Jules Laforgue

Le Sanglot de la Terre

De la santé et un supplément d'argent, Voilà, Seigneur, tout ce que je demande. Henri Heine. COMPLAINTE de l'organiste de Notre-Dame de Nice Voici que les corbeaux hivernaux Ont psalmodié parmi nos cloches, Les averses d'automne sont proches, Adieu les bosquets des casinos. Hier, elle était encor plus blême, Et son corps frissonnait tout transi, Cette église est glaciale aussi! Ah! nul ici-bas que moi ne l'aime. Moi! Je m'entaillerai bien le coeur, Pour un sourire si triste d'elle! Et je lui en resterai fidèle A jamais, dans ce monde vainqueur. Le jour qu'elle quittera ce monde, Je vais jouer un Miserere Si cosmiquement désespéré Qu'il faudra bien que Dieu me réponde! Non, je resterai seul, ici-bas, Tout à la chère morte phtisique. Berçant mon coeur trop hypertrophique Aux éternelles fugues de Bach. Et tous les ans, à l'anniversaire Pour nous, sans qu'on se doute de rien, Je déchaînerai ce Requiem Que j'ai fait pour la mort de la Terre! Retour au sommaire
SOIR DE CARNAVAL Paris chahute au gaz. L'horloge comme un glas Sonne une heure. Chantez! dansez! la vie est brève, Tout est vain, — et, là-haut, voyez, la lune rêve Aussi froide qu'au temps où l'homme n'était pas. Ah! quel destin banal! Tout miroite et puis passe, Nous leurrant d'infini par le Vrai, par l'Amour; Et nous irons ainsi, jusqu'à ce qu'à son tour La terre crève aux cieux, sans laisser nulle trace. Où réveiller l'écho de tous ces cris, ces pleurs, Ces fanfares d'orgueil que l'histoire nous nomme, Babylone, Memphis, Bénarès, Thèbes, Rome, Ruines où le vent sème aujourd'hui des fleurs? Et moi, combien de jours me reste-t-il à vivre? Et je me jette à terre, et je crie et frémis, Devant les siècles d'or pour jamais endormis Dans le néant sans coeur dont nul Dieu ne délivre! Et voici que j'entends, dans la paix de la nuit, Un pas sonore, un chant mélancolique et bête D'ouvrier ivre-mort qui revient de la fête Et regagne au hasard quelque ignoble réduit. Oh! la vie est trop triste, incurablement triste! Aux fêtes d'ici-bas j'ai toujours sangloté: « Vanité, vanité, tout n'est que vanité! » — Puis je songeais: où sont les cendres du Psalmiste? Retour au sommaire
LA CHANSON DU PETIT HYPERTROPHIQUE C'est d'un' maladie d' coeur Qu'est mort', m'a dit l' docteur, Tir-lan-laire! Ma pauv' mère; Et que j'irai là-bas, Fair' dodo z'avec elle. J'entends mon coeur qui bat, C'est maman qui m'appelle! On rit d' moi dans les rues, De mes min's incongrues La-i-tou! D'enfant saoul; Ah! Dieu! C'est qu'à chaqu' pas J'étouff', moi, je chancelle! J'entends mon coeur qui bat, C'est maman qui m'appelle! Aussi j' vais par les champs Sangloter aux couchants, La-ri-rette! C'est bien bête. Mais le soleil, j' sais pas, M' semble un coeur qui ruisselle! J'entends mon coeur qui bat, C'est maman qui m'appelle! Ah! si la p'tite Gen'viève Voulait d' mon coeur qui s' crève, Pi-lou-i! Ah, oui! J' suis jaune et triste hélas! Elle est ros', gaie et belle! J'entends mon coeur qui bat, C'est maman qui m'appelle! Non, tout 1' monde est méchant, Hors le coeur des couchants, Tir-lan-laire! Et ma mère, Et j' veux aller là-bas Fair' dodo z'avec elle... Mon coeur bat, bat, bat... Dis, Maman, tu m'appelles? Retour au sommaire
SPLEEN DES NUITS DE JUILLET Les jardins de rosiers mouillés de clair de lune Font des rumeurs de soie, aux langueurs des jets d'eau Ruisselant frais sur les rondeurs vertes des dos Contournés de tritons aspergeant un Neptune. Aux berges, sous des noirs touffus, où des citrons Voudraient être meurtris des lunaires caresses, Des Vierges dorment, se baignent, défont leurs tresses, Ou par les prés, les corps au vent, dansent en rond. D'autres, l'écume aux dents, vont déchirant leurs voiles, Pleurant, griffant leurs corps fiévreux, pleins de frissons, Saccageant les rosiers et mordant les gazons, Puis, rient ainsi que des folles, vers les étoiles. Et d'autres, sur