Louise Labé

Sonnets


I Non havria Ulysse o qualunqu' altro mai Piu accorto fù, da quel divino aspetto Pien di gratrie, d'honor e di rispetto Sperato qual i sento affanni e guai. Pur, Amour, co i begli ochi tu fatt' hai Tal piaga dentro al mio innocente petto, Di cibo e di calor gia tuo ricetto, Che rimedio non v'e si tu n'el dai. O sorte dura, che mi fa esser quale Punta d'un Scorpio, e domandar riparo Contr' el velen' dall' istesso animale. Chieggio li sol' ancida questa noia, Non estingua el desir à me si caro, Che mancar non potra ch'i non mi muoia. Retour au sommaire
II Ô beaux yeux bruns, ô regards détournés, Ô chauds soupirs, ô larmes épandues, Ô noires nuits vainement attendues, Ô jours luisants vainement retournés ! Ô tristes plaints, ô désirs obstinés, Ô temps perdu, ô peines dépendues, Ô milles morts en mille rets tendues, Ô pires maux contre moi destinés ! Ô ris, ô front, cheveux, bras, mains et doigts ! Ô luth plaintif, viole, archet et voix : Tant de flambeaux pour ardre une femelle ! De toi me plains, que tant de feux portant, En tant d'endroits d'iceux mon coeur tâtant, N'en ai sur toi volé quelque étincelle. Retour au sommaire
III Ô longs désirs, ô espérances vaines, Tristes soupirs et larmes coutumières À engendrer de moi maintes rivières, Dont mes deux yeux sont sources et fontaines ! Ô cruautés ô durtés inhumaines, Piteux regards des célestes lumières, Du coeur transi ô passions premières Estimez-vous croître encore mes peines ? Qu'encor Amour sur moi son arc essaie, Que nouveaux feux me jette et nouveaux dards, Qu'il se dépite et pis qu'il pourra fasse : Car je suis tant navrée en toutes parts, Que plus en moi une nouvelle plaie, Pour m'empirer, ne pourrait trouver place. Retour au sommaire
IV Depuis qu'Amour cruel empoisonna Premièrement de son feu ma poitrine, Toujours brûlai de sa fureur divine, Qui un seul jour mon coeur n'abandonna. Quelque travail, dont assez me donna, Quelque menace et prochaine ruine, Quelque penser de mort qui tout termine, De rien mon coeur ardent ne s'étonna. Tant plus qu'Amour nous vient fort assaillir, Plus il nous fait nos forces recueillir, Et toujours frais en ses combats fait être ; Mais ce n'est pas qu'en rien nous favorise, Cil qui les Dieux et les hommes méprise, Mais pour plus fort contre les forts paraître. Retour au sommaire
V Claire Vénus, qui erres par les Cieux, Entends ma voix qui en plaints chantera, Tant que ta face au haut du Ciel luira, Son long travail et souci ennuyeux. Mon oeil veillant s'attendrira bien mieux, Et plus de pleurs te voyant jettera. Mieux mon lit mol de larmes baignera, De ses travaux voyant témoins tes yeux. Donc des humains sont les lassés esprits De doux repos et de sommeil épris. J'endure mal tant que le soleil luit ; Et quand je suis quasi toute cassée, Et que me suis mise en mon lit lassée, Crier me faut mon mal toute la nuit. Retour au sommaire
VI Deux ou trois fois bienheureux le retour De ce clair Astre, et plus heureux encore Ce que son oeil de regarder honore. Que celle-là recevrait un bon jour, Qu'elle pourrait se vanter d'un bon tour Qui baiserait le plus beau don de Flore, Le mieux sentant que jamais vit Aurore, Et y ferait sur ses lèvres séjour ! C'est à moi seule à qui ce bien est dû, Pour tant de pleurs et tant de temps perdu ; Mais, le voyant, tant lui ferai de fête, Tant emploierai de mes yeux le pouvoir, Pour dessus lui plus de crédit avoir, Qu'en peu de temps ferai grande conquête. Retour au sommaire
