Paul Verlaine

Parallèlement

Préface

« Parallèlement » à Sagesse, Amour, et aussi à Bonheur qui va suivre et conclure. Après viendront, si Dieu le permet, des œuvres impersonnelles avec l’intimité latérale d’un long Et cætera plus que probable.

Ceci devait être dit pour répondre aux objections que pourrait soulever le ton particulier du présent fragment d’un ensemble en train.





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Dédicace Vous souvient-il, cocodette un peu mûre Qui gobergez vos flemmes de bourgeoise, Du temps joli quand, gamine un peu sure, Tu m’écoutais, blanc-bec fou qui dégoise ? Gardâtes-vous fidèle la mémoire, Ô grasse en des jerseys de poult-de-soie, De t’être plu jadis à mon grimoire, Cour par écrit, postale petite oye ? Avez-vous oublié, Madame Mère, Non, n’est-ce pas, même en vos bêtes fêtes, Mes fautes de goût, mais non de grammaire, Au rebours de tes chères lettres bêtes ? Et quand sonna l’heure des justes noces, Sorte d’Ariane qu’on me dit lourde, Mes yeux gourmands et mes baisers féroces À tes nennis faisant l’oreille sourde ? Rappelez-vous aussi, s’il est loisible À votre cœur de veuve mal morose, Ce moi toujours tout prêt, terrible, horrible, Ce toi mignon prenant goût à la chose, Et tout le train, tout l’entrain d’un manège Qui par malheur devint notre ménage. Que n’avez-vous, en ces jours-là, que n’ai-je Compris les torts de votre et de mon âge ! C’est bien fâcheux : me voici, lamentable Épave éparse à tous les flots du vice, Vous voici, toi, coquine détestable, Et ceci fallait que je l’écrivisse ! Retour au sommaire
Allégorie Un très vieux temple antique s’écroulant Sur le sommet indécis d’un mont jaune, Ainsi qu’un roi déchu pleurant son trône, Se mire, pâle, au tain d’un fleuve lent. Grâce endormie et regard somnolent, Une naïade âgée, auprès d’un aulne, Avec un brin de saule agace un faune Qui lui sourit, bucolique et galant. Sujet naïf et fade qui m’attristes, Dis, quel poète entre tous les artistes, Quel ouvrier morose t’opéra, Tapisserie usée et surannée, Banale comme un décor d’opéra, Factice, hélas ! comme ma destinée ? Retour au sommaire
LES AMIES I Sur le Balcon Toutes deux regardaient s’enfuir les hirondelles : L’une pâle aux cheveux de jais, et l’autre blonde Et rose, et leurs peignoirs légers de vieille blonde Vaguement serpentaient, nuages, autour d’elles. Et toutes deux, avec des langueurs d’asphodèles, Tandis qu’au ciel montait la lune molle et ronde, Savouraient à longs traits l’émotion profonde Du soir et le bonheur triste des cœurs fidèles. Telles, leurs bras pressant, moites, leurs tailles souples, Couple étrange qui prend pitié des autres couples, Telles, sur le balcon, rêvaient les jeunes femmes. Derrière elles, au fond du retrait riche et sombre, Emphatique comme un trône de mélodrame Et plein d’odeurs, le Lit, défait, s’ouvrait dans l’ombre. Retour au sommaire
II Pensionnaires L’une avait quinze ans, l’autre en avait seize ; Toutes deux dormaient dans la même chambre C’était par un soir très lourd de septembre Frêles, des yeux bleus, des rougeurs de fraise. Chacune a quitté, pour se mettre à l’aise, La fine chemise au frais parfum d’ambre, La plus jeune étend les bras, et se cambre, Et sa sœur, les mains sur ses seins, la baise, Puis tombe à genoux, puis devient farouche Et tumultueuse et folle, et sa bouche Plonge sous l’or blond, dans les ombres grises ; Et l’enfant, pendant ce temps-là, recense Sur ses doigts mignons des valses promises. Et, rose, sourit avec innocence. Retour au sommaire
III Per amica silentia Les longs rideaux de blanche mousseline Que la lueur pâle de la veilleuse Fait fluer comme une vague opaline Dans l’ombre mollement mystérieuse, Les grands rideaux du grand lit d’Adeline Ont entendu, Claire, ta voix rieuse, Ta douce voix argentine et câline Qu’une autre voix enlace, furieuse. « Aimons, aimons ! » disaient vos voix mêlées, Claire, Adeline, adorables victimes Du noble vœu de vos âmes sublimes. Aimez, aimez ! ô chères Esseulées, Puisqu’en ces jours de malheur, vous encore, Le glorieux Stigmate vous décore. Retour au sommaire
IV Printemps Tendre, la jeune femme rousse, Que tant d’innocence émoustille, Dit à la blonde jeune fille Ces mots, tout bas, d’une voix douce : « Sève qui monte et fleur qui pousse, Ton enfance est une charmille : Laisse errer mes doigts dans la mousse Où le bouton de rose brille, Laisse-moi, parmi l’herbe claire, Boire les gouttes de rosée Dont la fleur tendre est arrosée, — Afin que le plaisir, ma chère, Illumine ton front candide Comme l’aube l’azur timide. » Retour au sommaire
V Été Et l’enfant répondit, pâmée Sous la fourmillante caresse De sa pantelante maîtresse : « Je me meurs, ô ma bien-aimée ! Je me meurs : ta gorge enflammée Et lourde me soûle et m’oppresse ; Ta forte chair d’où sort l’ivresse Est étrangement parfumée ; Elle a, ta chair, le charme sombre Des maturités estivales, — Elle en a l’ambre, elle en a l’ombre ; Ta voix tonne dans les rafales, Et ta chevelure sanglante Fuit brusquement dans la nuit lente. » Retour au sommaire
VI Sappho Furieuse, les yeux caves et les seins roides, Sappho, que la langueur de son désir irrite, Comme une louve court le long des grèves froides, Elle songe à Phaon, oublieuse du Rite, Et, voyant à ce point ses larmes dédaignées, Arrache ses cheveux immenses par poignées ; Puis elle évoque, en des remords sans accalmies, Ces temps où rayonnait, pure, la jeune gloire De ses amours chantés en vers que la mémoire De l’âme va redire aux vierges endormies : Et voilà qu’elle abat ses paupières blêmies Et saute dans la mer où l’appelle la Moire, — Tandis qu’au ciel éclate, incendiant l’eau noire, La pâle Séléné qui venge les Amies. Retour au sommaire
