Saint-Amant

Poèmes


Assis sur un fagot... Assis sur un fagot, une pipe à la main, Tristement accoudé contre une cheminée, Les yeux fixés vers terre, et l'âme mutinée, Je songe aux crautés de mon sort inhumain. L'espoir qui me remet du jour au lendemain, Essaye à gagner temps sur ma peine obstinée, Et me venant promettre une autre destinée, Me fait monter plus haut qu'un Empereur Romain. Mais à peine cette herbe est-elle mise en cendre, Qu'en mon premier estat il me convient descendre, Et passer mes ennuis à redire souvent: Non, je ne trouve point beaucoup de différence De prendre du tabac à vivre d'espérance, Car l'un n'est que fumée, et l'autre n'est que vent. Retour au sommaire
Sonnet inachevé. Fagoté plaisamment comme un vrai Simonnet, Pied chaussé, l'autre nu, main au nez, l'autre en poche, J'arpente un vieux grenier, portant sur ma caboche Un coffin de Hollande en guise de bonnet. Là, faisant quelque fois le saut du sansonnet, Et dandinant du cul comme un sonneur de cloche, Je m'égueule de rire, écrivant d'une broche En mots de Pathelin ce grotesque sonnet. Mes esprits, à cheval sur des coquecigrues, Ainsi que papillons s'envolent dans les nues, Y cherchant quelque fin qu'on ne puisse trouver. Nargue: c'est trop rêver, c'est trop ronger ses ongles; Si quelqu'un sait la rime, il peut bien l'achever. ...... Retour au sommaire
Je viens de recevoir... Je viens de recevoir une belle missive De la nymphe qui prit mon âme au trébuchet, Et qui, scellant mon coeur de son divin cachet, Y voulut imprimer son image lascive. Il me fâche déjà que cette heure n'arrive Où je dois embrasser sa taille de brochet, Et jamais vérolé, tapi dessous l'archet, En suant ne trouva l'horloge si tardive. Phébus, va-t'en souler tes paillards appétits Dans les bras amoureux de la belle Thétis: Elle se plaint qu'au ciel trop longtemps tu demeures. Nuit, couvre l'univers de ton noir balandran, Et puisque j'ai le mot justement à six heures, Amour, conduis l'aiguille au milieu du cadran. Retour au sommaire
L'Amarante. ... J'ai vu ses beaux cheveux blonds, charme des regards, Sous l'ivoire d'un peigne alentour d'elle épars, Représenter au vrai le Pactole en sa source, Qui d'un haut marbre blanc faisant naître sa course, Tombe à gros bouillons d'or, et loin de soi s'enfuit, Excepté qu'en leur chute ils ne font point de bruit. C'est ainsi qu'au matin l'Aurore échevelée Vient annoncer le jour sur la voûte étoilée; C'est ainsi que Diane autrefois apparut Aux yeux de l'indiscret qui son ire encourut, Quand, surprise dans l'eau, sa main aussitôt prête De cacher son beau corps avec sa propre tête Lui construisit en hâte un voile flamboyant Des vifs et longs rayons de son poil ondoyant, Et voulut que son soin obtïnt le privilège De pouvoir par du feu conserver de la neige. Je l'ai vue en maint lieu pour le bal ordonné, De cristaux suspendus richement couronné, Ou plutôt de glaçons d'où s'exhalaient des flammes, Gagner d'un seul regard les plus superbes âmes, Ternir les diamants que le luxe y portait, Éblouir les flambeaux dont la salle éclatait, Et former de ses pieds de si nombreux mystères, De si beaux entrelacs, de si doux caractères, Tracés avec tant d'art pour enchanter les dieux Et pour tirer à soi les esprits par les yeux, Que les chiffres sacrés de l'obscure magie Pour forcer les démons ont bien moins d'énergie. J'ai vu les beaux trésors de ses deux monts de lait S'enfler aimablement sous un jaloux collet, Qui fâché que leur teint rende sa blancheur noire Tâche au moins d'en couvrir la moitié de sa gloire. Mais pour être trop fin il n'en sait rien cacher, Il trahit ce qu'il baise, et ne peut empêcher Qu'au travers des devants dont l'oeil perce l'obstacle L'on ne jouisse à plein d'un si rare spectacle. Retour au sommaire
Vos attraits... Vos attraits n'ont plus rien que l'épée et la cape; Votre esprit est plus plat qu'un pied de pèlerin; Vous pleurez plus d'onguent que n'en fait Tabarin, Et qui voit votre nez le prend pour une grappe. Vous avez le museau d'un vieux limier qui lape, L'oeil d'un cochon rôti, le poil d'un loup marin, La chair d'un aloyau lardé de romarin, Et l'embonpoint d'un gueux qui réclame Esculape. Vous portez comme un cul longue barbe au menton; Votre corps est plus sec que le son d'un teston Vous berçâtes jadis l'aïeul de Mélusine. Pièce de cabinet, quittez notre quartier Et, prenant pour jamais congé de la cuisine, Qu'on ne vous trouve plus, sinon chez Dumonstier. Retour au sommaire
La Plainte de Tirsis. Dans l'horreur d'un bois solitaire Où malgré l'oeil du jour règne en tout temps la nuit, Tirsis, loin du monde qu'il fuit, Ne pouvant plus se taire, Chantait en pleurs le doux et triste sort Qui le livre à la mort. C'est donc une chose arrêtée (Disait ce pauvre amant, plein d'ardeur et de foi) Que je souffre à jamais pour toi, Cruelle Pasithée? Et que ton coeur, au lieu d'en soupirer, Feigne de l'ignorer? Tes beaux yeux, les rois de mon âme, Après m'avoir soumis à leur divin pouvoir, Feront semblant de ne point voir Ma vive et pure flamme? Et ton oreille entendra sans pitié Gémir mon amitié? Ah! rigueur trop longue et trop dure! C'en est fait, je me rends à ta fière merci. En vain ces houx flattent ici Mes maux de leur verdure: Il faut périr; Amour ne m'offre en eux Qu'un espoir épineux. Comme il achevait cette plainte, Un long cri de hibou, douloureux et tremblant, D'un mortel effort l'accablant, Le fit pâlir de crainte; Et maint aspic sifflant autour de lui Redoubla son ennui. Un ruisseau plein d'inquiétude, Murmurant sur le dos d'un âpre et vieux rocher Du mal qu'il avait à marcher En un chemin si rude, Représentait le lamentable cours De ses pénibles jours. Le tronc noir et sec d'un érable, Par le courroux du ciel foudroyé depuis peu, Ne lui présageait en son feu Qu'une fin misérable: Tous les objets y semblaient conspirer, Et lui la désirer. Retour au sommaire
