Théodore de Banville

Roses de Noël

A MA MÈRE, Madame Claude-Théodore de Banville née Élisabeth-Zélie Huet LE RUISSEAU Mère, tenant de toi l'orgueil essentiel, Ta fille, (tu l'aurais entre toutes choisie!) Belle enfant dont le coeur ingénu s'extasie, N'aime rien de vulgaire et d'artificiel. Moi, je dédaignerai tout art matériel, Car de toi j'ai reçu l'ardente poésie De ton esprit subtil que le beau rassasie, Comme tu m'as donné tes yeux emplis de ciel. Et c'est toi que tu sens en moi lutter, poursuivre Le but, toi dont la voix charmante qui m'enivre Murmurait comme un Ange auprès de mon berceau! Telle, aux humides prés, la Naïade ravie, Dont le sort incertain est celui du ruisseau, Rêveuse, en flots d'argent voit s'écouler sa vie. 16 février 1843. Retour au sommaire OUBLI O ma mère, le vent chasse les feuilles rousses, Mais je te charmerai par des paroles douces! Voici de pauvres fleurs qui tremblaient sous les cieux: Toi, tu les trouveras charmantes entre toutes, Et mes chants seront beaux, puisque tu les écoutes, Et ce jour terne et gris sera délicieux. Qui le sait mieux que toi? C'est ainsi depuis Eve. Notre mère toujours est folle de son rêve, Et s'amuse au babil des enfants querelleurs. Tu n'as pas de soucis pourvu que tu nous voies, Car tu sais oublier pour les plus humbles joies Les ennuis de ta vie et les pires douleurs. 19 novembre 1843 Retour au sommaire LES COLOMBES Puisque jusqu'à la fin et même autour des tombes, La famille se serre et s'unit avec foi, Aimons-nous! Mes doux vers, ainsi que des colombes, Ouvrent leur aile blanche et s'envolent vers toi. Prends ces oiseaux pareils à la neige candide, Et qui trouvent déjà l'oubli d'ombres voilé, Après avoir brillé dans un azur splendide Et plané dans les cieux de mon rêve étoile. La Muse, enfant craintive, et que le monde lasse, Vient dormir à tes pieds sur un méchant coussin. Ma mère, écoute-la te parler à voix basse Et cache en souriant sa tête dans ton sein. 19 novembre 1844. Retour au sommaire QUERELLE Lorsque ma soeur et moi, dans les forêts profondes, Nous avions déchiré nos pieds sur les cailloux, En nous baisant au front tu nous appelais fous, Après avoir maudit nos courses vagabondes. Puis, comme un vent d'été, brisant leurs fraîches ondes, Mêle deux ruisseaux purs sur un lit calme et doux, Lorsque tu nous tenais tous deux sur tes genoux, Tu mêlais en riant nos chevelures blondes. Et pendant bien longtemps nous restions là blottis, Heureux, et tu disais parfois: O chers petits! Un jour vous serez grands, et moi je serai vieille! Les jours se sont enfuis, d'un vol mystérieux, Mais toujours la jeunesse éclatante et vermeille Fleurit dans ton sourire et brille dans tes yeux. 16 février 1845. Retour au sommaire LES BAISERS Écartez mes cheveux comme vous le faisiez Lorsque ce front livide était plein de rosiers, Et que ma pâle joue était encor fleurie; Et venez y poser votre lèvre chérie. Car bien qu'ils soient déjà flétris, nos cheveux d'or, Nos mères de leurs doigts les caressent encor, Et toujours les baisers célestes de leurs lèvres Savent guérir nos fronts brûlés par mille fièvres. 19 novembre 1845. Retour au sommaire PRIMEUR Tandis que les voix du foyer Murmurent pour vous égayer Et que le feu brille dans l'âtre, Déjà, fugitif et discret, Derrière la vitre apparaît Le rire du Printemps folâtre. Impatient, avec raison, De nous donner sa floraison, Voyez! on dirait qu'il s'ennuie De ne pas prendre son essor, Et qu'il montre ses ailes d'or Encor frissonnantes de pluie. O douce mère! c'est pour toi Que cette Nature en émoi Fait trêve à sa longue paresse, Et, complice de ton rimeur, Elle vient t'offrir la primeur De ce rayon qui nous caresse. 