FILLES I À la princesse Roukhine « Capellos de Angelos. » (Friandise espagnole.) C’est une laide de Boucher Sans poudre dans sa chevelure, Follement blonde et d’une allure Vénuste à tous nous débaucher. Mais je la crois mienne entre tous, Cette crinière tant baisée, Cette cascatelle embrasée Qui m’allume par tous les bouts. Elle est à moi bien plus encor Comme une flamboyante enceinte Aux entours de la porte sainte, L’alme, la dive toison d’or ! Et qui pourrait dire ce corps Sinon moi, son chantre et son prêtre, Et son esclave humble et son maître Qui s’en damnerait sans remords, Son cher corps rare, harmonieux, Suave, blanc comme une rose Blanche, blanc de lait pur, et rose Comme un lys sous de pourpres cieux ? Cuisses belles, seins redressants, Le dos, les reins, le ventre, fête Pour les yeux et les mains en quête Et pour la bouche et tous les sens ? Mignonne, allons voir si ton lit A toujours sous le rideau rouge L’oreiller sorcier qui tant bouge Et les draps fous. Ô vers ton lit ! Retour au sommaire
II Séguidille Brune encore non eue, Je te veux presque nue Sur un canapé noir Dans un jaune boudoir, Comme en mil huit cent trente. Presque nue et non nue À travers une nue De dentelles montrant Ta chair où va courant Ma bouche délirante. Je te veux trop rieuse Et très impérieuse, Méchante et mauvaise et Pire s’il te plaisait, Mais si luxurieuse ! Ah, ton corps noir et rose Et clair de lune ! Ah, pose Ton coude sur mon cœur, Et tout ton corps vainqueur, Tout ton corps que j’adore ! Ah, ton corps ; qu’il repose Sur mon âme morose Et l’étouffe s’il peut, Si ton caprice veut, Encore, encore, encore ! Splendides, glorieuses, Bellement furieuses Dans leurs jeunes ébats, Fous mon orgueil en bas Sous tes fesses joyeuses ! Retour au sommaire
III Casta Piana Tes cheveux bleus aux dessous roux, Tes yeux très durs qui sont trop doux, Ta beauté qui n’en est pas une, Tes seins que busqua, que musqua Un diable cruel et jusqu’à Ta pâleur volée à la lune, Nous ont mis dans tous nos états, Notre-Dame du galetas Que l’on vénère avec des cierges Non bénits, les Ave non plus Récités lors des angélus Que sonnent tant d’heures peu vierges. Et vraiment tu sens le fagot : Tu tournes un homme en nigaud, En chiffre, en symbole, en un souffle, Le temps de dire ou de faire oui, Le temps d’un bonjour ébloui, Le temps de baiser ta pantoufle. Terrible lieu, ton galetas ! On t’y prend toujours sur le tas À démolir quelque maroufle, Et, décanillés, ces amants, Munis de tous les sacrements, T’y penses moins qu’à ta pantoufle ! T’as raison ! Aime-moi donc mieux Que tous ces jeunes et ces vieux Qui ne savent pas la manière, Moi qui suis dans ton mouvement, Moi qui connais le boniment Et te voue une cour plénière ! Ne fronce plus ces sourcils-ci, Casta, ni cette bouche-ci, Laisse-moi puiser tous tes baumes, Piana, sucrés, salés, poivrés, Et laisse-moi boire, poivrés, Salés, sucrés, tes sacrés baumes. Retour au sommaire
IV Auburn « Et des châtain’s aussi. » (Chanson de Malbrouk.) Tes yeux, tes cheveux indécis, L’arc mal précis de tes sourcils, La fleur pâlotte de ta bouche, Ton corps vague et pourtant dodu, Te donnent un air peu farouche À qui tout mon hommage est dû. Mon hommage, ah, parbleu ! tu l’as. Tous les soirs, quels joie et soulas, Ô ma très sortable châtaine, Quand vers mon lit tu viens, les seins Roides, et quelque peu hautaine, Sûre de mes humbles desseins. Les seins roides sous la chemise, Fière de la fête promise À tes sens partout et longtemps. Heureuse de savoir ma lèvre, Ma main, mon tout, impénitents De ces péchés qu’un fol s’en sèvre ! Sûre de baisers savoureux Dans le coin des yeux, dans le creux Des bras et sur le bout des mammes, Sûre de l’agenouillement Vers ce buisson ardent des femmes Follement, fanatiquement ! Et hautaine puisque tu sais Que ma chair adore à l’excès Ta chair et que tel est ce culte Qu’après chaque mort, — quelle mort ! — Elle renaît, dans quel tumulte ! Pour mourir encore et plus fort. Oui, ma vague, sois orgueilleuse Car radieuse ou sourcilleuse, Je suis ton vaincu, tu m’as tien : Tu me roules comme la vague Dans un délice bien païen, Et tu n’es pas déjà si vague ? Retour au sommaire
V À Mademoiselle *** Rustique beauté Qu’on a dans les coins, Tu sens bon les foins, La chair et l’été. Tes trente-deux dents De jeune animal Ne vont point trop mal À tes yeux ardents. Ton corps dépravant Sous tes habits courts, — Retroussés et lourds, Tes seins en avant, Tes mollets farauds, Ton buste tentant, — Gai, comme impudent, Ton cul ferme et gros, Nous boutent au sang Un feu bête et doux Qui nous rend tout fous, Croupe, rein et flanc. Le petit vacher Tout fier de son cas, Le maître et ses gas, Les gas du berger, Je meurs si je mens, Je les trouve heureux, Tous ces culs-terreux, D’être tes amants. Retour au sommaire
VI À Madame *** Vos narines qui vont en l’air, Non loin de vos beaux yeux quelconques, Sont mignonnes comme ces conques Du bord de mer de bains de mer ; Un sourire moins franc qu’aimable Découvre de petites dents, Diminutifs outrecuidants De celles d’un loup de la fable ; Bien en chair, lente avec du chien, On remarque votre personne, Et votre voix fine résonne Non sans des agréments très bien ; De la grâce externe et légère Et qui me laissait plutôt coi Font de vous un morceau de roi, Ô de roi non absolu, chère ! Toujours est-il, regret ou non, Que je ne sais pourquoi mon âme Par ces froids pense à vous, Madame De qui je ne sais plus le nom. Retour au sommaire