La Pluie. Enfin la haute Providence Qui gouverne à son gré le temps, Travaillant à notre abondance Rendra les laboureurs contents: Sus! que tout le monde s'enfuie, Je vois de loin venir la pluie, Le ciel est noir de bout en bout Et ses influences bénignes Vont tant verser d'eau sur les vignes Que nous n'en boirons point du tout. L'ardeur grillait toutes les herbes, Et tel les voyait consumer Qui n'eût pas cru tirer des gerbes Assez de grain pour en semer. Bref, la terre, en cette contrée, D'une béante soif outrée, N'avait souffert rien de pareil Depuis qu'une audace trop vaine Porta le beau fils de Climène Sur le brillant char du soleil. Mais les dieux mettant bas les armes Que leur font prendre nos péchés, Veulent témoigner par des larmes Que les nôtres les ont touchés: Déjà, l'humide Iris étale Son beau demi-cercle d'opale Dedans le vague champ de l'air Et, pressant mainte épaisse nue, Fait obscurcir à sa venue Le temps qui se montrait si clair. Ces pauvres sources épuisées Qui ne coulaient plus qu'en langueur, En tressaillent comme fusées D'une incomparable vigueur; je pense, à les voir si hautaines, Que les eaux de mille fontaines Ont ramassé dedans ces lieux Ce qui leur restait de puissance Pour aller par reconnaissance Au devant de celles des cieux. Payen, sauvons-nous dans ta salle Voilà le nuage crevé; O, comme à grands flots il dévale! Déjà, tout en est abreuvé. Mon Dieu! Quel plaisir incroyable! Que l'eau fait un bruit agréable Tombant sur ces feuillages verts! Et que je charmerais l'oreille Si cette douceur non pareille Se pouvait trouver en mes vers! Çà, que l'on m'apporte une coupe: Du vin frais, il en est saison; Puisque Cérès boit à la troupe, Il faut bien lui faire raison! Mais non pas avec ce breuvage De qui le goût fade et sauvage Ne saurait plaire qu'aux sablons Ou à quelque jeune pucelle Qui ne but que de l'eau comme elle Afin d'avoir les cheveux blonds. Regarde à l'abri de ces saules Un pèlerin qui se tapit: Le dégoût perce ses épaules Mais il n'en a point de dépit. Contemple un peu dans cette allée Thibaut à la mine hâlée Marcher froidement par compas; Le bonhomme sent telle joie Qu'encore que cette eau le noie, Si ne s'en ôtera-t-il pas. Vois déjà dans cette campagne Ces vignerons tout transportés Sauter comme genets d'Espagne Se démenant de tous côtés; Entends d'ici tes domestiques Entrecouper leurs chants rustiques D'un fréquent battement de mains; Tous les coeurs s'en épanouissent Et les bêtes s'en réjouissent Aussi bien comme les humains. Retour au sommaire
Le Déluge. Là, de pieds et de mains, les hommes noirs de crimes Des arbres les plus hauts gagnaient les vertes cimes; L'effroi désespéré redoublait leurs efforts, Et l'on voyait pâtir leurs membres et leurs corps. Ici, l'un au milieu de sa vaine entreprise, Pour son peu de vigueur contraint à lâcher prise, Blême, regarde en bas, hurle, ou semble en effet Hurler, tout prêt à choir du chêne contrefait; Là, l'autre, plus robuste, empoignant une branche Qui sous le poids d'un autre en l'air imité penche, Fait que la branche feinte et s'éclate et gémit, Et trébuche avec eux dans l'onde qui frémit. Du sexe féminin les portraits lamentables, Donnant, quoique menteurs, des touches véritables, À bras tendus et longs soulevaient leurs enfants Sur le liquide choc des périls étouffants. Dans ce malheur commun, les bêtes éperdues Grimpaient de tous côtés ensemble confondues; Les abîmes du ciel, versant toutes leurs eaux, Interdisaient le vol aux plus vites oiseaux; En la laine d'azur la mer semblait s'accroître; Les monts l'un après l'autre y semblaient disparaître, Et l'onde, encore un coup, triomphant des rochers, Respectait l'arche seule et ses justes nochers. Ceux qui de ce travail avaient vu les merveilles Avaient vu par leurs yeux suborner leurs oreilles, Car on croyait ouïr les cris et les sanglots Des nageurs vains et nus qu'on voyait sur les flots; Et, sans le beau rempart d'une riche bordure De fruits, de papillons, de fleurs et de verdure, Qui semblait s'opposer au déluge dépeint, Un plus ample ravage on en eût presque craint. Les plus proches objets, selon la perspective, Étaient d'une manière et plus forte et plus vive; Mais de loin en plus loin la forme s'effaçait, Et dans le bleu perdu tout s'évanouissait. Retour au sommaire
