pleine d'enivrements, de splendeurs, de folie, De rêves, de festins, de danses et de bruit. C'étaient ceux qui dormaient aux clartés de l'aurore Et qui, le soir venu, sacrifaient encore Aux autels pâles de la nuit. II Ils allaient, sans souci de la fosse profonde, Épuisant au hasard les bonheurs de ce monde, Les sources de la joie et de la volupté. Cadix les vit voguer sur son onde amoureuse, Puis Gênes la Superbe et Palerme l'Heureuse, Naples et son golfe enchanté. III Ischia, dont les bords sont aimés des poètes, Florence et ses palais, Parme et ses violettes, Virent passer ce couple au front insoucieux: Tels deux cygnes qui, loin des brumes attristantes, En déployant toujours leurs ailes inconstantes, Guident leur vol vers d'autres cieux. IV Mais elle vit bientôt d'indicibles contraintes Dans ce beau cavalier aux rapides étreintes: Don Juan, qu'elle avait pris d'alord pour un enfant, A de certains moments quittait son air frivole, Et l'épouvantait presque avec une parole Qu'il achevait en souriant. V O mystère! — Elle avait joué près des abîmes. — Eh bien! lorsque, perdu dans des luttes intimes, Il la fixait d'un oeil vitré d'obscurs effrois, Elle éprouvait soudain, en lui disant: «Je t'aime!» La même impression de vertige suprême Qu'aux bords des gouffres d'autrefois. VI Oui! la montagne aux flancs déserts, la croix de pierre Du meurtrier maudit, la verdure et le lierre Dont les fleurs couronnaient quelque antre dévorant: C'était dans ce regard comme un vivant mirage. Il lui semblait planer sur son destin sauvage, Comme un aigle sur un torrent. VII Leur vie, à part cela, n'était qu'un long délire. Comme jadis Hêbé, dans son royal empire, Versait aux Dieux païens la liqueur du sommeil, Tel, d'un bras gracieux et ferme, la Jeunesse Leur versait, tour à tour, le plaisir et l'ivresse Dans une coupe de vermeil. VIII Un soir, au clair de lune, ils voguaient à leur guise Sur les flots étoilés où se baigne Venise; Ils voguaient, et, déjà, s'effaçaient derrière eux Masques, flambeaux, palais, femmes, fleurs, bal sonore... A peine un chant d'amour, au loin, troublait encore Le divin silence des cieux. IX Ils avaient pour abri, dans leurs fraîches nuitées, Un dais de satin blanc aux franges argentées, Aux plis amples et lourds. Un antique manteau Sétendait largement sur des coussins d'hermines, Et, tandis qu'ils rêvaient au bruit des mandolines, Ses pans brodés traînaient dans l'eau. X Hermosa dit alors: « — Seigneur Juan, tu soupires!» « — Oui, je souffre, dit-il. Mais un de tes sourires » Efface les chagrins» « — Toi si jeune et si beau, » Tu parles de douleurs ?» « — Peut-être.» Un long silence... « — Mais mon front sur ton coeur doit calmer ta souffrance ?» « — C'est une fleur sur un tombeau!» XI Elle ajouta, bientôt, de sa voix douce et grave: « — Ami! n'aimes-tu pas les chants de ton esclave ? » Dis ? ma guzla de cèdre a le don de charmer » Les malheureux, peut-être ?» « — Hermosa, laisse, laisse » La guzla! Rien ne peut consoler ma tristesse, » Et je t'admire sans t'aimer!» XII « — Oh! serait-ce déjà l'adieu. Don Juan ? — Demeure! » Car mon dernier espoir m'a quitté tout à l'heure'; » Car je veux reposer ma tête sur ton sein! » Reste! puisque je suis l'exilé qu'on envie; » Reste! puisque à l'amour ta beauté me convie, » Moi qui déjà n'aime plus rien!» XIII « — O mon jeune sultan, reprit-elle, tu m'aimes! » Echangeons seulement deux richesses suprêmes, » Dont nous pouvons tous deux à l'instant disposer. » Ami, je t'en supplie!» « — Enfant! que veux-tu dire ?» « — Ton âme et sa douleur, d'abord, pour un sourire; » Et ton secret pour un baiser!» XIV « — Mon secret, jeune fille ?» Il tressaillit. « — Ma lèvre, » Dit-elle, peut donner le plaisir et la fièvre! » Mes baisers de velours supplicient! mes cheveux, » Aux parfums pénétrants, enivrent! mon haleine » Epuise!... Et je peux faire, ainsi qu'une Sirène, » Mourir d'amour! si je le veux. XV " Du moins, tu me l'as dit, cher seigneur! Ta mémoire » Doit bien se souvenir de toute cette histoire. » Eh bien, mon bel ami! si c'est vrai, cependant, » Si je puis donner tant d'ineffables délires, » Un seul de mes baisers, un seul de mes sourires, » Vaut le secret de mon amant.» XVI « — De quel secret veux-tu parler, ma belle reine ?» « — Ecoute bien: c'était dans le salon d'ébène. Au palais, l'autre nuit: les couplets du festin N'éveillaient plus l'amour, et leurs accords profanes Ne retentissaient plus. Des clartés diaphanes Annonçaient déjà le matin. XVII « Les glands d'or relâchaient les lourdes draperies; Les roses s'effeuillaient des couronnes flétries; De blafardes lueurs les vitraux se teignaient; La myrrhe s'échappait des cassolettes d'ambre En spirales d'azur; aux fresques de la chambre Les candélabres s'éteignaient. XVIII « Flacons d'argent, poignards, dés, gants, coupes et masques Jonchaient la mosaïque aux désordres fantasques; Les convives, épars, dormaient sur les sophas; Les amours d'un instant que l'ivresse prodigue Déjà se reposaient, éperdus de fatigue. Et ne se parlaient plus tout bas! XIX « Mais moi, qui suis plus Jeune et d'une autre nature, Des pampres se nattaient avec ma chevelure. Et mes yeux pour se clore attendaient tes baisers; La peau d'un tigre noir sous ma hanche lustrée Avait deux trous au front, double tache bistrée, Que tes balles avaient creusés. XX « C'éetaient deux coups de feu de ta main prompte et sûre Qu'à l'heure du danger ton oeil calme mesure... Et mon esprit volait vers ces pays heureux Dont tu ne parles pas, beau voyageur morose! Naufrages, duels, périls, amours... oh! je suppose Un passé bien mystérieux. XXI « Donc, je pensais à toi, dans cette demi-veille Où l'idéal survit au désir qui sommeille... Et je croyais te voir, dans la brume des jours. Errant, tantôt parmi ces monts voisins des nues Qui s'élèvent, là-bas, aux plaines inconnues Dont on ne revient pas toujours; XXII « Tantôt avec l'Arabe, avec les caravanes Des déserts enflammés; tantôt dans les savanes Où le lion bondit, sa proie entre les dents; Tantôt, pensif, aux bras de maîtresses cuivrées, Effleurant tes amours, comme ces fleurs dorées Qu'on respire et qu'on jette aux vents; XXIII « Tantôt dans les combats, avec les Palikares, Aux mèches des canons allumant tes cigares, Et du bout de la dague excitant ton cheval: Tantôt dans le harem de l'émir solitaire. Dont les cawas cruels, aux visages de terre, Gardent les portes de santal; XXIV « D'autres fois, naviguant aux Indes fiévreuses Sur les fleuves sacrés, près des rives ombreuses Où voltigent partout des oiseaux de saphirs; Enfin, je te voyais à Venise la Belle, Roi de tous les festins, sans que ton front révèle Ennuis, regrets ou souvenirs! XXV « Et tu ne venais pas. Lasse de rêverie, Je soulevai le pan d'une tapisserie, Songeant que tu pouvais être là, par hasard, Et je te vis parmi les colonnes jaspées, L'oeil fixe, et tourmentant de tes deux mains crispées La lame d'or de ton poignard. XXVI « Je te considérais. Une angoisse terrible Semblait couvrir pour toi d'un suaire invisible Les choses de l'orgie aux funèbres débris; Quelque secret sans nom penchait ta tête sombre; Tu regardais le vide, impassible, dans l'ombre, Comme un Dieu des festins maudits. XXVII «Oh! je ne sais comment me vint cette pensée, Que tu voulais mourir! Mais elle m'a glacée. Ton ennui n'était pas comme celui qui naît Des vulgaires dégoûts: la trisfesse suprême Consacrait ta fierté; comme un noir diadème Le désespoir te couronnait. XXVIII « Et Je compris alors que nos plaisirs de flamme Ne pouvaient apaiser les ardeurs de ton âme; Que ton rire poli, comme tm masque d'acier, Cachait un but que nul ne sait, que rien ne change, Large, immense, effrayant, impénétrable, étrange... N'est-ce pas, bel aventurier ?» XXIX Elle dit, et reprit sa pose d'indolence. Don Juan la regarda quelque temps en silence... Les vents, pleins de parfums et de vagues accords, Caressaient leurs cheveux. « — Mon secret ? c'est ma vie! » A quoi bon remonter les torrents!» « — Je t'en prie!» « — Eh bien, dit~il, écoute, alors! XXX « Puisque je suis la voix qui chante aux jeunes filles Dans les bois, sur les lacs, sous les fleurs des charmilles, Des rythmes inconnus, puissants et singuliers; Puisque, sylphe ou génie aux magnétiques ailes, Je suis celui qui vient murmurer auprès d'elles Les serments si vite oubliés. XXXI « Puisque, lassé de vivre en méprisant la vie, Je regarde la mort sans haine et sans envie, Comme une ombre suprême où dorment les amours; Puisque ce Dieu vengeur, dont je suis la victime, A, pour demain, peut-être, au Livre de l'Abîme Marqué le terme de mes jours; XXXII « Puisque le soir d'automne et ses blanches lumières Argentent les frontons des palais centenaires, Et que, sur ta beauté, je me suis prosterné; Puisque j'admire, enfin, dans ta splendeur sereine, Le rêve impérial de l'esthétique humaine; Puisqu'une enfant m'a deviné, XXXIII « Je veux laisser pour toi, de ce coeur plein d'extase, S'échapper tout à coup l'idéal qui l'écrase! Sens-tu les orangers et les magnolias ? Lève tes yeux divins, écoute! l'heure sonne, L'heure des voluptés! L'ombre nous environne, O ma belle, ne tremble pas! XXXIV « Regarde bien! Deux nuits se disputent la terre: L'une, écharpe de bal, l'autre, vaste suaire. Ecoute la chanson bruyante des festins, Les rires, la folie et sa douce musique! N'est-ce pas que les vents du golfe Adriatique Ont un bruit de baisers lointains ? XXXV « Vois les lustres sans nombre et les salles remplies De masques amoureux, de femmes éblouies! Nuit de l'humanité désespérant d'un Dieu; Mais lève maintenant ton front, et considère L'autre: l'immense nuit enveloppant la terre Dans les plis de son linceul bleu! XXXVI « Eh bien! les êtres nés de l'homme et de la femme, Ayant peur du néant, doutant s'ils ont une âme, Devant elle ont compris l'au-delà du tombeau; L'esclave dans l'oubli, le puissant dans les fêtes, Se sont dit, en voyant s'étendre sur leurs têtes La nuit terrible et sans flambeau: XXXVII « Paix du foyer natal! honneur, trésor fragile! Puissance, vacillant sur un trône d'argile! Prière, humble bonheur! gloire, sanglant plaisir! Toi, science, mot plein de vides insondables! Voilà les vanités de nos sorts misérables: Notre seul but est de mourir! XXXVIII « Ainsi, dans quelques mois, tu dois tomber en cendres; Tes beaux yeux s'éteindront; seule, il faudra descendre La spirale glacée aux méandres perdus. Tu frémis dans mes bras, mu blanche condamnée! A quoi bon! C'est la loi de notre destinée. C'est tout simple de n'être plus. XXXIX « Tu parles de pays. Que m'importent les mondes, Les soleils, les hivers, les sables et les ondes! Mon rêve est au-delà! Tu parles de dangers ? Ce sont mes seuls amis; et, quant à mon visage, Crois-tu que sur leurs traits on lise, après l'orage, Les épouvantes des nochers ? XL « Comme le pèlerin, venu de ces orages, Dit à celui qui part pour les lointains voyages Les récits du désert aux aspects redoutés, Je veux, en attendant que la mort nous dévaste, Te retracer d'abord un spectacle assez vaste... Le désert des réalités! XLI « L'auguste Liberté fut l'unique déesse De nos premiers aïeux; mais, plus nombreux sans cesse, Ils voulurent bientôt des actes différents. Leurs Libertés alors pour la palme luttèrent, Et du choc implacable où toutes se heurtèrent Soudain naquirent les tyrans. XLII « Oh! je suis satisfait, quant à ce point de vue, De leurs anciens combats; ma jeunesse est pourvue De l'utile et du beau, je suis fils des vainqueurs! Je marche libre et fier sur ces plages conquises; Le plaisir effeuilla ses fleurs les plus exquises Pour mes dédains les plus moqueurs, XLIII « Et ce soir même encor, si ta beauté sévère Ne daignait consoler ma douleur altière, J'irais dans mon sérail des jardins de Lemnos: Là, je suis plus qu'un roi; cent esclaves de Grèce Dans mon kanap d'argent m'y verseraient l'ivresse Des vins de Chypre et de Samos! XLIV « Je m'y trouverais grand. J'ai des passions calmes. A vingt ans j'ai cueilli des myrtes et des palmes. Et j'ai su, comme un autre, inspirer de l'effroi. La Gloire ? oui! je connais cette antique statue Qui pour les héros seuls devient femme: elle tue, Et n'est pas si belle que toi. XLV « Quand de mon noir vaisseau le vent gonflait les voiles, Couché sur le tillac, rêveur, sous les étoiles, Tandis que sur le pont dormaient les matetots, Souvent j'ai vu briller dans le sillage sombre Ce fantôme aux amours pleins de mystère et d'ombre Qui m'appelait du sein des flots. XLVI « Si le ciel foudroyait l'océan qu'il soulève, J'étais indifférent. Seul, au fond de mon rêve Je voyais des lauriers croître dans des déserts: Des fanfares de cuivre emportaient, dans leurs râles, La tempête, la houle et les sourdes rafales Les cris du vent, du bruit des mers. XLVII « Au réveil, j'êtais roi. D'éclatantes bannières, Des prestiges, des chars, des fleurs, des bayadères, Des nègres m'escortaient; — fantastiques ébats! — Et d'innombrables voix, par tonnantes bouffées. Criaient: « Gloire à celui qui porte des trophées! » Gloire au jeune homme des combats!» XLVIII « C'était l'Asie, avec sa force que j'admire, Nouant sur ses flancs bruns son pagne en cachemire, Avec sa fantaisie aux couleurs d'arc-en-ciel, Ses parias impurs, ses forêts grandioses, Ses moissons de maïs et ses moissons de roses, Et ses croyances sans autel. XLIX « Oui! j'ai dicté des lois à toutes ces peuplades. Leurs frontières, leurs champs, leurs cités, leurs bourgades M'attendent, et je puis reprendre mon chemin. Chef de mille tribus dont chaque guerrier veille, Je puis faire, d'un mot, des vaincus de la veille, Les oppresseurs du lendemain. L « — D'autres l'ont fait! — Jadis, racontent les annales, Un prince, un tout jeune homme, un dompteur de cavales, Vivait dans ce pays, an langage profond, Qu'on appelle la Grèce. Il aimait les athlètes, Les quadriges, les arcs, les chasses et les fêtes De son royaume âpre et fécond! LI « Il avait eu pour maitre un sage entre les sages... Il marcha devant lui — Victoires et carnages! — Le monde épouvanté lui paya son tribut. Les satrapes fuyaient. Lui, dans ses nuits fébriles, Aux lueurs de l'orgie incendiait les villes... C'était un Dieu. — Puis il mourut. LII « Un Dieu ? — Pour effacer ses empreintes sublimes Il fallut de nouveau six cent mille victimes! — Où passait Alexandre, où passait Darius ? — Les choses ont repris leurs places éternelles: Les flots dans le Granique et V herbe dans Arbelles, Et le sable aux plaines d'Issus. LIII « Aussi n'irai-je plus dans les steppes marbrées Du magique Orient. Les batailles sacrées Des peuples et des rois pourront rugir encor; Jamais, sur l'éléphant, mon glaive et mes cuirasses N'éblouiront au loin l'onagre aux reins vivaces Bariolé de sang et d'or. LIV « Du sang pour de l'oubli!... Lois fauves de la terre!... Si du moins j'étais seul!... Sans voir, dans la poussière Se tordre des vaincus sous des jougs révoltants!... Certes, il est noble et beau de vouloir; mais, en somme, Une oeuvre que produit la volonté d'un homme Peut-elle durer bien longtemps ? LV « Sais-tu quels résultats un martyr de génie, Comme un François Xavier, pour vingt ans d'agonie Obtient après sa mort ? — Un radjah me montrait Les temples de ses Dieux, et, sur un dôme immense, La brise balançait, au bout d'une potence, Le dernier chrétien qui restait... LVI « Ainsi de tout, hélas! — On voit, par intervalles, La Misère, la Faim, les douleurs triviales, La hâve Maladie, avec ses membres verts; Les affres de la Soif, qui sèchent les entrailles; Le Froid, cassant les dents, entre quatre murailles Sous l'âpre bise des hivers... LVII « — Fatalités! — Avec le lait de leurs nourrices, Des vivants ont sucé tous ces amers calices!... Si tant est que le fiel d'un sein endolori Porte le même nom, tresse les mêmes fibres, Que le suc doux et fort, bu par les enfants libres Au libre sein qu'ils ont tari. LVIII « Arracher au Malheur ces races désolées, Ranimer, aujourd'hui, ces castes immolées ? — A refaire demain. — Trop tard! — Je n'y tiens pas. Puis, c'est pénible à dire, une chose pareille: La Fortune avilit ces pauvres de la veille! Ils n'ont de grand que leurs grabats! LIX « Oh! ne voulant juger ni mépriser personne, Je ne sais point haïr! Je plains, ou je pardonne. Loin de moi d'outrager le pauvre, en vérité! En proie aux lourds haillons, quand son corps craque et plie, Il est grand, celui-là qu'on raille et qu'on spolie. L'opprobre est une majesté! LX « Lugubres questions! — Souvent, pour me distraire, J'ai changé pour plusieurs la Fortune contraire. Ils étaient fiers et purs: ils se plaignaient entre eux... Aussitôt qu'un peu d'or aveugla leurs yeux caves, Ils furent sans pitié pour leurs frères esclaves: Leur égoïsme fut hideux. LXI « Tu peux faire une aumône avec un tel sourire Que, si j'étais le pauvre, il pourrait me suffire!... Donner te va si bien! Dans cet acte, surtout, J'aimerai, dans ton bras, une langueur plus lasse, Une courbe esquissée avec une humble grâce... Qu'est-ce que le reste, après tout ? LXII « Vieux Caïn! Tu buvais tes larmes fratricides Quand ta soif t'embrasait dans tes sables torrides; Mais quand la pluie enfin venait à ruisseler, Tu pouvais au soleil, sur la terre arrosée. Voir, sous ses poils brillants de gouttes de rosée, Ta peau de tigre étinceler! LXIII « Si le Sort te privait d'Eden et de ses charmes, Tu connaissais le goût des larmes, fils des larmes! Il doit en être ainsi des modernes Caïns. Que, révoltés, ils soient vainqueurs! Ma tombe est prête: Et je saurai mourir de l'air dont je leur jette Ma bourse pleine de sequins! LXIV « Et toi-même, Hermosa, si par le temps heurtée, Sous le souffle jaloux de la Parque irritée, Tu voyais de ton front le nimhe sidéral S'éteindre, tu dirais, dans ton orgueil stoïque, Le mot simplement vrai de cette reine antique: « Le poignard, ne fait pas de mal!» LXV « N'est-ce pas ?» — Elle était sérieuse et muette; Et l'oeil clair de Don Juan suivait sur cette tête L'effet que dans ce coeur sa voix avait produit. La lampe, au gouvernail, brillait sur les flots pâles, Mais des traits d'Hermosa les splendeurs liliales S'enténébraient comme la nuit. LXVI Tel, dans les hauts glaciers dont la neige étincelle, Le pur cristal d'un lac dans son calme recèle Des troubles inconnus aux chasseurs curieux: Qu'une trombe sur lui tout à coup siffle et passe, Du lit de sable on voit monter à la surface LXVII « — O toi que je regarde et que je trouve belle, Tu trembles ?» « — Prince ainmé, parle encore!» dit-elle: « Et quand l'amour du pauvre et de l'humanité. Quand espérance et gloire avec la foi céleste Ont déserté le coeur, que reste-t-il ?» « — Il reste Un fantôme: la Volupté!» LXVIII « Puisque tu l'as choisi, puisque c'est ton emblème. Veux-tu voir, d'un seul coup, sa limite suprême ? Evoquons un mortel qui puisse revêtir, En symbole éclatant de toute l'oeuvre humaine, Bandelette d'Isis et sandale romaine. Et manteau de pourpre de Tyr! LXIX « Soit Tibère exilé dans l'île de Caprée! — Ah! ce fut un convive à la table dorée Des terrestres élus: son trône, sans pareil, Surplombait les trois rangs des gardes vexillaires; Il voyait resplendir l'aigle de ses galères Sur les flots, aux feux du soleil! LXX « Sombre praticien des plus occultes spasmes, Quand ses nerfs, allanguis par d'horribles marasmes, Résistaient... Il aimait, lui, César triomphal, L'obscure volupté des ivresses sanglantes. Il sentait sourdre en lui des fureurs impuissantes Avec des instincts de chacal. LXXI « Ses licteurs l'escortaient dans Rome. Il était maître. Le cinname embaumait sa tunique, peut-être; Mais si l'on murmurait, il étendait la main; Et d'un sceptre railleur, prédisant ses revanches. Courbait sinistrement les deux cents têtes blanches Des vieillards du sénat romain. LXXII « Couvrons son corps chetif des formes les plus belles; Que des muscles de bronze assoient ses membres grêles, Que son rictus difforme ait un sourire ami, Qu'un timbre ferme et pur remplace sa voix rauque, Que le feu se rallume au fond de son oeil glauque; Que la jeunesse soit sur lui! LXXIII « Et que sur sa beauté soit le teint diaphane D'Endymion, alors que la chaste Diane Sous l'ombrage odorant d'un épais alisier, Aux rayons de la lune et sur l'herbe argentée, Le trouvant endormi près d'une onde enchantée, Le réveilla dans un baiser. LXXIV « Maintenant, que l'Etude aux sourdes amertumes Condense à son appel ses antiques volumes; Qu'il connaisse des lois les intimes rapports; Que pour lui la science, interdite au profane, Des prêtres de Memphis, des mages d' Ecbatane, Livre la clef de ses trésors; LXXV « Qu'il sache les secrets des vieux anachorètes, Quand, seuls, dans leurs déserts aux citernes discrètes. Ils regardent marcher les astres dans les cieux. Et que, baissant leurs fronts inondés de lumière, Ils meurent en laissant le soin de leur poussière Aux aquilons mystérieux. LXXVI « Qu'il ait en son pouvoir, si tout lui devient fade, Les philtres ravivant le corps qui se dégrade; Breuvages des soudans aux fabuleux excès; Elixirs des Hermès de la Chaldée ancienne. Et, peut-être, connus dans l'Inde souterraine Dont les caveaux n'ont point d'accès. LXXVII « Car il est des fakirs, dans ces retraites creuses, Rêves d'un conte Arabe aux lampes merveilleuses, Vieux, funèbres et nus, dans leur mysticité: Farouches de science et d'ombre et de prodiges! Morts; que deviennent-ils ? On ne sait. — Nuls vestiges!... Comme s'ils n'avaient pas été. LXXVIII « Et si ce n'est assez des villas d'Italie Pour abriter cet homme et son immense vie, Que le vieux monde entasse en amas monstrueux Ses jardins suspendus, ses blocs d'or et d'albâtres, Ses cirques de Titans et ses amphithéâtres, Dans un palais vertigineux! LXXIX « Là, qu'il scrute à loisir les détails, les nuances Des dépravations aux subtiles essences! Que dans l'onde lustrale, au son des luths charmants, Les tableaux de délire et de débauche antique Enguirlandés autour des piliers d'un portique Pour lui revivent frémissants! LXXX « Et, comme le Phénix des bûchers de Lybie Qui renaît de sa cendre et qui s'y purifie, Que le Plaisir, vainqueur des dégoûts attristés, Holocauste immortel, toujours nouveau, renaisse De ses propres ennuis! Qu'il soit jeune, sans cesse Pendant cent ans de voltuptés! LXXXI « Que ses voeux tout-puissants se contentent des bornes Où le monde a restreint ses jouissances mornes! Qu'il soit le nom fait chair de tout désir humain, Qu'insensible à l'aspect de l'asile où tout tombe, Il ne conçoive pas les transes de ta tombe, Et qu'il se trouve heureux, enfin! LXXXII « Est-ce tout ? — Oui, c'est tout. — Certes, à sa dernière heure, S'il n'a point souhaité d'existence meilleure, De célestes éclairs auront dû sillonner Ses nuits, et bien des fleurs embaumer ses aurores; Et la Gloire viendra, dans ses hymnes sonores, Autant qu'un Dieu l'environner! LXXXIII « Mais, au bord de sa fosse, il se dira: « La gloire, » La fleur du jour profond, l'éclair de la nuit noire, » Vanités! A quoi bon ce qui peut éblouir, » Tout ce qu'il faut aimer et tout ce qu'il faut plaindre, » Si la fleur doit tomber, si l'éclair doit s'éteindre... » Enfin, si l'homme doit mourir ?» LXXXIV « O mort! Stupeur! Néant! porte triste qui s'ouvre Sur les cieux inconnus dont l'abime nous couvre, Ou sommeil dévorant dont on ne revient pas! Pourquoi, si c'est un mal, naître dans sa puissance ? Pourquoi la craignons-nous si c'est la délivrance ? — O sceptre sombre du trépas! LXXXV « Ténèbres! La réponse est un Dieu, dit le prêtre; Le sage dit: Arrière! et l'homme dit: Peut-être! Trois mots! Le Sphinx béant reste seul défini. Tu vois bien que deux nuits se disputent la terre: L'une n'est que la vie, ou Fortune ou Misère; L'autre, est un Problème infini! LXXXVI Et leur barque cognait. Les flots aux clameurs sourdes Dans l'ombre se brisaient contre les rames lourdes; Et la proue en ébène où dort le gondolier Se recourbait sur l'eau; des voix harmonieuses S'accordaient, aux lointains, dans les lagunes creuses Où la lune venait briller. LXXXVII Mais ils n'entendaient pas le chant des barcarolles Hermosa se perdait au fond de ces paroles; Elle se rappelait les choses d'autrefois; Et regardant celui qui l'avait possédée: « De quel passé ton âme est-elle précédée ?» Dit-elle, enfin, à demi-voix. LXXXVIII Don Juan lui répondit: « La vingt-septièrne année Creuse, entre mes sourcils, sa ride spontanée. Cependant, j'aime encor ces souvenirs du ciel, Ces temps où s'envolait mon enfance bénie Sur les gazons en fleurs, par le soleil brunie, Dans les grands bois d'un vieux castel. LXXXIX « Les filles d'alentour, enfants aux purs visages, Déjàt venaient jouer dans les bosquets sauvages. Elles venaient jouer, les filles des manoirs, Près du pâle orphelin. Et, parfois, sous les saules, Le vent faisait flotter sur leurs blanches épaules Les boucles de mes cheveux noirs. XC « Puis, seize ans! l'âge d'or!... Bruyantes sérénades; Les duels sous les balcons aux détours des arcades; Les dés et la guitare aux turbulents accords; Les brocs de vin qu'on brise aux murs plâtrés d'un bouge; Le masque, le manteau, le feutre à plume rouge... Comme j'étais heureux alors! XCI « On se souvient aussi là-bas: les jeunes filles Croient me voir dans la brume aux halliers des Castilles; Mon nom est comme ceux des démons passagers; Les veilleurs des troupeaux chantent, dans leurs domaines, Ta ballade, ô Don Juan, près des feux, dans les plaines, Au groupe arrondi des bergers. XCII « Vivre dans mon manoir; quitter les aventures: Garder, insouciant, d'inutiles armures; De ce vaste univers être un froid spectateur; Voir crouler des autels ou périr des armées, Ou des trônes s'abattre aux rires de pygmées ? J'eus d'autres rêves dans le coeur. XCIII « J'étais prince, après tout; j'usai de ma jeunesse Et je marchai, joyeux, de maîtresse en maîtresse. D'abord, je ne cherchais qu'amours et voluptés; Puis, à l'heure navrante où le corps se repose, Je crus voir le dégoût au bout de