Jean Meschinot

Les Lunettes des Princes

Aprés beau temps vient la pluye et tempeste ; Plains, pleurs, souspirs, viennent après grant feste, Car le partir desplaisance tresgriefve ; Après esté profitable et honneste, Yver hideux froidure nous apreste ; Si nous avons liesse, elle est bien briefve ; Aprés temps coy, le bien grant vent se lieve ; Guerres, debatz, viennent aprés la triefve ; Aprés santé vient mal en corps et teste ; Quant l’ung descent, tantost l’autre se lieve ; Pouvres sommes se Dieu ne nous relieve, Car à tout mal nostre nature est preste. Retour au sommaire Boire, menger et dormir nous convient. Nos jours passent, jamais ung n’en revient ; Nostre doulx est tout confit en amer ; Contre ung plaisir ou ung seul bien qui vient Le plus heureux cent foys triste devient. Ce n’est pas sens le monde trop aimer, Et qui son cueur y met fait à blasmer : Périlleux est à la terre et à mer. Mais à bien peu à présent en souvient ; Il paist le corps, et, pour l’ame affamer, Bien le devons pour ennemy clamer. Car qui le sert à double mort parvient. Retour au sommaire Du temps passé peu nous esjouissons Et du présent en dangier jouissons. Las ! au futur avons petit esgart. Tant que povons à la mort fuissons, Jeux et esbatz voulentiers ouyssons, Mais à l’ame n’avons jamais regard, Ne aux meschiefs venons, dont Dieu nous gard. Au corps servir employons tout nostre art. Trop chèrement l’aymons et nourrissons. Si nous souvient de Dieu, c’est sur le tart ; Point n’avisons nostre piteux départ, Et comme aprés en terre pourrissons. Retour au sommaire O misérable et tresdolente vie Qui en nul temps ne peult estre assouvye De biens mondains dont n’avons que l’usaige, Car, quant aulcun de nous meurt ou desvie (Prenons qu’il ayt louenge desservie Et bien gardé richesses davantaige), Il laisse tout quant ce vient au passaige, Riens n’emporte : pource n’est-il pas saige Qui en Dieu n’a sa pensée ravye ; Sans luy sommes de mort le vray ymaige, Et l’ennemy de tout humain lignaige Par chascun jour en enfer nous convie. Retour au sommaire O gens aveugles, gens sours, mutz, insensibles, Gens sans amours, à nous mesmes nuisibles. Qui ne tendons fors à dampnation, Gens orgueilleux plus que lyons terribles, Ha! tant nos faictz damnables sont visibles A ceux qui ont ymagination ; Douloureuse, meschante nation. Qui sommes plains d’habomination Et de toutes corruptions possibles, Peu demourans en domination ; Et quant se vient l’exanimation, La mort nous rend trespuans et orribles. Retour au sommaire C’est assez mal pour yssir hors du sens, Car j’apperçoy clerement, voy et sens Tous les plus grans, les moyens et menus Que chascun jour y voire à milliers et cens, Mort tire à soy violentement, sans En avoir eu oncques pitié de nulz, Veu que mesmes au monde venons nudz Et que trop peu y sommes retenuz, Huy nous voyans presens, demain absens, Et si n’en est gueres de devenuz Jusques au temps d’estre vieilz et chanus ! A cestuy cas pas bien je ne m’assens. Retour au sommaire Se ma langue d’en parler trop s’avance. Pardonnez moy, pour Dieu, ma nonsçavance. Car desplaisir me contraint de le faire. Par tresgriefve et dure appercevance De ceste mort qui pas d’huy ne commence A nature suffoquer et défaire. Las ! nous voyons que c’est tout son affaire De destruire ce que jamais refaire Ne peut nulluy, pour aucune sçavance Qu’il ayt de Dieu, lequel peut tout parfaire : Dont je ne puis le joyeulx contrefaire, Considérant tant piteuse grevance. Retour au sommaire Et s’il estoit à quelcun homme advis Que follement je feisse telz devis, Et que je n’aye de me plaindre bon droit, Je luy supplie qu’il vienne vis à vis : Il congnoistra que je fauldroye envis De luy respondre à ce cas et endroit A mon advis ainsi qu appartiendroit, Cause pourquoy ma raison soustiendroit Que mil hommes autrefois ay veu vifz, Saintz, gentz, joyeulz, jeunes, et qu’orendroit Pour nulle rien ung d’eulx n’en reviendroit. Las! celle mort trop fait piteux convis. Retour au sommaire La guerre avons, mortalité, famine; Le froit, lechault, le jour, la nuit nous myne; Quoy que façons, toujours nostre temps court; Pulces, cyrons et tant d’aultre vermine Nous guerroyent ; brief, misere domine Nos meschans corps, dont le vivre est trescourt. Ung grant mondain ou bien homme de court Remply d’orgueil sur un beau cheval court, Qui a jeunesse et d’or toute une myne; Diroit tantost que mort n’a sur luy court; Croy que si a, et que bien tost accourt, Dont trompé est si son cas n’examine. Retour au sommaire Davantaige fortune nous court sure, Dont maintes fois le peuple en vain labeure, Car ce qu’ilz ont à grant peine amassé Par si long temps se pert en bien peu d’heure, Et tant souvent que rien ne leur demeure, Soit en avoir, en argent, ou en blé : Ils perdent l’ung, l’autre leur est emblé ; Aucunes fois à plusieurs a semblé Que Dieu leur nuyst et point ne les sequeure ; Les ungs de froit ont maintes fois tremblé, Aultres par fain ont les mors ressemblé. Voyant cecy, ay je tort se je pleure? Retour au sommaire Les grans pillent leurs moyens et plus bas, Les moyens font aux moindres maintz cabas, Et les petits s’entre veulent destruire ; Telz qui n’ont pas vaillans deux meschans bas Voit-on souvent avoir mille debatz, Aulcunes fois se navrer et occire. Ainsi par l'ung l'autre souvent