Germain Nouveau

Valentines


AVANT-PROPOS Vous savez comme moi, Madame, Que Platon met hors des cités Le Poëtastre qui déclame Des blagues trop fortes pour l'âme Amoureuse de vérités; Oui, Tu le sais, oui, ma Mignonne. Platon eût bien transbahuté Le Pédantisme qui se donne Pour plus beau, l'Amour s'en étonne Que la pure simplicité; Tu sais le grec... si... comme un ange, Et que loin de toute Cité Platon met le rhéteur étrange Que son propre mensonge mange Jusqu'à... la préciosité. Hé, bien! je poursuis la chimère De vous chanter en bon français, Qui ne dis pas : j'aime ma mère! Tout en respectant la grammaire, Si je veux avoir du succès; Vais-je, avec l'oeuvre que je crée, Passer pour un menteur aussi? Ah! mon âme en serait navrée! Non pour moi, ma Femme Adorée! Pour moi, je n'en ai point souci. C'est pour Vous, dont je chante l'Ame, L'Esprit, même un peu le Baiser, Le Coeur tel qu'un Soleil enflamme! Ce serait dommage, Madame, Que le monde allât supposer... Platon verra, lui, si j'invente, Si je dis rien d'exagéré... Ma poésie est ta servante; Oui, ma Mignonne si savante, Près de Toi, je suis inspiré! Pour perpétuer la mémoire De votre suprême Beauté, Que n'ai-je une lyre en ivoire, Le plus éclatant sur la noire Et toujours jeune Antiquité! Oui, pour bien célébrer la fête, Finissant... au bout de tes doigts, De ton corps de Femme parfaite, Et la noblesse de ta tête Et la puissance de ta voix; Que n'ai-je la lyre d'un Homme Connu de tout votre salon, Qu'avant même d'avoir vu Rome, Le premier prix des Beaux-Arts nomme Phoebus... oui Phoebus-Apollon! J'en pincerais fort à mon aise, Sans savoir en jouer du tout... Et ça ferait mieux qu'une chaise Dans la République Française Où, ce me semble, on dort debout. Retour au sommaire
LA RENCONTRE Vous mîtes votre bras adroit, Un soir d’été, sur mon bras… gauche. J’aimerai toujours cet endroit, Un café de la Rive-Gauche ; Au bord de la Seine, à Paris : Un homme y chante la Romance Comme au temps… des lansquenets gris ; Vous aviez emmené Clémence. Vous portiez un chapeau très frais Sous des noeuds vaguement orange, Une robe à fleurs… sans apprêts, Sans rien d’affecté ni d’étrange ; Vous aviez un noir mantelet, Une pèlerine, il me semble, Vous étiez belle, et… s’il vous plaît, Comment nous trouvions-nous ensemble ? J’avais l’air, moi, d’un étranger ; Je venais de la Palestine À votre suite me ranger, Pèlerin de ta Pèlerine. Je m’en revenais de Sion, Pour baiser sa frange en dentelle, Et mettre ma dévotion Entière à vos pieds d’Immortelle. Nous causions, je voyais ta voix Dorer ta lèvre avec sa crasse, Tes coudes sur la table en bois, Et ta taille pleine de grâce ; J’admirais ta petite main Semblable à quelque serre vague, Et tes jolis doigts de gamin, Si chics ! qu’ils se passent de bague ; J’aimais vos yeux, où sans effroi Battent les ailes de votre Âme, Qui font se baisser ceux du roi Mieux que les siens ceux d’une femme ; Vos yeux splendidement ouverts Dans leur majesté coutumière… Étaient-ils bleus ? Étaient-ils verts ? Ils m’aveuglaient de ta lumière. Je cherchais votre soulier fin, Mais vous rameniez votre robe Sur ce miracle féminin, Ton pied, ce Dieu, qui se dérobe ! Tu parlais d’un ton triomphant, Prenant aux feintes mignardises De tes lèvres d’amour Enfant Les coeurs, comme des friandises, La rue où rit ce cabaret, Sur laquelle a pu flotter l’Arche, Sachant que l’Ange y descendrait, Porte le nom d’un patriarche. Charmant cabaret de l’Amour ! Je veux un jour y peindre à fresque Le Verre auquel je fis ma cour. Juin, quatre-vingt-cinq, minuit… presque. Retour au sommaire
LA MAXIME La Rochefoucauld dit, Madame, Qu’on ne doit pas parler de soi, Ni ?… ni ?… de ?… de ?… sa ?… sa ?… sa femme. Alors, ma conduite est infâme, Voyez, je ne fais que ça, moi. Je me moque de sa maxime. Comme un foetus dans un bocal, J’enferme mon « moi » dans ma rime, Ce bon « moi » dont me fait un crime Le sévère Blaise Pascal. Or, ce ne serait rien encore, On excuse un… maudit travers ; Mais j’enferme Toi que j’adore Sur l’autel que mon souffle dore Au Temple bâti par mes vers ; Sous les plafonds de mon Poëme, Sur mes tapis égyptiens, Dans des flots d’encens, moi qui T’aime, Je me couche auprès de Toi-même Comme auprès du Sphinx des Anciens ; Tel qu’un Faust prenant pour fétiche L’un des coins brodés de tes bas, Je Te suis dans chaque hémistiche Où Tu bondis comme une biche, La Biche-Femme des Sabbats ; Comme pour la Sibylle à Cumes, Mon quatrain Te sert de trépied, Où, dans un vacarme d’enclumes, Je m’abattrai, couvert d’écumes, Pour baiser le bout de ton pied ; À chaque endroit de la césure, D’un bout de rythme à l’autre bout, Tu règnes avec grâce et sûre De remplir toute la mesure, Assise, couchée, ou debout. Eh, bien ! j’ai tort, je le confesse : On doit, jaloux de sa maison, N’en parler pas plus qu’à la messe ; Maxime pleine de sagesse ! J’ai tort, sans doute… et j’ai raison. Si ma raison est peu touchante, C’est que mon tort n’est qu’apparent : Je ne parle pas, moi, je chante ; Comme aux jours d’Orphée ou du Dante, Je chante, c’est bien différent. Je ne parle pas, moi, Madame. Vous voyez que je n’ai pas tort, Je ne parle pas de ma femme, Je la chante et je clame, clame, Je clame haut, sans crier fort. Je clame et vous chante à voix haute. Qu’il plaise aux coeurs de m’épier, Lequel pourra me prendre en faute ? Je ne compte pas sans mon hôte, J’écris « ne vends » sur ce papier. J’écris à peine, je crayonne. Je le répète encor plus haut, Je chante et votre Ame rayonne. Comme les lyres, je résonne, Oui… d’après La Rochefoucauld. Ah ! Monsieur !… le duc que vous êtes, Dont la France peut se vanter, Fait très bien tout ce que vous faites ; Il dit aux femmes des poëtes : « Libre aux vôtres de vous chanter ! Dès qu’il ne s’agit plus de prose, Qu’il ne s’agit plus des humains, Au Mont où croît le Laurier-Rose, Qu’on chante l’une ou l’autre chose, Pour moi, je m’en lave les mains. » Donc, sans épater les usages, Je ferai, Madame, sur Vous Dix volumes de six cents pages, Que je destine… pas aux sages, Tous moins amoureux que les fous. Pour terminer, une remarque, (Si j’ose descendre à ce ton, Madame), après, je me rembarque, Et je vais relire Plutarque Dans le quartier du Panthéon : Sans la poésie et sa flamme, (Que Vous avez, bien entendu) Aucun mortel, je le proclame, N’aurait jamais connu votre âme, Rose du Paradis Perdu ; Oui, personne, dans les Deux-Mondes, N’aurait jamais rien su de Toi, Sans ces… marionnettes rondes, Les Vers bruns et les Rimes blondes, Mais, oui, Madame, excepté moi. Retour au sommaire
LE PORTRAIT Depuis longtemps, je voudrais faire Son portrait, en pied, suis-moi bien : Quand elle prend son air sévère, Elle ne bouge et ne dit rien. Ne croyez pas qu’Elle ne rie Assez souvent, alors, je vois Luire un peu de sorcellerie Dans les arcanes de sa voix. Impérieuse, à n’y pas croire ! Pour le moment, pour son portrait, (Encadré d’or pur, sur ivoire) Plus sérieuse… qu’un décret. Suivez-moi bien : son Âme est belle Autant que son visage est beau, Un peu plus… si je me rappelle Que Psyché se rit du Tombeau. Tout le Ciel est dans ses prunelles Dont l’éclat efface le jour, Et qu’emplissent les éternelles Magnificences de l’Amour ; Et ses paupières sont ouvertes Sur le vague de leur azur, Toutes grandes et bien mieux, certes, Que le firmament le plus pur. L’arc brun de ses grands sourcils, digne De la flèche d’amours rieurs, Est presque un demi-cercle, signe De sentiments supérieurs. Sans ride morose ou vulgaire, Son front, couronné… de mes voeux, En fait de nuages n’a guère Que l’ombre douce des cheveux. Quand elle a dénoué sa tresse Où flottent de légers parfums, Sa chevelure la caresse Par cascades de baisers bruns, Qui se terminent en fumée À l’autre bout de la maison, Et quand sa natte est refermée C’est la plus étroite prison. Le nez aquilin est la marque D’une âme prompte à la fureur, Le sien serait donc d’un monarque Ou d’une fille d’empereur ; Ses deux narines frémissantes Disent tout un trésor voilé De délicatesses puissantes Au fond duquel nul est allé. Ses lèvres ont toutes les grâces Comme ses yeux ont tout l’Amour, Elles sont roses, point trop grasses, Et d’un spirituel contour. Ho, ça ! Monsieur, prenez bien garde A tous les mots que vous jetez, Son oreille fine les garde Longtemps, comme des vérités. L’ensemble vit, pense, palpite ; L’ovale est fait de doux raccords ; Et la tête est plutôt petite, Proportionnée à son corps. Esquissons sous sa nuque brune Son cou qui semble… oh ! yes, indeed ! La Tour d’ivoire, sous la lune Qui baigne la Tour de David ; Laquelle, loin que je badine, Existe encor, nous la voyons Sur l’album de la Palestine, Chez les gros marchands de crayons. Je voudrais faire… les épaules. Ici, madame, permettez Que j’écarte l’ombre des saules Que sur ces belles vous jetez… Non ? vous aimez mieux cette robe Teinte de la pourpre que Tyr À ses coquillages dérobe Dont son art vient de vous vêtir ; Vous préférez à la nature D’avant la pomme ou le péché, Cette lâche et noble ceinture Où votre pouce s’est caché. Mais votre peintre aime l’éloge, Et… l’on est le premier venu Fort indigne d’entrer en loge, Si l’on ne sait rendre le nu ; S’il ne peut fondre avec noblesse Cette indifférence d’acier Où sa réflexion vous laisse, Comment fera-t-il votre pied ? Vos mains mignonnes, encor passe ; Mais votre pied d’enfant de rois Dont la cambrure se prélasse Ainsi qu’un pont sur les cinq doigts, Qu’on ne peut toucher sans qu’il parte Avec un vif frémissement Des doigts dont le pouce s’écarte, Comme pour un… commandement… Vous persistez, c’est votre affaire, Faites, faites, ça m’est égal ! Je barbouille tout, de colère… Et tant pis pour mon madrigal ! Retour au sommaire
LA STATUE Parmi les marbres qu’on renomme Sous le ciel d’Athène ou de Rome, Je prends le plus pur, le plus blanc, Je le taille et puis je l’étale Dans ta pose d’Horizontale Soulevée… un peu… sur le flanc… Voici la tête qui se dresse, Qu’une ample chevelure presse, Le cou blanc, dont le pur contour Rappelle à l’oeil qui le contemple Une colonne, au front d’un temple, Le plus beau temple de l’Amour ! Voici la gorge féminine, Le bout des seins sur la poitrine Délicatement accusé, Les épaules, le dos, le ventre Où le nombril se renfle et rentre Comme un tourbillon apaisé. Voici le bras plein qui s’allonge ; Voici, comme on les voit en songe, Les deux petites mains d’Éros, Le bassin immense, les hanches, Et les adorablement blanches Et fermes fesses de Paros. Voici le mont au fond des cuisses Les plus fortes pour que tu puisses Porter les neuf mois de l’enfant ; Et voici tes jambes parfaites… Et, pour les sonnets des poètes, Voici votre pied triomphant. Pas plus grande que Cléopâtre Pour qui deux peuples vont se battre, Voici la Femme dont le corps Fait sur les gestes et les signes Courir la musique des lignes En de magnifiques accords. Je m’élance comme un barbare, J’abats la tête, le pied rare, Les mains… et puis… au bout d’un an… Lorsque sa gloire est colossale, Je la dispose en une salle, La plus riche du Vatican. Retour au sommaire
LA FÉE Il en est encore une au monde, Je la rencontre quelquefois, Je dois vous dire qu’elle est blonde Et qu’elle habite au fond des bois. N’était que Vous, Vous êtes brune Et que Vous habitez Paris, Vous vous ressemblez… sous la lune, Et quand le temps est un peu gris. Or, dernièrement, sur ma route J’ai vu ma fée aux yeux subtils : « Que faites-vous ? — Je vous écoute. — Et les amours, comment vont-ils ? — Ah ! ne m’en parlez pas, Madame, C’est toujours là que l’on a mal ; Si ce n’est au corps… c’est à l’âme. L’amour, au diable l’animal ! — Méchant ! voulez-vous bien vous taire, Vous n’iriez pas en Paradis ; Si son nom n’est pas un mystère, Dites-le moi » — « Je le lui dis. » — « Que fait-elle ? » — « Elle… attend sa fête. » — « C’est dire qu’elle ne fait rien. Comment est-elle ! » — « Elle est parfaite. » — « Et vous l’aimez ? » — « Je le crois bien. » — « Vous l’adorez ! » — J’en perds la tête. — Vous la suivriez n’importe où ; Ah ! mon ami… quel grand poète Vous faites… oui, vous êtes fou. Mais si votre femme est sans tache, Sans le moindre… petit défaut, Inutile qu’on vous le cache, Ce n’est pas celle qu’il vous faut. Il faut partir… battre les routes, Et vous verrez à l’horizon Luire enfin la femme entre toutes Que vous destine… la Raison. Voulez-vous que je vous la peigne Comme on se peint dans les miroirs ? Ses cheveux mordus par le peigne Ont des fils blancs dans leurs fils noirs ; Elle n’a… qu’une faim de louve, Et du coeur… si vous en avez ; C’est une femme qui se trouve Un peu comme vous vous trouvez. Elle n’est ni laide ni bête, Avec… comment dire ?… un travers… Un petit coup… quoi ! sur la tête, Et capable d’aimer les vers ; Ni très mauvaise ni très bonne, Tâchant de vivre… comme il sied, Et… dans un coin de sa personne Elle a… mettons… un cor au pied ! » — « Ah !… quelle horreur !… jamais, Madame ! — « Je vous dis, clair comme le jour : Ce qu’il faut avoir dans la femme N’est pas la femme, c’est l’amour. Pour avoir l’amour, imbécile ! On ne prend pas trente partis, La chanson le dit, c’est facile : Il faut des époux assortis. L’amour n’est pas fils de Bohême ; Il a parfaitement sa loi : Si tu n’es digne que je t’aime Je me fiche pas mal de toi. Bonsoir ». Ainsi parla ma fée Qui parle… presque avec ta voix ; Puis je la vis, d’aube coiffée, Reprendre le chemin des bois. Son conseil est bon ; qu’il se perde, Saint Antoine, on peut vous prier ; Mais partir !… au loin… et puis, merde ! Je ne veux pas me marier. Retour au sommaire