VII On voit mourir toute chose animée, Lors que du corps l'âme subtile part : Je suis le corps, toi la meilleure part : Où es-tu donc, ô âme bien aimée ? Ne me laissez pas si longtemps pâmée : Pour me sauver après viendrais trop tard. Las ! ne mets point ton corps en ce hasard : Rends-lui sa part et moitié estimée. Mais fais, Ami, que ne soit dangereuse Cette rencontre et revue amoureuse, L'accompagnant, non de sévérité, Non de rigueur, mais de grâce amiable, Qui doucement me rende ta beauté, Jadis cruelle, à présent favorable. Retour au sommaire
VIII Je vis, je meurs: je me brûle et me noie, J'ai chaud extrême en endurant froidure; La vie m'est et trop molle et trop dure, J'ai grands ennuis entremélés de joie. Tout en un coup je ris et je larmoie, Et en plaisir maint grief tourment j'endure; Mon bien s'en va, et à jamais il dure, Tout en un coup je sèche et je verdoie. Ainsi Amour inconstamment me mène; Et, quand je pense avoir plus de douleur, Sans y penser je me trouve hors de peine. Puis, quand je crois ma joie être certaine, Et être en haut de mon désiré heur, Il me remet en mon premier malheur. Retour au sommaire
IX Tout aussitôt que je commence à prendre Dans le mol lit le repos désiré, Mon triste esprit, hors de moi retiré, S'en va vers toi incontinent se rendre. Lors m'est avis que dedans mon sein tendre Je tiens le bien où j'ai tant aspiré, Et pour lequel j'ai si haut soupiré Que de sanglots ai souvent cuidé fendre. Ô doux sommeil, ô nuit à moi heureuse ! Plaisant repos plein de tanquillité, Continuez toutes les nuits mon songe; Et si jamais ma pauvre âme amoureuse Ne doit avoir de bien en vérité, Faites au moins qu'elle en ait en mensonge. Retour au sommaire
X Quand j'aperçois ton blond chef, couronné D'un laurier vert, faire un luth si bien plaindre Que tu pourrais à te suivre contraindre Arbres et rocs ; quand je te vois orné, Et, de vertus dix mille environné, Au chef d'honneur plus haut que nul atteindre, Et des plus haut les louanges éteindre, Lors dit mon coeur en soi passionné : Tant de vertus qui te font être aimé, Qui de chacun te font être estimé, Ne te pourraient aussi bien faire aimer ? Et, ajoutant à ta vertu louable Ce nom encor de m'être pitoyable, De mon amour doucement t'enflammer ? Retour au sommaire
XI Ô doux regards, ô yeux pleins de beauté Petits jardins pleins de fleurs amoureuses Où sont d'Amour les flèches dangereuses, Tant à vous voir mon oeil s'est arrêté ! Ô coeur félon, ô rude cruauté, Tant tu me tiens de façons rigoureuses, Tant j'ai coulé de larmes langoureuses, Santant l'ardeur de mon coeur tourmenté ! Doncques, mes yeux, tant de plaisir avez, Tant de bons tours par ces yeux recevez ; Mais toi, mon coeur, plus les vois s'y complaire, Plus tu languis, plus en as de souci. Or devinez si je suis aise aussi, Sentant mon oeil être à mon coeur contraire. Retour au sommaire
XII Luth, compagnon de ma calamité, De mes soupirs témoin irréprochable, De mes ennuis contrôleur véritable, Tu as souvent avec moi lamenté ; Et tant le pleur piteux t'a molesté Que, commençant quelque son délectable, Tu le rendais tout soudain lamentable, Feignant le ton que plein avais chanté. Et si tu veux efforcer au contraire, Tu te détends et si me contrains taire : Mais me voyant tendrement soupirer, Donnant faveur à ma tant triste plainte, En mes ennuis me plaire suis contrainte Et d'un doux mal douce fin espérer. Retour au sommaire