mal tire, Et d'eulx mesmes se procurent martyre. Il fut assez d'aultres plus beaulx esbatz. O Dieu, qui es nostre vray pere et sire, Nostre fait va huy mal et demain pire, Quant de telles afflictions nous batz. Retour au sommaire Tant d’autres cas nous procurent ennuys, Et la moytié de nostre temps en nuitz Est employé, dont je meurs, ou bien prés ; En y pensant, je me tourmente et nuys ; Pour en yssir ne trouve porte ne huys ; Ung seul plaisir m’est plus cher que cyprés ; Et quant je voy et considere aprés Que celle mort nous poursuit de si prés, Pensez l’ennuy et le mal où je suys ; Je vays plourant par chemins, boys et prés, Et me convient dire par motz exprés : J’ay beau plourer, aultre chose n’y puis. Retour au sommaire Quant bien au fait d’Alexandre je pense, Si grant seigneur et de telle despence, Qui du monde fut gouverneur unicque, C’est à bon droit se ma joye suspence ; Mon mestier est que je pense et despence, Chargé de dueil comme homme fantastique. O roy David, prophéte pacifique, Sanson le fort, qui tant fus autenticque, N’avez vous sceu faire à mort recompense ? O Salomon, saige dit en publicque, Puisque la mort contre telz gens s’applicque, Que vaudroit-il en demander dispense ? Retour au sommaire Et en noz jours ce prince de saigesse, Le bon duc Jehan, nompareil en largesse, Ne le print mort par son cruel oultraige ? Certes si fist, dont amere destresse A longuement esté nostre maistresse ; L’avoir perdu nous fut haultain dommaige ; Fier fut aux fiers, aux bons doulx en couraige, Prudent en faitz et begnin en langaige ; Autant valloit qu’ung scelle sa promesse, Oncques ne fist ung deshonneste ouvraige ; Des benoistz cieulx lui doint Dieu l’heritaige, Car à son temps pere estoit de noblesse. Retour au sommaire Ainsi ung jour noz meschiefz advisoye, Et à par moy en y pensant visoye Que tous tirent à ce piteux trespas ; És cronicques anciennes lisoye Par lesquelles maintz hommes devisoye, Haultz et puissans, qui ont passé le pas, Et nous mesmes trop plustost que le pas Allons aprés, de ce ne doubtons pas. Pourquoy mon cueur de douleur ravysoye Et luy donnay ung tant piteux repas Que je perdy de raison le compas, Tant que ne sceu que je fis ou disoye. Retour au sommaire En ce penser et oultre tout cecy, Pour augmenter mon douloureux soucy, Continuant le dolent desconfort Qui durement m’avoit le cueur noircy, Vint une voix qui me dist tout ainsi : « Mort de nouveau a fait bien grand effort, Le duc Françoys et conte de Montfort, Et Richemont qui tant fut bel et fort, Est decedé, Dieu le prent à mercy. » Mais je croy bien que le sçavez au fort, Pource vous pry d’avoir bon reconfort : Aultres que vous y ont perdu aussi. Retour au sommaire Des plus dolens dessoubz la lune l’un De ce grant cas qui est à tous commun Que celle mort nostre bon maistre a prins, Ce jour je vy nobles clercs et commun Tant fort pleurer qu’il sembla que chascun N’eust oncquesmais aultre mestier aprins; Si fus de dueil tellement entreprins Que mon ennuy ne peut estre comprins. Las! ce me fut ung trespiteux destin. Mort, tu as mys grant chose à petit pris, En jeunesse as nostre prince sourprins; Mais tes faitz sont de n’espargner aulcun. Retour au sommaire O Mort, combien ta memoire est amere A ceulx qui ont bonne fortune amere, Vivans en paix et non pas justement; O trescruelle, soubdaine et sans lumiere, Tu n’as en mal seconde ne premiere, On ne te peut descripre bonnement. Plus a en toy de douleur et tourment Que comprendre ne peut entendement, Soit de Platon, de Virgille ou Omere. D’ame et de corps tu fais separement, Trop subit est ton faulx advenement. Ces motz sont vrays, nonpas ditz de commere. Retour au sommaire Las! or n’a il fors huyt ans dominé, Aprés que Mort avoit exterminé Ce bon duc Jehan dont j’ay fait mention, Duquel fut filz tant bien moriginé, Qui, tout son cas au long examiné, Doit posseder d’honneur la mansion. En armes mist corps et intencion, A gens vaillans gaiges et pension Donna si grans, par sens illuminé, Que des Anglois la grant contention Ravalla bas ainsi que ostention Fait son procés, s’il est bien fulminé. Retour au sommaire En son temps fut de Bretaigne le chef. Mort, tu l'as prins et mis ses jours à chef. Dont je mauldy toy et tes piteux faitz; De toy viennent ennuys, douleurs, meschief. Larmes, soupirs, tordre mains, tirer chef, Cest tout le bien qu'onques tu fis et faitz, Veu qu'aussi tost les loyaux et parfaitz Que les mauvais prens, destruitz et deffaitz, Et n'en peut ung revenir de rechief. Si j'appelle tes ouvraiges infaitz, Il me semble que point ne me forfaitz, Car nostre temps maines à fin trop brief. Retour au sommaire Tant a de maulx doncques où tu arrives, Tant sont aussi tes manières chetives, Tant il est fol qui fort ne te redoubte. Tant de grans gens de leur vie tu prives. Tant on congnoist ton fait sans que l'escripves, Tant en y a qui en toy ne voyent goutte, Tant s'endorment qui là doyvent l'escoute, Tant sont asseurs en grant dangier et doubte. Tant ont de maulx tous ceulx que tu estrives. Tant de meschiefz advenir par toy doubte. Tant en mon cueur dure pensée boute, Tant que n'ay plus nulles plaisances vives. Retour au sommaire Car nous voyons que noblesse et avoir, Jeunesse, force, ou riens qu'on puisse avoir, Beaulté, amys, et tout ce qu'on peut dire. Que preferer les