toute chose... J'étais las de réalités. XCIV « Suspendre aux treillis d'or une échelle de soie; Aimer dans la taverne une fille de joie; Bah! perles et cailloux, insipides ennuis. Ne pouvant plus aimer comme aime le vulgaire, Je conçus un désir auguste et solitaire: Lui seul m'a fait ce que je suis. XCV « Lui seul m'a fait braver les Dieux et les tempêtes. Lui seul m'a fait aimer les rumeurs des conquêtes. Far lui, mes pas errants d'exploits sont illustrés. Je lui dois, à travers d'épouvantables drames, D'avoir fait palpiter plus d'un millier de femmes Entre mes bras désespérés. XCVI « Les héros n'ont qu'un but: ils y songent sans trêve; Le peintre a son tableau: le poète, son rêve; Le conquérant, sa gloire, et le prêtre, sa loi. Y découvrant toujours des profondeurs nouvelles, Ils ont un vague espoir de beautés immortelles. L'homme a besoin d'un peu de foi. XCVII « Eh bien, ce senliment qui tourmente sans trêve, Cet idéal maudit, cet inconnu, ce rêve Devant qui les humains succombent tour à tour, Cet espoir, que les uns cherchcnt dans la science, Les autres dans la foi, d'autres dans la puissance. Moi, je l'ai cherché dans l'amour. XCVIII « L'amour, c'est l'absolu. Par sa poignante joie, Un baiser que je donne au baiser, me foudroie. Comme un éclair divin dans l'ombre de mon coeur, Il ébranle en moi-même une sorte d'abîme Où la création se dévoile, sublime. Dans un spectacle intérieur. XCIX « Oui! J'ai voulu savoir de toute créature Si ce mot, qui tressaille au coeur de la nature, Avait un sens caché qu'on ignore ici-bas. J'ai vu balbutier des filles bien étranges. Je connais des tombeaux où sombrèrent des anges... Ce sont les traces de les pas. C « Cloîtres perdus au fond des bois, sur les collines, Vous vous souvenez bien, là-bas, dans vos ruines, Du cavalier nocturne aux affreux repentirs. Ah! l'heure des amours est l'heure des fantômes; Vos nonnes l'ont chanté dans leurs lugubres psaumes... Les chants étouffent les soupirs, CI « O fleuve de l'oubli! De tes vagues amies Remplis ma coupe d'or, car les vierges blémies N'ont point en expirant achevé leur secret; Et quand, la lune vient, sur l'albâtre et les lierres, Caresser de rayons leurs ternes cinéraires, Le vent se plaint dans la forêt. CII « Innombrables amours! A travers les contrées Où pèse un air de feu sur des enfants dorées, Je vins, génie ou roi par les simouns porté. Rien ne put de mon coeur tarir la soif étrange. Enfin, je me penchai sur moi comme un archange Subitement précipité! CIII « J'ai vu, dans l'Orient, uns nation noire Entourer une idole au visage d'ivoire: Cette troupe a ses pieds longuement défilait. Les femmes brandissaient avec des cris funèbres Des torches de cyprès, rouges, dans les ténèbres... Le dieu restait grave et muet. CIV « Eh bien, je me trouvai semblable à cette idole. Ces torches qui formaient une fauve auréole, Ces visions sans fin qui fuyaient sous mes yeux, Ah! c'étaient mes amours! vois-tu bien, ô ma belle; Ils s'ensevelissaient dans la nuit éternelle En me jetant leurs chants d'adieux. CV « — Seul! — Ce mot m'éclaira comme une conscience. Tant de gloire, de deuils, de luttes, de puissance Pour quelques souvenirs de vaines voluptés! Une pensée alors traversa tout mon être: On se perd dans plusieurs! une suffit peut-être... — O mortelles obscurités! CVI «Les sages n'ont-ils pas cette loi grandiose: — Concentre le bonheur sur une seule chose! Dédale, qu'un sérail! Pourquoi changer toujours ? Je cherchai ton enfant, ton chef-d'oeuvre, ô nature, Afin de recréer son âme simple et pure Avec l'âme de mes amours! CVII « Hermosa, penses-tu qu'au pays des Espagnes Je ne connaisse pas les détours des montagnes ? Crois-tu que le hasard t'ait seul donnée à moi ? Hermosa, j'attendais la minute suprême Où la femme se trouble à ces deux mots: «Je t'aime!» Et je veillais de loin sur toi. CVIII « La Pauvreté, squelette sombre aux yeux funestes Qui, le soir, foule aux pieds les couronnes célestes Des vierges de seize ans, allait te consumer; Il fallait t'isoler de ces sphères moroses, Couper pour ton bouquet les épines des roses, O toi que je voulais aimer! CIX « Vois! Le satin lilas brodé de chrysoprases Couvre ton corps de nacre aux naïves extases, Et ce tulle d'argent nuage ton beau sein: Esclaves, fleurs, parfums, lustres, chevaux, richesse, Encadrent ta beauté, tes amours, ta jeunesse Dans ton parais vénitien. CX « Et tout ce que je sens d'ardentes sympathies, De baisers, où l'on croit ses lèvres engourdies Sous des effluves d'or, ce qu'on échevela De langueurs, en plaisirs, en mystères fécondes. De spasmes énervants, de délices profondes, J'ai fait ton âme avec cela. CXI « N'as-tu pas la beauté qui, dans les insomnies, Fait croire à l'idéal des amours infinies ? Mais à cet idéal mon coeur doit se fermer. Trop fard! il ne peut plus contenir sa pensée. Ah! qu'on m'explique donc cette phrase insensée: « Trop tard! je ne peux plus aimer.» CXII « Je ne peux plus aimer, entends-tu, jeune femme! Brûlé comme Caïn d'une invisible flamme, J'ai soif d'un paradis dont je suis exilé. Vivre ne m'est plus rien; je suis las de moi-même. Mon coeur, sépulcre sourd, ne garde qu'un blasphème Pour ce beau ciel toujours voilé. CXIII « Oui! si vous existez aux sphères ineffables, Seigneur, vous avez fait des choses formidables, Vous avez fait douter les fils de la douleur; Vous avez fait briller vos étoiles sublimes Aux regards des bourreaux, comme aux yeux des victimes, Vous avez fait cela, Seigneur.» CXIV Pareil au noir Esprit qui veille aux suicides, Don Juan se redressa crispant ses poings livides. Son oeil eut un éclair funeste et surhumain: Mais le Doute brisait le vol de son génie, Et, voyant Hermosa pâle et comme assombrie, Don Juan baisa son front divin. CXV Tel un grand épervier dans les éthers surplombe Une proie effrayée et blanche, une colombe: Le plomb siffle et l'atteint, son vol va se raidir, Il tombe, et couvre encor des ombres de ses ailes L'humble oiseau fasciné par ses noires prunelles; Il s'abat sur lui pour mourir, CXVI « Oui! j'ai soif. Les anciens m'appelèrent Tantale; Et, mieux que l'hétaïre à l'âme impériale, Sans être fatigué, je suis inassouvi. L'Impossible est un spectre assis près de ma couche. Mais, que dis-je, Hermosa! Laisse ta belle boucche Sourire à mon baiser ravi!» CXVII Ils se parlaient tout bas. Dans le brouillard nocturne Le palais, sur les flots, s'éleva taciturne; Le portique s'ouvrit: ils rentrèrent tous deux. Rien ne semblait changé sur leurs nobles visages. Aux degrés se pressaient des flambeaux et des pages, Et tout se referma sur eux. CXVIII Pour ceux qu'ils invitaient à leurs fêtes royales, C'étaient deux jeunes gens insouciants et pâles; A peine échangeaient-ils un coup d'oeil tristement Quelquefois. Un beau jour, Bon Juan dit: « O ma belle! Je t'abandonne.» « — Ami! c'est bien,» répondit-elle. Répondit-elle à son amant. CXIX Elle ajouta, pensive: « Et la bohémienne Qui prédisait ta mort à l'heure de la mienne ?» Mais Don Juan lui sourit du haut de ses amours! Le lendemain matin, sans larmes, ils se dirent: « Adieu!» Dans nn baiser leurs coeurs se confondirent Avec ces deux mots: « Pour toujours.» CXX Quand le premier amant s'en va, secousse rude Pour une femme! — ennuis, dégoûts et solitude!... Son bouquet le plus riche à jamais est fané: Un autre amour bientôt fait oublier, sans doute, Mais peut-elle jamais revenir sur sa route Et ravoir ce qu'elle a donné ? FIN DU CHANT DEUXIEME Retour au sommaire CHANT TROISIÈME COMPASSION I Muse, quel admirable et rare privilège! Elle haussait, d'instinct, ses épaules de neige Levant ce que la vie offre d'ennuis impurs; Elle accueillait, statue aux formes souveraines, D'un sourire écrasant les misères humaines Et les chagrins des jours obscurs. II L'angoisse et les terreurs jadis l'avaient bercée: Quant à la solitude, elle en était lassée; Nos vains mots, les douleurs, les peines, les regrets, L'effleuraient sans laisser sur elle plus de trace Que le vol des vautours n'en laisse à la surface De l'Océan aux noirs secrets. III Ce n'est pas qu'elle fût de ces âmes vulgaires Que rien ne peut froisser et qui ne sentent guères: Le prince à son insu, chaque jour, doucement Ornait et polissait les moindres avantages De cet esprit formé d'élégances sauvages, Comme on cisèle un diamant; IV Et sa force sur elle avait déteint, du reste. Quand il voulait parler, son regard et son geste Scandaient profondément ses termes dédaigneux. Hermosa l'écoutait, et sa nature exquise S'éleva, jusqu'à l'heure où par degrés soumise, Tout se définit à ses yeux, V Ah! fille du bandit, belle vierge profane, Comme tu sentis bien tes bras de courtisane S'ouvrir pour saluer dès lors ton univers! Comme ton coeur bondit, dans ta poitrine dure, Quand tu compris enfin que toute la nature S'offrait à tes baisers amers! VI Oui, comme le manteau de cette Déjanire, Le passé te brûlait; mais devant ton empire Tu le saisis soudain dans son dernier repli; Et, crispant tes doigts blancs sur ton torse insensible, Tu l'arrachas d'un coup et le jetas, paisible. Dans les cachots sourds de l'oubli. VII Un seul but désormais détermina sa vie: Épuiser à longs traits les coupes d'ambroisie, Les délires sans freins, les larges voluptés; Ne chercher dans l'amour aucune autre espérance Que celle du plaisir, et s'abstraire en silence Du reste des réalités. VIII Même aux bras tressaillants du spasme qui l'oppresse, Sourire, impénétrable et froide enchanteresse! Recevoir des baisers, mais n'en donner jamais; Aimer pour elle seule et sans livrer son âme, S'estimer, quant au reste, au-dessus de tout blâme, Mourir jeune et dans un palais. IX Voila le rêve! Alors de ses mains gracieuses, Sans perdre à s'attrister les heures précieuses, Envoyant aux beaux jours comme un dernier adieu, Elle entra dans le monde avec son diadème D'incroyables beautés, maîtresse d'elle-même, Calme, sous les regards de feu. X — Ses multiples amours ? ils avaient une cause: Son admiration perdue en toute chose. Un seul ne devait plus remplir ce coeur blessé Ni suffire à combler le vide de son âme... Qui pourrait contenter pleinement une femme Avec Don Juan dans le passé ? XI Elle aimait à changer d'amours, la belle file! Ce ne fut point Laïs qui raille et qui gaspille, Ni Circé l'épuisante aux dédains irritants, Ni Danaë non plus: ses fêtes triomphales Étaient simples toujours; aux questions vénales Elle savait sourire à temps. XII Lorsque, pour exciter la langueur qui repose, Elle bougeait les plis de sa bouche de rose Diun certain air ému plein de lascif s plaisirs, Et qu'alors ses amants, pris de pâleurs subites, Chancelaient à ses pieds, fous d'amours sans limites Et de frissons et de désirs; XIII Elle s'abandonnait volontiers, par mollesse, Aux troubles sensuels d'une nuit de jeunesse: Mais, s'ils espéraient d'elle un amour plus parfait, S'ils lui cherchaient une âme à qui donner leurs vies... Un masque de silence et de glaces polies Aux premiers mots leur souriait. XIV Ne savait-elle pas que toute une existence De joie ou de douleurs, de haine ou d'espérance Dépend du souvenir des rêves défleuris ? Que, s'il ternit le ciel de nos amours premières, Il jette tristement ses ombres funéraires Sur les destins qu'il a flétris ? XV Ah! Don Juan les aimait toutes ces jeunes mères Qui pleuraient, après lui, leurs bonheurs éphémères Désastres et tombeaux! Il passait indompté; Il parlait; il s'ouvrait à leurs âmes fidèles... Et si c'étaient pour lui des fantômes pour elles Il restait la réalité. XVI Or, voyant bien qu'un seul ne pouvait satisfaire Ni dominer sa vie, elle aimait mieux se taire. Gardant sa liberté, comme on garde un trésor, Elle ne voulait pas d'expansion plus tendre... Ils auraient trop souffert de ne pas la comprendre XVII Certes, elle tenait de l'Aspasie antique, La réelle Astarté, déesse de l'Attique. J'admire cette femme au solide conseil, Qui savait délasser, aux nuits des Olympiades, Socrates, Périclès, Phidias, Alcibiades, Et rester déesse au réveil. XVIII Aussi, loin des salons ducals de l'Italie, Les plus grands sous le ciel formaient sa cour choisie, Et, grâce à je ne sais quel tact délicieux, Peintres, musiciens, savants, sculpteurs, poètes Se trouvaient, chaque fois qu'ils sortaient de ses fêtes. Plus grands, plus fiers et plus heureux. XIX O soirs étincelants! Les vases de porphyre. Les flambeaux et les fleurs, les frais éclats de rire. Les pages ingénus et leurs blancs lévriers, Les flots de soie et d'or, les belles filles brunes Aux bras des jeunes gens, dans l'ombre des lagunes. Descendant les grands escaliers! XX O Venise! aujourd'hui ces choses-là sont mortes! Les aigles noirs d'Autriche et ses pâles cohortes Posent le pied sur toi, noble fille des mers Sur des lauriers jadis ta liberté vaillante Riait de voir flotter sa ceinture odorante: Au lieu de fleurs, pourquoi des fers ? XXI Jadis, on te voyait dans toute ta richesse! Tu donnais sur ta foudre, ainsi qu'une déesse: Bt tes vaisseaux voguaient dans leurs libres parcours: Ta double renommée émerveillait l'histoire: L'étranger s'exaltait aux récits de ta gloire. Comme aux récits de tes amours. XXII O Venise! ô puissance! ô poussière! tout passe. Tes enfants les aimaient ces romances du Tasse Sous tes arches de marbre aux échos disparus... Mais ta gloire s'oublie, et, sur leurs vagues brunes, Le soir, en sillonimnt les détours des lagunes. Tes gondoliers ne chantent plus! XXIII — Mais parfois la dolente et pâle désoeuvrée, De triomphes, de bals et de luxe enivrée S'enfermait toute seule en son deuil soucieux; L'anxiété planait sur sa mélancolie, Elle sentait rouler sur sa joue appâlie Les pleurs touchants de ses beaux yeux. XXIV Elle prenait alors sa harpe aux cordes graves Et, sous ses doigts, froissait en préludes suaves Un accord de canzone au rythme oriental: L'arpège ailé vibrait, et la musicienne Élevait mollement sa voix éolienne, Sa voix au timbre de cristal. XXV Elle revenait vite aux luttes somptueuses! Des bouquets de minuit les fleurs voluptueuses S'effeuillaient sur sa couche au faste éblouissant; Et, pareil au renard du jeune Spartiate, Le plaisir, sans laisser de visible stigmate, Rongeait sans bruit son buste blanc. XXVI Deux ans s'étaient passés dans cet air insalubre Qui délabre et qui tue; un malaise lugubre La saisit tout d'un coup: c'est la commune loi. L'extase la brisait trop longtemps contenue. Elle entendit la mort, dans l'ombre intervenue, Lui dire à l'oreille: «C'est moi.» XXVII « Diéjà! dit-elle; eh bien, l'ange de l'épouvante » Peut venir, j'ai vécu, j'attends, je suis contente. » Adieu flots et pays où dort la Volupté! » Je ne vous dirai plus qu'une seule parole: » Regardez! je meurs jeune et cela me console, » Au moins je meurs dans ma beauté.» FIN DE HERMOSA Retour au sommaire