LE NOM Je porte un nom assez… bizarre, Tu diras : « Ton cas n’est pas rare » Oh !… je ne pose pas pour ça, Du tout… mais… permettez, Madame, Je découvre en son anagramme : Amour ingénue, et puis : Va ! Si… comme un régiment qu’on place Sous le feu… je change la face… De ce nom… drôlement venu, Dans le feu sacré qui le dore, Tiens ! regarde… je lis encore : Amour ignée, et puis : Va, nu ! Pas une lettre de perdue ! Il avait la tête entendue Le parrain qui me le trouva ! Mais ce n’est pas là tout, écoute ! Je lis encor, pour Toi, sans doute : Amour ingénu, puis : Eva ! Tu sais… nous ne sommes… peut-être Les seuls amours… qu’on ait vus naître ; Il en naît… et meurt tous les jours ; On en voit sous toutes les formes ; Et petits, grands… ou même énormes, Tous les hommes sont des amours. Pourtant… ce nom me prédestine… A t’aimer, ô ma Valentine ! Ingénument, avec mon corps, Avec mon coeur, avec mon âme, A n’adorer que Vous, Madame, Naturellement, sans efforts. Il m’invite à brûler sans trève, Comme le cierge qui s’élève D’un feu très doux à ressentir, Comme le Cierge dans l’Église ; A ne pas garder ma chemise, Et surtout… à ne pas mentir. Et si c’est la mode qu’on nomme La compagne du nom de l’homme, J’appellerai ma femme : Eva. J’ôte E je mets lent, j’ajoute ine, Et cela nous fait : Valentine ! C’est un nom chic ! et qui me va ! Tu vois comme cela s’arrange. Ce bom, au fond, est moins étrange Que de prime abord il n’a l’air. Ses deux majuscules G.N. Qui font songer à la Géhenne Semblent les Portes de l’Enfer ! Eh bien !… mes mains ne sont pas fortes, Mais Moi, je fermerai ces Portes, Qui ne laisseront plus filtrer Le moindre rayon de lumière, Je les fermerai de manière Qu’on ne puisse jamais entrer. En jouant sur le mot Géhenne J’ai, semble-t-il dire, la Haine, Et je ne l’ai pas à moitié, Je l’ai, je la tiens, la Maudite ! Je la tiens bien, et toute, et vite, Je veux l’étrangler sans pitié! Puisque c’est par Elle qu’on souffre, Qu’elle est la Bête aux yeux de soufre, Qu’elle n’écoute… rien du tout, Qu’elle ment, la sale mâtine ! Et pour qu’on s’aime en Valentine D’un bout du monde à l’autre bout. Retour au sommaire
LE TEINT Vous êtes brune et pourtant blonde, Vous êtes blonde et pourtant brune… Aurais-je l’air, aux yeux du monde, D’arriver tout droit de la lune ? Et cependant, on peut m’en croire, Vous êtes l’une et l’autre chose Comme Vous êtes blanche et noire De cheveux noire et de chair, rose. Mais peut-on dire dans le monde, La plaisanterie est commune ; « Si votre belle Amie est blonde, Elle est blonde, elle n’est pas brune ». A moins d’arriver de la lune, Peut encor dire tout le monde : « Si votre belle Amie est brune, Elle est brune, elle n’est pas blonde. » Pourtant ! le savez-vous mieux qu’Elle ? Leur répondrai-je (Tu supposes) Eh bien ! moi, je ne sais laquelle Elle est le plus de ces deux choses : Bien que personne n’y consente Et qu’elle semble inconséquente, C’est une brune languissante Et c’est une blonde piquante. Aurais-je la bonne fortune De mettre d’accord tout le monde, Concédez-donc moi qu’elle est brune, Je vous accorde qu’elle est blonde. Elle a, pour faire à tout le monde Une concession encore, Une longue mèche de blonde Dans ces cheveux bruns, qui les dore. Enfin, je vous dis qu’elle est brune, Je vous répète qu’elle est blonde, Et si j’arrive de la lune, Je me moque de tout le monde ! Après tout, ce n’est pas ma faute Si sous ses longs cheveux… funèbres, Le corps blanc dont votre âme est l’hôte A du soleil… dans ses ténèbres. Retour au sommaire
LA DEVISE Puisque Vous vîntes en ce monde, Sur la Normandie au sol fier, Dans une ville gaie et blonde, Entre les pommiers et la mer ; Puisqu’il est certain que vous, Femme, Vous pouvez tout, grâce à l’Amour, Vous de qui le regard m’enflamme Comme une Flèche de son Jour ; Puisqu’il est clair que dans ta tête Ton jugement est ferme et sûr, Et tel qu’en août, aux champs en fête, L’Epi de blé, lorsqu’il est mûr ; Puisqu’on voit en France les hommes Céder à leurs femmes le pas, Et que les Croqueuses de pommes Leur font mettre à tous chapeau bas ; Puisqu’enfin ce n’est pas en rêve Qu’on Te trouve en tout et toujours Parfaite entre les Filles d’Ève Au joli pays des amours ; J’ai pu calquer votre devise Sur la mienne, on jugera bien Si l’on peut penser sans sottise Que tous deux nous ne sommes rien ; Donc ma devise est la servante De la vôtre que sans retard J’écris sur la page suivante : C’est toute une Epopée à part. Retour au sommaire
LA DEVISE (Suite) MOI FRANÇAISE BEAUCOUP PUIS LE PLUS PÈSE NUL NE SUIS. Retour au sommaire
LE DIEU N'est pas athée qui veut. Napoléon Je vous dis un soir une chose Dont vous fûtes peut-être cause : J’ai découvert un nouveau Dieu. « Nous irons le prêcher ensemble », Me répondîtes-vous ; j’en tremble Car… vous vous avanciez un peu. Puisque, jusqu’à preuve apportée, Je ne veux être qu’un athée Qui ne peux croire qu’en l’Amour, Quel Dieu, répondez-moi, quel diable De Dieu né mort ou né viable Avais-je bien pu mettre au jour ? Mais… j’avais dit vrai… sans blasphème, Vous allez voir… cherchez vous-même… Vous ne trouvez pas ? non ? vraiment ! Je vais vous mettre sur la route : C’est un Dieu bon… alors… nul doute Que ce ne soit un Dieu charmant ; Voyons !… le mot du… théorème, C’est ?… c’est ?… mais c’est Vous, Vous que j’aime, Que j’aime avec âme, avec feu ; Mais c’est ton corps, mais c’est ton âme, Mais c’est Toi, ma petite femme, Toi, cet adoré petit Dieu ; C’est ta raison et ton ivresse, C’est ton esprit et ta caresse ; Mais c’est Toi, c’est Toi, c’est Toi, Toi, Toi… ce n’est pas une autre femme, Toi… mais… pardonnez-moi, Madame, J’ai l’air… d’un grand effronté, moi. Depuis qu’en Vous j’ai voulu vivre, L’amour de sagesse m’enivre, De sagesse ?… tiens !… c’est curieux ! C’est la sagesse qui m’enflamme ! Mais, c’est assez causé, Madame, Maintenant, soyons sérieux ! Nous allons arpenter le globe, Dépêchons ! Mettez votre robe Et votre chapeau préféré… J’ai votre parole, il me semble ? Nous allons vous prêcher ensemble, Vous-même Vous Vous prêcherez ! Retour au sommaire
LA DÉESSE J’adore la Mythologie, Sa science en fleurs, sa magie, Ses Dieux… souvent si singuliers, Et ses Femmes surnaturelles Qui mêlent leurs noms aux querelles Des peuples et des écoliers. Cachés parfois dans les nuages, Leurs noms luisent… sur nos voyages. J’ai vu leurs temples phéniciens ; Et je songe, quand bat la diane, Involontairement à Diane Battant les bois avec ses chiens. Tenez, Madame, je l’adore Pour une autre raison encore : C’est qu’elle offre à tous les amants, Pour leur Belle entre les plus belles, Des compliments par ribambelles Dans d’éternels rapprochements. Car toutes, ce sont des Déesses, Leur inspirant mille prouesses Dans le présent et l’avenir, Comme dans le passé… farouche ; Je me ferai casser la… bouche Plutôt que n’en pas… convenir ! Mais Vous, Madame, l’Immortelle Que vous êtes, qui donc est-elle ? Est-ce Junon, Reine des Dieux, À qui le plus… joyeux des Faunes, Son homme en faisait voir de jaunes, Étant coureur de… jolis lieux ? Avec son beau masque de plâtre Et sa lèvre blanche, idolâtre D’Endymion, froid sigisbé, Qui, dans sa clarté léthargique, Dort au moment psychologique, Est-ce la Déesse Phoebé ? Foutre non !… Vous voyant si belle Je dirais bien que c’est Cybèle, S’il n’était de ces calembours Qu’il faut laisser fleurir aux Halles… Pourtant ces jeux pleins de cymbales Égayaient Rome, et les faubourgs… Je me hâte, est-ce Proserpine, Reine des enfers ? quelle épine Ce serait dans mon madrigal, Sacré nom de Dieu !… ça vous blesse ? Eh ! bien ! Sacré nom de Déesse ! Si vous voulez, ça m’est égal ! Je vous servirais Amphitrite Comme on sert bien frite ou peu frite Une friture de poissons, Sans le : « Perfide comme l’onde », Car, vous avez pour tout le monde Le coeur le plus loyal… passons. Oui, passons ta plus belle éponge Sur ces noms, Neptune ! eh ! j’y songe : Pourquoi prendrais-je… trop de gants ? À contempler votre visage Plus doux qu’un profond paysage, Ton galbe des plus élégants, Vous êtes ?… Vous êtes ?… Vous êtes ?… Je le donne en deux aux poètes, Je le donne en trois aux sculpteurs, Je le donne en quatre aux artistes, En quatre ou cinq aux coloristes De l’École des amateurs… Puisqu’il faut que je vous le… serve, Vous êtes Vénus, ou Minerve… Mais laquelle, en réalité ? Oui, la femme à qui je songe, est-ce Minerve, ce Puits de Sagesse, Ou Vénus, Astre de Beauté ? Etes-Vous puits ? Etes-Vous Astre ? Vous un puits ! quel affreux désastre ! Autant Te jeter dans un puits, La plaisanterie est permise, Sans Te retirer ta chemise, Le temps de dire : Je Te suis. Vous seriez la vérité fausse, Qui tient trop à son haut-de-chausse, Tandis que l’Astre de Beauté C’est la Vérité qui ne voile Pas plus la femme que l’étoile, La véritable Vérité. Vous êtes Vénus qui se lève Au firmament ; mais… est-ce un rêve ? Où ?… Je Vous vois… rougir… un peu, Comme si je disais des choses… Où si j’allais sans fins ni causes Répéter : Sacré nom de Dieu ! Vous rougissez… oui, c’est le signe Auquel on connaît si la vigne Et si la femme sont à point : C’est Cérès aussi qu’on vous nomme ? Tant mieux ! Sacré nom… d’une pomme ! Pour moi je n’y contredis point. Non ?… ce n’est pas Cérès ? bizarre ! Cependant, Madame, il est rare, Rare… que je frappe à côté. Quelle est donc, voyons ? par la cuisse De Jupin ! la femme qui puisse Ainsi rougir de sa beauté ? Ce n’est pas Bellone ? la Guerre, Nom de Dieu ! ça ne rougit guère… Qu’un champ,… un fleuve… ou le terrain ; Ce n’est pas Diane chasseresse, Car cette bougre de Bougresse Doit être un démon à tous crins ! Serait-ce ?… Serait-ce ?… Serait-ce ? Minerve ? Après tout, la Sagesse Est bien capable de rougir ; Mais ce n’est qu’une mijaurée, Les trois quarts du temps éplorée Et qui tremble au moment d’agir… Tiens ! Cependant, ce serait drôle ! Je percherais sur ton épaule, Je me frotterais à ton cou, Je serais votre oiseau, Madame, J’ai les yeux ronds pleins de ta flamme Et plus éblouis qu’un hibou… Voilà deux heures que je cherche, Personne ne me tend la perche : C’est donc une énigme, cela ? Oui… quant à moi, de guerre lasse, Madame, je demande grâce ; Tiens ! Grâce !… et pardieu ! la voilà! C’est la Grâce, oui, c’est bien la Grâce, La Grâce, ni maigre ni grasse, Tenez, justement, comme Vous ! Vous êtes, souffrez que je beugle, Vénus l’Astre qui nous aveugle, Et la Grâce qui nous rend fous. Et si quelqu’un venait me dire Qu’elles sont trois, je veux en rire Avec tout l’Olympe à la fois ! Celle du corps, celle de l’âme, Et celle du coeur, oui, Madame, Vous les avez toutes les trois. Vous êtes Vénus naturelle, Entraînant un peu derrière Elle Les trois Grâces par les chemins, Comme Vous-même toutes nues, Dans notre Monde revenues, Vous tenant toutes par les mains. Vénus, née au bord de la Manche, Pareille à l’Aphrodite blanche Que l’onde aux mortels révéla ; Au bord… où fleurit… la Cabine : Sacré nom… d’une carabine ! Quel calibre Vous avez là! Retour au sommaire
L'IDÉAL Il (l'honneur) permet la galanterie, quand elle est unie à lidée des sentiments du coeur, ou à l'idée de conquête. Montesquieu. Mon idéal n’est pas : mon ange, À qui l’on dit : mon ange, mange ; Tu ne bois pas, mon ange aimé ? Un pauvre ange faux et sans ailes Que les plus sottes ritournelles Ont étrangement abimé. Mon idéal n’est pas : ma chère, De l’amant qui fait maigre chère, Et dit chère, du bout des dents, Moins chère que ma chère tante, Ou que la chaire protestante Où gèlent les sermons prudents. Mon idéal n’est pas : ma bonne ! Ce n’est pas la bonne personne, Celle dont on dit, et comment ! Elle est si bonne ! elle est si douce ! Et qui jamais ne vous repousse, Madone du consentement ! Non ! mon idéal, c’est la femme Féminine de corps et d’âme, Et femme, femme, femme, bien, Bien femme, femme dans les moëlles, Femme jusqu’au bout de ses voiles, Jusqu’au bout des doigts n’étant rien. Une petite femme haute, Capable de punir la faute, Et de mépriser le Pervers, Qui ne peut souffrir que l’aimable Dans son salon, ou dans la fable, Aussi bien en prose qu’en vers. Une petite femme sûre De trouver l’âme à sa mesure Après… un petit brin de cour, Et le chevalier à sa taille Avant… l’heure de la bataille, Oui, car… c’est la guerre, l’Amour. Je vous dis l’Amour, c’est la guerre. En guerre donc ! tu m’as naguère Sacré ton chevalier féal ! Je vais sortir de ma demeure ! Je vaincrai, Madame, où je meure ! Car vous êtes mon idéal ! Comme un dur baron qui se fâche Contre le pillard ou le lâche, Quittait le fort seigneurial, Je saisis ma lance et mon casque Avec le panache et… sans masque, Car vous êtes mon idéal ! Armé de ma valeur intime, Oui, coiffé de ma propre estime, Je m’élance sur mon cheval : Le temps est beau, la terre est ronde, Je ris au nez de tout le monde ! Car vous êtes mon idéal ! La lance autant que l’âme altière, Nous jetons à la terre entière Le gant, certes ! le plus loyal. Mon bon cheval ne tarde guère, Allons ! Et vole au cri de guerre ! Tous ! Valentine est l’Idéal ! Retour au sommaire