aultres en sçavoir Ou pour honneur du monde recepvoir. Homme ne peut à la mort contredire. Rien ne nous vault despiter ne mauldire. Soyons joyeulx ou nous despitons d'yre. Car il nous fault acquiter ce debvoir. Il n'est celuy qui le puisse desdire; Mais la cause qui le me fait redire. C'est pour les cueurs d'y penser esmouvoir. Retour au sommaire Se triste suis et mon cueur s'appareille A grant douleur, j'ay perte nompareille De ce bon duc qui tant de biens faisoit; Mais tout ainsi que doulant cueur traveille, Et que d'ennuy moult souvent se reveille, Ung soir m'avint que plus ne me chaloit De vie ou mort, mon sens se ravalloit, Mes yeulx plouroyent, mon esprit se douloit. Lors Dieu, qui tous desconfortez conseille, M'informa bien que pas il ne vouloit Me faire moins d'amitié qu'il souloit : Si me trouvay appaisé à merveille. Retour au sommaire Pour ce prince qui jeune deceda, Comme j'ay dit, vint et luy succéda Ung sien frère qui grandement valut Pierre nommé, et tant bien procéda Qu'à son peuple franchise concéda Et le nourrir tresrichement voulut; De ma pitié doulcement luy chalut, A le servir me choisit et esleut. Et de ses biens largement me céda. La mort depuis aussi le nous tollut : Repos es cieulx ayt son ame et salut. Son droit règne sept ans point n'excéda. Retour au sommaire Après ces deux princes derrains nommez. Qui en valeur furent tant renommez, Ung ancien, leur oncle tresnotable. Leur succéda quant mort les eut sommez Et de son dart meurtris et assommez. Artus eut nom, de France connestable, Saige, vaillant, vertueux et estable. Aux ennemys cruel et redoubtable. Or ont esté ses jours brief consommez En quinze moys, c'est cas espoventable. Ha! qu'est cecy, fortune tresmutable. Tant de maulx fais qu'estre ne peuvent sommez. Retour au sommaire Qui pourroit veoir tant de mutations Sans en faire grans lamentations? Pas n'ay vertu pour porter telle charge; Si rien valoyent argumentations, Dont nous viennent telz supplantations, Veu que le monde est tant grant et si large Que n'a prins mort les gens de moindre marge En les couvrant dessoubz sa noire sarge, Non pas noz ducz, nos confortassions, Qu'elle a passez en sa dolente barge ; Contre son trait ne vault escu ne targe. En douleur sont ses délectations. Retour au sommaire Par ceste mort je sens guerre mortelle; Mort elle fut desoncques tresrebelle; Belle n'est pas, gente, ne advenante, Venante à coup, et voulentiers se celle, Celle fait tant que tout hault bien chancelle, Ancelle est donc dommageuse et meschante; Chante qui veult, elle est toujours dolente, Lante à tout bien et en mal excellente, Cellente aussi d'avoir malle nouvelle; Elle est de tous haultz meschiefz contenante, Tenante en soy tristesse permanante, Manante en pleurs et douleur éternelle. Retour au sommaire Ha! mort, par toy si tresgrant douleur maine. Et par regret qui ainsi me demaine, Que je ne sçay quelle part me doy rendre. Penser me tient, foiblesse me pourmaine, Souvenir me ard, desplaisir me ramaine. Peine et soucy me veulent le cueur fendre, Couroux m'a fait par angoisse défendre Ne m' es jouir ne à liesse entendre; Langueur me veult avoir en son domaine, Fureur m'assault; qui me pourra deffendre? Et desespoir vient chez moy logis prendre. Qui trop de gens avecques luy amaine. Retour au sommaire Ce m'est force que d'aise me deporte. Car je la sens desja prés de la porte, Et vient loger dedans ma fantaisie; Je m'esmerveille comme sur piedz me porte Et que la mort tout à coup ne m'emporte. Qui longtemps a m'a prins en sa choisie; Rien ne me plaist, esbat ne courtoysie; Je veille en pleurs, je dors en frenaisie; Il n'est chose que ma douleur supporte; Pire est mon mal que n'est paralisie; Ma jeunesse est de tout bien dessaisie. Et me desplaist du bien qu'on me rapporte. Retour au sommaire Quant desespoir et ses gens devant dis, Qui me sembloïent des gens plus de dix. Furent venus au plus prés de la place, Effrayé fu en maintien, faitz et ditz, Oncques homme ne fut tant estourdis. Le cueur m'en fault et la vertu s'efface. Ha! desespoir, malle mort te defface. Je n'ay mestier que douleur contreface. Assez m'en vient par ses hostes maulditz. Lors me gettay contre terre la face, Et dis ainsi : « Or ne sçay que je face, Desconfit suis et plus n'y contreditz, » Retour au sommaire Le fourrier vint, qui trouva tout ouvert; Ne sçay s'il fut vestu de noir ou vert. Car regarder ne l'osèrent mes yeulx. Tantost après tout l'ost fut descouvert. Et se vindrent loger soubz le couvert; Mais desespoir n'entra pas avec eulx. A ma vie je ne vi gens autieux. Fourragé ont tantost tous les hostieulx, Et si n'en ay ung seul bien recouvert. Je croy que Dieu ne mist onc soubz les cieulx Tant ords pillars ne si mal gracieulx. Celuy gaigne certes moult qui les pert. Retour au sommaire Si dys adonc : Désespoir maulvais hoste, Esloigne toy et aussi tes gens oste, Qui desja m'ont si grandement pillé Que ma vertu est demourée froste; Rien n'ont laissé sus, ni jus, ne decoste, Oncques ne fu en ce point habillé, Mon sentement ont lié et billé, Et puis après l'ont par les yeulx cillé, Tant qu'il n'y voyt nulle chose à sa poste. Et si ne sçay comme il soit dessillé; Ainsi m'ont ilz de tous biens exillé, Et pour disner m'ont mis rage en composte. Retour au sommaire De raison n'ay pas tant comme une