LES PRÉLUDES

I UNE FAÇON D'IMITER M. DE POMPIGNAN «Cris impuissanis! fureurs bizarres! Tandis que ces monstres barbares...» M. Le Franc de Pompignan (Un réponse à des toasts et à des journaux d'Angleterre: juillet 1858) Anglais, vous avez fait des choses méprisables: Vous avez insulté, par des mots flétrissables, Un drapeau devant qui vous avez tremblé tous. Tenez, en vérité, ces choses-là sont lâches: Fouillez ses nobles plis pour y chercher des taches. Vous n'y trouverez que des trous. Le drapeau d'un pays, c'est le pays lui-même. Le nôtre est des héros le suaire et l'emblême, Le frein de l'étranger et l'honneur du soldat. Ce sont les aïeux morts qui regardent dans l'ombre, C'est un autel debout délivré d'un joug sombre; C'est notre coeur enfin qui bat. De tout temps, quel qu'il fût, sous ses couleurs aimées Il fit flotter l'honneur au front de nos armées. Il put être vaincu parfois, jamais flétri; Et, lorsqu'on vient encore outrager sa vaillance, Notre vieil étendard se déploie en silence Et fait signe aux canons de répondre pour lui. Le véritable nom que portent, dans la vie, Bourbon, Napoléon, Valois, c'est la Patrie. Qu'importe aux grands pays la couleur du drapeau ? Aigle ou fleurs-de-lys d'or cest l'affaire des âges; Ces héros ennemis, frères par leurs courages, Dieu les réunit au tombeau. Pourquoi ces vains défis, ces clameurs insensées ? Nous savons ignorer bien des choses passées. Il faut laisser l'histoire en son linceul d'horreur; A quoi bon remuer de communes poussières ? Oh! ne nous vantez plus le crime de vos pères: L'opprobre d'un geôlier au front d'un empereur. Puisqu'il repose enfin sur les bords de la Seine, Faites sonner moins haut, Anglais de Ste-Hélène, Vos courages tardifs. Ne le réveillez pas; Ne le réveillez pas dans son grand lit de pierre. La France est quelquefois trop près de l'Angleterre... Anglais, Anglais, parlez plus bas! ENVOI Près d'un berceau repose un glaive: Il faut attendre qu'il ait lui; Un trône, pour celui qui rêve, Un trône est bien sombre aujourd'hui! Faîte des vanités humaines, A ses pieds saignent bien des haines; Souvent il voile bien des peines! La foule obscure reste au seuil: Sapin couvert d'hermines blanches, Il a sceptre et lauriers pour branches: Il est formé de quatre planches, Absolument comme un cercueil. Retour au sommaire II NATURA DIVINA L'aubépine a fleuri sur les collines vertes; Et le vent du matin, dans les plaines désertes, Entr'ouvre, en les penchant, les roses de la nuit. Les roses de la nuit, comme des auréoles, Le long des buissons noirs inclinent leurs corolles Et dans l'herbe, à leurs pieds, le bluet se flétrit. Le buisson cache au ciel, à la pluie, à l'aurore, Le bluet qui desséche et que la soif dévore. Les roses de la nuit, elles, le savent bien! Aussi, faisant semblant de plier au murmure Des papillons-zéphyrs, leurs Don Juans du matin. Elles ont un regard distrait pour sa verdure: Et ce regard suffit pour qu'il vive, ô Nature! Car il laisse tomber une larme, une eau pure Qui l'apaise jusqu'à demain. Retour au sommaire III HIER AU SOIR Tu relis chaque soir tous ces penseurs moroses: «Savent-ils le secret du Seigneur mieux que toi ? » Vaut-il mieux contempler les hommes et les choses » Que de s'en venir avec moi ? » La gloire, tu le sais, n'est qu'un feu de fumée; » Les myrtes, mon ami, sont arrosés de pleurs: » Viens plutôt dans mon ombre, avec ta bien-aimée! » Dans l'ombre on trouve encor des fleurs.» — Et moi je souriais de la voir si jolie. J'avais tant de bonheur que j'étais tout tremblant; Puis je prenais sa main, sa chère main pâlie, Et je l'embrassais doucement. Retour au sommaire IV PRIMAVERA Voici les premiers jours de printemps et d'ombrage, Déjà chantent les doux oiseaux; Et la mélancolie habite le feuillage: Les vents attiédis soufflent dans le bocage, Et font frissonner les ruisseaux. Et les concerts légers que le printemps ramène Avec ses rayons et ses fleurs; Les troupeaux mugissants, la verdoyante plaine, Et les blancs papillons qui respirent l'haleine Des violettes tout en pleurs; Et l'air nouveau chargé de parfums et de vie. L'azur où luit le soleil d'or, Réveillant de l'hiver la campagne ravie, C'est toute une prière où le ciel nous convie A nous sentir jeunes encor. Entends les mille voix de la nature immense; Elles nous parlent tour à tour. Ma belle, on les comprend souvent sans qu'on y pense: Le rayon nous dit: «Dieu!» la nature: «Espérance!» La violette dit: «Amour!» Retour au sommaire V À SON CHEVET Souvent je viens ouvrir de nuit ta porte close: J'admire la langueur charmante de ta pose, Tes formes sous les plis voilant leur nudité: Que j'aime à regarder mon amour qui repose Dormant dans sa beauté! Ton sommeil est empreint de douceur gracieuse, Ta bouche est souriante et s'entr'ouvre à demi, Ta bouche de corail. Dans l'ombre, la veilleuse Projette, en vacillant, une lueur douteuse Sur ton visage ami. Je dis, voyant tes bras croisés sous les dentelles: « Ma malade exilée a ployé ses deux ailes... » Puisse son âme, enfuie un moment d'ici-bas, » Aux jardins idéals cueillir des immortelles!... » Oh! ne t'éveille pas!» Retour au sommaire VI LE CHATEAU DE SEID I C'était un château-fort tout proche des Espagnes. Dont les créneaux moussus tombaient de vétusté: On eût dit un géant, sombre enfant des montagnes, Sublime de silence et d'immobilité. Il restait sur son socle entrelacé de lierres, Groupe informe de rocs, de gouffres et de pierres, Montagnes et rochers, c'était son piédestal; Et la neige du ciel couvrait de ses suaires Les pieds du monstre colossal. II Il dormait, ou veillait. O splendeur des ruines! L'ouragan reculait devant le vieux manoir, Et lui, gros de passé, dominant les collines A la foudre en furie opposait son front noir Au loin, dans les vallons tout frissonnants d'ombrages, Les rayons du soleil doraient les verts feuillages; Les hêtres chevelus abritaient le pastour; Et souvent y chantaient les colombes sauvages Aux doux gémissements d'amour. III Mais le manoir, chargé de grandeur menaçante, Gardait comme nn vieillard son silence et sa nuit; Et sur les murs brisés de sa tête croulante, Le lugubre hibou hululait dans son nid. Pour remparts, il avait les rocs des Pyrénées; Pour fossés, les torrents; pour faîte, les nuées, Où son front se perdait lorsque tombait le soir. Il se tenait debout avec ses destinées, Calme comme le désespoir. IV D'austères visions passent sur vos décombres, Où parle le silence à l'homme qui frémit, O vous, des souvenirs cariatides sombres! O castels crevassés dans vos murs de granit! Car l'ogive se tord en mauresques spirales Sur vos trèfles de bronze aux formes sculpturales... Et le marbre Abasside, oublié seul du temps, Estompe leurs contours d'armes orientales, Sceau d'une race de géants. (*j (*) Ceci est tiré du poème de «Séïd», auquel l'auteur travaille en ce moment. Retour au sommaire VII AURORE Les chevreuils élancés s'amusent dans les bois; La Solitude hahite, avec toutes ses voix, Les forêts aux profondeurs vertes; Et les petites fleurs contentes, au vallon, Regardent dans le ciel si quelque papillon Voit leurs corolles entr'ouvertes. Retour au sommaire VIII À Mme LA COMTESSE DE C... Madame, j'ai passé près devons une fois; J'étais bien jeune alors, et vous aussi, je crois. Nous le sommes toujours, du moins par les années; Elles ont effleuré votre front, étonnées De se sentir voler si légères sur lui: Il est resté charmant, mais le mien a vieilli. Pourtant vous êtes mère, et si la belle joie Défroisser dans le bal le velours et la soie, De baiser le front pur de vos petits enfants, De promener sur tous des regards triomphants Comme une jeune reine, enfin, calme et pensive, Si d'effeuiller ainsi cette fleur fugitive, Aux suaves parfums, qu'on nomme le bonheur, Si tout cela vieillit, avant l'âge, le coeur, Vous devez commencer à connaître la vie. Moi, c'est une autre fleur que personne n'envie, Que, tout seul, j'ai cueillie aux ronces du chemin; Il fallait pour la prendre ensanglanter sa main: Je n'étais qu'un enfant, je l'ai prise, Madame: Et, depuis, son parfum amer vieillit mon âme. Pourtant, je l'aime encore; elle est là sur mon coeur; Ne la cueillez jamais, on la nomme: Douleur! Retour au sommaire IX DE PROFUNDIS CLAMAVI «Une Croix et l'oubli, la nuit et le silence!» Alfred de Musset I O charmants églantiers! soleil, rayons, verdure, Frais salut que la terre offre dans un murmure De zéphyrs renaissants aux coeurs emplis d'espoir, Bocage encor tout plein de chastes rêveries, Six mois se sont passés loin de vos fleurs chéries: J'avais besoin de vous revoir. Oh! vous souvenez-vous, forêt délicieuse, De la jolie enfant qui passait gracieuse Souriant simplement au ciel, à l'avenir, Se perdant avec moi dans ces vertes allées ? Eh bien! parmi les lis de vos sombres vallées, Vous ne la verrez plus venir. O printemps! ô lilas! ô profondes ramées! Comme autrefois, vos fleurs qu'elle avait tant aimées, Sous vos sentiers déserts exhalent leurs amours: L'aubépine s'enlace au banc de la charmille, L'oiseau chante, le ciel est bleu, le soleil brille; Rien n'a changé dans les beaux jours! Silencieux vallon! cela n'était qu'un rêve, Un songe radieux qui maintenant s'achève Et ne laisse après lui qu'un amer souvenir... Ne me demandez pas ce qu'elle est devenue, La pauvre jeune fille en ce monde venue Pour consoler et pour mourir!... Morte! et je suis encore en proie à l'existence! C'est donc cela la vie ? Et déjà mon enfance A-t-elle disparu loin de ce coeur brisé ? Seigneur, vous êtes grand, mais vous êtes sévère! Ainsi, me voilà seul: c'est fini sur la terre; Cela s'appelle: «le Passé.» II Hélas! je me souviens. — Les vents, au sein des ombres, Du fieuve harmonieux plissaient les vagues sombres; Les chants ailés du soir s'étaient évanouis; Et la lune, en glissant parmi les blancs nuages. Souvent illuminait les teintes des feuillages Du clair-obscur des belles nuits. Le rossignol, caché sous l'épaisse feuillée, Modulait les soupirs de sa chanson perlée; Les fleurs, dans leurs parfums, s'endormaient tour à tour; Et, comme deux rayons réunissent leur flamme, Tous deux nous unissions nos âmes dans une âme, Et nos deux coeurs dans notre amour. Comme son joli pied se posait sur la mousse! Comme sa chevelure était soyeuse et douce! Nous allions, enlacés, sous les hauts peupliers; Elle avait dix-sept ans; j'avais cet âge à peine. Souvent le rossignol retenait son haleine En écoutant nos pas légers. Et moi je contemplais mon amante pensive, Et nous nous en allions, seuls, auprès de la rive, Sa main sur mon épaule et le front sur sa main; Et les frémissements de la nuit solitaire Emportaient dans les cieux, ainsi qu'une prière, Tous les doux songes du chemin. III Puis, le réveil! la mort! l'existence qui change! O Temps l vieillard glacé! qu'as-tu fait de mon ange ? Oii l'as-tu mise, hélas! et froide, et pour toujours ? Qu'as-tu fait de l'enfant jeune et pleine de charmes, Qu'as-tu fait du sourire et qu'as-tu fait des larmes, Oh! qu'as-tu fait de nos amours ? IV Voyez comme les fleurs viennent bien, près des tombes! On dirait un bouquet que les jeunes colombes, Retournant au pays, nous laissent pour