DANGEREUSE Vous dangereuse ? mais sans doute ! Très dangereuse, c’est certain ; Comme la peur que l’on écoute, Comme le bois près de la route Vers les six heures du matin ; Comme l’éloquence imagée, Comme un titre sur parchemin, Comme le vin et la dragée, Ou comme l’arme trop chargée Qui vous éclate dans la main ; Car toute femme est dangereuse, Très dangereuse et c’est charmant, Comme la mer… que le vent creuse ; Comme la fillette de Greuze, Qui ne s’en doute aucunement ; Comme la petite Ingénue Quand la cruche… va se casser, Comme une veuve toute nue, Comme une femme dans la rue, Une femme qu’on voit passer ; Oui, toute femme est dangereuse, Soit qu’elle allaite ses enfants Avec sa mamelle amoureuse, Soit qu’elle ait la cruche de Greuze A ses petits doigts triomphants ; Qu’elle soit grave ou qu’elle joue, Plus à craindre encor que le feu, Que l’aviron ou que la roue, Que le commandement : en joue ! Que le cri : commencez le feu ! Dangereuse comme la plume, La plume au vent, et l’eau qui dort, Et l’obus… un obus qui fume ; Comme la guerre qu’elle allume, Elle peut amener la mort. Si vous êtes la plus aimée, Ne seriez-vous point ici-bas Plus dangereuse… qu’une armée Victorieuse et parfumée Des lauriers de trois cents combats ? Vous êtes la plus redoutable, Moi, c’est pour cela que je veux… C’est pour ta grâce… épouvantable Qui ferait à la Sainte Table Tous les saints se prendre aux cheveux. Oui, vous êtes la plus à craindre, Car votre lit est le plus doux, C’est pour ça que j’aime à T’étreindre, Toi qu’un Homère pourrait peindre Avec du sang jusqu’aux genoux ! Retour au sommaire
SPHINX Toutes les femmes sont des fêtes, Toutes les femmes sont parfaites, Et dignes d’adoration, Sous les fichus ou sous les mantes Toutes les femmes sont charmantes, Oui, toutes, sans exception ; Toutes les femmes sont des Belles Sous les chapeaux ou les ombrelles Et sous le petit bonnet blanc ; Toutes les femmes sont savantes, Les princesses et les servantes, Les ignorantes… font semblant ; Toutes les femmes sont des reines : Impératrices souveraines Et grisettes de magasin, Et premières communiantes, Avant comme après si liantes Avec les lèvres du cousin ; Toutes les femmes sont honnêtes, Le coeur loyal et les mains nettes, En sabots, ou sur les patins ; Adorables prostituées, Nous mériterions vos huées : C’est nous qui sommes les… pantins. Toutes les femmes sont des saintes, Surtout celles qui sont enceintes Tous les neuf mois sans perdre un jour, Et qui de janvier à décembre Se pâment la nuit dans leur chambre Par la volonté de l’Amour. Toutes, toutes, sont bienheureuses D’élargir leur grottes ombreuses D’où l’amour a fichu la peur Par la fenêtre… déchirée. « Et la fille déshonorée ? » Rit dans sa barbe… de sa peur. Plus fines que nous et meilleures, Elles nous sont supérieures… Chaque français, dans tous les cas, S’il les aborde se découvre Et c’est le plus grand, dans le Louvre, Qui sait saluer… le plus bas. Belle, parfaite, reine, sainte, Honnête si ce n’est enceinte, Tout cela s’applique fort bien À la femme que tu veux être… Mais… si l’on pouvait Vous connaître, Ah !… quant à moi… je ne sais rien… Devant Vous je songe, immobile, Tel, droit, sur son cheval Kabyle, Bonaparte, au regard de lynx, Sans suite, seul, un grand quart d’heure, Au soleil des sables, demeure Fixe et rêveur, devant le Sphinx ! Retour au sommaire
SUPÉRIEURE J’entendais parler tout à l’heure D’une femme supérieure. Ce n’est, ma Mignonne… pas Toi… Car… que sais-tu faire en ce monde, Petite reine toute ronde Faite au tour pour le bal du roi ? Oui, raconte-nous tes affaires ; Ah ! voilà longtemps que les verres De ta quenouille sont cassés ! Tu ne sais faire, ni couture… Les pommes au lard, par nature ! Soit ! mais, franchement, est-ce assez ? Tu ne sais rien faire que lire ; Cependant, Tu pourrais écrire, Sculpter, peindre… l’homme et les cieux ; Mais on voit ta crainte profonde De n’arriver que la seconde Et surtout derrière un monsieur. Si Tu cultivais la Musique, Ah !… quel enchantement physique ! Quels chefs-d’oeuvre de Passion ! Mais Tu passes ton temps à lire Tout, de l’excellent jusqu’au pire, « À titre d’information ». Tu ne sais rien faire qu’entendre, Discerner, saisir, et comprendre Que tout est clair comme le jour. Car la femme supérieure, Tu vois bien que c’est la meilleure, Celle qui fait le mieux l’amour. Celle qui garde sous ses tresses Le plus grand trésor de caresses, Les baisers les plus triomphants, Qui cherchent à dépasser sa mère Et fait tous ses efforts pour faire, Pour faire les plus beaux enfants. Car la femme qui peint les anges, Qui signe des romans étranges, Qui fait des vers, bien mieux que moi, De la musique, et la meilleure, Peut bien être supérieure Aux autres femmes — pas à Toi. Car la femme qui fait la femme, Avec son corps où brûle une âme, Dans un lit, troublant, pour le roi, Qui de baisers dévore l’heure, Peut bien être supérieure À tous les hommes — pas à Toi. Retour au sommaire
VILAIN J’ai connu, Madame, une Dame, Moi vilain petit paysan, Aussi grande de coeur et d’âme Que… la plus grande et… fine lame Et… pleine d’esprit… jugez-en. Un soir, mon âme était complète, Comme dit, après avoir bu, Le jeune homme qui fait la fête ; De vrai, je n’avais plus ma tête, J’étais totalement fourbu. J’avais l’esprit un peu morose ; Je ne sais ce qui traversa Ma cervelle, pour quelle cause… « Comment, perdîtes vous… ta rose ? Oui, Madame, contez-nous ça » Ah ! que notre bêtise est grande ! Doux Jésus ! Amour de Sion ! Ma langue à vous se recommande… Oui… car… pourquoi cette demande, Ou plutôt… cette question ?… Comment perdîtes-vous… Ta rose ? Et j’attendais, me tenant coi. Alors, tout doucement, sans pose, Comme on dit, hélas ! quelque chose En songeant à n’importe quoi. « Bien simplement. » répondit-elle. N’est-ce pas céleste et charmant ? Cette réponse est immortelle. Je voudrais d’un flot de dentelle Encadrer ce : Bien simplement ! Retour au sommaire
TOUTE NUE Il y a plus de faiblesse que de raison à être humiliés de ce qui nous manque. Vauvenargues. Or, je suppose que nous sommes, Madame, dans votre salon : On parle chiffres, rentes, sommes : Je suis le plus pauvre des hommes, J’ai dans ma bourse un seul doublon, Vous dis-je, tout-à-coup, sans cause. Cela vous fait ouvrir les yeux, Et vous me dites, un peu… rose ; « Que c’est bête, un homme qui pose Pour être pauvre et que c’est vieux ! Posez plutôt pour être riche, Ce sera tout aussi hideux ; Mais dès l’instant que l’on s’affiche, Il vaut encor mieux,… » Je m’en fiche ! Je veux, moi, poser pour les deux, « Comment, pour les deux ? » Mais, sans doute ; Supposons qu’à travers les bois Nous ayons l’une et l’autre route. Ou bien… deux cloches… qu’on écoute… Pour toutes les deux à la fois. Oui, pour deux qui seraient comme une Au bourg de Fouilly-les-merdeux, Dans le clocher de la Commune ; Laquelle, n’étant pas commune, Serait, je dis bien, comme deux. Ou comme cent, ou comme mille… Ça dépend de la qualité. Mon doublon, lui, n’est point débile, Et les marchandes de la ville L’ont trouvé bon, en vérité. « Mais, si vous aviez la paire, est-ce Que cela… ne vous dirait rien ? » Si !… j’en ferais part… à la Presse ; A la condition expresse Que je conserverais le mien. Car, une quelconque, de paire, Serait-elle trois avec six Zéros, alignés par Ampère, Je m’en fous comme de mon père, S’il s’en fout comme de son fils. — « Vous allez trop loin, prenez garde ! On pourrait se moquer de vous. Vous criez plus fort que la garde. Voyez, je crois qu’on nous regarde. — Puisque je vous dis : je m’en fous ! Et tenez ! sortons… dans la rue, Ou mieux… dans votre appartement, Vous pourriez faire, toute nue, Si vous le passiez en revue, Baisser les yeux au régiment ! Eh bien ! pour vous donner la preuve, Que je ne suis rien qu’un… doublon, Quand vous seriez pucelle ou veuve, Nous allons le f… à l’épreuve. .................................. Quand je vous dis, il est très bon. Retour au sommaire
FOU Que je sois un fou, qu’on le dise, Je trouve ça tout naturel, Ayant eu ma part de bêtise Et commis plus d’une sottise, Depuis que je suis… temporel. Je suis un fou, quel avantage, Madame ! un fou, songez-y bien, Peut crier… se tromper d’étage, Vous proposer… le mariage, On ne lui dira jamais rien, C’est un fou ; mais lui peut tout dire, Lâcher parfois un terme vil, Dans ce cas le mieux c’est d’en rire, Se fâcher serait du délire, À quoi cela servirait-il ? C’est un fou. Si c’est un bonhomme Laissant les gens à leurs métiers, Peu contrariant, calme… en somme, Distinguant un nez d’une pomme, On lui pardonne volontiers. Donc, je suis fou, je le révèle. Nous l’avons, Madame, en dormant, Comme dit l’autre, échappé belle ; J’aime mieux être un sans cervelle Que d’être un sage, assurément. Songez donc ! si j’étais un sage, Je fuirais les joyeux dîners ; Je n’oserais voir ton corsage ; J’aurais un triste et long visage Et des lunettes sur le nez ; Mais, je ne suis qu’un fou, je danse, Je tambourine avec mes doigts Sur la vitre de l’existence. Qu’on excuse mon insistance, C’est un fou qu’il faut que je sois ! C’est trop fort, me dit tout le monde, Qu’est-ce que vous nous chantez là ? Pourquoi donc, partout à la ronde, A la brune comme à la blonde, Parler de la sorte ? — ah ! voilà! Je vais même plus loin, personne Ne pourra jamais me guérir, Ni la sagesse qui sermonne, Ni le bon Dieu, ni la Sorbonne, Et c’est fou que je veux mourir. C’est fou que je mourrai du reste, Mais oui, Madame, j’en suis sûr, Et d’abord… de ton moindre geste, Fou… de ton passage céleste Qui laisse un parfum de fruit mûr, De ton allure alerte et franche, Oui, fou d’amour, oui, fou d’amour, Fou de ton sacré… coup de hanche, Qui vous fiche au coeur la peur… blanche, Mieux… qu’un roulement de tambour ; Fou de ton petit pied qui vole Et que je suivrais n’importe où, Je veux dire… au Ciel ;… ma parole ! J’admire qu’on ne soit pas folle, Je plains celui qui n’est pas fou. Retour au sommaire
JALOUX En été dans ta chambre claire, Vers le temps des premiers aveux, (Ce jeu-là paraissait Te plaire) On ouvrait parfois Baudelaire, Avec ton épingle à cheveux, Comme un croyant ouvre sa Bible, En s’imaginant que le Ciel, Dans un verset doux ou terrible, Va parler à son coeur sensible, Quelque peu superficiel ; D’avance on désignait la page À droite ou bien à gauche, et puis, Par un chiffre le vers, ce mage Qui devrait être ton image, Ou me dire ce que je suis. Nous prenions du goût à la chose. Donc on tirait chacun pour soi Un vers, au hasard, noir ou rose, Dans ce beau Poète morose. Nous commencions, d’abord à Toi, Attention ! Dans ta ruelle Tu mettrais l’univers entier. Vous riez ! bon pour Vous, cruelle ! Car ce vers Vous flatte de l’aile, Et c’est un compliment altier ! Un compliment comme en sait faire Un homme sagace en amour, Et qui fleure en sa grâce fière, Sous le style de La Bruyère, Son joli poète de Cour ; Un compliment qui sent sa fraise, Son talon rouge, et qui, vainqueur, Allumant ses pudeurs de braise, Eût faire rire Sainte-Thérèse, Chatouillée… au fond de son coeur. Qu’il est bon ! oui !… mais moi… je gronde ! Y songez-Vous, avec ce vers, Quelle figure fais-je au monde, Dans cette ruelle profonde, Au milieu de cet Univers ! Ah ! fi !… Pardonnez-moi… Madame… Oui, je m’oublie !… oui, je sais bien… Toute jalousie est infâme… C’est un peu de vertige à l’âme, Ça va se passer… ce n’est rien… Ah ! tant mieux ! je vous vois sourire. Continuons ce jeu si doux ; Mais avant, je dois Vous le dire, Afin d’éviter un mal pire, Si jamais je deviens jaloux, Rejetez-moi, moi G, moi N, Moi, vilain « monstre rabougri », Rejetez-moi dans ma Géhenne ; Le jaloux n’est plus, dans sa haine, Rien… qu’un billet d’amour… aigri. Retour au sommaire
GRIS Les anciens donnaient aux déesses des yeux pers. Classiques. Je connais un charmant ivrogne, Autant vous le nommer, ma foi ! Dire que vous avez la trogne, Ce serait mentir sans vergogne. Pourtant, un soir, écoutez-moi ! Vous aviez bu trop de champagne, Ça se lisait dans vos yeux pers. Vous battiez un peu la campagne, Sans feuille de figuier ni pagne A votre esprit, vraiment, sans pairs. Et vous me dérouliez le thème De tous les jolis mouvements Que votre corps sait bien que j’aime. J’étais, d’ailleurs, ivre moi-même, Au Bon-Bock, tu vois si je mens. La brasserie était houleuse, On aurait dit, sur l’Hellespont, D’une cabine nuageuse, Quand l’eau, changée en Maufrigneuse, Choque les gens dans l’entrepont. Vous aviez l’air gai d’une chatte Qui joue et sent son ongle armé, Forte, ambigue, et délicate, Comme une rime sous la patte Magistrale de Mallarmé! Je flottais comme la moustache De Paul Verlaine au plectre d’or, Je voyais couleur de pistache ; Camille agitait sa cravache, Sur je ne sais plus quel butor ; Si bien qu’au milieu des querelles Je vous retrouvai sur un banc, Dans l’attitude de ces Belles Que Forain, dans ses aquarelles, Habille d’un bout de ruban. Tu t’endormais sur mon épaule. Alors, je fis signe au cocher. Ces choses-là, c’est toujours drôle ! J’entrais d’autant mieux dans ce rôle Que j’aurais eu peine à marcher ; Quand on nous déposa sur terre, Vous fites un léger faux pas, Le seul qu’on vous vit jamais faire ; Encor, même à l’oeil trop sévère, Peut-être ne l’était-il pas ? Car, dans l’ombre où s’éteint le rêve De mes désirs réalisés, Ton ivresse que l’Art relève Ouvrait, ô noble Fille d’Ève, La volière à tous les baisers ! Retour au sommaire