RÉVÉRENCE PARLER I Prologue d’un Livre dont il ne paraîtra que les extraits ci-après Ce n’est pas de ces dieux foudroyés, Ce n’est pas encore une infortune Poétique autant qu’inopportune Ô lecteur de bon sens, ne fuyez ! On sait trop tout le prix du malheur Pour le perdre en disert gaspillage. Vous n’aurez ni mes traits ni mon âge, Ni le vrai mal secret de mon cœur. Et de ce que ces vers maladifs Furent faits en prison, pour tout dire, On ne va pas crier au martyre. Que Dieu vous garde des expansifs ! On vous donne un livre fait ainsi. Prenez-le pour ce qu’il vaut en somme. C’est l’ægri somnium d’un brave homme Étonné de se trouver ici. On y met, avec la « bonne foy », L’orthographe à peu près qu’on possède Regrettant de n’avoir à son aide Que ce prestige d’être bien soi. Vous lirez ce libelle tel quel, Tout ainsi que vous feriez d’un autre. Ce vœu bien modeste est le seul nôtre, N’étant guère après tout criminel. Un mot encore, car je vous dois Quelque lueur en définitive Concernant la chose qui m’arrive : Je compte parmi les maladroits. J’ai perdu ma vie et je sais bien Que tout blâme sur moi s’en va fondre : À cela je ne puis que répondre Que je suis vraiment né Saturnien. Retour au sommaire
II Impression fausse Dame souris trotte, Noire dans le gris du soir, Dame souris trotte Grise dans le noir. On sonne la cloche, Dormez, les bons prisonniers ! On sonne la cloche : Faut que vous dormiez. Pas de mauvais rêve, Ne pensez qu’à vos amours. Pas de mauvais rêve : Les belles toujours ! Le grand clair de lune ! On ronfle ferme à côté. Le grand clair de lune En réalité ! Un nuage passe, Il fait noir comme en un four. Un nuage passe. Tiens, le petit jour ! Dame souris trotte, Rose dans les rayons bleus. Dame souris trotte : Debout, paresseux ! Retour au sommaire
III Autre La cour se fleurit de souci Comme le front De tous ceux-ci Qui vont en rond En flageolant sur leur fémur Débilité Le long du mur Fou de clarté. Tournez, Samsons sans Dalila, Sans Philistin, Tournez bien la Meule au destin. Vaincu risible de la loi, Mouds tour à tour Ton cœur, ta foi Et ton amour ! Ils vont ! et leurs pauvres souliers Font un bruit sec, Humiliés, La pipe au bec. Pas un mot ou bien le cachot, Pas un soupir. Il fait si chaud Qu’on croit mourir. J’en suis de ce cirque effaré, Soumis d’ailleurs Et préparé À tous malheurs. Et pourquoi si j’ai contristé Ton vœu têtu, Société, Me choierais-tu ? Allons, frères, bons vieux voleurs, Doux vagabonds, Filous en fleurs, Mes chers, mes bons, Fumons philosophiquement, Promenons-nous Paisiblement : Rien faire est doux. Retour au sommaire
IV Réversibilité Totus in maligno positus. Entends les pompes qui font Le cri des chats. Des sifflets viennent et vont Comme en pourchas. Ah, dans ces tristes décors Les Déjàs sont les Encors ! Ô les vagues Angélus ! (Qui viennent d’où ?) Vois s’allumer les Saluts Du fond d’un trou. Ah, dans ces mornes séjours Les Jamais sont les Toujours ! Quels rêves épouvantés, Vous grands murs blancs ! Que de sanglots répétés, Fous ou dolents ! Ah, dans ces piteux retraits Les Toujours sont les Jamais ! Tu meurs doucereusement, Obscurément, Sans qu’on veille, ô cœur aimant. Sans testament ! Ah, dans ces deuils sans rachats Les Encors sont les Déjàs ! Retour au sommaire
V Tantalized L’aile où je suis donnant juste sur une gare, J’entends de nuit (mes nuits sont blanches) la bagarre Des machines qu’on chauffe et des trains ajustés, Et vraiment c’est des bruits de nids répercutés À des cieux de fonte et de verre et gras de houille. Vous n’imaginez pas comme cela gazouille Et comme l’on dirait des efforts d’oiselets Vers des vols tout prochains à des cieux violets Encore et que le point du jour éclaire à peine. Ô ces wagons qui vont dévaler dans la plaine ! Retour au sommaire
VI Invraisemblable mais Vrai Las ! je suis à l’Index et dans les dédicaces Me voici Paul V... pur et simple. Les audaces De mes amis, tant les éditeurs sont des saints, Doivent éliminer mon nom de leurs desseins, Extraordinaire et saponaire tonnerre D’une excommunication que je vénère Au point d’en faire des fautes de quantité ! Vrai, si je n’étais pas (forcément) désisté Des choses, j’aimerais, surtout m’étant contraire, Cette pudeur du moins si rare de libraire. Retour au sommaire
VII Le Dernier Dizain Ô Belgique qui m’as valu ce dur loisir, Merci ! J’ai pu du moins réfléchir et saisir Dans le silence doux et blanc de tes cellules Les raisons qui fuyaient comme des libellules À travers les roseaux bavards d’un monde vain, Les raisons de mon être éternel et divin, Et les étiqueter comme en un beau musée Dans les cases en fin cristal de ma pensée. Mais, ô Belgique, assez de ce huis-clos têtu ! Ouvre enfin, car c’est bon pour une fois, sais-tu ! Bruxelles, août 1873. — Mons, janvier 1875. Retour au sommaire
LUNES I Je veux, pour te tuer, ô temps qui me dévastes, Remonter jusqu’aux jours bleuis des amours chastes Et bercer ma luxure et ma honte au bruit doux De baisers sur Sa main et non plus dans Leurs cous. Le Tibère effrayant que je suis à cette heure, Quoi que j’en aie, et que je rie ou que je pleure, Qu’il dorme ! pour rêver, loin d’un cruel bonheur, Aux tendrons pâlots dont on ménageait l’honneur Ès-fêtes, dans, après le bal sur la pelouse, Le clair de lune quand le clocher sonnait douze. Retour au sommaire