16 février 1846. Retour au sommaire LYS SANS TACHE Oui, quoique les soupirs , les pleurs et les sanglots Vers tes yeux soient montés , amers comme des flots, Chère âme! ton amour céleste nous demeure, Toujours épanoui dans ton âme qui pleure. Sous l'orage et le vent tel le Lys glorieux, Toujours ouvrant son pur calice vers les cieux, Garde encore, meurtri, sa beauté souveraine, Et rien ne fait de tache à sa blancheur sereine. Mardi 16 février 1847. Retour au sommaire FLEURS D'HIVER Oui, quelques fleurs d'hiver, et c'est tout! Leurs corolles Ne s'ouvriront pas; mais leurs boutons ingénus Te ravissent, ma mère, et mieux que des paroles Évoquent les jardins que nous avons connus. O notre cher Moulins! Devant nos yeux éclate Parmi nos souvenirs gracieux et pensifs Un éblouissement de rose et d'écarlate; Et les deux pièces d'eau, la verdure, les ifs, Nous voyons tout, les Dieux de pierre, la rocaille, Et je te vois riante et les cheveux flottants, Avec ton léger voile et ton chapeau de paille, Et si belle au milieu d'un triomphal printemps! Vendredi 19 novembre 1847. Retour au sommaire DOUCES LARMES Si vous ne voyez pas le front de votre fils Accablé sous le poids de la science amère, Et si pour vous l'enfant que vous berciez jadis Reste un enfant pour vous, ma mère, Laissez-moi m'enivrer de votre douce voix, Qui fut ma poésie et ma première fête, Et puis, m'agenouillant ici comme autrefois, Sur vos genoux poser ma tête! Je veux redevenir ignorant, je le veux! Et revoir, oubliant mes plaintes étouffées, Ce temps où vous passiez dans mes petits cheveux Un peigne d'or, comme les fées! Votre main sur mes yeux alors me consolait! Je m'endormais, ravi par toutes vos caresses, Faible, heureux, souriant, nourri de votre lait, De vos chants et de vos tendresses! Oui, je veux y penser encor, si je le puis, Et rêver près de vous, comme j'avais coutume, Aux bonheurs envolés, car je n'ai bu depuis Que le dégoût et l'amertume! Vous me disiez: Mon fils, un jour tu souffriras. Pour t'épargner un peu les maux que je redoute, Laisse-moi te cacher aux méchants dans mes bras. C'est que vous le saviez sans doute, Les baisers que plus tard, hélas! je recevrais, Devaient toujours servir à cacher un mensonge; Ceux que vous me donniez étaient bien les seuls vrais Oui, les seuls; maintenant, j'y songe! Mère! — Laissez-le-moi dire, ce mot charmant, Et bien oublier tout, rien que pendant cette heure Car, si je suis heureux encor pour un moment, C'est quand j'oublie et quand je pleure. 16 février 1854. Retour au sommaire TA VOIX J'aime ta voix, jamais je ne m'en rassasie. Ma mère, ton regard plus doux que l'Orient, Tout enfant, me faisait rêver la poésie, Et tu m'as entr'ouvert les cieux, en souriant! Si la forêt m'accueille en ses gorges hautaines, Je te l'ai dû; c'est toi, mère, qui m'as appris A m'enivrer du chant rhythmique des fontaines, Songeur de la nature et des cimes épris! Je savais les doux mots que notre esprit savoure; Mais pour charmer ce peuple attentif près de nous, C'est toi qui m'as donné ton âme et ta bravoure! Embrasse encor ton fils qui pleure à tes genoux. 