Jules Supervielle

Table L'orage La demeure entourée Quand le flux... L'obscurité me désaltère... Rien qu'un cri différé... La Lenteur, par la fenêtre... Quand le sombre et le trouble... BONNE GARDE Pâle soleil d'oubli... LE HORS-VENU Plus de trente ans je me cherchai... RENCONTRES UN LOUP


L'orage Chaque arbre est immobile, attentif à tout bruit. Même le peuplier tremblant retient son souffle ; L'air pèse sur le dos des collines, il luit Comme un métal incandescent et l'heure essouffle. Les moineaux buissonniers se sont tous dispersés Avec le vol aigu et les cris d'hirondelles, Et les mouettes vont, traînant leurs larges ailes, Dans l'air lourd à gravir et lourd à traverser. L'éclair qui brille au loin semble une brusque entaille Et, tandis que hennit un cheval de labour, Les nuages vaillants qui vont à la bataille Escaladent l'azur âpre comme une tour. Mais soudain, l'arc-en-ciel luit comme une victoire ! Chaque arbre est un archer qui lance des oiseaux, Et les nuages noirs qu'un soleil jeune moire, Enivrés, sont partis pour des combats nouveaux. Retour au sommaire
La demeure entourée Le corps de la montagne hésite à ma fenêtre : " Comment peut-on entrer si l'on est la montagne, Si l'on est en hauteur, avec roches, cailloux, Un morceau de la Terre, altéré par le Ciel ? " Le feuillage des bois entoure ma maison : " Les bois ont-ils leur mot à dire là-dedans ? Notre monde branchu, notre monde feuillu Que peut-il dans la chambre où siège ce lit blanc, Près de ce chandelier qui brûle par le haut, Et devant cette fleur qui trempe dans un verre ? Que peut-il pour cet homme et son bras replié, Cette main écrivant entre ces quatre murs ? Prenons avis de nos racines délicates, Il ne nous a pas vus, il cherche au fond de lui Des arbres différents qui comprennent sa langue. " Et la rivière dit : " Je ne veux rien savoir, Je coule pour moi seule et j'ignore les hommes. Je ne suis jamais là où l'on croit me trouve Et vais me devançant, crainte de m'attarder. Tant pis pour ces gens-là qui s'en vont sur leurs jambes. Ils partent, et toujours reviennent sur leurs pas. " Mais l'étoile se dit : " Je tremble au bout d'un fil, Si nul ne pense à moi je cesse d'exister. " Retour au sommaire
Quand le flux de la nuit me coule sur les lèvres Me couvrant le menton avec un sang tout noir, Lentement soulevé par le boeuf du sommeil, Je sens tourner en moi l'axe de mon regard. J'entre dans le champ clos de ma chair attentive Au pays qui respire et qui bat sous ma peau. Mes os sont les rochers de ces plaines rétives Où pousse une herbe rare appelée arlisane, Et comme un voyageur qui arrive de loin Je découvre en intrus mon paysage lointain. Retour au sommaire
L'obscurité me désaltère, Elle porte de si beaux fruits Plus mûrs que tous ceux de la terre, J'aime les pêches de la nuit, Sentir couler au fond de l'âme Ce jus qui vient du fond des temps Et laisse sans discernement Comme après le vin ou la femme. Obscurité non seulement Du ciel mais de l'aveuglement. Mon sang noircit d'un sombre éclat A gros bouillons au fond de moi. L'âme au loin dans tout son recul S'étoile à de grandes distances Avec la même confiance Du ciel après le crépuscule. Ô petits enfants dans la nuit Sous votre capuchon épais Vous comprenez bien ce que c'est, A demi-mots on se saisit. Est-ce le maternel tombeau Vivant dont vous vous souvenez, Tout ce qui nous a précédés Ou ce qui fait encor défaut ? Morts, je demande un coup de main Pour comprendre tout ce qui vient, Mangeons ensemble les raisins De la grande treille nocturne Et retenons-en bien le grain Pour le faire germer en nous. Encore, encore de la nuit Au fond des houles taciturnes. Nous irons au loin, nous irons, Nous nous immobiliserons Dans la bonace inévitable Et nous mangerons à la table Où l'on n'a pas besoin d'y voir Où les mets entrent dans la bouche Sans que nos pauvres mains les touchent Où l'on ignore le sanglot Sous la bannière du tombeau. Je ne crois plus à la clarté De l'après-mort mais à du noir Qui gagne encore sur le noir Auquel j'étais habitué. Ah ! par avance taisons-nous Afin d'être un peu préparés Au grand silence fédéré Entre les étoiles et nous. Retour au sommaire
