Jules Laforgue

Derniers vers

I have not art to reckon my groans thine evermore, Most dear lady, whilst this machine is to him. J. L. OPHELIA: He took me by the wrist, and held me hard; Then goes he to the length of all his arm, And, with his other hand thus o'er his brow, He falls to such perusal of my face, As he would draw it. Long stay'd he so: At last, — a little shaking of mine arm, And thrice his head thus waving up and down, He rais'd a sight so piteous and profound, That it did seem to shatter ail his bulk, And end his being. That done he lets me go, And with his head over his shoulder turn'd He seem'd to find his way without his eyes; For out o'doors he went without their help, And to the last bended their light on me. POLONIUS: This is the very ecstasy of love. I L'HIVER QUI VIENT Blocus sentimental! Messageries du Levant!... Oh, tombée de la pluie! Oh! tombée de la nuit, Oh! le vent!... La Toussaint, la Noël et la Nouvelle Année, Oh, dans les bruines, toutes mes cheminées!... D'usines... On ne peut plus s'asseoir, tous les bancs sont mouillés; Crois-moi, c'est bien fini jusqu'à l'année prochaine. Tous les bancs sont mouillés, tant les bois sont rouillés, Et tant les cors ont fait ton ton, ont fait ton taine!... Ah! nuées accourues des côtes de la Manche, Vous nous avez gâté notre dernier dimanche. Il bruine; Dans la forêt mouillée, les toiles d'araignées Ploient sous les gouttes d'eau, et c'est leur ruine. Soleils plénipotentiaires des travaux en blonds Pactoles Des spectacles agricoles, Où êtes-vous ensevelis? Ce soir un soleil fichu gît au haut du coteau, Gît sur le flanc, dans les genêts, sur son manteau. Un soleil blanc comme un crachat d'estaminet Sur une litière de jaunes genêts, De jaunes genêts d'automne. Et les cors lui sonnent! Qu'il revienne... Qu'il revienne à lui! Taïaut! Taïaut! et hallali! O triste antienne, as-tu fini!... Et font les fous!... Et il gît là, comme une glande arrachée dans un cou, Et il frissonne, sans personne!... Allons, allons, et hallali! C'est l'Hiver bien connu qui s'amène; Oh! les tournants des grandes routes, Et sans petit Chaperon Rouge qui chemine!... Oh! leurs ornières des chars de l'autre mois, Montant en don quichottesques rails Vers les patrouilles des nuées en déroute Que le vent malmène vers les transatlantiques bercails!... Accélérons, accélérons, c'est la saison bien connue, cette fois. Et le vent, cette nuit, il en a fait de belles! O dégâts, ô nids, ô modestes jardinets! Mon coeur et mon sommeil: ô échos des cognées!... Tous ces rameaux avaient encor leurs feuilles vertes, Les sous-bois ne sont plus qu'un fumier de feuilles mortes; Feuilles, folioles, qu'un bon vent vous emporte Vers les étangs par ribambelles, Ou pour le feu du garde-chasse, Ou les sommiers des ambulances Pour les soldats loin de la France. C'estla saison, c'est la saison, la rouille envahit les masses, La rouille ronge en leurs spleens kilométriques Les fils télégraphiques des grandes routes où nul ne passe. Les cors, les cors, les cors — mélancoliques!... Mélancoliques!... S'en vont, changeant de ton; Changeant de ton et de musique, Ton ton, ton taine, ton ton!... Les cors, les cors, les cors!... S'en sont allés au vent du Nord. Je ne puis quitter ce ton: que d'échos!... C'est la saison, c'est la saison, adieu vendanges!... Voici venir les pluies d'une patience d'ange. Adieu vendanges, et adieu tous les paniers, Tous les paniers Watteau des bourrées sous les marronniers, C'est la toux dans les dortoirs du lycée qui rentre, C'est la tisane sans le foyer, La phtisie pulmonaire attristant le quartier, Et toute la misère des grands centres. Mais, lainages, caoutchoucs, pharmacie, rêve, Rideaux écartés du haut des balcons des grèves Devant l'océan de toitures des faubourgs, Lampes, estampes, thé, petits-fours, Serez-vous pas mes seules amours!... (Oh! et puis, est-ce que tu connais, outre les pianos, Le sobre et vespéral mystère hebdomadaire Des statistiques sanitaires Dans les journaux?) Non, non! c'est la saison et la planète falote! Que l'autan, que l'autan Effiloche les savates que le Temps se tricote! C'est la saison, oh déchirements! c'est la saison! Tous les ans, tous les ans, J'essaierai en choeur d'en donner la note. Retour au sommaire