mouche; Ma vertu est semblant la vieille souche Qui a finy de son temps tout le terme. J'ay sceu parler, or ay mute la bouche, J'ay beau regard qui est devenu louche, Foible me sens qui fu aultre foys ferme; Je fu joyeulx, or ay je à l'œil la lerme Incessamment, qui ma douleur conferme; Mon honneur est converty en reprouche; Plus n'ay senté, je suis du tout enferme; Ainsi me va du temps, je vous afferme. Dont plus ne quier fors que la mort me touche. Retour au sommaire Se j'eusse esté hermite en ung hault roc. Ou mandiant de quelque ordre à ung froc, J'eusse eschevé grant tribulaiion. Ung laboureur qui a cherrue et soc, Fourche, ratteau, serpe, faulcille et broc, En son œuvre prent consolation; Mais moy, tant plain de desolation, Meschant nasqui soubz constellation D'infortune, qui ne vault tant soit poc. Et ay vescu du vent de elation, Remply d'orgueil et cavillation; Suis mieulx pugny que ceulx qu'on met au croc. Retour au sommaire Il ne me chault de Gaultier ne Guillaume, Et aussi peu du roy et son royaulme; Je donne autant des rez que des tondus, Car, quant courroux me frappa au heaulme. Tel coup senty de sa cruelle paulme Que mieulx me fust avoir esté pendu. Les jeux passés me sont bien cher vendus; J'avoye aprins coucher en litz tendus. Jouer aux detz, aux cartes, à la paulme; Que me vault ce, mes cas bien entendus? Tous mes esbatz sont pieça despendus. Et me convient reposer soubs le chaulme. Retour au sommaire J'ay en robes de martre et de bievre, Oyseaulx et chiens à perdris et à lievre; Mais de mon cas c'est piteuse besongne. S'en celuy temps je fu jeune et enrievre, Saluant dames, à Tours, à Meun sur Hievre, Tout ce qu'en ay rapporté, c'est vergongne, Vieillesse aussi, rides, toux, boutz et rongne. Et memoire qu'il fault que mort me pongne. Dont j'ay accés trop plus maulvais que fievre. Car je congnois que tout plaisir m'eslongne. Et à la fin que verité tesmongne : Je me voy nud de sens comme une chievre. Retour au sommaire Or m'est il donc tresgrandement meschu. Qui me vy hault et me sens si bas chu Que je n'ay plus aulcun qui bien me vueille; Mes maistres mors, mon honneur est decheu, Et tout malheur m'est en partaige escheu; Il est bien temps que griefvement me dueille. Est il meschief que mon cueur ne recueille ? Certes, nenny. Tremblant comme la fueille Seray toujours tant que mort m'ait receu; Si luy supply que en sa maison m'acueille. Et que les fruitz de mes grans ennuys cueille. Car vivre plus au monde ne m'est deu. Retour au sommaire J'ay voyagé en Anjou et en Perche, Comme celuy qui confort quiert et cherche, Mais j'ay trouvé grant malheur en embusche, Lequel m'a prins et signé de sa merche, Et me donna ung si grant coup de perche Que peu s'en fault qu'à terre ne tresbuche. Estonné suis tant dur qui hault me huche; Je n'oy plus rien, mais sourd comme une buche Suis devenu; les ennuys où je perche Me pourvoyent pas en une bien grant huche; One on ne vit plus de mouches en ruche. Ne de frey au ventre d'une perche. Retour au sommaire Je suis garny de sancté langoureuse, J'ay lyesse peinible et douloureuse. Et doulx repos plain de melencolie, Je ne vi plus, fors en seurté paoureuse, La clarté m'est obscure et ténébreuse, Mon sentement est devenu folie. Comblé de dueil, pour faire chiere lye De tous esbatz je ne donne une alye. Mais treuve paix grandement encpmbreuse; Plus j'ay de maulx et moins me humilie. Advisez donc se ma vie est jolye. Mais que la mort soit de moy amoureuse. Retour au sommaire L'arbre sec suis portant d'ennuys verdure, Vivant en mort, trouvant plaisance dure. Noyant de soif en la mer assechée. Tremblant je sue et si ars en froidure, En dueil passé ay mal qui sans fin dure. Et ma santé d'infection tachée. En plains et pleurs ma lyesse atachée; J'ay corps entier dont la chair est hachée. Et ma beaulté toute paincte en laidure; Au descouvert s'est ma joye cachée. Et en mon ris est tristesse embuschée Que doulcement en grant yre j'endure. Retour au sommaire Des biens mondains n'ay vaillant une plaque. Mais des douleurs plus de plaine une caque Sens en mon cueur, de ce point ne me mocque; Je voys aux champs sus ma petite hacque. Là conviendra que la dague je sacque, A celle fin que ma vie défroque. Par la cause qui à ce me provocque; Trop cruel est: helas! je me revocque D'avoir ce dit; par monseigneur sainct Jacque, Je m'en repens, la grâce Dieu invocque A deulx genoulx, ostant bonnet et tocque, Luy suppliant qu'à mon adresse vacque. Retour au sommaire « Ha! Dieu, par qui je vueil mourir et vivre, Je te supply me faire brief délivre De tant de maulx que j'ay à soustenir; Je pers le sens tout ainsi comme le yvre, Et ne congnois ne par cueur ne par livre En quel façon je me doys maintenir; Pourquoy te pry m'avoir en souvenir. D'autre ne peut mon reconfort venir, A toy me rens, à ta mercy me livre: Tant de meschiefz je congnois m'avenir Que je ne sçay que faire ou devenir, Car de plaisir n'ay plus once ne livre. Retour au sommaire « Tu es le maistre et je suis ta pouvre œuvre. Regarde moy, tes yeulx de pitié euvre. Puisque faire me daignèrent tes mains; Impossible est que ma pouvreté cueuvre, Chascun la voit, je la monstre et descueuvre Par tous les jours et desoirs, et demains. Plaise toy donc, aucun de ces demains, Bannir le dueil en quoy toute heure mains. Car, se par toy