La Solitude. O que j'ayme la solitude! Que ces lieux sacrez à la nuit, Esloignez du monde et du bruit, Plaisent à mon inquietude! Mon Dieu! que mes yeux sont contens De voir ces bois, qui se trouverent A la nativité du temps, Et que tous les siècles reverent, Estre encore aussi beaux et vers, Qu'aux premiers jours de l'univers! Un gay zephire les caresse D'un mouvement doux et flatteur. Rien que leur extresme hauteur Ne fait remarquer leur vieillesse. Jadis Pan et ses demi-dieux Y vinrent chercher du refuge, Quand Jupiter ouvrit les cieux Pour nous envoyer le deluge, Et, se sauvans sur leurs rameaux, A peine virent-ils les eaux. Que sur cette espine fleurie Dont le printemps est amoureux, Philomele, au chant langoureux, Entretient bien ma resverie! Que je prens de plaisir à voir Ces monts pendans en precipices, Qui, pour les coups du desespoir, Sont aux malheureux si propices, Quand la cruauté de leur sort, Les force a rechercher la mort! Que je trouve doux le ravage De ces fiers torrens vagabonds, Qui se precipitent par bonds Dans ce valon vert et sauvage! Puis, glissant sour les arbrisseaux, Ainsi que des serpens sur l'herbe, Se changent en plaisans ruisseaux, Où quelque Naïade superbe Regne comme en son lict natal, Dessus un throsne de christal! Que j'ayme ce marets paisible! Il est tout bordé d'aliziers, D'aulnes, de saules et d'oziers, À qui le fer n'est point nuisible. Les nymphes, y cherchans le frais, S'y viennent fournir de quenouilles, De pipeaux, de joncs et de glais; Où l'on voit sauter les grenouilles, Qui de frayeur s'y vont cacher Si tost qu'on veut s'en approcher. Là, cent mille oyseaux aquatiques Vivent, sand craindre, en leur repos, Le giboyeur fin et dispos, Avec ses mortelles pratiques. L'un tout joyeux d'un si beau jour, S'amuse à becqueter sa plume; L'autre allentit le feu d'amour Qui dans l'eau mesme se consume, Et prennent tous innocemment Leur plaisir en cet élement. Jamais l'esté ny la froidure N'ont veu passer dessus cette eau Nulle charrette ny batteau, Depuis que l'un et l'autre dure; Jamais voyageur alteré N'y fit servir sa main de tasse; Jamais chevreuil desesperé N'y finit sa vie à la chasse; Et jamais le traistre hameçon N'en fit sortir aucun poisson. Que j'ayme à voir la décadence De ces vieux chasteaux ruinez, Contre qui les ans mutinez Ont deployé leur insolence! Les sorciers y font leur savat; Les demons follets y retirent, Qui d'un malicieux ébat Trompent nos sens et nous martirent; Là se nichent en mille troux Les couleuvres et les hyboux. L'orfraye, avec ses cris funebres, Mortels augures des destins, Fait rire et dancer les lutins Dans ces lieux remplis de tenebres. Sous un chevron de bois maudit Y branle le squelette horrible D'un pauvre amant qui se pendit Pour une bergère insensible, Qui d'un seul regard de pitié Ne daigna voir son amitié. Aussi le Ciel, juge équitable, Qui maintient les loix en vigueur, Prononça contre sa rigueur Une sentence epouvantable: Autour de ces vieux ossemens Son ombre, aux peines condamnée, Lamente en longs gemissemens Sa malheureuse destinée, Ayant, pour croistre son effroy, Tousjours son crime devant soy. Là se trouvent sur quelques marbres Des devises du temps passé; Icy l'âge a presque effacé Des chiffres taillex sur les arbres; Le plancher du lieu le plus haut Est tombé jusques dans la cave, Que la limace et le crapaud Souillent de venin et de bave; Le lierre y croist au foyer, A l'ombrage d'un grand noyer. Là dessous s'estend une voûte Si sombre en un certain endroit, Que, quand Phebus y descendroit, Je pense qu'il n'y verrroit goutte; Le Sommeil aux pesans sourcis, Enchanté d'un morne silence, Y dort, bien loing de tous soucis, Dans les bras de la Nonchalence, Laschement couché sur le dos Dessus des gerbes de pavots. Au creux de cette grotte fresche, Où l'Amour se pourroit geler, Echo ne cesse de brusler Pour son amant froid et revesche, Je m'y coule sans faire bruit, Et par la celeste harmonie D'un doux lut, aux charmes instruit, Je flatte sa triste manie Faisant repeter mes accords A la voix qui luy sert de corps. Tantost, sortant de ces ruines, Je monte au haut de ce rocher, Dont le sommet semble chercher En quel lieu se font les bruïnes; Puis je descends tout à loisir, Sous une falaise escarpée, D'où je regarde avec plaisir L'onde qui l'a presque sappée Jusqu'au siege de Palemon, Fait d'esponges et de limon. Que c'est une chose agreable D'estre sur le bord de la mer, Quand elle vient à se calmer Après quelque orage effroyable! Et que les chevelus Tritons, Hauts, sur les vagues secouées, Frapent les airs d'estranges tons Avec leurs trompes enrouées, Dont l'eclat rend respectueux Les vents les plus impetueux. Tantost l'onde brouillant l'arène, Murmure et fremit de courroux Se roullant dessus les cailloux Qu'elle apporte et qu'elle r'entraine. Tantost, elle estale en ses bords, Que l'ire de Neptune outrage, Des gens noyex, des monstres morts, Des vaisseaux brisez du naufrage, Des diamans, de l'ambre gris, Et mille autres choses de prix. Tantost, la plus claire du monde, Elle semble un miroir flottant, Et nous represente à l'instant Encore d'autres cieux sous l'onde. Le soleil s'y fait si bien voir, Y contemplant son beau visage, Qu'on est quelque temps à savoir Si c'est luy-mesme, ou son image, Et d'abord il semble à nos yeux Qu'il s'est laissé tomber des cieux. Bernières, pour qui je me vante De ne rien faire que de beau, Reçoy ce fantasque tableau Fait d'une peinture vivante, Je ne cherche che les deserts, Où, resvant tout seul, je m'amuse A des discours assez diserts De mon genie avec la muse; Mais mon plus aymable entretien C'est le ressouvenir du tien. Tu vois dans cette poesie Pleine de licence et d'ardeur Les beaux rayons de la splendeur Qui m'esclaire la fantaisie: Tantost chagrin, tantost joyeux Selon que la fureur m'enflame, Et que l'objet s'offre à mes yeux, Les propos me naissent en l'ame, Sans contraindre la liberté Du demon qui m'a transporté. O que j'ayme la solitude! C'est l'element des bons esprits, C'est par elle que j'ay compris L'art d'Apollon sans nulle estude. Je l'ayme pour l'amour de toy, Connaissant que ton humeur l'ayme Mais quand je pense bien à moy, Je la hay pour la raison mesme Car elle pourroit me ravir L'heur de te voir et te servir. Retour au sommaire