le dos, des fleurs pour oreillers, Râlent de petits cris d'épuisantes déiices; Sur leurs seins durs et chauds, leurs ventres et leurs cuisses, Effeuillent en rêvant les pétales mouillés. Des blancheurs se cherchant s'agrafent puis s'implorent, Roulant sous les buissons ensanglantés de houx D'où montent des sanglots aigus mourants et doux, Et des halètements irrassasiés, encore... Ah! spleen des nuits d'été! Universel soupir, Miséréré des vents, couchants mortels d'automne; Depuis l'éternité ma plainte monotone Chante le Bien-aimé qui ne veut pas venir! Bien-aimé! Il n'est plus temps, mon coeur se crève Et trop pour t'en vouloir, mais j'ai tant sangloté, Vois-tu, que seul m'est doux le spleen des nuits d'été, Des nuits longues où tout est frais, comme un grand rêve... Retour au sommaire
FARCE ÉPHÉMÈRE Non! avec ses Babels, ses sanglots, ses fiertés, L'Homme, ce pou rêveur d'un piètre mondicule, Quand on y pense bien est par trop ridicule, Et je reviens aux mots tant de fois médités. Songez! depuis des flots sans fin d'éternités, Cet azur qui toujours, en tous les sens recule, De troupeaux de soleils à tout jamais pullule, Chacun d'eux conduisant des mondes habités... Mais non! n'en parlons plus! c'est vraiment trop risible Et j'ai montré le poing à l'azur insensible! Qui m'avait donc grisé de tant d'espoirs menteurs? Eternité! pardon. Je le vois, notre terre N'est, dans l'universel hosannah des splendeurs, Qu'un atome où se joue une farce éphémère. Retour au sommaire
APOTHÉOSE En tous sens, à jamais, le silence fourmille De grappes d'astres d'or mêlant leurs tournoiements. On dirait des jardins sablés de diamants, Mais, chacun, morne et très solitaire, scintille. Or, là-bas, dans ce coin inconnu, qui pétille D'un sillon de rubis mélancoliquement, Tremblote une étincelle au doux clignotement: Patriarche éclaireur conduisant sa famille. Sa famille: un essain de globes lourds fleuris. Et sur l'un, c'est la terre, un point jaune, Paris, Où, pendue, une lampe, un pauvre fou qui veille: Dans l'ordre universel, frêle, unique merveille. Il en est le miroir d'un jour et le connaît. Il y rêve longtemps, puis en fait un sonnet. Retour au sommaire
ENCORE À CET ASTRE Espèce de soleil! tu songes: — Voyez-les, Ces pantins morphinés, buveurs de lait d'ânesse Et de café; sans trêve, en vain, je leur caresse L'échine de mes feux, ils vont étiolés! — ¦ — Eh! c'est toi, qui n'as plus que des rayons gelés! Nous, nous, mais nous crevons de santé, de jeunesse! C'est vrai, la Terre n'est qu'une vaste kermesse, Nos hourrahs de gaîté courbent au loin les blés. Toi seul, claques des dents, car tes taches accrues Te mangent, ô Soleil, ainsi que des verrues Un vaste citron d'or, et bientôt, blond moqueur, Après tant de couchants dans la pourpre et la gloire, Tu seras en risée aux étoiles sans coeur, Astre jaune et grêlé, flamboyante écumoire! Retour au sommaire
SIESTE ÉTERNELLE Le blanc soleil de juin amollit les trottoirs. Sur mon lit, seul, prostré comme en ma sépulture (Close de rideaux blancs, oeuvre d'une main pure), Je râle doucement aux extases des soirs. Un relent énervant expire d'un mouchoir Et promène sur mes lèvres sa chevelure Et, comme un piano voisin rêve en mesure, Je tournoie au concert rythmé des encensoirs. Tout est un songe. Oh! viens, corps soyeux que j'adore, Fondons-nous, et sans but, plus oublieux encore; Et tiédis longuement ainsi mes yeux fermés. Depuis l'éternité, croyez-le bien, Madame, L'Archet qui sur nos nerfs pince ces tristes gammes Appelait pour ce jour nos atomes charmés. Retour au sommaire