adieu. — Qu'avait-elle donc fait pour mourir lap remière ? Est-ce un crime de vivre ? et l'amour, sur la terre, N'est-il pas le pardon de Dieu ? Ne me souriez plus, ô campagne immortelle! Je suis seul maintenant; si ce n'était pour elle Je n'avais pas besoin de vos fraîches beautés. N'ai-je pas vu l'abîme où tombent toutes choses ? Les lys meurent dans l'ombre où se fanent les roses: Les cyprès seuls restent plantés. Elle est sous les cyprès, la pâle jeune femme! Mon amour triste et fier brûle encor dans mon âme, Comme une lampe d'or veille sur un cercueil. Mais, je ne pleure plus: la douleur a ses charmes. Et d'ailleurs, ô mon Dieu, mes yeux n'ont plus de larmes, Et mon coeur seul porte le deuil! Retour au sommaire X À MON AMI AMÉDÉE LE MENANT I Au moment de quitter son enfance fanée, Quand l'homme voit, soudain, la terre moins ornée, Le ciel plus inconnu; Pour la première fois se penchant sur lui-même, Il se pose en rêvant la question suprême: «Pourquoi suis-je venu ?» II Ah! pauvre matelot! Loin des bords de la vie Tu t'arrêtes, cherchant quelle route a suivie Ta harque au sillon bleu. Mais le flot sourd l'entraîne, et sans cesse l'égare. Dans la brume des mers, le Destin, sombre phare, Soulève un doigt de feu. III Derrière lui, bien loin, presque sur les rivages, Déjà le rameur voit voltiger des images Aux fronts purs et voilés: Une mère, une soeur, même la fiancée... Parfois il se souvient qu'une terre glacée Clôt leurs yeux étoilés IV Et ce sont les adieux d'autrefois: les mains blanches, Qui lui serraient la main; les baisers sous les branches, Et les jeunes amours... Mais, pour voguer plus seul vers de plus vastes plages, En détournant la tête il déchire ces pages Du livre de ses jours. V Alors, c'est la tempête aux souvenirs funèbres. Le malheur, près de lui nageant dans les ténèbres, Le suit comme un ami; Et, fermant ses yeux las, si le marin sommeille, Le malheur vient s'asseoir au gouvernail, et veille Sur son homme endormi. VI Il nous faut lien lutter contre l'homme et l'espace! Car perdus tous, parmi la tourmente qui passe En courant dans les cieux. Pour supporter le poids des communes misères, Aulieu de s'entr'aider, tous les humains, ces frères, Se haïssent entre eux. VII Les uns, insouciants, dans leurs manteaux se couchent Ht s'en vont. Il en est dont les barques se touchent... A deux on est plus fort; Et, cherchant dans l'amour un refuge suprême, Seuls ils voguent en paix sans effroi ni blasphème. Vers l'insondable port. VIII Mais celui qui regarde, intrépide et tranquille, Les hommes et les flots, à qui la mer stérile Toujours offre un écueil, Il s'y dresse en silence et lutte solitaire. Toute voile pour lui n'est au fond qu'un suaire, Tout esquif qu'un cercueil. IX L'ancre qu'il veut jeter, la foudre la dénoue; Enfin, pâle, il saisit son coeur et le secoue... Et toute illusion, Espérance, amitié, charité.foi sublime, Tombent autour de lui. — Naître, serait-ce crime Ou malédiction ? — X Seul alors, le vieillard abandonnant la voile, Livre aux flots de l'oubli, cette mer sans étoile, Sa nef aux mâts brisés... Jusqu'à l'heure où, laissant tomber au fond de l'urne Un sablier de plus, le Destin taciturne Dans l'ombre dit: «Assez.» XI L'onde parle tout bas aux rives qu'elle effleure, Et l'on entend toujours, sur l'Océan qui pleure, Le vent sombre qui fuit; Et chaque aurore vient éclairer, ô mystère! Les chants insoucieux des enfants de la Terre Qui partent pour la Nuit! Retour au sommaire XI DÉCOURAGEMENT Encore, loin d'un siècle immonde, Libre et seul dans les bois déserts, Si j'avais pu venir au monde Aux premiers jours de l'Univers; Quand sur sa beauté découverte Eve promenait son oeil bleu, Quand la terre était jeune et verte, Et quand l'homme croyait à Dieu! Aux accents de l'hymne sacrée Que chantait sous le grand, ciel nu Toute chose à peine créée A son créateur inconnu; J'eusse espéré, simple et docile! Car, en ces temps évanouis, Croire n'était pas difficile... Mais le monde a changé depuis. AujourdJhui nous n'avons à suivre Qu'un chemin hier déjà battu... Qu'est-ce, hélas! maintenant, que vivre ? — Se souvenir qu'on a vécu. — Retour au sommaire XII SUR UN ROCHER Splendide était la nuit; les reflets des étoiles Se roulaient dans les flots, et les flots alanguis Balançaient mollement au loin les blanches voiles, Comme des goélands sur la brise endormis. L'astre du soir voilait, sous de pâles nuages, Les rayons tamisés de ses ombres d'argent; La chanson des pêcheurs, qui nous venait des plages, Sur la vague charmante ondulait en mourant; La houle bruissait comme un soupir immense, Mais si doux qu'on eût dit un murmure d'amour: La Nuit et l'Océan s'aimaient, et l'espérance Semblait parler de Dieu mieux que dans un beau jour. Les matelots dormaient, bercés par la nature, Pareils à des enfants sur le sein maternel; Vénus, à l'horizon, brillait puissante et pure; Â peine on entendait dans ce vaste murmure Le bruit silencieux du sanglot éternel. — Un face de la Nuit aux profondeurs sublimes Ne sentez-vous donc pas, ô mortels, - ô victimes, - Des étourdissements en regardant le Ciel ? Retour au sommaire XIII LASCIATE OGNI SPERANZA..... « — Voici le temps venu d'enterrer les bonnes et les mauvaises «chansons. « Allez me chercher un grand cercueil, qu'il soit grand comme « la grande tour de Heidelherg, et amenez-moi douze géants pour « le porter et le jeter à la mer. « — A un aussi grand cercueil, il faut une grande fosse. « — Savez-tous pourquoi il sera si grand et si lourd ? « J'y déposerai, en même temps, mon amour et mes souffrances.» Henry Heine A l'heure où, pour briser son verre sur le mur, L'Orgie aux yeux plombés lève sa main fatale, J'ai cessé d'oublier, dans un tumulte impur, Celle qui dort, tranquille et pâle. Adieu, toi que ma voix ne réveillera plus! Dans ta fosse j'ai vu mon enfance te suivre... Pour les coeurs vraiment grands, les grands chagrins vécus Encouragent à vivre. Loin de moi cette foule aux bégaiements confus! Mon esprit est semblable aux rochers, dont les cimes, Voyant s'enfuir les flots, penchent leurs antres nus Sur leurs propres abîmes. Adieu, donc, jours d'enfance, ô beaux jours pleins d'espoir! Muse, ne sais-tu pas des chansons immortelles ? Viens! l'aiglon pour planer n'a besoin que de voir L'immensité devant ses ailes! FIN DES PRÉLUDES Retour au sommaire

CHANT DU CALVAIRE

CHANT PREMIER LAMMA SABACTANNI «Ecce civitas Sancti facta est déserta; Sion deserta facta est. — Jerusalem desolata est: domus sanctificationis tuae et gloriae tuae, ubi laudaverunt te patres nostri!» Psaumes I C'était jour de Vénus. Les proconsuls d'Asie Avaient, au nom des Dieux, ordonné le plaisir Et dans Jérusalem, selon sa fantaisie, L'athlète insouciant s'épuisait à loisir. Les Anciens respiraient des voluptés ardentes Aux tièdes atriums où dansaient des bacchantes; Les disques franchissaient l'espace dans les Jeux; Les myrtes frissonnaient aux poings victorieux. — L'esclave ce jour-là, sous la toge romaine, Avait droit de cacher ses fers et son malheur. — De gais petits enfants s'ébattaient dans la plaine Jetant au pédagogue un sourire moqueur. Aux creux des frais vallons, étendus sur la mousse, Les disciples rhéteurs écoutaient gravement De leurs sages vieillards la voix profonde et douce; Sur l'herbe, un peu plus loin, c'était tout autrement: Vénus prenait toujours son Bacchus pour amant. Gelboë Golgotha, les paisibles montagnes, Suspendaient leurs troupeaux au-dessus des campagnes; Sur une butte sombre, auprès du Golgotha, Seule, entre deux gibets, une croix se dressa. Cétait jour de Vénus! Loin des coutumes juives, Blanches, dans leurs péplums, les vestales pensives S'accoudaient aux autels dans leurs temples captives. Leur déesse de marbre était froide toujours. Sur le trépied d'argent de la salle nocturne La flamme solitaire étincelait dans l'urne Comme un reflet de leurs amours. Et le soleil dorait les bois de sycomores; Mille zéphyrs couraient dans les feuilles sonores; Aux impluviums coulaient les vieux vins des amphores; La pureté des cieux bleuissait l'horizon; Les moissonneurs dormaient couchés près des faucilles, Les jeunes gens riaient avec les jeunes filles Sous les oliviers de Sion. Et cloué sur sa Croix, il regardait la terre... Pensif, il contemplait la vie et la lumière; Sa mère qui pleurait, en bas sur une pierre; Les moissons qui brillaient, les oiseaux qui chantaient. Penché sur la nature insondable et superbe, Il vit sous les palmiers, parmi les fleurs, dans l'herbe, Les petits enfants qui jouaient. Et tout était heureux! tout, même les esclaves. Il leva vers la mort ses beaux yeux bleus et graves. Les deux voleurs luttaient secouant leurs entraves: L'heure sourde passa sans bruit dans l'infini; Alors, il inclina son front sur sa poitrine Et cria, d'une voix expirante et divine: «Héli! Lamma Sabactanni!» II Soudain le jour tomba sous un flot de ténèbres. Les trois gibets, tremblants sous leurs fardeaux funèbres, Craquaient dans l'ombre au vent. Sur ses vagues regards L'Agonie étendait ses mains ensanglantées; Sur la colline, où les trois croix étaient plantées, Une lueur ombrait de teintes argentées Les trois crucifiés blafards! Des sépulcres brisés sortaient des cris étranges; De rapides éclairs luisaient, glaives d'archanges; Le sang rougissait l'arbre humide de sueur; Et la nuit éteignait les feux d'or de sa voûte, Et les cieux s'étendaient profonds comme le doute. Les astres vacillaient hésitant sur la route; Tout était scandale et terreur! Oh! qu'avait-il crié, du haut de sa souffrance, Dans ces mots inconmis ? — Puis, l'homme au coup de lance Arriva: mais le Christ était inanimé. Emportant dans la mort le mot de son mystère, Le Fils de l'Homme avait abandonné la terre. — Et pour nous, c'était bien fini sur le Calvaire. Seigneur! tout était consommé. On dit qu'alors, brisant les voûtes de ses nues, Un pan du ciel ouvrit ses splendeurs éperdues. — Invisible aux humains remplis d'obscurités, Dieu rayonnait, au fond, sur son oeuvre éclatante. L'Univers s'arrêta dans une affreuse attente, Et la nuit elle-même, ainsi qu'une Épouvante, Recula devant les clartés. Sur les sphères d'azur que la lumière embrase, Les séraphins penchés, ensevelis d'extase. De leurs âmes d'amour étoilaient les autels: Et leur vue apaisa les anges des ruines; Et les sombres accords de leurs lyres divines Accompagnaient le nom du couronné d'épines Dans leurs cantiques immortels. III — O Ténèbres! — Ainsi, vos sphères suspendues Sur l'abîme, à ce cri ne sont pas descendues ? Et n'ont pas foudroyé cette création, Ni fait sombrer la Terre au sein des Étendues ? Cependant, aux clartés de leur destruction, Les enfants de Caïn auraient lu ton vrai nom, Jéhovah! — l'homme, au moins, à cette heure dernière Eût connu le secret de sa propre poussière! Depuis l'instant fatal de son premier soupir, Que fait-il, ici-bas ? — Oublier et souffrir! — Est-ce vivre, ignorer la raison de sa vie Et, sans savoir pourquoi, hors d'un néant chassé, Marcher dans un exil, seul, triste et délaissé, Où sa fierté d'archange, à jamais avilie. Se traîne sous le poids de sa mélancolie! Où, parce qu'il naquit, au hasard, dispersé Selon le coin de terre appelé la patrie, Il doit, — fantôme obscur de crime et de folie, — Changer de conscience en changeant de passé! Il doit, sans trop savoir s'il prie ou s'il blasphème. Et toujours et toujours allumer pour lui-même Le flambeau d'un Peut-être, incertain et suprême ?... A l'heure de la mort, fatigué d'abandon, S'il se tourne vers toi, Dieu calme du pardon, Est-ce parce qu'il croit ? — Le dernier mot du Doute C'est la voix qui murmure à son oreille: «Écoute! Ce fut peut-être un Dieu: — c'est peut-être un Sauveur.. — » — Car nous avons le Doute enfoncé dans le coeur. — Ils ne sont plus les jours où la force romaine Envoyait aux bûchers la raison souveraine De par ces guerriers lourds, au Glaive tout-puissant, Qui teignaient leurs blasons dans une pourpre humaine Et ne savaient signer leurs noms qu'avec du sang! — La Croix les aveuglait de ses lueurs profondes Et, sans les éclairer, ils en brûlaient les mondes! Mais il nous reste, à nous, bien d'autres faux-vivants Plus fastidieux encor... — Ce sont de grands savants! — Seuls, sur notre ruine, ainsi que des orfraies, Choisissant pour jalons des ossements épars, Ils ont disséqué Dieu, les funèbres vieillards! Et, comptant et sondant et recomptant ses plaies, Leurs scalpels avilis ne sont que des poignards! — A quoi bon les juger ? Qui sait le fond des choses ? Tous, vers le but commun, marchent dans leur sentier. — Du mal qui nous gouverne, où sont les seules causes ? Un peu de vrai qu'on prend pour le vrai tout entier! Regardons à nos pieds, sans faire trop d'emphases! La croyance divine a tremblé sur ses bases. L'or ne sonne-t-il pas tous ses glas triomphants ? Au souffreteux caduc on vend la jeune fille Et, dans un vil tripot, les pères de famille Jouent, sous les yeux de tous, le pain de leurs