II LE MYSTÈRE DES TROIS CORS Un cor dans la plaine Souffle à perdre haleine, Un autre, du fond des bois, Lui répond; L'un chante ton taine Aux forêts prochaines, Et l'autre ton ton Aux échos des monts. Celui de la plaine Sent gonfler ses veines, Ses veines du front; Celui du bocage, En vérité, ménage Ses jolis poumons. — Où donc tu te caches, Mon beau cor de chasse? Que tu es méchant! — Je cherche ma belle, Là-bas, qui m'appelle Pour voir le Soleil couchant. — Taïaut! Taïaut! Je t'aime! Hallali! Roncevaux! — Etre aimé est bien doux; Mais, le Soleil qui se meurt, avant tout! Le soleil dépose sa pontificale étole, Lâche les écluses du Grand-Collecteur En mille Pactoles Que les plus artistes De nos liquoristes Attisent de cent fioles de vitriol oriental!... Le sanglant étang, aussitôt s'étend, aussitôt s'étale, Noyant les cavales du quadrige Qui se cabre, et qui patauge, et puis se fige Dans ces déluges de bengale et d'alcool!... Mais les durs sables et les cendres de l'horizon Ont vite bu tout cet étalage des poisons. Ton ton ton taine, les gloires!... Et les cors consternés Se retrouvent nez à nez; Ils sont trois; Le vent se lève, il commence à faire froid. Ton ton ton taine, les gloires! — « Bras dessus, bras dessous, » Avant de rentrer chacun chez nous, » Si nous allions boire » Un coup? » Pauvres cors! pauvres cors! Comme ils dirent cela avec un rire amer! (Je les entends encor.) Le lendemain, l'hôtesse du Grand-Saint-Hubert Les trouva tous trois morts. On fut quérir les autorités De la localité, Qui dressèrent procès-verbal De ce mystère très immoral. Retour au sommaire
III DIMANCHES Bref, j'allais me donner d'un «Je vous aime » Quand je m'avisai non sans peine Que d'abord je ne me possédais pas bien moi-même. (Mon Moi, c'est Galathée aveuglant Pygmalion! Impossible de modifier cette situation.) Ainsi donc, pauvre, pâle et piètre individu Qui ne croit à son Moi qu'à ses moments perdus, Je vis s'effacer ma fiancée Emportée par le cours des choses, Telle l'épine voit s'effeuiller, Sous prétexte de soir sa meilleure rose. Or, cette nuit anniversaire, toutes les Walkyries du vent Sont revenues beugler par les fentes de ma porte; Vae soli! Mais, ah! qu'importe? Il fallait m'en étourdir avant! Trop tard! ma petite folie est morte! Qu'importe Vae soli! Je ne retrouverai plus ma petite folie. Le grand vent bâillonné, S'endimanche enfin le ciel du matin. Et alors, eh! allez donc, carillonnez, Toutes cloches des bons dimanches! Et passez layettes et collerettes et robes blanches Dans un frou-frou de lavandes et de thym Vers l'encens et les brioches! Tout pour la famille, quoi! Vae soli! C'est certain. La jeune demoiselle à l'ivoirin paroissien Modestement rentre au logis. On le voit, son petit corps bien reblanchi Sait qu'il appartient A un tout autre passé que le mien! Mon corps, ô ma soeur, a bien mal à sa belle âme... Oh! voilà que ton piano Me recommence, si natal maintenant! Et ton coeur qui s'ignore s'y ânonne En ritournelles de bastringues à tout venant, Et ta pauvre chair s'y fait mal!... A moi, Walkyries! Walkyries des hypocondries et des tueries! Ah, que je te les tordrais avec plaisir, Ce corps