Gérard de Nerval

Odelettes et Poésies diverses


ODELETTES A Arsène Houssaye AVRIL Déjà les beaux jours, la poussière, Un ciel d'azur et de lumière, Les murs enflammés, les longs soirs; Et rien de vert: à peine encore Un reflet rougeâtre décore Les grands arbres aux rameaux noirs! Ce beau temps me pèse et m'ennuie, Ce n'est qu'après des jours de pluie Que doit surgir, en un tableau, Le printemps verdissant et rose; Comme une nymphe fraîche éclose, Qui, souriante, sort de l'eau. Retour au sommaire
FANTAISIE Il est un air pour qui je donnerais Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber; Un air très-vieux, languissant et funèbre, Qui pour moi seul a des charmes secrets. Or, chaque fois que je viens à l'entendre, De deux cents ans mon âme rajeunit: C'est sous Louis treize .. Et je crois voir s'étendre Un coteau vert que le couchant jaunit, Puis un château de brique à coins de pierre, Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs, Ceint de grands parcs, avec une rivière Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs. Puis une dame, à sa haute fenêtre, Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens... Que, dans une autre existence peut-être, J'ai déjà vue! — et dont je me souviens! Retour au sommaire
LA GRAND'MERE Voici trois ans qu'est morte ma grand'mère, — La bonne femme, — et, quand on l'enterra. Parents, amis, tout le monde pleura D'une douleur bien vraie et bien amère. Moi seul j'errais dans la maison, surpris Plus que chagrin; et, comme j'étais proche De son cercueil, — quelqu'un me fit reproche De voir cela sans larmes et sans cris. Douleur bruyante est bien vite passée Depuis Irois ans, d'autres émotions, Des biens, des maux, — des révolutions, — Ont dans les coeurs sa mémoire effacée. Moi seul j'y songe, et la pleure souvent; Depuis trois ans, par le temps prenant force, Ainsi qu'un nom gravé dans une écorce, Son souvenir se creuse plus avant! Retour au sommaire
LA COUSINE L'hiver a ses plaisirs: et souvent, le dimanche, Quand un peu de soleil jaunit la terre blanche, Avec une cousine on sort se promener... — Et ne vous laites pas attendre pour dîner, Dit la mère. Et quand on a bien, aux Tuileries Vu sous 1rs arbres noirs les toilettes fleuries, La jeune fille a froid... et vous fait observer Que le brouillard du soir commence à se lever. Et l'on revient, parlant du beau jour qu'on regrette, Qui s'est passé si vite... et de flamme discrète: Et l'on sent en rentrant, avec grand appétit, Du bas de l'escalier, — le dindon qui rôtit. Retour au sommaire
PENSÉE DE BYRON Par mon amour et ma constance J'avais cru fléchir ta rigueur, Et le souffle de l'espérance Avait pénétré dans mon coeur; Mais le temps qu'en vain je prolonge M'a découvert la vérité, L'espérance a fui comme un songe... Et mon amour seul m'est resté! Il est resté comme un abîme Entre ma vie et le bonheur, Comme un mal dont je suis victime. Comme un poids jeté sur mon coeur Dans le chagrin qui me dévore, Je vois mes beaux jours s'envoler... Si mon oeil étincelle encore C'est qu'une larme en va couler! Retour au sommaire