GÂTÉ Comme une femme, hélas ! vous change ! Ainsi, moi… je fume toujours, Je ris, je dors, je bois, et mange, Mais tu m’as rendu bien étrange, Et de tous les fils, le plus lourd. Un fils qui foule au pied sa mère, Ce que le dernier des troupiers Au pas accéléré peut faire, Qui s’oublie, ô folie amère, Jusqu’à l’écraser sous ses pieds ! Eh ! oui, je foule aux pieds la Terre Qu’à deux genoux a su baiser Un Romain plein d’amour sévère, Brutus, que j’appelle mon frère, J’ai pu quelquefois l’écraser. Écraser qui ? la Terre où l’homme ? Les deux, n’en soyons pas surpris : Le Temps est le grand agronome ; Il peut aux poussières de Rome Mêler les cendres de Paris. Oui, la Terre en travail et soûle, Notre Mère à tous, n’est-ce pas ? Mère des fous et de la foule, Et dont on mange, je la foule Amoureusement sous mes pas. Car cette Mère elle ne gronde Jamais ses fils, et nous avons Son sang qui circule à la ronde, Le vin rose et la bière blonde Dans les verres où nous buvons. Quant à la vraie ou bien la fausse, Nous dirons comme nous voudrons, Elle est morte, elle est dans sa fosse, ..................................... Dans la fosse où nous pourrirons. Tiens ! qu’entends-je ? mais, là, sans rire… « Excusez-vous » ce n’est pas Toi, N’est-il pas vrai, qui l’a pu dire ? Serait-ce… son ton… plein d’empire ? Eh ! bien : Madame… excusez-moi. Retour au sommaire
IDIOT Nous lisons dans Legrand du Saulle Que le crétin a du goût pour L’arithmétique… tiens ! c’est drôle ! Et la musique… du tambour. Qu’il a du goût pour la peinture ; J’en ai fait… pas… beaucoup, beaucoup, Mais Henri Laujol s’aventure Jusqu’à me trouver quelque goût. J’aime beaucoup l’arithmétique ; Ne disons pas cela trop haut ; Mais la musique ! Oh ! la musique ! Je suis peut-être un idiot. Cependant, je vis tout de même, Je ne m’en porte pas plus mal, Et puis… quand c’est Vous que l’on aime, Se croire idiot… serait mal. Et j’embrasse Legrand du Saulle Pour n’avoir pas dit qu’un crétin Peut faire en vers planter un saule Bien connu du Quartier Latin. Retour au sommaire
JUIF Quelqu’un qui jamais ne se trompe, M’appelle juif… Moi, juif ? Pourquoi ? Je suis chrétien, sans que je rompe Le pain bénit à son de trompe, Bien qu’en mon trou… je reste coi. Je suis juif, ah ! c’est bien possible ! Je n’ai le nez spirituel Ni l’air résigné d’une cible ; Je ne montre un coeur insensible. Tout juif est-il en Israël ? Mais si juif signifie avare Économisant sur le suif, Sur l’eau qui pourtant n’est pas rare Sur une corde de guitare, Je me fais un honneur d’être juif. Je prends pour moi seul cette injure, Quoique je ne possède rien ; Je me l’écris sur la figure En trois mots, sans une rature ; Voyez : je suis juif. Lisez bien. Regardez-moi : ma barbe est sale Comme en chaire un prédicateur Qui vide une fosse nasale, Et j’ai l’aspect froid d’une stalle, Dans le temple où prêche un pasteur. Moi, juif, je mens, je calomnie, Comme un misérable chrétien, Lorsqu’à tort il affirme ou nie, Ou qu’il dispute, ô vilenie ! En parlant du mien et du tien ; J’adore un veau d’or… dans ma bague, Le veau qu’on débite en bijoux ; Au seul mot d’argent, je divague, Comme le catholique vague Qui ne se passe de joujoux ; Moi, fils de ceux qui portaient l’Arche, Je ris, et je laisse périr, Je perds la foi du patriarche, Comme tout un peuple qui marche Vers l’ombre où le corps doit pourrir. Moi, juif, je doute de mon âme, Moi, juif, je doute de l’Amour, Je ne suis sûr que de ma femme, (N’est-ce pas étrange, Madame ? ) Comme bien des… maris du jour. Car elle se fout de la vogue Qu’a tout argument inventé Par notre science un peu rogue ; Elle aime mieux la synagogue Si fraîche, dès l’aube, en été. Elle est blanche, elle a sur les tempes Une perruque où rit sa fleur ; Faite à souhait pour les estampes, Quand elle adore sous les lampes Dans ses voiles d’une couleur ; Elle se consume en prières, Conservant, sans en rien verser, L’eau de ses croyances entières, Car… une douzaine de pierres Ça suffit pour recommencer. Jérusalem les garde encore, Salomon les reçut du Ciel Qu’avec des larmes elle implore ; Comme une juive que j’adore, L’épouse de Nathaniel. Ce qu’on admire fort sur elle, C’est l’honneur de faire de l’art Par une pente naturelle, Pas pour vendre son aquarelle, Ni pour manger un peu de lard. J’ai pu contempler sa peinture, Dans une salle au Luxembourg : C’est très bien peint d’après nature ; C’est avec l’eau, sous la toiture, Ça me semble, un coin de faubourg. Sur la cymaise elle est sous verre, Je puis donc y mettre un baiser Loin des yeux du gardien sévère ; Bref, l’art charmant qu’elle sait faire, C’est, comme il sied, pour s’amuser. Cela ne fait l’ombre d’un doute Pour tous, dans la société ; Oui, ma belle Mignonne, écoute, Elle pourrait épater toute La pâle catholicité. Tiens ! En veux-tu rien qu’un exemple ? Que le sultan soit décavé, Et trouve sa poche bien ample : « Vends-les-nous, ces pierres du Temple », Et Notre-Seigneur a rêvé! Je suis juif ! ah ! ce nom m’inonde De sa plus sainte émotion ! Souffre que pour eux je réponde. La plus noble race du monde, Ce sont les juifs de nation. Eux, au moins, ont du caractère ; Ils sont, oui, par les traits de feu Du Décalogue salutaire, Le plus grand peuple de la Terre ! N’est-ce pas vrai, ça, nom de Dieu ! Sotte habitude, oui, sur mon âme, Bonne au plus pour les ateliers ; Excusez moi, si je m’en blâme. Et si vous m’entendez, Madame, Que je me prosterne à vos pieds. Retour au sommaire
LE MENDIANT L’être que j’adore en ce monde, Eût-il les pieds noirs et des poux, C’est le mendiant, il m’inonde Le coeur d’une extase profonde ; Je lui baiserais les genoux. D’abord il convient de vous dire Que si je ne l’adorais pas, Ça ferait peut-être sourire ; On penserait : Hé! le bon sire ! Il a le « trac » pour ses ducats. Il a peur de faire l’aumône, Ou qu’on le vole, il a raison Dans la vie, ah ! tout n’est pas jaune, Et mon ami le plus béjaune Ne viendrait pas à la maison. Ou, s’il venait, il voudrait faire, Tout comme moi, les mêmes frais, Nous compterions, quelle misère ! Et s’il me cassait, quoi ? son verre ? Ah ! la tête que je ferais ! Je parlerais de ma famille Tant, que c’en serait Han-Mer-Dent : « J’ai ma femme, mon fils, ma fille ; Oui, la petite est très gentille, Mais ça coûte ». « C’est évident ! » Le mendiant, qu’est-ce qu’il coûte ? Titus disait : un heureux jour. Quand nous verrons plus d’une goutte, Chacun trouvera sur sa route Qu’avec cet homme, on fait l’amour. Je l’aime, comme une parente, Pauvre… mais ça… c’est un détail…, D’une façon bien différente. Si j’avais mille francs de rente, Je lui donnerais… du travail. Je lui dirais : tu vas me faire Un bonhomme sur ce papier. — « Monsieur, je ne dessine guère, » Alors… de me foutre en colère, Trouves-tu cela trop… pompier ? Il dessinerait son bonhomme Bien ou mal, naturellement. Je dirais : combien ? — « Telle somme » Et je paierais, c’est presque, en somme, Ce que fait le Gouvernement. Le mendiant, mais c’est mon frère ! Comment, mon frère ? Mais, c’est moi. Je commence par me la faire, La charité, la chose est claire. Tu te la fais aussi, va, Toi. Moi, souvent « je me le demande » Et demande, quand ça me plaît. Et bien ! pour ma langue gourmande, Plus que la vôtre n’est normande, Si saint Pierre ouvrait son volet, Seulement pour une seconde : Si je suis là, si je le vois, Bien que je doute qu’il réponde, Je lui demande la plus ronde Des lunes qui rient dans les bois. Et si, surprise ! et joie extrême ! J’entends : « tiens ! enfant, la voici ! » Comme avec tes baisers que j’aime, Je me barbouille tout de crème, Sans seulement dire : merci. Retour au sommaire
LE REFUS Je suis pédéraste dans l’âme, Je le dis tout haut et debout. Assis, je changerais de gamme, Et, couché sur un lit, Madame, Je ne le dirais plus du tout. La pédérastie est un vice, C’est l’avis de mon médecin, Je le crois, il n’est pas novice Quand il soutient que l’exercice Le plus naturel, le plus sain, Sain, comme la mer et son hâle, L’honneur même de la maison, Qui fait le regard le moins pâle, Le plus magnifiquement mâle, Sans aucune comparaison, Le plus ravissant sur la terre, C’est de froisser le traversin D’une femme qu’on… désaltère, Quand elle serait adultère, Quand elle n’aurait qu’un seul sein. C’est là le sentiment intime De tous les peuples sous le ciel ; Et je me fous, pour la maxime, Que l’Exception règne ou rime Même d’un air spirituel ; De tous, oui, autant que nous sommes, Aussi bien du Chinois charmant Que du Français, peintre de pommes ; Et c’est l’opinion des hommes Qui furent des hommes, vraiment, Plus forts que ceux dont leur église Met les cercueils au Panthéon ; Ce sont ceux-là qu’on poétise, Par exemple… Abraham… Moïse, Et, si tu veux… Napoléon. C’est l’opinion du plus sage Chez les Slaves au regard clair, Chez les Germains au doux visage, Chez les Latins au beau langage, Et chez les Bretons au coeur fier. C’est la tienne, Aimée, et la nôtre ; C’est celle de tout bon cerveau, Qui n’a contre elle qu’un… apôtre, Un monsieur pourtant comme un autre, Son nom ?… devra rimer en veau. — Son nom, voyons ? — Comment, Madame Son nom ? mais puisqu’il n’est pas pur, Il souillerait, ce nom infâme, Tes chastes oreilles de femme ; Et puis, moi, je n’en suis pas sûr. Si c’était une calomnie Qu’une apparence aide à courir, Je ferais une vilenie ; Son nom ? Ah ! jamais de la vie ! J’aimerais cent fois mieux mourir ! La jolie école qu’il fonde, Sans ce nom-là, pourra planer Dans une obscurité profonde ; La plus belle fille du monde Comme l’on dit, ne peut donner… D’ailleurs, Madame, cette école Ne fait pas beaucoup d’adhérents : Il n’ont pas de porte-parole ; Et c’est comme une offre un peu molle Qui rit à des indifférents. Cependant, sa présence agace Ceux qui la soupçonnent dans l’air, Car ce soupçon va, se déplace, Et finalement vous enlace Comme la vague dans la mer. Ces messieurs lisent la gazette, Dînent en ville assez bien mis ; Quelquefois courtisent Lisette ; J’approuve cela, mais, mazette ! Je n’en… gueule pas mes amis. Oui, ce vilain soupçon nous gène Et pourrait submerger un jour, Près de la niche, avec la chaîne, L’Amitié, cette belle chienne, Qui hurle à sa lune d’amour. Pour moi, vous remarquerez comme J’ai quelque grâce à protester : Passant pour la moitié d’un homme, N’aurais-je pas le droit, en somme, De chercher à me compléter ? Bien mieux, tiens ! je ne suis pas large, Mais le plus raide des paris Qu’on me le tienne, et je me charge Sous les yeux du public, en marge, Du plus vieux mouchard de Paris ! Or, je ne suis pas pédéraste ; Que serait-ce si je l’étais ! Retour au sommaire
LA VISITE Moi mouchard ?… oui, madame Phaïlle, Comme on Vous nomme dans l’endroit, Que Tu ravis avec ta taille, Où tu prends du bout d’une paille, Au temps chaud, ton sorbet… très froid. A l’Ictinus ! près de la place Et du palais de Médicis, Tu t’asseyais, pâle, un peu lasse ; Et ta grenadine à la glace Souriait, rose, à mon cassis. Beau café ; terrasse ; pratique Chère aux chanteurs du vieux Faubourg ; A proximité fantastique De l’Odéon ; vue artistique Sur les arbres du Luxembourg. Je disais ? ah !… ceci, Madame, Que s’il est un pauvre mouchard Sur la galère noire où rame L’esclave du Paris infâme, Sans l’excuse d’être pochard, C’est moi, je n’en connais pas d’autre, Chefs ni roussins. C’est entendu. Ah ! si ! j’en connais un… l’apôtre… Ô catholiques, c’est le nôtre ; Oui, le seul… qui se soit pendu. Nul n’a ramassé son nom sale ; L’amour n’a plus redit ce nom. La chose était trop… colossale ! Qu’un père appelle… Élagabale Son fils… à la rigueur… mais… non. Ah ! Madame ! que ça de fête ! J’en connais un second : Javert. Le Javert chéri du poète, Qui dit la messe… avec sa tête ! Triste prêtre du bonnet vert ! Mais ça vous pose ! on vous renomme Chez les gueux et chez les richards ! On croit troubler le pape à Rome ! Et ça fait de vous un grand homme, Vénéré de tous les mouchards. Mon Javert, dit-il, est honnête. Honnête ! où vas-tu te fourrer ? Ce n’est pas sublime, c’est bête : Autant contempler la lunette ................................ Un mouchard, mais ça vend son âme ! Comment, son âme ! son ami ! Ça vendrait son fils ; une femme ! Pourquoi non ? C’est dans… le programme, On n’est pas honnête à demi. Ça vendrait n’importe laquelle D’entre les femmes d’à présent ! Quand je songe que la séquelle Pourrait t’effleurer de son aile Ne serait-ce qu’en te rasant, Comme Éole, qui souffle et cause Des ravages dans le faubourg Où, la nuit, Montmartre repose, Peut importuner une Rose Dans le jardin du Luxembourg ; Moins : comme le zéphir, qui rôde, Vent, on peut dire, un peu balourd, Mais bon zouave, allant en maraude, Peut froisser la Fleur la plus chaude Des plus blanches du Luxembourg ; Moins : comme une anthère blessée Par la brise folle qui court, Sa chemisette retroussée, Peut entêter une Pensée La plus belle du Luxembourg. Moins : comme la vergue cassée D’un marin, retour de Cabourg, Fier de sa flotte cuirassée, Fait se tourner une Pensée Vers le bassin du Luxembourg ; Moins : comme une vesce élancée Par une bague de velours, Lui fichant sa douce fessée, Distrait la plus sage Pensée De l’un et l’autre Luxembourgs ; Rien que ça ! ce serait la pire Des injustices envers Toi. Il est minuit, je me retire. D’ailleurs, j’ai quelque chose à dire Au Préfet de Police, moi. Toi, toutes les femmes sont bonnes, Tu m’entends ; seules, ou par deux ; N’appartenant qu’à leurs personnes ; Quant à tes mouchards… ces colonnes ? Dis plutôt… ces bâtons merdeux, Tu vas tous les foutre à la porte ; Mais, en assurant leurs vieux jours ; Jusqu’à l’heure où le char emporte, La dernière… retraite… morte, Et laisse faire les amours. Ce sont tes pieds ? Chacun y pisse. Honneur aux pieds estropiés ! Mais les tiens ! tu sais où ça glisse ! Donc… mon beau Préfet de Police, Laisse-moi… te laver les pieds… Assieds-toi ; jette au feu ta honte, Au vent tous tes affreux papiers ! Fais remplir un bassin en fonte ; Comme les pieds des douze, compte… Laisse-moi… te laver les pieds… Tes pieds aussi noirs que la suie, Comme moi-même je les eus, Baignant dans les eaux de sa pluie, Et souffre que je les essuie Avec le linge de JÉSUS. Retour au sommaire