bijou, ce coeur à ténor, Et te dirais leur fait, et puis encore La manière de s'en servir De s'en servir à deux. Si tu voulais seulement m'approfondir ensuite un peu! Non, non! C'est sucer la chair d'un coeur élu, Adorer d'incurables organes S'entrevoir avant que les tissus se fanent En monomanes, en reclus! Et ce n'est pas sa chair qui me serait tout. Et je ne serais pas qu'un grand coeur pour elle, Mais quoi s'en aller faire les fous Dans des histoires fraternelles! L'âme et la chair, la chair et l'âme, C'est l'esprit édénique et fier D'être un peu l'Homme avec la Femme. En attendant, oh! garde-toi des coups de tête, Oh! file ton rouet et prie et reste honnête. — Allons, dernier des poètes, Toujours enfermé tu te rendras malade! Vois, il fait beau temps, tout le monde est dehors. Va donc acheter deux sous d'ellébore, Ça te fera une petite promenade. Retour au sommaire
IV DIMANCHES C'est l'automne, l'automne, l'automne, Le grand vent et toute sa séquelle De représailles! et de musiques!... Rideaux tirés, clôture annuelle, Chute des feuilles, des Antigones, des Philomèles Mon fossoyeur, Alas poor Yorick! Les remue à la pelle!... Vivent l'Amour et les feux de paille!... Les Jeunes Filles inviolables et frêles Descendent vers la petite chapelle Dont les chimériques cloches Du joli, joli dimanche Hygiéniquement et élégamment les appellent. Comme tout se fait propre autour d'elles! Comme tout en est dimanche! Comme on se fait dur et boudeur à leur approche!... Ah! moi, je demeure l'Ours Blanc! Je suis venu par ces banquises Plus pures que les communiantes en blanc... Moi, je ne vais pas à l'église, Moi je suis le Grand Chancelier de l'Analyse, Qu'on se le dise. Pourtant! pourtant! Qu'est-ce que c'est que cette anémie! Voyons, confiez vos chagrins à votre vieil ami... Vraiment! Vraiment! Ah! Je me tourne vers la mer, les éléments Et tout ce qui n'a plus que les noirs grognements! Oh, que c'est sacré! Et qu'il y faut de grandes veillées! Pauvre, pauvre, sous couleur d'attraits!... Et nous, et nous, Ivres, ivres, avant qu'émerveillés... Qu'émerveillés et à genoux!... Et voyez comme on tremble, Au premier grand soir Que tout pousse au désespoir D'en mourir ensemble! O merveille qu'on n'a su que cacher! Si pauvre et si brûlante et si martyre! Et qu'on n'ose toucher Qu'à l'aveugle, en divin délire! O merveille. Reste cachée, idéale violette, L'Univers te veille, Les générations de planètes te tettent, De funérailles en relevailles!... Oh, que c'est plus haut Que ce Dieu et que la Pensée! Et rien qu'avec ces chers yeux en haut, Tout inconscients et couleur de pensée! Si frêle, si frêle! Et tout le mortel foyer Tout, tout ce foyer en elle!... Oh, pardonnez-lui si, malgré elle, Et cela tant lui sied, Parfois ses prunelles clignent un peu Pour vous demander un peu De vous apitoyer un peu! O frêle, frêle, et toujours prête Pour ces messes dont on a fait un jeu, Penche, penche ta chère tête, va, Regarde les grappes des premiers lilas, Il ne s'agit pas de conquêtes, avec moi, Mais d'au-delà! Oh! puissions-nous quitter la vie Ensemble dès cette Grand'Messe, Ecoeurés de notre espèce Qui bâille assouvie Dès le parvis!... Retour au sommaire