MÉDIOCRITÉ Dans l'infini criblé d'éternelles splendeurs, Perdu comme un atome, inconnu, solitaire, Pour quelques jours comptés, un bloc appelé Terre Vole avec sa vermine aux vastes profondeurs. Ses fils, blêmes, fiévreux, sous le fouet des labeurs Marchent, insoucieux de l'immense mystère, Et quand ils voient passer un des leurs qu'on enterre, Saluent, et ne sont pas hérissés de stupeurs. La plupart vit et meurt sans soupçonner l'histoire Du globe sa misère en 1'éternelle gloire, Sa future agonie au soleil moribond. Vertiges d'univers, cieux à jamais en fête! Rien, ils n'auront rien su. Combien même s'en vont Sans avoir seulement visité leur planète. Retour au sommaire
CURIOSITÉS DEPLACÉES Oui moi, je veux savoir! Parlez! pourquoi ces choses? Où chercher le Témoin de tout? Car l'univers Garde un coeur quelque part en ses métamorphoses! — Mais nous n'avons qu'un coin des immenses déserts! Un coin! et tout là-bas déroulement d'espaces A l'infini! Peuples de frères plus heureux! Qui ne retrouveront pas même, un jour, nos traces Quand ils voyageront à leur tour par ces lieux! Et j'interroge encor, fou d'angoisse et de doute! Car il est une Énigme au moins! J'attends! j'attends! Rien! J'écoute tomber les heures goutte à goutte. — Mais je puis mourir! Moi! Nul n'attendrit le temps! Mourir! n'être plus rien! Rentrer dans le silence! Avoir jugé les Cieux et s'en aller sans bruit! Pour jamais! sans savoir! Tout est donc en démence! — Mais qui donc a tiré l'Univers de la nuit? Retour au sommaire
MARCHE FUNÈBRE pour la mort de la Terre (Billet de faire-part) Lento O convoi solennel des soleils magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très lent de votre soeur qui dort. Les temps sont révolus! Morte à jamais, la Terre, Après un dernier râle (où tremblait un sanglot!) Dans le silence noir du calme sans écho, Flotte ainsi qu'une épave énorme et solitaire. Quel rêve! est-ce donc vrai? par la nuit emporté, Tu n'es plus qu'un cercueil, bloc inerte et tragique: Rappelle-toi pourtant! Oh! l'épopée unique!... Non, dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. O convoi solennel des soleils magnifiques.... Et pourtant souviens-toi, Terre, des premiers âges Alors que tu n'avais, dans le spleen des longs jours, Que les pantoums du vent, la clameur des flots sourds, Et les bruissements argentins des feuillages. Mais l'être impur paraît! ce frêle révolté De la sainte Maïa déchire les beaux voiles Et le sanglot des temps jaillit vers les étoiles... Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. O convoi solennel des soleils magnifiques.... Oh! tu n'oublieras pas la nuit du moyen âge, Où, dans l'affolement du glas du « Dies irae », La Famine pilait les vieux os déterrés Pour la Peste gorgeant les charniers avec rage. Souviens-toi de cette heure où l'homme épouvanté, Sous le ciel sans espoir et têtu de la Grâce, Clamait: « Gloire au Très-Bon », et maudissait sa race! Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. O convoi solennel des soleils magnifiques.... Hymmes! autels sanglants! ô sombres cathédrales, Aux vitraux douleureux, dans les cloches, l'encens. Et l'orgue déchaînant ses hosannahs puissants! O cloîtres blancs perdus! pâles amours claustrales, ..... ce siècle hystérique où l'homme a tant douté, Et s'est retrouvé seul, sans Justice, sans Père, Roulant par l'inconnu, sur un bloc éphémère. Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. O convoi solennel des soleils magnifiques.... Et les bûchers! les plombs! la torture! les bagnes! Les hôpitaux de fous, les tours, les lupanars, La vieille invention! la musique! les arts Et la science! et la guerre engraissant la campagne! Et le luxe! le spleen, l'amour, la charité! La faim, la soif, l'alcool, dix mille maladies! Oh! quel drame ont vécu ces cendres refroidies! Mais dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. O convoi solennel des soleils magnifiques... Où donc est Çakia, coeur chaste et trop sublime, Qui saigna pour tout être et dit la bonne Loi? Et Jésus triste et doux qui douta de la Foi Dont il avait vécu, dont il mourait victime? Tous ceux qui sur l'énigme atroce ont sangloté? Où, leurs livres, sans fond, ainsi que la démence? Oh! que d'obscurs aussi saignèrent