19 novembre 1856. Retour au sommaire SILENCE Pour baiser la prairie et le ruisseau dormant Qui déroule ses moires, Un beau rayon frileux glisse furtivement Parmi les branches noires. Les fleurs veulent fêter le jour qui nous est cher. Parmi les vertes mousses Leur corolle s'entr'ouvre au milieu de l'hiver Sous des haleines douces. Oh! que la terre en deuil retrouve son trésor Et tienne sa promesse, Pour que tes vieux enfants s'éblouissent encor De ta chère jeunesse! Tant que tu nous souris, ô regard adoré Où le notre se plonge, Nous n'avons pas vécu, nous n'avons pas pleuré, Le reste n'est que songe. Tant que nous te pressons dans nos bras tour à tour, Notre âme au loin s'élance, Et nous oublions tout le reste, ivres d'amour. De joie et de silence! 16 février 1857. Retour au sommaire TON SOURIRE O mère, ton sourire enthousiaste et fier Brille de clairs rayons, comme un soleil d'hiver. En vain l'âge est venu; le temps qui nous assiège A touché ton front pur, et ne l'a pas blessé, Mais triste de blanchir tes cheveux, a laissé Délicieusement fleurir leur douce neige! Oh! dis-moi, le sais-tu, pourquoi tes soixante ans Ont la grâce charmante et vive d'un printemps? Chaque heure sans repos nous pousse de son aile, Chaque instant nous trahit; mais les nobles amours Sont pour notre visage un dictame, et toujours Y mettent doucement la jeunesse éternelle. La brise qui charma les fleurs, le seul zéphyr Froisse la blonde mer de flamme et de saphir Dont le chant retentit près des belles Florides; Mère, tes yeux aussi réfléchissent l'azur, C'est pourquoi tu seras pareille à ce flot pur Qui reflète le ciel et qui n'a pas de rides! 19 novembre 1858. Retour au sommaire AURORE Jusqu'a toi, jusqu'à toi, mère, divinement Nos voeux s'envoleront dans un rêve charmant. Tu le sais, tes enfants silencieux t'adorent. Que les bois dépouillés et les cieux qui se dorent Veillent sur ta demeure avec un soin jaloux! Que les soirs, que les jours et l'ombre te soient doux! Car tu fis ton bonheur de veiller sur nos âmes. Grâce à toi, depuis l'heure obscure où nous pensâmes, Notre matin riant, céleste et couronné Brilla comme une aurore, et tu nous as donné L'amour du Beau, par qui tout s'éclaire et flamboie, Et ta bonté fidèle, et ta force et ta joie. 19 novembre 1859. Retour au sommaire EXIL En cette courte vie, hélas! où rien ne dure, Comme l'absence est triste et qu'elle semble dure! Chère âme, je ne puis, en baisant tes cheveux, Te donner mon amour, mes chants, mes pleurs, mes voeux, Et t'offrir un bouquet de pâles violettes! Ah! du moins le chanteur des fraîches odelettes, Que réchauffa ton souffle en son frêle berceau, Le courtisan du lys en fleur et du ruisseau T'enverra son baiser dans un vers où respire Son amour, comme un souffle harmonieux de lyre, Et sa caresse tendre, et son âme et sa voix. Mais, ne me vois-tu pas? Si, mère, tu me vois! Quand la neige tombant sur le coteau qui penche; Avec ses doux flocons a fait la route blanche, Regarde-moi, donnant la volée à des vers Frémissants, qui, malgré le souffle des hivers, Avec des cris joyeux s'enfuiront tout à l'heure Dans la blanche lumière et dans le vent qui pleure, Calme et pensif, auprès du clair foyer rêvant, Et caressant toujours les strophes, mais souvent M'interrompant de suivre au hasard ma chimère, Pour me dire: Que fait là-bas ma douce mère? 19 novembre 1860. Retour au sommaire LES OISEAUX O mère, que toujours adore mon orgueil! Ma pensée en rêvant s'envole jusqu'au seuil De la maison riante où la nuit tu reposes. Là je te vois, devant le mur vêtu de roses, Ou sous les arbres