Albert Samain

Aux flancs du vase

Le Repas préparé Ma fille, laisse là ton aiguille et ta laine; Le maître va rentrer; sur la table de chêne Avec la nappe neuve aux plis étincelants Mets la faïence claire et les verres brillants. Dans la coupe arrondie à l’anse en col de cygne Pose les fruits choisis sur des feuilles de vigne: Les pêches que recouvre un velours vierge encor, Et les lourds raisins bleus mêlés aux raisins d’or. Que le pain bien coupé remplisse les corbeilles, Et puis ferme la porte et chasse les abeilles. Dehors le soleil brûle, et la muraille cuit. Rapprochons les volets, faisons presque la nuit, Afin qu’ainsi la salle, aux ténèbres plongée, S’embaume toute aux fruits dont la table est chargée. Maintenant, va puiser l’eau fraîche dans la cour; Et veille que surtout la cruche, à ton retour, Garde longtemps, glacée et lentement fondue, Une vapeur légère à ses flancs suspendue.
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Le Boucher Ardagôn le boucher, à la rouge encolure, Un grand couteau luisant passé dans sa ceinture, Pousse hors de l'étable et conduit au hangar Le boeuf sur qui la vache attache un long regard. Les enfants du village, et Psyllé la première, Déjà chassés vingt fois par la rude fermière, Reviennent plus nombreux et plus hardis encor Que les mouches qu'attire un pot plein de miel d'or. Une corde passée à l'anneau de la dalle Incline par degrés la tête bestiale, Et la brute immobile offre son large front Comme une enclume où va frapper le forgeron. Tout est prêt. Dans la cour descend un grand silence... Le lourd marteau levé lentement se balance, Plane, hésite, et soudain, d'un coup terrible et sourd, Tombe... le crâne sonne... Un léger frisson court. Le boeuf assommé croule: et dans sa gorge inerte Le grand couteau plongé fait par l'entaille ouverte Jaillir à flots pressés un sang noir et fumant. Le sol autour s'empourpre. Ardagôn, par moment, Enfonçant jusqu'au coude un bras qui sort tout rouge Ranime un peu de vie aux flancs du boeuf qui bouge; Et les enfants penchés sentent, en frémissant, Leur petit coeur cruel réjoui par le sang. Retour au sommaire
Axilis au ruisseau Axilis, allongé sur l'herbe de la rive, Suit d'un oeil nonchalant le clair ruisseau d'eau vive Qui court, léger d'aurore, au milieu des prés verts. Le bois s'éveille à peine, et les champs sont déserts... Axilis laisse errer sur sa flûte d'ébène Des doigts vagues qu'un même accord toujours ramène; Car il semble exhalé, si limpide et si pur, Par des lèvres d'argent sur un roseau d'azur! Aux pentes des coteaux flottent des vapeurs blanches Et le matin mouillé sourit nu dans les branches. Le pâtre qu'une ivresse envahit lentement Sent tressaillir sous lui la terre obscurément. Il boit l'haleine en fleur de la saison nouvelle; Il boit le lait sacré de la bonne Cybèle. Eaux courantes, bois verts, feuillage frémissant... Le clair frisson du monde a passé dans son sang! Dans l'herbe humide et drue, il plonge son visage; Il voudrait sur son coeur serrer le paysage. La vie autour de lui circule; il voit courir Mille insectes fiévreux qu'un soir fera mourir. L'oiseau vole; le vent souffle; la feuille tremble; Le ciel est de cristal... Et voici qu'il lui semble Que son âme, pareille au reflet du bouleau, A fui, légère et vaine, au murmure de l'eau... Retour au sommaire