XIII Oh, si j'étais en ce beau sein ravie De celui-là pour lequel vais mourant ; Si avec lui vivre le demeurant De mes courts jours ne m'empêchait envie ; Si m'accolant me disait : chère Amie, Contentons-nous l'un l'autre ! s'assurant Que jà tempête, Euripe, ni Courant Ne nous pourra disjoindre en notre vie ; Si de mes bras le tenant accolé, Comme du lierre est l'arbre encercelé, La mort venait, de mon aise envieuse ; Lors que, souef, plus il me baiserait, Et mon esprit sur ses lèvres fuirait, Bien je mourrais, plus que vivante, heureuse. Retour au sommaire
XIV Tant que mes yeux pourront larmes épandre A l'heur passé avec toi regretter ; Et qu'aux sanglots et soupirs résister Pourra ma voix, et un peu faire entendre ; Tant que ma main pourra les cordes tendre Du mignard Luth, pour tes grâces chanter ; Tant que l'esprit se voudra contenter De ne vouloir rien fors que toi comprendre : Je ne souhaite encore point mourir. Mais quand mes yeux je sentirai tarir, Ma voix cassée, et ma main impuissante, Et mon esprit en ce mortel séjour Ne pouvant plus montrer signe d'amante : Prierai la mort noircir mon plus clair jour. Retour au sommaire
XV Pour le retour du Soleil honorer, Le Zéphir l'air serein lui appareille, Et du sommeil l'eau et la terre éveille, Qui les gardait, l'une de murmurer En doux coulant, l'autre de se parer De mainte fleur de couleur nonpareille. Jà les oiseaux et arbres font merveille, Et aux passants font l'ennui modérer : Les nymphes jà en milles jeux s'ébattent Au clair de lune, et dansant l'herbe abattent. Veux-tu Zéphir, de ton heur me donner, Et que par toi toute me renouvelle Fais mon Soleil devers moi retourner, Et tu verras s'il ne me rend plus belle. Retour au sommaire
XVI Après qu'un temps la grêle et le tonnerre Ont le haut mont de Caucase battu, Le beau jour vient, de lueur revêtu. Quand Phébus a son cerne fait en terre, Et l'Océan il regagne à grand erre ; Sa soeur se montre avec son chef pointu. Quand quelque temps le Parthe a combattu, Il prend la fuite et son arc il desserre. Un temps t'ai vu et consolé plaintif, Et défiant de mon feu peu hâtif ; Mais maintenant que tu m'as embrassée, Et suis au point auquel tu me voulais, Tu as ta flamme en quelque eau arrosée, Et es plus froid qu'être je ne soulais. Retour au sommaire
XVII Je fuis la ville, et temples, et tous lieux Esquels, prenant plaisir à t'ouïr plaindre, Tu pus, et non sans force, me contraindre De te donner ce qu'estimais le mieux. Masques, tournois, jeux me sont ennuyeux, Et rien sans toi de beau ne me puis peindre; Tant que, tâchant à ce désir étreindre, Et un nouvel objet faire à mes yeux, Et des pensers amoureux me distraire, Des bois épais suis le plus solitiare. Mais j'aperçois, ayant erré maint tour, Que si je veux de toi ëtre délivre, Il me convient hors de moi-mëme vivre; Ou fais encor que loin sois en séjour. Retour au sommaire
XVIII Baise m'encor, rebaise-moi et baise : Donne m'en un de tes plus savoureux, Donne m'en un de tes plus amoureux : Je t'en rendrai quatre plus chauds que braise. Las, te plains-tu ? ça que ce mal j'apaise, En t'en donnant dix autres doucereux. Ainsi mêlant nos baisers tant heureux Jouissons-nous l'un de l'autre à notre aise. Lors double vie à chacun en suivra. Chacun en soi et son ami vivra. Permets m'Amour penser quelque folie : Toujours suis mal, vivant discrètement, Et ne me puis donner contentement, Si hors de moi ne fais quelque saillie. Retour au sommaire