dont le feuillage mouvant Pleure, et dans le matin frissonnant et vivant Tu vas, animant tout de ta grâce infinie. Ma nourrice au beau front, mon âme, sois bénie! Ce n'est qu'un songe, hélas! Entre nous, ô tourment Sont les villes sans nombre et leur bourdonnement, Le temps, les nuits, les jours, le silence, l'espace, Les collines, les bois, les cieux, le vent qui passe. Mais les oiseaux légers, voyant que je suis loin De mon nid, les oiseaux rapides auront soin De saluer, fuyant vers la lumière, celle Dont la vaillance dans mes yeux d'or étincelle. Ils diront: Comme nous, l'humble poète obscur Est un esprit ailé qui s'en va dans l'azur. Prêtons à ce rimeur nos chansons fraternelles. Pour l'an qui vient, il nous en fera de plus belles, Car les abeilles d'or voltigent sur son front Et sur sa bouche. Puis, mère, ils regarderont L'aurore qui se lève et le jour qui va naitre, Et, joyeux, ils viendront voler sur ta fenêtre. 18 novembre 1862. Retour au sommaire FEUILLES MORTES Eh bien! si dans mes jours arides Tout fut mensonge et vanité, Je vois ton calme front sans rides Que pare la sérénité. Mère toujours belle et chérie, Qui m'as donné l'espoir, la foi, L'amour, ma voix souvent flétrie Est jeune pour parler de toi! Parmi le tumulte des choses Les jours peuvent fuir pas à pas En effeuillant nos pâles roses; Les ans ne te vieillissent pas. Et laisse-moi que je t'admire! Sur ton visage qui sourit D'un imperceptible sourire, Brille la flamme de l'esprit. O mère, par qui fut bercée Mon enfance, (le temps moqueur, En passant, l'a vite froissée,) Mère adorable de mon coeur! Ton regard où le mien se noie, Après tant de jours égrenés, Reste encor la meilleure joie De ces yeux que tu m'as donnés. Mère, le mot qui nous console De nos trésors anéantis, C'est toujours la même parole Qui nous endormait tout petits. Je m'enivrais, ô cher mensonge! D'espoirs vainement caressés. Que me reste-t-il, quand j'y songe? Tu m'aimes! c'est bien. C'est assez. Je suivais l'ombre insaisissable; J'ai vécu, j'ai chanté mes vers, J'ai fait des escaliers de sable Pour atteindre les rameaux verts! Mais il fallait des mains plus fortes, Et mon bras, vers le ciel tendu, N'a trouvé que des feuilles mortes Au lieu du laurier attendu. Ici-bas, où rien ne s'achève, Où chaque espoir tombe et s'enfuit, Toutes les roses de mon rêve S'effeuillent au vent de la nuit; Mais ce bien charmant et suprême, Ce talisman qui me défend, Ton amour est resté le même Pour moi, ton fils, non, ton enfant. 16 février 1863. Retour au sommaire TOUTE MON ÂME Depuis le jour où je suis né, Songeur que Dieu voulut élire Pour unir son chant obstiné A la mystérieuse Lyre, Tu m'as aimé, tu m'as guéri, Tu m'as donné, dans tes alarmes, Avec ton lait qui m'a nourri, Tant de chers baisers, tant de larmes! Par toi j'ai pu vivre et penser, Tu fus ma nourrice et mon Ange, Et moi, pour te récompenser, Qu'ai-je à te donner en échange? Pour toi, source de tout mon bien, Gardienne attentive et charmée, Je n'ai rien, pas même ce rien Que l'on appelle renommée. Je n'ai rien, lorsque c'est mon tour! Je n'ai rien, coeur brûlé de flamme, Que ma tendresse et mon amour; Je n'ai rien que toute mon âme. 17 février 1864. Retour au sommaire POUR NOUS DEUX Pour un jour seulement fais trêve à ton martyre! Sois comme je te vis, ô sourire et douceur, Lorsque ta chère voix qui me berce et m'attire Enchantait le réveil de ma petite soeur. L'absence, la douleur, le mal ne sont qu'un