GAIETÉ Petit piqueton de Mareuil, Plus clairet qu'un vin d'Argenteuil, Que ta saveur est souveraine! Les Romains ne t'ont pas compris Lorsqu'habitant l'ancien Paris Ils te préféraient le Surêne. Ta liqueur rose, ô joli vin! Semble faite du sang divin De quelque nymphe bocagère; Tu perles au bord désiré D'un verre à côtes, coloré Par les teintes de la fougère. Tu me guéris pendant l'été De la soif qu'un vin plus vanté M'avait laissé depuis la veille*; Ton goût suret, mais doux aussi, Happant mon palais épaissi, Me rafraîchit quand je m'éveille. Ëh quoi! si gai dès le malin, Je foule d'un pied incertain Le sentier où verdit ton pampre!... — Et je n'ai pas de Richelet Pour finir ce docte couplet... Et trouver une rime en ampre** * Il y a une faute, niais dans le goût du temps. ** Richelet. Ampre: pampre — pas de rime. Retour au sommaire
POLITIQUE 1852 Dans Saintee-Pélagie, Sous ce règne élargie, Où, rêveur et pensif, Je vis captif, Pas une herbe ne pousse Et pas un brin de mousse Le long des murs grillés Et frais taillés. Oiseau qui fends l'espace... Et toi, brise, qui passe Sur l'étroit horizon De la prison. Dans votre vol superbe Apportez-moi quelque herbe, Quelque gramen, mouvant Sa tête au vent! Qu'à mes pieds tourbillonne Une feuille d'automne Peinte de cent couleurs Comme les fleurs! Pour que mon âme triste Sache encor qu'il existe Une nature, un Dieu Dehors ce lieu. Faites-moi cette joie, Qu'un instant je revoie Quelque chose de vert Avant l'hiver! Retour au sommaire
LE POINT NOIR Quiconque a regardé le soleil fixement Croit voir devant ses yeux voler obstinément Autour de lui, dans l'air, une tache livide. Ainsi tout jeune encore et plus audacieux, Sur la gloire un instant j'osai fixer les yeux: Un point noir est resté dans mon regard avide. Depuis, mêlée à tout comme un signe de deuil. Partout, sur quelque endroit que s'arrête mon oeil, Je la vois se poser aussi, la tache noire! Quoi, toujours? Entre moi sans cesse et le bonheur! Oh! c'est que l'aigle seul — malheur à nous, malheur!- Contemple impunément le Soleil et la Gloire. Retour au sommaire
LES PAPILLONS I Le papillon! fleur sans tige, Qui voltige, Que l'on cueille en un réseau; Dans la nature infinie Harmonie Entre la plante et l'oiseau!... Quand revient l'été superbe, Je m'en vais au bois tout seul: Je m'élends dans la grande herbe, Perdu dans ce vert linceul. Sur ma tête renversée, Là, chacun d'eux à son tour, Passe, comme une pensée De poésie ou d'amour! Voici le papillon Faune, Noir et jaune: Voici le Mars azuré, Agitant des étincelles Sur ses ailes, D'un velours riche et moiré. Voici le Vulcain rapide, Qui vole comme un oiseau: Son aile noire et splendide Porte un grand ruban ponceau Dieux! le Soufré, dans l'espace, Comme un éclair a relui... Mais le joyeux Nacré passe, Et je ne vois plus que lui! II Comme un éventail de soie Il déploie Son manteau semé d'argent; Et sa robe bigarrée Est dorée D'un or verdâtre et changeant. Voici le Machaon-Zèbre, De fauve et de noir rayé; Le Deuil, en habit funèbre, Et le Miroir bleu strié: Voici l'Argus, feuille-morte, Le Morio, le Grand-Bleu, Et le Paon-de-jour qui porte Sur chaque aile un oeil de feu! Mais le soir brunit nos plaines; Les Phalènes Prennent leur essor bruyant, Et les Sphinx aux couleurs sombres Dans les ombres Voltigent en tournoyant. C'est le Grand-Paon, à l'oeil rose Dessiné sur un fond gris, Qui ne vole qu'à nuit close, Comme les chauves-souris; Le Bombice du troène, Rayé de jaune et de vert, Et le papillon du chêne, Qui ne meurt pas en hiver!... III Malheur, papillons que j'aime, Doux emblème, A vous pour votre beauté!... Un doigt de votre corsage, Au passage, Froisse, hélas! le velouté!... Une toute jeune fille, Au coeur tendre, au doux souris, Perçant vos coeurs d'une aiguille, Vous contemple, l'oeil surpris: Et vos pattes sont coupées Par l'ongle blanc qui les mord, Et vos antennes crispées Dans les douleurs de la mort!... Retour au sommaire