XIX Diane étant en l'épaisseur d'un bois, Après avoir mainte bête assénée, Prenait le frais, de Nymphes couronnée. J'allais rêvant, comme fais mainte fois, Sans y penser, quand j'ouïs une vois Qui m'appela, disant : Nymphe étonnée, Que ne t'es-tu vers Diane tournée ? Et, me voyant sans arc et sans carquois, Qu'as-tu trouvé, ô compagne en ta voie, Qui de ton arc et flêches ait fait proie ? - Je m'animai, réponds-je, à un passant, Et lui jetai en vain toute mes flêches Et l'arc aprés ; mais lui les ramassant Et les tirant, me fit cent et cent brêches. Retour au sommaire
XX Prédit me fut que devait fermement Un jour aimer celui dont la figure Me fut décrite ; et sans autre peinture Le reconnus quand vis premièrement. Puis le voyant aimer fatalement, Pitié je pris de sa triste aventure, Et tellement je forçai ma nature, Qu'autant que lui aimai ardentement. Qui n'eût pensé qu'en faveur devait croître Ce que le ciel et destins firent naître ? Mais quand je vois si nubileux apprêts, Vents si cruels et tant horrible orage, Je crois qu'étaient les infernaux arrêts, Qui de si loin m'ourdissaient ce naufrage. Retour au sommaire
XXI Quelle grandeur rend l'homme vénérable ? Quelle grosseur ? quel poil ? quelle couleur ? Qui est des yeux le plus emmielleur ? Qui fait plus tôt une plaie incurable ? Quel chant est plus à l'homme convenable ? Qui plus pénètre en chantant sa douleur ? Qui un doux luth fait encore meilleur ? Quel naturel est le plus amiable ? Je ne voudrais le dire assûrément, Ayant Amour forcé mon jugement ; Mais je sais bien, et de tant je m'assure, Que tout le beau que l'on pourrait choisir, Et que tout l'art qui aide la Nature, Ne me sauraient accroître mon désir. Retour au sommaire
XXII Luisant Soleil, que tu es bienheureux De voir toujours de t'Amie la face ! Et toi, sa soeur, qu'Endymion embrasse, Tant te repais de miel amoureux ! Mars voit Vénus ; Mercure aventureux De Ciel en Ciel, de lieu en lieu se glace ; Er Jupiter remarque en mainte place Ses premiers ans plus gais et chaleureux. Voilà du Ciel la puissante harmonie, Qui les esprits divins ensemble lie ; Mais s'ils avaient ce qu'ils aiment lointain, Leur harmonie et ordre irrévocable Se tournerait en erreur variable, Et comme moi travailleraient en vain. Retour au sommaire
XXIII Las! que me sert que si parfaitement Loua jadis ma tresse dorée, Et de mes yeux la beauté comparée A deux Soleils, dont Amour finement Tira les traits causes de son tourment? Où êtes-vous, pleurs de peu de durée ? Et Mort par qui devait être honorée Ta ferme amour et itéré serment ? Doncques c'était le but de ta malice De m'asservir sous ombre de service ? Pardonne-moi, Ami, à cette fois, Étant outrée et de dépit et d'ire ; Mais je m'assur', quelque part que tu sois, Qu'autant que moi tu souffres de martyre. Retour au sommaire
XXIV Ne reprenez, Dames, si j'ai aimé, Si j'ai senti mille torches ardentes, Mille travaux, mille douleurs mordantes. Si, en pleurant, j'ai mon temps consumé, Las ! que mon nom n'en soit par vous blâmé. Si j'ai failli, les peines sont présentes, N'aigrissez point leurs pointes violentes : Mais estimez qu'Amour, à point nommé, Sans votre ardeur d'un Vulcain excuser, Sans la beauté d'Adonis accuser, Pourra, s'il veut, plus vous rendre amoureuses, En ayant moins que moi d'occasion, Et plus d'étrange et forte passion. Et gardez-vous d'être plus malheureuses ! Retour au sommaire
