Albert Samain

Le Chariot d'or


LES ROSES DANS LA COUPE Une coupe en cristal d'eau pure à demi pleine, Où baigne, solitaire et suave, une fleur, Une rose de chair, d'idéale couleur, Et qui fait défaillir un ciel à son haleine. A S Versailles I O Versailles, par cette après-midi fanée, Pourquoi ton souvenir m'obsède-t-il ainsi? Les ardeurs de l'été s'éloignent, et voici Que s'incline vers nous la saison surannée. Je veux revoir au long d'une calme journée Tes eaux glauques que jonche une feuillage roussi, Et respirer encore, un soir d'or adouci, Ta beauté plus touchante au déclin de l'année. Voici tes ifs en cône et tes tritons joufflus, Tes jardins composés où Louis ne vient plus, Et ta pompe arborant les plumes et les casques. Comme un grand lys tu meurs, noble et triste, sans bruit; Et ton onde épuisée au bord moisi des vasques S'écoule, douce ainsi qu'un sanglot dans la nuit. II Grand air. Urbanité des façons anciennes. Haut cérémonial. Révérences sans fin. Créqui, Fronsac, beaux noms chatoyants de satin. Mains ducales dans les vieilles valenciennes, Mains royales sur les épinettes. Antiennes Des évêques devant Monseigneur le Dauphin. Gestes de menuet et coeurs de biscuit fin; Et ces grâces que l'on disait Autrichiennes... Princesses de sang bleu, dont l'âme d'apparat, Des siècles, au plus pur des castes macéra. Grands seigneurs pailletés d'esprit. Marquis de sèvres. Tout un monde galant, vif, brave, exquis et fou, Avec sa fine épée en verrouil, et surtout Ce mépris de la mort, comme une fleur, aux lèvres! III Mes pas ont suscité les prestiges enfuis. O psyché de vieux saxe où le Passé se mire... C'est ici que la reine, en écoutant Zémire, Rêveuse, s'éventait dans la tiédeur des nuits. O visions: paniers, poudre et mouches; et puis, Léger comme un parfum, joli comme un sourire, C'est cet air vieille France ici que tout respire; Et toujours cette odeur pénétrante des buis... Mais ce qui prend mon coeur d'une étreinte infinie, Aux rayons d'un long soir dorant son agonie, C'est ce Grand-Trianon solitaire et royal, Et son perron désert où l'automne, si douce, Laisse pendre, en rêvant, sa chevelure rousse Sur l'eau divinement triste du grand canal. IV Le bosquet de Vertumne est délaissé des Grâces. Cette ombre, qui, de marbre en marbre gémissant, Se traîne et se retient d'un beau bras languissant, Hélas, c'est le Génie en deuil des vieilles races. O Palais, horizon suprême des terrasses, Un peu de vos beautés coule dans notre sang; Et c'est ce qui vous donne un indicible accent, Quand un couchant sublime illumine vos glaces! Gloires dont tant de jours vous fûtes le décor, Âmes étincelant sous les lustres. Soirs d'or. Versailles... mais déjà s'amasse la nuit sombre. Et mon coeur tout à coup se serre, car j'entends, Comme un bélier sinistre aux murailles du temps, Toujours, le grand bruit sourd de ces flots noirs dans l'ombre. Retour au sommaire
Élégie C'était un soir de grâce et de mansuétude Où l'Amour sur les yeux baise la Solitude. Dans l'ombre, une idéale haleine de printemps Passait, comme un soupir, sous les manteaux flottants. De jardins en jardins ici la Ville bleue Au fond du crépuscule expirait en banlieue... La pluie intermittente et tiède des beaux soirs Avait légèrement mouillé les pavés noirs. L'avenue était sombre, odorante, et déserte... Les bras nus, et sa robe à la brise entr'ouverte, La Nuit pâle, en rêvant, respirait des lilas; Et la terre était douce et fondait sous les pas. Jetant vers le voyage un appel symbolique, Parfois un train lointain sifflait, mélancolique; Et des ombres passaient, lentes et parlant bas, Pendant que les grands chiens pleuraient dans les villas. Soudain d'un pavillon, qu'entourait le mystère, J'entendis s'élever une voix solitaire Qui vibrait dans le soir comme un beau violon; Et, me penchant un peu, dans un noble salon Où flottait un passé d'Eloas et d'Elvires, Je vis, à la lueur vacillante des cires, Un visage de marbre avec de lourds bandeaux, Et de grands yeux brillants de larmes aux flambeaux. Anxieux, j'écoutai: la voix ardente et sombre S'en allait si blessée, et si triste dans l'ombre, Oh! Si divinement triste, que l'on eût dit Une larme sur le visage de la Nuit!... Jamais rien n'atteindra, pour émouvoir notre âme, Le charme surhumain de la voix d'une femme Qui, sur l'ivoire pâle où flotte son bras nu, Raconte au vent nocturne un amour inconnu... Quel secret disiez-vous, et quel mal sans remède, Larges gouttes d'amour tombant dans la nuit tiède, Sanglots d'un coeur que rien ne peut plus contenir, Et qui cède, chargé de trop de souvenir! L'âme de l'inconnue expirait sur sa lèvre; Ses yeux, ses grands yeux noirs charbonnés par la fièvre Exagéraient encor sa hautaine pâleur; Et sa voix, qui semblait faite pour la douleur Exhalait toute, avec ses cordes épuisées, L'infini de douceur qu'ont les choses brisées... Je l'écoutais, mêlée à l'odeur des jardins, Au grand silence ému de roulements lointains, Aux diamants de l'ombre, aux brises moelleuses, Au ciel tendre où coulait le lait des nébuleuses, Et je sentais, saisi d'un trouble grandissant, Par degrés s'en aller vers elle, en frémissant, Tout ce qui flotte en nous par de telles soirées De tendresse ineffable et de pitiés sacrées. O toi qui, ce soir-là, répandais ton ennui Comme une essence d'or sur les pieds de la Nuit, Qui te dira jamais qu'à tes côtés, perdue, Mon âme t'adorait pour ta plainte entendue, Et, parmi l'ombre douce et les lilas en fleur, Appuyait, en tremblant, ses lèvres sur ton coeur. Retour au sommaire
Soir de Printemps Premiers soirs de printemps: tendresse inavouée... Aux tiédeurs de la brise écharpe dénouée... Caresse aérienne... Encens mystérieux... Urne qu'une main d'ange incline au bord des cieux... Oh! Quel désir ainsi, troublant le fond des âmes, Met ce pli de langueur à la hanche des femmes? Le couchant est d'or rose et la joie emplit l'air, Et la ville, ce soir, chante comme la mer. Du clair jardin d'avril la porte est entr'ouverte, Aux arbres légers tremble une poussière verte. Un peuple d'artisans descend des ateliers; Et, dans l'ombre où sans fin sonnent les lourds souliers, On dirait qu'une main de Véronique essuie Les fronts rudes tachés de sueur et de suie. La semaine s'achève, et voici que soudain, Joyeuses d'annoncer la Pâques de demain, Les cloches, s'ébranlant aux vieilles tours gothiques, Et revenant du fond des siècles catholiques, Font tressaillir quand même aux frissons anciens Ce qui reste de foi dans nos vieux os chrétiens! Mais déjà, souriant sous ses voiles sévères, La nuit, la nuit païenne apprête ses mystères; Et le croissant d'or fin, qui monte dans l'azur, Rayonne, par degrés plus limpide et plus pur. Sur la ville brûlante, un instant apaisée, On dirait qu'une main de femme s'est posée; Les couleurs, les rumeurs s'éteignent peu à peu; L'enchantement du soir s'achève... et tout est bleu! Ineffable minute où l'âme de la foule Se sent mourir un peu dans le jour qui s'écoule... Et le coeur va flottant vers de tendres hasards Dans l'ombre qui s'étoile aux lanternes des chars. Premiers soirs de printemps: brises, légères fièvres! Douceur des yeux!... Tiédeur des mains!... Langueur Des lèvres! Et l'Amour, une rose à la bouche, laissant Traîner à terre un peu de son manteau glissant, Nonchalamment s'accoude au parapet du fleuve, Et puisant au carquois d'or une flèche neuve, De ses beaux yeux voilés, cruel adolescent, Sourit, silencieux, à la Nuit qui consent. Retour au sommaire
Soir L'angélique échanson des couchants violets Penchant l'urne du rêve emplit l'or vieux des coupes. Des blancheurs d'ailes vers le ciel volent par troupes Le noir des jardins s'ouvre aux mystères seulets. La nuit vient. Des pêcheurs chargés de lourds filets Passent; de jeunes voix vont s'éloignant, en groupes, Et l'étang de saphyr, où dorment les chaloupes, Met son manteau de lune et sort ses feux follets. Tout le firmament brille à travers les ramures. Des pétales mourants tombent des roses mûres: La fleur triste des soirs divins vient de s'ouvrir... Mon âme est un velours douloureux que tout froisse, Et je sens en mon coeur lourd d'ineffable angoisse Je ne sais quoi de doux, qui voudrait bien mourir... Retour au sommaire