Le Soleil levant. Jeune déesse au teint vermeil, Que l'Orient révère, Aurore, fille du Soleil, Qui nais devant ton père, Viens soudain me rendre le jour, Pour voir l'objet de mon amour. Certes, la nuit a trop duré; Déjà les coqs t'appellent: Remonte sur ton char doré, Que les Heures attellent, Et viens montrer à tous les yeux De quel émail tu peins les cieux. Mouille promptement les guérets D'une fraîche rosée, Afin que la soif de Cérès En puisse être apaisée, Et fais qu'on voie en cent façons Pendre tes perles aux buissons. Ha! je te vois, douce clarté, Tu sois la bien venue: Je te vois, céleste beauté, Paraître sur la nue, Et ton étoile en arrivant Blanchit les coteaux du levant. Le silence et le morne roi Des visions funèbres Prennent la fuite devant toi Avecque les ténèbres, Et les hiboux qu'on oit gémir S'en vont chercher place à dormir. Mais, au contraire, les oiseaux Qui charment les oreilles Accordent au doux bruit des eaux Leurs gorges non pareilles Célébrant les divins appas Du grand astre qui suit tes pas. La Lune, qui le voit venir, En est toute confuse; Sa lueur, prête à se ternir, A nos yeux se refuse, Et son visage, à cet abord, Sent comme une espèce de mort. Le chevreuil solitaire et doux, Voyant sa clarté pure Briller sur les feuilles des houx Et dorer leur verdure, Sans nulle crainte de veneur, Tâche à lui faire quelque honneur Le cygne, joyeux de revoir Sa renaissante flamme, De qui tout semble recevoir Chaque jour nouvelle âme, Voudrait, pour chanter ce plaisir, Que la Parque le vînt saisir.... L'abeille, pour boire des pleurs, Sort de sa ruche aimée, Et va sucer l'âme des fleurs Dont la plaine est semée; Puis de cet aliment du ciel Elle fait la cire et le miel. Le gentil papillon la suit D'une aile trémoussante, Et, voyant le soleil qui luit, Vole de plante en plante, Pour les avertir que le jour En ce climat est de retour. Là, dans nos jardins embellis De mainte rare chose, Il porte de la part du lys Un baiser à la rose, Et semble, en messager discret, Lui dire un amoureux secret. Au même temps, il semble à voir Qu'en éveillant ses charmes, Cette belle lui fait savoir, Le teint baigné de larmes, Quel ennui la va consumant D'être si loin de son amant. Retour au sommaire
Le Printemps des environs de Paris. Zephire a bien raison d'estre amoureux de Flore; C'est le plus bel objet dont il puisse jouyr; On voit à son eclat les soins s'esvanouyr, Comme les libertez devant l'oeil que j'adore. Qui ne seroit ravy d'entendre sous l'aurore Les miracles volans qu'au bois je viens d'ouyr! J'en sens avec les fleurs mon coeur s'espanouyr, Et mon luth negligé leur veut respondre encore. L'herbe sousrit à l'air d'un air voluptueux; J'apperçoy de ce bord fertile et tortueux Le doux feu du soleil flatter le sein de l'onde. Le soir et le matin la Nuict baise le Jour; Tout ayme, tout s'embraze, et je croy que le monde Ne renaist au printemps que pour mourir d'amour. Retour au sommaire
L'Esté de Rome. Quelle estrange chaleur nous vient icy brusler? Sommes-nous transportez sous la zone torride, Ou quelque autre imprudent a-t-il lasché la bride Aux lumineux chevaux qu'on voit estinceler? La terre, en ce climat, contrainte à pantheler, Sous l'ardeur des rayons s'entre-fend et se ride; Et tout le champ romain n'est plus qu'un sable aride D'où nulle fresche humeur ne se peut exhaler. Les furieux regards de l'aspre canicule Forcent mesme le Tybre à perir comme Hercule, Dessous l'ombrage sec des joncs et des roseaux. Sa qualité de dieu ne l'en sçauroit deffendre, Et le vase natal d'où s'écoulent ses eaux, Sera l'urne funeste où l'on mettra sa cendre. Retour au sommaire
L'Automne des Canaries. Voycy les seuls côtaux, voycy les seuls valons Où Bacchus et Pomone ont estably leur gloire; Jamais le riche honneur de ce beau territoire Ne ressentit l'effort des rudes aquilons. Les figues, les muscas, les pesches, les melons Y couronnent ce dieu qui se delecte à boire Et les nobles palmiers, sacrez à la victoire, S'y courbent sous des fruits qu'au miel nous esgalons. Les cannes au doux suc, non dans les marescages, Mais sur des flancs de roche, y forment des boccages Dont l'or plein d'ambroisie eclatte et monte aux cieux. L'orange en mesme jour y meurit et boutonne, Et durant tous les mois on peut voir en ces lieux Le printemps et l'esté confondus en l'autonne. Retour au sommaire