LE VERRE Madame, on m’a dit l’autre jour Que j’imitais… qui donc ? devine ; Que j’imitais Musset : le tour N’en est pas nouveau, j’imagine. Musset a répondu pour nous : « C’est imiter quelqu’un, que diantre ! Écrit-il, que planter des choux En terre… ou des enfants… en ventre. » Et craquez, corsets de satin ! Quant à moi, s’il me faut tout dire, J’imite quelqu’un, c’est certain, Quelqu’un du poétique empire. Je m’élance sur son chemin Avec la foi bénédictine ; Cherchez dans tout le genre humain. Eh ! bien… c’est elle, Valentine. On ne peut copier son air, Ses propos et son moindre geste, Mais son coeur ! mais son esprit fier ! Je peux attendre pour le reste. Ça me conduira qui sait où ? Je crois être elle, ma parole ! Au lieu de dire : je suis fou, L’autre jour j’ai dit : je suis folle ! Ma personnalité, ma foi ! S’est envolée, et ceci même, Mes vers sont d’elle et non de moi, Si toutefois elle les aime ; Ce serait par trop hasardeux Que de mettre tout un volume Sur son dos, si nous sommes deux, Je suis seul à tenir la plume ! Oh ! bien seul ! ne confondons pas, Je suis parfaitement le maître ; Car des fautes ou de faux pas Elle ne saurait en commettre. Vous voyez, c’est bien différent De ce que racontait l’histoire. Ah ! Si son verre était moins grand, J’aurais voulu peut-être y boire… Il est bien grand, en vérité! Ne croyez pas que je badine ; Je boirai donc à sa santé, Dans le Verre de Valentine. Retour au sommaire
DAUPHIN Madame, on dit que les bons comptes Font les bons amis, soit, comptons… Comme dans les comptes des contes, Par boeufs, par veaux et par moutons ; Pris un jour une cigarette De vous, dois : quatre-vingt-dix boeufs ; À ton bouquet, une fleurette, Peut-être une, peut-être deux, Dois quatre-vingts boeufs ; pour l’essence ! Que ta lampe brillait la nuit, Mille moutons que je recense Près du berger que son chien suit ; Pris à ta cuisine adorable Un bout de pain, un doigt de vin, Dois : une vache vénérable Avec sa crèche de sapin ; Mangé sept de tes souveraines Et célestes pommes au lard, Dois : le taureau, roi des arènes, Le plus férocement couillard ; Pour ton savon d’un blanc d’ivoire, Je conviens qu’en l’usant, j’eus tort, Dois : tous les veaux du champ de foire Qui prononcent ME le plus fort ; Marché, la nuit, dans ta chaussure Dont j’aplatissais le contour, Dois : le prince de la luxure, Le bouc le plus propre à l’amour. Pour l’eau bue à ta cruche pleine, La nuit, sur ton lit sans rideau, Dois : le bélier avec sa laine Le plus vigoureux buveur d’eau. Pour le retour de tes semelles Sur les trottoirs de ton quartier, Dois : la chèvre dont les mamelles Allaiteraient le monde entier ; Pour ta clef tournant dans ta porte Dois, avec les champs reverdis, Tout agneau que la brebis porte, Sans compter ceux du paradis. Constatez mon exactitude, Voyez si j’ai fait quelque erreur, Quand on n’a guère d’habitude, On ne compte pas sans terreur. Hélas ! oui, sans terreur, madame, Car je n’ai ni boeufs, ni moutons, De veaux que les voeux de mon âme, Et ceux-là, nous les omettons. Penserez-vous que je lésine, Si je reste, j’en suis penaud, Le maquereau de Valentine… Quelle Valentine ?… Renault. Quoi ! je serais de la famille ! Bon ! me voilà joli garçon ! Ça ne vient pas à ta cheville… Et c’est un bien petit poisson. Que ce maquereau qu’on te donne… Mieux vaudrait… un coq sur l’ergot… Tiens, mettons Dauphin, ma Mignonne, C’est la même chose en argot. Entre Montmartre et Montparnasse, L’enfant de la place Maubert, Pour ces beaux messieurs de la Nasse Dit : Dos, ou Dos fin, ou Dos vert. Dauphin, c’est ainsi que l’on nomme Le fils d’un roi… d’ailleurs je sais Assez distinguer un nom d’homme Du nom d’un port… en bon français. Pourtant… Dauphin ne sonne guère, Maquereau, lui, qu’il sonne bien ! Il vous a comme un air de guerre, Et fait-on la guerre avec rien ? Il sonne bien, tu le confesses, (Tant pis si vous vous étonnez) Comme une claque sur vos fesses, De la main de qui ? devinez. De ton mari ?… Vous êtes fille. De ton amant ? de ton amant ! Ah ! Vous êtes bien trop gentille Pour chérir ce nom alarmant. De ton homme ? Il n’est pas si bête. Devinez, voyons, devinez… Eh !… de la main de ton poète Plus légère… qu’un pied de nez ! Oui, ça ne fait bondir personne ; Dauphin, c’est mou, c’est ennuyeux, Tandis que : Maquereau ! ça sonne ! Décidément, ça sonne mieux ! Retour au sommaire
ATHÉE Le monde attend un nouveau Dieu. Joseph de Maistre. Je m’adresse à tout l’univers, Après David, le roi psalmiste. Oui, Madame, en ces quelques vers, Je m’adresse à tout l’Univers. Sur les continents et les mers, Si tant est qu’un athée existe, C’est moi, dis-je, à tout l’Univers, Après David, le roi psalmiste. Je me fous bien de tous vos dieux, Ils sont jolis, s’ils vous ressemblent, Et bons à foutre dans les lieux. Je me fous bien de tous vos dieux, Je me fous même du bon vieux, L’unique, devant qui tous tremblent ; Je me fous bien de tous vos dieux, Ils sont jolis, s’ils vous ressemblent. Je ris du Dieu des bonnes gens, S’il en est encor par le monde ; Avec les gens intelligents. Je ris du Dieu des bonnes gens. Sacré Dieu ! quels airs indulgents ! Quel gros c…, quelle panse ronde ! Mais… pour les seules bonnes gens, S’il en est encor par le monde. Je me fous aussi de celui Des grands philosophes, très drôles, Qui parfois se prennent pour lui. Je me fous aussi de celui Dont l’incommensurable ennui Voudrait peser sur nos épaules, Je me fous aussi de celui Des grands philosophes, très drôles. Je plains fort, vous entendez bien, Tout homme qui dit : Dieu, sur terre, Indou, musulman ou chrétien, Je le plains, vous entendez bien ; Le déiste aussi, qui n’est rien Dans l’église ou le phalanstère. Je plains fort, vous entendez bien, Tout homme qui dit : Dieu sur terre. Je suis comme le vieux Blanqui Je dis aussi, « ni Dieu ni maître » Ni maitresse… c’est riquiqui. Je suis comme le vieux Blanqui. Je me fous de n’importe qui, Je jette tout par la fenêtre, Et je me fous bien de Blanqui, Comme de son « ni Dieu ni maître ». Je n’en ai qu’un, mais assez bon Nom de Dieu ! pour que je l’écule, Votre vrai Dieu, Dieu sans… rayon. Je n’en ai qu’un, mais assez bon : Le monde entier, ce grand capon, Vit dans la peur de sa férule. Je n’en ai qu’un mais assez bon Nora de Dieu ! pour que je l’écule. L’un ou l’autre mot m’est égal, Si mon langage est clair, Madame. Être clair c’est le principal. L’un ou l’autre mot m’est égal. Mais l’autre était grossier pas mal, Et… j’ai le respect de la femme. L’un ou l’autre mot m’est égal, Si mon langage est clair, Madame. Retour au sommaire
TARTARIN De Marseille, moi ? de Marseille ? Tu veux que j’en sois, c’est trop fort ! M’entends-tu dire qu’il « soleille » ? Je ne suis pas né dans le Nord, Je dois en convenir sans honte ; Mais on peut venir du Midi, En chair, en os, et même… en fonte, Sans sortir de Lonchamps, pardi ! Si j’en étais, m’en cacherais-je ? Au contraire, j’en serais fier : Il y tombe aussi de la neige, Et comme au Havre… on a la mer. Je ne vois pas la différence ; Affaire de goût, de couleur. Du reste, Marseille est en France, Sur la carte, aussi bien qu’Harfleur… Voyons ! qui ferait des manières Pour en être s’il en était, La ville n’est pas des dernières, Foutre non ! car Elle existait Déjà, depuis belle lurette, Qu’on ne parlait pas de Paris, Et qu’aucune autre n’était prête A loger ça… de ses chéris ; Oui, Marseille était grande fille, Que toutes les autres, comprends, Les moins gosses de la famille N’avaient pas encor de parents. Elle est antique !… oh ! mais !… pas vieille ; C’est au contraire la cité La plus jeune et la plus vermeille, N’offensons pas la vérité. Les femmes y sont !… Valentine, Tu les aimerais, comme moi, Si tu voyais la taille fine De Valentine, comme Toi ; C’est ma cousine… elle demeure Ma foi ! par là, pas loin du port… Ce que je sais, ou que je meure, C’est qu’elle aussi l’a beau… le port ! Toutes les autres sont comme elle, Et sans titre, ou sur parchemin, Des reines, jusqu’à la semelle, Avec du poil… pas dans la main. Après ça, vois comme nous sommes Encore, en France, inconséquents : On vient médire de leurs hommes ! Serait-ce qu’ils sont tous marquants ? Il se pourrait, car on les chine, Tiens ! surtout de votre côté, Où l’on dédaigne la sardine ; Ah ! le hareng… à sa beauté! De temps en temps, on entend dire : « Oh ! le Marseillais ! » eh ! bien, quoi ? Le Marseillais ! il aime à rire. Prises-tu les gens tristes, toi ? Il est brun, n’a pas les dents noires, Il sait lire, écrire et compter ; Il a toujours un tas d’histoires Crevantes à vous raconter : Poli, galant avec les femmes, Il n’accepterait jamais rien D’elles, que leurs baisers de flammes : Il fait, ma foi ! bougrement bien ; Qu’on le critique, il n’en a cure, Pas plus que de savoir son nez Au beau mitan de sa figure Ou de ce que vous devinez ; Il est propre, ses mains sont nettes, Leur gant n’est pas mis à l’envers, Et surtout, elles sont honnêtes. Que voulez-vous de plus ? des vers ? Des vers qui ne soient pas des versse ? Il peut vous en faire… en français… Vous me jetez à la traverse Qu’il est ?… Hâbleur ?… Ah ! oui, je sais, Il se vante… d’être modeste, Ça, c’est un tort… il ferait mieux De se vanter de tout le reste, Mais nul n’est parfait sous les cieux. Ainsi, vous voyez bien, Madame, Que si j’étais, comment ? encor ? Moi, Marseillais ! mais sur mon âme. Si je l’étais… j’aurais de l’or, Je n’irais jamais qu’en voiture, Avec un train à tout casser, Tout serait en déconfiture Partout où l’on me voit passer. Je leur montrerais ce qu’on gagne À nous Han-Mer-Dé… Troun-dé-l’ér ! Puisque je suis de la campagne Où l’on respire le bon air, Donc, je ne suis pas de Marseille. C’est vrai, que je suis né si près, Que j’en ai l’accent dans l’oreille… Oui, na, j’en suis… et puis après ? Retour au sommaire
IGNORANT Je suis bien ignorant, Madame : Je ne sais si j’ai quatre mains, Si je n’ai qu’un corps ou qu’une âme, Ou quatre pieds sur les chemins. Je ne sais pas si j’ai deux queues, Et deux têtes, il se pourrait ; Mais je ne ferais pas trois lieues Pour prendre au vol ce beau secret. Je ne sais si j’ai quatre joues, Sous quatre-z-yeux ou sous deux nez, Comme ceux avec qui tu joues, Sans gestes trop désordonnés. Je ne sais pas si j’ai six… couilles Ou six ou sept, entendons-nous, Ké-ke-ça peut vous fiche… arsouilles, Je ne couche pas avec vous. Toi, dont le lit doré sait faire Magnifiquement son devoir, Peut-être, tu n’as qu’un ovaire… Je ne tiens pas à le savoir. J’ignore encor… si… dans les fesses, S’effeuille la rose des vents, Car celles sur qui tu t’affaisses… Je consulterai les savants. Je ne sais rien de rien des choses, J’aime à bâiller, même au grand jour, Mieux que l’huître et plus que les roses Qui n’en font pas moins bien l’amour. Je ne sais rien… qu’un peu… l’histoire De la France… el de ses succès, Or, ce n’est pas très méritoire, Je suis républicain français. Je crois savoir qu’elle s’ébauche Avec les Gaulois, et les Francs, Ces Germains de la couille gauche, Qui ne me sont indifférents. Qu’elle se précise au bruit… juste, Que fit en s’ouvrant sans façons Le soldat, dont Clovis, auguste, Fendit… le vase de Soissons. Qu’elle s’étend, sous sa courtine Que les Lys brodent à l’envi, Jusqu’au règne de Valentine, Sous le nez de Monsieur Grévy. Retour au sommaire
MARSEILLE C’est à Rouen, votre Rouen, Madame, Qu’on brûla… (je fais un impair) Mais Marseille ! c’est une femme Qui se lève, au bord de la mer ! Le Havre a votre amour, et d’une ; Son port, et de deux ; qu’il soit fier ! Mais Marseille ! c’est une brune Qui sourit, au bord de la mer ! Comme le fauve qu’il rappelle, Lyon porte beau, par un temps clair ; Mais Marseille ! est une « bien belle » Qu’on salue, an bord de la mer ; Les vignes où vole la grive Près de Dijon n’ont pas le ver ; Mais Marseille ! est une « bien vive » Qui chantonne, au bord de la mer ; Bordeaux, avec sa gloire éparse Sur vingt océans, a grand air ! Mais Marseille ! c’est une garce Qui vous grise, au bord de la mer ; Le beffroi d’Arras se redresse Comme la hune au vent d’hiver ; Mais Marseille ! est une bougresse, Qui tempête, au bord de la mer ; Laval est un duc, ma Mignonne, Dont le poiré n’est pas amer ; Mais Marseille ! est une « bien bonne » Qui se calme, au bord de la mer ; Toulouse est un ténor qui traîne Où frise peut-être un peu l’r… Mais Marseille ! est une sirène Qui chuchotte, au bord de la mer ; Clermont a ses volcans où rôde Le souvenir d’un feu d’enfer ; Mais Marseille ! est une « bien chaude » Qui vous baise, au bord de la mer ; Grenoble a Bayard, la prouesse Faite homme et l’honneur fait de fer ; Mais Marseille est une déesse Qu’on adore, au bord de la mer ; Toulon aura l’âme sereine Quand on aura purgé son air ; Mais Marseille, elle, est une reine Qui se couche au bord de la mer ! Elle adore Paris, Madame, Paris est l’homme qu’il lui faut, Car Marseille, c’est une femme Qui n’a pas le moindre défaut. Paris, le lui rend bien, du reste, Il lui dit : Si tu t’asseyais ? Car Marseille n’a pas la peste Et n’a plus l’accent marseillais ! Retour au sommaire