rêve, Les coeurs n'ont pas aimé, n'ont pas souffert en vain: Oh! crois-le, Dieu nous rend tout ce qu'il nous enlève, Et c'est là son miracle éternel et divin! Celle qui nous charma comme une aube naissante, Celle que tant de fois tu nommes à genoux, Et qui pour nos regards voilés semblait absente, Pendant que nous pleurons est ici près de nous! Je l'entends à cette heure, aussi douce qu'amère, Où nos Anges pensifs nous voient occupés d'eux, Me dire tout bas: Prends dans tes bras notre mère, Mon frère, et donne-lui des baisers pour nous deux. 16 février 1868. Retour au sommaire ILS NOUS VOIENT Les cieux semblent déjà vivants et rajeunis. Je sens venir, du fond de l'ombre enchanteresse, Le souffle d'une brise amie et charmeresse, Dans le triste silence où nos coeurs sont unis. Pareils à des oiseaux frissonnants dans leurs nids, En nous des souvenirs de joie et de tendresse Pleurent; le vent d'une aile errante nous caresse, Ma mère, et ce n'est pas moi seul qui te bénis! Car du séjour divin caché sous tant de voiles, Sitôt que sur nos fronts s'allument les étoiles, Ceux qui sont dans les cieux nous regardent pleurer. Ils nous voient dans l'attente et dans la solitude, Et leurs lointaines voix tentent de murmurer, Comme pour mettre un terme à notre inquiétude. 16 février 1869. Retour au sommaire ZÉLIE ENFANT Si j'étais le savant ouvrier dont la main Crée à nouveau notre âme et le sourire humain Sur sa toile vivante et de rayons fleurie, Je peindrais pour nous deux, ô ma mère chérie, Le portrait de ma soeur enfant, et j'y mettrais Sa grâce, et la beauté divine de ses traits, Si charmants et si purs qu'une clarté sur elle Flottait et dans ses jeux semblait surnaturelle. Car je la vois, si douce et le regard si prompt! Elle avait la pensée écrite sur son front, Et tu disais: Voilà mon rêve et ma folie! C'est elle, mon enfant! ma petite Zélie! Butinant au hasard dans l'herbe et dans le thym, Elle était rayonnante à l'aube du matin; Elle courait, dans l'herbe épaisse, vers les saules Du ruisseau, les cheveux flottants sur ses épaules, Grave, heureuse, portant des fleurs et les bras nus, Levant sans embarras ses grands yeux ingénus, Distraite, et cependant regardant quelque chose, Et sa bouche avait l'air d'une petite rose. 18 novembre 1869. Retour au sommaire LEURS LÈVRES Quand vient le jour pareil au jour De bonheur et d'orgueil en fête, Où ta mère pleurait d'amour En contemplant ta chère tête; Quand renaît le jour où tu vins, Comme Dieu l'exige, ô mystère! De la clarté des cieux divins Aimer et pleurer sur la terre; Alors, pareil à l'exilé Qui, lorsqu'il revoit sa patrie, Marche tranquille et consolé, Ce jour-là, mère, hélas! meurtrie, Je vois ma soeur au front charmant Et les doux yeux bleus de mon père, Et ce n'est pas moi seulement Qui dis à ton oreille: Espère! Ah! de nos fronts endoloris Que les vaines craintes s'envolent! Tous ceux que nous avons chéris A la même heure nous consolent. Pour nous rendre forts et joyeux, Leur coeur, leur esprit, leur bravoure Et leur souffle silencieux Vivent dans l'air qui nous entoure. Dans le parfum léger des fleurs Une vague haleine soupire; C'est leur voix. A travers nos pleurs Glisse un rayon: c'est leur sourire, Et pour que leur calme baiser Nous réchauffe à ses douces flammes, Je sens leurs lèvres se poser Délicatement sur nos âmes. 16 février 1870. Retour au sommaire LES ABSENTS Mère, puisque le Temps, ce farouche oiseleur A dévasté les nids de notre joie