NI BONJOUR, NI BONSOIR Sur un air grec Νη χαλιμερα, νη ωρα χαλι. Le matin n'est plus! le soir pas encore: Pourtant de nos yeux l'éclair a pâli. Νη χαλιμερα, νη ωρα χαλι. Mais le soir vermeil ressemble à l'aurore, Et la nuit, plus tard, amène l'oubli! Retour au sommaire
LES CYDALISES Où sont nos amoureuses? Elles sont au tombeau: Elles sont plus heureuses Dans un séjour plus beau! Elles sont près des anges, Dans le fond du ciel bleu, Et chantent les louanges De la Mère de Dieu! O blanche fiancée! O jeune vierge en fleur! Amante délaissée. Que flétrit la douleur: L'éternité profonde Souriait dans vos yeux... Flambeaux éteints du monde Rallumez-vous aux cieux! Retour au sommaire
LYRISME ESPAGNE Mon doux pays des Espagnes Qui voudrait fuir ton beau ciel, Tes cités et tes montagnes, Et ton printemps éternel? Ton air pur qui nous enivre, Tes jours, moins beaux que tes nuits, Tes champs, où Dieu voudrait vivre S'il quittait son paradis. Autrefois ta souveraine, L'Arabie, en te fuyant, Laissa sur ton front de reine Sa couronne d'Orient! Un écho redit encore A ton rivage enchanté L'antique refrain du Maure: Gloire, amour et liberté! Retour au sommaire
CHOEUR D'AMOUR Ici l'on passe Des jours enchantés! L'ennui s'efface Aux coeurs attristés Comme la trace Des flots agités. Heure frivole Et qu'il faut saisir, Passion folle Qui n'est qu'un désir, Et qui s'envole Après le plaisir! Piquillo (avec Damas) . — Mus. de Monpou. Retour au sommaire
CHANSON GOTHIQUE Belle épousée, J'aime tes pleurs! C'est la rosée Qui sied aux fleurs. Les belles choses N'ont qu'un printemps, Semons de roses Les pas du Temps! Soit brune ou blonde Faut-il choisir? Le Dieu du monde, C'est le plaisir. Les Monténégrins. — Mus. de Limnander. Retour au sommaire
LA SERENADE (d'Uhland) — Oh! quel doux chant m'éveille? — Près de ton lit je veille, Ma fille! et n'entends rien... Rendors-toi, c'est chimère! — J'entends dehors, ma mère, Un choeur aérien!... — Ta fièvre va renaître. — Ces chants de la fenêtre Semblent s'être approchés. — Dors, pauvre enfant malade, Qui rêves sérénade... Les galants sont couchés! — Les hommes! que m'importe? Un nuage m'emporte... Adieu le monde, adieu! Mère, ces sons étranges C'est le concert des anges Qui m'appellent à Dieu! Musique du pce Poniatowski. Retour au sommaire
CHANT DES FEMMES EN ILLYRIE Pays enchanté C'est la beauté Qui doit te soumettre à ses chaînes. Là-haut sur ces monts Nous triomphons: L'infidèle est maître des plaines. Chez nous Son amour jaloux Trouverait des inhumaines... Mais, pour nous conquérir, Que faut-il nous offrir? Un regard, un mot tendre, un soupir!... O soleil riant De l'Orient Tu fais supporter l'esclavage; Et tes feux vainqueurs Domptent les coeurs, Mais l'amour peut bien davantage. Ses accents Sont tout puissants Pour enflammer le courage... A qui sait tout oser Qui pourrait refuser Une fleur, un sourire, un baiser? Retour au sommaire
CHANT MONTENEGRIN C'est l'empereur Napoléon Un nouveau César, nous dit-on, Qui rassembla ses capitaines: « Allez là-bas Jusqu'à ces montagnes hautaines; N'hésitez pas! « Là sont des hommes indomptables, Au cœur de fer, Des rochers noirs et redoutables Comme les abords de l'enfer. « Ils ont amené des canons Et des houzards et des dragons. — Vous marchez tous, ô capitaines ! Vers le trépas; Contemplez ces roches hautaines, N'avancez pas! « Car la montagne a des abîmes Pour vos canons; Les rocs détachés de leurs cimes Iront broyer vos escadrons. Monténégro, Dieu te protège, Et tu seras libre à jamais, Comme la neige De tes sommets ! » Retour au sommaire