L'Hyver des Alpes. Ces atomes de feu qui sur la neige brillent, Ces estincelles d'or, d'azur et de cristal Dont l'hyver, au soleil, d'un lustre oriental Pare ses cheveux blancs que les vents esparpillent; Ce beau cotton du ciel dequoy les monts s'habillent, Ce pavé transparant fait du second metal, Et cet air net et sain, propre à l'esprit vital, Sont si doux à mes yeux que d'aise ils en petillent. Cette saison me plaist, j'en ayme la froideur; Sa robbe d'innocence et de pure candeur Couvre en quelque façon les crimes de la terre. Aussi l'Olympien la void d'un front humain; Sa collere l'espargne, et jamais le tonnerre Pour desoler ses jours ne partit de sa main. Retour au sommaire
La Naissance de Pantagruel. Le jour que je naquis on vit pleuvoir du sel; Le soleil, en faisant son tour universel, De la soif qu'il souffrit but quasi toute l'onde, Et pensa d'un seul trait avaler tout le monde. De là sont provenus tant d'abîmes sans eaux, De là sont dérivés tant de rouges museaux, Qui d'un gosier ardent, que rien ne désaltère, S'occupent sans relâche au bacchique mystère; L'air, beaucoup plus en feu qu'au temps de Phaëton, En cracha sur sa barbe aussi blanc que coton, Et la nuit de devant on vit avec merveille Briller une comète en forme de bouteille, Pour présage certain, non de mortalité, Comme les autres sont, mais de pleine santé: J'entends de ces santés que l'on fait à la table, Et par qui l'homme est dit animal raisonnable. Ce beau mignon Troyen, ce sommelier des dieux, Avec la jeune Hébé, versant à qui mieux mieux, Se lassèrent les bras à leur emplir la coupe, Et Jupiter en fut ivre comme une soupe. Le grand mâtin céleste en devint enragé, Le sucre de Madère en poivre fut changé, Les gigots de mouton en jambons de Mayence; La terre eut le hoquet: elle en cria vengeance, Et la nature même, en ardeur s'exaltant Se vit prête à mourir de la mort de Roland; Si bien qu'à mon exemple, ainsi que dit l'histoire, Partout à gueule ouverte on demandait à boire, A boire! A boire! Retour au sommaire
Le Palais de la Volupté. Ici la même symétrie A mis toute son industrie Pour faire en ce bois écarté Le Palais de la Volupté. Jamais le vague Dieu de l'Onde, Ni celui des clartés du monde N'entreprirent rien de plus beau Quand, sans trident et sans flambeau, D'une volonté mutuelle Ils mirent en main la truelle Et sous des habits de maçons, Employèrent en cent façons Tous les beaux traits que la Nature Admire dans l'architecture Pour loger ce prince troyen Qui depuis les paya de rien. Arrière ces masses énormes Où s'entre-confondent les formes, Où l'ordre n'est point observé, Où l'on ne voit rien d'achevé: Il n'en est point ici de même, Tout y suit la raison suprême Et le dessein en chaque part S'y rapporte aux règles de l'art. L'invention en est nouvelle, Et ne vient que d'une cervelle Qui fait tout avec tant de poids Et prend de tout si bien le choix Qu'elle met en claire évidence Que sa grandeur et sa prudence Sont aussi dignes sans mentir De régner comme de bâtir. Cet esprit que ma muse adore Qui de son amitié m'honore Et que j'estime comme un dieu, A fait ce Palais en ce lieu Où fréquente la solitude Tant pour la chasse et pour l'étude Que pour tous les autres plaisirs Qui s'accordent à ses désirs. La salle grande et somptueuse Autant qu'elle est majestueuse Se dédie au roi des forêts, Au bon Pan qui dans un marets Vit sa maîtresse en vain aimée En frêles roseaux transformée; De quoi, pour chanter son tourment, Il fit à l'heure un instrument Qui ne dit mot quand on le touche Si l'on ne le porte à la bouche, Essayant ainsi d'apaiser Son ardeur par quelque baiser. Là-dedans encore on révère Diane au front doux et sévère Non pas pour cette chasteté Dont son humeur fait vanité; Quoi qu'avec Hippolyte on croie Qu'elle s'en donnait au coeur joie, Mais parce qu'elle aime d'amour A chasser en ce beau séjour. Retour au sommaire
Le Paresseux. Accablé de paresse et de mélancolie, Je rêve dans un lit où je suis fagoté, Comme un lièvre sans os qui dort dans un pâté, Ou comme un Don Quichotte en sa morne folie. Là, sans me soucier des guerres d'Italie, Du comte Palatin, ni de sa royauté, Je consacre un bel hymne à cette oisiveté Où mon âme en langueur est comme ensevelie. Je trouve ce plaisir si doux et si charmant, Que je crois que les biens me viendront en dormant, Puisque je vois déjà s'en enfler ma bedaine, Et hais tant le travail, que, les yeux entrouverts, Une main hors des draps, cher Baudoin, à peine Ai-je pu me résoudre à t'écrire ces vers. Retour au sommaire
Les Goinfres. Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle, Au profond de l'hiver, dans la salle aux fagots, Où les chats, ruminant le langage des Goths, Nous éclairent sans cesse en roulant la prunelle; Hausser notre chevet avec une escabelle, Etre deux ans à jeun comme les escargots, Rêver en grimaçant ainsi que les magots Qui, bâillant au soleil, se grattent sous l'aisselle; Mettre au lieu de bonnet la coiffe d'un chapeau, Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau Dont le dessus servit à nous doubler la panse; Puis souffrir cent brocards, d'un vieux hôte irrité, Qui peut fournir à peine à la moindre dépense, C'est ce qu'engendre enfin la prodigalité. Retour au sommaire