enfants! Voyez! les jeunes gens sont courbés avant l'âge! Le plaisir sans grandeur! L'orgie au plat visage, Avec le peuple, en bas, qui dévore sa rage! Un pâle tourbillon d'égoïstes blasés!... — On ne lit plus, on bâille; et l'on vous dit: «Passez.» L'adultère effréné, prodigieux vampire! Nul ne sachant vraiment, enfin, ce qu'il veut dire; Des mots n'exprimant rien, des lois qui font sourire Tristement. Et la haine! et les abus! toujours!... — Jamais on n'a souffert autant que de nos jours. — Et tous les malheureux, dont le mépris morose, Parce qu'il rit de tout, croit savoir quelque chose, Nomment ce cauchemar une réalité! Ils ont raillé, je crois, la sainte probité; Ce siècle est un pourceau qui laisse sur sa route Baver son muffle en rut sur le fumier qu'il broute! Votre mystérieux homme cyrénéen, Sur l'âpre Golgotha, ne viendra plus, sans doute, En aide, pour porter la croix de leur destin, Aux bras exténués des enfants de Caïn! Cette ébauche est lugubre, amère et véridique! — On ne s'assombrit plus devant l'Eternité: On raille!... — et, des rhéteurs pleins de métaphysique, Si c'est le résultat, certe! il est magnifique!... — Mais on est mécontent de vivre, en vérité! Le penseur, aujourd'hui, n'admet aucun système: Le penseîcr ne croit plus que ce qu'il peut sentir. Son profond désespoir lui dicte ce blasphème, Et dans un Dieu fait homme il ne voit qu'un martyr!... — Seigneur, noies contemplons cette seule auréole Sur ton front couronné d'amour et de mépris: Reviens donc nous sauver! Ta céleste parole, En proie à l'agonie où tout espoir s'envole, Quand tu mourais pour nous, Seigneur, nous l'a promis Notre âme s'éblouit de ta divine histoire. Jlais, voyant un linceul sous ta croix, ô Jésus, Hélas! l'orgueil humain veut comprendre pour croire: Et nous t'admirons trop pour être convaincus. On sent, en y rêvant, le frisson de l'abîme. Et nous avons conclu, tout prêts a t'adorer: Si Dieu vint, c'est Jésrs qu'il se fit appeler; Devant son dévouement, douter serait un.. crime!... Courbons-ncus donc alors, et tâchons de prier! FIN DU CHANT PREMIER Retour au sommaire CHANT DEUXIEME EVOHE BACCHUS (*) «Peccavimus, et facti sumus tanquam immundus nos, et cecidimus quasi folium universi, et iniquitates nostrae, quasi ventus, abstulerunt nos! — Abscundisti faciem tuam à nobis, et allisisti nos in manu iniquitatis nostrae!» Psaumes (*) An de Rome 787, VIIIe jour des calendes d'avril: Rubellius Geminus et Fusius Geminus étant consuls: jour de fête. — Tibère âgé de 19 ans, 10 mois et 20 jours. — De J.-C. 32 ans et demi. I Sous les cèdres touffus, près du fleuve, à cette heure, Pendant qu'aux pieds du Christ la pauvre mère pleure, Dans la villa de marbre aux escaliers nombreux Qui baignaient leurs pieds blancs dans les flots amoureux, De jeunes patriciens, aux tuniques ouvertes, Faites de pourpre et d'or, de diamants couvertes, La coupe en main, les yeux épuisés de langueurs, Couchés au triclinium et couronnés de fleurs, Te célébraient, Vénus, reine des Saturnales, Déesse de la nuit! — II — Des courtisanes pâles Leur versaient le Massique aux arômes brûlants. — Ces femmes d'Italie! Elles étaient bien belles; Et comme, en bondissant, leurs poitrines rebelles Jetaient leurs beaux seins nus hors de leurs voiles blancs! Leurs cheveux noirs, manteaux luxuriants et sombres, Emmêlés de grains d'ambre et de perles sans nombres, Couvraient leurs bras d'albâtre et leurs amants charmés Des plis voluptueux de leurs flots embaumés. Comme elles ployaient bien sur leurs hanches lascives! Sous des baisers de feu leurs lèvres convulsives, Corolles de corail, se pâmaient mollement Dans un sourire humide, un long tressaillement... Les théorbes épars, les luths et les mandores Tombaient, tout frémissants, sur les dalles sonores: Et parfois, de la nuit le souffle harmonieux Frôlait leurs cordes d'or en retournant aux cieux. Les esclaves d'Afrique, échansons d'ambroisie, Portaient sur leurs fronts noirs les amphores d'argent; Les coupes se vidaient en silence, à présent, Pour raviver l'ardeur de la superbe orgie. — Vénus raillait Jésus expirant sous la Croix. La clepsydre laissa couler la neuvième heure... Alors, dans les jardins profonds de la demeure Jaillirent des flambeaux. — Sur l'onde, auprès du bois Sacré, l'on entendit des accords et des voix. III HYMNE A VENUS CHANT DES ESCLAVES I Vénus au charmant visage! Du haut de son trône sauvage Quand Phoebé colore la plage Sur l'orbe étoilé de la nuit, Les pécheurs de corail voient souvent ton image Qui se baigne en silence, et puis, comme un nuage, S'évanouit!... II C'est l'heure pâle des mystères.. Les falaises sont solitaires.. Berce sur les vagues amères L'ombre de ton corps gracieux: O Vénus, fleur du soir!... Sur les algues légères Viens poser les rayons de tes molles lumières Du haut des cieux. III O belle enfant des flots humides, A toi mes cavales numides, Mon arc, mon casque et mes chlamydes, A toi mon coeur, à toi mes jours: A toi mes javelots et mes palais splendides, Et ma maîtresse blanche et mes flèches rapides Et mes amours. IV DANS LES JARDINS SCENE PREMIERE LYNCÉUS, enfant de quinze ans; SEMPRONIA, coiurtisane: elle a vingt-six ans. Ils marchent sous les hauts branchages des cèdres. — Statues. Le dernier couplet de l'Hymne des esclaves, à Vénus, s'affaiblit dans le lointain. LYNCÉUS Ils chantent bien, dis-tu ? SEMPRONIA Mais assez bien, je pense, Pour des esclaves... LYNCÉUS, souriant Soit, puisque cela te plaît... Moi, pourtant, j'aime mieux l'air de cette romance Que l'oiseau du soir chante au milieu du silence, Aux platanes de la forêt... Et toi ? SEMPRONIA Peut-être!... Enfant, vois comme la verdure Est douce sous nos pas, comme la nuit est pure! Dans la trirème, au loin, s'endorment les rameurs... Tout se tait!... LYNCÉUS L'amour seul veille encor dans nos coeurs! SEMPRONIA Dieux immortels! La nuit, d'étoiles parsemée, Entoure l'univers d'une étreinte embaumée... Oh! sois mon univers, moi je serai ta nuit! (Elle noue, languissamment, ses bras autour du cou de Lyncéus.) LYNCÉUS O ma Sempronia! SEMPRONIA Viens! Vénus nous conduit!.. Vénus brille à travers les branches ténébreuses... Enfant! je suis heureuse entre les plus heureuses.. Tellement que je souffre. LYNCÉUS Aujourd'hui, ne t'ayant Jamais vue, ô prodige! il m'a semblé pourtant Que je te connaissais déjà... (Ils marchent quelque temps sans parler.) SEMPRONIA, relevant la tête. Les noirs orages Ne grondent plus... La lune argente les nuages... — O fleurs!... — Il faut aimer! Lyncéus, aime-moi... — La belle nuit! LYNCÉUS Elle est charmante, comme toi! (Ils s'éloignent). DANS LA VILLA Le Triclinium. — Salle d'une architecture de styles divers, selon la coutume romaine. — Statues des Dieux asiatiques. — C'est la maison de plaisance préparée pour recevoir les consuls — Des jeunes gens de Rome, se promenant en Asie, y ont été reçus avec leur suite. — Hommes et femmes sont couchés sur des litières opulentes, faites de peaux de bêtes sauvages. Ils causent entre eux, en attendant que l'ivresse ait monté pour célébrer leur fête Augustale. — Des lampadaires étrusques sont suspendus aux plafonds, dans les profondeurs des colonnades. — Des chaînettes de fer supportent d'immenses draperies de pourpre noire d'Orient, teintes trois fois. — Dans les intervalles des piliers brillent des trophées pris sur les Barbares. — Au fond, l'autel consacré à Vénus-Astarté et à Lyëus-Bacchus. Les esclaves noirs, ayant aux pieds et aux poignets des anneaux d'or, et vêtus d'étoffes antiques, circulent muets et graves. — Des femmes font brûler des parfums. Les gardes veillent sur les degrés de la villa. SCENE DEUXIEME Hommes: Le poète Celsus. — Sextus Lucius Marcellus. — Septimus Marcius Casca. — Sextus Scipio. — Davus, affranchi. — Un philsophe Cynique. Femmes: Lucilia. — Fulvie. — Bathille. — Nérée. — Métella. — Cynthia. De plus, les esclaves. Les convives ne parlent plus et boivent en silence, entrelacés. — Le philo- sophe cynique les observe, adossé contre une colonne. SEXTUS LUCIUS MARCELLUS, se soulevant. Magdelana ? FULVIE C'est vrai! Qu'est-elle devenue ? Depuis bientôt deux mois personne ne l'a vue. Elle devient vestale. BATHYLLE Au fait... c'est un moyen D'étouffer son ennui. L'AFFRANCHI DAVUS, à Métella. Comme elle dansait bien, Cette fille! MÉTELLA Oui. SEXTUS SCIPIO Qui peut l'enfermer de la sorte ? BATHYLLE Qu'est-ce que cela fait: elle est peut-être morte. SEXTUS LUCIUS MARCELLUS Je regrette son oeil limpide et son bras blanc, Et surtout son esprit gracitux et puissant. — Ce fut sous le préteur Pontius, dans Rome, aux Ides De mars; alors j'étais du Sénat. Les subsides Des milices du Nord me revenaient. J'y pris Mille sesterces d'or, et je les lui offris. Séjan, ce personnage aux paroles avides, La voulait comme moi. Puissent les Euménides L'étrangler, si c'est lui qui la tient, et Caron Lui refuser l'obole aux bords de l'Achéron! Elle me coûta peu; son âme était jolie. Certes, je l'aimais presque. NÉRÉE Étonnante folie! Et comment tout cela finit-il ? SEXTUS LUCIUS MARCELLUS Comme tout Finit... On ne sait pas. — Heuh! l'ennui, le dégoût De moi. — J'ai soif! (Un esclave remplit sa coupe.) Ce Ponce a du vin très sublime!... Il fait preuve d'un goût!... Le drôle a mon estime. (Il boit. — Lucilia lui parle à voix basse.) SEXTUS LUCIUS MARCELLUS à Lucilia. Par Vénus! pas encore. On doit se reposer. (Lucilia s'éloigne. — II continue de boire.) CYNTHIA, près des balcons suspendus, au poète Celsus. Le vent du soir est tiède et doux comme un baiser. LE POÈTE CELSUS Cynthia, écoute-moi!... Ta bouche qui murmure Est comme une grenade ouverte : est-elle mûre ?... Voyons! (Ils s'embrassent.) LE PHILOSOPHE CYNIQUE, passant près d'eux, en souriant. Ce sont, je crois, des fruits bien délicats... On en mange souvent: même entre les repas. (Il s'éloigne. — Un silence.) CYNTHIA, quelque temps après. Couche-toi sous mes pieds! LE POÈTE CELSUS Bon! pourquoi ? CYNTHIA Je t'en prie, Donne-moi tes cheveux à brouiller!... Je m'ennuie. (Ils se regardent en riant.) SEPTIMUS MARCIUS CASCA (Il tient une feuille de papyrus à la main et dessine. ) Qui parlait de Séjan ? SEXTUS LUCIUS MARCELLUS, se soulevant. Moi. SEPXIMUS MARCIUS CASCA Je fais son portrait: Admirez! (Il fait passer le dessin.) LUCILIA Ce bossu ? NÉRÉE Vulcain serait moins laid! SEPTIMUS MARCIUS CASCA Il va se marier: c'est un cadeau de noce. Mais, pour un talent d'or, j'atténuerai la bosse. (Rires du philosophe cynique.) FULVIE, souriant. Si ce mot lui parvient, il t'enverra, d'abord, Son licteur porte-glaive... SEPTIMUS MARCIUS CASCA, élevant sa coupe. Ah! que méfait la mort ? Dieux infernaux, je bois à vous! — Verse, vestale. — Tout est néant. — (Un silence.) L'ÉCHO DANS LA NUIT — Néant!.. — LE PHILOSOPHE CYNIQUE, à lui-même, tristement. L'épouvantable râle!.. Sont-ce là des vivants ? (Il les résume d'un regard, et reste pensif.) SEPTIMUS MARCIUS CASCA ¦ Par Pluton! mon ami, Si je suis mort demain, je dois boire aujourd'hui !.. SEXTUS SCIPIO, l'oeil fixé sur les trophées. Oh! pour maître... un Séjan! — Puissent nos fronts moroses N'être plus désormais couronnés que de roses!.. — Que font-ils, les aïeux, dans leurs mornes séjours ? LE PHILOSOPHE CYNIQUE Ils regardent!... SEPTIMUS MARCIUS CASCA Tu crois ? (A l'esclave.) Alors, verse toujours! (Éclats de rires.) SEXTUS LUCIUS MAECELLUS Maintenant, je suis mieux. (Il regarde autour de lui en bâillant.) — Si j'avais une femme ? — En reste-t-il encore ? LE POETE CELSUS Allons, un corps sans âme Au seigneur Marcellus! SCÈNE TROISIÈME Les mêmes: rentrent Sempronia au bras de Lyncéus. SEMPRONIA, entendant les derniers mots, à Marcellus. Chevalier! me veux-tu ? SEXTUS LUCIUS MARCELLUS Volontiers! LYNCÉUS, chancelant. Est-ce vrai ?.. L'ai-je bien entendu ?.. SEMPRONIA Bon! tu me reprendras quand t'en viendra l'envie! (Elle s'éloigne avec Sextus Lucius Marcellus.) LYNCEUS, à voix basse Grands Dieux! Est-ce possible ? (Il porte la main à son poignard.) LE POÈTE CELSUS, éclatant de rire derrière lui. Enfant! mais c'est la vie!... (Il lui présente une coupe. — Lyncéus la refuse du geste, et sort lentement de la salle.) SEXTUS LUCIUS MARCELLUS, montrant du doigt Lyncéus à Sempronia. Est-ce qu'il te déplaît ce jeune homme ? SEMPRONIA, naturellement. Lui ?... Non. (Elle lui sourit d'un air étonné; ils s'assoient.) Depuis quelques instants l'ivresse a fait briller tous les regards. — Les esclaves ont détaché leurs anneaux d'or et se sont couchés sur les marches de l'autel consacré à Bacchus. — Une esclave retourne le sablier: des torches flamboient derrière les draperies. — Une musique étrange, composée de cistres, de tambours, de cymbales et de flûtes de Phrygie, résonne tout à coup; Métella se lève, brandissant une peau de panthère, exaltée et demi-nue. MÉTELLA Chante-nous la chanson de Bacchus, Scipion! Tous se lèvent et entourent l'autel. — Le dernier Scipion jette aux pieds de la statue sa couronne de roses et de feuilles de lotus, et chante d'une voix vibrante. — Au dehors, nuit et silence. < SEXTUS SCIPIO, levant sa coupe. 