La Bulle Bathylle, dans la cour où glousse la volaille, Sur l'écuelle penché, souffle dans une paille; L'eau savonneuse mousse et bouillonne à grand bruit, Et déborde. L'enfant qui s'épuise sans fruit Sent venir à sa bouche une âcreté saline. Plus heureuse, une bulle à la fin se dessine, Et, conduite avec art, s'allonge, se distend Et s'arrondit enfin en un globe éclatant. L'enfant souffle toujours; elle s'accroît encore: Elle a les cent couleurs du prisme et de l'aurore, Et reflète aux parois de son mince cristal Les arbres, la maison, la route et le cheval. Prête à se détacher, merveilleuse, elle brille! L'enfant retient son souffle, et voici qu'elle oscille, Et monte doucement, vert pâle et rose clair, Comme un frêle prodige étincelant dans l'air! Elle monte... Et soudain, l'âme encore éblouie, Bathylle cherche en vain sa gloire évanouie... Retour au sommaire
Le Sommeil de Canope Accoudés sur la table et déjà noyés d’ombre, Du haut de la terrasse à pic sur la mer sombre, Les amants, écoutant l’éternelle rumeur, Se taisent, recueillis devant le soir qui meurt. Alcis songe, immobile et la tête penchée. Canope avec lenteur de lui s’est rapprochée Et, lasse, à son épaule a laissé doucement Comme un fardeau trop lourd glisser son front charmant. Tout s’emplit de silence... Au fond des cours lointaines On entend plus distinct le sanglot des fontaines; Par endroits sur le port une lumière luit; Et l’étrange soupir qui monte vers la nuit, Mystérieux aveu du coeur profond des choses, Ce soir, se fait plus doux de passer sur les roses. Alcis songe... Et la paix immense, la douceur Nocturne, l’infinie et calme profondeur, Le croissant et l’étoile, à sa base, qui tremble, Et la mer murmurante, et cette enfant qui semble, Avec son cou sur lui renversé sans effort, Comme morte d’amour parmi ses cheveux d’or, Tout l’exalte! Une lente et solennelle ivresse Semble élargir jusqu’aux étoiles sa tendresse! Frémissant, il se penche et contemple un long temps Le front uni voilé par les cheveux flottants, Et la bouche de rose où luit l’émail des dents, Et le beau sein qu’un rythme égal et lent soulève... Des feuillages au loin bruissent... La nuit rêve... Alcis, les yeux au ciel, avec un lent baiser Sur la bouche a laissé son âme se poser; Et tout à coup son coeur semble en lui se briser! Car il le sent, jamais, jamais plus dans sa vie, Il ne retrouvera l’adorable accalmie, La nuit et le silence, et cette mer amie, Et ce baiser, dans l’ombre, à Canope endormie. Retour au sommaire
Le Cortège d’Amphitrite Le cortège léger glisse aux plaines liquides; Une rose lueur teinte le flot changeant; C’est la jeune Amphitrite, en sa conque d’argent, Qui passe sur la mer avec ses Néréides. L’archipel a surgi vers les lointains limpides. Les Tritons font sonner leurs trompes en nageant; Et de leurs bras la nymphe en vain se dégageant, Sent ses beaux seins piqués par leurs barbes squalides. Les vagues doucement ondulent. L’air est pur. Amphitrite sourit, toute nue, à l’azur. Son voile de safran palpite comme une aile, Et la brise ramène en avant ses cheveux, Pendant que les dauphins de leurs mufles hideux, Font jaillir l’eau marine en gerbes devant elle. Retour au sommaire
Mnasyle Le troupeau maigre épars aux roches du rivage Broute le noir genièvre et la menthe sauvage... Au large la mer luit comme un métal ardent. Soudain le bouc lascif se dresse et, titubant, Sur la chèvre efflanquée à l’échiné rugueuse Satisfait au soleil sa luxure fougueuse. Et Mnasyle, l’éphèbe en fleur de Scyoné, Aussi beau qu’une vierge et d’iris couronné, De ses longs yeux d’or noir le regarde étonné; Et, pris de langueur vague en l’exil de la grève, Laisse flotter sa main sur sa chair nue, et rêve... Retour au sommaire