Paysages I L'air est trois fois léger. Sous le ciel trois fois Pur, Le vieux bourg qui s'effrite en ses noires murailles Ce clair matin d'hiver sourit sous ses pierrailles À ses monts familiers qui rêvent dans l'azur... Une dalle encastrée, en son latin obscur, Parle après deux mille ans d'antiques funérailles. César passait ici pour gagner ses batailles, Un oiseau du printemps chante sur le vieux mur... Bruissante sous l'ombre en dentelle d'un arbre, La fontaine sculptée en sa vasque de marbre Fait briller au soleil quatre filets d'argent. Et pendant qu'à travers la marmaille accourue La diligence jaune entre dans la grand'rue, La tour du Signador jette l'heure en songeant. II L'horloger, pâle et fin, travaille avec douceur; Vagues, le seuil béant, somnolent les boutiques; Et d'un trottoir à l'autre ainsi qu'aux temps antiques Les saluts du matin échangent leur candeur. Panonceaux du notaire et plaque du docteur... À la fontaine un gars fait boire ses bourriques; Et vers le catéchisme en files symétriques Des petits enfants vont, conduits par une soeur. Un rayon de soleil dardé comme une flèche Fait tout à coup chanter une voix claire et fraîche Dans la ruelle obscure ainsi qu'un corridor. De la montagne il sort des ruisselets en foule, Et partout c'est un bruit d'eau vive qui s'écoule De l'aube au front d'argent jusqu'au soir aux yeux d'or. III Le ciel rouge et doré par degrés a pâli; Les oliviers d'argent frémissent; l'herbe ondule; Rose au front, la montagne à sa base accumule De grands blocs transparents de lapis-lazuli. C'est le retour des champs... une étoile a frémi. Dans l'air une douceur de Bethléem circule. L'homme est à pied; la femme assise sur la mule Berce sous son manteau son enfant endormi. Et partout, sur le front portant en équilibre Des mannes où l'odeur des violettes vibre, Par la grand'route grise et par les sentiers bruns, Des femmes, que l'instant et leur marche rend belles, Passent avec lenteur en laissant derrière elles Le divin crépuscule empli de longs parfums. IV Voici les vieux métiers: le cuir, le fer, le bois, La chanson d'établi dans les copeaux éclose; Le marteau sur l'enclume, et le fer chaud qu'on pose, Et cet osier qui court flexible entre les doigts. Ah! Vivre ici pareil au ciel changeant des mois!... La ville a pour ceinture un clair jardin de roses Ah! Vivre ici parmi l'innocence des choses, Près de la bonne terre, et loin des tristes lois. O songe d'une vie heureuse et monotone! Bon pain quotidien; lait pur; conscience bonne; Simplicité des coeurs levés avant le jour... Oui, mais qui sait, hélas! Peut-être quels mystères Même ici, trame, aux nuits d'orage et d'adultères, Ce vieux couple éternel, l'Avarice et l'Amour? Retour au sommaire
Printemps Les désespoirs sont morts, et mortes les Douleurs. L'Espérance a tissé la robe de la terre; Et ses vieux flancs féconds, travaillés d'un mystère, Vont s'entr'ouvrir encor d'une extase de fleurs. Les Temps sont arrivés, et l'appel de la Femme, Ce soir, a retenti par la création. L'étoile du Désir se lève. O vision! O robes qui passez, nonchalantes, dans l'âme... Les ciels nus du matin frissonnent de pudeur; L'émeute verte éclate aux ramures vivaces; Et la vie éternelle arrivant des espaces En ruisseaux de parfums coule à travers le coeur. Voici que le Printemps s'avance sous les branches, Nu, candide et mouillé dans un jeune soleil; Et les cloches tintant parmi l'azur vermeil Versent une allégresse au coeur des maisons blanches. L'âme s'ouvre parmi l'enchantement du jour, Et le monde qu'enivre une vague caresse, Le monde, un jour encor, va noyer sa détresse Dans les cheveux profonds et vivants de l'Amour. Amour! Frissons légers des jupes, des voilettes, Et lumières des yeux de femmes transparents... Amour! Musique bleue et songes odorants... Et frêles papillons grisés de violettes... Retour au sommaire
Élégie L'heure comme nous rêve accoudée aux remparts. Penchés vers l'occident, nous laissons nos regards Sur le port et la ville, où le peuple circule, Comme de grands oiseaux tourner au crépuscule. Des bassins qu'en fuyant la mer à mis à sec Monte humide et puissante une odeur de varech. Derrière nous, au fond d'une antique poterne, S'ouvre, nue et déserte, une cour de caserne Immense avec de vieux boulets ronds dans un coin. Grave et mélancolique un clairon sonne au loin... Cependant par degrés le ciel qui se dégrade D'ineffables lueurs illumine la rade. Et mon âme aux couleurs mêlée intimement Se perd dans les douceurs d'un long enchantement. L'écharpe du couchant s'effile en lambeaux pâles. Ce soir, ce soir qui meurt, s'imprègne dans nos moelles Et, d'un coeur malgré moi toujours plus anxieux, Je le suis maintenant qui sombre dans tes yeux Comme un beau vaisseau d'or chargé de longs adieux! Nul souffle sur la rade. Au loin une sirène Mugit... La nuit descend insensible et sereine, La nuit... Et tout devient, on dirait, éternel: Les mâts, le lacis fin des vergues sur le ciel, Les quais noirs encombrés de tonneaux et de grues, Les grands vapeurs fumant des routes parcourues, Le bras de la jetée allongé dans la mer, Les entrepôts obscurs luisants de rails de fer, Et, bizarre, étageant ses masses indistinctes, Là-bas, la ville anglaise avec ses maisons peintes. La nuit tombe... les voix d'enfants se sont éteintes Et ton coeur comme une urne est rempli jusqu'au bord Quand brillent çà et là les premiers feux du port. Retour au sommaire
Matin sur le Port Le soleil, par degrés, de la brume émergeant, Dore la vieille tour et le haut des mâtures; Et, jetant son filet sur les vagues obscures, Fait scintiller la mer dans ses mailles d'argent. Voici surgir, touchés par un rayon lointain, Des portiques de marbre et des architectures; Et le vent épicé fait rêver d'aventures Dans la clarté limpide et fine du matin. L'étendard déployé sur l'Arsenal palpite; Et de petits enfants, qu'un jeu frivole excite, Font sonner en courant les anneaux du vieux mur. Pendant qu'un beau vaisseau, peint de pourpre et d'azur Bondissant et léger sur l'écume sonore, S'en va, tout frissonnant de voiles, dans l'aurore. Retour au sommaire
Soir C'est un soir tendre comme un visage de femme. Un soir étrange, éclos sur l'hiver âpre et dur, Dont la suavité, flottante au clair-obscur, Tombe en charpie exquise aux blessures de l'âme. Des verts angelisés... des roses d'anémie... L'Arc-de-Triomphe au loin s'estompe velouté, Et la nuit qui descend à l'Occident bleuté Verse aux nerfs douloureux la très douce accalmie. Dans le mois du vent noir et des brouillards plombés Les pétales du vieil automne sont tombés. Le beau ciel chromatique agonise sa gamme. Au long des vieux hôtels parfumés d'autrefois Je respire la fleur enchantée à mes doigts. C'est un soir tendre comme un visage de femme. Retour au sommaire
J'aime l'aube aux pieds nus qui se coiffe de thym, Les coteaux violets qu'un pâle rayon dore, Et la persienne ouverte avec un bruit sonore, Pour boire le vent frais qui monte du jardin, La grand'rue au village un dimanche matin, La vache au bord de l'eau toute rose d'aurore, La fille aux claires dents, la feuille humide encore, Et le divin cristal d'un bel oeil enfantin. Mais je préfère une âme à l'ombre agenouillée, Les grands bois à l'automne et leur odeur mouillée, La route où tinte, au soir, un grelot de chevaux, La lune dans la chambre à travers les rideaux, Une main pâle et douce et lente qui se pose, "Deux grands yeux pleins d'un feu triste ", et, sur toute chose, Une voix qui voudrait sangloter et qui n'ose... Retour au sommaire
Lentement, doucement, de peur qu'elle se brise, Prendre une âme; écouter ses plus secrets aveux, En silence, comme on caresse des cheveux; Atteindre à la douceur fluide de la brise; Dans l'ombre, un soir d'orage, où la chair s'électrise, Promener des doigts d'or sur le clavier nerveux; Baisser l'éclat des voix; calmer l'ardeur des feux; Exalter la couleur rose à la couleur grise; Essayer des accords de mots mystérieux Doux comme le baiser de la paupière aux yeux; Faire ondoyer des chairs d'or pâle dans les brumes; Et, dans l'âme que gonfle un immense soupir Laisser, en s'en allant, comme le souvenir D'un grand cygne de neige aux longues, longues plumes. Retour au sommaire