LE CIDRE Je veux en vider un grand litre. C’est très chic le cidre, et d’abord C’est le tien ! je l’aime à ce titre. Il est clair, derrière sa vitre, Comme une aube des Ciels du Nord. C’était le cidre de Corneille, Ne pas confondre avec le Cid : Le premier sort de la bouteille, L’autre, le casque sur l’oreille, Doit venir de Valladolid. C’était le cidre de Guillaume, Duc des Normands pleins de valeur, Qui fit, sur leur nouveau royaume, Flotter les plumes de son heaume, Plus doux que les pommiers en fleur ! Ah ! vos pommiers criblés de pommes, Savez-vous qu’ils ne sont pas laids ! Il me semble que nous y sommes, Non loin des flots, où sont les hommes, Près du sable, où sont les mollets. Et les pommes donc ! qui n’adore Leurs jolis rouges triomphants ! Qu’elles soient deux ou plus encore ; Sans les pommes que l’on dévore, Personne ne ferait d’enfants. L’humanité serait peu flère ; Vos coeurs, Femmes, seraient glacés. Sans les pommes… qu’avait ton père, ..................................... ..................................... Ah ! bienheureuses sont les branches, Qui cachent, dans leur gai fouillis, Le cidre d’Harfleur ou d’Avranches, Que l’on boit gaiement, les dimanches, Aux cabarets de ton pays ! Et bienheureux sont ceux qui portent Ces fruits dans toutes leurs saveurs ; Que jamais, jamais ils n’avortent, Puisque aussi bien c’est d’eux que sortent Les Buveuses et les Buveurs ! Retour au sommaire
CHANSON Puisque de Sisteron à Nantes, Au cabaret, tout français chante, Puisque je suis ton échanson, Je veux, ô Française charmante, Te fredonner une chanson ; Une chanson de ma manière, Pour toi d’abord, et mes amis, En buvant gaiement dans mon verre À la santé de ton pays. Amis, buvons à la Fortune De la France, Mère commune, Entre Shakespeare et Murillo : On y voit la blonde et la brune, On y boit la bière… et non l’eau. Doux pays, le plus doux du monde, Entre Washington… et Chauvin, Tu baises la brune et la blonde, Tu fais de la bière et du vin. Ton coeur est franc, ton âme est fière ; Les soldats de la Terre entière T’attaqueront toujours en vain. Tu baises la blonde et la bière Comme on boit la brune et le vin. La brune a le con de la lune, La blonde a les poils… du mâtin… Garde bien ta bière et ta brune, Garde bien ta blonde et ton vin ! On tire la bière de l’orge, La baïonnette de la forge, Avec la vigne on fait du vin. Ta blonde a deux fleurs sur la gorge, Ta brune a deux grains de raisin. L’une accroche sa jupe aux branches, L’autre sourit sous les houblons : Garde bien leurs garces de hanches, Garde bien leurs bougres de cons. Pays vaillant comme un archange, Pays plus gai que la vendange Et que l’étoile du matin, Ta blonde est une douce orange, Mais ta brune ah !… sacré mâtin ! Ta brune a la griffe profonde ; Ta rousse a le teint du jasmin ; Garde-les bien ! Garde ta blonde Garde-la, le sabre à la main. Que tes canons n’aient pas de rouilles, Que tes fileuses de quenouilles Puissent en paix rire et dormir, Et se repose sur tes couilles Du présent et de l’avenir. C’est sur elles que tu travailles Sous les toisons d’ombre ou d’or fin : Garde-les des regards canailles, Garde-les du coup d’oeil hautain ! Pays galant, la langue est claire Comme le soleil dans ton verre, Plus que le grec et le latin ; Autant que ta blonde et ta bière Garde-la bien, comme ton vin. Pays plus beau que le Soleil, Lune, Étoile, aube, aurore et matins. Aime bien ta blonde et ta brune, Et fais-leur… beaucoup de soldats ! Retour au sommaire
LA POUDRE Et vos cheveux, alors, de sombres Deviennent gris, et de gris, blancs, Comme un peuple aux ailes sans nombres De colombes aux vols tremblants. Suis-je sur terre ou bien rêvè-je ? Quoi, c’est vous, c’est toi que je vois Sous ta chevelure de neige, Jeune de visage et de voix ; Le corps svelte et libre d’allure, Sans rien de fané ni de las, Et cependant ta chevelure Est plus blanche que les lilas. Pour qu’il meure et pour qu’il renaisse, Viens-tu verser à mon désir, Avec le vin de la jeunesse L’expérience du plaisir ? Avec ta voix pleine de verve Et la pureté de tes mains, Es-tu la déesse Minerve Sous l’acier du casque romain ? Viens-tu verser, dans ta largesse, Au coeur qui ne peut s’apaiser, Avec le vin de la sagesse, L’expérience du baiser ? Jeune Femme aux cheveux de Sage, Tels qu’un vol de blancs papillons, C’est la gloire de ton visage Qui l’entoure de ses rayons ; Si ce n’est l’Amour, c’est l’image De l’Amour, qu’en vous je veux voir, Jeune femme aux cheveux de Mage, Tels que les neiges du savoir ! Sous votre vieillesse vermeille La caresse se cache et rit, Comme une chatte qui sommeille Sur les griffes de son esprit. Dans ta vieillesse enchanteresse Je veux t’étreindre et m’embraser Dans l’alambic de ta caresse, Sous l’élixir de ton baiser. Retour au sommaire
L'ÂME Comme un exilé du vieux thème, J’ai descendu ton escalier ; Mais ce qu’a lié l’Amour même, Le temps ne peut le délier. Chaque soir quand ton corps se couche Dans ton lit qui n’est plus à moi, Tes lèvres sont loin de ma bouche ; Cependant, je dors près de Toi. Quand je sors de la vie humaine, J’ai l’air d’être en réalité Un monsieur seul qui se promène ; Pourtant je marche à ton côté. Ma vie à la tienne est tressée Comme on tresse des fils soyeux, Et je pense avec ta pensée, Et je regarde avec tes yeux. Quand je dis ou fais quelque chose, Je te consulte, tout le temps ; Car je sais, du moins, je suppose, Que tu me vois, que tu m’entends. Moi-même je vois tes yeux vastes, J’entends ta lèvre au rire fin. Et c’est parfois dans mes nuits chastes Des conversations sans fin. C’est une illusion sans doute, Tout cela n’a jamais été ; C’est cependant, Mignonne, écoute, C’est cependant la vérité. Du temps où nous étions ensemble, N’ayant rien à nous refuser, Docile à mon désir qui tremble, Ne m’as-tu pas, dans un baiser, Ne m’as-tu pas donné ton âme ? Or le baiser s’est envolé, Mais l’âme est toujours là, Madame ; Soyez certaine que je l’ai. Retour au sommaire
CAS DE DIVORCE Adam était fort amoureux. Maigre comme un clou, les yeux creux ; Son Ève était donc bien heureuse D’être sa belle Ève amoureuse, Mais,… fiez-vous donc à demain ! Un soir, en promenant sa main Sur le moins beau torse du monde, Ah !… sa surprise fut profonde ! Il manquait une côte… là. Tiens ! Tiens ! que veut dire cela ? Se dit Ève, en baissant la tête. Mais comme Ève n’était pas bête, Tout d’abord Ève ne fit rien Que s’en assurer bel et bien. « Vous, Madame, avec cette mine ? Qu’avez-vous donc qui vous chagrine ? » Lui dit Adam, le jour suivant. « Moi, rien… dit Ève… c’est… le vent. » Or, le vent dormait sous la plume, Contrairement à sa coutume. Un autre eût été dépité, Mais comme il avait la gaieté Inaltérable de son âge, Il s’en fut à son jardinage Tout comme si de rien n’était. Cependant, Ève s’em…bêtait Comme s’ennuie une Princesse, « Il faut, nom de Dieu, que ça cesse », Se dit Ève, d’un ton tranchant. « Je veux le voir, oui, sur le champ », Je dirai « Sire, il manque à l’homme Une côte, c’est sûr, en somme, En général, ça ne fait rien, Mais ce général, c’est le mien. Il faut donc la lui donner vite. Moi, j’ai mon compte, ça m’évite De vous importuner, mais lui, N’a pas le sien, c’est un ennui. Ce détail me gâte la fête. Puisque je suis toute parfaite, J’ai bien droit au mari parfait. Il ne peut que dire : en effet, » Ici la Femme devint… rose, « Et s’il dit, prenant mal la chose : « Ton Adam n’est donc plus tout nu ! » Il fallait cette côte absente Qu’elle en parût reconnaissante ! Doux Jésus ! Tout fut bien changé. Ève prit son air affligé. Et lorsqu’Adam parmi les branches, Voyait bouder ses… formes blanches, Et que ne pouvant s’en passer, Il accourait, pour l’embrasser, Tout rempli d’une envie affreuse : « Ah ! que je suis donc malheureuse ! » Disait Ève, qui s’affalait. Enfin, un jour qu’Adam parlait D’une voix trop brusque et trop haute : « Pourquoi, dis, que t’as pas ta côte ? » « Voyons ! vous vous… fichez de moi ! Tu le sais bien,… comment, c’est toi, Toi, ma côte, qui se réclame ! » — « Ça n’empêche pas » dit la Femme, À ta place, j’insisterais. » — Si je faisais de nouveaux frais Dit Adam ; j’aurais trop de honte. Nous avons chacun notre compte, Toi comme moi, tu le sais bien, Et le Prince ne nous doit rien ; Car nul en terme de boutique Ne tient mieux son arithmétique. Ce raisonnement était fort, Ève pourtant n’avait pas tort. Tu m’as, en tendant tes mains franches, Dit, « voici la fleur de mes branches, Et voilà le fruit de ma chair ! » « En effet, ma chère ! » — « Ah !… mon cher ! J’avais pris moi cette parole Au figuré… mais j’étais folle ! » — « Je t’avais prise au figuré Moi-même, » dit Adam, paré De sa dignité fraîche éclose Et qui lui prêtait quelque chose Comme un ton de maître d’hôtel, Déjà suffisamment mortel ; « L’ayant dit un peu comme on tousse. Vois, quand la vérité nous pousse, Il faut la dire, malgré soi. » « Je ne peux pas moi comme toi. » Fut tout ce que répondit Ève. La nuit s’en va, le jour se lève, Adam saisit son arrosoir, Et, « ma belle enfant, à ce soir ! » Sa belle enfant ! pauvre petite ! Elle, jadis sa… favorite, Était son enfant, à présent. Quoi ? Ce n’était pas suffisant Qu’Adam n’eût toujours pas sa côte, À présent c’était de sa faute ! Elle en avait les bras cassés ! Et ce n’était encore assez. « Mais puisque ça ne se voit pas », Dit Adam. « Ça se sent », dit Ève, Avec sa voix sifflante et brève. Adam partit à contrecoeur, Car dans le fond il avait peur De dire, en cette conjoncture, À l’Auteur de la créature : Vous avez fait un pas de clerc En ratant ma côte, c’est clair. Sa démarche impliquait un blâme. Mais il voulait plaire à sa femme. Ève attendit une heure vingt Bonnes minutes ; il revint Souriant, la mine attendrie, Et, baisant sa bouche fleurie, L’étreignant de son bras musclé: « Je ne l’ai pas, pourtant je l’ai. Je la tiens bien puisque je t’aime, Sans l’avoir, je l’ai tout de même. » Ève, sentant que ça manquait Toujours, pensa qu’il se moquait ; Mais il lui raconta l’histoire Qu’il venait d’apprendre, il faut croire, De l’origine de son corps, Qu’Ève était sa côte, et qu’alors… La chose… « Ah ! c’est donc ça…, dit-elle, Que le jour, oui, je me rappelle, Où nous nous sommes rencontrés Dans les parterres diaprés, Que lui-même il n’est pas venu ? A-t-il sa langue dans sa poche ? Sur la mèche où le coeur s’accroche, La casquette à n’en plus finir ? Est-il en train de devenir… Soutenu ?… » Que répliquerai-je ? La Femme ici devint… de neige. Sitôt qu’Adam fut de retour Ève passa ses bras autour Du cou, le plus fort de son monde, Et, renversant sa tête blonde, Reçut deux grands baisers joyeux ; Puis fermant à demi les yeux, Pâmée au rire de sa bouche, Elle l’attira vers sa couche, Où, commençant à s’incliner, L’on se mit à se lutiner. Soudain : « Ah ! qu’as-tu là ? » fit Ève. Adam parut sortir d’un rêve. « Là… mais, rien… », dit-il. « Justement, Tu n’as rien, comme c’est charmant ! Tu vois, il te manque une côte. Après tout, ce n’est pas ta faute, Tu ne dois pas te tourmenter ; Mais sur l’heure, il faut tout quitter, Aller voir le Prince, et lui dire Ce qu’humblement ton coeur désire ; Que tu veux ta côte, voilà. Or, pour lui, qu’est-ce que cela ? Moins que rien, une bagatelle. » Et prenant sa voix d’Immortelle : « Allons ! Monsieur… tout de ce pas. » Ève changea de ritournelle, Et lorsqu’Adam était… sur elle, Elle répétait d’un ton las : « Pourquoi, dis, que tu m’aimes pas ? » Sur ces entrefaites, la femme S’en vint errer, le vague à l’âme, Autour de l’arbre défendu. Le serpent s’y trouvait pendu Par la queue, il leva la tête. « Ève, comme vous voilà faite ! » Dit-il, en la voyant venir. La pauvre Ève n’y put tenir ; Elle lui raconta sa peine, Et même fit voir… une veine. Le bon Vieux en parut navré. « Tiens ! Tiens ! dit-il ; c’est pourtant vrai. Eh ! bien ! moi : j’ai votre remède ; Et je veux vous venir en aide, Car je sais où tout ça conduit. Écoute-moi, prends de ce fruit. » « Oh ! non ! » dit Ève « Et la défense ? » « Ton prince est meilleur qu’il ne pense Et ne peut vous faire mourir. Prends cette pomme et va l’offrir À ton mari, pour qu’il en mange, Et, dit, entr’autres choses, l’Ange, Parfaits alors, comme des Dieux, En lui, plus de vide odieux ! Vois quelle épine je vous ôte. Ce pauvre Adam aura sa côte. » C’était tout ce qu’Ève voulait. Le fruit était là qui parlait, Ève étendît donc sa main blanche Et le fit passer de la branche Sous sa nuque, dans son chignon. Ève trouva son compagnon Qui dormait étendu sur l’herbe, Dans une pose peu superbe, Le front obscurci par l’ennui. Ève s’assit auprès de lui, Ève s’empara de la pomme, Se tourna du côté de l’Homme Et la plaçant bien sous son nez, Loin de ses regards étonnés : « Tiens ! regarde ! la belle pêche ! » — « Pomme », dit-il d’une voix sèche. « Pêche ! Pêche ! » — « Pomme. » — « Comment ? Ce fruit d’or, d’un rose charmant, N’est pas une pomme bien ronde ? Voyons !