V PÉTITION Amour absolu, carrefour sans fontaine; Mais, à tous les bouts, d'étourdissantes fêtes foraines. Jamais franches, Ou le poing sur la hanche: Avec toutes, l'amour s'échange Simple et sans foi comme un bonjour. O boucpuets d'oranger cuirassés de satin, Elle s'éteint, elle s'éteint, La divine Rosace A voir vos noces de sexes livrés à la grosse, Courir en valsant vers la fosse Commune!... Pauvre race! Pas d'absolu; des compromis; Tout est pas plus, tout est permis. Et cependant, ô des nuits, laissez-moi, Circés Sombrement coiffées à la Titus, Et les yeux en grand deuil comme des pensées! Et passez, Béatifiques Vénus Etalées et découvrant vos gencives comme un régal, Et bâillant des aisselles au soleil Dans l'assourdissement des cigales! Ou, droites, tenant sur fond violet le lotus Des sacrilèges domestiques, En faisant de l'index: motus! Passez, passez, bien que les yeux vierges Ne soient que cadrans d'émail bleu, Marquant telle heure que l'on veut, Sauf à garder pour eux, pour Elle, Leur heure immortelle. Sans doute au premier mot, On va baisser ces yeux, Et peut-être choir en syncope, On est si vierge à fleur de robe Peut-être même à fleur de peau, Mais leur destinée est bien interlope, au nom de Dieu! O historiques esclaves! Oh! leur petite chambre! Qu'on peut les en faire descendre Vers d'autres étages, Vers les plus frelatées des caves, Vers les moins ange-gardien des ménages! Et alors, le grand Suicide, à froid, Et leur Amen d'une voix sans Elle, Tout en vaquant aux petits soins secrets, Et puis leur éternel air distrait Leur grand air de dire: « De quoi? » Ah! de quoi, au fond, s'il vous plaît? » Mon Dieu, que l'Idéal La dépouillât de ce rôle d'ange! Qu'elle adoptât l'homme comme égal! Oh, que ses yeux ne parlent plus d'Idéal, Mais simplement d'humains échanges! En frères et soeurs par le coeur, Et fiancés par le passé, Et puis unis par l'Infini! Oh, simplement d'infinis échanges A la fin de journées A quatre bras moissonnées, Quand les tambours, quand les trompettes, Ils s'en vont sonnant la retraite, Et qu'on prend le frais sur le pas des portes, En vidant les pots de grès A la santé des années mortes Qui n'ont pas laissé de regrets, Au su de tout le canton Que depuis toujours nous habitons, Ton ton, ton taine, ton ton. Retour au sommaire
VI SIMPLE AGONIE O paria! — Et revoici les sympathies de mai. Mais tu ne peux que te répéter, ô honte! Et tu te gonfles et ne crèves jamais. Et tu sais fort bien, ô paria, Que ce n'est pas du tout ça. Oh! que Devinant l'instant le plus seul de la nature, Ma mélodie, toute et unique, monte, Dans le soir et redouble, et fasse tout ce qu'elle peut Et dise la chose qu'est la chose, Et retombe, et reprenne, Et fasse de la peine, O solo de sanglots, Et reprenne et retombe Selon la tâche qui lui incombe. Oh! que ma musique Se crucifie, Selon sa photographie Accoudée et mélancolique!... Il faut trouver d'autres thèmes, Plus mortels et plus suprêmes. Oh! bien, avec le monde tel quel, Je vais me faire un monde plus mortel! Les âmes y seront à musique, Et tous les intérêts puérilement charnels, fanfares dans les soirs, Ce sera barbare, Ce sera sans espoir Enquêtes, enquêtes, Seront l'unique fête! Qui m'en défie? J'entasse sur mon lit, les journaux, linge sale, Dessins de mode, photographies quelconques, Toute la capitale, Matrice sociale. Que nul n'intercède, Ce ne sera jamais assez, Il n'y a qu'un remède, C'est de tout casser. O fanfares dans les soirs! Ce sera barbare, Ce sera sans espoir. Et nous aurons beau la piétiner à l'envi, Nous ne serons jamais plus cruels que la vie, Qui fait qu'il est des animaux injustement rossés, Et des femmes à jamais laides... Que nul n'intercède, Il faut tout casser. Alléluia, Terre paria. Ce sera sans espoir, De l'aurore au soir, Quand il n'y en aura plus il y en aura encore, Du soir à l'aurore. Alléluia, Terre paria! Les hommes de l'art Ont dit: « Vrai, c'est trop tard. » Pas de raison, Pour ne pas activer sa crevaison. Aux armes, citoyens! Il n'y a plus de RAISON: Il prit froid l'autre automne, S'étant attardé vers les peines des cors, Sur la fin d'un beau jour. Oh! ce fut pour vos cors, et ce fut pour l'automne, Qu'il nous montra qu'« on meurt d'amour »! On ne le verra plus aux fêtes nationales, S'enfermer dans l'Histoire et tirer les verrous, Il vint trop tôt, il est reparti sans scandale, O vous qui m'écoutez, rentrez chacun chez vous. Retour au sommaire