en silence!.. Mais dors, c'ect bien fini, dors pour l'éternité... O convoi solennel des soleils magnifiques.... Et plus rien! ô Vénus de marbre! eaux-fortes vaines! Cerveau fou de Hegel! doux refrains consolants! Clochers brodés à jour et consumés d'élans, Livres où l'homme mit d'inutiles victoires! Tout ce qu'a la fureur de tes fils enfanté, Tout ce qui fut ta fange et ta splendeur si brève, O Terre, est maintenant comme un rêve, un grand rêve. Va, dors, c'est bien fini, dors pour l'éternité. O convoi solennel des soleils magnifiques.... Dors pour l'éternité, c'est fini, tu peux croire, Que ce drame inouï ne fut qu'un cauchemar, Tu n'es plus qu'un tombeau qui promène au hasard .... sans nom dans le noir sans mémoire, C'était un songe, oh! oui, tu n'as jamais été! Tout est seul! nul témoin! rien ne voit, rien ne pense. Il n'y a que le noir, le temps et le silence... Dors, tu viens de rêver, dors pour l'éternité. O convoi solennel des soleiis magnifiques, Nouez et dénouez vos vastes masses d'or, Doucement, tristement, sur de graves musiques, Menez le deuil très lent de votre soeur qui dort. Retour au sommaire
FANTAISIE Pourquoi pas? Ah! Dieu! Dieu! l'universelle Mère Se tient devant ses fils en adoration L'idéal vers qui râle obstinément la terre, Est l'état naturel de la création. Quel rêve! de partout, par le noir sans limite, Que pour l'éternité son sang illumina, Ne montent vers ce Coeur où l'univers palpite, Que les coeurs consolés d'un unique hosannah! Dans l'extase sans but, d'amour rassasiée, Qui consume à jamais l'univers simple et pur. Seule, on ne sait comment, la terre est oubliée, La terre, si timide en sa ouate d'azur. Mais il est temps encor! Ah! trouvons quelque chose. Laissons tout, nos amours, nos rêves, nos travaux, Hurlons, perçons la nuit, que rien ne se repose Avant qu'un cri suprême ait trouvé des échos. Oh! l'on finira bien pourtant par nous entendre! On verra des signaux, et les Soleils un jour Arrivant des lointains bénis viendront nous prendre Et nous emporteront dans la Fête d'amour. Comme on s'empressera devant ces pauvres frères! Oh! que de questions! et nous leur dirons tout, La mort, nos dieux, nos arts, nos fanges, nos misères, Et que sans moi la Terre eût souffert jusqu'au bout. Et tout nous gâtera: bêtes, fleurs, êtres, choses. Tous les morts renaîtront à l'unique aujourd'hui, Croyant avoir rêvé, dans ces apothéoses Les mondes au complet s'aimeront sans ennui. Oh! spasme universel des uniques vendanges! Dans ce baiser qui fond le tout dans l'Idéal, Moi je me sens plus triste encor parmi ces anges, Moi, devenu de Christ humain Christ sidéral. Car il faut que je saigne et toujours et quand même, Mais on n'en saura rien, je vivrai dans les bois, Evitant les vivants de peur que quelqu'un m'aime, Et seul, je pleurerai les choses d'autrefois, Retour au sommaire
ROSACE EN VITRAIL Vraiment! tout ce qu'un Coeur, trop solitaire, amasse De remords de la vie et d'adoration, Flambe, brûle, pourrit, saigne en cette rosace Et ruisselle à jamais de consolation. Oh! plus que dans les fleurs de fard de Baudelaire, Plus que dans les refrains d'automne de Chopin, Plus qu'en un Rembrandt roux qu'un rayon jaune éclaire. Seuls aussi bons aux spleens sont les couchants de juin. Vaste rosace d'or, d'azur et de cinabre Pour ce coin recueilli mysticisant le jour, Tu dis bien notre vie et splendide et macabre, Et je veux me noyer en toi, crevé d'amour! D'abord, ton Coeur, calice ouvré de broderies, Semble, dans son ardeur d'âme de reposoir, Un lac de sang de vierge, où mille pierreries Brûlent mystiquement, nuit et jour, sans espoir! De ce foyer d'essors, féerique apothéose, Jaillissent huit rayons, échelle de couleurs, Où des tons corrompus, mourants, se décomposent, Symboles maladifs de subtiles douleurs. O blancs neigeux et purs, ô pétales d'aurore, Blancs rosés, lilas blanc, fleurs des vierges écrins, N'êtes-vous