Tristan L'Hermite

Oeuvres diverses

MISÉRE DE L'HOMME DU MONDE SONNET Venir à la clarté sans force et sans adresse, Et n'ayant fait longtemps que dormir et manger, Souffrir mille rigueurs d'un secours étranger Pour quitter l'ignorance en quittant la faiblesse: Après, servir longtemps une ingrate Maîtresse, Qu'on ne peut acquérir, qu'on ne peut obliger; Ou qui d'un naturel inconstant et léger, Donne fort peu de joie et beaucoup de tristesse. Cabaler dans la Cour ; puis devenu grison, Se retirant du bruit, attendre en sa maison Ce qu'ont nos derniers ans de maux inévitables. C'est l'heureux sort de l'homme. O misérable sort! Tous ces attachements sont-ils considérables, Pour aimer tant la vie, et craindre tant la mort? Retour au sommaire LA BELLE ESCLAVE MORE SONNET Beau Monstre de Nature, il est vrai, ton visage Est noir au dernier point, mais beau parfaitement: Et l'Ébène poli qui te sert d'ornement Sur le plus blanc ivoire emporte l'avantage. O merveille divine, inconnue à notre âge! Qu'un objet ténébreux luise si clairement; Et qu'un charbon éteint, brûle plus vivement Que ceux qui de la flamme entretiennent l'usage! Entre ces noires mains je mets ma liberté; Moi qui fus invincible à toute autre Beauté, Une More m'embrase, une Esclave me dompte. Mais cache-toi Soleil, toi qui viens de ces lieux D'où cet Astre est venu, qui porte pour ta honte La nuit sur son visage, et le jour dans ses yeux. Retour au sommaire INQUIÉTUDES APPAISÉES SONNET Meurs, timide penser, ennemi de ma joie, Qui portes dans mon sein la tristesse et la mort: Mes jours furent filés d'une si belle soie Que je n'ai point à craindre aucun funeste sort. Déloges de mon coeur, ce n'est pas une proie Où tu doives porter ton insolent effort: Amour en deux beaux yeux d'un regard me foudroie Si je crois de mes sens le perfide rapport. Ce n'est pas que je pense avoir tout le mérite Qui pourrait retenir l'esprit de Roselite: J'aurais trop d'insolence et trop de vanité. Mais c'est sur sa vertu que mon espoir se fonde: Car je sais que la foi d'une Divinité Dépasse en fermeté les fondements du monde. Retour au sommaire LE PROMENOIR DES DEUX AMANTS ODE Auprès de cette Grotte sombre Où l'on respire un air si doux, L'onde lutte avec les cailloux, Et la lumière avecque l'ombre. Ces flots lassés de l'exercice Qu'ils ont fait dessus ce gravier, Se reposent dans ce Vivier Où mourut autrefois Narcisse. C'est un des miroirs où le Faune Vient voir si son teint cramoisi Depuis que l'Amour l'a saisi, Ne serait point devenu jaune. L'ombre de cette fleur vermeille, Et celle de ces joncs pendants Paraissent être là dedans Les songes de l'eau qui sommeille. Les plus aimables influences Qui rajeunissent l'univers Ont relevé ces tapis verts De fleurs de toutes les nuances. Dans ce Bois, ni dans ces montagnes Jamais Chasseur ne vint encor: Si quelqu'un y sonne du Cor, C'est Diane avec ses compagnes. Ce vieux chêne a des marques saintes; Sans doute qui le couperait, Le sang chaud en découlerait Et l'arbre pousserait des plaintes. Ce Rossignol mélancolique Du souvenir de son malheur, Tâche de charmer sa douleur Mettant son Histoire en musique. Il reprend sa note première Pour chanter d'un art sans pareil Sous ce rameau que le Soleil A doré d'un trait de lumière. Sur ce frêne deux Tourterelles S'entretiennent de leurs tourments, Et font les doux appointements De leurs amoureuses querelles. Un jour Vénus avec Anchise Parmi ses forts s'allait perdant Et deux Amours en l'attendant, Disputaient pour une Cerise. Dans toutes ces routes divines Les Nymphes dansent aux chansons, Et donnent la grâce aux buissons De porter des fleurs sans épines. Jamais les vents ni le Tonnerre N'ont troublé la paix de ces lieux; Et la complaisance des Cieux Y sourit toujours à la Terre. Crois mon conseil, chère