VII SOLO DE LUNE Je fume, étalé face au ciel, Sur l'impériale de la diligence, Ma carcasse est cahotée, mon âme danse Comme un Ariel; Sans miel, sans fiel, ma belle âme danse, O routes, coteaux, ô fumées, ô vallons, Ma belle âme, ah! récapitulons. Nous nous aimions comme deux fous, On s'est quitté sans en parler, Un spleen me tenait exilé, Et ce spleen me venait de tout. Bon. Ses yeux disaient: « Comprenez-vous? « Pourquoi ne comprenez-vous pas? » Mais nul n'a voulu faire le premier pas, Voulant trop tomber ensemble à genoux. (Comprenez-vous?) Où est-elle à cette heure? Peut-être qu'elle pleure... Où est-elle à cette heure? Oh! du moins, soigne-toi, je t'en conjure! O fraîcheur des bois le long de la route, O châle de mélancolie, toute âme est un peu aux écoutes, Que ma vie Fait envie! Cette impériale de diligence tient de la magie. Accumulons l'irréparable! Renchérissons sur notre sort! Les étoiles sont plus nombreuses que le sable Des mers où d'autres ont vu se baigner son corps; Tout n'en va pas moins à la Mort, Y a pas de port. Des ans vont passer là-dessus, On s'endurcira chacun pour soi, Et bien souvent et déjà je m'y vois, On se dira: « Si j'avais su... » Mais mariés de même, ne se fût-on pas dit: « Si j'avais su, si j'avais su!... »? Ah! rendez-vous maudit! Ah! mon coeur sans issue!... Je me suis mal conduit. Maniaques de bonheur, Donc, que ferons-nous? Moi de mon âme, Elle de sa faillible jeunesse? O vieillissante pécheresse, Oh! que de soirs je vais me rendre infâme En ton honneur! Ses yeux clignaient: « Comprenez-vous? » Pourquoi ne comprenez-vous pas? » Mais nul n'a fait le premier pas Pour tomber ensemble à genoux. Ah!... La Lune se lève, O route en grand rêve!... On a dépassé les filatures, les scieries, Plus que les bornes kilométriques, De petits nuages d'un rose de confiserie, Cependant qu'un fin croissant de lune se lève, O route de rêve, ô nulle musique... Dans ces bois de pins où depuis Le commencement du monde Il fait toujours nuit. Que de chambres propres et profondes! Oh! pour un soir d'enlèvement! Et je les peuple et je m'y vois, Et c'est un beau couple d'amants, Qui gesticulent hors la loi. Et je passe et les abandonne, Et me recouche face au ciel. La route tourne, je suis Ariel, Nul ne m'attend, je ne vais chez personne, Je n'ai que l'amitié des chambres d'hôtel. La lune se lève, O route en grand rêve, O route sans terme, Voici le relais, Où l'on allume les lanternes, Où l'on boit un verre de lait, Et fouette postillon, Dans le chant des grillons, Sous les étoiles de juillet. O clair de Lune, Noce de feux de Bengale noyant mon infortune, Les ombres des peupliers sur la route... Le gave qui s'écoute,... Qui s'écoute chanter... Dans ces inondations du fleuve du Léthé... O Solo de lune, Vous défiez ma plume. Oh! cette nuit sur la route; O Etoiles, vous êtes à faire peur, Vous y êtes toutes! toutes! O fugacité de cette heure... Oh! qu'il y eût moyen De m'en garder l'âme pour l'automne qui vient!, Voici qu'il fait très, très frais, Oh! si à la même heure, Elle va de même le long des forêts, Noyer son infortune Dans les noces du clair de lune!... (Elle aime tant errer tard!) Elle aura oublié son foulard, Elle va prendre mal, vu la beauté de l'heure! Oh! soigne-toi. je t'en conjure! Oh! je ne veux plus entendre cette toux! Ah! que ne suis-je tombé à tes genoux! Ah! que n'as-tu défailli à mes genoux! J'eusse été le modèle des époux! Comme le frou-frou de ta robe est le modèle des frou-frou. Retour au sommaire