… demande à tout le monde ? » — « Qui, tout le monde ? » Ève sourit : « J’ai dit tout le monde ? » et reprit, Lui prenant doucement la tête : « Eh ! oui, c’est une pomme, bête, Qui ne comprends pas qu’on voulait T’attraper… Ah ! fi ! que c’est laid ! Pour me punir, mon petit homme, Je vais t’en donner, de ma pomme. » Et l’éclair de son ongle luit, Qui se perd dans la peau du fruit. On était au temps des cerises, Et justement l’effort des brises, Qui soufflait dans les cerisiers, En fit tomber une à leurs pieds ! « Malheureuse ! que vas-tu faire ? » Crie Adam, rouge de colère, Qui soudain a tout deviné, Veut se saisir du fruit damné, Mais l’homme avait trouvé son maître. « Je serai seule à la commettre », Dit Ève en éloignant ses bras, Si hautaine… qu’il n’osa pas. Puis très tranquillement, sans fièvres, Ève met le fruit sur ses lèvres, Ève le mange avec ses dents. L’homme baissa ses yeux ardents Et de ses mains voila sa face. « Moi, que voulez-vous que j’y fasse ? Dit Ève ; c’est mon bon plaisir ; Je n’écoute que mon désir Et je le contente sur l’heure. Mieux que vous… qu’a-t-il donc ? il pleure ! En voulez-vous ? Non, et pourquoi ? Vous voyez, j’en mange bien, moi. D’ailleurs, songez qu’après ma faute Nous ne vivrons plus côte à côte, On va nous séparer… c’est sûr, On me l’a dit, par un grand mur. En voulez-vous ? » Lui, tout en larmes, S’enfonçait, songeant à ses charmes, Dans le royaume de Sa voix. Enfin, pour la dernière fois Prenant sa tête qu’Ève couche, « En veux-tu, dis ? Ouvre ta bouche ! » Et c’est ainsi qu’Adam mangea À peu près tout, Ève déjà N’en ayant pris qu’une bouchée ; Mais Ève eût été bien fâchée Du contraire, pour l’avenir. Il a besoin de devenir Dieu, bien plus que moi, pensait-Elle. Quand l’homme nous l’eut baillé belle, Tu sais ce qui lors arriva ; Le pauvre Adam se retrouva Plus bête qu’avant, par sa faute. Car s’il eût su plaindre sa côte, Son Ève alors n’eût point péché ; De plus, s’il se fût attaché À son Prince, du fond de l’âme, S’il n’eût point écouté sa femme, Ton coeur a déjà deviné Que le Seigneur eût pardonné, Le motif d’Ève, au fond valable, N’ayant pas eu pour détestable Suite la faute du mari. Lequel plus tard fut bien chéri Et bien dorloté par « sa chère », Mais quand, mécontent de la chère, Il disait : je suis trop bon, moi. Sans doute, disait Ève, toi, T’es-un-bon-bonhomme, sur terre Mais… tu n’as pas de caractère ! Retour au sommaire
LES LETTRES Je ne veux plus lire de lettres, Sauf les lettres que le facteur Sera chargé de me remettre, Comme après tout on est le maître De lire tel ou tel auteur. Écoutez bien, gens de la ville : Montrer, avec ou sans motif, Lettre quelconque… est bien futile. Lettre toute autre est chose… utile Rarement portée à l’actif. Que le Duc d’Aumale s’en foute, Il ne vaut pas un sous-préfet ; Et… si j’eusse été… sur ma route, Le Général… Mignonne, écoute, Je sais fort ce que j’aurais fait. Ce n’est rien moins qu’une merveille, On le peut, sans se déranger. C’est le secret de ma bouteille. Je pourrais le dire à l’oreille Du beau Général Boulanger. Vous qui devinez tout, Madame, Ne divulguez rien, s’il vous plaît, Sinon, je vous écris : infâme ! Et si vous tirez votre lame, Je vous avance… mon valet. Hé! là! ce que je viens de dire, Ma mignonne, c’était en l’air : On ne te voit jamais écrire. Moi, je chante et ne veut que rire : Il me semble que c’est très clair. Je me dis avec insistance : Je n’attacherai plus de prix, Ni la plus petite importance, Qu’à ma propre correspondance, Si je me suis bien, bien compris. Lettres laides ou Lettres belles, J’y suis doucement résigné, Je n’en lirai pas de nouvelles, Je ne lirai plus même celles De Madame de Sévigné. Et si cette admirable Brune Me trouvait vilain garnement, Elle n’a, pour que j’en lise une, Par le facteur Rayon-de-Lune Qu’à me l’adresser, simplement. Retour au sommaire
LE PEIGNE La serviette est une servante, Le savon est un serviteur, Et l’éponge est une savante ; Mais le peigne est un grand seigneur. Oui, c’est un grand seigneur, Madame, Des plus nobles par la hauteur Et par la propreté de l’âme, Oui, le peigne est un grand seigneur ! Quoi ? l’on ose dire à voix haute Sale comme un… Du fond du coeur Que l’on réponde ! à qui la faute ? Mais le peigne est un grand seigneur ! Oui, s’il n’est pas propre, le peigne, A qui la faute ? à son auteur ? N’est-ce pas plutôt à la teigne ! Car… le peigne est un grand seigneur. La faute, elle est à qui le laisse S’épanouir dans sa hideur. C’est la faute… à notre paresse. Lui, le peigne est un grand seigneur. Oui, notre main est sa vassale, Et s’il est sale, par malheur, Il se f…iche un peu d’être sale, Car le peigne est un grand seigneur. Il ne veut nettoyer la tête, Que si la main de son brosseur Lui fait les dents ; je le répète, Oui, le peigne est un grand seigneur. Oui, c’est un grand seigneur, le peigne ; Sans être rogue ou persifleur, Sa devise serait : « Ne daigne. » Car le peigne est un grand seigneur. Grand seigneur, son dédain nous cingle, Porteur d’épée, il est railleur, Or, cette épée est une épingle, Si le peigne est un grand seigneur. Cette épingle, adroite et gentille, Le rend propre comme une fleur, Aux doigts de la petite fille Dont le peigne est un grand seigneur. Donc que je dise ou que tu dises Qu’il est sale, mon beau parleur, Il laisse tomber les bêtises, Car le peigne est un grand seigneur. Pour moi, je ne veux pas le dire : Cela manquerait… de saveur, Et puis cela ferait sourire ; Non…, le peigne est un grand seigneur. Sur vos dents fines et sans crasse, Chaque matin j’ai cet honneur, Mon beau peigne, je vous embrasse, Et je suis votre serviteur. Retour au sommaire
LA ROBE Vous portez une robe grise, M’a dit Suzanne l’autre jour ; Or, vous aurai-je bien comprise ? Ça veut-il dire qu’elle est grise, Qu’elle est toute grise d’amour ? Qu’elle est grise comme la mine De mes lettres dont le contour S’éveille sous la plombagine Qui trace en gris, pour Valentine, Sur le papier mes vers d’amour ? Car cette robe si charmante, À moins que, par un gueux de tour, Ma mémoire ici ne me mente, De noeuds de couleur s’agrémente, Comme tous mes billets d’amour. Je sais que, fière et délicate, Comme une Reine pour sa cour, La femme très femme, et très… chatte, Ne peut remuer une patte Sans quelque intention d’amour. L’intention ne se dérobe, Dans son capricieux détour, Qu’aux sots, peu nombreux sur le globe : Ma poésie et votre robe Sont toutes deux grises d’amour. Retour au sommaire
LES CARTES C’était en octobre, un dimanche, Je revenais de déjeuner ; Vous jouiez au lit, toute blanche, Vos cartes dans votre main… franche, Qui commence à les retourner. Vous faisiez une réussite ; Est-ce pour voir si je t’aimais’? Est-ce la grande, ou la petite ?… Vous avez dit haut, pas très vite : « Les cartes ne mentent jamais ». Au fait, pourquoi mentiraient-elles ? Elles n’ont aucune raison, Vous me faisiez des peurs mortelles, Et… fixant sur moi vos prunelles : « Une femme dans la maison. » C’était vrai de vrai, tout de même ! Je ne dis rien et me tins coi. Mais je dus paraître… un peu blême. C’était une femme que j’aime, Je ne veux pas dire pourquoi. Nous avons à Paris, Madame, Tant de femmes dans les maisons ! Retour au sommaire
LA COUR Je connais, Madame, un bonhomme Qui serait bien mal à la Cour. Je ne sais comment il se nomme, Sa femme n’est pas laide, en somme, Non…, elle est très digne d’amour. Elle a de l’oeil et de la taille, Un petit soulier de satin. C’est une blonde, toute en paille. Mais, voyez, Madame, elle baille Dès les onze heures du matin. L’hiver, sa servante auprès d’elle, Elle garde le coin du feu, Demandant s’il vente ou s’il gèle ; Quelquefois un bout de querelle Avec son chéri, c’est fort peu. Au mois de juin, pour la distraire, Celui-ci la mène à la mer, Mais son fauteuil est solitaire ; Surtout, pas de célibataire ; Car ces messieurs vous ont un air… Les Français, coureurs d’aventures, Les Gaulois aux propos soignés, Les amis de toutes natures, Et les cousins, même en peintures, Sont soigneusement éloignés. C’est pour des voisines posées, Ou le regard des inconnus, Que ses robes se sont usées ; Pas de romans, ni de musée Où l’on voit des hommes tout nus. De loin en loin, les jours de foire, Une soirée avec du thé, Une valse en robe de moire, Ou la loge perdue et noire, D’un théâtre collet monté. Lorsque par hasard, elle cause Avec quelqu’un, c’est plus banal Que le papillon et la rose, C’est froid, c’est triste, quelque chose Comme les murs d’un tribunal. Pourtant, elle aimerait à rire, À plaire, à plaisanter un brin, Elle est française, c’est tout dire ; Si son coeur a ce qu’il désire Son âme, elle, a bien du chagrin. Près de la porte de sa dame Le Monsieur se tient de planton ; Qu’en espère-t-il sur mon âme ? A-t-il peur qu’on viole sa femme Comme une poupée en carton ? Saints du Ciel, venez à leur aide Et qu’à l’heure où l’on fait l’amour, Elle lui dise froide et raide : Vois, ami, comme je suis laide, Personne ne me fait la cour. Retour au sommaire
LE LIVRE De vous le dire je m’empresse… Oh ! la fâcheuse inversion ! D’ailleurs la seule qui paraisse Être échappée à ma paresse, Au cours de cette édition. Je m’empresse de vous le dire, Allons ! voilà qui va bien mieux ! Je ne suis pas (faut-il l’écrire ?) Un poète, je suis sans lyre. Je crois que cela saute aux yeux. Mais, vous m’avez dit, d’aventure, Un soir, « je n’aime pas les vers ». Or, nous revenions en voiture ; « Quoi ? pas même ceux de Voiture ? » Je vous regardai de travers. Je trouvai la chose hardie. Nous traversions le carrefour, De l’ancienne Comédie, « Moi, je les aime, “quoiqu’on die” Presqu’autant que faire l’amour. » La rue était silencieuse. Pas un soupir d’accordéon, Et sous vos yeux de scabieuse Là-bas se dressait, soucieuse, La façade de l’Odéon. Vous voyez, j’ai bonne mémoire. Eh ! bien ! ce mot d’après dîner, Si j’ai composé mon grimoire, C’est de sa faute, et c’est histoire, Madame, de vous taquiner. Et je vous le jette… à la tête ? Ah ! fi ! Sur les bras ?… oh ! que non ? Dans les jambes ?… Ce serait bête. Ou tu le verrais à la fête, C’est entre ton fauteuil et ton… Qu’on se le dise au Montparnasse, Pays des vers estropiés, Et des madrigaux à la glace : Si je veux qu’il soit à sa place Je le glisserais sous vos pieds. Toutefois, du fond de ton siège Reçois-le comme un compliment « À la française »… qu’on abrège Si l’on entend : « Est-ce qu’il neige ? » Ou si l’on vous dit : « C’est charmant. » Retour au sommaire
CRU C’est vrai, je suis épileptique, Je peux tomber trois fois par jour D’une fenêtre, d’un portique, Et d’une cloche de l’Amour. Mais… quel est cet air de reproche ? Ça ne fait que trois ? j’ai péché Et d’un joli quartier de roche, Où j’étais doucement niché. Je tombe, tombe, tombe, tombe, Ça fait bien quatre cette fois, Si j’étais un mort dans sa tombe, J’en tomberais… sur tous les toits. C’est du moins ce que j’entends dire, Et qu’un petit bruit, dans un coin, À jadis tenté d’introduire En ton délicieux Bourgoin. La chose, hélas ! n’est pas nouvelle, Et tous, des facteurs aux abbés, Ont des potins dans leur cervelle ; Les bras ne m’en sont pas tombés. Ils sont là, non loin de ma bouche, Je vous le dis sans embarras ; Je souffre un peu si l’on y touche, Surtout avec des doigts trop gras. Ça n’a pas troublé ma pensée. Retour au sommaire
LES BAISERS Sonnez, sonnez haut sur la joue, Baisers de la franche amitié, Comme un fils de neuf ans qui joue, Petit tapageur sans pitié. Baiser du respect qui s’imprime À la porte du coeur humain, Comme avec l’aile d’une rime, Effleurez à peine la main ; Baiser d’affection armée, De la mère au coeur noble et fier Sur le front de la tête aimée, Vibrez mieux que le bruit du fer. Baiser d’affection aînée, Ou de mère, le jour des prix, Sur chaque tête couronnée Laissez-vous tomber, sans mépris. Baisers d’affections voisines, Voltigez du rire joyeux Des soeurs ou des jeunes cousines Sur le nez, la bouche ou les yeux ; Baiser plus doux que des paroles, Baiser des communes douleurs, Ferme en soupirant les corolles Des yeux d’où s’échappent les pleurs : Baiser de la passion folle, Baise la trace de ses pas, Réellement, sans hyperbole, Pour montrer que tu ne mens pas. Baise un bas ourlet de sa robe, L’éventail quitté par ses doigts, Et si tout objet se dérobe, Feins dans l’air de baiser sa voix ; Et si l’on garde le silence, Tu dois t’en aller, c’est plus sûr ; Mais avant ton aile s’élance Et tu t’appliques sur son tour. Reviens plus joyeux que la veille, Mouille son ongle musical, Les bords riants de son oreille. Que le monde te soit égal ! Baiser du désir qui veut mordre, Pose-toi derrière le cou, Dans la nuque où l’on voit se tordre Une mèche qui te rend fou. Sur sa bouche et sur sa promesse, Profond et pur comme le jour, Plus long qu’un prêtre à la grand’messe, Oubliez-vous, Baiser d’amour. Retour au sommaire