pas l'enfance, où le remords encore Et les spleens furieux n'ont pas cassé nos reins? Et vous, l'âpre jeunesse éclatant en vingt gerbes D'ivresse, vers le calme éternel du soleil, Bleus francs, verts des juillets, écarlates superbes, Lits chauds de tresses d'or, braises de rut vermeil? Alors, le grand bouquet tragique de la Vie! Les mornes violets des désillusions, Les horizons tout gris de l'ornière suivie Et les tons infernaux de nos corruptions! Ah! quel riche trésor l'artiste Amour étale! Orangés sulfureux, or roux, roses meurtris, Blancs de cold-cream; et la splendeur orientale Des verts, des lilas noirs et des jaunes pourris! L'alcool, les cuivres chauds des alambics; les bières, Gamme de blonds; les ors liquides et vermeils, Les verts laiteux, les blancs, les bleus incendiaires, L'opale des crachats et le plomb des réveils. Toussez, ô gris du spleen, défilé monotone Des tons neutres, plâtreux, enfumés, endeuillés; Sépias, roux déteints, averses, ciels d'automne; Soleils soufrés croulant dans les bois dépouillés; C'est la mort, la catin en cire, aux fards malades; Et son clavier de verts, des algues au fiel; Ses jaunes luxueux, ses roses de pommades, Ses bitumes fondant dans le noir éternel! Cbaste rosace d'or, d'azur et de cinabre, Va, je viendrai souvent lire en toi, loin du jour, L'illusion, plus morne en son chahut macabre, Et me noyer en toi, crevé, crevé d'amour! Retour au sommaire
LITANIES DE MISÈRE Frères, Frères, bercez vos rancoeurs infinies Au rythmique sanglot des douces litanies. ................................................... Fécondeurs de soleils, voyageant aux cieux bleus, Un lac incandescent tombe et puis s'éparpille En vingt blocs qu'il entraine ainsi qu'une famille. Et l'un d'eux, après bien des siècles de jours lents, Aux baisers du soleil sent tressaillir ses flancs. La vie éclot au fond des mers des premiers âges, Monades, vibrions, polypiers, coquillages. Puis les vastes poissons, reptiles, crustacés Râclant les pins géants de leurs dos cuirassés. Puis la plainte des bois, la nuit, sous les rafales, Les fauves, les oiseaux, le cri-cri des cigales. Enfin paraît un jour, grêle, blême d'effroi, L'homme au front vers l'azur, le grand maudit, le roi. Il voit le mal de tout, sans but! La litanie Des siècles, vers les cieux....... * * * La femme hurle aux nuits, se tord et mord ses draps Pour pondre des enfants vils, malheureux, ingrats. La moitié meurt avant un an, dans la misère, Sans compter les morts-nés bons à cacher sous terre. L'homme, les fleurs, les nids, tout sans trêve travaille, Car la vie à chaque heure est une âpre bataille. Et malheur aux vaincus, aux faibles, aux trop doux, Aux trop bons pour vouloir hurler avec les loups. La faim, l'amour, l'espoir, ............ la maladie, Puis la mort, c'est toujours la même comédie. Et d'abord les trois quarts crient: « Pas de quoi manger! » Et sont pour l'autre quart un perpétuel danger. Retour au sommaire
POUR LE LIVRE D'AMOUR Je puis mourir demain et je n'ai pas aimé. Mes lèvres n'ont jamais touché lèvres de femme, Nulle ne m'a donné dans un regard son âme, Nulle ne m'a tenu contre son coeur pâmé. Je n'ai fait que souffrir, pour toute la nature, Pour les êtres, le vent, les fleurs, le firmament, Souffrir par tous mes nerfs, minutieusement Souffrir de n'avoir pas l'âme encore assez pure. J'ai craché sur l'amour et j'ai tué la chair! Fou d'orgueil, je me suis roidi contre la vie! Et seul sur cette Terre à l'Instinct asservie Je défiais l'Instinct avec un rire amer. Partout, dans les salons, au théâtre, à l'église, Devant ces hommes froids, les plus grands, les plus fins, Et ces femmes aux yeux doux, jaloux ou hautains Dont on redorerait chastement l'âme exquise, Je songeais: tous en sont venus là! J'entendais Les râles de l'immonde accouplement des brutes! Tant de fanges pour un accès de trois minutes! Hommes, sovez corrects! ô femmes, minaudez! Retour au sommaire