Climène, Pour laisser arriver le soir, Je te prie, allons nous asseoir Sur le bord de cette fontaine. N'ouïs-tu pas soupirer Zéphire De merveille et d'amour atteint, Voyant des roses sur ton teint Qui ne sont pas de son Empire ? Sa bouche d'odeurs toute pleine A soufflé sur notre chemin, Mêlant un esprit de jasmin A l'Ambre de ta douce haleine. Penche la tête sur cette Onde Dont le cristal paraît si noir; Je t'y veux faire apercevoir L'objet le plus charmant du monde. Tu ne dois pas être étonnée Si vivant sous tes douces lois, J'appelle ces beaux yeux mes Rois, Mes Astres et ma Destinée. Bien que ta froideur soit extrême, Si dessous l'habit d'un garçon Tu te voyais de la façon, Tu mourrais d'amour pour toi-même. Vois mille Amours qui se vont prendre Dans les filets de tes cheveux; Et d'autres qui cachent leurs feux Dessous une si belle cendre. Cette troupe jeune et folâtre Si tu pensais la dépiter, S'irait soudain précipiter Du haut de ces deux monts d'albâtre. Je tremble en voyant ton visage Flotter avecque mes désirs, Tant j'ai de peur que mes soupirs Ne lui fassent faire naufrage. De crainte de cette aventure, Ne commets pas si librement A cet infidèle Élément Tous les trésors de la Nature. Veux-tu par un doux privilège Me mettre au-dessus des humains? Fais-moi boire au creux de tes mains Si l'eau n'en dissout point la neige. Ah! je n'en puis plus, je me pâme, Mon âme est prête à s'envoler; Tu viens de me faire avaler La moitié moins d'eau que de flamme. Ta bouche d'un baiser humide Pourrait amortir ce grand feu: De crainte de pécher un peu N'achève pas un homicide. J'aurais plus de bonne fortune Caressé d'un jeune Soleil Que celui qui dans le sommeil Reçut des faveurs de la Lune. Climène, ce baiser m'enivre, Cet autre me rend tout transi. Si je ne meurs de celui-ci, Je ne suis pas digne de vivre. Retour au sommaire LA NÉGLIGENCE AVANTAGEUSE SONNET Je surpris l'autre jour la Nymphe que j'adore Ayant sur une jupe un peignoir seulement; En la voyant ainsi, l'on eût dit proprement Qu'il sortait de son lit une nouvelle Aurore. Ses yeux que le sommeil abandonnait encore, Ses cheveux autour d'elle errants confusément Ne lièrent mon coeur que plus étroitement, Ne firent qu'augmenter le feu qui me dévore. Amour, si mon Soleil brûle dès le matin, Je ne puis espérer en mon cruel destin De voir diminuer l'ardeur qui me tourmente. Dieux! quelle est la Beauté qui cause ma langueur? Plus elle est négligée et plus elle est charmante, Plus son poil est épars, plus il presse mon coeur. Retour au sommaire LA BELLE EN DEUIL SONNET Que vous avez d'appas, belle Nuit animée! Que vous nous apportez de merveille et d'amour. Il faut bien confesser que vous êtes formée Pour donner de l'ennui et de la honte au jour La flamme éclate moins à travers la fumée Que ne font vos beaux yeux sous un si sombre atours, Et de tous les mortels, en ce sacré séjour, Comme un céleste objet vous êtes réclamée. Mais ce n'est point ainsi que ces Divinités Qui n'ont plus ni de voeux, ni de solennités Et dont l'Autel glacé ne reçoit point de presse. Car vous voyant si belle, on pense à votre abord Que par quelque gageure où Venus s'intéresse, L'Amour s'est déguisé sous l'habit de la Mort. Retour au sommaire LES LOUANGES DU VERT STANCES Je veux élever jusqu'aux cieux Un objet qui plaît aux beaux yeux Que les miens trouvent adorables: Et montrer avecque raison Qu'entre les couleurs agréables, Le vert est sans comparaison. Lorsque le Monde fut produit, La première fois que la nuit Quitta sa place à la lumière; Entre mille rares beautés, Le vert fut la couleur première Dont les yeux furent enchantés. Le vert est l'âme des désirs Et l'Avant-coureur des plaisirs Que le doux Printemps nous apporte: Lors que l'univers est en deuil, Lors que la terre paraît morte, Le vert la tire du