Le Marché Sur la petite place, au lever de l’aurore, Le marché rit joyeux, bruyant, multicolore, Pêle-mêle étalant sur ses tréteaux boiteux Ses fromages, ses fruits, son miel, ses paniers d’oeufs, Et, sur la dalle où coule une eau toujours nouvelle, Ses poissons d’argent clair, qu’une âpre odeur révèle. Mylène, sa petite Alidé par la main, Dans la foule se fraie avec peine un chemin, S’attarde à chaque étal, va, vient, revient, s’arrête, Aux appels trop pressants parfois tourne la tête, Soupèse quelque fruit, marchande les primeurs Ou s’éloigne au milieu d’insolentes clameurs. L’enfant la suit, heureuse; elle adore la foule, Les cris, les grognements, le vent frais, l’eau qui coule, L’auberge au seuil bruyant, les petits ânes gris, Et le pavé jonché partout de verts débris. Mylène a fait son choix de fruits et de légumes; Elle ajoute un canard vivant aux belles plumes! Alidé bat des mains, quand, pour la contenter, La mère donne enfin son panier à porter. La charge fait plier son bras, mais déjà fière, L’enfant part sans rien dire et se cambre en arrière, Pendant que le canard, discordant prisonnier, Crie et passe un bec jaune aux treilles du panier. Retour au sommaire
Amphise et Melitta Assis au bord du lac où baignent leurs pieds nus, Amphise et Melitta, depuis qu’ils sont venus, Immobiles, les doigts unis les lèvres closes, S’enivrent du beau soir d’or limpide et de roses, Et remplissent leur âme à la splendeur qui sort Des grands monts violets reflétés dans l’eau d’or! Le calme est infini... D’une insensible haleine La brise à leurs pieds roule une eau ridée à peine, Et les cygnes, au long des jardins d’orangers, Voguent lourds de paresse et de parfums chargés. Jamais comme ce soir, et sans rien qui l’altère, Amphise n’a goûté la douceur de la terre. - O Melitta!... dit-il et laissant à dessein Son front pâle attardé sur la tiédeur du sein, Il écoute - si doux au fond du soir qui sombre - Le bruit divin du coeur qui pour lui bat dans l’ombre. - Prends mon âme à ma bouche, ami! dit Melitta. - Prends mes yeux! dit Amphise et depuis qu’ils sont là La nuit bleue a noyé le lac et les campagnes; Et la lune se lève au dessus des montagnes... Retour au sommaire
La Grenouille En ramassant un fruit dans l’herbe qu’elle fouille, Chloris vient d’entrevoir la petite grenouille Qui, peureuse, et craignant justement pour son sort, Dans l’ombre se détend soudain comme un ressort, Et, rapide, écartant et rapprochant les pattes, Saute dans les fraisiers, et, parmi les tomates, Se hâte vers la mare, où, flairant le danger, Ses soeurs, l’une après l’autre, à la hâte ont plongé. Dix fois déjà Chloris, à la chasse animée, L’a prise sous sa main brusquement refermée; Mais, plus adroite qu’elle, et plus prompte, dix fois La petite grenouille a glissé dans ses doigts. Chloris la tient enfin; Chloris chante victoire! Chloris aux yeux d’azur de sa mère est la gloire. Sa beauté rit au ciel; sous son large chapeau Ses cheveux blonds coulant comme un double ruisseau Couvrent d’un voile d’or les roses de sa joue; Et le plus clair sourire à ses lèvres se joue. Curieuse, elle observe et n’est point sans émoi A l’étrange contact du corps vivant et froid. La petite grenouille en tremblant la regarde, Et Chloris dont la main lentement se hasarde A pitié de sentir, affolé par la peur, Si fort entre ses doigts battre le petit coeur. Retour au sommaire
Xanthis Au vent frais du matin frissonne l’herbe fine; Une vapeur légère aux flancs de la colline Flotte; et dans les taillis d’arbre en arbre croisés Brillent,, encore intacts, de longs fils irisés. Près d’une onde ridée aux brises matinales, Xanthis, ayant quitté sa robe et ses sandales, D’un bras s’appuie au tronc flexible d’un bouleau, Et, penchée à demi, se regarde dans l’eau. Le flot de ses cheveux d’un seul côté s’épanche, Et, blanche, elle sourit à son image blanche... Elle admire sa taille droite, ses beaux bras, Et sa hanche polie, et ses seins délicats, Et d’une main, que guide une exquise décence, Fait un voile pudique à sa jeune innocence. Mais un grand cri soudain retentit dans les bois, Et Xanthis tremble ainsi que la biche aux abois, Car elle a vu surgir, dans l'onde trop fidèle, Les cornes du méchant satyre amoureux d’elle. Retour au sommaire