HYPERTROPHIE Astres lointains des soirs, musiques infinies, Ce Coeur universel ruisselant de douceur Est le coeur de la Terre et de ses insomnies. En un pantoum sans fin, magique et guérisseur Bercez la Terre, votre soeur. Le doux sang de l'Hostie a filtré dans mes moelles, J'asperge les couchants de tragiques rougeurs, Je palpite d'exil dans le coeur des étoiles, Mon spleen fouette les grands nuages voyageurs. Je beugle dans les vents rageurs. Aimez-moi. Bercez-moi. Le coeur de l'oeuvre immense Vers qui l'Océan noir pleurait, c'est moi qui l'ai. Je suis le coeur de tout, et je saigne en démence Et déborde d'amour par l'azur constellé, Enfin! que tout soit consolé. Retour au sommaire
CREPUSCULE DE DIMANCHE D'ÉTÉ Une belle journée. Un calme crépuscule ............................................. Rentrent, sans se douter que tout est ridicule, En frottant du mouchoir leurs beaux souliers poudreux. O banale rancoeur de notre farce humaine! Aujourd'hui, jour de fête et gaieté des faubourgs. Demain le dur travail pour toute la semaine. Puis fête, puis travail, fête... travail... toujours Par l'azur tendre et fin tournoient les hirondelles Dont je traduis pour moi les mille petits cris. Et peu à peu je songe aux choses éternelles, Au-dessus des rumeurs qui montent de Paris. Oh! tout là-bas, là-bas... par la nuit du mystère, Où donc es-tu, depuis tant d'astres, à présent... O fleuve chaotique, ô Nébuleuse-mère, Dont sortit le Soleil, notre père puissant? Où sont tous les soleils qui sur ta longue route Bondirent, radieux, de tes flancs jamais las? Ah! ces frères du nôtre, ils sont heureux sans doute Et nous ont oubliés, ou ne nous savent pas. Comme nous sommes seuls, pourtant, sur notre terre, Avec notre infini, nos misères, nos dieux, Abandonnés de tout, sans amour et sans père, Seuls dans l'affolement universel des Cieux! Retour au sommaire
COUCHANT D'HIVER au Bois Quel couchant douloureux nous avons eu ce soir! Dans les arbres pleurait un vent de désespoir, Abattant du bois mort dans les feuilles rouillées. A travers le lacis des branches dépouillées Dont l'eau-forte sabrait le ciel bleu-clair et froid, Solitaire et navrant, descendait l'astre-roi. Soleil! l'autre été, magnifique en ta gloire, Tu sombrais, radieux comme un grand Saint-Ciboire, Incendiant l'azur! A présent, nous voyons Un disque safrané, malade, sans rayons, Qui meurt à l'horizon balayé de cinabre, Tout seul, dans un décor poitrinaire et macabre, Colorant faiblement les nuages frileux En blanc morne et livide, en verdâtre fielleux, Vieil or, rose-fané, gris de plomb, lilas pâle. Oh! c'est fini, fini! longuement le vent râle, Tout est jaune et poussif; les jours sont révolus, La Terre a fait son temps; ses reins n'en peuvent plus. Et ses pauvres enfants, grêles, chauves et blêmes D'avoir trop médité les éternels problèmes, Grelottants et voûtés sous le poids des foulards Au gaz jaune et mourant des brumeux boulevards, D'un oeil vide et muet contemplent leurs absinthes, Riant amèrement, quand des femmes enceintes Défilent, étalant leurs ventres et leurs seins, Dans l'orgueil bestial des esclaves divins... Ouragans inconnus dés débâcles finales, Accourez! déchaînez vos trombes de rafales! Prenez ce globe immonde et poussif! balayez Sa lèpre de cités et ses fils ennuyés! Et jetez ses débris sans nom au noir immense! Et qu'on ne sache rien dans la grande innocence. Des soleils éternels, des étoiles d'amour, De ce Cerveau pourri qui fut la Terre, un jour! Retour au sommaire
NOËL SCEPTIQUE Noël! Noël? j'entends les cloches dans la nuit... Et j'ai, sur ces feuillets sans foi posé ma plume: O souvenirs, chantez! tout mon orgueil s'enfuit, Et je me sens repris de ma grande amertume. Ah! ces voix dans la nuit chantant Noël! Noël! M'apportent de la nef qui là-bas, s'illumine, Un si tendre, un si doux reproche maternel Que mon coeur trop gonflé crève dans ma poitrine... Et j'écoute longtemps les cloches, dans la nuit... Je suis le paria de la famille humaine, A qui le vent apporte en son sale réduit La poignante rumeur d'une fête lointaine. Retour au sommaire