Soir sur la Plaine Vers l'occident, là-bas, le ciel est tout en or; Le long des prés déserts où le sentier dévale La pénétrante odeur des foins coupés s'exhale, Et c'est l'heure émouvante où la terre s'endort. Las d'avoir, tout un jour, penché mon front qui brûle, Comme on pose un fardeau, j'ai quitté la maison. J'ai soif de grande ligne et de vaste horizon, Et devant moi s'étend la plaine au crépuscule. Une solennité douce flotte dans l'air, Ma poitrine se gonfle au vent rude qui passe; Et mon coeur, on dirait, grandit avec l'espace, Car la plaine infinie est pareille à la mer. La faux des moissonneurs a passé sur les terres, Et le repos succède aux travaux des longs jours; Parfois une charrue, oubliée aux labours, Sort, comme un bras levé, des sillons solitaires. L'Angélus au loin sonne, et, simple en son devoir, La glèbe écoute au ciel tinter la cloche pure, Et comme une humble vieille en sa robe de bure Semble dire tout bas sa prière du soir. La nuit à l'orient verse sa cendre fine; Seule au couchant s'attarde une barre de feu; Et dans l'obscurité qui s'accroît peu à peu La blancheur de la route à peine se devine. Puis tout sombre et s'enfonce en la grande unité. Le ciel enténébré rejoint la plaine immense... Écoute!... un grand soupir traverse le silence... Et voici que le coeur du jour s'est arrêté! Et mon âme a frémi de se sentir trop seule, Et tout à coup s'allège à retrouver là-bas, Énorme et toute rose en son halo lilas, La lune qui se lève au-dessus d'une meule. Retour au sommaire
Nocturne Provincial La petite ville sans bruit Dort profondément dans la nuit. Aux vieux réverbères à branches Agonise un gaz indigent; Mais soudain la lune émergeant Fait tout au long des maisons blanches Resplendir des vitres d'argent. La nuit tiède s'évente au long des marronniers... La nuit tardive, où flotte encor de la lumière. Tout est noir et désert aux anciens quartiers; Mon âme, accoude-toi sur le vieux pont de pierre, Et respire la bonne odeur de la rivière. Le silence est si grand que mon coeur en frissonne. Seul, le bruit de mes pas sur le pavé résonne. Le silence tressaille au coeur, et minuit sonne! Au long des grands murs d'un couvent Des feuilles bruissent au vent. Pensionnaires... Orphelines... Rubans bleus sur les pèlerines... C'est le jardin des Ursulines. Une brise à travers les grilles Passe aussi douce qu'un soupir. Et cette étoile aux feux tranquilles, Là-bas, semble, au fond des charmilles, Une veilleuse de saphir. Oh! Sous les toits d'ardoise à la lune pâlis, Les vierges et leur pur sommeil aux chambres claires, Et leurs petits cous ronds noués de scapulaires, Et leurs corps sans péché dans la blancheur des lits!... D'une heure égale ici l'heure égale est suivie Et l'Innocence en paix dort au bord de la vie... Triste et déserte infiniment Sous le clair de lune électrique, Voici que la place historique Aligne solennellement Ses vieux hôtels du Parlement. À l'angle, une fenêtre est éclairée encor. Une lampe est là-haut, qui veille quand tout dort! Sous le frêle tissu, qui tamise sa flamme, Furtive, par instants, glisse une ombre de femme. La fenêtre s'entr'ouvre un peu; Et la femme, poignant aveu, Tord ses beaux bras nus dans l'air bleu... O secrètes ardeurs des nuits provinciales! Coeurs qui brûlent! Cheveux en désordre épandus! Beaux seins lourds de désirs, pétris par des mains pâles! Grands appels suppliants, et jamais entendus! Je vous évoque, ô vous, amantes ignorées, Dont la chair se consume ainsi qu'un vain flambeau, Et qui sur vos beaux corps pleurez, désespérées, Et faites pour l'amour, et d'amour dévorées, Vous coucherez, un soir, vierges dans le tombeau! Et mon âme pensive, à l'angle de la place, Fixe toujours là-bas la vitre où l'ombre passe. Le rideau frêle au vent frissonne... La lampe meurt... Une heure sonne. Personne, personne, personne. Retour au sommaire
La Cuisine Dans la cuisine où flotte une senteur de thym, Au retour du marché, comme un soir de butin, S'entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes, Les grands choux violets, le rouge potiron, La tomate vernie et le pâle citron. Comme un grand cerf-volant la raie énorme et plate Gît fouillée au couteau, d'une plaie écarlate. Un lièvre au poil rougi traîne sur les pavés Avec des yeux pareils à des raisins crevés. D'un tas d'huîtres vidé d'un panier couvert d'algues Monte l'odeur du large et la fraîcheur des vagues. Les cailles, les perdreaux au doux ventre ardoisé Laissent, du sang au bec, pendre leur cou brisé; C'est un étal vibrant de fruits verts, de légumes, De nacre, d'argent clair, d'écailles et de plumes. Un tronçon de saumon saigne et, vivant encor, Un grand homard de bronze, acheté sur le port, Parmi la victuaille au hasard entassée, Agite, agonisant, une antenne cassée. Retour au sommaire
Clydie Sur le vieux banc qu'ombrage un vert rideau de vigne Clydie aux bandeaux purs, Clydie au col de cygne Dévide, pour broder des oiseaux et des fleurs, Un écheveau de soie aux brillantes couleurs. Devant elle Palès tient, comme elle l'ordonne, Sur ses petites mains l'écheveau monotone, Et laissant par moments échapper un soupir Remonte un peu le bras que l'ennui fait fléchir. Le fil court. Par instants la blanche fiancée Suspend sa main qui tourne et, soudain oppressée Des premières langueurs de sa jeune saison, Rêve au temps qui viendra de quitter la maison... Alors comme un oiseau qui voit la cage ouverte Palès se tourne et mord dans une pomme verte. Retour au sommaire
Néère Le vent frais de l'aurore agite les lilas. Néère, nue et blanche, et riant aux éclats, Du bout d'un pied de neige, au bord de la rivière, Agace le cristal de l'onde familière, Cependant que, non loin, guettant l'âge nouveau, Le Satyre suspend son haleine au pipeau; Et l'enfant que sa grâce innocente décore, Ignorante des mois, dans sa chair pure encore, Prend le gâteau de miel du satyre rusé, Qui prolonge en échange un étrange baiser. Retour au sommaire
Le Berceau Dans la chambre paisible où tout bas la veilleuse Palpite comme une âme humble et mystérieuse, Le père, en étouffant ses pas, s'est approché Du petit lit candide où l'enfant est couché; Et sur cette faiblesse et ces douceurs de neige Pose un regard profond qui couve et qui protège. Un souffle imperceptible aux lèvres l'enfant dort, Penchant la tête ainsi qu'un petit oiseau mort, Et, les doigts repliés au creux de ses mains closes, Laisse à travers le lit traîner ses bras de roses. D'un fin poudroiement d'or ses cheveux l'ont nimbé; Un peu de moiteur perle à son beau front bombé, Ses pieds ont repoussé les draps, la couverture, Et, libre maintenant, nu jusqu'à la ceinture, Il laisse voir, ainsi qu'un lys éblouissant, La pure nudité de sa chair d'innocent. Le père le contemple, ému jusqu'aux entrailles... La veilleuse agrandit les ombres aux murailles; Et soudain, dans le calme immense de la nuit, Sous un souffle venu des siècles jusqu'à lui, Il sent, plein d'un bonheur que nul verbe ne nomme, Le grand frisson du sang passer dans son coeur d'homme. Retour au sommaire
Devant la mer, un soir, un beau soir d'Italie, Nous rêvions... Toi, câline et d'amour amollie, Tu regardais, bercée au coeur de ton amant, Le ciel qui s'allumait d'astres splendidement. Les souffles qui flottaient parlaient de défaillance; Là-bas, d'un bal lointain, à travers le silence, Douces comme un sanglot qu'on exhale à genoux, Des valses d'Allemagne arrivaient jusqu'à nous. Incliné sur ton cou, j'aspirais à pleine âme Ta vie intense et tes secrets parfums de femme, Et je posais, comme une extase, par instants, Ma lèvre au ciel voilé de tes yeux palpitants! Des arbres parfumés encensaient la terrasse, Et la mer, comme un monstre apaisé par ta grâce, La mer jusqu'à tes pieds allongeait son velours, la mer... Tu te taisais; sous tes beaux cheveux lourds Ta tête à l'abandon, lasse, s'était penchée, Et l'indéfinissable douceur épanchée À travers le ciel tiède et le parfum amer De la grève noyait ton coeur d'une autre mer, Si bien que, lentement, sur ta main pâle et chaude Une larme tomba de tes yeux d'émeraude. Pauvre, comme une enfant tu te mis à pleurer, Souffrante de n'avoir nul mot à proférer. Or, dans le même instant, à travers les espaces Les étoiles tombaient, on eût dit, comme lasses, Et je sentis mon coeur, tout mon coeur fondre en moi Devant le ciel mourant qui pleurait comme toi... C'était devant la mer, un beau soir d'Italie, Un soir de volupté suprême, où tout s'oublie, O Ange de faiblesse et de mélancolie. Retour au sommaire