Orgye. Sus, sus, enfans! qu'on empoigne la coupe! Je suis crevé de manger de la soupe. Du vin! du vin! cependant qu'il est frais. Verse, garçon, verse jusqu'aux bords, Car je veux chiffler à longs traits A la santé des vivants et des morts. Pour du vin blanc, je n'en tasteray guère; Je crains toujours le syrop de l'esguière, Dont la couleur me pourroit attraper. Baille moi donc de ce vin vermeil: C'est luy seul qui me fait tauper, Bref, c'est mon feu, mon sang et mon soleil. O qu'il est doux! J'en ay l'âme ravie, Et ne croy pas qu'il se trouve en la vie Un tel plaisir que de boire d'autant: Fay-moy raison, mon cher amy Faret Ou tu seras tout à l'instant Privé du nom qui rime à cabaret. Retour au sommaire
Chanson à boire. Payen, Maigrin, Butte, Gilot, Desgranges, Chasteaupers, et Dufour le bon falot, Qu’un chacun eslise son parrain Pour trinquer à ce prince lorrain! Il nous permet qu’en liberté Sans aucun compliment on luy porte une santé. Beuvons donc, il nous fera raison, Car il est l’honneur de sa maison. Estant parmi les Allemans, Où son bras a plus fait que n’ont dit tous les romans, Il apprit à suivre les hazars De Bacchus aussi bien que de Mars. Pour moy, disant ce qui m’en plaist, C’est de le voir seigneur de Briosne1 comme il est. Ce lieu vaut l’estat des plus grands roys, Puis qu’un Pot y tient autant que trois. Aussi je veux faire un serment De vivre desormais pour le servir seulement, Et verser pour ce prince divin Plus de sang que je n’ay beu de vin. Ainsi chantoient au cabaret Le bon gros Sainct-Amant et le vieux pere Faret, Celebrans l’un et l’autre à son tour La santé du comte de Harcour. Vivat! Retour au sommaire
La Vigne. À Monsieur de Pontmenard. Pontmenard, que mon ame estime D’une passion legitime, Et qui merite d’estre mis Au rang des plus parfaits amis, Depuis le jour qu’en la Bretagne, J’erre de vallon en montagne, Je n’ai rien trouvé de si beau Comme ta maison de Coybeau. Non pas pour cette belle veue Dont le ciel l’a si bien pourveue, Qu’on diroit qu’il a fait ces lieux Pour le souverain bien des yeux; Non pas pour la frescheur de l’ombre De ce bois venerable et sombre Où les bergers les plus discrets Chantent leurs amoureux secrets; Non pas pour ces larges campagnes Où Cerès, avec ses compagnes, Seme et recueille tant de blez, Que tes greniers en sont comblez; Non pas pour ces grandes prairies Que la saison qu’aux Canaries Mes yeux ont veu regner jadis Comme en un second paradis En janvier mesme rend si vertes Et de tant de troupeaux couvertes, Qu’on n’y sçauroit lequel choisir, Ou du profit, ou du plaisir; Non pas pour ces claires fontaines, Qui, par des routes incertaines, Se fuyant et se poursuivant Sous l’ombrage frais et mouvant De mille arbres qu’elles font croistre, Et qu’en elles on voit paroistre, Accordent au chant des oyseaux Le doux murmure de leurs eaux; Non pas pour ces longues allées Où de branches entremeslées De lauriers, de charmes, de buis, De cyprès, de fleurs et de fruits, Se forment des murailles vives, Qui, par leurs distances captives, Font des chemins plus gracieux Que n’est celuy qu’on voit aux cieux; Non pas pour ce divin parterre Où le soing de nature enserre Cent mille fleurs, qu’à voir briller Quand elle veut s’en habiller On prendroit pour des pierreries, Qui des drogues les plus cheries, Dont l’odorat est amateur, Auroient l’agreable senteur; Mais bien pour ce costeau de vigne Qui seul est de ma muse digne, Et que je veux si bien louer, Que Bacchus le puisse advouer. Ha! brave baron de Sainct-Brice, Pour honorer un tel caprice Qui m’esveille la verve ainsi, Que n’es-tu maintenant icy! Nous boirions dedans ta calotte, Et par quelque chanson falotte Nous celebrerions la vertu Qu’on tire de ce bois tortu. Vray Gilot, roy de la debauche, Mon cher amy, mon Kavov gauche, (???) Si tu te trouvois en ce lieu, Ô! comme, à l’honneur de ce dieu Que l’on vit naistre d’une cuisse, Tu chanterois en ton de Suisse, Faisant d’une nape un turban, Ton melodieux Pireban! Toy de qui le nom effroyable Feroit chier de peur le diable, Grand et hardy Chassaingrimont, Dont le seul regard nous semont À l’agreable excès de boire; Toy qui, non sans cause, fais gloire, Et crois en payer ton escot, D’esti j de la maison de Pot, Belot, puissant demon de joye, Qui par une secrette voye Nous inspires la volupté De la bacchique liberté, Lors qu’autour d’une table ronde, Faisant raison à tout le monde, La tienne abandonne tes sens À mille plaisirs innocens; Marigny, rond en toutes sortes, Qui parmy les brocs te transportes, Et dont l’humeur que je cheris M’a pu faire quitter Paris; Franc Picard à la rouge trongne, Brave Maricourt, noble yvrongne, Qui crois estre sur ton fumier Quand tu presides chez Cormier; Jeune portrait du vieux Silene, Grand beuveur à perte d’halene, Chère rime de cabaret, Mon coeur, mon aymable Faret; Brun, qui dans la cité de Dole, Chez toy de raisons tiens escole Pour les plus sçavans, quand tu bois De ton exquis vin blanc d’Arbois; Bardin, dont la saine doctrine, Incaguant Aristote et Pline, Prouve que le vin seulement Merite le nom d’element; Grand-Champ, qui vuides mieux les verres Que dans les chiquaneuses guerres, Avec les plus heureux succès, Tu ne vuiderois les procès; Butte, qui d’un coeur de Pompée, Ne fait pas mieux à coups d’espée Que dedans maint repas divin Je t’ai veu faire à coups de vin; La Motte, qui parmi les tasses As mille fois plus fait de masses2 Que ton père, en son plus grand feu, N’en a jamais fait dans le jeu; Chasteaupers, gardien des treilles, Au nez à crocheter bouteilles, De qui l’aspect est