en fleur, Et puisque nous gardons toujours dans nos mémoires Ce qui fut emporté par les Jours dérisoires, Eh bien! songeons encore à nos bonheurs si courts! L'absente que nos yeux pensifs cherchent toujours, Et mon père endormi, tous ces deuils, la patrie Saignante encore et dont la voix sanglote et crie, Pleurant en nous, pareils à la plainte des mers, Font que même nos jours de fête sont amers! Pourtant le gai Printemps aux lèvres corallines Vient, et pose déjà son pied sur les collines; Bientôt, demain, chassant la neige et le verglas, Il épanouira les grappes des lilas. Une brise, déjà folle et pleine d'ivresse, Flotte; je ne sais quelle invisible cart Nous effleure; voici que les airs attiédis Ont un souffle embaumé qui vient du paradis; Vois les cieux frissonnants, clairs, une joie immense Charme l'azur, et tout nous parle de clémence. 16 février 1871. Retour au sommaire COMME UN JOUR O mère, agenouillé sous tes chères prunelles, Je dis à Dieu: Seigneur des clartés éternelles, Puisqu'elle a tant pleuré, mon Dieu, bénissez-la! Puisque sa chère fille à vos pieds s'envola, Pendant ce long tourment des heures douloureuses, Accordez-lui par moi des minutes heureuses! Ainsi je prie ayant, comme un bon ouvrier, Le désir de gagner quelque brin de laurier Pour parer de renom ta vieillesse adorée; Je voudrais, conquérant l'immortelle durée, Que fleurissant toujours malgré les noirs hivers, Ta mémoire pût vivre à jamais dans mes vers. Et pour moi, qui te dus cette grâce de naître Poète, quand ton souffle a pénétré mon être, Alors que je te tiens serrée entre mes bras, J'oublie en un moment la haine des ingrats, Les peines, les soucis de cette courte vie, Et la gloire d'un jour vainement poursuivie, Et je me trouve heureux, puisque je me souviens Qu'au milieu de tes maux désolés et des miens, Nous avons conservé dans notre vie obscure Notre affection vraie, indestructible et pure, Et que nous la gardons comme un clair diamant; Et que tu répandis infatigablement, Ainsi que d'une coupe inépuisable et douce, Mère, sur mon coeur fier et que rien ne courrouce, Tes consolations, ton adorable amour, Et que ce demi-siècle a passé comme un jour! 19 novembre 1871. Retour au sommaire VERS LE CIEL Élevons nos regards vers le ciel adouci. Mère, c'est dans un jour pareil à celui-ci Que ta mère éperdue, en ses ferveurs étranges, Te voyait, en dormant, sourire pour les Anges! Ah! par ces premiers jours de printemps clairs et doux, Le souffle de nos morts chéris est avec nous. Il caresse nos fronts et nous dit à l'oreille: Voici que tout renaît et que tout se réveille; Qu'après l'hiver jaloux qui dépouillait leur front Les bois luxuriants bientôt reverdiront, Et que renouvelant sa riche broderie La terre au flanc vermeil sera toute fleurie! Mère, ils parlent ainsi, car ils suivent nos pas. Ils ne nous laissent pas, ils ne nous quittent pas, Mais attentifs, voyant nos peines amassées, A suivre dans nos yeux l'ombre de nos pensées, Ils ne sont malheureux que de notre douleur, Puisqu'ils ont déjcà pu sentir leur vie en fleur Naître et s'éveiller, comme un renouveau splendide. La vérité n'est pas notre front qui se ride: C'est la bonté de Dieu qui nous laisse entrevoir Au lointain la lueur sereine de l'espoir, Et qui nous versera le bonheur sans mesure Dans les cieux frémissants que sa prunelle azure. Il nous rendra mon père et sa grave douceur Et le rire ingénu de ma petite soeur; Car le Seigneur n'emplit d'ombre la