CHANT SOUTERRAIN Au fond des ténèbres, Dans ces lieux funèbres, Combattons le sort: Et pour la vengeance, Tous d'intelligence Préparons la mort. Marchons dans l'ombre; Un voile sombre Couvre les airs: Quand tout sommeille, Celui qui veille Brise ses fers! Retour au sommaire
POÉSIES DIVERSES LA TETE ARMÉE Napoléon mourant vit une Tête armée... Il pensait à son fils déjà faible et souffrant: La Tête, c'était donc sa France bien-aimée, Décapitée, aux pieds du César expirant. Dieu, qui jugeait cet homme et cette renommée, Rappela Jésus-Christ; mais l'abîme, s'ouvrant, Ne lui rendit qu'un soufHe, un spectre de fumée: Le demi-dieu, vaincu, se releva plus grand. Alors on vit sortir du fond du purgatoire Un jeune homme inondé des pleurs de la Victoire, Qui tendit sa main pure aux monarques des cieux; Frappés au flac tous deux par un double mystère; L'un répandait son sang pour féconder la terre, L'autre versait au ciel la semence des dieux ! Retour au sommaire
MÉLODIE Quand le plaisir brille en tes yeux Pleins de douceur et d'espérance; Quand le charme de l'existence Embellit tes traits gracieux, — Bien souvent alors je soupire En songeant que l'amer chagrin, Aujourd'hui loin de toi, peut t'atteindre demain, Et de ta bouche aimable effacer le sourire; Car le Temps, tu le sais, entraîne sur ses pas Les illusions dissipées. Et les feux refroidis, et les amis ingrats, Et les espérances trompées ! Mais crois-moi, mon amour! tous ces charmes naissants Que je contemple avec ivresse S'ils s'évanouissaient sous mes bras caressants, Tu conserverais ma tendresse! — Si tes attraits étaient flétris. Si tu perdais ton doux sourire, La grâce de tes traits chéris Et tout ce qu'en toi l'on admire. Va, mon cœur n'est pas incertain: De sa sincérité tu pourrais tout attendre. Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin, S'enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre! Oui, si tous tes attraits te quittaient aujourd'hui, J'en gémirais pour toi ; mais en ce cœur fidèle Je trouverais peut-être une douceur nouvelle, Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui, Chassant la jalousie en tourments si féconde, Une plus vive ardeur me viendrait animer. « Elle est donc à moi seule, dirais-je, puisqu'au monde Il ne reste que moi qui puisse encor l'aimer ! » Mais qu'osé-je prévoir? tandis que la jeunesse S'entoure d'un éclat, hélas, bien passager, Tu ne peux te fier à toute la tendresse D'un coeur en qui le temps ne pourra rien changer. Tu le connaîtras mieux: s'accroissant d'âge en âge, L'amour constant ressemble à la fleur du soleil, Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage Dont elle a, le matin, salué son réveil ! Retour au sommaire
STANCES ÉLÉGIAQUES Ce ruisseau dont l'onde tremblante Réfléchit la clarté des cieux, Paraît dans sa course brillante Etinceler de mille feux ; Tandis qu'au fond d'un lit paisible, Où, par une pente insensible Lentement s'écoulent ses flots, Il entraîne une fange impure Qui d'amertume et de souillure Partout empoisonne ses eaux. De même un passager délire, Un éclair rapide et joyeux Entr'ouvre ma bouche au sourire, Et la gaîté brille en mes yeux; Cependant mon âme est de glace, Et rien n'effacera la trace Des malheurs qui m'ont terrassé. En vain passera ma jeunesse Toujours l'importune