VIII LÉGENDE Armoriai d'anémie! Psautier d'automne! Offertoire de tout mon ciboire de bonheur et de génie A cette hostie si féminine, Et si petite toux sèche maligne, Qu'on voit aux jours déserts, en inconnue, Sertie en de cendreuses toilettes qui sentent déjà l'hiver, Se fuir le long des cris surhumains de la Mer. Grandes amours, oh! qu'est-ce encor?... En tout cas, des lèvres sans façon, Des lèvres déflorées, Et quoique mortes aux chansons, Apres encore à la curée. Mais les yeux d'une âme qui s'est bel et bien cloîtrée. Enfin, voici qu'elle m'honore de ses confidences. J'en souffre plus qu'elle ne pense. — « Mais, chère perdue, comment votre esprit éclairé » Et le stylet d'acier de vos yeux infaillibles, » N'ont-ils pas su percer à jour la mise en frais » De cet économique et passager bellâtre? » — « Il vient le premier; j'étais seule près de l'âtre; « Son cheval attaché à la grille » Hennissait en désespéré... » — « C'est touchant (pauvre fille) » Et puis après? » Oh! regardez, là-bas, cet épilogue sous couleur de couchant » Et puis, vrai, » Remarquez que dès l'automne, l'automne! » Les casinos, » Qu'on abandonne » Remisent leur piano; » Hier l'orchestre attaqua » Sa dernière polka, » Hier, la dernière fanfare » Sanglotait vers les gares... » (Oh '¦ comme elle est maigrie! Que va-t-elle devenir? Durcissez, durcissez, Vous, caillots de souvenir!) — « Allons, les poteaux télégraphiques » Dans les grisailles de l'exil » Vous serviront de pleureuses de funérailles; » Moi, c'est la saison qui veut que je m'en aille, » Voici l'hiver qui vient. » Ainsi soit-il. » Ah! soignez-vous! Portez-vous bien. » Assez! assez! » C'est toi qui as commencé! » Tais-toi! Vos moindres clins d'yeux sont des parjures. » Laisse! Avec vous autres rien ne dure. » Va. je te l'assure. » Si je t'aimais, ce serait par gageure. » Tais-toi! tais-toi! » On n'aime qu'une fois! » Ah! voici que l'on compte enfin avec Moi! Ah! ce n'est plus l'automne, alors, Ce n'est plus l'exil, C'est la douceur des légendes, de l'âge d'or, Des légendes des Antigones. Douceur qui fait qu'on se demande: « Quand donc cela se passait-il? » C'est des légendes, c'est des gammes perlées, Qu'on m'a tout enfant enseignées, Oh! rien, vous dis-je, des estampes, Les bêtes de la terre et les oiseaux du ciel Enguirlandant les majuscules d'un Missel, Il n'y a pas là tant de quoi saigner? Saigner? moi pétri du plus pur limon de Cybèle! Moi qui lui eusse été dans tout l'art des Adams Des Édens aussi hyperboliquement fidèle Que l'est le Soleil chaque soir envers l'Occident!... Retour au sommaire
IX Oh! qu'une, d'Elle-même, un beau soir, sût venir Ne voyant plus que boire à mes lèvres, ou mourir!... Oh! Baptême! Oh! baptême de ma Raison d'être! Faire naître un « Je t'aime! » Et qu'il vienne à travers les hommes et les dieux, Sous ma fenêtre, Baissant les yeux! Qu'il vienne, comme à l'aimant la foudre, Et dans mon ciel d'orage qui craque et qui s'ouvre, Et alors, les averses lustrales jusqu'au matin, Le grand clapissement des averses toute la nuit! Enfin? Qu'Elle vienne! et, baissant les yeux Et s'essuyant les pieds Au seuil de notre église, ô mes aieux Ministres de la Pitié, Elle dise: « Pour moi, tu n'es pas comme les autres hommes, « Ils sont ces messieurs, toi tu viens des cieux. « Ta bouche me fait baisser les yeux « Et ton port me transporte « Et je m'en découvre des trésors! « Et je sais parfaitement que ma destinée se borne « (Oh! j'y suis déjà bien habituée!) « A te suivre jusqu'à ce que tu te retournes, « Et alors l'exprimer comment tu es! « Vraiment je ne songe pas au reste; j'attendrai « Dans l'attendrissement de ma vie faite exprès. « Que je te dise seulement que depuis des nuits je pleure, « Et que mes soeurs ont bien