forêt verte Et ne sème des fleurs sur la plaine déserte Et ne fait rayonner sur nous le soleil d'or Que pour nous dire: Enfants, patientez encor; Vos ennuis sont amers et vos jours difficiles, Mais je vous vois, je songe à vous. Soyez tranquilles, 16 février 1872. Retour au sommaire POURQUOI SEULS? Eh bien! mère, prenons les souvenirs si doux, Le temps où tes enfants jouaient sur tes genoux, Ta mère, qui savait encor comme on espère, La grandeur, la bonté charmante de ton père, Et le mien tout amour, comme je le revois, La Font-Georges vermeille où se mêlaient nos voix, Et ma petite soeur qui passait dans les herbes, Avec sa bouche rose et ses grands yeux superbes, Et ses cheveux si fins dans la brise envolés, Ce triomphe éclatant des bleuets dans les blés, Et tes enfants jaseurs qui, lassés de leur course, Tous deux s'agenouillaient et buvaient à la source! O mère, plongeons-nous dans ce flot! Revoyons Les peupliers, les eaux tremblantes, les rayons, Vos projets merveilleux, tout ce temps où la vie De pourpre et d'or, était comme une aube ravie Jetant ses feux rosés dans l'azur empli d'yeux; Prenons ces souvenirs, ce passé radieux, Qui devant nous comme un riant matin flamboie Et renouvelons-nous dans ce trésor de joie! Même quand le printemps neige sur les tilleuls Et resplendit, pourquoi nous sentirions-nous seuls, Puisque, gardant toujours aux nôtres nos tendresses, Nos baisers, notre amour, nos meilleures caresses, Nous n'avons pas des coeurs lâches ni paresseux, Et puisque, pleins encor du cher esprit de ceux Qui revivent baignés par les clartés divines, Nous les sentons vivants encor dans nos poitrines? 19 novembre 1872. Retour au sommaire EXTASE Oui, dans un pareil jour, tu naissais! Du ciel bleu Une Âme libre, ouvrant ses ailes, ô mystère! Pour venir lutter, vivre et souffrir sur la terre Quitte l'azur céleste et les astres de feu. C'est qu'avant le bonheur immense, elle a trop peu; C'est qu'elle ne veut pas le goûter, solitaire, Et qu'une voix d'enfant qui ne pouvait se taire Déjà parle à cette Âme, heureuse aux pieds de Dieu! Tu naissais, et ta mère et ton père en délire, Penchés sur toi, pleuraient, essayaient de sourire Et, moment ineffable et que rien ne corrompt! Tous les deux, pleins d'amour, d'orgueil et de folie, En leur naïve joie ils admiraient ton front, Et couvraient de baisers leur petite Zélie. 16 février 1875. Retour au sommaire LES JARDINS Mère, qu'il soit béni, le grand jardin de fleurs Qui vit, petite enfant, ton sourire et tes pleurs! Là, ta mère aux beaux yeux, jeune et pleine de grâce Te chantait des chansons de nourrice à voix basse; Ton père, sérieux, te prenait dans ses bras, Et t'écoutant, ravi, dès que tu murmuras, Disait: O frêle enfant! il faut veiller sur elle. Et c'était entre eux deux une folle querelle De lutter pour donner une joie à tes yeux Et de savoir lequel t'obéirait le mieux. O Dieu! le temps s'envole ainsi que des fumées, Emportant loin de nous les âmes bien aimées, Nos rêves, nos désirs, tout ce qui nous fut cher. Le froid du soir qui tombe entre dans notre chair, Et cependant toujours les voix qui nous émurent Comme en un vague songe autour de nous murmurent; Elles ont la douceur sereine de l'espoir Et nous les entendons qui disent: Au revoir! Nos Anges, dans cette ombre où notre pas vacille Nous regardent souffrir d'un oeil doux et tranquille Et tandis que leur vol mystérieux nous suit, Au-dessus de nos fronts envahis par la nuit Nous voyons l'avenir sortir d'un sombre voile Sous la nue, et grandir comme une blanche étoile. Oh! sois heureuse! et quand frémit l'aile du soir, Songe aux chers coeurs avec le plus tranquille espoir, Car un pressentiment céleste nous enivre Dans cette solitude où nous les sentons vivre. 