II À la Manière de Paul Verlaine C’est à cause du clair de la lune Que j’assume ce masque nocturne Et de Saturne penchant son urne Et de ces lunes l’une après l’une. Des romances sans paroles ont, D’un accord discord ensemble et frais, Agacé ce cœur fadasse exprès Ô le son, le frisson qu’elles ont ! Il n’est pas que vous n’ayez fait grâce À quelqu’un qui vous jetait l’offense : Or, moi, je pardonne à mon enfance Revenant fardée et non sans grâce. Je pardonne à ce mensonge-là En faveur en somme du plaisir Très banal drôlement qu’un loisir Douloureux un peu m’inocula. Retour au sommaire
III Explication Je vous dis que ce n’est pas ce que l’on pensa. P. V. Le bonheur de saigner sur le cœur d’un ami, Le besoin de pleurer bien longtemps sur son sein, Le désir de parler à lui, bas à demi, Le rêve de rester ensemble sans dessein ! Le malheur d’avoir tant de belle ennemies, La satiété d’être une machine obscène, L’horreur des cris impurs de toutes ces lamies, Le cauchemar d’une incessante mise en scène ! Mourir pour sa Patrie ou pour son Dieu, gaîment, Ou pour l’autre, en ses bras, et baisant chastement La main qui ne trahit, la bouche qui ne ment ! Vivre loin des devoirs et des saintes tourmentes Pour les seins clairs et pour les yeux luisants d’amantes, Et pour le... reste ! vers telles morts infamantes ! Retour au sommaire
IV Autre Explication Amour qui ruisselais de flammes et de lait, Qu’est devenu ce temps, et comme est-ce qu’elle est, La constance sacrée au chrême des promesses ? Elle ressemble une putain dont les prouesses Empliraient cent bidets de futurs foetus froids ; Et le temps a crû mais pire, tels les effrois D’un polype grossi d’heure en heure et qui pète. Lâches, nous ! de nous être ainsi lâchés ! « Arrête ! Dit quelqu’un de dedans le sein. C’est bien la loi. On peut mourir pour telle ou tel, on vit pour soi, Même quand on voudrait vivre pour tel ou telle ! Et puis l’heure sévère, ombre de la mortelle, S’en vient déjà couvrir les trois quarts du cadran. Il faut, dès ce jourd’hui, renier le tyran Plaisir, et se complaire aux prudents hyménées, Quittant le souvenir des heures entraînées Et des gens. Et voilà la norme et le flambeau. Ce sera bien. » L’Amour : « Ce ne serait pas beau. » Retour au sommaire
V Limbes L’imagination, reine, Tient ses ailes étendues, Mais la robe qu’elle traîne À des lourdeurs éperdues. Cependant que la Pensée, Papillon, s’envole et vole, Rose et noir clair, élancée Hors de la tête frivole. L’Imagination, sise En son trône, ce fier siège ! Assiste, comme indécise, À tout ce preste manège, Et le papillon fait rage, Monte et descend, plane et vire : On dirait dans un naufrage Des culbutes du navire. La reine pleure de joie Et de peine encore, à cause De son cœur qu’un chaud pleur noie, Et n’entend goutte à la chose. Psyché Deux pourtant se lasse. Son vol est la main plus lente Que cent tours de passe-passe Ont faite toute tremblante. Hélas, voici l’agonie ! Qui s’en fût formé l’idée ? Et tandis que, bon génie Plein d’une douceur lactée, La bestiole céleste S’en vient palpiter à terre, La Folle-du-Logis reste Dans sa gloire solitaire ! Retour au sommaire
VI Lombes Deux femmes des mieux m’ont apparu cette nuit. Mon rêve était au bal, je vous demande un peu ! L’une d’entre elles maigre assez, blonde, un œil bleu, Un noir et ce regard mécréant qui poursuit. L’autre, brune au regard sournois qui flatte et nuit, Seins joyeux d’être vus, dignes d’un demi-dieu ! Et toutes deux avaient, pour rappeler le jeu De la main chaude, sous la traîne qui bruit, Des bas de dos très beaux et d’une gaîté folle Auxquels il ne manquait vraiment que la parole, Royale arrière-garde aux combats du plaisir. Et ces Dames — scrutez l’armorial de France — S’efforçaient d’entamer l’orgueil de mon désir, Et n’en revenaient pas de mon indifférence. Vouziers (Ardennes), 13 avril — 23 mai 1885. Retour au sommaire
La Dernière Fête galante Pour une bonne fois séparons-nous, Très chers messieurs et si belles mesdames. Assez comme cela d’épithalames, Et puis là, nos plaisirs furent trop doux. Nul remords, nul regret vrai, nul désastre ! C’est effrayant ce que nous nous sentons D’affinités avecque les moutons Enrubannés du pire poétastre. Nous fûmes trop ridicules un peu Avec nos airs de n’y toucher qu’à peine, Le Dieu d’amour veut qu’on ait de l’haleine, Il a raison ! Et c’est un jeune Dieu. Séparons-nous, je vous le dis encore. Ô que nos cœurs qui furent trop bêlants, Dès ce jourd’hui réclament, trop hurlants, L’embarquement pour Sodome et Gomorrhe ! Retour au sommaire
Poème saturnien Ce fut bizarre et Satan dut rire. Ce jour d’été m’avait tout soûlé. Quelle chanteuse impossible à dire Et tout ce qu’elle a débagoulé ! Ce piano dans trop de fumée Sous des suspensions à pétroles ! Je crois, j’avais la bile enflammée, J’entendais de travers mes paroles. Je crois, mes sens étaient à l’envers, Ma bile avait des bouillons fantasques. Ô les refrains de cafés-concerts, Faussés par le plus plâtré des masques ! Dans des troquets comme en ces bourgades, J’avais rôdé, suçant peu de glace. Trois galopins aux yeux de tribades Dévisageaient sans fin ma grimace. Je fus hué manifestement Par ces voyous, non loin de la gare, Et les engueulai si goulûment Que j’en faillis gober mon cigare. Je rentre : une voix à mon oreille, Un pas fantôme. Aucun ou personne ? On m’a frôlé. — La nuit sans pareille ! Ah ! l’heure d’un réveil drôle sonne. Attigny (Ardennes), 31 mai — 1er juin 1885. Retour au sommaire