Le Petit Palémon Le petit Palémon, grand de huit ans à peine, Maintient en vain le bouc qui résiste et l’entraîne, Et le force à courir à travers le jardin, Et brusquement recule et s’élance soudain. Ils luttent corps à corps; le bouc fougueux s’efforce; Mais l’enfant, qui s’arc-boute et renverse le torse, Étreint le cou rebelle entre ses petits bras, Se gare de la corne oblique et, pas à pas, Rouge, serrant les dents, volontaire, indomptable, Ramène triomphant le bouc noir à l'étable. Et Lysidé, sa mère aux belles tresses d’or, Assise au seuil avec un bel enfant qui dort, Se réjouit à voir sa force et son adresse, L’appelle et, souriante, essuie avec tendresse Son front tout en sueur où collent ses cheveux; Et l’orgueil maternel illumine ses yeux. Retour au sommaire
Hermione et les bergers Palès fait gazouiller la flûte sous ses doigts, Mélène sous sa lèvre anime le hautbois, Et chacun à son tour que la lutte stimule Module un chant qui monte au fond du crépuscule; Hermione aux longs yeux de longs cils ombragés, Un doigt contre sa joue, écoute les bergers. Hermione est au seuil de la quinzième année; Son âme douce est comme une fleur inclinée. La Pitié l'a baisée au coeur dans son berceau, Et toujours dans ses bras elle porte un agneau. La nuit tombe... A cette heure, abandonnant la lutte, Le hautbois lentement se marie à la flûte. Dans le soir qui s’étoile un chant s’élève alors Si poignant et si tendre en ses simples accords Qu’il semble soupirer la tristesse éternelle De tout ce que la terre a de plus doux en elle! Et la vierge aux longs cils sous l’extase étouffant Sent comme un poids trop lourd briser son coeur d’enfant. Un mystère autour d’elle a transformé les choses, Doux comme un flot de lune en été sur des roses. Immobile, le sein gonflé d’un long soupir, Jusqu’au fond de son être elle se sent mourir, Et laisse sur sa joue, et sans qu’elle s’en doute, Son âme en larmes d’or descendre goutte à goutte. Retour au sommaire
Rhodante Dans l’après midi chaude où dorment les oiseaux Au fond de l’antre empli d’un clair murmure d’eaux Rhodante, nue, a fui les champs où luit la flamme; Et sa ceinture gît sur ses voiles de femme. Rhodante est fine et chaude avec des flancs légers; Le fruit brun de son corps fait languir les bergers. Dans son sang orageux comme un soir de vendanges Elle roule une flamme et des fièvres étranges. Et ses petits seins d’ambre ont des bouts violets... Oh! ses lourds cheveux noirs et ses rouges oeillets! Un rayon d’or tombé dans l’ombreuse retraite, A glissé dans sa chair une langueur secrète; Tout son corps amoureux s’allonge de désir. Ses bras tordus en vain, las d’étreindre le vide, Retombent; des sanglots pressent son coeur rapide. Par l’attente d’un dieu ses traits semblent frappés; Elle arrache de l’herbe avec ses doigts crispés Et soudain se soulève à demi, pâle et sombre... Et les yeux d’or du faune ont pétillé dans l’ombre. Retour au sommaire