tristesse Gonflera mon coeur oppressé. Car il est un nuage sombre. Un souvenir mouillé de pleurs, Qui m'accable et répand son ombre Sur mes plaisirs et mes douleurs. Dans ma profonde indifférence, De la joie ou de la souflfrance L'aiguillon ne peut m'émouvoir; Les biens que le vulgaire envie Peut-être embelliront ma vie, Mais rien ne me rendra l'espoir. Du tronc à demi détachée Par le souffle des noirs autans. Lorsque la branche desséchée Revoit les beaux jours du printemps Si parfois un raj'on mobile, Errant sur sa tête stérile, Vient brillanter ses rameaux nus. Elle sourit à la lumière; Mais la verdure printanière Sur son iront ne paraîtra plus. Retour au sommaire
LÉNORE {imité de Burger) Le point du jour brillait à peine que Lénore Saute du lit : « Guillaume, es-tu fidèle encore, Dit-elle, ou n'es-tu plus? C'était un officier Jeune et beau, qui devait l'épouser; mais, la veille Du mariage, hélas! le tambour le réveille De grand matin; il s'arme et part sur son coursier. Depuis, pas de nouvelle, et cependant la guerre. Aux deux partis fatale, avait cessé naguère. Les soldats revenaient, avec joie accueillis : « Mon mari! mon amant! mon fils!... Dieu vous renvoie. » Tout cela s'embrassait, sautait, mourait de joie... Lénore seule, en vain, parcourait le pays. L'avez-vous vu ?... — Non. — Xon. — Chacun a sa famille, Ses affaires... Chacun passe. — La pauvre fille Pleure, pleure et sa mère accourt, lui prend la main: « Qu'as-tu, Lénore? — Il est mort, et je dois le suivre; Nous nous sommes promis de ne pas nous survivre... — Patience! sans doute il reviendra demain. « Quelque chose l'aura retardé. Viens, ma fille, Il est nuit. » Elle rentre, elle se déshabille, Et dort, ou croit dormir... Mais, tout à coup, voilà Qu'un galop de cheval au loin se fait entendre, Puis éclate plus près... Enfin, une voix tendre : « Lénore! mon amour... ouvre-moi... je suis là!» Elle n'est pas levée encore, que Guillaume Est près d'elle. « Ah ! c'est toi! d'où viens-tu? — D'un royaume Où je dois retourner cette nuit ; me suis-tu ? — Oh ! jusqu'à la mort! — Bien. — Est-ce loin? — A cent lieues. — Partons. — La lune luit... les montagnes sont bleues... A cheval !... d'ici là, le chemin est battu. » Ils partent... Sous les pas agiles Du coursier les cailloux brûlaient, Et les monts, les forêts, les villes, A droite, à gauche, s'envolaient. « Le glas tinte, le corbeau crie, Le lit nuptial nous attend... Presse-toi contre moi, mon épouse chérie! — Guillaume, ton lit est-il si grand? — Non, mais nous y tiendrons... Six planches, deux planchettes Voilà tout... pas de luxe. Oh ! l'amour n'en veut pas. » Ils passaient, ils passaient, et les ombres muettes Venaient se ranger sur leurs pas. « Hourra ! hourra ! je vous invite A ma noce... Les morts vont vite... Ma belle amie, en as-tu peur? — Ne parle pas des morts... cela porte malheur... » Hop! hop! hop!... Sous les pas agiles Du coursier les cailloux brûlaient. Et les monts, les forêts, les villes, A droite, à gauche, s'envolaient. « — Mais d'où partent ces chants funèbres, Où vont ces gens en longs manteaux? Hourra ! que faites-vous là-bas sous les ténèbres, Avec vos chants et vos flambeaux? — Nous conduisons un mort. — Et moi, ma fiancée. Mais votre mort pourra bien attendre à demain; Suivez-moi tous, la nuit n'est pas très avancée... Vous célébrerez mon hymen. « Hourra ! hourra ! je vous invite A ma noce... Les morts vont vite... Ma belle amie, en as-tu peur? — Ne parle pas