L’Impudent La misère et le mauvais œil, Soit dit sans le calomnier, Ont fait à ce monstre d’orgueil Une âme de vieux prisonnier. Oui, jettatore, oui, le dernier Et le premier des gueux en deuil De l’ombre même d’un denier Qu’ils poursuivront jusqu’au cercueil. Son regard mûrit les enfants. Il a des refus triomphants. Même il est bête à sa façon. Beautés passant, au lieu de sous, Faites à ce mauvais garçon L’aumône seulement... de vous. Retour au sommaire
L’Impénitent Rôdeur vanné, ton œil fané Tout plein d’un désir satané Mais qui n’est pas l’œil d’un bélître, Quand passe quelqu’un de gentil Lance un éclair comme une vitre. Ton blaire flaire, âpre et subtil, Et l’étamine et le pistil, Toute fleur, tout fruit, toute viande, Et ta langue d’homme entendu Pourlèche ta lèvre friande. Vieux faune en l’air guettant ton dû, As-tu vraiment bandé, tendu L’arme assez de tes paillardises ? L’as-tu, drôle, braquée assez ? Ce n’est rien que tu nous le dises. Quoi, malgré ces reins fricassés, Ce cœur éreinté, tu ne sais Que dévouer à la luxure Ton cœur, tes reins, ta poche à fiel, Ta rate et toute ta fressure ! Sucrés et doux comme le miel, Damnants comme le feu du ciel, Bleus comme fleur, noirs comme poudre, Tu raffoles beaucoup des yeux De tout genre en dépit du Foudre. Les nez te plaisent, gracieux Ou simplement malicieux, Étant la force des visages, Étant aussi, suivant des gens, Des indices et des présages. Longs baisers plus clairs que des chants, Tout petits baisers astringents Qu’on dirait qui vous sucent l’âme, Bons gros baisers d’enfant, légers Baisers danseurs, telle une flamme, Baisers mangeurs, baisers mangés, Baisers buveurs, bus, enragés, Baisers languides et farouches, Ce que t’aimes bien, c’est surtout, N’est-ce pas ? les belles boubouches. Les corps enfin sont de ton goût, Mieux pourtant couchés que debout, Se mouvant sur place qu’en marche, Mais de n’importe quel climat, Pont-Saint-Esprit ou Pont-de-l’Arche. Pour que ce goût les acclamât Minces, grands, d’aspect plutôt mat, Faudrait pourtant du jeune en somme : Pieds fins et forts, tout légers bras Musculeux et les cheveux comme Ça tombe, longs, bouclés ou ras, — Sinon pervers et scélérats Tout à fait, un peu d’innocence En moins, pour toi sauver, du moins, Quelque ombre encore de décence ? Nenni dà ! Vous, soyez témoins, Dieux la connaissant dans les coins, Que ces manières, de parts telles, Sont pour s’amuser mieux au fond Sans trop muser aux bagatelles. C’est ainsi que les choses vont Et que les raillards fieffés font. Mais tu te ris de ces morales, — Tel un quelqu’un plus que pressé Passe outre aux défenses murales. Et tu réponds, un peu lassé De te voir ainsi relancé, De ta voix que la soif dégrade Mais qui n’est pas d’un marmiteux : « Qu’y peux-tu faire, camarade, Si nous sommes cet amiteux ? » Retour au sommaire
Sur une statue de Ganymède Eh quoi ! Dans cette ville d’eaux, Trêve, repos, pais, intermède, Encor toi de face ou de dos, Beau petit ami Ganymède ? L’aigle t’emporte, on dirait comme Amoureux, de parmi les fleurs Son aile, d’élans économe, Semble te vouloir par ailleurs Que chez ce Jupin tyrannique, Comme qui dirait au Revard1 Et son œil qui nous fait la nique Te coule un drôle de regard. Bah ! reste avec nous, bon garçon, Notre ennui, viens donc le distraire Un peu de la bonne façon. N’es-tu pas notre petit frère ? 1. Montagne aux environs d’Aix-les-Bains. Aix-les-Bains, 1889. Retour au sommaire
Prologue supprimé à un livre d'«invectives» Mes femmes, toutes ! et ce n’est pas effrayant ! À peu près, en trente ans ! neuf, ainsi que les Muses, Je vous évoque et vous invoque, chœur riant, Au seuil de ce recueil où, mon fiel, tu t’amuses. Neuf environ ! Sans m’occuper du casuel, Des amours de raccroc, des baisers de rencontre, Neuf que j’aimais et qui m’aimaient, ceci c’est réel. Ou que non pas, qu’importe à ce Fiel qui se montre ? Je vous évoque, corps si choyés, chères chairs, Seins adorés, regards où les miens vinrent vivre Et mourir, et tous les trésors encor plus chers, Je vous invoque au seuil, mesdames, de mon livre Toi qui fus blondinette et mignarde aux yeux bleus ; Vous mes deux brunes, l’une grasse et grande, et l’autre Imperceptible avec, toutes deux, de doux yeux De velours sombre, d’où coulait cette âme vôtre ; Et ô rouquine en fleur qui mis ton rose et blanc Incendie es mon cœur, plutôt noir, qui s’embrase À ton étreinte, bras très frais, souple et dur flanc, Et l’or mystérieux du vase pour l’extase. Et vous autres, Parisiennes à l’excès, Toutes de musc abandonné sur ma prière (Car je déteste les parfums et je ne sais Rien de meilleur à respirer que l’odeur fière Et saine de la femme seule que l’on eut Pour le moment sur le moment), et vous, le reste Qu’on, sinon très gentil, très moralement, eut D’un geste franc, bon, et leste, sinon céleste. Je vous atteste, sœurs aimables de mon corps, Qu’on fut injuste à mon endroit, et que je souffre À cause de cette faiblesse, fleur du corps, Perte de l’âme, qui, paraît-il, mène au gouffre ; Au gouffre où les malins, les matois, les « peinards » Comme autant de démons d’enfer, un enfer bête Et d’autant plus méchant dans ses