1er COUPLET «La mort aiguise sa faulx sombre, Les Romains s'enivrent dans l'ombre... La nuit a des parfums sans nombre! La Nuit a des yeux enchantés: — Evohë Bacchë! Evohë! La soif nous dévore! Bacchante nue, oh! frappe encore Le tympanum d'un coup sonore De tes thyrses ensanglantés! — Bacchus, ëvohë!» TOUS, à pleine voix. — Evohë Bacchus! SEXTUS SCIPIO 2e COUPLET «Dieu des Satyres et des Faunes; Dieu des pampres brillants et jaunes; Toi, qui sais bannir loin des trônes Le souci des réalités: — Evohë Bacchë! Viens, au cénacle solitaire, Dieu consolateur de la terre, Verser ta liqueur salutaire Aux mystérieuses gaités! — Bacchus, ëvohë!» TOUS — Evohë Bacchus! SEXTUS SCIPIO 3e COUPLET «Viens! Tes prêtresses vagabondes Désertent les bois des vieux mondes.. Seuls, nous chantons aux nuits profondes, Las de nos lourdes majestés: — Erohë Bacchë! Donne l'oubli, Dieu des Ivresses! Aux bras de mortelles déesses Brûle nos fronts de tes caresses Et nos coeurs de tes voluptés: — Bacchus ëvohë!» TOUS, avec des cris de joie terribles. — Evohë Bacchus! Ici, scènes diverses de la débauche, dans ce qu'elle a de formidable et d'antiqne. V STANCES I Chantez! chantez, Romains étincellants et pâles! Roulez vos corps flétris au fond des saturnales! Cest la loi! Jouissez, ô préférés du sort! Celui qui rit ce soir, demain frissonne et pleure! Attila, moissonneur sinistre, attend son heure, Quand les épis dorés que le vent d'ouest effleure Seront mûrs pour le vent du Nord! II Sus! aux armes, Gaulois! ô Sicambres esclaves! Les peuples réveillés vont briser leurs entraves... Le monde est un volcan dont vous êtes les laves!.. Marchez! Rome est peut-être encore un souvenir. Que sur vos boucliers le glaive frappe et gronde, Glas du passé, sonnant la ruine du monde!... Fléaux, vous êtes l'avenir! III Ils sont devenus vieux, leurs aigles inutiles! Ils vont se déchirer dans leurs guerres civiles.. Que pourront-ils répondre aux chants victorieux ? — Ah! les enfants-vieillards qui dévorent enfêtes. Pour quelques jours heuretix, des siècles de conquêtes, Doivent trouver bien lourds à présent, pour leurs têtes Les casques rouillés des aïeux. IV Qu'ont-ils de leurs aïeux et de leurs fiers courages ? Leur soif de sang: voilà leurs lâches héritages !... Et bientôt viendra l'heure où les lions sauvages Attendront accroupis, le feu dans les regards, Ces grands porte-drapeaux de l'Eglise sereine, Les martyrs qu'ils viendront déchirer dans l'arène Pour désennuyer les Césars! VI LA CLAIRIÈRE DU BOIS SACRÉ SCÈNE QUATRIÈME Lyncéus seul. Il vient s'asseoir près du fleuve. — Le rossignol chante sous les feuilles. — Après quelques instants de réflexions et de luttes, le jeune homme ôte sa tunique. Ses grands cheveux blonds tombent sur ses épaules. Il se parle à demi-voix. Je ne vous verrai plus, ô campagnes romaines!.. Les pâtres que j'aimais m'oublieront dans vos plaines. Et toi seule, ô Diane, astre cher aux défunts, Sauras que je suis mort dans les vagues lointaines, Par une nuit d'amour, de fleurs et de parfums! Il se jette dans lo fleuve. — Soudain la voix de Sempronia s'élève aux accords d'un luth. Elle redit l'air de la chanson des pêcheurs à Vénus. — Le fleuve roule ses vagues vertes et le rossignol reprend son air interrompu. SEMPRONIA, dans la villa. .............................................. Vénus, fleur du soir!... Sur les algues légères Viens poser les rayons de tes molles lumières Du haut des deux! VII Où donc était la Madeleine ? La blanche fille de Vénus A la voluptueuse haleine ? Pourquoi ne venait-elle plus ? Ils auraient voulu voir encore Frémir, sous leur baiser sonore, L'albâtre de son corps charmant. Mais, sans doute, dans sa demeure, Elle s'endormait, à cette heure, Entre les bras de son amant. FIN DU CHANT DEUXIÈME Retour au sommaire CHANT TROISIÈME SANCTA MAGDALENA «Vide, Domine, afflictionem populi tui, et mitte quem missurus es. — Emitte Agnum dominatorem terrae; de petrâ deserti, ad montem filiae Sion, ut auferat, ipse, jugum captivitatis nostrae!» Psaumes. I C'était le GoIgotha! Le vent, comme une plainte, S'engouffrait. Le Calvaire était baigné de sang... Sombres terreurs, hélas! Au bas de la Croix sainte Quelque chose comme un cadavre était gisant. C'était une ombre humaine, immobile, étendue, Une forme de femme: et, comme une statue, Elle se tenait là silencieusement. Les ensevelisseurs devaient venir, pourtant!... Jérusalem dormait de ténèbres couverte; L'herbe étendait, au loin, sa lividité verte. La couronne d'épine, ainsi que des rayons, Sur la tête du Christ, aux pâleurs sépulcrales, Brillait. Parfois, aux cieux déchirés en sillons, De sourds coups de tonnerre allaient comme des râles; Les blancs éclairs fuyaient commue des visions. II CHOEUR DES ESPRITS DÉFINIS «O toi que le plaisir appelle, O jeune femme aux blonds cheveux, Puisque la nuit te rend si belle, Puisque l'amour est dans tes yeux, Que fais-tu prés de ces esclaves ? Les pleurs font des stigmates graves! Tu vas faner tes traits suaves.. Et le temps de vivre est compté. Écoute au loin leurs chants d'ivresse... Que fais-tu, belle enchanteresse ? Lucius demande sa maîtresse; L'amour demande la beauté! Souviens-toi, souviens-toi des fleurs de tes années, Des parfums dévorants de ton lit de plaisir, De tes ceintures dénouées Tombant sur le cothurne aux formes modelées Sitôt l'approche du désir!» III L'ouragan hurle, morne; La lune, de sa corne, Comme d'un fleuron s'orne, Diadème vermeil. Les liordes infernales Des sibylles spectrales Sortent de leur sommeil, Et, heurtant leurs cymbales, Dansent aux lueurs pâles De la soeur du soleil. CHOEUR DES SIBYLLES «Gloire, amour, espoir, foi, jeunesse, Religions, aimes, remord... Soeur, tout s'en va dans la vieillesse Et dans la mort. Sur mon grand bâton monte en croupe! C'est un beau Dieu que ton amant!.. Le ver de terre en rit et soupe. Tranquillement.» La terre vacillait sous leur valse effrénée. Un gouffre, à chaque pas, sous leurs pieds se creusait: Les fantômes bientôt disparurent... — Fumée! — La Croix seule resta. — Toute cette nuée C'était le doute qui passait. IV Ainsi, depuis ce temps que la ruine encombre, Ni l'humiliation terrible du manteau Rouge, ni, dans la nuit, leurs sourires sans nombre, Ni les tâtonnements douloureux du marteau. Ni le champ du potier, cet infamant tombeau, Ni le sceptre d'opprobre entre tes mains liées, Pas même, devant toi, le doigt noir des huées, Rien, pourtant, rien n'a pu, sur l'arbre où te voilà, Déraciner ta foi qui survit aux années, Crucifié du Golgotha! Oui, le supplice impur; les appareils funèbres De l'esclave: un gibet dressé dans les ténèbres; L'humble gloire d'un Dieu resplendit à l'entour. Aucun rayon ne manque à sa mort souveraine: Croix, pas même tes clous; juif, pas même ta haine; Femme, pas même, ton amour! V — Rédempteur! nous aussi nous avons nos Calvaires! Et, sans les oublier, ton ciel ne se peut pas. — Et nos amours pleurés ou trahis ici-bas! Et notre orgueil flétri d'humilités amères! Hélas! Emmanuël! mais ces souvenirs seuls Suffiraient pour troubler l'azur des hautes sphères... Et nous avons laissé, tous, la foi de nos pères Au fond des plis de leurs linceuls! Oh! nous avons pourtant, lorsque de leurs mains lourdes La Joie ou les Chagrins alanguissaient nos jours, Crié: «Seigneur! Seigneur!» à ces étoiles sourdes Qui répondent: «Peut-être!» et qîii brillent toujours! Souvent, jeunes encor, dans les nuits de délire, Espérant de l'Amour quelque chose de saint, Nous avons cherché Dieu jusque dans son sourire... Mais le sourire s'est éteint. Souvent, agenouillés devant les derniers restes De ceux dont nous aimions le regard et la voix, Oui, nous avons cherché des visions célestes De ce Dieu qu'on espère et qu'on craint à la fois]... Rien! — Souvent, orgueilleux, joignant nos mains brûlantes Devant l'immensité des mers étincelantes, Quand l'aurore entr'ouvrait son mirage immortel Dans ses champs de lumière ombragés de nuages, Nous avons dit: «Seigneur, sont-ce là tes ouvrages ?» Mais, tout est resté calme dans le ciel. Nulle voix n'a parlé. Lorsque dans les tempêtes, Ou dans les jours heureux, nous inclinons nos têtes En disant: «Créateur des lumières muettes Où donc es-tu. Seigneur, qui te caches ainsi ?» Ni les mers, ni les fleurs, ni l'aurore profonde. Ni l'astre dans les cieux, ni la vierge en ce monde, Ni la croix des tombeaux, rien ne répond: «Ici!» L'homme a pris son parti, du reste: il rit et mange; Il chante, il tue, il boit. Quant à Dieu, qu'il s'arrange! Où donc est la raison de cet état! — L'ennui! — L'ennui, manteau de plomb qui l'accable aujourd'hui! Il a résumé tout dans ce mot: Phénomène! Triste mot grommelé par l'ignorance humaine Sous le haillon science. Ah! l'arbre défendu A bien donné le suc de son vieux fruit tordu! Les vivants ont tari la coupe des ivresses: Aux dégoûts du réveil succèdent les tristesses. La malédiction des précoces vieillesses Courbe les jeunes gens sur leurs reins desséchés. O vieux monde! dans l'ombre où tes preux sont couchés, Ces augustes grandeurs qui relevaient tes crimes, Ces vertus, cet honneur aux puissantes maximes, Mots incrustés au coeur de tes siècles sublimes, Le temps, ce fossoyeur, comme eux les a fauchés. O martyrs! qui de nous croit à votre souffrance ? N'étiez vous pas joyeux au milieu des tourments ? Il était près de vous l'ange de l'espérance! Il souriait d'amour à vos derniers moments! Vous sentiez sur vos fronts frémir ses blanches ailes Et ses divins baisers étouffaient vos sanglots; Et la mort, en glaçant vos coeurs purs et fidèles, Changeait en doux concerts les cris de vos bourreaux. Elle était là guettant votre vie inclinée Aux souffles des douleurs, comme une fleur fanée, Pour l'emporter, sereine et triomphante, à Dieu. Votre âme était élue avant que d'être née... Vous n'avez vu du ciel que ce qu'il a de bleu! On voudrait, avec vous, changer de destinée: Et, prêtres inspirés et sanglants, aussi nous, Expirer comme vous, en croyant comme vousl VI Tu sais ce que tu fais, ô femme, toi qui pleures! Ta pensée était haute en tes larges demeures, Jadis! — les vieillards même estimaient ton esprit. Tu sais tout ce que l'aube enfante de délires, Et tout ce que le jour éclaire de sourires, O toi qui pleures dans la nuit! N'avais-tu pas vécu riche, belle, enivrée, Oiseau libre, effleurant à peine une contrée, Ployant à tes genoux les têtes des tribuns, Jusqu'au jour où toi-même, insoucieuse et fière, Répandis sur ses pieds l'amour et la prière Avec l'encens de tes parfums ? C'est donc à toi qu'il faut demander si la joie Se cache dans l'amour! L'ardent amour qui ploie Sous les jeunes baisers des poitrines en feu; Ou dans les coupes d'or, de roses couronnées, Que l'on boit en chantant au matin des années, A l'âge où tout parle de Dieu, A l'âge où l'on s'en va voguer dans les nacelles Sur les fleuves du Sud!.. où, là-bas, sur ses ailes, Le vent tiède d'Asie envoie aux bananiers Les senteurs de la plage, adieux des fleurs chéries, Le doux bruissemeut des flots, les rêveries, Et la chanson des nautonniers! Ou si le vrai bonheur se cache dans les larmes, Près des croix du désert aux nocturnes alarmes, Sous la dent du cilice aimant un corps flétri, Si la Foi peut jaillir de la douleur qui nie, Comme, au voyageur las, une source bénie Sort du rocher qui l'a meurtri; Cherches-tu le pardon, l'espoir et le courage Dans le céleste sang qui baigne ton visage ? Et l'amour surhumain que ton coeur a souffert, Te fait-il mépriser les amours de la vie ? Et faut-il dédaigner tout ce qui nous convie, Pour aller mourir au Désert ? Non: mais c'est qu'au moment de quitter la nature Où sa mère gisait sans regard, sans murmure, Te voyant là parmi ces bourreaux pleins d'effroi, Peut-être qu'il t'a dit une parole, à cause De ton amour divin! un secret,... quelque chose,... Un dernier mot de plus, à toi. Car depuis on t'a vue, ô blanche enthousiaste, Sous des arbres affreux que l'automne dévaste, Ivre de ciel, couchée et le corps demi-nu, Sur les feuillets sacrés, seule, épelant dans l'ombre, Avec ton doigt rêveur, quelque interligne sombre Et que personne n'a connu!... VII Et maintenant, adieu! silencieux vestiges Qui gardez dans la poudre une austère beauté! Adieu donc, ancien monde où tant de grands prodiges Ont signalé la fin de ta grande cité! — Ah! tu les immolais, ces chrétiens, dans tes fêtes! Les paroles de feu de tes sombres prophètes, Dans les temps effacés, te l'avaient bien prédit! Un même coup de hache, en abattant leurs têtes, A fait rouler tes Dieux duns l'éternelle nuit! Leurs fantômes charmants n'animent plus tes marbres!... O céleste Apollon! ô Bacchus, dieu des rois! Et toi, fils de Vénus qui, fouillant ton carquois, De tes traits, poursuivais à travers les grands bois Ces nymphes qui couraient, pieds mouillés, sous les arbres! Allons! c'est bien fini. Les fleurs de vos autels Couronnent vos tombeaux, ô