Le Laboureur Mars préside aux travaux de la jeune saison; A peine l’aube errante au bord de l’horizon Teinte de pâle argent la mare solitaire, Le laboureur, fidèle ouvrier de la terre, Penché sur la charrue, ouvre d’un soc profond Le sein toujours blessé, le sein toujours fécond. Sous l’inflexible joug qu’un cuir noue à leurs cornes, Les boeufs à l’oeil sanglant vont, stupides et mornes, Balançant leurs fronts lourds sur un rythme pareil. Le soc coupe la glèbe et reluit au soleil, Et dans le sol antique ouvert jusqu’aux entrailles Creuse le lit profond des futures semailles... Le champ finit ici près du fossé bourbeux; Le laboureur s’arrête, et dételant ses boeufs, Un instant immobile et reprenant haleine, Respire le vent fort qui souffle sur la plaine; Puis, sans hâte, touchant ses boeufs de l’aiguillon, Il repart, jusqu’au soir, pour un autre sillon. Retour au sommaire
Les Vierges au crépuscule - Naïs, je ne vois plus la couleur de tes bagues... - Lydé, je ne vois plus les cygnes sur les vagues... - Naïs, n’entends-tu pas la flûte des bergers? - Lydé, ne sens-tu pas l’odeur des orangers? - D’où vient qu’en moi, Naïs, monte un frisson amer À regarder mourir le soleil sur la mer? - D’où vient ainsi, Lydé, qu’en frémissant j’écoute Le bruit lointain des chars qui rentrent sur la route? Et Naïs et Lydé, les vierges de quinze ans, Seules sur la terrasse aux parfums épuisants, Sentent leur coeur trop lourd fondre en larmes obscures Et, sous leurs fronts penchés mêlant leurs chevelures, D’une étreinte où la bouche à la bouche s’unit, Sanglotent doucement dans le soir infini... Retour au sommaire
Myrtil et Palémone Myrtil et Palémone, enfants chers aux bergers, Se poursuivent dans l’herbe épaisse des vergers, Et font fuir devant eux, en de bruyantes joies, La file solennelle et stupide des oies. Or Myrtil a vaincu Palémone en ses jeux; Comme il l'étreint, rieuse, entre ses bras fougueux, Il frémit de sentir, sous les toiles légères; Palpiter tout à coup des formes étrangères; Et la double rondeur naissante des seins nus Jaillit comme un beau fruit sous ses doigts ingénus. Le jeu cesse... Un mystère en son coeur vient d’éclore, Et, grave, il les caresse et les caresse encore. Retour au sommaire
Les Constellations Clydie, au crépuscule assise dans les fleurs, Regarde, à l’orient, de ses beaux yeux rêveurs Les constellations, claires géométries, Au velours bleu du soir fixer leurs pierreries. Mélanthe les indique et, le doigt vers les cieux, Les nomme par leurs noms doux et mystérieux: Pégase, le Dragon, Cassiopée insigne, Andromède et la Lyre, et la Vierge et le Cygne, Et le grand Chariot qui brille éblouissant Et, seul, n’a point de part aux bains de l’Océan. La majesté des dieux avec l’ombre descend, Donnant une âme auguste aux choses familières. Sur le bord opposé du golfe, des lumières Brillent; par instants glisse et s’éloigne un bateau. Le bruit des rames va s’affaiblissant sur l’eau... Et les amants, dont l’âme au firmament s’abîme, Enivrés de la nuit transparente et sublime, Parfois ferment les yeux et soudain, ô douceur! Retrouvent tout le ciel étoilé dans leur coeur. Retour au sommaire
Nyza chante La famille nombreuse, et par les dieux comblée, Tout autour de la table est encor rassemblée: Elyone au long col, Lydie aux seins naissants, Nyza dont la voix triste a de si purs accents, Myrte agile et robuste, Ixène douce et blanche. La mère aux lourds bandeaux sur les petits se penche; Myrte rit aux éclats; Ixène jette un cri; Et le père accoudé sur la table sourit... Le jour fut accablant; par la fenêtre ouverte Un peu de brise vient de la route déserte; La campagne s’endort dans l’or des soirs d’été. Et le mystère monte avec l’obscurité... L’âme pensive au lent adieu de la lumière: Chante, dit à Nyza la voix grave du père; Et, regardant là-bas briller les derniers feux, Il baise avec lenteur l’enfant sur ses cheveux. Entre ses soeurs Nyza de son père est chérie; Sa voix semble toujours pleurer une patrie. Elle a treize ans; un soir d’amour, la Volupté De nuit et de