cercueil. C'est le symbole de l'espoir, Dont la puissance nous fait voir Le beau temps au fort de l'orage: Et par qui nous sommes flattés Quand nous portons notre courage A vaincre des difficultés. Amour y trouve tant d'attraits Qu'il en émaille tous les traits Dont il blesse les belles Âmes: Et croit que sans cette couleur La violence de ses flammes N'aurait ni plaisir, ni douleur. La belle Iris se faisant voir Du côté qu'il vient à pleuvoir Durant les saisons les plus chaudes, Doit son plus aimable ornement Au vert éclat des Émeraudes Qui brillent en son vêtement. Le vert par ses rares vertus Relève les coeurs abattus Et réjouit les yeux malades: Oubliant mille appas divers, La plus charmante des Naïades Se vante d'avoir les yeux verts. La Rose, la Reine des fleurs, Sur qui l'Aurore épand des pleurs De jalousie et de colère, En naissant sur son arbrisseau Aurait pas la grâce de plaire Si le vert n'était son berceau. Au jugement des bons esprits Le vert emportera le pris Sur les couleurs les plus nouvelles. Ce qu'est la Rose entre les fleurs, Ce qu'est Madame entre les Belles, Le vert l'est entre les couleurs. Retour au sommaire LA PALINODIE Je croyais que vous eussiez Mille vertus héroïques, Je croyais que vous fussiez De ces esprits angéliques, A la fin l'émotion De la moindre passion Montre le fonds de votre âme Ou je vois distinctement Que vous n'êtes qu'une femme, Mais femme, parfaitement. Retour au sommaire LE RAVISSEMENT D'EUROPE SONNET Europe s'appuyant d'une main sur la croupe Et se tenant de l'autre aux cornes du Taureau, Regardait le rivage et réclamait sa troupe, Qui s'affligeait de voir cet accident nouveau. Tandis, l'amoureux Dieu qui brûlait dedans l'eau, Fend son jaspe liquide et de ses pieds le coupe Aussi légèrement que peut faire un vaisseau Qui le vent favorable a droitement en poupe. Mais Neptune ennuyeux de ce ravissement, Disait par moquerie à ce lascif Amant Dont l'impudique ardeur n'a jamais eu de bornes: Inconstant, qu'un sujet ne saurait arrêter, Puisque malgré Junon tu veux avoir des cornes, Que ne s'en résout-elle à t'en faire porter? Retour au sommaire JALOUSIE SONNET Telle était Diane, alors qu'imprudemment L'infortuné Chasseur la voyait toute nue; Telle dedans un Bain Clorinde s'est tenue, N'ayant le corps vêtu que d'un moite Élément. Quelque Dieu dans ces eaux caché secrètement A vu tous les appas dont la Belle est pourvue: Mais s'il n'en avait eu seulement que la vue, Je serais moins jaloux de son contentement. Le traître, l'insolent, n'étant qu'une eau versée, L'a baisée en tous lieux, l'a toujours embrassée; J'enrage de colère à m'en ressouvenir. Cependant cet Objet dont je suis Idolâtre Après tous ces excès n'a fait pour le punir Que donner à son Onde une couleur d'albâtre. Retour au sommaire LES MEDECINS TÉMÉRAIRES SONNET Voyant dessous un Ciel ma Clorinde en langueur, Mille Amours désolés pleurent de son martyre, S'entredisant tout bas, que la même rigueur Qui change ses beautés, détruira leur Empire. Approchez, Médecins, et veuillez un peu dire Si cette émotion doit tirer en longueur: Si vous êtes savants vous le pourrez bien lire Selon le battement et du pouls et du Coeur. Mais quoi? vous abusez de votre privilège; C'est trop vous arrêter dessus ces monts de neige, De qui le feu secret brûle tous les humains. Il vous est bien permis d'approcher de sa couche, Mais non pas de tenir plus d'un instant vos mains En des lieux ou des Rois voudraient mettre la bouche. Retour au sommaire LA GOUVERNANTE IMPORTUNE STANCES Vieux Singe au visage froncé De qui tous les Pages se rient, Et dont le seul nom prononcé Fait taire les enfants qui crient. Vieux simulacre de la Mort, Qui nous importunes si fort Par le chagrin de ta vieillesse; A parler sans déguisement, Le temps avec trop de paresse Te traîne