LE BAISER N’êtes-vous pas toute petite Dans votre vaste appartement, Où comme un oiseau qui palpite Voltige votre pied normand ? N’est-elle pas toute mignonne, Blanche dans l’ombre où tu souris, Votre taille qui s’abandonne, Parisienne de Paris ? N’est-il pas à Vous, pleine d’âme, Franc comme on doit l’être, à l’excès, Votre coeur d’adorable femme, Nu, comme votre corps français ? Ne sont-ils pas à Vous si fière, Les neiges sous la nuit qui dort Dans leur silence et leur lumière, Vos magnifiques seins du nord ? N’est-il pas doux, à Vous sans haine, Frémissante aux bruits de l’airain, Votre ventre d’Européenne, Oui votre ventre européen ; N’est-elle pas semblable au Monde, Pareille au globe entouré d’air, Ta croupe terrestre aussi ronde Que la montagne et que la mer ? N’est-il pas infini le râle De bonheur pur comme le sel, Dans ta matrice interastrale Sous ton baiser universel. Et par la foi qui me fait vivre Dans ton parfum et dans ton jour, N’entre-t-elle pas mon âme ivre En plein, au plein de ton amour ? Retour au sommaire
LE BAISER Comme une ville qui s’allume Et que le vent vient d’embraser, Tout mon coeur brûle et se consume, J’ai soif, oh ! j’ai soif d’un baiser. Baiser de la bouche et des lèvres Où notre amour vient se poser, Plein de délices et de fièvres, Ah ! j’ai soif, j’ai soif d’un baiser ! Baiser multiplié que l’homme Ne pourra jamais épuiser, Ô toi, que tout mon être nomme, J’ai soif, oui, j’ai soif d’un baiser. Fruit doux où la lèvre s’amuse, Beau fruit qui rit de s’écraser, Qu’il se donne ou qu’il se refuse, Je veux vivre pour ce baiser. Baiser d’amour qui règne et sonne Au coeur battant à se briser, Qu’il se refuse ou qu’il se donne, Je veux mourir de ce baiser. Retour au sommaire
LE BAISER « Tout fait l’amour. » Et moi, j’ajoute, Lorsque tu dis : « Tout fait l’amour »: Même le pas avec la route, La baguette avec le tambour. Même le doigt avec la bague, Même la rime et la raison, Même le vent avec la vague, Le regard avec l’horizon. Même le rire avec la bouche, Même l’osier et le couteau, Même le corps avec la couche, Et l’enclume sous le marteau. Même le fil avec la toile Même la terre avec le ver, Le bâtiment avec l’étoile, Et le soleil avec la mer. Comme la fleur et comme l’arbre, Même la cédille et le ç, Même l’épitaphe et le marbre, La mémoire avec le passé. La molécule avec l’atome, La chaleur et le mouvement, L’un des deux avec l’autre tome, Fût-il détruit complètement. Un anneau même avec sa chaîne, Quand il en serait détaché, Tout enfin, excepté la Haine, Et le coeur qu’Elle a débauché. Oui, tout fait l’amour sous les ailes De l’Amour, comme en son Palais, Même les tours des citadelles Avec la grêle des boulets. Même les cordes de la harpe Avec la phalange du doigt, Même le bras avec l’écharpe, Et la colonne avec le toit. Le coup d’ongle ou le coup de griffe, Tout, enfin tout dans l’univers, Excepté la joue et la gifle, Car… dans ce cas l’est à l’envers. Retour au sommaire
L'AGONISANT Ce doit être bon de mourir, D’expirer, oui, de rendre l’âme, De voir enfin les cieux s’ouvrir ; Oui, bon de rejeter sa flamme Hors d’un corps las qui va pourrir ; Oui, ce doit être bon, Madame, Ce doit être bon de mourir ! Bon, comme de faire l’amour, L’amour avec vous, ma Mignonne, Oui, la nuit, au lever du jour, Avec ton âme qui rayonne, Ton corps royal comme une cour ; Ce doit être bon, ma Mignonne, Oui, comme de faire l’amour ; Bon, comme alors que bat mon coeur, Pareil au tambour qui défile, Un tambour qui revient vainqueur, D’arracher le voile inutile Que retenait ton doigt moqueur, De t’emporter comme une ville Sous le feu roulant de mon coeur ; De faire s’étendre ton corps, Dont le soupirail s’entrebâille. Dans de délicieux efforts, Ainsi qu’une rose défaille Et va se fondre en parfums forts, Et doux, comme un beau feu de paille ; De faire s’étendre ton corps ; De faire ton âme jouir, Ton âme aussi belle à connaître, Que tout ton corps à découvrir ; De regarder par la fenêtre De tes yeux ton amour fleurir, Fleurir dans le fond de ton être De faire ton âme jouir ; D’être à deux une seule fleur, Fleur hermaphrodite, homme et femme, De sentir le pistil en pleur, Sous l’étamine toute en flamme, Oui d’être à deux comme une fleur, Une grande fleur qui se pâme, Qui se pâme dans la chaleur. Oui, bon, comme de voir tes yeux Humides des pleurs de l’ivresse, Quand le double jeu sérieux Des langues que la bouche presse, Fait se révulser jusqu’aux cieux, Dans l’appétit de la caresse, Les deux prunelles de tes yeux ; De jouir des mots que ta voix Me lance, comme des flammèches, Qui, me brûlant comme tes doigts, M’entrent au coeur comme des flèches, Tandis que tu mêles ta voix Dans mon oreille que tu lèches, À ton souffle chaud que je bois ; Comme de mordre tes cheveux, Ta toison brune qui ruisselle, Où s’étalent tes flancs nerveux, Et d’empoigner les poils de celle La plus secrète que je veux, Avec les poils de ton aisselle, Mordiller comme tes cheveux ; D’étreindre délicatement Tes flancs nus comme pour des luttes, D’entendre ton gémissement Rieur comme ce chant des flûtes, Auquel un léger grincement Des dents se mêle par minutes, D’étreindre délicatement, De presser ta croupe en fureur Sous le désir qui la cravache Comme une jument d’empereur, Tes seins où ma tête se cache Dans la délicieuse horreur Des cris que je… que je t’arrache Du fond de ta gorge en fureur ; Ce doit être bon de mourir, Puisque faire ce que l’on nomme L’amour, impérieux plaisir De la femme mêlée à l’homme, C’est doux à l’instant de jouir, C’est bon, dis-tu, c’est bon… oui… comme, Comme si l’on allait mourir ? Retour au sommaire
AMOUR Je ne crains pas les coups du sort, Je ne crains rien, ni les supplices, Ni la dent du serpent qui mord, Ni le poison dans les calices, Ni les voleurs qui fuient le jour, Ni les sbires ni leurs complices, Si je suis avec mon Amour. Je me ris du bras le plus fort, Je me moque bien des malices De la haine en fleur qui se tord, Plus caressante que les lices ; Je pourrais faire mes délices De la guerre au bruit du tambour, De l’épée aux froids artifices, Si je suis avec mon Amour. Haine qui guette et chat qui dort N’ont point pour moi de maléfices ; Je regarde en face la mort, Les malheurs, les maux, les sévices ; Je braverais, étant sans vices, Les rois, au milieu de leur cour, Les chefs, au front de leurs milices, Si je suis avec mon Amour. Envoi Blanche Amie aux noirs cheveux lisses, Nul Dieu n’est assez puissant pour Me dire : « Il faut que tu pâlisses », Si je suis avec mon Amour. Retour au sommaire
LE BAISER Le Baiser de ton rêve est celui de l’Amour! Le jour, le jour se lève, Clairons, voici le jour! Le Baiser de mon rêve est celui de l’Amour! Enfin, le jour se lève ! Clairons, voici le jour ! La caresse royale est celle de l’Amour. Battez la générale, Battez, battez, tambour! Car l’Amour est horrible au gouffre de son jour! Pour le tir à la cible Battez, battez, tambour. Sa caresse est féline comme le point du jour: Pour gravir la colline Battez, battez, tambour! Sa caresse est câline Comme le flot du jour: Pour gravir la colline, Battez, battez, tambour. Sa caresse est énorme Comme l’éclat du jour: Pour les rangs que l’on forme, Battez, battez, tambour! Sa caresse vous touche Comme l’onde et le feu; Pour tirer la cartouche, Battez, battez un peu. Son Baiser vous enlace Comme l’onde et le feu: Pour charger la culasse, Battez, battez un peu. Sa Caresse se joue Comme l’onde et le feu: Tambour, pour mettre en joue, Battez, battez un peu. Sa caresse est terrible Comme l’onde et le feu: Pour le coeur trop sensible Battez, battez un peu. Sa caresse est horrible, Comme l’onde et le feu: Pour ajuster la cible, Restez, battez un peu. Cette Caresse efface Tout, sacré nom de Dieu! Pour viser bien en face, Battez, battez un peu. Son approche vous glace Comme ses feux passés: Pour viser bien en face Cessez. Car l’Amour est plus belle Que son plus bel amour: Battez pour la gamelle, Battez, battez tambour, Toute horriblement belle au milieu de sa cour: Sonnez la boute-selle, Trompettes de l’Amour! L’arme la plus habile est celle de l’Amour: Pour ma belle, à la ville, Battez, battez tambour! Car elle est moins cruelle Que la clarté du jour: Sonnez la boute-selle, Trompettes de l’Amour! L’amour est plus docile Que son plus tendre amour: Pour ma belle, à la ville, Battez, battez tambour. Elle est plus difficile A plier que le jour: Pour la mauvaise ville, Battez, battez tambour. Nul n’est plus difficile A payer de retour: Pour la guerre civile, Battez, battez tambour. Le Baiser le plus large est celui de l’Amour: Pour l’amour et la charge, Battez, battez tambour. Le Baiser le plus tendre est celui de l’Amour, Battez pour vous défendre, Battez, battez tambour. Le Baiser le plus chaste est celui de l’Amour: Amis, la terre est vaste, En avant, le tambour. Le Baiser le plus grave est celui de l’Amour: Battez, pour l’homme brave, Battez, battez tambour. Le Baiser qui se fâche est celui de l’Amour: Battez pour l’homme lâche, Battez, battez tambour. Le Baiser le plus mâle est celui de l’Amour: Pour le visage pâle Battez, battez tambour. La Caresse en colère est celle de l’Amour: Car l’Amour, c’est la guerre, Battez, battez tambour. Le Baiser qu’on redoute est celui de l’Amour: Pour écarter le doute, Battez, battez tambour. L’art de jouir ensemble est celui de l’Amour: Or, mourir lui ressemble : Battez, battez tambour. L’art de mourir ensemble est celui de l’Amour: Battez fort pour qui tremble, Battez, battez tambour. Le Baiser le plus calme est celui de l’Amour: Car la paix, c’est sa palme, Battez, battez tambour. La souffrance, la pire, est d’être sans l’Amour: Battez, pour qu’elle expire, Battez, battez tambour. Le Baiser qui délivre est celui de l’Amour: Battez pour qui veut vivre, Battez, battez tambour. La Caresse éternelle est celle de l’Amour: Battez, la mort est belle, Battez, battez tambour. La guerre est la plus large Des portes de l’Amour : Pour l’assaut et la charge, Battez, battez tambour. La porte la plus sainte est celle de la mort: Pour étouffer la plainte Battez, battez plus fort. L’atteinte la moins grave est celle de la mort: L’amour est au plus brave, La Victoire… au plus fort ! Retour au sommaire
DERNIER MADRIGAL Quand je mourrai, ce soir peut-être, Je n’ai pas de jour préféré, Si je voulais, je suis le maître, Mais… ce serait mal me connaître, N’importe, enfin, quand je mourrai. Mes chers amis, qu’on me promette De laisser le bois… au lapin, Et, s’il vous plaît, qu’on ne me mette Pas, comme une simple allumette, Dans une boîte de sapin ; Ni, comme un hareng, dans sa tonne ; Ne me couchez pas tout du long, Pour le coup de fusil qui tonne, Dans la bière qu’on capitonne Sous sa couverture de plomb. Car, je ne veux rien, je vous jure ; Pas de cercueil ; quant au tombeau, J’y ferais mauvaise figure, Je suis peu fait pour la sculpture, Je le refuse, fût-il beau. Mon voeu jusque-là ne se hausse ; Ça me laisserait des remords, Je vous dis : ma voix n’est pas fausse, Je ne veux pas même la fosse, Où sont les lions et les morts. Je ne suis ni puissant ni riche, Je ne suis rien, que le toutou Que le toutou de ma Niniche ; Je ne suis que le vieux caniche De tous les gens de n’importe où. Je ne veux pas que l’on m’enferre Ni qu’on m’enmarbre, non, je veux Tout simplement que l’on m’enterre, En faisant un trou… dans ma Mère, C’est le plus ardent de mes voeux. Moi, l’enterrement qui m’enlève, C’est un enterrement d’un sou, Je trouve ça chic ! oui, mon rêve, C’est de pourrir, comme une fève, Et maintenant, je vais dire où. Eh ! pardieu ! c’est au cimetière Près d’un ruisseau (prononcez l’Ar), Du beau village de Pourrière De qui j’implore une prière, Oui, c’est bien à Pourrières, Var. Croisez-moi les mains sous la tête, Qu’on laisse mon oeil gauche ouvert ; Alors ma paix sera complète, Vraiment je me fais une fête D’être enfoui comme un pois vert. Creusez-moi mon trou dans la terre, Sous la bière, au fond du caveau, Où tout à côté de son père, Dort déjà ma petite mère, Madame Augustine Nouveau. Puis… comblez-moi de terre… fine, Sur moi, replacez le cercueil ; Que comme avant dorme Augustine ! Nous dormirons bien, j’imagine, Fût-ce en ne dormant… que d’un oeil. Et… retournez-la sur le ventre, Car, il ne faut oublier rien, Pour qu’en son regard le mien entre, Nous serons deux tigres dans l’antre Mais deux tigres qui s’aiment bien. Paix au caveau ! Murez la porte ! Je ressuscite, au dernier jour. Entre mes bras je prends la Morte, Je m’élève d’une aile forte, Nous montons au ciel dans l’Amour. Un point… important… qui m’importe, Pour vous ça doit vous être égal, Je ne veux pas que l’on m’emporte Dans des habits d’aucune sorte, Fût-ce un habit de carnaval. Pas de suaire en toile bise… Tiens ! c’est presque un vers de Gautier ; Pas de linceul, pas de chemise, Puisqu’il faut que je vous le dise, Nu, tout nu, mais nu, tout entier. Comme sans fourreau la rapière, Comme sans gant du tout la main, Nu comme un ver sous ma paupière, Et qu’on ne grave sur leur pierre, Qu’un nom, un mot, un seul, Germain. Fou de corps, fou d’esprit, fou d’âme, De coeur, si l’on veut de cerveau, J’ai fait mon testament, Madame ; Qu’il reste entre vos mains de femme, Dûment signé: Germain Nouveau. Octobre 1885 — Avril 1887 Retour au sommaire