A Marceline Desbordes-Valmore L'Amour, dont l'autre nom sur terre est la Douleur, De ton sein fit jaillir une source écumante, Et ta voix était triste et ton âme charmante, Et de toi la Pitié divine eût fait sa Soeur. Ivresse ou désespoir, enthousiasme ou langueur, Tu jetais tes cris d'or à travers la tourmente; Et les vers qui brûlaient sur ta bouche d'amante Formaient leur rythme aux seuls battements de ton coeur. Aujourd'hui, la Justice, à notre voix émue, Vient, la palme à la main, vers ta noble statue, Pour proclamer ta gloire au vieux soleil flamand. Mais pour mieux attendrir ton bronze aux tendres charmes, Peut-être il suffirait-quelque soir-simplement Qu'une amante vînt là jeter, négligemment, Une touffe de fleurs où trembleraient des larmes. Retour au sommaire
Watteau Au-dessus des grands bois profonds L'étoile du berger s'allume... Groupes sur l'herbe dans la brume... Pizzicati des violons... Entre les mains, les mains s'attardent, Le ciel où les amants regardent Laisse un reflet rose dans l'eau; Et dans la clairière indécise, Que la nuit proche idéalise, Passe entre Estelle et Cydalise L'ombre amoureuse de Watteau. Watteau, peintre idéal de la Fête jolie, Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir, Et tu donnas une âme inconnue au Désir En l'asseyant aux pieds de la Mélancolie. Tes bergers fins avaient la canne d'or au doigt; Tes bergères, non sans quelques façons hautaines, Promenaient, sous l'ombrage où chantaient les fontaines, Leurs robes qu'effilait derrière un grand pli droit... Dans l'air bleuâtre et tiède agonisaient les roses; Les coeurs s'ouvraient dans l'ombre au jardin apaisé, Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser, Fiançaient l'amour triste à la douceur des choses. Les Pèlerins s'en vont au Pays idéal... La galère dorée abandonne la rive; Et l'amante à la proue écoute au loin, pensive, Une flûte mourir, dans le soir de cristal... Oh! partir avec eux par un soir de mystère, O maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté! La mer est rose... Il souffle une brise d'été, Et quand la nef aborde au rivage argenté La lune doucement se lève sur Cythère. L'éventail balancé sans trêve Au rythme intime des aveux Fait, chaque fois qu'il se soulève, S'envoler au front des cheveux, L'ombre est suave... Tout repose. Agnès sourit; Léandre pose Sa viole sur son manteau; Et sur les robes parfumées, Et sur les mains desBbien-Aimées, Flotte, au long des molles ramées, L'âme divine de Watteau. Retour au sommaire
L'Agréable Leçon Dans la brise ailée et sonore S'éveillent les dieux bocagers; Et le chalumeau des bergers Brode de ses accords légers Le voile rose de l'aurore. Tircis aux pieds d'Églé dit son âme amoureuse. L'air est bleu; la rosée étincelle aux buissons; Le ruisseau d'argent clair brille dans les cressons, Et le chien noir a l'oeil sur la brebis peureuse. Sur ses pipeaux Tircis à la Journée Heureuse Prélude; mais soudain, jalousant ses chansons, Églé veut à son tour, par d'aimables leçons, D'une haleine qui chante emplir la flûte creuse. Inhabile, elle souffle, et, penché sur son cou, Tircis lève, descend ses doigts sur chaque trou, Et les maintient crispés sur des accords moroses. Églé s'irrite; alors, Tircis pour l'apaiser Sur sa bouche vermeille appuie un long baiser; Et la flûte à leurs pieds roule parmi les roses... Dans la lumière qui recule S'endorment les dieux bocagers; Et le chalumeau des bergers Suspend ses accords prolongés Au voile bleu du crépuscule. Retour au sommaire
En printemps, quand le blond vitrier Ariel Nettoie à neuf la vitre éclatante du ciel, Quand aux carrefours noirs qu'éclairent les toilettes En monceaux odorants croulent les violettes Et le lilas tremblant, frileux encor d'hier, Toujours revient en moi le songe absurde et cher Que mes seize ans ravis aux candeurs des Keepsakes Vivaient dans les grands murs blancs des bibliothèques Rêveurs à la fenêtre où passaient des oiseaux... Dans des pays d'argent, de cygnes, de roseaux Dont les noms avaient des syllabes d'émeraude, Au bord des étangs verts où la sylphide rôde, Parmi les donjons noirs et les châteaux hantés, Déchiquetant des ciels d'eau-forte tourmentés, Traînaient limpidement les robes des légendes. Ossian! Walter Scott! Ineffables guirlandes De vierges en bandeaux s'inclinant de profil. O l'ovale si pur d'alors, et le pistil Du col où s'éploraient les anglaises bouclées! O manches à gigot! Longues mains fuselées Faites pour arpéger le coeur de Raphaël, Avec des yeux à l'ange et l'air "Exil du ciel" , O les brunes de flamme et les blondes de miel! Mil-huit-cent-vingt... Parfum des lyres surannées; Dans vos fauteuils d'Utrecht bonnes vieilles fanées, Bonnes vieilles voguant sur "le lac" étoilé, O âmes soeurs de Lamartine inconsolé. Tel aussi j'ai vécu les sanglots de vos harpes Et vos beaux chevaliers ceints de blanches écharpes Et vos pâles amants mourant d'un seul baiser. L'Idéal était roi sur un grand coeur brisé. C'était le temps du patchouli, des Janissaires, D'Elvire, et des turbans, et des hardis corsaires. Byron disparaissait, somptueux et fatal. Et le cor dans les bois sonnait sentimental. O mon beau coeur vibrant et pur comme un cristal. Retour au sommaire
Soir Païen C'est un beau soir couleur de rose et d'ambre clair. Le temple d'Adonis, en haut du promontoire, Découpe sur fond d'or sa colonnade noire; Et la première étoile a brillé sur la mer... Pendant qu'un roseau pur module un lent accord, Là-bas, Pan accoudé sur les monts se soulève Pour voir danser, pieds nus, les nymphes sur la grève; Et des vaisseaux d'Asie embaument le vieux port... Des femmes, épuisant tout bas l'heure incertaine, Causent, l'urne appuyée au bord de la fontaine, Et les boeufs accouplés délaissent le sillon. La Nuit vient, parfumée aux roses de Syrie... Et Diane au croissant clair, ce soir en rêverie, Au fond des grands bois noirs, qu'argente un long rayon, Baise ineffablement les yeux d'Endymion. Retour au sommaire
Ilda Pâle comme un matin de septembre en Norvège, Elle avait la douceur magnétique du Nord; Tout s'apaisait près d'elle en un tacite accord, Comme le bruit des pas s'étouffe dans la neige. Son visage, par un étrange sortilège, Avait pris dès l'enfance et gardait sans efforts Un peu de la beauté sublime qu'ont les morts; Et le rire semblait près d'elle sacrilège. Triste avec passion, sur l'eau de ses grands yeux Le Songe errait comme un rameur silencieux. Tout ce qui la touchait s'imprégnait d'un mystère. Et si douce, enroulant ses boucles à ses doigts, Avec une pudeur farouche de sa voix, Elle vivait pour la volupté de se taire. Retour au sommaire
Retraite Remonte, lent rameur, le cours de tes années, Et, les yeux clos, suspends ta rame par endroits... La brise qui s'élève aux jardins d'autrefois Courbe suavement les âmes inclinées. Cherche en ton coeur, loin des grand'routes calcinées, L'enclos plein d'herbe épaisse et verte où sont les croix. Écoutes-y l'air triste où reviennent les voix, Et baise au coeur tes petites mortes fanées. Songe à tels yeux poignants dans la fuite du jour. Les heures, que toucha l'ongle d'or de l'amour, À jamais sous l'archet chantent mélodieuses. Lapidaire secret des soirs quotidiens, Taille tes souvenirs en pierres précieuses, Et fais-en pour tes doigts des bijoux anciens. Retour au sommaire