vers le monument. Il n'est point de chênes plus vieux, Ni de Corneilles plus antiques; Tu peux avoir vu de tes yeux Tout ce qu'on lit dans nos Chroniques: Tes membres saisis d'un frisson Tremblent de la même façon Que font les feuilles en Automne: Tu ne fais plus rien que cracher, Et toute la terre s'étonne De te voir encore marcher. Mais on ne vit plus si longtemps: Ton corps devenu pourriture, A payé depuis cinquante ans Ce qu'il devait à la Nature; Qui t'a fait sortir du Tombeau? Caron avait en son bateau Mise au-delà du fleuve sombre: Et rompant ton dernier sommeil Lors que tu n'es plus rien qu'une ombre Tu viens éclairer mon Soleil. Rentre dans ton dernier repos, Squelette couvert de poussière, Que par de magiques propos On a fait sortir de la bière. Ou si pour faire des Sabbats Tu dois demeurer ici bas, Par un ordre des Destinées: Va te retirer dans les trous De ces maisons abandonnées, Où ne hantent que les hiboux. Pourquoi viens-tu dans cette Cour, Pour y choquer la complaisance? Toujours les Grâces et l'Amour Y languissent en ta présence: Les ris, les jeux, et les plaisirs Que le sujet de mes désirs Fait par tout éclore à sa vue, Fuyant tes importunités Prennent l'essor à ta venue Ainsi qu'oiseaux épouvantés. C'est toi qui murmure toujours Quand je parle avec Angélique, Accusant d'innocents discours De quelque mauvaise pratique. C'est toi qui d'un coeur obstiné Fais la ronde autour de Daphné, Rendant son accès difficile, Et qui ne saurais endurer Que Mirtil ait pour Amarille La liberté de soupirer. Devant toi l'on ne peut parler Avec prétexte légitime: Dire bon jour c'est cajoler, Et tourner l'oeil c'est faire un crime. Ton humeur pleine de soupçons Fait de ridicules leçons A des coeurs exempts de malice, Et tes défenses bien souvent Leur enseignent des artifices Qu'ils ignoraient auparavant. La Vertu froide et sans couleur En ternit sa grâce immortelle, Et soupire avecque douleur Voyant qu'elle est sous ta tutelle: Elle a décrié ton support, Ne pouvant souffrir sans effort Les soins dont ton esprit s'acquitte: Car ton sens débile et léger Se rend oppresseur du mérite, Qu'il s'ingère de protéger. Avec d'importunes clartés Tu veilles de trop belles choses, Qui te voit parmi ces Beautés Voit un serpent parmi des roses, Mais tu fais beaucoup plus de mal Que ce dangereux animal, Si l'on en croit la Renommée; Car tu piques en trahison Une sagette envenimée Qui n'a point de contrepoison. Quand tu m'as blessé jusqu'au coeur Par tes inhumaines censures, Tu soustrais avecque rigueur Les appareils de mes blessures: Angélique cherche par fois Dans le ton charmant de sa voix Quelque douceur qui me console: Mais tu l'aperçois promptement Et viens retrancher sa parole Dès le premier mot seulement. Désormais applique-toi mieux, Prenant garde à ce qui te touche; Fais tarir la glue de tes yeux, Et non pas le miel de sa bouche; N'épands plus la mauvaise odeur une criminelle laideur Parmi des beautés innocentes: Au lieu de tant de traits lâchés Qui blessent des vertus naissantes Reprends-toi de tes vieux péchés. Retour au sommaire LE SOUPIR AMBIGU MADRIGAL Soupir, subtil esprit de flamme Qui sors du beau sein de Madame, Que fait son coeur apprends-le moi? Me conserve-t'il bien la foi? Ne serais-tu pas l'interprète Une autre passion secrète? O Cieux! qui d'un si rare effort Mîtes tant de vertus en elle, Détournez un si mauvais sort: Qu'elle ne soit point infidèle, Et faites plutôt que la Belle Vienne à soupirer de ma mort, Que non pas d'une amour nouvelle Retour au sommaire L'ÉGALITÉ DE CHARMES Deux Merveilles de l'univers Tiennent en leurs mains ma fortune, Et leurs appas sont bien divers: Car l'une est blonde, et l'autre brune. Cependant leurs jeunes beautés Règnent dessus mes volontés Avec une égale puissance, Et dans leur glorieux