Clément Marot

Table Des enfants sans sousy Anne, par jeu...

Qui sont ceulx-là, qui ont si grant envie Dedans leur cueur, et triste marrisson, Dont, cependant que nous sommes en vie, De maistre Ennuy n'escoutons la leçon ? Ilz ont grand tort, veu qu'en bonne façon Nous consommons nostre florissant aage. Saulter, dancer, chanter à l'advantage, Faulx envieulx, esse chose qui blesse ? Nenny (pour vray) mais toute gentillesse, Et gay vouloir, qui nous tient en ses las. Ne blasmez point doncques nostre jeunesse, Car noble cueur ne cherche que soulas. Nous sommes druz, chagrin ne nous suit mye. De froit soucy ne sentons le frisson. Mais de quoy sert une teste endormie ? Autant qu'un boeuf dormant près du buysson. Langars picquens plus fort qu'un hérisson, Et plus reclus qu'un viel corbeau en cage, Jamais d'aultruy ne tiennent bon langage, Tousjours s'en vont songeans quelcque finesse : Mais entre nous, nous vivons sans tristesse, Sans mal penser, plus aises que prélatz. D'en dire mal c'est doncques grand simplesse, Car noble cueur ne cherche que soulas. Bon cueur, bon corps, bonne pizionomie, Boire matin, fuyr noise et tanson ; Dessus le soir, pourl'amour de s'amye Devant son huys la pêtite chanson ; Trancher du brave, et du mauvais garson, Aller de nuict, sans faire aulcun oultrage : Se retirer, voilà le tripotage ; Le lendemain recommancer la presse. Conclusion, nous demandons liesse : De la tenir jamais ne fusmes las. Et maintenons que cela est noblesse : Car noble cueur ne cherche que soulas. Prince d'amours, à qui debvons hommage, Certainement c'est ung fort grand dommage, Que nous n'avons en ce monde largesse Des grands trésors de Juno la déesse Pour Vénus suyvre, et que dame Pallas Nous vint après resjouyr en viellesse, Car noble cueur ne cherche que soulas. Retour au sommaire
Anne, par jeu, me jeta de la neige, Que je cuidais froide certainement ; Mais c'était feu ; l'expérience en ai-je, Car embrasé je fus soudainement. Puisque le feu loge secrètement Dedans la neige, où touverai-je place Pour n'ardre point ? Anne, ta seule grâce Eteindre peut le feu que je sens bien, Non point par eau, par neige, ni par glace, Mais par sentir un feu pareil au mien. Retour au sommaire