santé je ne recueuvre, Maudit me voy entre tous les humains. Et va mon fait toujours de plus au moins. Se ta grace prochainement n'y œuvre. Retour au sommaire « Souverain Dieu, createur eternel, Infini bien, gouverneur paternel, Haulte bonté dont toute autre procede, Vray filz nasquiz du ventre virginel. Dont s'esbahist l'usage maternel. Mais fors à toy si digne cas ne cede. Merveille grant qui tout autre œuvre excede. Or n'est il sens que cestuy ne precede. Qui a vaincu l'adversaire infernel, Tresdoulx Saulveur, ta grâce me concede. Tu n'as premier ne qui après succede : Je te requiers repos sempiternel. » Retour au sommaire Tantost que j'eu faicte mon oraison, Il me fut mieulx et sans comparaison Que paravant, dont tresbien il m'advint. Dieu m'envoya visiter par Raison : Bien grant mestier en estoit et saison. Car trespiteux me trouva quant el vint; Des ennemys de mon sens plus de vingt Me guerroyoient, mais, si tost qu'el sourvint, Loin tous dispers vuyderent la maison, Pourquoy mon cueur bien rappaisé devint Et de graces luy rendre me souvint, Comme à celle dont j'eu des biens foison. Retour au sommaire Que bonnement racompter je vous sceusse, Ne que langue suffisante à ce eusse. Pour exprimer de raison la beaulté N'entendement parquoy je la conceusse, De m'en vanter sans ce que vous deceusse, Il ne m'est pas possible en loyaulté. Bien ressembloit estre de royaulté, Et vey plusieurs luy faire feaulté. Mais qu'onquesmais en ma vie apperceusse Rien si luysant ne de tel nouveaulté, Certes ne fis : et plus vault sa bonté. Car sans elle trop de griefz maulz receusse. Retour au sommaire Or entendez quelle fut sa venue. Point n'arriva comme meschante nue, Mais richement de vestemens aornée, Et descendit en une belle nue, Par un doulx temps, d'une pluye menue. Depuis ne vey la pareille journée, Tant fresche fut et si bien sejournée. Et plus que aultre richement atournée; Si luy priay d'estre en sa retenue. Lors envers moy s'est doulcement tournée: Comme celle qui est pour secours née. Dame de sens, renommée et tenue. Retour au sommaire De ses beaulx yeulx, qui sont plus que nature Ne peut ouvrer en nulle créature Doulx et rians, ung regard me transmist Qui me donna au cueur une poincture, Si tresplaisant et de tel nourriture Que mon soucy presque tout se demist; Puis à marcher droit envers moy se mist, Comme son vueil l'endura et permist. De ce me vint belle et bonne adventure, Car tant à moy secourir se soubmist Que loyaulment me jura et promist Me faire brief de tous biens ouverture. Retour au sommaire Pensez se j'eu le cueur bien esjouy Quant ces beaulx motz de la dame j'ouy, Car grant mestier avoye de secours, Mefist il bien? Ce vous respon-je ouy, De tel plaisir oncquesmais ne jouy, Et ne se peut racompter en temps cours. Doncques, Raison, en vous est mon recours, Cause pourquoy venue estes le cours Me secourir et m'avez resjouy; A vous servir veulx employer mes jours. Ou soit és champs, és villes ou és cours, Puisque mon mal s'en est par vous fouy. Retour au sommaire Je mercye Dieu qui tant de biens m'envoye, Et vous aussi, car plus je ne sçavoye Que je deusse faire ou dire à ma dame; Mes povres yeulx de larmes je lavoye, En tel douleur qu'il n'est nul qui le voye Que grant pitié il n'ayt se point il m'ame; Mon sentement gisoit dessoubz la lame, Ma fantaisie estoit en haulte game. Car tout Vl'ennuy du monde je l'avoye, Presque destruit, voire de corps et d'ame, Mais la veuë de vous à qui me clame M'a presque mis de repos en la voye. Retour au sommaire Lors elle entra en mon entendement, Qui vuyde estoit et pillé grandement Par desespoir et les gens de la suyte. Et n'y trova que disner bonnement. Sinon ung pain de foy tant seullement Assez petit, mais de bien bonne cuyte; Et toutefois elle est de tel conduicte. En grant valeur et saigesse tant duicte. Que bien ne fault, sens ne gouvernement ; En quelque lieu qu'elle maint ou habitte, Paix entretient et met tout mal en fuyte. Corps et ame repaist suffisamment. Retour au sommaire Son pourvoyeur fut sens, lequel avoit Vivres foyson, ainsi comme il devoit, Et commanda que l'on dressast les tables; Gouvernement qui bien servir sçavoit Les officiers doulcement esmouvoit Par parolles sages et prouffitables. Raison s'assist, gardant termes estables, Et avec el plusieurs dames notables; Providence de trencher la servoit, Discretion portoit metz acceptables, Docilité en vaisseaulx délectables Servit de vin és foys qu'elle buvoit. Retour au sommaire A ce convy que Raison ordonna Ne demandez se foison ordonna. Car ces presens sont bien d'autre valeur De reconfort; ses biens m'abandonna, Dont largement et tresgrant foison a, Et fist cesser mes ennuys et douleur, Puis sagement et sans nulle chaleur, Sans varier en maintien ne couleur. Bien doulcement avec moy sermonna En beaulx termes et langaige meilleur Que les humains n'eurent oncques du leur, N'un tout seul mot mal à point ne sonna. Retour au sommaire Et si me dist : « Mon enfant, or entens : Estre dolent bien souvent en son temps Cest le propre de la fragilité; Fortune tient tes esprits en contendz. D'elle ne peux toujours estre contens. Tous ses faitz sont variabilité; S'anuyt te tient en grant habilité, Demain te rend en basse humilité Ou pouvreté, à quoy jamais ne tens; Mais quant el t'a ainsi debilité. Souvienne