des morts... cela porte malheur... » Hop! hop! hop! sous les pas agiles Du coursier les cailloux brillaient. Et les monts, les forêts, les villes, A droite, à gauche, s'envolaient, « Tiens ! vois-tu ces ombres sans tête Se presser autour d'un tréteau. Là, du supplice encor tout l'attirail s'apprête... Pour exécuter un bourreau. Hourra ! dépêchez- vous!... hourra! troupe féroce. Faites aussi cortège autour de mon cheval! Vous seriez déplacés au banquet de ma noce Mais vous pourrez danser au bal. « Hourra ! mais j'aperçois le gîte Sombre où nous sommes attendus... Les morts au but arrivent vite; Hourra ! nous y voici rendus! » Contre une grille en fer le cavalier arrive, Y passe sans l'ouvrir... et d'un élan soudain. Transporte Lénore craintive Au milieu d'un triste jardin... C'était un cimetière. « Est-ce là ta demeure ? — Oui, Lénore ; mais voici l'heure. Voici l'heure de notre hymen; Descendons de cheval... Femme, prenez ma main! » Ah! Seigneur Dieu! plus de prestige... Le cheval, vomissant des feux, S'abîme! et de l'homme (ô prodige!) Un vent souffle les noirs cheveux Et la chair qui s'envole en poudre... Puis, à la lueur de la foudre, Découvre un squelette hideux! « Hourra ! qu'on commence la fête! Hourra! » Tout s'agite, tout sort, Et, pour la ronde qui s'apprête, Chaque tombeau vomit un mort. ............................................... Tout est fini! par Notre Dame! Reprend la même voix, chaciue chose à son tour: Après la gloire vient l'amour! Maintenant, j'embrasse ma femme. « — Jamais » Elle s'agite... et tout s'évanouit! « Jamais ! dit son amant, est-ce bien vrai, cruelle! (Il était près du lit.) — Ah! Guillaume, dit-elle. Quel rêve j'ai fait cette nuit. » Retour au sommaire
MÉLODIE IRLANDAISE (imité de THOMAS MOORE) Le soleil du matin commençait sa carrière, Je vis près du rivage une barque légère Se bercer mollement sur les flots argentés. Je revins quand la nuit descendait sur la rive: La nacelle était là, mais l'onde fugitive Ne baignait plus ses flancs dans le sable arrêtés. Et voilà notre sort! au matin de la vie Par des rêves d'espoir notre âme poursuivie Se balance un moment sur les flots du bonheur; Mais, sitôt que le soir étend son voile sombre, L'ombre qui nous portait se retire; et dans l'ombre Bientôt nous restons seuls en proie à la douleur. Au déclin de nos jours on dit que notre tête Doit trouver le repos sous un ciel sans tempête; Mais qu'importe à mes vœux le calme de la nuit; Rendez-moi le matin, la fraîcheur et les charmes; Car je préfère encor ses brouillards et ses larmes Aux plus douces lueurs du soleil qui s'enfuit. Oh! qui n'a désiré voir tout à coup renaître Cet instant dont le charme éveilla dans son être Et des sens inconnus et de nouveaux transports! Où son âme semblable à l'écorce embaumée, Qui disperse en brûlant sa vapeur parfumée, Dans les feux de l'amour exhala ses trésors! Retour au sommaire
LAISSE-MOI Non, laisse-moi, je t'en supplie; Eh vain, si jeune et si jolie, Tu voudrais ranimer mon cœur! Ne vois-tu pas, à ma tristesse, Que mon front pâle et sans jeunesse Ne doit plus sourire au bonheur? Quand l'hiver aux froides haleines Des fleurs qui brillent dans nos plaines Glace le sein épanoui, Qui peut rendre à la feuille morte Ses parfums que la brise emporte Et son éclat évanoui? Oh ! si je t'avais rencontrée Alors que mon âme enivrée Palpitait de vie et d'amours, Avec quel transport, quel délire J'aurais accueilli ton sourire Dont le charme eût nourri mes jours! Mais à présent, ô jeune fille! Ton regard, c'est l'astre qui brille. Aux yeux troublés des matelots, Dont la barque en proie au naufrage, A l'instant où cesse l'orage. Se brise et s'enfuit sous les flots. Non, laisse-moi, jo t'en supplie ; En vain, si jeune et si jolie, Tu voudrais ranimer mon cœur: Sur ce front pâle et sans jeunesse Ne vois-tu pas que la tristesse A banni l'espoir du bonheur? Retour au sommaire