ÉLÉGIES Comme une grande fleur trop lourde qui défaille, Parfois, toute en mes bras, tu renverses ta taille Et plonges dans mes yeux tes beaux yeux verts ardents, Avec un long sourire où miroitent tes dents... Je t'enlace; j'ai comme un peu de l'âpre joie Du fauve frémissant et fier qui tient sa proie. Tu souris... je te tiens pâle et l'âme perdue De se sentir au bord du bonheur suspendue, Et toujours le désir pareil au coeur me mord De t'emporter ainsi, vivante, dans la mort. Incliné sur tes yeux où palpite une flamme, Je descends, je descends, on dirait, dans ton âme... De ta robe entr'ouverte aux larges plis flottants, Où des éclairs de peau reluisent par instants, Un arôme charnel où le désir s'allume Monte à longs flots vers moi comme un parfum qui fume. Et, lentement, les yeux clos, pour mieux m'en griser, Je cueille sur tes dents la fleur de ton baiser!... Retour au sommaire
Dans le parc aux lointains voilés de brume, sous Les grands arbres d'où tombe avec un bruit très doux L'adieu des feuilles d'or parmi la solitude, Sous le ciel pâlissant comme de lassitude, Nous irons, si tu veux, jusqu'au soir, à pas lents, Bercer l'été qui meurt dans nos coeurs indolents. Nous marcherons parmi les muettes allées; Et cet amer parfum qu'ont les herbes foulées, Et ce silence, et ce grand charme langoureux Que verse en nous l'automne exquis et douloureux Et qui sort des jardins, des bois, des eaux, des arbres Et des parterres nus où grelottent les marbres, Baignera doucement notre âme tout un jour, Comme un mouchoir ancien qui sent encor l'amour. Retour au sommaire
Comme un père en ses bras tient une enfant bercée Et doucement la serre, et, loin des curieux, S'arrête au coin d'un mur pour lui baiser les yeux, Je te porte couvée au secret de mon âme, O Toi que j'élus Douce entre toutes les femmes, Et qui marches, suave, en tes parfums flottants. Les soirs fuyants et fins aux ciels inconsistants Où défaille et s'en va la lumière vaincue, Je n'en sens la douceur tout entière vécue Que si ton nom chanté sur un rite obsesseur Coule en tièdes frissons de ma bouche à mon coeur!... O longs doigts vaporeux qui font rêver la lyre!... C'est ta robe évoquée avec un long sourire Qui monte, qui s'étend dans la chute du jour Et, flottante, remplit le ciel entier d'amour... O Femme, lac profond qui garde qui s'y plonge, Leurre ou piège, qu'importe? ... O chair tissée en songe, Qui jamais, qui jamais connaîtra sous les cieux D'où vient cet éternel sanglot délicieux Qui roule du profond de l'homme vers Tes Yeux! Retour au sommaire
Une douceur splendide et sombre Flotte sous le ciel étoilé On dirait que là-haut, dans l'ombre Un paradis s'est écroulé. Et c'est comme l'odeur ardente, L'odeur fiévreuse dans l'air noir, D'une chevelure d'amante Dénouée à travers le soir. Tout l'espace languit de fièvres. Du fond des coeurs mystérieux S'en viennent mourir sur les lèvres Des mots qui font fermer les yeux. Et de ma bouche où s'évapore Le parfum des bonheurs derniers, Et de mon coeur vibrant encore S'élèvent de vagues pitiés Pour tous ceux-là qui, sur la terre, Par un tel soir tendant les bras, N'ont point dans leur coeur solitaire Un nom à sangloter tout bas. Retour au sommaire
Tout dort. Le fleuve antique entre ses quais de pierre Semble immobile. Au loin s'espacent des beffrois. Et sur la cité, monstre aux écailles de toits, Le silence descend, doux comme une paupière. Les palais et les tours sur le ciel étoilé Découpent des profils de rêve. Notre-dame Se reflète, géante, au miroir de mon âme. Et la Sainte-Chapelle a l'air de s'envoler!... Tout dort dans les maisons où regarde la lune. Et ceux-là qu'éreinta la vie et son travail Jouissent, poings fermés, leur somme de bétail Ou galopent furieux la course à la Fortune. Pour moi, je veille, l'âme éparse dans la nuit, Je veille, coeur tendu vers des lèvres absentes, Parmi la solitude aux brises caressantes, Et la lune à travers les arbres me conduit. Paris est recueilli comme une basilique; À peine un roulement de fiacre, par moment, Un chien perdu qui pleure, ou le long sifflement D'une locomotive-au loin-mélancolique. Le silence est profond, comme mystérieux. La nuit porte l'amour endormi sous sa mante Et je n'entends plus rien dans la cité dormante Que ton haleine frêle et douce, ô mon amante, Qui fait trembler mon coeur large ouvert sous les cieux. Retour au sommaire
Une heure sonne au loin. - Je ne sais où je vais. Oh! J'ai le coeur si plein de Toi, si tu savais! Je te vois, je t'entends. Devant moi solitaire Une apparition blanche frôle la terre, Comme une fée au fond des clairières, le soir. Et cette ombre d'amour si radieuse à voir, Elle a tes yeux, tes yeux d'émeraude, ô ma vie, Dont la douceur étrange aux longs rêves convie, Comme l'azur profond de la mer ou des cieux; Et sa robe qui glisse à plis silencieux, Sa robe, c'est la tienne aussi, ma Bien-Aimée, Ta robe de Bohème onduleuse et lamée Où l'or parmi la soie allume maint éclair, Ta robe, fourreau mince et tiède de ta chair, Dont le seul souvenir, effleurant ma narine, Fait couler un ruisseau d'amour dans ma poitrine... Je suis seul. Le silence emplit les quais déserts. L'âme en fleurs du printemps s'exhale dans les airs. C'est une tiède nuit d'amant ou de poète, Et j'ai l'amour à l'âme et l'amour à la tête, Et j'ai soif de tes yeux pour me mettre à genoux! Ce sont des mots sans suite, et des gestes si doux Qu'ils semblent avoir peur de toucher, des mains jointes, Des désirs par instant aigus comme des pointes Et puis des nerfs crispés de la nuque au talon, Toute l'âme perdue après son violon Qui chante et qui sanglote et qui crie et qui râle, Toute l'âme d'un grand enfant fiévreux et pâle... Des fiacres attardés roulent dans les lointains. Sous les arbres émus de frissons incertains, Des brises doucement circulent, attiédies, Et poignantes au coeur comme des mélodies. Le fleuve sourd ondule en moires de langueur Et j'ai tout un bouquet d'étoiles dans le coeur! Je t'aime. Mon sang crie après toi. J'ai la fièvre De boire cette nuit idéale à ta lèvre, D'étendre sous tes pieds, comme un manteau de roi, Ma Vie et de te dire, oh! De te dire: "Toi" Avec une langueur si tendre et si profonde Qu'en la sentant sur toi, ta chair, toute, se fonde. Retour au sommaire
Blotti comme un oiseau frileux au fond du nid, Les yeux sur ton profil, je songe à l'infini... Immobile sur les coussins brodés, j'évoque L'enchantement ancien, la radieuse époque, Et les rêves au ciel de tes yeux verts baignés! Et je revis, parmi les objets imprégnés De ton parfum intime et cher, l'ancienne année Celle qui flotte encor dans ta robe fanée... Je t'aime ingénument. Je t'aime pour te voir. Ta voix me sonne au coeur comme un chant dans le soir. Et penché sur ton cou, doux comme les calices, J'épuise goutte à goutte, en amères délices, Pendant que mon soleil décroît à l'horizon Le charme douloureux de l'arrière-saison. Retour au sommaire
Je t'aime, - loin de toi ma pensée obstinée, Et, par l'instinct d'amour à l'amour ramenée, Revient vers toi, voltige alentour de ton cou, De tes yeux, de tes seins, comme un papillon fou, Et, grise de tourner dans ton cercle de femme, Reste des jours entiers sans rentrer dans mon âme... Je t'aime, et, malgré moi, je m'en vais par les rues Où flotte un souvenir des choses disparues, Où je sens, pénétré d'amère volupté, Qu'encore un peu de Toi dans l'air tendre est resté, Où ton passage embaume encor, où je respire Je ne sais quoi qui garde encor de ton sourire. Mon coeur est tout pareil à ces matins voilés D'automne où le soleil des beaux jours en allés, Vaporeux à travers le ciel mélancolique, Épanche une langueur de lumière angélique... Ainsi mon coeur. Ah! si, comme aux soirs de jadis, Tu plongeais dans mes yeux tes yeux de paradis, Va, tu n'y trouverais nul grand air ridicule Mais de l'amour, mais un amour de crépuscule Pâle et voilé, couché sur un cher souvenir, Qu'enivre, tristement, la douceur de mourir. Retour au sommaire