peur que je n'en meure. « Je pleure dans les coins, je n'ai plus goût à rien; « Oh, j'ai tant pleuré dimanche dans mon paroissien! « Tu me demandes pourquoi toi et non un autre. « Ah, laisse, c'est bien toi et non un autre. « J'en suis sûre comme du vide insensé de mon coeur « Et comme de votre air mortellement moqueur. » Ainsi, elle viendrait, évadée, demi-morte, Se rouler sur le paillasson que j'ai mis à cet effet devant ma porte. Ainsi, elle viendrait à Moi avec des yeux absolument fous, Et elle me suivrait avec ces yeux-là partout, partout! Retour au sommaire
X O géraniums diaphanes, guerroyeurs sortilèges, Sacrilèges monomanes! Emballages, dévergondages, douches! O pressoirs Des vendanges des grands soirs! Layettes aux abois, Thyrses au fond des bois! Transfusions, représailles, Relevailles, compresses et l'éternelle potion, Angélus! n'en pouvoir plus De débâcles nuptiales! de débâcles nuptiales!... Et puis, ô mes amours, A moi, son tous les jours O ma petite mienne, ô ma quotidienne, Dans mon petit intérieur, C'est-à-dire plus jamais ailleurs! O ma petite quotidienne!... Et quoi encore? Oh du génie, Improvisations aux insomnies! Et puis? L'observer dans le monde, Et songer dans les coins: « Oh, qu'elle est loin! Oh, qu'elle est belle! « Oh! qui est-elle? A qui est-elle? « Oh, quelle inconnue! Oh, lui parler! Oh, l'emmener! » (Et, en effet, à la fin du bal, Elle me suivrait d'un air tout simplement fatal.) Et puis, l'éviter des semaines Après lui avoir fait de la peine, Et lui donner des rendez-vous, Et nous refaire un chez nous. Et puis, la perdre des mois et des mois, A ne plus reconnaître sa voix!... Oui, le Temps salit tout, Mais, hélas! sans en venir à bout. Hélas! hélas! et plus la faculté d'errer, Hypocondrie et pluie, Et seul sous les vieux cieux, De me faire le fou, Le fou sans feux ni lieux (Le pauvre, pauvre fou sans amours!) Pour, alors, tomber bien bas A me purifier la chair, Et exulter au petit jour En me fuyant en chemin de fer, O Belles-Lettres, ô Beaux-Arts, Ainsi qu'un Ange à part! J'aurai passé ma vie le long des quais A faillir m'embarquer Dans de bien funestes histoires, Tout cela pour l'amour De mon coeur fou de la gloire d'amour. Oh, qu'ils sont pittoresques les trains manqués!.. Oh, qu'ils sont « A bientôt! à bientôt! » Les bateaux Du bout de la jetée!... De la jetée charpentée Contre la mer, Comme ma chair Contre l'amour. Retour au sommaire
XI SUR UNE DÉFUNTE Vous ne m'aimeriez pas, voyons, Vous ne m'aimeriez pas plus, Pas plus, entre nous, Qu'une fraternelle Occasion?... — Ah! elle ne m'aime pas! Ah! elle ne ferait pas le premier pas Pour que nous tombions ensemble à genoux. Si elle avait rencontré seulement A, B, G ou D, au lieu de Moi, Elle les eût aimés uniquement! Je les vois, je les vois... Attendez! Je la vois Avec les nobles A, B, C ou D. Elle était née pour chacun d'eux. C'est lui, Lui, quel qu'il soit, Elle le reflète; D'un air parfait, elle secoue la tête Et dit que rien, rien ne peut lui déraciner Cette destinée. C'est Lui; elle lui dit: « Oh, tes yeux, ta démarche! » Oh, le son fatal de ta voix! « Voilà si longtemps que je te cherche! « Oh, c'est bien Toi cette fois!... » Il baisse un peu sa bonne lampe, Il la ploie, Elle, vers son coeur, Il la baise à la tempe Et à la place de son orphelin coeur. Il l'endort avec des caresses tristes, Il l'apitoie avec de petites plaintes, Il a des considérations fatalistes, Il prend à témoin tout ce qui existe, Et puis voici que l'heure tinte. Pendant que je suis dehors A errer avec elle au coeur, A m'étonner peut-être De l'obscurité de sa fenêtre. Elle est chez lui, elle s'y sent chez elle, Et, comme on vient de le voir. Elle l'aime, éperdument fidèle, Dans