aussi bon Pour faire chifler qu’un jambon; Cher compatriote de Lâtre, Humeur que mon ame idolâtre, Homme à tout faire, esprit charmant, Pour qui j’avoue estre Normant; Theophile, Bilot, Moliere, Qui dedans une triste biere Faites encore vos efforts De trinquer avecques les morts; Fameux beuveurs, troupe fidelle, Tous ensemble je vous appelle Dans ces lieux de pampre couvers, Pour m’aider à chanter ces vers: Que sous les climats froidureux Les peuples sont bien malheureux De n’avoir aucun sep de vigne! Tout plaisir leur est interdit; Le ciel en tout temps leur rechigne, Et la nature les maudit. Ils profanent le cabaret; De l’eau bouillie au vin clairet Le fade goust on y prefere; Quand on y boit on est transy, Et l’on n’y sçauroit jamais faire Rubis sur l’ongle, comme icy. Alexandre, le grand beuveur, Bacchus, eust-il sans ta faveur Peu meriter quelque louange, Et l’eust-on jamais veu regner Sur tant de terres que le Gange Prend tant de plaisir à baigner? Jamais habillemens de Mars, Glaives, boucliers, lances ny dars, N’esclatterent dans son armée, Et jamais mousquets ny canons, Vomissans fer, flamme et fumée, N’y firent abhorrer leurs noms. L’esclat des verres seulement, Plus brillans que le firmament, Y rendoit la veue esblouye; On n’y vomissoit que du vin, Et rien n’y possedoit l’ouye Qu’un chant bacchique et tout divin. Quand ces pyrates impudents, Bacchus, te monstrerent les dents, N’est-il pas vray que ta vengeance Ordonna, pour son plus grand fléau, Que cette miserable engeance Ne boiroit jamais que de l’eau? Ô quel severe chastiment! Boire de l’eau, Dieu, quel tourment! Quelle ire n’en seroit foulée! C’est bien pour en desesperer! Mais encore de l’eau salée, Qui ne sert qu’à les alterer! Ces maraus furent bien surpris En leur audacieux mespris! Ils y perdirent leur escrime, Et dedans ces flots tous esmus De l’enormité de leur crime Ils demeurerent bien camus! Père, aussi tant que je vivray, De tout mon coeur je te suivray, Je t’en fais icy la promesse, Et jure par ces cervelas Que, pour mon baston de vieillesse, Je ne veux rien qu’un eschalas. Retour au sommaire
Le Fromage. Assis sur le bord d'un chantier Avec des gens de mon métier, C'est-à-dire avec une troupe Qui ne jure que par la coupe, Je m'écrie, en lâchant un rot: Béni soit l'excellent Bilot! Il nous a donné un fromage A qui l'on doit bien rendre hommage. Ô Dieu! quel manger précieux! Quel goût rare et délicieux! Qu'au prix de lui ma fantaisie Incague la sainte Ambroisie! Ô doux Cotignac de Bacchus! Fromage, que tu vaux d'écus! Je veux que ta seule mémoire Me provoque à jamais à boire. A genoux, enfants débauchés, Chers confidents de mes péchés, Sus! qu'à pleins gosiers on s'écrie Béni soit le terroir de Brie; Béni soit son plaisant aspect, Qu'on n'en parle qu'avec respect, Que ses fertiles pâturages Soient à jamais exempts d'orages; Que Flore avec ses beaux atours, Exerçant mille amoureux tours Sur une immortelle verdure, Malgré la barbare froidure Au visage morne et glacé, Y tienne à jamais enlacé Entre ses bras plus blancs qu'albâtre Le gai printemps qui l'idolâtre? Que, comme autrefois, Apollon Délaisse torche et violon, Et s'en vienne dans ces prairies Dans ces grandes plaines fleuries, Garder en guise de vacher Un troupeau qui nous est si cher Et dont la mammelle féconde Fournit du lait à tout le monde. Mais je veux l'encharger aussi Qu'il s'en prenne plus de souci, Il faut qu'un jour il s'y remette, Qu'il ne fit de celui d'Admette Lors que le patron des matois, Portant cinq crocs au lieu de doigts, Qui faisaient le saut de la carpe Joua sur ses boeufs de la harpe, Et le laissa sous un ormeau Flûter son saoul d'un chalumeau Que jadis l'amoureux martyre Fit entonner au grand satyre. Retour au sommaire
Plainte sur la mort de Sylvie. Ruisseau qui cours après toi-même Et qui te fuis toi-même aussi, Arrête un peu ton onde ici Pour écouter mon deuil extrême. Puis, quand tu l'auras su, va-t'en dire à la mer Qu'elle n'a rien de plus amer. Raconte-lui comme Sylvie, Qui seule gouverne mon sort, A reçu le coup de la mort Au plus bel âge de la vie, Et que cet accident triomphe en même jour De toutes les forces d'Amour. Las! je n'en puis dire autre chose, Mes soupirs tranchent mon discours. Adieu, ruisseau, reprends ton cours Qui, non plus que moi, se repose; Que si, par mes regrets, j'ai bien pu t'arrêter, Voici des pleurs pour te hâter. Retour au sommaire
Sonnet à Feu M. Desyveteaux. Que de ton beau jardin les merveilles j'admire! Que tout ce qu'on y voit, que tout ce qu'on y sent A d'aimables rapports avec le doux accent De ce divin oiseau qui chante et qui soupire! Qu'après ces rares sons dont triomphe ta lyre, Mon oreille se plait au tonnerre innocent Que l'on oit dans ta voûte où ravi l'on descend Pour monter en un lieu que seul tu peux décrire! Que les trésors feuillus de ces rameaux divers, Formant un beau désordre en leurs ombrages verts, Me charment les esprits et me comblent de joie! Et combien la nature on me verrait bénir Si par un heureux sort, qu'aux arbres elle octroie, En vieillissant comme eux tu pouvais rajeunir! Retour au sommaire