lumière a pétri sa beauté. Son petit front de marbre a l’horreur des servages, Et, douce, elle sourit avec des yeux sauvages. Elle chante; ce sont des rondes d’anciens jours, Des airs simples appris, le soir, dans les faubourgs. Sa bouche exquise semble un calice qui s’ouvre; Et sa voix, que toujours un peu de brume couvre, Monte et s’exhale ainsi qu’un triste et pur soupir Au fond du grand silence où le jour va mourir! Elyone et Lydie, aux limpides pensées, Se tiennent doucement par la taille enlacées; Le petit Myrte dort, la tête sur son bras; Et le père, sachant qu’on ne le verra pas, Faisant tourner un verre avec sa main distraite, Laisse errer dans ses yeux une larme secrète... Sur le seuil, la servante, oubliant ses travaux, N’a point encore à table apporté les flambeaux. Tout est noir; le grand ciel brille de feux sans nombre; Par instants, sur la route, un pas sonne, dans l’ombre... Retour au sommaire
La Tourterelle d’Amymone Amymone en ses bras a pris sa tourterelle, Et, la serrant toujours plus doucement contre elle, Se plaît à voir l’oiseau, docile à son désir, Entre ses jeunes seins roucouler de plaisir. Même elle veut encor que son bec moins farouche Cueille les grains posés sur le bord de sa bouche, Puis, inclinant la joue au plumage neigeux, Et, toujours plus câline et plus tendre en ses jeux, Elle caresse au long des plumes son visage, Et sourit, en frôlant son épaule au passage, De sentir, rougissant chaque fois d’y penser, Son épaule plus douce encore à caresser. Retour au sommaire
Damoetas et Methymne Damoetas le poète et Methymne le sage, Dans l’agreste douceur d’un calme paysage Où brille une eau courante, où paissent des troupeaux, Assis près de la ruche, alternent leurs propos. Methymne gravement dit l’essence des choses, L’air, l’eau, le feu, la terre et les métamorphoses; Quelle grande âme unique en ses modes divers Transforme incessamment l’éternel univers, Et se révèle, égale, en sa raison profonde, Dans le vol d’un insecte ou l’orbite d’un monde. Damoetas à son tour: quelle Nécessité Mène à travers l’amour la vie à la beauté: Quelle identique loi, passant l’art des orfèvres, A découpé le lys et ciselé les lèvres; Et quels souffles du ciel agitent en tout temps Les bois, la vaste mer aux flots retentissants, Et, venus jusqu’à nous des étoiles lointaines, Propagent d’onde en onde, au bleu des nuits sereines, Le son mélodieux de l’éther musical Où tournent doucement les sphères de cristal... Ainsi vont s’enlaçant leurs nobles rêveries. Des vaches, çà et là, beuglent dans les prairies. Retour au sommaire
Pannyre aux talons d’or Dans la salle en rumeur un silence a passé... Pannyre aux talons d’or s’avance pour danser. Un voile aux mille plis la cache tout entière. D’un long trille d’argent la flûte la première L’invite; elle s’élance, entre-croise ses pas, Et, du lent mouvement imprimé par ses bras, Donne un rythme bizarre à l’étoffe nombreuse, Qui s’élargit, ondule, et se gonfle et se creuse, Et se déploie enfin en large tourbillon... Et Pannyre devient fleur, flamme, papillon! Tous se taisent; les yeux la suivent en extase. Peu à peu la fureur de la danse l’embrase. Elle tourne toujours; vite! plus vite encore! La flamme éperdument vacille aux flambeaux d’or!... Puis, brusque, elle s’arrête au milieu de la salle; Et le voile qui tourne autour d’elle en spirale, Suspendu dans sa course, apaise ses longs plis, Et, se collant aux seins aigus, aux flancs polis, Comme au travers d’une eau soyeuse et continue, Dans un divin éclair, montre Pannyre nue. Retour au sommaire