destin Je ne vois que la différence Un beau soir et d'un beau matin. Retour au sommaire ÉPITAPHE D'UN PETIT CHIEN Ci-gît un chien qui par Nature Savait discerner sagement Durant la Nuit la plus obscure Le Voleur avecque l'Amant. Sa discrète fidélité Fit avec beaucoup de tendresse A sa mort il fut regretté Par son Maître, et par sa Maîtresse. Retour au sommaire LE PORTIER INEXORABLE SONNET Si l'amour du bon vin qui ton visage enflamme Adoucit quelquefois ton courage irrité, Suisse, rabats un peu de ta sévérité, Et permets ce matin que j'aille voir Madame. Deux flacons d'un muscat qui touche jusqu'à âme Seront le prix certain de ta civilité; Mais il ferme la porte avec brutalité, En vain je le conjure, en vain je le réclame. Si ce lieu m'est toujours de si fâcheux accès, Je ne puis espérer aucun heureux succès, Et que rien me console en ma peine cruelle. Dieux! pour éterniser la rigueur de mes fers Mettrez vous point Cerbère à garder cette Belle; Il suffit de ce Suisse à garder les Enfers! Retour au sommaire LES LOUANGES Tout ce que l'Art et la Nature Ont produit de plus rare au jour, Vénus, les Grâces et l'Amour, Dans la plus divine peinture, Tout ce qui peut plaire à nos yeux, L'Aurore, le Soleil, les Cieux, L'or, les perles, les lys, les roses, L'émail du Printemps le plus doux, Bref, toutes les plus belles choses, Ne sont point si belles que vous. Retour au sommaire RéFLEXIONS AMOUREUSES Qu'elle est superbe et qu'elle est belle, Et que j'ai de pensées pour elle Dont mon esprit est traversé: Observer cet Ange visible Sans l'aimer, c'est être insensible, Et l'aimer, c'est être insensé. Retour au sommaire L'AMOUR DURABLE SONNET Celle dont la dépouille en ce marbre est enclose Fut le digne sujet de mes saintes amours: Las! depuis qu'elle y dort, jamais je ne repose, Et s'il faut en veillant que j'y songe toujours. Celui qui des mortels à son vouloir dispose Eteignit ce Soleil au milieu de son cours; La charmante Philis passa comme une rose, Et sa beauté plus vive eut des termes plus courts. La Mort qui par mes pleurs ne fut point divertie Enleva de mes bras cette chère partie D'un agréable tout qu'avait fait l'amitié. Mais, ô divin esprit qui gouvernais mon âme, La Parque n'a coupé notre fil qu'à moitié, Car je meurs en ta cendre et tu vis en ma flamme. Retour au sommaire L'EXTASE D'UN BAISER SONNET Au point que j'expirais, tu m'as rendu le jour Baiser, dont jusqu'au coeur le sentiment me touche, Enfant délicieux de la plus belle bouche Qui jamais prononça les Oracles d'Amour. Mais tout mon sang s'altère, une brûlante fièvre Me ravit la couleur et m'ôte la raison; Cieux! j'ai pris à la fois sur cette belle lèvre D'un céleste Nectar et d'un mortel poison. Ah! mon Âme s'envole en ce transport de joie! Ce gage de salut, dans la tombe m'envoie; C'est fait! je n'en puis plus, Elise je me meurs. Ce baiser est un sceau par qui ma vie est close: Et comme on peut trouver un serpent sous des fleurs, J'ai rencontré ma mort sur un bouton de rose. Retour au sommaire CONSOLATION A IDALIE SUR LA MORT D'UN PARENT Puisque votre parent ne s'est pu dispenser De servir de victime au démon de la guerre, C'est, ô belle Idalie, une ereur de penser Que les plus beaux lauriers soient exempts du tonnerre. Si la mort connaissait le prix de la valeur Ou se laissait surprendre aux plus aimables charmes, Sans doute qu'Etios, garanti du malheur, En conservant sa vie eut épargné vos larmes. Mais la Parque sujette à la fatalité, Ayant les yeux bandés et l'oreille fermée, Ne sait pas discerner les traits de la beauté Et n'entend point le bruit que fait la renommée. Alexandre n'est plus, lui dont Mars fut jaloux, César est dans la tombe aussi bien qu'un infâme, Et la noble Camille, aimable comme vous, Est fond d'un cercueil ainsi qu'une autre femme. Bien que vous