PETITE CHAPELLE Peuples du Christ, j'expose, En un ostensoir lourd, Ce coeur meurtri d'amour Qu'un sang unique arrose. Ardente apothéose, Mille cierges autour Palpitent nuit et jour Dans une brume rose. Ainsi que, jour et nuit, Se lamentent vers lui, Comme vers leur idole, Les coeurs crevés venus Pour ces maux inconnus Dont rien, rien ne console. Retour au sommaire
L'IMPOSSIBLE Je puis mourir ce soir! Averses, vents, soleil Distribueront partout mon coeur, mes nerfs, mes moelles. Tout sera dit pour moi! Ni rêve, ni réveil. Je n'aurai pas été là-bas, dans les étoiles! En tous sens, je le sais, sur ces mondes lointains, Pèlerins comme nous des pâles solitudes, Dans la douceur des nuits tendant vers nous les mains, Des Humanités soeurs rêvent par multitudes! Oui! des frères partout! (Je le sais, je le sais!) Ils sont seuls comme nous. — Palpitants de tristesse, La nuit, ils nous font signe! Ah! n'irons-nous, jamais? On se consolerait dans la grande détresse! Les astres, c'est certain, un jour s'aborderont! Peut-être alors luira l'Aurore universelle Que nous chantent ces gueux qui vont, l'Idée au front! Ce sera contre Dieu la clameur fraternelle! Hélas! avant ces temps, averses, vents, soleil Auront au loin perdu, mon coeur, mes nerfs, mes moelles, Tout se fera sans moi! Ni rêve, ni réveil! Je n'aurai pas été dans les douces étoiles! Retour au sommaire
DEVANT LA GRANDE ROSACE en vitrail de Notre-Dame Cupio dissolvi et esse cum Christo. Oh! l'Orgue solennel entonne Le Dies irae du dernier jour. La Grande Rosace octogone Plus douloureusement rayonne D'Adoration et d'Amour. Avalanches de Roses pâles, Et de Lys tièdes de langueur, Déluge éternel de pétales, Parfums, musiques triomphales Noyez, bercez, broyez mon coeur. Je suis le Parfum du martyre, L'Amour sans but, sans chair, l'Ardeur. Je veux me parfumer de myrrhe. Je veux pleurer, je veux sourire Je veux me fondre de Pudeur! Nimbés de rubis, de topaze, Diaphanes et fulgurants, Les Anges que l'Éternel embrase, Vêtus d'ineffable et d'extase, Vont, m'emportent dans leurs torrents! Gloire! Douleur! Douleur encore! Et devant les Élus des Cieux. Dont l'àme en montant s'évapore, Les portes d'azur et d'aurore Volent sur leurs gonds furieux! Alléluia! Douceur! Faiblesse! Spasme céleste et sans retour! Puissants ouragans d'allégresse, Faites s'enlacer sans cesse Les soleils parfumés d'amour! Et le grand Sanglot des choses Roule sans fin répercuté, A travers les apothéoses Des sphères fraîchement écloses Aux échos de l'Éternité. Retour au sommaire
SONNET POUR EVENTAIL Stupeur! Derrière moi, sans que j'aie existé, Semant par l'infini les sphères vagabondes En les renouvelant de leurs cendres fécondes, A coulé lentement toute une éternité. Jamais! Puis me voilà dans la nuit rejeté. Tout est fini pour moi, cependant que les mondes L'autre éternité, vont continuer leurs rondes, Aussi calmes qu'aux temps où je n'ai pas été. Juste le temps de voir que tout est mal sur terre, Que c'est en vain qu'on cherche un coeur à l'univers, Qu'il faut se résigner à l'immense mystère. Et que, sanglot perdu, lueur aux cieux déserts, Pli qui fronce un instant sur l'infini des mers, L'homme entre deux néants n'est qu'un jour de misère. Retour au sommaire
MÉDITATION GRISATRE (Sonnet) Sous le ciel pluvieux noyé de brumes sales, Devant l'Océan blême, assis sur un îlot, Seul, loin de tout, je songe, au clapotis du flot, Dans le concert hurlant des mourantes rafales. Crinière écheveîée, ainsi que des cavales, Les vagues se tordant arrivent au galop Et croulent à mes pieds avec de longs sanglots Qu'emporte la tourmente aux haleines brutales. Partout le grand ciel gris, le brouillard et la mer, Rien que l'affolement des vents balayant l'air. Plus d'heures, plus d'humains, et solitaire, morne, Je reste là, perdu dans l'horizon lointain Et songe que l'espace est sans borne, sans borne, Et que le Temps n'aura jamais... jamais de fin. Retour au sommaire