Je cherche les endroits où ta robe est allée, Où flotte un souvenir de ta jupe envolée, Où je retrouve encor dans l'air je ne sais quoi Qui me fait palpiter le coeur, et qui fut Toi. Là, les yeux au plafond, pendant que mon cigare Exhale un lent nuage azuré qui s'égare Comme dans un brouillard matinal, je revois Ton sourire, ton beau sourire d'autrefois. Le passé me remonte à l'âme... et comme un pâtre Qui rêve solitaire au fond du soir bleuâtre Je regarde immobile en mon recueillement, Je regarde là-bas sur mon coeur doucement, Plus suave, on dirait, dans les ombres accrues, Tourner le choeur léger des choses disparues. Ton souvenir est comme un coffret de reliques Où dorment des joyaux d'amour mélancoliques Et que j'ouvre à genoux pour voir comme un trésor Tout mon passé dans l'ombre étinceler encor! Comme un écho profond l'amour en moi persiste. Le reproche est bavard; la rancune égoïste. Je ne te dirai rien, sinon que je suis triste... Telle une fleur qu'on coupe et qui douce à souffrir Ne sait rien qu'exhaler ses parfums et mourir. Retour au sommaire
Quand je suis à tes pieds... Quand je suis à tes pieds, comme un fidèle au temple Immobile et pieux, quand fervent je contemple Ta bouche exquise ou flotte un sourire adoré, Tes cheveux blonds luisant comme un casque doré, Tes yeux penchés d'où tombe une douceur câline, Ton cou svelte émergeant d'un flot de mousseline, L'ombre de tes longs cils sur ta joue et tes seins Où mes baisers jaloux s'abattent par essaims, Quand j'absorbe ta vie ainsi par chaque pore, Et, comme un encensoir brûlant qui s'évapore, Quand je sens, d'un frisson radieux exalté, Tout mon coeur à longs flots fumer vers ta beauté, Toujours ce vain désir inassouvi me hante D'emporter avec moi tes yeux vivants d'amante, De les mettre en mon coeur comme on garde un bijou Afin de les trouver à toute heure et partout. Aussi quand je m'en vais, pour conserver dans l'âme Encore un peu de toi qui brille, douce flamme, Aux lèvres que tu tends vers mes lèvres d'amant À longs traits, à longs traits, je bois éperdument D'une soif de désert, vorace, inassouvie, Comme si je voulais te prendre de ta vie!... Mais en vain... car à peine une dernière fois T'ai-je envoyé mon coeur suprême au bout des doigts, En me retrouvant seul sur le pavé sonore Dans la rue où là-bas ta vitre brille encore, Je sens parmi le vent nocturne s'exhaler Tout ce que j'avais pris de toi pour m'en aller... Et de tout son trésor mon coeur triste se vide, Car ton subtil amour, ô femme, est plus fluide Que l'eau vive, qu'on puise aux sources dans les bois Et qu'on sent, malgré tout, fuir au travers des doigts... Retour au sommaire
Je n'ai songé qu'à toi, ma Belle, l'autre soir. Quelque chose flottait de tendre dans l'air noir, Qui faisait vaguement fondre l'âme trop pleine. Je marchais, on eût dit, baigné dans ton haleine. Les souffles qui passaient semblaient rouler dans l'air Un souvenir obscur et tiède de ta chair. J'aurais voulu t'avoir près de moi, caressante, Appuyée à mon bras dans ta grâce enlaçante, Et lente et paresseuse, et retardant le pas Pour me baiser sans bruit comme on parle tout bas. L'Amour vibrait en moi comme un clavier qu'on frôle, O câline d'amour bercée à mon épaule! Et je t'évoquais toute avec ton grand manteau, Et la touffe de fleurs tremblante à ton chapeau, Et tes souliers vernis luisant dans la nuit sombre, Et ton ombre au pavé fiancée à mon ombre. Il est ainsi des soirs faits de douceur qui flotte, De beaux soirs féminins où le coeur se dorlote, Et qui font tressaillir l'âme indiciblement Sous un baiser qui s'ouvre au fond du firmament. Tes yeux me souriaient... et je marchais heureux Sous le ciel constellé, nocturne et vaporeux, Pendant que s'entr'ouvrait, blancheur vibrante et pure, Mon âme - comme un lys! - passée à ta ceinture. Retour au sommaire
INTÉRIEUR Hyacinthe Pour la voir aussitôt m'apparaître, fidèle Je n'ai qu'à prononcer son nom mélodieux, Comme si quelque instinct miséricordieux D'avance lui disait l'heure où j'ai besoin d'elle. Je la trouve toujours, quand mon coeur contristé S'exile et se replie au fond de ses retraites, Et pansant à la nuit ses blessures secrètes, Reprend avec l'orgueil sa native beauté. C'est dans un parc illustre où la blancheur des marbres Dans l'ombre çà et là dresse un beau geste nu, Où ruisselle un bruit d'eau léger et continu, Où les chemins rayés par les ombres des arbres S'enfoncent comme on voit aux tableaux anciens. Aux noblesses du coeur le décor est propice, Et parmi les bosquets l'âme de Bérénice Semble encor sangloter des vers raciniens. Elle est là; sous le dais des ténèbres soyeuses, Elle attend; autour d'elle à chaque mouvement Ses ailes font d'un vague et lent frémissement De plumes onduler les fleurs harmonieuses. Ses lèvres par instants laissent tomber le mot Unique où se concentre en goutte le silence; Le geste de ses mains pâles est l'indolence, Et sa voix musicale est fille du sanglot. Nous errons à travers les jardins taciturnes Émus en même temps de limpides frissons, Touchés de nous aimer dans ce que nous pensons Et nous penchant ensemble aux fontaines nocturnes. L'amour s'ouvre à ses doigts comme un lys infini, Tout en elle se donne et rien ne se dérobe. Ses bras savent surtout bercer et sous sa robe Son sein a la chaleur maternelle du nid. La Pitié, la Douceur, la Paix sont ses servantes; À sa ceinture pend le rosaire des soirs, Et c'est elle sans trêve et pourtant sans espoirs, Que je cherche à jamais à travers les vivantes. Elle est tout ce que j'aime au monde, le Secret, L'Amour aux longs cheveux, la Pudeur aux longs voiles, Même elle me ressemble aux rayons des étoiles, Et c'est comme une soeur morte qui reviendrait. Hyacinthe est le nom mortel que je lui donne. Souvent au fond des ans par d'étranges détours Nous évoquons la même enfance aux mêmes jours, Et sa voix dont l'accent fatidique m'étonne Semble du plus profond de mon âme venir. Elle a le timbre ému des heures abolies, Et sonne l'angélus de mes mélancolies Dans la vallée au vieux clocher du souvenir. Et parfois Elle dit, pâle en la nuit profonde, Pendant qu'au loin la lune argente un marbre nu Et qu'un ruissellement léger et continu Mêle au son de sa voix l'écoulement de l'onde, Pendant qu'aux profondeurs des grands espaces bleus Palpite une douceur grave et surnaturelle, Et que je vois comme un miracle fait pour elle Les astres scintiller à travers ses cheveux, Elle dit: " Quelque jour dans un Pays Suprême Ton désir cueillera les fruits puissants et beaux Dont la fleur blême ici languit sur les tombeaux. Et ton propre Idéal sera ton diadème. " Avec l'argile triste où chemine le ver Tu quitteras le mal, la honte, l'esclavage, Et je te sourirai dans les lys du rivage, Belle comme la lune, en été, sur la mer. " Tes sens magnifiés vivront d'intenses fièvres, Ivres d'intensité dans un air immortel; Alors s'accomplira ton rêve originel Et, penché sur mes yeux pleins d'un soir éternel, " C'est ton âme que tu baiseras sur mes lèvres. " Retour au sommaire
Ce soir, ta chair malade a des langueurs inertes; Entre tes doigts fiévreux meurent tes beaux glaïeuls; Ce soir, l'orage couve, et l'odeur des tilleuls Fait pâlir par instants tes lèvres entr'ouvertes. Les yeux plongeant au fond des campagnes désertes, Nous sentons croître en nous, sous la nue en linceuls, Cette solennité tragique d'être seuls; Et nos voix d'un mystère anxieux sont couvertes. Parfois brille, livide, un éclair de chaleur; Et sa clarté subite, inondant ta pâleur, Te donne la beauté fatale des sibylles. L'ombre devient plus chaude et plus sinistre encor, Et, brûlant dans l'air noir, nos âmes immobiles Sont comme deux flambeaux qui veilleraient un mort. Retour au sommaire
Panthéisme En juillet, quand midi fait éclater les roses, Comme un vin dévorant boire l'air irrité, Et, tout entier brûlant des fureurs de l'été, Abîmer son coeur ivre au gouffre ardent des choses. Voir partout la vie, une en ses métamorphoses, Jaillir; et l'Amour, nu comme la Vérité, Nonchalamment suspendre à ses doigts de clarté La chaîne aux anneaux d'or des Effets et des Causes. À pas lents, le front haut, par la campagne en feu, Marcher, tel qu'un grand prêtre enveloppé du dieu, Sur la terre vivante, où palpite l'atome! Sentir comme couler du soleil dans son sang, Et, consumé d'orgueil dans l'air éblouissant, Comprendre en frissonnant la splendeur d'être un homme. Retour au sommaire