toy d'avoir virilité, Qui trop mieulx vault que mil escus contens. Retour au sommaire « Fortune fait ses presens incertains, Tainctz de douleur, avironnez de plains. Plains de regretz, de larmes et meschance. Mais chance y ont joyeuse souvent maintz, Ains congnoistre ses doulans faitz et vains; Vaincz la doncques par cautelle et sçavance; Avance toy, monstre ton excellence. Lance te fault ou n'ayt oultrecuydance, Dance en la main de plus petis compaings, Paings en ton cueur la vertu de constance, Tance à toy seul contre folle plaisance; Aysance nuyst aux dissoluz mondains. Retour au sommaire « Fortune doys congnoistre de pieça, Car, s'aujourd'huy tu luy vois le pié ça, Soubdainement autre part le remue; Aulcunesfois les biens grans despieça Et les defais mist hault et rapieça. Son mouvement en peu d'heures se mue, Des saiges gens n'est pas ferme tenue, Mais en tous cas est de fermeté nue, De loyaulté trop petite piece a; Tantost s'en va aussi tost est venue; Son service est doubteuse revenue. Et sa douceur d'amertume a pieça. Retour au sommaire « Veulx tu doncques sembler à beste bruite, Insensible, meschante et mal instruicte? S'il te souvient quelque chose diverse. Ta valeur est trop aysement destruicte Et de sagesse en folie construicte. Puis que tousjours si follement se verse Qu'à desespoir en sa lignée perverse Tu es submis, et tant qu'à la renverse T'avoit getté, se n'eusse esté induite De te venir ayder à la traverse, A toy mesmes es tu partie adverse. Car, se tu chez, ce n'est que de ta luite. Retour au sommaire « Hé! t'a pas Dieu donné assez puissance, Entendement et de moy congnoissance, Qui de tout sens tient université? De vertu suis source, mere, naissance. Car sans raison tu n'as nulle aultre essance Qui ne te mette en controversité. Prens reconfort en ton adversité. Mourir te fault et es à vers cité. Peu durera du monde la plaisance. Et, se tu tiens ceste perversité. Bien pourras choir en tel adversité Que des bestes porteras ressemblance, Retour au sommaire « Mais je te dy, et sçaches tout pour veoir, Que tu peux bien à tous ces cas pourvoir. Quant tu vouldras de ma raison user. Se toy mesmes ne te veulx decepvoir. Je ne puis pas bonnement concepvoir Que fortune te sçauroit abuser. Car tu la peut approcher ou ruser, Estre son serf ou ses jeux reffuser. Et chascun jour le doibz appercepvoir. Contre les bons jamais ne veult muser, L'impacient ne se peut excuser Qu'il ne la face encontre luy mouvoir. Retour au sommaire « Aulcunes fois ung homme se tourmente D'avoir perdu cinq soubz et s'en guermente Plus fort que tel qui pert des escuz cent. Ou tout son bien. Or cil qui tant lamente Et tel douleur en son cueur en ramente, Assavoir mon se plus riche s'en sent? Croy que nenny; tout bien luy est absent. Plus s'en complaint et plus en mal descend De corps et biens, ne croy que je t'en mente; Mais le saige qui à Dieu se consent Et le mercye en cueur et par assent, Voit on après que sa richesse augmente. Retour au sommaire « Se tu veulx donc fuyr celle fortune. Qui toujours n'est au foible ne fort une, Ne dy pas tiens les biens qu'elle te preste. Car, supposé qu'à ton gré te fortune Aultant ou mieulx qu'aultre dessoubz la lune, Parquoy ton cueur à grant joye s'appreste. Tu doibs penser que tantost elle est preste De ravoir tout, quant son vueil s'y arresie, Et ne luy peuz nuyre pour ta rancune; A son compte jamais rien ne luy reste. Donc qui plus fait avec elle conqueste Ne doit tenir pour sienne chose aulcune. Retour au sommaire « D'elle euz les biens à telle condition, Nonpas par don ne par vendition, Mais seullement qu'elle les peust reprendre Quant luy plaira, sans contradiction. Donc ne dois pas nommer perdiction Ce qu'el te prent qui est sien sans mesprendre. Plaisir t'a fait, se le sceusses comprendre. De les t'avoir tant laissés; se reprendre Les veut, de ce fay ta deduction Que tort ne fait, ainsi le te fault prendre; Aultre leçon ne peux meilleure aprendre Pour eschever grant malediction. Retour au sommaire « Semblablement, ceulx qui ont de nature Prins et receu sens, vie, nourriture, Sont obligés à mort rendre leur corps. Et a Dieu mis ceste loy de droicture Qui commune est à toute creature. Comment veux tu donque t'en mettre hors. Ne en avoir si douloureux remors? Pour ton plourer ne reviendront les mors. Et toy mesmes yras en pourriture; Pren reconfort plus que tu n'as amors, Ou folye de sa bride à haultmors Pourra mener ton ame en adventure. Retour au sommaire « Tu plains la mort de tes princes passez Et trop tost ont esté des trespassez; Mais que te vault en mener tel effroy? Pense en ton cas, tu congnoistras assez Qu'ilz demourront là où sont enchâssez, Puis que payé ont le dolent deffroy. Les preux sont mors, Hector et Godeffroy, Et tant d'autres, Lancelot et Geofroy A la grant dent, qui ne sont rapassez; Ceulx qui sont vifz, pape, empereur et roy, Viendront aussi à ce piteux desroy. Ne pleure plus, tes yeulx en sont lassez. Retour au sommaire a Quant tu lyras le Rommant de la Rose, Les faitz rommains, Jules, Virgile, Orose, Et moult d'aultres anciennes hystoires. Tu trouveras que mort en son enclose A prins les grans et a leur bouche close, Desquelz encor florissent les memoires, Par leurs bienfaitz et œuvres meritoires Qui de vertus ouvrent les inventoires. En detestant