Sonnet de la Belle Cordière Las ! cestui jour, pourquoi l'ai-je dû voir, Puisque ses yeux allaient ardre mon âme ? Doncques, Amour, faut-il que par ta flamme Soit transmué notre heur en désespoir ! Si on savait d'aventure prévoir Ce que vient lors, plaints, poinctures et blâme ; Si fraîche fleur évanouir son bâme Et que tel jour fait éclore tel soir ; Si on savait la fatale puissance, Que vite aurais échappé sa présence ! Sans tarder plus, que vite l'aurais fui ! Las ! Las ! que dis-je ? O si pouvait renaître Ce jour tant doux où je le vis paraître, Oisel léger, comme j'irais à lui ! Retour au sommaire
Élégie I Au temps qu'Amour, d'hommes et Dieux vainqueur, Faisait brûler de sa flamme mon coeur, En embrasant de sa cruelle rage Mon sang, mes os, mon esprit et courage, Encore lors je n'avais la puissance De lamenter ma peine et ma souffrance ; Encor Phébus, ami des lauriers verts, N'avait permis que je fisse des vers. Mais maintenant que sa fureur divine Remplit d'ardeur ma hardie poitrine, Chanter me fait, non les bruyants tonnerres De Jupiter, ou les cruelles guerres Dont trouble Mars, quand il veut, l'Univers ; Il m'a donné la lyre, qui les vers Soulait chanter de l'amour Lesbienne : Et à ce coup pleurera de la mienne. O doux archet, adoucis-moi la voix, Qui pourrait fendre et aigrir quelquefois, En récitant tant d'ennuis et douleurs, Tant de dépits, fortunes et malheurs. Trempe l'ardeur dont jadis mon coeur tendre Fut, en brûlant, demi réduit en cendre. Je sens déjà un piteux souvenir Qui me contraint la larme à l'oeil venir. Il m'est avis que je sens les alarmes Que premiers j'eus d'Amour, je vois les armes Dont il s'arma en venant m'assaillir. C'étaient mes yeux, dont tant faisais saillir De traits à ceux qui trop me regardaient, Et de mon arc assez ne se gardaient. Mais ces miens traits, ces miens yeux me défirent, Et de vengeance être exemple me firent. Et me moquant, et voyant l'un aimer, L'autre brûler et d'amour consommer ; En voyant tant de larmes épandues, Tant de soupirs et prières perdues, Je n'aperçus que soudain me vint prendre Le même mal que je soulais reprendre, Qui me perça d'une telle furie Qu'encor n'en suis après long temps guérie ; Et maintenant me suis encor contrainte De rafraîchir d'une nouvelle plainte Mes maux passés. Dames qui les lirez, De mes regrets avec moi soupirez. Possible, un jour, je ferai le semblable, Et aiderai votre voix pitoyable A vos travaux et peines raconter, Au temps perdu vainement lamenter. Quelque rigueur qui loge en votre coeur, Amour s'en peut un jour rendre vainqueur. Et plus aurez lui été ennemies, Pis vous fera, vous sentant asservies. N'estimez point que l'on doive blâmer Celles qu'a fait Cupidon enflammer. Autres que nous, nonobstant leur hautesse, Ont enduré l'amoureuse rudesse : Leur coeur hautain, leur beauté, leur lignage, Ne les ont su préserver du servage De dur Amour ; les plus nobles esprits En sont plus fort et plus soudain épris. Sémiramis, reine tant renommée, Qui mit en route avecque son armée Les noirs squadrons des Ethiopiens, Et, en montrant louable exemple aux siens, Faisait couler, de son furieux branc, Des