Soir d'Empire Parfois la Mort passant devant l'auberge infâme Cogne; et la peur gargouille au ventre des laquais... Les grands vaisseaux d'Orgueil pourrissent près des quais. Et nous n'attendons plus le Dieu né d'une femme. Orphelins du passé, nous avons tous dans l'âme, Désertes au soleil, de mornes Palanqués. Sur l'eau morte des coeurs fiévreux et compliqués D'étranges feux follets font sautiller leur flamme. Et seule, idole antique aux seins nus parfumés, Enigmatique avec ses yeux demi fermés, La Volupté, qui couve une funèbre joie, Sourit, câline et sombre, au monde qui descend, Et crispe avec langueur sur les coussins de soie, Dans la tristesse d'or d'un parfum trop puissant, Ses mains pâles parmi des roses et du sang. Retour au sommaire
Son rêve fastueux, seul, lui donnait des fêtes; Il avait son orgueil intime pour ami. Grave, pour dérider un peu son front blêmi, Il regardait ses fleurs et caressait ses bêtes. Soumis à ses grands yeux étranges de prophète, De beaux Désirs pareils à des tigres parmi Les jungles de ses sens s'étiraient à demi. Il vivait seul avec son âme pour conquête. Dans le palais silencieux qu'était son coeur, Des femmes, que gardait secrètes son humeur, Languissaient, comme des sultanes, près des urnes... Lui, pâle, par les soirs délirants de jasmins S'agenouillait, des larmes chaudes sur les mains; Et parfois, soeur aimante, aux terrasses nocturnes La Mort venait baiser ses lèvres taciturnes. Retour au sommaire
Automne Le vent tourbillonnant, qui rabat les volets, Là-bas tord la forêt comme une chevelure. Des troncs entrechoqués monte un puissant murmure Pareil au bruit des mers, rouleuses de galets. L'automne qui descend les collines voilées Fait, sous ses pas profonds, tressaillir notre coeur; Et voici que s'afflige avec plus de ferveur Le tendre désespoir des roses envolées. Le vol des guêpes d'or qui vibrait sans repos S'est tu; le pêne grince à la grille rouillée; La tonnelle grelotte et la terre est mouillée, Et le linge blanc claque, éperdu, dans l'enclos. Le jardin nu sourit comme une face aimée Qui vous dit longuement adieu, quand la mort vient; Seul, le son d'une enclume ou l'aboiement d'un chien Monte, mélancolique, à la vitre fermée. Suscitant des pensers d'immortelle et de buis, La cloche sonne, grave, au coeur de la paroisse; Et la lumière, avec un long frisson d'angoisse, Écoute au fond du ciel venir les longues nuits... Les longues nuits demain remplaceront, lugubres, Les limpides matins, les matins frais et fous, Pleins de papillons blancs chavirant dans les choux Et de voix sonnant clair dans les brises salubres. Qu'importe, la maison, sans se plaindre de toi, T'accueille avec son lierre et ses nids d'hirondelle, Et, fêtant le retour du prodigue près d'elle, Fait sortir la fumée à longs flots bleus du toit. Lorsque la vie éclate et ruisselle et flamboie, Ivre du vin trop fort de la terre, et laissant Pendre ses cheveux lourds sur la coupe du sang, L'âme impure est pareille à la fille de joie. Mais les corbeaux au ciel s'assemblent par milliers, Et déjà, reniant sa folie orageuse, L'âme pousse un soupir joyeux de voyageuse Qui retrouve, en rentrant, ses meubles familiers. L'étendard de l'été pend noirci sur sa hampe. Remonte dans ta chambre, accroche ton manteau; Et que ton rêve, ainsi qu'une rose dans l'eau, S'entr'ouvre au doux soleil intime de la lampe. Dans l'horloge pensive, au timbre avertisseur, Mystérieusement bat le coeur du Silence. La Solitude au seuil étend sa vigilance, Et baise, en se penchant, ton front comme une soeur. C'est le refuge élu, c'est la bonne demeure, La cellule aux murs chauds, l'âtre au subtil loisir, Où s'élabore, ainsi qu'un très rare élixir, L'essence fine de la vie intérieure. Là, tu peux déposer le masque et les fardeaux, Loin de la foule et libre, enfin, des simagrées, Afin que le parfum des choses préférées Flotte, seul, pour ton coeur dans les plis des rideaux. C'est la bonne saison, entre toutes féconde, D'adorer tes vrais dieux, sans honte, à ta façon, Et de descendre en toi jusqu'au divin frisson De te découvrir jeune et vierge comme un monde! Tout est calme; le vent pleure au fond du couloir; Ton esprit a rompu ses chaînes imbéciles, Et, nu, penché sur l'eau des heures immobiles, Se mire au pur cristal de son propre miroir: Et, près du feu qui meurt, ce sont des Grâces nues, Des départs de vaisseaux haut voilés dans l'air vif, L'âpre suc d'un baiser sensuel et pensif, Et des soleils couchants sur des eaux inconnues... Magny-les-Hameaux, octobre 1894. Retour au sommaire
Mon enfance captive a vécu dans des pierres, Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon, L'usine en feu dévore un peuple moribond. Et pour voir des jardins je fermais les paupières... J'ai grandi; j'ai rêvé d'orient, de lumières, De rivages de fleurs où l'air tiède sent bon, De cités aux noms d'or, et, seigneur vagabond, De pavés florentins où traîner des rapières. Puis je pris en dégoût le carton du décor Et maintenant, j'entends en moi l'âme du Nord Qui chante, et chaque jour j'aime d'un coeur plus fort Ton air de sainte femme, ô ma terre de Flandre, Ton peuple grave et droit, ennemi de l'esclandre, Ta douceur de misère où le coeur se sent prendre, Tes marais, tes prés verts où rouissent les lins, Tes bateaux, ton ciel gris où tournent les moulins, Et cette veuve en noir avec ses orphelins... Retour au sommaire
Incantation O nuit magicienne, ô douce, ô solitaire, Le Paysage avec sa flûte de roseau T'accueille; et tes pieds nus posés sur le coteau Font tressaillir le coeur fatigué de la terre. Laissant fuir de ses doigts sa guirlande de fleurs, Voici qu'en tes bras frais s'endort le Soir qui rêve. L'Âme, veule au soleil, frissonne, se soulève, Et tord sa chevelure à la source des Pleurs. Les paysans rentrant par les plaines tranquilles Prennent au crépuscule un accent éternel; Et la Tristesse passe, en respirant le ciel Vaguement lumineux dans les eaux immobiles. Derniers bruits des chemins pleins d'ombre. Fin du jour... O Nuit, l'âme des fleurs nuptiales t'épie Le bétail est couché; la glèbe est assoupie, Et la servante a clos les portes de la cour. Sur ton sein resplendit la lune magnétique. La nymphe qu'elle attire ondule dans les joncs; Et tout ce qu'en nos coeurs sanglotants nous songeons Monte, comme la mer, vers sa face mystique. L'heure est harmonieuse et grave sous les cieux; L'ombre, étendue au loin, solennise les lignes; Et l'homme, s'éveillant au mystère des signes, Sent monter lentement la prière à ses yeux... * Là-bas, la Ville au loin presse ses toits san nombre; Seuls, de la multitude anonyme émergés, Les monuments, debout ainsi que des bergers, Veillent pour témoigner de son âme dans l'ombre. L'abîme étoilé s'ouvre à l'ardeur de penser, Et l'esprit, visité de rumeurs inconnues, S'étonne, et frémissant écoute au fond des nues, Comme un grand fleuve noir, l'éternité passer. Ivresse! Bras tendus au ciel! Vol qui s'égare... Baiser de l'infini qui rend pâle un instant... Et toujours sous nos fronts ce vieux désir luttant, Toujours l'hériditaire orgueil des fils d'Icare. Un vent sacré venu des espaces profonds Détache le fruit mûr qui pèse aux flancs des femmes, Pendant qu'à son approche, au loin, les grandes âmes Brûlent, comme des feux allumés sur les monts. Je te salue, ô Nuit des pâtres, des prophètes, Mère au long voile noir des grands enfantements, O féconde par qui, jumelles en tourments, Les oeuvres de la femme et de l'homme sont faites. Grande Nuit! Sanctuaire auguste des secrets. O Nuit, soeur de la Mort, comme elle impénétrable. Nuit d'Orphée et d'Isis, Déesse vénérable, Aïeule de la mer antique et des forêts! * Et Nuit divine aussi, vierge pur et clémente Qui ranimes l'amour à ton sourire obscur, Toi qui poses au coeur tes longues mains d'azur, Et portes le Sommeil innocent sous ta mante. Seule, tu sais calmer les tourments inconnus De ceux que le mentir quotidien torture. Leur front brûle, et voici ta sombre chevelure; Leur âme est solitaire, et voici tes bras nus. Et chacun, dénouant les liens du masque infâme, Dans ta forêt, sous l'oeil d'or fixe du hibou, Au large de son coeur promène un archet fou, Et marche, magnifique et libre, dans son âme! Cependant qu'aux buissons l'oiseau sentimental, L'oiseau, triste et divin, que les ombres suscitent, Sur les jardins déserts où les feuilles palpitent, Fait ruisseler son coeur en sanglots de cristal. Minuit. La voûte est comme une église tendue. Le Livre resplendit, au fond, d'or et de fer. Et la chair est sublime et vibre avec l'éther! O vagues de silence à travers l'étendue... Et déjà respirant les fleurs d'étranges soirs, Le Rêve s'aventure, enlacé par Hélène, Aux plus lointaines mers de la pensée humaine Sur son char attelé de deux grands cygnes noirs. O Nuit, tes pieds divins font tressaillir la terre, Ta coupe d'argent noir contient les profondeurs; Tu fais jaillir de nous les secrètes splendeurs; Et je t'adorerai pour ce triple mystère. O Nuit magicienne, ô douce, ô solitaire. Retour au sommaire