toute meschante chose. Peu priserent richesses transitoires. Or ensuy donc des biens les monitoires. Et de mourir comme loyal propose. Retour au sommaire « Rendz toy à Dieu, et ton couraige change, Rendz luy honneur, rendz luy gloire et louenge, Recongnois le pour ton seigneur et maistre, Car envers toy n'a pas esté estrange, Mais t'a baillé ame qui, sans estre ange, N*a pareille creature en son estre; Point ne t'a faict sans entendement naistre, Com les bestes qui vont par les champs paistre ; Ains toy venu d'ord lymon, boe et fange, T'a faict digne d'avecques luy repaistre, En paradis pour à jamais y estre. Plains doncques peu de ce monde l'eschange. Retour au sommaire « D'aultres causes de l'aymer mille y a, Considerant comme il se humilia. Quant il voulut se faire à toy semblable. Puis avec toy se mist et se lia, Et ton ame des enfers deslya, Qui luy cousta ung pris inestimable. N'est il donc bien licite et convenable Que tu peines de luy estre agreable? Pource te pri et requier, di luy : « Ha! « Mon Createur, qui tant es amiable, a Pren à mercy ton servant miserable, « Lequel peché de toy desalia. » Retour au sommaire « Tu as ton cueur si bas mis et posé, Et entreprins, conclus et proposé D'y trouver paix, santé, ayse et repos; Faulte de sens t'a ainsi disposé, De ton plaisir souvent et déposé. Propose bien : Dieu juge des propos. Les mondains biens sont d'amer tous compostz. Pren que tu ayes richesses à plains pos. Tu les gardes en dangier, et, posé Que tout viendroit au gré de tes suppos Pour aulcun temps, saiches, pour tout expos, Que brief seras à la mort imposé. Retour au sommaire « Assez d'aultres passions naturelles, Tant de l'esprit comme des corporelles. Tiennent tes sens en tresgrant servitude, Mesmes des faitz et choses temporelles. Souventes fois as tu mal temps pour elles, Et desplaisirs en tresgrant multitude, Par peu penser en la béatitude Des benoistz cieux; ha! quelle ingratitude! Que n'uses tu de tes vertus morelles, En desprisant le monde et son estude? Tu m'entens bien, ou as l'engin trop rude. Pource metz y provisions réelles. Retour au sommaire « Puisque de mort aulcun homme n'eschappe, Mais tout ravist soubz son mantel et chape, Et qu'en ces faitz n'a reparation, Empereurs, roys, ducz, contes, et le pape, Tous maine à fin, n'est celuy qu'el ne hape. Pour t'exempter n'as point d'exception, A Dieu servir fay preparation, S'ainsi le fais, remuneration Auras de luy; aultrement, s'il te frappe De sa fureur, croy ma narration, Puny seras sans moderation, O les dampnez, soubz tresobscure trappe. Retour au sommaire « Et pour parler de ce dont tant te plains. Des grans ennuys et douleurs dont es plains. Des povretés et miseres du monde. Et qu'en pleurant souvent par boys et plaings. Quand j'ay congneu et entendu tes plains. Il est raison et droit que te responde. Tu as esté tout ton temps tresimmonde. Fier, arroguant, despiteux, dont je fonde Que tous les maulx desquelz tu te complains Sont moins que riens et que peu t'en abonde. Quant au regard de l'offence profunde Que chascun jour commets : tien t'en certains. Retour au sommaire « Ha! se ton cueur tant de maulx pour yre a, A ton trespas pense que pou rira, Car à faire as une dolente yssue ; Ton ame es cieulx ou en grant paour yra. Et ta charongne en terre pourrira; Plus tost fauldra qu'elle ne fut tissue. A ce départ le fort et lent y sue. Lave toy bien et ton deffault essue, Car qui bonté en soy ne nourrira Trop plus fol est que s'il portoit massue, Ceste chose doibt estre à chascun sceue, Et que le juste en gloire florira. Retour au sommaire « Considère le temps qui est passé, Vise comment tu l'as bien compassé, Presentement fay bien et t'y efforce; Tost et plustost tu seras trespassé Par ung trespas dont nul n'est rapassé; Or ne te fie en ta beaulté ne force. Mort met tous sus com chevaulx à la Force, Sans aulcun bien en laisser aller fors ce Que Dieu servant tu auras amassé. Ne seuffre pas que l'ennemy te force, Trouver pourras secours avec confort, se Ton vouloir n'est de bien faire lassé. Retour au sommaire « Dieu tout puissanty par son divin gouverne. Tous ses haulz faitz tant saigement discerne Qu'on ne peut riens adjouster ne hors mettre, A son sainct nom tout genouil se prosterne. Boy, je te pry, du vin de sa taverne, Et bien sçauras ta folie desmettre. Pense comment il s'est voulu soubz mettre Et te soubmetz à luy, veu que promettre Te veult le bien qui paradis concerne. Ne vueille plus telz murmures commettre. Mais luy supply tes deffaulx te remettre : Lors verras cler sans moyen de lanterne. Retour au sommaire « Pren que tu as par cinq cens ans esté Seigneur entier en yver et esté. Et que soubz toy tout le monde ayt vescu. Tes ans passez n'ont gueres arresté; Ton présent temps est à mort apresté, Vieillesse t'a desconfit et vaincu. De tes tresors la valeur d'ung escu N'emporteras ne lance ne escu, Et, se tu n'as paradis conquesté, Mieulx te vaulsist certes n'avoir onc eu Ame, los, biens, corps, piedz, teste ne cu, Puis qu'aux mauvais enfer est apresté. Retour au sommaire « A peine peulz haultes choses entendre, Pourquoy tu as l'entendement trop tendre, Mais je te veulx tenir à mon escolle; Se tu le veulx à moy du tout attendre. Je te feray à si bonne fin tendre Que changeras ta folle chaulde cole; Recours à moy comme à