Rien qu'un cri différé qui perce sous le coeur Et je réveille en moi des êtres endormis. Un à un, comme dans un dortoir sans limites, Tous, dans leurs sentiments d'âges antérieurs, Frêles, mais décidés à me prêter main forte Je vais, je viens, je les appelle et les exhorte, Les hommes, les enfants, les vieillards et les femmes, La foule entière et sans bigarrures de l'âme Qui tire sa couleur de l'iris de nos yeux Et n'a droit de regard qu'à travers nos pupilles. Oh ! population de gens qui vont et viennent, Habitants délicats des forêts de nous-mêmes, Toujours à la merci du moindre coup de vent Et toujours quand il est passé, se redressant. Voilà que Icntement nous nous mettons en marche, Une arche d'hommes remontant aux patriarches Et lorsque l'on nous voit on distingue un seul homme Qui s'avance et fait face et répond pour les autres. Se peut-il qu'il périsse alors que l'équipage A survécu à tant de vents et de mirages. Retour au sommaire
La Lenteur, par la fenêtre, Pénêtre à pas comptés. Dans ma chambre tout l'accepte Et gagne en sérénité. Mais mon coeur se multiplie En détestables efforts Pour la tenir loin de lui. Coeur, tu connaîtras aussi L'extrême lenteur des morts, Leur bouclier invisible Qui nous épargne les torts Dans l'éternelle insomnie. Retour au sommaire
Quand le sombre et le trouble et tous les chiens de l'âme Se bousculent au bout de nos longs corridors, Quand le dis-qui-tu-es et le te-tairas-tu S'insultent à travers des volets sans rainures, Un homme grand, barbu et plusieurs fois lui-même Les fait taire un à un d'un revers de la main Et je reste interdit sur des jambes faussées Comme si j'étais lui sans espoir de retour. Allons, te tairas-tu, cruelle malfaçon, Faite de chair, de cris, de poils et de rancune. Debout sur le plus bas degré des nuits sans lune Je veux voir affleurer ma sereine saison. Retour au sommaire
BONNE GARDE Aux confins des forêts un écureuil me garde Et parfois il devient un oiseau pour voir au loin Puis, reprenant fourrure, il cherche et me regarde Mais que peut-il pour moi qui pour lui ne peux rien. Nous allongeons le cou pelé par l'ignorance. Toujouts quelque nuage au moment d'y voir clair... Nous n'en restons pas moins dans notre vigilance Espérant en connaître un peu plus long demain. Mais le silence en sait plus sur nous que nous-mêmes, Il nous plaint à part soi de n'être que vivants, Toujours près de périr, fragiles il nous aime Puisque nous finirons par être ses enfants. Retour au sommaire
Pâle soleil d'oubli, lune de la mémoire, Que draines-tu au fond de tes sourdes contrées ? ESt-ce donc là ce peu que tu donnes à boire Ces gouttes d'eau, le vin que je te confiai ? Que vas-tu faire encor de ce beau jour d'été Toi qui me changes tout quand tu ne l'as gâté ? Soit ne me les rends point tels que je te les donne Cet air si précieux, ni ces chères personnes. Que modèlent mes jours ta lumière et tes mains, Refais par-dessus moi les voies du lendemain, Et mène-moi le coeur dans les champs de vertige Où l'herbe n'est plus l'herbe et doute sur sa tige. Mais de quoi me plaignais-je, o légère mémoire... Qui avait soif? Quelqu'un ne voulait-il pas boire ? *** Regarde, sous mes yeux tout change de couleur Et le plaisir se brise en morceaux de douleurs, Je n'ose plus ouvrir mes secrètes armoires Que vient bouleverser ma confuse mémoire. Je lui donne une branche elle en fait un oiseau, Je lui donne un visage elle en fait un museau, Et si c'est un museau elle en fait une abeille, Je te voulais sur terre, en l'air tu t'émerveilles ! Je te sors de ton lit, te voilà déjà loin, Je