toute sa beauté des soirs!... Je les ai vus! Oh, ce fut trop complet! Elle avait l'air trop fidèle Avec ses grands yeux tout en reflets Dans sa figure toute nouvelle! Et je ne serais qu'un pis-aller, Et je ne serais qu'un pis-aller, Comme l'est mon jour dans le Temps, Comme l'est ma place dans l'Espace; Et l'on ne voudrait pas que je m'accommodasse De ce soit vraiment dégoûtant!... Non, non! pour Elle, tout ou rien! Et je m'en irai donc comme un fou, A travers l'automne qui vient, Dans le grand vent où il y a tout! Je me dirai: Oh! à cette heure, Elle est bien loin, elle pleure, Le grand vent se lamente aussi, Et moi je suis seul dans ma demeure, Avec mon noble coeur tout transi, Et sans amour et sans personne, Car tout est misère, tout est automne, Tout est endurci et sans merci. Et, si je t'avais aimée ainsi, Tu l'aurais trouvée trop bien bonne! Merci! Retour au sommaire
XII Get thee to a nunnery: why wouldst thou be a breeder of sinners? I am myself in- different honest; but yet I could accuse me of such things, that it were better my mother had not borne me. We are arrant knaves, all; believe none of us. Go thy ways to a nunnery. Hamlet. Noire bise, averse glapissante, Et fleuve noir, et maisons closes, Et quartiers sinistres comme des Morgues, Et l'Attardé qui à la remorque traîne Toute la misère du coeur et des choses, Et la souillure des innocentes qui traînent, Et crie à l'averse. « Oh? arrose, arrose « Mon coeur si brûlant, ma chair si intéressante! » Oh, elle, mon coeur et ma chair, que fait-elle?... Oh! si elle est dehors par ce vilain temps, De quelles histoires trop humaines rentre-t-elle? Et si elle est dedans, A ne pas pouvoir dormir par ce grand vent, Pense-t-elle au Bonheur, Au bonheur à tout prix Disant: tout plutôt que mon coeur reste ainsi incompris? Soigne-toi, soigne-toi! pauvre coeur aux abois. (Langueurs, débilité, palpitations, larmes, Oh, cette misère de vouloir être notre femme!) O pays, ô famille! Et l'âme toute tournée D'héroïques destinées Au delà des saintes vieilles filles, Et pour cette année! Nuit noire, maisons closes, grand vent. Oh! dans un couvent, dans un couvent! Un couvent dans ma ville natale Douce de vingt mille âmes à peine, Entre le lycée et la préfecture Et vis à vis la cathédrale, Avec ces anonymes en robes grises, Dans la prière, le ménage, les travaux de couture; Et que cela suffise... Et méprise sans envie Tout ce qui n'est pas cette vie de Vestale Provinciale, Et marche à jamais glacée, Les yeux baissés. Oh! je ne puis voir ta petite scène fatale à vif, Et ton pauvre air dans ce huis-clos, Et tes tristes petits gestes instinctifs, Et peut-être incapable de sanglots! Oh! ce ne fut pas et ce ne peut être, Oh! tu n'es pas comme les autres, Crispées aux rideaux de leur fenêtre Devant le soleil couchant qui dans son sang se vautre! Oh! tu n'as pas l'âge, Oh, dis, tu n'auras jamais l'âge, Oh, tu me promets de rester sage comme une image?... La nuit est à jamais noire, Le vent est grandement triste, Tout dit la vieille histoire Qu'il faut être deux au coin du feu, Tout bâcle un hymne fataliste, Mais toi, il ne faut pas que tu t'abandonnes, A ces vilains jeux!... A ces grandes pitiés du mois de novembre! Reste dans ta petite chambre, Passe, à jamais glacée, Tes beaux yeux irréconciliablement baissés. Oh, qu'elle est là-bas, que la nuit est noire! Que la vie est une étourdissante foire! Que toutes sont créature, et que tout est routine! Oh, que nous mourrons! Eh bien, pour aimer ce qu'il y a d'histoires Derrière ces beaux yeux d'orpheline héroïne, Nature, donne-moi la force et le courage De me croire en âge, Nature, relève-moi le front! Puisque, tôt ou tard, nous mourrons... Retour au sommaire