NOBLES ET VALETS Les nobles d'autrefois, dont parlent les romans, Ces preux à fronts de bœuf, à figures dantesques, Dont les corps charpentés d'ossements gigantesques Semblaient avoir au sol racine et fondement; S'ils revenaient au monde, et qu'il leur prît l'idée De voir les héritiers de leurs noms immortels, Race de laridons, encombrant les hôtels Des ministres, — rampante, avide et dégradée; Êtres grêles, à buses, plastrons et faux-mollets : — Certes, ils comprendraient alors, ces nobles hommes, Que, depuis les vieux temps, au sang des gentilshommes Leurs filles ont mêlé bien du sang de valets! Retour au sommaire
LE RÉVEIL EN VOITURE Voici ce que je vis. — Les arbres sur ma route Fuyaient mêlés, ainsi qu'une armée en déroute! Et sous moi, comme ému par les vents soulevés, Le sol roulait des flots de glèbe et de pavés. Des clochers conduisaient parmi les plaines vertes Leurs hameaux aux maisons de plâtre, recouvertes En tuiles, qui trottaient ainsi que des troupeaux De moutons blancs, marqués en rouge sur le dos. Et les monts enivrés chancelaient: la rivière Comme un serpent boa, sur la vallée entière Étendu, s'élançait pour les entortiller... — J'étais en poste, moi, venant de m'éveiller! Retour au sommaire
LE RELAI En voyage, on s'arrête, on descend de voiture; Puis entre deux maisons on passe à l'aventure, Des chevaux, de la route et des fouets étourdi, L'œil fatigué de voir et le corps engourdi. Et voici tout à coup, silencieuse et verte, Une vallée humide et de lilas couverte, Un ruisseau qui murmure entre les peupliers, — Et la route et le bruit sont bien vite oubliés! On se couche dans l'herbe et l'on s'écoute vivre, De l'odeur du foin vert à loisir on s'enivre, Et sans penser à rien on regarde les cieux... Hélas! une voix crie : « En voiture, messieurs! » Retour au sommaire
UNE ALLÉE AU LUXEMBOURG Elle a passé, la jeune fille, Vive et preste comme un oiseau: A la main une fleur qui brille, A la bouche un refrain nouveau. C est peut-être la seule au monde Dont le cœur au mien répondrait; Qui venant dans ma nuit profonde D'un seul regard l' éclairerait!... Mais non, — ma jeunesse est finie... Adieu, doux rayon qui m'a lui, — Parfum, jeune fille, harmonie... Le bonheur passait — il a fui! Retour au sommaire
NOTRE-DAME DE PARIS Notre-Dame est bien vieille; on la verra peut-être Enterrer cependant Paris qu'elle a vu naître. Mais, dans quelque mille ans, le temps fera broncher Comme un loup fait d'un bœuf; cette carcasse lourde, Tordra ses nerfs de fer, et puis d'une dent lourde Rongera tristement ses vieux os de rocher. Bien des hommes de tous les pays de la terre Viendront pour contempler cette ruine austère, Rêveurs, en relisant le livre de Victor... — Alors ils croiront voir la vieille basilique, Toute ainsi qu'elle était puissante et magnifique, Se lever devant eux comme l'ombre d'un mort! Retour au sommaire