te cache en un coin et tu pousses la porte, Je te serrais en moi, tu n'es plus qu'une morte, Je te voulais silence et tu chantes sans fin. Qu'as-tu fait de la tour qu'un jour je te donnai Et qu'a fait de l'amour ton coeur désordonné? *** Mais avec tant d'oubli comment faire une rose, Avec tant de départs comment faire un retour, Mille oiseaux qui s'enfuient n'en font un qui se pose Et tant d'obscurité simule mal le jour. Écoutez, rapprochez-moi cette pauvre joue, Sans crainte libérez l'aile de votre coeur Et que dans l'ombre enfin notre mémoire joue, Nous redonnant le monde aux actives couleurs. Le chêne redevient arbre et les ombres, plaine, Et voici donc ce lac sous nos yeux agrandis ? Que jusqu'à l'horizon la terre se souvienne Et renaisse pour ceux qui s'en croyaient bannis ! Mémoire, soeur obscure et que je vois de face Autant que le permet une image qui passe... *** J'aurai rêvé ma vie à l'instar des rivières Vivant en même temps la source et l'océan Sans pouvoir me fixer même un mince moment Entre le mont, la plaine et les plages dernières. Suis-je ici, suis-je là ? Mes rives coutumières Changent de part et d'autre et me laissent errant. Suis-je l'eau qui s'en va, le nageur descendant Plein de trouble pour tout ce qu'il laissa derrière ? Ou serais-je plutot sans même le savoir Celui qui dans la nuit n'a plus que la ressource De chercher l'océan du coté de la source Puisqu'est derrière lui le meilleur de l'espoir ? Retour au sommaire
LE HORS-VENU D'où venez-vous ainsi couvert de précipices Avec plus de ravins que chaîne de montagnes ? Qui vous approche sent qu'un vertige le gagne Que, du haut de votre altitude abrupte, il glisse, Vous qui sortez vivant de la géologie Homme d'un cauchemar de grottes et de strates Allant du rose exsangue au plus pur écarlate, Dans l'éboulis de vos roches mal assagies. Venez, asseyez-vous du coté de la plaine Et regardez monter une lune sereine ! Au sortir dc la nuit, buvez ce verre d'eau, Il fait sourdre la vie et ferme les tombeaux. Des oiseaux mieux qu'oiseaux émanent des buissons Pour aller au-devant de leurs claires chansons. Reconnaissez-vous là les signes et les mythes De ce qui espérait en vous, dans l'insolite ? La brise sentez-vous de la métamorphose Ouvrant la fleur secrète et délaissant la rose ? Retour au sommaire Plus de trente ans je me cherchai Toujours de moi-même empêché, Hier enfin je me vis paraître Debout dans la brousse de l'être ; J'étais nu, le coeur apparent Avec sa courbe et son tourment. Je donnai à l'autre moi-même (Aussitot nous nous reconnûmes) Une poignée de main sereine Ayant un petit goût posthume. Il n'y eut pas même une larme, Ce fut grave torride calme, Et je me tendis une palme Que je gardais depuis trente ans Pour ce purissime moment. Retour au sommaire
RENCONTRES A G. Bounoure J'avance en écrasant des ombres sur la route Et leur plainte est si faible Qu'elle a peine à me gravir Et s'éteint petitement avant de toucher mon oreille. Je croise des hommes tranquilles Qui connaissent la mer et vont vers les montagnes ; Curieux, en passanr, ils soupèsent mon âme Et me la restituent sans mot dire. Quatre chevaux de front aux oeillères de nuit Sortent d'un carrefour, le poitrail constellé. Ils font le tour du monde Pensant à autre chose Et sans toucher le sol. Les mouches les évitent. Le cocher se croit homme et se gratte l'oreille. Retour au sommaire
UN LOUP Fauve creusant la nuit solide De ses griffes et de ses dents, Ce loup sec à la langue fine Affamé depuis cent mille ans. Ah ! s'il broyait l'éternité Et son équipage de morts Cela ferait un grand bruit d'os Par des mâchoires fracassés. Il a percé l'ombre de pierre A la recherche des pays D'où lui vient cette faim guerrière Qui le précède et qui le suit. Le coeur roulé par les soleils Et par les lunes épié IL périra multiplié Par le haut mal des univers. Retour au sommaire