ennuis traînards, Accueillent d’escroquerie âpre le poète… Ô mes chères, soyez mes muses, en ce nid Encore bienséant d’un pamphlet qui s’essore. Soyez à ce pauvret que la haine bénit Le rire du soleil et les pleurs de l’aurore. Donnez force et virilité, parle bonheur Que vous donniez jadis à ma longue jeunesse, Pour que je parle bien, et comme à votre honneur Et comme en votre honneur, et pour que je renaisse En quelque sorte à la Vigueur, non celle-là Que nous déployions en des ères plus propices, Mais à celle qu’il faut, au temps où nous voilà, Contre les scélérats, les sots et les complices. Ô mes femmes, soyez mes muses, voulez-vous ? Soyez même un petit comme un lot d’Erynnies Pour rendre plus méchants mes vers encor trop doux À l’adresse de ce vil tas d’ignominies : Telle contemporaine et tel contemporain Dont j’ai trop éprouvé la haine et la rancune, Martial et non Juvénal, et non d’airain, Mais de poivre et de sel, la mienne de rancune. Mes vers seront méchants, du moins je m’en prévaux, Gomme la gale et comme un hallier de vermine. Et comme tout… Et sus aux griefs vrais ou faux Qui m’agacent… Muses, or, sus à la vermine ! 24 septembre 91. Retour au sommaire
Le Sonnet de l’Homme au Sable Aussi, la créature était par trop toujours la même, Qui donnait ses baisers comme un enfant donne des noix, Indifférente à tout, hormis au prestige suprême De la cire à moustache et de l’empois des faux-cols droits. Et j’ai ri, car je tiens la solution du problème : Ce pouf était dans l’air dès le principe, je le vois ; Quand la chair et le sang, exaspérés d’un long carême, Réclamèrent leur dû, — la créature était en bois. C’est le conte d’Hoffmann avec de la bêtise en marge. Amis qui m’écoutez, faites votre entendement large, Car c’est la vérité que ma morale, et la voici : Si, par malheur, — puisse d’ailleurs l’augure aller au diable ! — Quelqu’un de vous devait s’emberlificoter aussi, Qu’il réclame un conseil de révision préalable. Retour au sommaire
Guitare Le pauvre du chemin creux chante et parle. Il dit : « Mon nom est Pierre et non pas Charle, Et je m’appelle aussi Duchatelet. Une fois je vis, moi qu’on croit très laid, Passer vraiment une femme très belle. (Si je la voyais telle, elle était telle.) Nous nous mariâmes au vieux curé. On eut tout ce qu’on avait espéré, Jusqu’à l’enfant qu’on m’a dit vivre encore. Mais elle devint la pire pécore Indigne même de cette chanson, Et certain beau soir quitta la maison En emportant tout l’argent du ménage Dont les trois quarts étaient mon apanage. C’était une voleuse, une sans-cœur, Et puis, par des fois, je lui faisais peur. Elle n’avait pas l’ombre d’une excuse, Pas un amant ou par rage ou par ruse. Il paraît qu’elle couche depuis peu Avec un individu qui tient lieu D’époux à cette femme de querelle. Faut-il la tuer ou prier pour elle ? » Et le pauvre sait très bien qu’il priera, Mais le diable parierait qu’il tuera. Retour au sommaire
Ballade de la vie en rouge L’un toujours vit la vie en rose, Jeunesse qui n’en finit plus, Seconde enfance moins morose, Ni vœux, ni regrets superflus. Ignorant tout flux et reflux, Ce sage pour qui rien ne bouge Règne instinctif : tel un phallus. Mais moi je vois la vie en rouge. L’autre ratiocine et glose Sur des modes irrésolus, Soupesant, pesant chaque chose De mains gourdes aux lourds calus. Lui faudrait du temps tant et plus Pour se risquer hors de son bouge. Le monde est gris à ce reclus. Mais moi je vois la vie en rouge. Lui, cet autre, alentour il ose Jeter des regards bien voulus, Mais, sur quoi que son œil se pose, Il s’exaspère où tu te plus, Œil des philanthropes joufflus ; Tout lui semble noir, vierge ou gouge, Les hommes, vins bus, livres lus. Mais moi je vois la vie en rouge. Envoi Prince et princesse, allez, élus, En triomphe par la route où je Trime d’ornières en talus. Mais moi, je vois la vie en rouge. Retour au sommaire
Mains Ce ne sont pas des mains d’altesse, De beau prélat quelque peu saint, Pourtant une délicatesse Y laisse son galbe succinct. Ce ne sont pas des mains d’artiste, De poète proprement dit, Mais quelque chose comme triste En fait comme un groupe en petit ; Car les mains ont leur caractère, C’est tout un monde en mouvement Où le pouce et l’auriculaire Donnent les pôles de l’aimant. Les météores de la tête Comme les tempêtes du cœur, Tout s’y répète et s’y reflète Par un don logique et vainqueur. Ce ne sont pas non plus les palmes D’un rural ou d’un faubourien ; Encor leurs grandes lignes calmes Disent « Travail qui ne doit rien. » Elles sont maigres, longues, grises, Phalange large, ongle carré. Tels en ont aux vitraux d’églises Les saints sous le rinceau doré, Ou tels quelques vieux militaires Déshabitués des combats Se rappellent leurs longues guerres Qu’ils narrent entre haut et bas. Ce soir elles ont, ces mains sèches, Sous leurs rares poils hérissés, Des airs spécialement rêches, Comme en proie à d’âpres pensers. Le noir souci qui les agace, Leur quasi-songe aigre les font Faire une sinistre grimace À leur façon, mains qu’elles sont. J’ai peur à les voir sur la table Préméditer là, sous mes yeux, Quelque chose de redoutable, D’inflexible et de furieux. La main droite est bien à ma droite, L’autre à ma gauche, je suis seul. Les linges dans la chambre étroite Prennent des aspects de linceul, Dehors le vent hurle sans trêve, Le soir descend insidieux... Ah ! si ce sont des mains de rêve, Tant mieux, — ou