16 février 1874. Retour au sommaire NOUS VOILÀ TOUS Mère, nous voilà tous, moi ton fils, qui te fête, Et celle que pour moi Dieu lui-même avait faite, Et l'enfant adoré qui porte dans ses yeux Un monde qui s'agite, encor mystérieux, Et toi, tu nous bénis, ô ma chère nourrice! O mère, que toujours l'espoir en toi fleurisse! Nous ne sommes pas seuls à baiser doucement Ta tête calme où luit comme un éclair charmant. Car lorsque dans le ciel grandit l'aube vermeille, Le murmure étouffé de tout ce qui s'éveille Court sur les arbres nus et sur les claires eaux. L'air est plein du frisson des ailes des oiseaux Et des âmes des morts et du souffle des Anges; Celui vers qui toujours monte un flot de louanges Et qui de nos douleurs a fait des voluptés, Nous dit alors tout bas: Voici l'heure. Écoutez. Et plus faibles qu'un vol d'abeilles sur les mousses, Nous entendons les voix qui nous semblaient si douces Jadis; car rien ne meurt, la tombe n'a rien pris De la clarté sereine et pure des esprits, Et Dieu, qui les créa dans leur splendeur première. N'a pas fait du néant avec de la lumière. 19 novembre 1875. Retour au sommaire NOS PROIES O ma mère, emportant nos pleurs et nos dangers, Les ans s'en vont, pareils à des oiseaux légers, Et dans la nue en deuil que les soleils essuient, Nous voyons frissonner leurs ailes qui nous fuient. Cependant rien n'est faux et rien n'est décevant: Tout ce qui nous fit vivre en nos coeurs est vivant, Et, malgré la tempête affreuse et les tourmentes, Le passé, tout rempli de visions charmantes, Comme un rêve indécis berce notre sommeil, Et nous laisse dans l'âme un rayon de soleil. Ah! gardons bien, gardons comme de saintes proies Tout ce qui fut à nous, les douleurs et les joies, Les mots qui nous charmaient, les cris mélodieux, Les chagrins étouffants, les retours, les adieux, Les gais soleils brillant dans la campagne verte, Le souvenir saignant comme une plaie ouverte, Et l'aile de la brise et le parfum des bois, Les chants, les pas, les jeux, les sourires, les voix, Et quand l'ombre nous gagne, emplissons-nous d'aurore. Mais Hier, c'est Demain riant qui veut éclore; Vois ta fille et ton fils à tes genoux, et vois Notre Georges qui t'offre avec ses petits doigts Ces fleurs, et parle-nous tendrement caressée Par ses grands yeux de flamme où brille la pensée! 16 février 1876. Retour au sommaire A CELLE QUI ME VOIT Tu le voulais, hélas! j'ai relu ces feuillets. Comme si tout à coup, tremblant, je m'éveillais, Tous nos chers souvenirs dont la douceur m'attire Ont ravivé ma foi triste, mon long martyre, Et comme un combattant déchiré, mais vainqueur, J'apporte ces lambeaux tout saignants de mon coeur. Prions! comme entre nous il n'est pas de barrière, Nous sommes réunis déjà par la Prière Qui franchit mille cieux d'un vol aérien. Le sang de Jésus coule et ne dédaigne rien! Oh! dis-le, que parmi les éthers emplis d'ailes C'est toi qui me prendras entre tes bras fidèles, Qu'alors nous sentirons tous nos maux s'apaiser, Qu'heureuse, tu mettras sur mon front ton baiser, Et qu'enfin délivrés de toute angoisse amère, Nous vivrons, ô mon Ange, ô mon espoir, ma mère! 19 novembre 1878. Retour au sommaire