ennemis les plus braves le sang, Ayant encor envie de conquerre Tous ses voisins, ou leur mener la guerre, Trouva Amour, qui si fort la pressa, Qu'armes et lois vaincue elle laissa. Ne méritait sa Royale grandeur Au moins avoir un moins fâcheux malheur Qu'aimer son fils ? Reine de Babylone, Où est ton coeur qui ès combats résonne ? Qu'est devenu ce fer et cet écu, Dont tu rendais le plus brave vaincu ? Où as-tu mis la martiale crête Qui obombrait le blond or de ta tête ? Où est l'épée, où est cette cuirasse, Dont tu rompais des ennemis l'audace ? Où sont fuis tes coursiers furieux, Lesquels traînaient ton char victorieux ? T'a pu si tôt un faible ennemi rompre ? A pu si tôt ton coeur viril corrompre, Que le plaisir d'armes plus ne te touche, Mais seulement languis en une couche ? Tu as laissé les aigreurs martiales, Pour recouvrer les douceurs géniales. Ainsi Amour de toi t'a étrangée Qu'on te dirait en une autre changée. Doncques celui lequel d'Amour éprise Plaindre me voit, que point il ne méprise Mon triste deuil : Amour, peut-être, en brief En son endroit n'apparaîtra moins grief. Telle j'ai vue, qui avait en jeunesse Blâmé Amour, après en sa vieillesse Brûler d'ardeur, et plaindre tendrement L'âpre rigueur de son tardif tourment. Alors, de fard et eau continuelle, Elle essayait se faire venir belle, Voulant chasser le ridé labourage, Que l'âge avait gravé sur son visage. Sur son chef gris elle avait empruntée Quelque perruque, et assez mal entée ; Et plus était à son gré bien fardée, De son Ami moins était regardée : Lequel, ailleurs fuyant, n'en tenait compte, Tant lui semblait laide, et avait grand'honte D'être aimé d'elle. Ainsi la pauvre vieille Recevait bien pareille pour pareille. De maints en vain un temps fut réclamée ; Ores qu'elle aime, elle n'est point aimée. Ainsi Amour prend son plaisir à faire Que le veuil d'un soit à l'autre contraire. Tel n'aime point, qu'une Dame aimera ; Tel aime aussi, qui aimé ne sera ; Et entretient, néanmoins, sa puissance Et sa rigueur d'une vaine espérance. Retour au sommaire
Élégie II D'un tel vouloir le serf point ne désire La liberté, ou son port le navire, Comme j'attends, hélas, de jour en jour, De toi, Ami, le gracieux retour. Là j'avais mis le but de ma douleur, Qui finirait quand j'aurais ce bonheur De te revoir ; mais de la longue attente, Hélas, en vain mon désir se lamente. Cruel, cruel, qui te faisait promettre Ton bref retour en ta première lettre ? As-tu si peu de mémoire de moi Que de m'avoir si tôt rompu la foi ? Comme oses-tu ainsi abuser celle Qui de tout temps t'a été si fidèle ? Or' que tu es auprès de ce rivage Du Pô cornu, peut-être ton courage S'est embrasé d'une nouvelle flamme, En me changeant pour prendre une autre Dame : Jà en oubli inconstamment est mise La loyauté que tu m'avais promise. S'il est ainsi, et que déjà la foi Et la bonté se retirent de toi, Il ne me faut émerveiller si ores Toute pitié tu as perdue encore. O combien a de pensée et de crainte, Tout à part soi, l'âme d'Amour atteinte ! Ores je crois, vu notre amour passée, Qu'impossible est que tu m'aies laissée ; Et de nouveau ta foi je me fiance, Et plus qu'humaine estime ta constance. Tu es, peut-être, en chemin inconnu Outre ton gré malade retenu. Je crois que non : car tant suis coutumière De faire aux Dieux pour ta santé prière Que plus cruels que tigres ils seraient