jeunes immortels! Mais si nous restons seuls, vieux monde, sur la terre, Pour traîner dans l'oubli nos pas déshérités, Si nous et notre siècle, enfants d'un noir mystère, Sur les os de tes morts marchons dans ta poussière, Dans nos profondes nuits si nos cieux irrités Ne sont plus qu'un linceul de tes divinités, Si nous n'aimons plus rien, pas même nos jeunesses, Si nos coeurs sont remplis d'inutiles tristesses, S'il ne nous reste rien ni des Dieux ni des rois, Comme un dernier fambeau gardons au moins la Croix! FIN DU CHANT DU CALVAIRE Retour au sommaire APPENDICE HÉLÈNE Au sortir de ce bal, nous suivîmes les grèves : Vers notre toit d'exil, au hasard du chemin, Nous allions ; une fleur se fanait dans sa main ; C'était par un minuit d'étoiles et de rêves!... Dans l'ombre, autour de nous, tombaient des flots foncés : Vers les lointains d'opale et d'or, sur l'Atlantique, L'outremer épandait sa lumière mystique : Les algues parfumaient les espaces glacés ; Les vieux échos sonnaient dans la falaise entière, Et les nappes de l'onde aux volutes sans frein Écumaient lourdement contre les rocs d'airain ; Sur la dune brillaient les croix d'un cimetière. Leur silence, pour nous, couvrait ce vaste bruit. Elles ne tendaient plus, croix par l'ombre insultées. Les couronnes des morts, fleurs de deuil, emportées Dans les flots tonnants, par les tempêtes, la nuit ! Mais, de ces vieux tombeaux dormant sous les érables, Désertés, soucieux, aux décombres pareils, L'ombre questionnait en vain les noirs sommeils : Ils gardaient le secret des cieux impénétrables. Frileuse, elle voilait, d'un cachemire noir, Son sein, royal exil de toutes mes pensées! J'admirais cette femme aux paupières baissées : Sphynx cruel, mauvais rêve, ancien désespoir. Ses regards font mourir les enfants. Elle passe, Et se laisse survivre en ce qu'elle détruit : C'est la femme qu'on aime à cause de la Nuit, Et ceux qui l'ont connue en parlent à voix basse. Le danger la revêt d'un rayon familier; Même dans son étreinte oublieusement tendre Ses crimes rappelés sont tels, qu'on croit entendre Des crosses de fusils tombant sur le palier. Cependant, sous la honte illustre qui l'enchaîne, Sous le deuil où se plaît cette âme sans essor, Repose une candeur inviolée encor, Comme un lis renfermé dans un coffret d'ébène. Elle prêta l'oreille au tumulte des mers, Inclina son beau front touché par les années, Et, se remémorant ses mornes destinées, Elle se répandit en ces termes amers : — « Autrefois, autrefois, quand je faisais partie » Des vivants, leurs amours, sous les pâles flambeaux » Des nuits, — comme la mer au pied de ces tombeaux, — » Se lamentaient, houleux, devant mon apathie! » J'ai vu de longs adieux sur mes mains se briser! » Mortelle, j'accueillais sans désir et sans haine » Les aveux suppliants de ces âmes en peine: » Le sépulcre à la mer ne rend pas son baiser. » Oui, je suis insensible et faite de silence, » Et je n'ai pas vécu! mes jours sont froids et vains; » Les cieux m'ont refusé les battements divins: » On a faussé pour moi les poids de la balance. » Je sens que c'est mon sort, même dans le trépas: » Et, soucieux encor des regrets ou des fêtes, » Si les morts vont chercher leurs fleurs dans les tempêtes, » Moi, je reposerai, ne les comprenant pas. » — Je saluai les croix lumineuses et pâles! L'étendue annonçait l'aurore, — et je me pris A dire, pour calmer ses ténébreux esprits Que le vent du remords battait de ses rafales, Et pendant que la mer déserte se gonflait: — « Au bal, vous n'aviez pas de ces mélancolies, » Et les sons de cristal de vos phrases polies » Charmaient le serpent d'or de votre bracelet. » Rieuse et respirant une touffe de roses » Sous vos grands cheveux noirs mêlés de diamants, » Les valses vous jetaient près de moi par moments; » Votre blond cavalier vous disait mille choses; » J'étais heureux de voir, sous le plaisir vermeil, » Se ranimer votre âme à l'oubli toute prête, » Et s'éclairer enfin vôtre douleur distraite, » Comme un glacier frappé d'un rayon de soleil! » Elle laissa briller sur moi ses yeux funèbres, Et la pâleur des morts ornait ses traits fatals: — « Selon vous, je ressemble aux pays boréals: » J'ai six mois de clartés et six mois de ténèbres?... » Non, monsieur, mes regards sont à jamais tournés » Vers l'ombre, et mon orgueil empêche d'y rien lire: » Je fais semblant de vivre, et, sous mon clair sourire, » Je suis pareille à ces tombeaux abandonnés. » Retour au sommaire ESQUISSE à la maniere de Goya Admirons le colosse au torride gosier Abreuvé d'eau bouillante et nourri de brasier, Cheval de fer que l'homme dompte! C'est un sombre coup d'oeil, lorsque, subitement, Le frein sur l'encolure, il s'ébranle fumant Et part sur ses tringles de fonte. Le centaure moqueur siffle aux défis lointains Du vent, voix de l'espace où s'en vont nos destins! Le dragon semble avoir des ailes; Et, tout fier de porter les hommes dans son flanc, Il fait flotter sur eux son grand panache blanc Et son aigrette d'étincelles! Et les talus boisés qui bordent son chemin, Montagnes et rochers, tourbillon souverain!... Les champs décrivent des losanges; Il passe, furieux, éperonné d'éclairs, Son arôme insolite imprègne au loin les airs D'une odeur de sueurs étranges. Quand il fait onduler lourdement ses wagons, Le soir, dans la campagne, avec un bruit de gonds, Fauve cyclope des ténèbres. On croit voir, léthargique, une hydre du chaos Qui revient sous la lune, étirant ses grands os Et faisant valoir ses vertèbres. C'est le monstre prévu dans les temps solennels; C'est un enfer qui roule au fond des noirs tunnels Avec sa pourpre et ses tonnerres; Et les rouges chauffeurs qui la nuit sont debout, Chacun sur la fournaise où sa chaudière bout, Semblent des démons ordinaires. Quand ses réseaux ceindront ce globe illimité, Sans honte nous pourrons aimer la Liberté: Ils le savent, les capitaines! Après avoir pesé la gloire, dans nos mains, Nous allons trouver mieux que le sang des humains. Pour nous fertiliser les plaines! O mort! tout se transforme et rien ne se corrompt, Et tous les éléments de la Terre seront Les éléments de notre gloire; Les pôles se joindront dans le cercle idéal: Courage, char macabre, auguste et boréal! Éclaireur de la route noire!... Retour au sommaire À UNE ENFANT TACITURNE J'ai perdu la forêt, la plaine Et les frais avrils d'autrefois. — Donne tes lèvres! leur haleine. Ce sera le souffle des bois ! J'ai perdu l'Océan morose. Son deuil, ses vagues, ses échos. — Dis-moi n'importe quelle chose, Ce sera la rumeur des flots ! Sans repos, sans ombre amicale, Front lourd, sous le soleil, je fuis... — Oh ! cache-moi dans ton sein pâle! Ce sera le calme des nuits! Retour au sommaire À UNE GRANDE FORÊT O pasteurs! Hespérus à l'Occident s'allume; II faut tenter la cime et les feux de la brume! Un bois plutonien couronne ce rocher, Et je veux, aux lueurs des astres, y marcher! Ma pensée habita les chênes de Dodone; La lourde clef du Rêve à ma ceinture sonne, Et, détournant les yeux de ces âges mauvais. Je suis un familier du Silence — et je vais!... Souffles des frondaisons. Esprits du lieu sauvage, Flottez, âcres senteurs de l'herbe après l'orage! Gommes d'ambre, coulez sur le tronc rouge et vert Des arbustes!... chevreuils, partez, sous le couvert! Puisque le cri d'éveil qui sort des nids de mousses — (Grâce au minuit des bois) — charme les femmes douces, O Muse, en cet exil sacré fuyons tous deux! Aquilons , agitez les pins sur les aïeux. Qu'ils reposent en paix sous vos lyres obscures! Sur les lierres tombez, ô pleurs d'or des ramures!... Miroir du rossignol, la Source de cristal, Bruissante, reluit sur le sable natal! C'est l'heure où le dolmen fait luire entre ses brèches Des monceaux, aux tons d'or fané, de feuilles sèches. La clairière s'emplit de visages voilés. Au loin brillent les ifs, par la lune emperlés; Brume de diamants, l'air fume! Les fleurs, l'herbe Et le roc sont baignés dans le voile superbe!... Gloire aux oeuvres des cieux! Livrez-moi vos secrets, Germes, sèves, frissons, ô limbes des forêts!... Retour au sommaire À ELËN Plus amère que la mort Salomon Au souffle froid de tes hivers Tombe le feuillage des âmes; Le suc mortel des jusquiames A le goût de tes pleurs pervers. Tu sais aimer comme on se venge, Avec des cris délicieux! Ton amour détourne des cieux, Tes baisers sont d'un mauvais ange. Lorsque mon astre se perdit, Je vis tes yeux, fleurs de ténèbres, Je reçus les aveux funèbres De ton secret, trois fois maudit. Le vertige épars sous tes voiles Tenta mon front vers tes bras nus; Et sur tes glaciers je connus L'angoisse des nuits sans étoiles. Tu m'as fait pour longtemps pâlir; Aujourd'hui, sans désir ni craintes, Dans le tombeau de tes étreintes Je ne veux plus m'ensevelir. Je respire le vent des grèves, Je suis heureux loin de ton seuil. Mais tes cheveux couleur de deuil Font l'ombre encor sur mes rêves. Retour au sommaire GOG .......................................... Ce fut donc au logis de cet homme qu'un soir Quelqu'un frappa. Ce Juif ouvrit — et l'on put voir Briller les piques dans le sentier. « — La milice, « Pensa-t-il, mène encor quelque esclave au supplice. » Le couchant s'allumait dans les cieux meurtriers Et rougissait au loin les maigres oliviers, Baignant le Golgotha de sang et de lumière. Une troupe d'enfants cheminait la première: Ils criaient! Ils voulaient voir pendre les voleurs; Puis venaient des soldats; puis des femmes, en pleurs. Seul, dans l'herbe pierreuse, au versant des ravines, Chargé d'une croix lourde, et le front ceint d'épines, Un homme apparaissait tombé sur les deux mains. Autour de lui riaient les cavaliers romains, Et le centurion qui commandait l'escorte, La lance au poing, cria, debout, devant la porte: — « Simon! Viens nous aider à relever la croix « Du roi des Juifs, tombé pour la troisième fois! « La côte est rude; un coup d'épaule! Il faut qu'il meure « Et soit mis au sépulchre avant la sixième heure! » Simon, sans s'émouvoir de ce bruit, dit: — « Silence, Gog! » Le soldat reprit, appuyé sur sa lance: — « Est-ce que tu n'es pas un portefaix ? » — « Je suis Cela pécisément! dit l'homme, et je te suis. » 1879. Retour au sommaire AVE, MATER VICTA Comme le juste, en croix sur le mont solitaire, Tomba trois fois sur les genoux Avant de se dresser et de saisir la Terre Entre ses bras puissants et doux, Patrie au fla,c blessé, tu bénis dans l'aurore Tes fils tombés sans voir ton jour; De leur dernier baiser ton vieux sol, rouge encore, Fume de lumière et d'amour!... Gloire à toi,grand Pays où l'Avenir se fonde! Tes destins sont plus hauts que ton adversité: Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde, Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanité! Toi qui donnas ton sang, ton or et tes merveilles Sans récompense et sans repos, Ils t'ont mise au sépulcre, ô France, et tu sommeilles!... Nul n'a vengé tes saints drapeaux! Mais on épie en vain les sursauts de ta pierre, Tu la rompras de ton essor!... Quand l'ombre au tombeau veut tenir la Lumière, Pâques sonne ses cloches d'or! Nous reforgeons sans trêve, au mépris des alarmes, Ton vieux glaive aux bons lendemains. Vois tes enfants nouveaux, froids sous leurs jeunes armes, Impatients des clairs chemains!... Le soc, depuis longtemps, chasse l'airain des bombes. Les champs sont prêts pour le soleil; Si d'âpres voix, au loin, disent que tu succombes, Couvrons-les d'un cri de réveil. Ressuscite!.. La foi t'anime, auguste France! Debout! Ton astre est immortel; Mais déjà tu renais! C'est l'aube d'espérance!... Plus de fleurs de deuil sur l'Autel! Le souci du devoir bannit dans les ténèbres Les noirs souvenirs de la nuit. Adieu, tambours voilés! Adieu, lauriers funèbres. Le clairon sonne, le jour luit! Gloire à toi,grand Pays où l'Avenir se fonde! Tes destins sont plus hauts que ton adversité: Tu tiens l'ardent flambeau dont s'éclaire le monde, Celui qui meurt pour toi meurt pour l'Humanité! Retour au sommaire JE M'ENVOLERAI... Je m'envolerai dans les profondeurs! Je fuirai la vie et ses lois moroses! Et je cueillerai d'immortelles roses Loin de vos hideurs. Je m'élancerai vers vous, ô silences! L'oubli loin d'ici m'attend, vaste mer. — Pour mon coeur percé de vieux coups de lances, Plus rien n'est amer. Je m'envolerai, moi l'oiseau sauvage, Vers tant de pays ignorés de tous, Car l'indifférence est le seul hommage Dont je suis jaloux. Retour au sommaire TARENTELLE Sur tes gerbes penchée encor?... — Fleur des sillons, faneuse brune, Les champs fument dans le ciel d'or. Jette ta faucille importune! Une flûte dit: c'est l'été! Viens, la joie émeut nos poitrines; Mets ton poing blanc sur le côté, Comme font les Transtévérines. Sur ton coude, d'un coup charmant Que le tambourin roule et sonne! Laisse tes nattes follement Jouer autour de ta personne... Épis et bluets à demain! Donne ta main. Tout souci n'est que bagatelle! Moissonneurs, dansons en chemin La Tarentelle. Retour au sommaire