tant pis, — ou tant mieux ! orts que l’on fait saigner dans leur tombe Se vengent toujours. Ils ont leur manière, et plaignez qui tombe Sous leurs grands coups sourds. Mieux vaut n’avoir jamais connu la vie, Mieux vaut la mort lente d’autres suivie, Tant le temps est long, tant les coups sont lourds. Les vivants qu’on fait pleurer comme on saigne Se vengent parfois. Ceux-là qu’ils ont pris, qu’un chacun les plaigne, Pris entre leurs doigts. Mieux vaut un ours et les jeux de sa patte, Mieux vaut cent fois le chanvre et sa cravate, Mieux vaut l’édredon d’Othello cent fois. Ô toi, persécuteur, crains le vampire Et crains l’étrangleur : Leur jour de colère apparaîtra pire Que toute douleur. Tiens ton âme prête à ce jour ultime Qui surprendra l’assassin comme un crime Et fondra sur le vol comme un voleur. Retour au sommaire
Nouvelles variations sur le Point-du-Jour Le Point du Jour, le point blanc de Paris, Le seul point blanc, grâce à tant de bâtisse Et neuve et laide et que je t’en ratisse, Le Point du Jour, aurore des paris ! Le bonneteau fleurit « dessur » la berge, La bonne tôt s’y déprave, tant pis Pour elle et tant mieux pour le birbe gris Qui lui du moins la croit encore vierge. Il a raison le vieux, car voyez donc Comme est joli toujours le paysage : Paris au loin, triste et gai, fol et sage, Et le Trocadéro, ce cas, au fond, Puis la verdure et le ciel et les types Et la rivière obscène et molle, avec Des gens trop beaux, leur cigare à leur bec : Épatants ces metteurs-au-vent de tripes ! Retour au sommaire
Pierrot Gamin Ce n’est pas Pierrot en herbe Non plus que Pierrot en gerbe, C’est Pierrot, Pierrot, Pierrot. Pierrot gamin, Pierrot gosse, Le cerneau hors de la cosse, C’est Pierrot, Pierrot, Pierrot ! Bien qu’un rien plus haut qu’un mètre, Le mignon drôle sait mettre Dans ses yeux l’éclair d’acier Qui sied au subtil génie De sa malice infinie De poète-grimacier. Lèvres rouge-de-blessure Où sommeille la luxure, Face pâle aux rictus fins, Longue, très accentuée, Qu’on dirait habituée À contempler toutes fins, Corps fluet et non pas maigre, Voix de fille et non pas aigre, Corps d’éphèbe en tout petit, Voix de tête, corps en fête, Créature toujours prête À soûler chaque appétit. Va, frère, va, camarade, Fais le diable, bats l’estrade Dans ton rêve et sur Paris Et par le monde, et sois l’âme Vile, haute, noble, infâme De nos innocents esprits ! Grandis, car c’est la coutume, Cube ta riche amertume, Exagère ta gaieté, Caricature, auréole, La grimace et le symbole De notre simplicité ! Retour au sommaire
Ces passions qu’eux seuls nomment encore amours Sont des amours aussi, tendres et furieuses, Avec des particularités curieuses Que n’ont pas les amours certes de tous les jours. Même plus qu’elles et mieux qu’elles héroïques, Elles se parent de splendeurs d’âme et de sang Telles qu’au prix d’elles les amours dans le rang Ne sont que Ris et Jeux ou besoins érotiques, Que vains proverbes, que riens d’enfants trop gâtés, — « Ah ! les pauvres amours banales, animales, Normales ! Gros goûts lourds ou frugales fringales, Sans compter la sottise et des fécondités ! » — Peuvent dire ceux-là que sacre le haut Rite, Ayant conquis la plénitude du plaisir, Et l’insatiabilité de leur désir Bénissant la fidélité de leur mérite. La plénitude ! Ils l’ont superlativement : Baisers repus, gorgés, mains privilégiées Dans la richesse des caresses repayées, Et ce divin final anéantissement ! Comme ce sont les forts et les forts, l’habitude De la force les rend invaincus au déduit. Plantureux, savoureux, débordant, le déduit ! Je le crois bien qu’ils ont la pleine plénitude ! Et pour combler leurs vœux, chacun d’eux tour à tour Fait l’action suprême, a la parfaite extase, — Tantôt la coupe ou la bouche et tantôt le vase — Pâmé comme la nuit, fervent comme le jour. Leurs beaux ébats sont grands et gais. Pas de ces crises : Vapeurs, nerfs. Non, des jeux courageux, puis d’heureux Bras las autour du cou, pour de moins langoureux Qu’étroits sommeils à deux, tout coupés de reprises. Dormez, les amoureux ! Tandis qu’autour de vous Le monde inattentif aux choses délicates, Bruit ou gît en somnolences scélérates, Sans même, il est si bête ! être de vous jaloux. Et ces réveils francs, clairs, riants, vers l’aventure De fiers damnés d’un plus magnifique sabbat ? Et salut, témoins purs de l’âme en ce combat Pour l’affranchissement de la lourde nature ! Retour au sommaire
Læti et Errabundi Les courses furent intrépides (Comme aujourd’hui le repos pèse !) Par les steamers et les rapides. (Que me veut cet at home obèse ?) Nous allions, — vous en souvient-il, Voyageur où ça disparu ? — Filant légers dans l’air subtil, Deux spectres joyeux, on eût cru ! Car les passions satisfaites Insolemment outre mesure Mettaient dans nos têtes des fêtes Et dans nos sens, que tout rassure, Tout, la jeunesse, l’amitié, Et nos cœurs, ah ! que dégagés Des femmes prises en pitié Et du dernier des préjugés, Laissant la crainte de l’orgie Et le scrupule au bon ermite, Puisque quand la borne est franchie Ponsard ne veut plus de limite. Entre autres blâmables excès Je crois que nous bûmes de tout, Depuis les plus grands vins français Jusqu’à ce faro, jusqu’au stout, En passant par les eaux-de-vie Qu’on cite comme redoutables, L’âme au septième ciel ravie, Le corps, plus humble, sous les tables. Des paysages, des cités Posaient pour nos yeux jamais las ; Nos belles curiosités