LES TÊTES DE MORTS (Sonnet) Voyons, oublions tout, la raison trop bornée Et le coeur trop voyant, les arguments appris Comme l'entraînement des souvenirs chéris, Contemplons seul à seul, ce soir, la Destinée. Cet ami, par exemple, est parti l'autre année, Il eût fait parler Dieu! — sans ses poumons pourris. Où vit-il, que fait-il au moment où j'écris? Oh! le corps est partout, mais l'âme illuminée? L'âme, cet infini qu'ont lassé tous ses dieux, Que n'assouvirait pas l'éternité des cieux. Et qui pousse toujours son douloureux cantique? C'est tout! — Pourtant je songe à ces crânes qu'on voit. Avez-vous médité, les os gelés de froid, Sur ce ricanement sinistrement sceptique? Retour au sommaire
ÉCLAIR DE GOUFFRE J'étais sur une tour au milieu des étoiles. Soudain, coup de vertige! un éclair où, sans voiles, Je sondais, grelottant d'effarement, de peur, L'énigme du Cosmos dans toute sa stupeur! Tout est-il seul? Où suis-je? Où va ce bloc qui roule Et m'emporte? — Et je puis mourir! mourir! partir, Sans rien savoir! Parlez! O rage! et le temps coule Sans retour! Arrêtez, arrêtez! Et jouir? Car j'ignore tout, moi! mon heure est là peut-être? Je ne sais pas! J'étais dans la nuit, puis je nais, Pourquoi? D'où l'univers? Où va-t-il? Car le prêtre N'est qu'un homme. On ne sait rien! Montre-toi, parais, Dieu, témoin éternel! Parle, pourquoi la vie? Tout se tait! Oh! l'espace est sans coeur! Un moment! Astres! je ne veux pas mourir! J'ai du génie! Ah! redevenir rien irrévocablement! Retour au sommaire
LA PREMIERE NUIT (Sonnet) Voici venir le Soir, doux au vieillard lubrique Mon chat Mürr accroupi comme un sphinx héraldique Contemple, inquiet, de sa prunelle fantastique Marcher à l'horizon la lune chlorotique. C'est l'heure où l'enfant prie, où Paris-lupanar Jette sur le pavé de chaque boulevard Ses filles aux seins froids qui, sous le gaz blafard Voguent, flairant de l'oeil un mâle de hasard. Mais, près de mon chat Mürr, je rêve à ma fenêtre. Je songe aux enfants qui partout viennent de naître. Je songe à tous les morts enterrés d'aujourd'hui. Et je me figure être au fond du cimetière, Et me mets à la place, en entrant dans leur bière De ceux qui vont passer là leur première nuit. Retour au sommaire
INTARISSABLEMENT (Sonnet) Dire qu'au fond des cieux n'habite nul Songeur, Dire que par l'espace où sans fin l'or ruisselle, De chaque atome monte une voix solennelle, Cherchant dans l'azur noir à réveiller un coeur! Dire qu'on ne sait rien! et que tout hurle en choeur Et que pourtant malgré l'angoisse universelle! Le Temps qui va roulant les siècles pêle-mêle, Sans mémoire, éternel et grave travailleur, Charriant sans retour engloutir dans ses ondes Les cendres des martyrs, les cités et les mondes, Le Temps, universel et calme écoulement, Le Temps qui ne connaît ni son but, ni sa source. Mais, rencontrant toujours des soleils dans sa course, Tombe de l'urne bleue intarissablement. Retour au sommaire
LA CIGARETTE (Sonnet) Oui, ce monde est bien plat: quant à l'autre, sornettes. Moi, je vais résigné, sans espoir à mon sort, Et pour tuer le temps, en attendant la mort, Je fume au nez des dieux de fines cigarettes. Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes. Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord Me plonge en une extase infinie et m'endort Comme aux parfums mourants de mille cassolettes. Et j'entre au paradis, fleuri de rêves clairs Où l'on voit se mêler en valses fantastiques Des éléphants en rut à des choeurs de moustiques. Et puis quand je m'éveille en songeant à mes vers, Je contemple, le coeur plein d'une douce joie Mon cher pouce rôti comme une cuisse d'oie. Retour au sommaire