Quand maladie ils te prochasseraient, Bien que ta folle et volage inconstance Mériterait avoir quelque souffrance. Telle est ma foi qu'elle pourra suffire A te garder d'avoir mal et martyre. Celui qui tient au haut Ciel son Empire Ne me saurait, ce me semble, dédire ; Mais, quand mes pleurs et larmes entendrait Pour toi priant, son ire il retiendrait. J'ai de tout temps vécu en son service, Sans me sentir coupable d'autre vice Que de t'avoir bien souvent en son lieu, D'amour forcé, adoré comme Dieu. Déjà deux fois, depuis le promis terme De ton retour, Phébé ses cornes ferme, Sans que, de bonne ou mauvaise fortune, De toi, Ami, j'aye nouvelle aucune. Si toutefois, pour être enamouré En autre lieu, tu as tant demeuré, Si sais-je bien que t'amie nouvelle A peine aura le renom d'être telle, Soit en beauté, vertu, grâce et faconde, Comme plusieurs gens savants par le monde M'ont fait, à tort, ce crois-je, être estimée. Mais qui pourra garder la renommée ? Non seulement en France suis flattée, Et beaucoup plus que ne veux exaltée, La terre aussi que Calpe et Pyrénée Avec la mer tiennent environnée, Du large Rhin les roulantes arènes, Le beau pays auquel or te promènes, Ont entendu (tu me l'as fait accroire) Que gens d'esprit me donnent quelque gloire. Goûte le bien que tant d'hommes désirent, Demeure au but où tant d'autres aspirent, Et crois qu'ailleurs n'en auras une telle. Je ne dis pas qu'elle ne soit plus belle, Mais que jamais femme ne t'aimera, Ne plus que moi d'honneur te portera. Maints grands Signeurs à mon amour prétendent, Et à me plaire et servir prêts se rendent ; Joutes et jeux, maintes belles devises, En ma faveur sont par eux entreprises : Et néanmoins, tant peu je m'en soucie Que seulement ne les en remercie : Tu es, tout seul, tout mon mal et mon bien ; Avec toi tout, et sans toi je n'ai rien ; Et n'ayant rien qui plaise à ma pensée, De tout plaisir me treuve délaissée, Et, pour plaisir, ennui saisir me vient. Le regretter et plorer me convient, Et sur ce point entre tel déconfort Que mille fois je souhaite la mort. Ainsi, Ami, ton absence lointaine Depuis deux mois me tient en cette peine, Ne vivant pas, mais mourant d'un amour Lequel m'occit dix mille fois le jour. Reviens donc tôt, si tu as quelque envie De me revoir encore un coup en vie. Et si la mort avant ton arrivée A de mon corps l'aimante âme privée, Au moins un jour viens, habillé de deuil, Environner le tour de mon cercueil. Que plût à Dieu que lors fussent trouvés Ces quatre vers en blanc marbre engravés : PAR TOI, AMI, TANT VÉQUIS ENFLAMMÉE QU'EN LANGUISSANT PAR FEU SUIS CONSUMÉE QUI COUVE ENCOR SOUS MA CENDRE EMBRASÉE, SI NE LA RENDS DE TES PLEURS APAISÉE. Retour au sommaire
Élégie III QUAND vous lirez, ô Dames Lionnoises, Ces miens escrits pleins d'amoureuses noises, Quand mes regrets, ennuis, despits et larmes M'orrez chanter en pitoyables carmes, Ne veuillez pas condamner ma simplesse, Et jeune erreur de ma folle jeunesse, Si c'est erreur: mais qui dessous les Cieus Se peut vanter de n'estre vicieus? L'un n'est content de sa sorte de vie, Et tousjours porte à ses voisins envie: L'un, forcenant de voir la paix en terre, Par tous moyens tache y mettre la guerre L'autre, croyant povreté estre vice, A autre Dieu qu'or ne fait sacrifice: L'autre sa foy parjure il emploira A decevoir quelcun qui le croira: L'un en mentant de sa langue