ton prothecole,. Car celle suis qui le sens aux gens cole, . Et nul sans moy ne peut à bien estandre; Note mes ditz et souvent les recole; Ne seuffre pas que folie t'acole, Mieulx te seroit t'en fuyr que l'attendre. Retour au sommaire « Or, mon enfant, que la main Dieu te saigne. Retiens donc tout bien ce que je t'enseigne : Pour nulle rien jamais ne m'abandonne, De tes deffaulx purge ta veine et seigne; Que l'ennemy du lyen ne te ceigne. Qui trop de maulx aux dampnez faict et donne. Vy sainctement et bien ta fin ordonne; Requier souvent à Dieu qu'il te pardonne. Et que le fais de tes péchez desseigne; Et se ton cueur à mal faire s'adonne, Confesse toy souvent et t'abandonne A pénitence, et en porte l'enseigne. Retour au sommaire « Pour parvenir doncques à grant science, Ung livre auras qui a nom conscience, Où tu lyras choses vieilles et nettes. Fuy les ordes et destruis, com si en ce Ta mort estoit; pren tout en patience, Et te repens de tes façons jeunettes. Mais pour plus cler les veoir te fault lunettes, Qui discernent les blanches des brunettes; Là comprendras si vraye sapience Que de ton hault viendras à tes unettes. Et lors diras : « Dieu, qui tiers et ung estes, « Je cry mercy à vostre prescience. » Retour au sommaire « Telles bezilles jamais n'as tu veu d'œil. Car qui les a ne pourroit avoir dueil. Prudence est l'un qui est au costé destre, L'autre Justice a nom dont ne me dueil. Les deux tousdis avec moy tenir vueil Qui encloses en force doyvent estre. Temperance ne va pas à senestre. Mais est le clou du meillieu qui congnoistre Fait les lunettes estre tout d'ung acueil. Or pense donc combien il est grant maistre Qui peut avoir telz joyaulx en son estre, Que je prometz de donner de bon vueil. Retour au sommaire « Bien est saison que ton corps se repose Et de te mettre à dormir une pause, Car long temps a que tu ne reposas; A bon repos doncques bien te dispose, Et ton ennuy soubz ton oreiller pose. De sept heures assez pour repos as; Puis au reveil le bien que proposas Avoir de moy, quant tu te disposas De m'enfuyr, fauldra que je t'apose, Et l'ouvraige qu'oncques ne composas N'a le sçavoir tes espritz ne posas, Mon sens fera que le tien le compose. Retour au sommaire « Lors tu verras les lunettes parfaictes, Et congnoistras ce de quoy ils sont faictes, Sçavoir : force, prudence, avec justice, Temperance, dont ils seront refaictes, Car sans elles demouroient imparfaictes, C'est le rivet et clou qui les justice. Tu sçauras tout congnoistre, bien et vice. Et ne seras plus com tu es novisse. Car tes malices verras estre defaictes. Va donc dormir et viens à mon service Demain matin : c'est l'heure plus propice. Que la memoire a mains choses infaictes. » Retour au sommaire L'ACTEUR CES beaulx motz ditz, feu de bien tel monnoye Que tout mon mal fut converty en joye. Car j'ay congneu mon deffault et feblesse. Si proposay que pour chose que j'oye, Le temps venant, ne quoy qu'avenir doye, Ne souffriray que desespoir me blesse; Mais à raison, qui est de tel noblesse, Me submettray, puis que de sa largesse Et de son bien ainsi mon cueur esjoye. Qui tant avoit de douleur et destresse Qu'oncques ne fut la pareille tristesse. Dont eschapper jamais vif ne cuidoye. Retour au sommaire Parlez moy donc d'une dame pareille, Qui de donner tel confort s'appareille; Je ne croy pas qu'aulcun faire le saiche; Cest son propre que tout ce qu'el conseille Est si à point qu'il n'est plus grant merveille; En son conseil n'a de vice une tache : Le bien met hault, le mal estaint et cache, Les cueurs des gens en grant honneur atache; Cil qui la croit en peché ne sommeille; Riens ne meurdrist de glaive, lance ou hache; Elle hait le grant qui les petis attache. Pensant ses biens, luy dis bas en l'oreille: Retour au sommaire « Noble dame Raison, haulte princesse, Prins cesse n'as de me donner adresse, Dresse mon cueur vers Dieu et luy maintien. Maintien mauvais ay eu en ma jeunesse. Jeu n'est ce pas, car vieillesse m'opresse; Oppresse grant à mon cas la main tien; Tien estre vueil, mon grant besoing previen, Vien promptement, mon secours et mon bien. Bien me fera se tu me prens en lesse, Lesse à penser que je suis terrien, Rien est de moy sans toy; or me soustien, Tien mon party et plus ne me délaisse. » Retour au sommaire Cecy m'advint entre esté et autonne, Ung peu avant que les vins on entonne. Lors que tout fruict maturation prent; L'ung jour faict chault, l'autre pleut, vente et tonne. L'air fait tel bruyt que la teste en estonne, A nous murir celuy temps nous aprent. Car, qui des biens lors n'asserre, il mesprent, Pource qu'après hyver froit nous sourprent. Qui n'a du bled ou du vin en sa tonne, Au long aller son deffaùlt le reprent; Aussi, en fin, qui bien cecy comprent, Cil jeunera qui n'a fait chose bonne. Retour au sommaire Pour au conseil de raison me submettre Et contenter nature, me vins mettre Incontinent vers ma petite couche. Lors me cuyday de dormir entremettre, Mais la dame ne le voulut permettre En cil endroit, car de sa doulce bouche Me dist : « Enfant, pas ainsi ne te couche, Fay oraison à Dieu que ton cueur touche, Et que de toy vueille tout mal desmettre. » De ce la creu, et ne m'est pas reprouche. Si priay Dieu que sa grâce m'approuche, Com vous orrés après en ceste lettre. *********** Retour au sommaire