Sonnet sur des mots qui n'ont point de rime. Phylis, je ne suis plus des rimeurs de ce siècle Qui font pour un sonnet dix jours de cul de plomb Et qui sont obligés d'en venir aux noms propres Quand il leur faut rimer ou sur coiffe ou sur poil. Je n'affecte jamais rime riche ni pauvre De peur d'être contraint de suer comme un porc, Et hais plus que la mort ceux dont l'âme est si faible Que d'exercer un art qui fait qu'on meurt de froid. Si je fais jamais vers, qu'on m'arrache les ongles, Qu'on me traîne au gibet, que j'épouse une vieille, Qu'au plus fort de l'été je languisse de soif, Que tous les mardi-gras me soient autant de jeûnes, Que je ne goûte vin non plus que fait le Turc, Et qu'au fond de la mer on fasse mon sépulcre. Retour au sommaire
Sonnet sur la moisson d’un lieu proche de Paris. Plaisirs d’un noble ami qui sait chérir ma veine, Mélanges gracieux de prés et de guérets, Rustique amphithéâtre où de sombres forêts S’élèvent chef sur chef pour voir couler la Seine. Délices de la vue, aimable et riche plaine! On s’en va mettre à bas les trésors de Cérès, Que l’on voit ondoyer comme un vaste marets Quand il est agité d’une légère haleine. L’or tombe sous le fer ; déjà les moissonneurs, Dépouillant les sillons de leurs jaunes honneurs, La désolation rendent et gaie et belle. L’utile cruauté travaille au bien de tous, Et notre oeil satisfait semble dire à Cybèle: Plus le ravage est grand, plus je le trouve doux. Retour au sommaire
Voici le rendez-vous... Voici le rendez-vous des Enfants sans souci, Que pour me divertir quelquefois je fréquente. Le maître a bien raison de se nommer La Plante Car il gagne son bien par une plante aussi. Vous y voyez Bilot, pâle morne et transi, Vomir par les naseaux une vapeur errante; Vous y voyez Sallard chatouiller la servante Qui rit du bout du nez en portrait raccourci. Que ce borgne a bien plus Fortune pour amie Qu'un de ces curieux qui, soufflant l'alchimie, De sage devient fol, et de riche indigent! Celui-là sent enfin sa vigueur consumée, Et voit tout son argent se réduire en fumée; Mais lui, de la fumée il tire de l'argent. Retour au sommaire
Imprécation. Si jamais j'entre dans Ëvreux, Puissé-je devenir fiévreux! Puissé-je devenir grenouille! Puissé-je devenir quenouille! Que le vin me soit interdit, Que nul ne me fasse crédit, Que la teigne avec la pelade Se jette dessus ma salade, Que je serve de Jacquemart, Qu'on me coupe le braquemart; Bref, que cent clous gros d'apostume, Noirs et gluants comme bitume, M'environnent le fondement, Si j'y songe tant seulement. Qu'à jamais la guerre civile Trouble cette maudite ville; Que Phébus, qui fait tant le beau, N'y porte jamais le flambeau: Qu'il y pleuve des hallebardes, Que tout ce que jadis nos bardes Ont prophétisé de malheurs, D'ennuis, d'outrages, de douleurs, De poison, de meurtre, d'inceste, De feu, de famine et de peste, S'y puisse bientôt accomplir, Et tout son domaine en remplir. Voilà ce qu'une ire équitable Fit prononcer, étant à table, De haine ardemment excité Contre cette infâme cité, Au plus bénin de tous les hommes Qui boivent au temps où nous sommes. Ô bon ivrogne! ô cher Faret! Qu'avec raison tu la méprises On y voit plus de trente églises, Et pas un pauvre cabaret. Retour au sommaire
Me voyant plus frisé... Me voyant plus frisé qu'un gros comte allemand, Le teint frais, les yeux doux, et la bouche vermeille, Tu m'appelles ton coeur, ton âme, ta merveille, Et me veux recevoir pour ton plus cher amant. Tu trouves mon maintien si grave et si charmant, Tu sens à mes discours un tel goût en l'oreille, Que tu me veux aimer d'une ardeur non pareille, Où désormais ta foi sera de diamant. Pour me donner un nom qui me soit convenable, Cloris, ton jugement est plus que raisonnable Quand tu viens m'appeler un miroir à putains. Je n'en refuse point le titre ni l'usage: Il est vrai, je le suis, tes propos sont certains, Car tu t'es bien souvent mirée en mon visage. Retour au sommaire
Rondeau coupé. Qu'un bon cheval, entre gens résolus Soit pour la chasse, où jadis je me plus, Soit pour le choc, dont l'âge me dispense, Vaut à mon gré bien plus que l'on ne pense, L'estimât-on cent mille carolus! N'en choisis point aux pâturons velus; Prends-le de prix, encore qu'ils soient goulus, Car un mauvais fait autant de dépense Qu'un bon. Les grands jumeaux, et Castor et Polux, Des écuyers les maîtres absolus, Ont même écrit comme il faut qu'on les pense; Ils les tenaient pour juste récompense; J'en avais deux, mais, las! Je n'en ai plus Qu'un. Retour au sommaire
De la gentille et rare Mademoiselle Colletet. Encore que l'Histoire allègue Que le grand Moïse était bègue, Grand Saint-Amant, je n'en crois rien, Puisque dans tes beaux vers il s'explique si bien. Bouche, en merveilles sans seconde, Moïse bégayait, l'Ecriture en fait foi: Mais quand des plus diserts il aurait été Roi, Il serait, s'il était au monde, Non bègue seulement mais muet devant toi. Retour au sommaire
Les Rimes fatales. (Epigraphe.) Ne te plains pas, mon cher Faret, Si je te rime à cabaret, Et ne m'en fais point un opprobre: Ne vois-tu pas, esprit charmant, Qu'encor qu'on me tienne assez sobre On me rime bien à gourmand? Retour au sommaire
Epitaphe. (Epigraphe.) Ci-gît un fou nommé Pasquet, Qui mourut d'un coup de mousquet Comme il voulait lever la crête; Quant à moi, je crois que le sort Lui mit du plomb dedans la tête Pour le rendre sage en sa mort. Retour au sommaire