lezarde, Mile brocars sur l'un et l'autre darde: Je ne suis point sous ces planettes née, Qui m'ussent pù tant faire infortunée. Onques ne fut mon oeil marri, de voir Chez mon voisin mieus que chez moy pleuvoir. Onq ne mis noise ou discord entre amis: A faire gain jamais ne me soumis. Mentir, tromper, et abuser autrui, Tant m'a desplu, que mesdire de lui. Mais si en moy rien y ha d'imparfait, Qu'on blame Amour: c'est lui seul qui l'a fait, Sur mon verd aage en ses laqs il me prit, Lors qu'exerçois mon corps et mon esprit En mile et mile euvres ingenieuses, Qu'en peu de temps me rendit ennuieuses. Pour bien savoir avecque l'esguille peindre J'eusse entrepris la renommée esteindre De celle là, qui, plus docte que sage, Avec Pallas comparoit son ouvrage. Qui m'ust vù lors en armes fiere aller, Porter la lance et bois faire voler, Le devoir faire en l'estour furieus, Piquer, volter le cheval glorieus, Pour Bradamante, ou la haute Marphise, Seur de Roger, il m'ust, possible, prise. Mais quoy? Amour ne peut longuement voir Mon coeur n'aymant que Mars et le savoir: Et me voulant donner autre souci, En souriant, il me disoit ainsi: `Tu penses donq, ô Lionnoise Dame, Pouvoir fuir par ce moyen ma flamme: Mais non feras; j'ay subjugué les Dieus Es bas Enfers, en la Mer et es Cieus, Et penses tu que n'aye tel pouvoir Sur les humeins, de leur faire savoir Qu'il n'y ha rien qui de ma main eschape? Plus fort se pense et plus tot je le frape. De me blamer quelque fois tu n'as honte, En te fiant en Mars, dont tu fais conte: Mais meintenant, voy si pour persister En le suivant me pourras resister.' Ainsi parloit, et tout eschaufé d'ire Hors de sa trousse une sagette il tire, Et decochant de son extreme force, Droit la tira contre ma tendre escorce: Foible harnois, pour bien couvrir le coeur Contre l'Archer qui tousjours est vainqueur. La bresche faite, entre Amour en la place, Dont le repos premierement il chasse: Et de travail qui me donne sans cesse, Boire, manger, et dormir ne me laisse. Il ne me chaut de soleil ne d'ombrage: Je n'ay qu'Amour et feu en mon courage, Qui me desguise, et fait autre paroitre, Tant que ne peu moymesme me connoitre. Je n'avois vu encore seize hivers, Lors que j'entray en ces ennuis divers; Et jà voici le treizième esté Que mon coeur fut par amour arresté. Le tems met fin aus hautes Pyramides, Le tems met fin aus fonteines humides; Il ne pardonne aus braves Colisées, Il met à fiu les viles plus prisées, Finir aussi il ha acoutumé Le feu d'Amour tant soit-il allumé: Mais, las! en moy il semble qu'il augmente Avec le tems, et que plus me tourmente. Paris ayma CEnone ardamment, Mais son amour ne dura longuement, Medée fut aymée de Jason, Qui tot apres la mit hors sa maison. Si meritoient-elles estre estimées, Et pour aymer leurs amis, estre aymées. S'estant aymé on peut Amour laisser, N'est-il raison, ne l'estant, se lasser? N'est-il raison te prier de permettre, Amour, que puisse à mes tourmens fin mettre? Ne permets point que de Mort face espreuve, Et plus que toy pitoyable la treuve: Mais si tu veus que j'ayme jusqu'au bout, Fay que celui que j'estime mon tout, Qui seul me peut faire plorer et rire, Et pour lequel si souvent je soupire, Sente en ses os, en son sang, en son ame, Ou plus ardente, ou bien egale flame. Alors ton faix plus aisé me sera, Quand avec moy quelcun le portera. Retour au sommaire