DANS LES BOIS Au printemps, l'oiseau naît et chante: N'avez-vous jamais ouï sa voix?... Elle est pure, simple et touchante La voix de l'oiseau — dans les bois! L'été, l'oiseau cherche l'oiselle; Il aime, et n'aime qu'une fois! Qu'il est doux, paisible et fidèle Le nid de l'oiseau — dans les bois! Puis, quand vient l'automne brumeuse, Il se tait... avant les temps froids. Hélas! qu'elle doit être heureuse La mort de l'oiseau — dans les bois! Retour au sommaire
UNE FEMME ET L'AMOUR Une femme est l'amour, la gloire et l'espérance; Aux enfants qu'elle guide, à l'homme consolé, Elle élève le cœur et calme la souffrance, Comme un esprit des cieux sur la terre exilé. Courbé par le travail ou par la destinée, L'homme à sa voix s'élève et son front s'éclaircit: Toujours impatient dans sa course bornée, Un sourire le dompte et son cœur s'adoucit. Dans ce siècle de fer la gloire est incertaine: Bien longtemps à l'attendre il faut se résigner, Mais qui n'aimerait pas dans sa grâce sereine La Beauté qui la donne ou qui la fait gagner? Retour au sommaire
RÊVERIE DE CHARLES VI FRAGMENT ...Que de soins sur un front la main de Dieu rassemble Et donne pour racine aux fleurons du bandeau! Pourquoi mit-il encor ce pénible fardeau Sur ma tête aux pensers sombres abandonnée, Et souffrante, et déjà de soi-même inclinée? Moi qui n'aurais aimé, si j'avais pu choisir; Qu'une existence calme, obscure et sans désir: Une pauvre maison dans quelque bois perdue, Des tapis de lierre et de mousse tendue; Des fleurs à cultiver, la barque d'un pêcheur, Et de la nuit sur l'eau respirer la fraîcheur; Prier Dieu sur les monts, suivre mes rêveries Par les bois ombragés et les grandes prairies; Des collines le soir descendre le penchant, Le visage baigné des lueurs du couchant; Quand un vent parfumé nous apporte en sa plainte Quelques sons affaiblis d'une ancienne complainte... Oh! ces feux du couchant, vermeils, capricieux, Montent comme un chemin splendide vers les cieux! Il semble que Dieu dise à mon âme souffrante: « Quitte le monde impur, la foule indifférente, Suis d'un pas assuré cette route qui luit, Et viens à moi, mon fils !... et n'attends pas la nuit! » Retour au sommaire
LE ROI DE THULÉ Il était un roi de Thulé, A qui son amante fidèle Légua, comme souvenir d'elle, Une coupe d'or ciselé. C'était un trésor plein de charmes Où son amour se conservait: A chaque fois qu'il y buvait Ses yeux se remplissaient de larmes. Voyant ses derniers jours venir, Il divisa son héritage, Mais il excepta du partage La coupe, son cher souvenir. Il fit à la table royale Asseoir les barons dans sa tour; Debout et rangée à l'cntour, Brillait sa noblesse loyale. Sous le balcon grondait la mer. Le vieux roi se lève en silence, Il boit, frissonne, et sa main lance La coupe d'or au flot amer! Il la vit tourner dans l'eau noire, La vague en s ouvrant fit un pli, Le roi pencha son front pâli... Jamais on ne le vit plus boire. Retour au sommaire
ÉPITAPHE Il a vécu, tantôt gai comme un sansonnet, Tour à tour amoureux, insoucieux et tendre, Tantôt sombre et rêveur, comme un triste Clitandre; Un jour, il entendit qu'à sa porte on sonnait; C'était la Mort. Alors, il la pria d'attendre Qu'il eût posé le point à son dernier sonnet: Et puis, sans s'émouvoir, il s'en alla s'étendre Au fond du coffre froid où son corps frissonnait. Il était paresseux, à ce que dit l'histoire, Et laissait trop sécher l'encre dans l'écritoire; Il voulut tout savoir, mais il n'a rien connu... Et, quand vint le moment où, las de cette vie, Un soir d'hiver, enfin, l'âme lui fut ravie, Il s'en alla, disant : « Pourquoi suis-je venu? » Retour au sommaire