Nos sens, nos sens divins sont de beaux enfants nus Jouant aux vagues d'or des vieilles mers païennes, Innocents, radieux, ivres, les deux mains pleines Des fruits juteux cueillis aux Jardins ingénus. Pensive et poursuivant ses antiques chimères L'Âme assise non loin surveille leurs ébats; Parfois son doigt se lève et commande et, tout bas, Elle agite en son coeur l'espérance des mères. Les petits fatigués, quand vient la fin du jour, Se couchent comme au fond d'un tiède abri d'amour Dans sa mante aux longs plis d'une croix noire ornée. Et lors, prenant le plus fougueux ou le plus doux, L'Âme, les yeux au ciel, l'endort sur ses genoux Et chantant à mi-voix songe à la Destinée. Retour au sommaire
Mon coeur est comme un Hérode morne et pâle, Un Salomon somptueux, triste et puissant Qui suit d'un oeil magnifique et languissant Les ballets infinis dans les hautes salles. Rêve sans fin, les plus Belles ont passé, Portant des noms si doux qu'ils font chanter l'âme. Le Roi s'ennuie à voir tourner ses femmes, Roses de feu, les plus chaudes l'ont glacé. L'archet final sanglote sur la mineure. C'est une enfant qui danse comme l'on pleure; Sous son pas, c'est l'âme même qu'elle effleure: Elle s'appelle, ô suave, la Pitié. Et dans son coeur, grand lys dur et solitaire, Comme une eau fraîche et pure qui désaltère Le Roi sent tomber les larmes de la terre; Et s'élançant de son trône d'or altier Tombe à genoux et baise l'enfant au pied! Retour au sommaire
Paresse Debout, voluptueux, dans l'ombre où tu t'endors Un clairon martial résonne et te convie. Debout ton coeur, debout ta pensée asservie... Ne faut-il pas que tu sois fort entre les forts? La Volonté, lionne à l'indomptable essor, Sous sa griffe superbe emporte au loin la vie, Et s'irrite et triomphe et, belle inassouvie, Rugit à l'avenir sur des dépouilles d'or! Mais non, c'est la débauche en sa louche taverne, Qui t'attise à ses yeux brûlés que le plomb cerne, Et souffle en ricanant ton pur flambeau d'orgueil: Ou bien c'est la câline et mortelle paresse, Ensorceleuse pis qu'une vieille maîtresse Qui te couche à son lit drapé comme un cercueil. Retour au sommaire
Réveil L'aube d'une clarté s'épanche dans mon âme. Au mur de l'horizon j'ai vu luire une flamme. Les lys soudain dans l'ombre ont frémi de ferveur Et j'ai senti passer la robe du Sauveur. Je suis le voyageur endormi sur la route, Las et le coeur sinistre, au carrefour du doute, Suant l'angoisse au fond d'un cauchemar mortel, Et qui, dans le matin dressé comme un autel, D'un beau geste ébloui se réveille et se lève À l'appel d'un grand ciel tout ruisselant de rêve! Le verbe des hauteurs, ranimant mes pensers Pareils après l'orage aux épis renversés, Les redresse d'un seul frisson vers la lumière; Et mon coeur, comme un mort qui soulève sa pierre, Mon coeur ressuscité bat sa vie à grands coups. Car l'épouse mystique a retrouvé l'époux. O mon âme, la nuit a lâché sa capture. Tu peux encor tenter la divine aventure, Et vers ton inconnu, d'un frémissant essor, Monter légère au ciel comme une flèche d'or. Va-t'en, va-t'en: déjà le vent de la Parole Fait tressaillir ta chevelure qui s'envole Et met la joie au coeur des chênes des forêts. Va, belle, conquérir les magiques secrets, Dont l'amour pour toi seule a soulevé les voiles. L'amour t'attend, le grand papillon des étoiles... Et flotte au large azur l'oriflamme d'argent, L'Ange a terrassé l'égoïsme intelligent, La bête au ventre lourd, l'hydre à l'échine torse Qui veut le mordre encore au talon et s'efforce... Éveillée aux rayons, éventée aux fraîcheurs, La mer spirituelle émerge des blancheurs Avec des vols ravis d'âmes neuves encore Comme des alcyons qui tournent dans l'aurore: La mer spirituelle aux vagues de clarté Où monte ton soleil vivant, ô Vérité! Quand je marchais, perdu, l'oeil plein d'un couchant sombre, Une main de lumière a pris ma main dans l'ombre Et m'a conduit le long du mystique sentier, Aux jardins où jaillit la source de pitié, Sous les palmes d'où tombe une paix angélique. Alors j'ai revêtu la candide tunique Et l'espoir des enfants a visité mon coeur, O mon âme, sois donc forte et fuis la langueur. L'âme s'englue au miel du rêve et de la flûte. La vie est à ce prix: roidis-toi pour la lutte. N'attends pas vainement: ton futur t'appartient. Tiens-toi toujours debout pour celui-là qui vient Et dont sur les chemins les pieds gravent l'exemple. Sois le prêtre vêtu de blanc au seuil du temple, Pur et qui tend les bras vers le soleil levant! L'aile des Envoyés palpite dans le vent, L'étoile brille au ciel entre toutes bénie, Et voici revenus les temps d'Épiphanie. Puisque la moisson croît pour l'éternel semeur, Puisque le lys fleurit en loyal serviteur, Je veux donner ma vie à la Bonne Espérance, À la règle, à l'effort, à la persévérance, L'ennoblir de sagesse, et de force l'armer, L'alléger de prière et toute l'enfermer Dans la soif de comprendre et la splendeur d'aimer. Retour au sommaire
Ténèbres Les Heures de la nuit sont lentes et funèbres. Frère, ne trembles-tu jamais en écoutant, Comme un bruit sourd de mer lointaine qu'on entend, La respiration tragique des ténèbres? Les Heures de la nuit sont filles de la peur; Leur souffle fait mourir l'âme humble des veilleuses, Cependant que leurs mains froides et violeuses, S'allongent sous les draps pour saisir notre coeur. ... Une âme étrangement dans les choses tressaille, Murmure ou craquement, qu'on ne définit point. Tout dort; on n'entend plus, même de loin en loin, Quelque pas décroissant le long de la muraille. Pâle, j'écoute au bord du silence béant. La nuit autour de moi, muette et sépulcrale, S'ouvre comme une haute et sombre cathédrale Où le bruit de mes pas fait sonner du néant. J'écoute, et la sueur coule à ma tempe blême, Car dans l'ombre une main spectrale m'a tendu Un funèbre miroir où je vois, confondu, Monter vers moi du fond mon image elle-même. Et peu à peu j'éprouve à me dévisager Comme une inexprimable et poignante souffrance, Tant je me sens lointain, tant ma propre apparence Me semble en cet instant celle d'un étranger. Ma vie est là pourtant, très exacte et très vraie, Harnais quotidien, sonnailles de grelots, Comédie et roman, faux rires, faux sanglots, Et cette herbe des sens folle, comme l'ivraie... Et tout s'avère alors si piteux et si vain, Tant de mensonge éclate au rôle que j'accepte, Que le dégoût me prend d'être ce pître inepte Et de recommencer la parade demain! Les Heures de la nuit sont lentes et funèbres. L'angoisse comme un drap mouillé colle à ma chair; Et ma pensée, ainsi qu'un vaisseau sous l'éclair, Roule, désemparée, au large des ténèbres. De mortelles vapeurs assiègent mon cerveau... Une vieille en cheveux qui rôde dans des tombes Ricane en égorgeant lentement des colombes; Et sa main de squelette agrippe mon manteau... Cloué par un couteau, mon coeur bat, mon sang coule... Et c'est un tribunal au fond d'un souterrain, Où trois juges, devant une table d'airain, Siègent, portant chacun une rouge cagoule. Et mon âme à genoux, devant leur trinité, Râle, en claquant des dents, ses hontes, sa misère. Et leur voix n'a plus rien des pitiés de la terre, Et les trous de leurs yeux sont pleins d'éternité. ... Mais soudain, dans la nuit d'hiver profonde encore, Tout mon coeur d'un espoir immense a frissonné, Car voici qu'argentine, une cloche a sonné, Par trois coups espacés, la messe de l'aurore. Retour au sommaire