La Maison du matin La maison du matin rit au bord de la mer, La maison blanche, au toit de tuiles rose clair. Derrière un pâle écran de frêle mousseline, Le soleil luit, voilé comme une perle fine; Et du haut des rochers redoutés du marin, Tout l’espace frissonne au vent frais du matin. Lyda, debout au seuil que la vigne décore, Un enfant sur les bras, sourit, grave, à l’aurore, Et laisse, regardant au large, le vent fou Dénouer ses cheveux mal fixés sur son cou. Par l’escalier du ciel l’enfantine journée Descend, légère et blanche, et de fleurs couronnée, Et, pour mieux l’accueillir, la mer au sein changeant Scintille à l’horizon, toute blanche d’argent... Mais déjà les enfants s’échappent; vers la plage Ils courent, mi-vêtus, chercher le coquillage. En vain Lyda les gronde: enivrés du ciel clair Leur rire de cristal s’éparpille dans l’air... La maison du matin rit au bord de la mer. Retour au sommaire
Le Bonheur Pour apaiser l’enfant qui, ce soir, n’est pas sage, Églé, cédant enfin, dégrafe son corsage, D’où sort, globe de neige, un sein gonflé de lait. L’enfant, calmé soudain, a vu ce qu’il voulait, Et de ses petits doigts pétrissant la chair blanche Colle une bouche avide au beau sein qui se penche. Églé sourit, heureuse et chaste en ses pensers, Et si pure de coeur sous les longs cils baissés. Le feu brille dans l’âtre; et la flamme, au passage, D’un joyeux reflet rose éclaire son visage, Cependant qu’au dehors le vent mène un grand bruit... L’enfant s’est détaché, mûr enfin pour la huit, Et, les yeux clos, s’endort d’un bon sommeil sans fièvres, Une goutte de lait tremblante encore aux lèvres. La mère, suspendue au souffle égal et doux, Le contemple, étendu, tout nu, sur ses genoux, Et, gagnée à son tour au grand calme qui tombe, Incline son beau col flexible de colombe; Et, là-bas, sous la lampe au rayon studieux, Le père au large front, qui vit parmi les dieux, Laissant le livre antique, un instant considère, Double miroir d’amour, l’enfant avec la mère, Et dans la chambre sainte, où bat un triple coeur, Adore la présence auguste du bonheur. Retour au sommaire
La Sagesse Polybe, le vieillard aux secrets merveilleux, Que cent ans de sagesse ont fait semblable aux dieux, Assis près de Clydès le pâtre sur la mousse, Écoute, en lui parlant, descendre la nuit douce, Et regarde, pensif, dans.le golfe désert Les constellations se lever sur la mer... Clydès est pur et doux; sa chevelure brune Couvre un beau front plus blanc qu’un marbre au clair de lune; Il fuit les jeux bruyants et les propos légers, Et le vieillard, qui l’aime entre tous les bergers, Pour lui laisse à longs flots de sa barbe ondoyante La science couler comme une huile abondante. Il dit les fruits, les fleurs, les baumes, les poisons, Les vents du ciel et l'ordre alterné des saisons. Partout il montre l’âme éparse en la matière, La vie épanouie en jardins de lumière, Et célèbre d’un geste élargi peu à peu L’eau sombre et douce unie à la splendeur du feu! Clydès l’écoute, avide; une ardeur le dévore; Il n’est pas satisfait; il veut savoir encore, Comprendre tout, saisir l’ordre unique et fatal, Monter à l’infini l’escalier de cristal, Et par delà le temps, l’étendue et le nombre, Contempler un instant, fulgurante dans l’ombre, Sous son voile criblé de millions d’astres d’or, La Face dont les yeux vivants donnent la mort! Il frémit; la pensée en lui comme une ivresse Monte; ses yeux profonds brillent; sa voix se presse... Mais le vieillard l’arrête, et, lui prenant le bras, Met un doigt sur sa bouche et ne lui répond pas. Clydès frissonne... Il a compris son insolence, Et, pâle, il croit entendre, au sein du calme immense, Chaque mot proféré par son orgueil mortel Tomber sans fin au fond du silence éternel. Retour au sommaire