Eussent mangé tous les atlas. Fleuves et monts, bronzes et marbres, Les couchants d’or, l’aube magique, L’Angleterre, mère des arbres, Fille des beffrois, la Belgique, La mer, terrible et douce au point, — Brochaient sur le roman très cher Que ne discontinuait point Notre âme, — et quid de notre chair ?... — Le roman de vivre à deux hommes Mieux que non pas d’époux modèles, Chacun au tas versant des sommes De sentiments forts et fidèles. L’envie aux yeux de basilic Censurait ce mode d’écot : Nous dînions du blâme public Et soupions du même fricot. La misère aussi faisait rage Par des fois dans le phalanstère : On ripostait par le courage, La joie et les pommes de terre. Scandaleux sans savoir pourquoi, (Peut-être que c’était trop beau) Mais notre couple restait coi Comme deux bons porte-drapeau, Coi dans l’orgueil d’être plus libres Que les plus libres de ce monde, Sourd aux gros mots de tous calibres, Inaccessible au rire immonde. Nous avions laissé sans émoi Tous impédiments dans Paris, Lui quelques sots bernés, et moi Certaine princesse Souris, Une sotte qui tourna pire... Puis soudain tomba notre gloire, Tels, nous, des maréchaux d’empire Déchus en brigands de la Loire, Mais déchus volontairement ! C’était une permission, Pour parler militairement, Que notre séparation, Permission sous nos semelles, Et depuis combien de campagnes ! Pardonnâtes-vous aux femelles ? Moi j’ai peu revu ces compagnes, Assez toutefois pour souffrir. Ah, quel cœur faible que mon cœur ! Mais mieux vaut souffrir que mourir Et surtout mourir de langueur. On vous dit mort, vous. Que le Diable Emporte avec qui la colporte La nouvelle irrémédiable Qui vient ainsi battre ma porte ! Je n’y veux rien croire. Mort, vous, Toi, dieu parmi les demi-dieux ! Ceux qui le disent sont des fous. Mort, mon grand péché radieux, Tout ce passé brûlant encore Dans mes veines et ma cervelle Et qui rayonne et qui fulgore Sur ma ferveur toujours nouvelle ! Mort tout ce triomphe inouï Retentissant sans frein ni fin Sur l’air jamais évanoui Que bat mon cœur qui fut divin ! Quoi, le miraculeux poème Et la toute-philosophie, Et ma patrie et ma bohème Morts ? Allons donc ! tu vis ma vie ! de la Mauvaise Réputation Il eut des temps quelques argents Et régla ses camarades D’un sexe ou deux, intelligents Ou charmants, ou bien les deux grades, Si que dans les esprits malades Sa bonne réputation Subit que de dégringolades ! Lucullus ? Non. Trimalcion. Sous ses lambris, c’étaient des chants Et des paroles point trop fades. Éros et Bacchos indulgents Présidaient à ces sérénades Qu’accompagnaient des embrassades. Puis chœurs et conversation Cessaient pour des fins peu maussades. Lucullus ? Non. Trimalcion. L’aube pointait et ces méchants La saluaient par cent aubades Qui réveillaient au loin les gens De bien, et par mille rasades. Cependant de vagues brigades — Zèle ou dénonciation ? — Verbalisaient chez des alcades. Lucullus ? Non. Trimalcion. Envoi Prince, ô très haut marquis de Sade, Un souris pour votre scion Fier derrière sa palissade. Lucullus ? Non. Trimalcion. Retour au sommaire
Caprice Ô poète, faux pauvre et faux riche, homme vrai, Jusqu’en l’extérieur riche et pauvre pas vrai, (Dès lors, comment veux-tu qu’on soit sûr de ton cœur ?) Tour à tour souple drôle et monsieur somptueux, Du vert clair plein d’ « espère » au noir componctueux, Ton habit a toujours quelque détail blagueur. Un bouton manque. Un fil dépasse. D’où venue Cette tache — ah ça, malvenue ou bienvenue ? — Qui rit et pleure sur le cheviot et la toile ? Nœud noué bien et mal, soulier luisant et terne. Bref, un type à se pendre à la Vieille Lanterne Comme à marcher, gai proverbe, à la belle étoile, Gueux, mais pas comme ça, l’homme vrai, le seul vrai, Poète, va, si ton langage n’est pas vrai, Toi l’es, et ton langage, alors ! Tant pis pour ceux Qui n’auront pas aimé, fous comme autant de tois, La lune pour chauffer les sans femmes ni toits, La mort, ah, pour bercer les cœurs malechanceux, Pauvres cœurs mal tombés, trop bons et très fiers, certes ! Car l’ironie éclate aux lèvres belles, certes, De vos blessures, cœurs plus blessés qu’une cible, Petits sacrés-cœurs de Jésus plus lamentables ! Va, poète, le seul des hommes véritables, Meurs sauvé, meurs de faim pourtant le moins possible. Retour au sommaire
Ballade Sappho Ma douce main de maîtresse et d’amant Passe et rit sur ta chère chair en fête, Rit et jouit de ton jouissement. Pour la servir tu sais bien qu’elle est faite, Et ton beau corps faut que je le dévête Pour l’enivrer sans fin d’un art nouveau Toujours dans la caresse toujours prête. Je suis pareil à la grande Sappho. Laisse ma tête errant et s’abîmant À l’aventure, un peu farouche, en quête D’ombre et d’odeur et d’un travail charmant Vers les saveurs de ta gloire secrète. Laisse rôder l’âme de ton poète Partout par là, champ ou bois, mont ou vau, Comme tu veux et si je le souhaite. Je suis pareil à la grande Sappho. Je presse alors tout ton corps goulûment, Toute ta chair contre mon corps d’athlète Qui se bande et s’amollit par moment, Heureux du triomphe et de la défaite En ce conflit du cœur et de la tête. Pour la stérile étreinte où le cerveau Vient faire enfin la nature complète Je suis pareil à la grande Sappho. Envoi Prince ou princesse, honnête ou malhonnête, Qui qu’en grogne et quel que soit son niveau, Trop su poète ou divin proxénète, Je suis pareil à la grande Sappho. Retour au sommaire