méritiez des devoirs si constants, Et que vous paraisiez si charmante et si sage, On ne vous verra plus avant qu'il soit cent ans, Si ce n'est dans mes vers, qui vivront davantage. Par un ordre éternel qu'on voit en l'univers Les plus dignes objets sont frêles comme verre, Et le ciel, embelli de tant d'astres divers, Dérobe tous les jours des astres à la terre. Dès que nous commençons à raisonner un peu, En l'avril de nos ans, en l'âge le plus tendre, Nous rencontrons l'amour qui met nos coeur en feu, Puis nous trouvons la mort qui met nos corps en cendre. Le temps qui, sans repos, va d'un pas si léger, Emporte avecque lui toutes les belles choses: C'est pour nous avertir de le bien ménager, Et faire des bouquets en la saison des roses. Retour au sommaire FANTAISIE Un jour Amour sur la verdure Reposait à l'ombre d'un bois; Lorsqu'un serpent par aventure Se glissa dedans son carquois. Diane le vint relever; Mais soudain l'animal se jette, Et diligent à se sauver, Se lance comme une sajette. "Voyez un peu quelle merveille Dit-ele, les sens étonnés: Soit qu'il veille, soit qu'il sommeille, Il a les traits empoisonnés." Retour au sommaire PLAINTE A LA BELLE BANQUIERE Philis, vous avez eu tort D'avoir rebuté si fort Mes voeux et mes sacrifices; Vous aurez des entretiens, Et recevrez des services Qui ne vaudront pas les miens. Je devais sans vous aimer, Vous voir ainsi qu'une mer Fatale à beaucoup de barques; Et d'un jugement plus meur Observer toutes les marques Du reflux de votre humeur. J'aurai prévu le danger Que l'on trouve à s'engager Avec un esprit volage, Et connu facilement Les signes de mon naufrage Avant mon embarquement. Mais soudain que je vous vis, Mon coeur se sentit ravi; Cette ardeur fut trop soudaine: Votre dernière action Me fait bien porter la peine De cette indiscrétion. Mon humeur a des appas Qui ne vous déplurent pas Dès la première visite: Mais un fatal entretien, En vous louant mon mérite, Vous apprit mon peu de bien. Ce mot glaça vos esprits; C'est de là que vos mépris Ont leur véritable source: Aussi vous trompiez-vous fort Si vous croyiez que ma bourse Fut la bourse de Mommort. O sentiment criminel! Bien qu'un pouvoir paternel Vous oblige de le prendre: Quoi, cet avare, aujourd'hui, N'acceptera pas un gendre S'il n'est riche comme lui! Peut-il tenir précieux Un métal pernicieux Qui maintient partout la guerre, Et chérir si tendrement De lourdes pièces de terre Qui n'ont point de sentiment? Pour augmenter ses trésors, Il pers son âme et son corps, Se consumant de tristesses. Un homme de jugement Peut, avec moins de rechesses, Vivre plus heureusement. Encore qu'à bien compter, Je ne puisse me vanter Que de mille francs de rente, Je me trouve plus content Qu'un avare qui se vante De plus de vingt fois autant. Mes désirs sont limités, Je n'ai point les vanités D'aller ni suivi, ni brave; Nul soin ne me va chargeant, Et je ne me rends esclave Des hommes ni de l'argent. Abhorrant l'émotion Et la sale passion Des âmes désintéressées, Je laisse courir mes sens Et promener mes pensées Sur des objets innocents. Le bien de sentir des fleurs, De qui l'âme et les couleurs Charment mes esprits malades, Et l'eau qui, d'un haut rocher, Se va jetant par cascades Sont mon trésor le plus cher. Le plus doux concert des oiseaux, Le mouvant cristal des eaux, Un bois, des prés agréables, Echo qui se plaint d'amour, Sont des matières capables De m'arrêter tout un jour. C'est en voyant ces objets, Que, sur de dignes sujets, Je vais, rêvant à mon aise; Et que mes soins diligents Cherchent un vers qui me plaise, Et plaise aux honnêtes gens. Mais vous ne m'écoutez pas; Ces discours sont sans appas, S'ils ne suivent d'autres offres: Ils seraient considérés Si j'avais tout plein nos coffres Des dieux que vous adorez. Retour au sommaire