Francis Vielé-Griffin

Joies


Laeszt sich kaum die Wonne fassen... La joie s'étreint à peine. Goethe, Lieder. DÉDICACE J'ai fleuri mon royaume de lys frêles Comme les vierges et comme les joies; Mon palais clair a de grêles tourelles, Et j'ai drapé mes cieux de pâles soies. J'ai semé mon jardin de flores saintes Comme les vierges et comme les joies, Et je me suis grisé de mes jacinthes, Aurore, à chaque fois que tu rougeoies. Je chante en mon âme des choses folles Comme les vierges et comme les joies, El j'ai trouvé de si douces paroles, O si douces, qu'il faut que tu les croies. Pour parfumer ta vie érubescente J'ai fleuri mon royaume de lys frêles, Et que balance, à toute aube naissante, La brise qui chante dans mes tourelles. Pour que tes pas écrasent des arômes, J'ai semé mon jardin de flores saintes, Que ne connaissent pas les autres hommes, Et nous nous griserons de mes jacinthes. Pour que ta lèvre éclose en un sourire, Je chante en mon âme des choses folles; Je sais des choses, et, pour te les dire, 0, j'ai trouvé de si douces paroles. Retour au sommaire
UN OISEAU CHANTAIT Derrière chez mon père, un oiseau chantait, Sur un chêne au bois, — Autrefois — Un rayon de soleil courait sur les blés lourds; Un papillon flottait sur l'azur des lents jours Que la brise éventait; L'avenir s'érigeait en mirages de tours, Qu'enlaçait un fleuve aux rets de ses détours; C'était le château des fidèles amours. — L'oiseau me les contait. Derrière chez mon père, un oiseau chantait La chanson de mon rêve; Et, voix de la plaine, et voix de la grève, Et voix des bois qu'Avril énerve, L'écho de l'avenir en riant mentait: Du jeune coeur, l'âme est la folle serve, Et tous deux ont chanté Du Printemps à l'Eté. Derrière chez mon père, sur un chêne au bois, Un oiseau chantait d'espérance et de joie, Chantait la vie et ses tournois Et la lance qu'on brise et la lance qui ploie; Le rire de la dame qui guette Le vainqueur dont elle est la conquête; La dame est assise en sa gonne de soie Et serre sur son coeur une amulette. Derrière chez mon père, un oiseau chantait De l'aube jusqu'en la nuit: Et dans les soirs de solitaire ennui Sa chanson me hantait; Si bien qu'au hasard de paroles très douces Je me remémorais ses gammes, Apprises parmi les fougères et les mousses, Et les redisais à de vagues dames, Des dames blondes ou brunes ou rousses, Des dames vaporeuses et sans âmes. Derrière chez mon père, sur un chêne au bois, Un oiseau chantait la chanson de l'orgueil; Et dans les soirs nerveux d'émois Je l'écoutais du seuil; Ils sont morts, les vieux jours de fiers massacres; Mes orgueils, écumants du haut frein de mon veuil, Se sont cabrés aux triomphes des sacres, Ils ont flairé les fleurs du cercueil, Arômes des catafalques — doux et acres; Mes vanités sont au cercueil. Derrière chez mon père, un oiseau chantait Qui chante dans mon âme et dans mon coeur, ce soir; J'aspire l'ombre ardente où fume un encensoir. O jardins rutilants qui m'avez enfanté, Et je revis chaque heure et toutes vos saisons: Joie en rire de feuilles claires par la rive, Joies en sourires bleus de lac aux horizons, Joie en prostrations de la plaine passive, Joie éclose en frissons;. Les jeunes délices qui furent dans nos yeux — Aurores et couchants — les étoiles des cieux Et le portail de Vie ouvert et spacieux Vers les jeunes moissons! Derrière chez mon père, sur un chêne au bois, Derrière chez mon père, un oiseau chantait, En musique de flûte alacre et de hautbois, En musique qui te vantait, Toi, mon Rêve et mon Choix; Sais-tu combien aux soirs s'alanguissait ma vie; Sais-tu de quels lointains mon âme t'a suivie, Et comme ton ombre la tentait Vers le Château d'Amour que l'oiseau chantait Sur un chêne au bois? — Autrefois. — Retour au sommaire
PAR LA ROSERAIE Par la roseraie éclose, Par la saulaie apâlie, Au bord des viviers, sous l'aurore rose, Au long des étangs où le roseau plie, Au son d'une chanson trillée, Jusqu'à la plaine ensoleillée! Au cours de la rivière lente Des herbes traînent vertes ou rousses, Oscillantes sans secousses, Au cours de la rivière lente Des herbes traînent au long des mousses. Nul bruit qu'un roulement lointain de chariot, Nulle crainte que d'un rêve interrompu; Et nul regret de ce que l'on n'a pu — Un roulement lointain de chariot — L'azur jusque là-bas où sont les peupliers Rigides et légers au long du vieux canal — Ah! que ce paysage a d'êtres familiers; Que tout y est doux et banal. L'herbe est plus haute, ainsi, pour ma tête penchée, Que les collines bleuissantes de là-bas; Et tout, par la vie, est de même, est-ce pas, Folle âme à ton ombre attachée, O toi qui te suis pas à pas, Sur toi-même penchée, La vie est telle, n'est-ce pas? Retour au sommaire
RONDE DES CLOCHES DU NORD Avril est mort d'amour et nos âmes sont vieilles — Les roses mortes, foulées — Au cours du fleuve clair, bandes bariolées, Les rives se déroulent: le rêve des veilles A vu passer la vie éparse aux plaines folles, Aux villages dormeurs, aux cités de coupoles, Aux coteaux, aux forêts, aux gris regards des saules. Quelles heures, d'entre les mortes, furent nôtres? Saurait-on, au gouffre où s'écroulèrent, Un à un, les pans de nos châteaux de liesse, Discerner en l'amas les rubis de la voûte Et tous nos luxes, pièce à pièce? Roses que nos danses foulèrent, — Pétales en les feuilles mortes de la route, Deux fois fanés au site abandonné — Roses qui prétextiez de si doux gestes? Et nul, pas même moi, n'a souci de vos restes... Sur le Pont du Nord un bal y est donné, Sur le Pont du Nord un bal y est donné. O musiques du rire et des pas et des robes, Et ton fin cliquetis, éventail qui dérobes Le sourire des lèvres chuchotantes, Cependant qu'un violon se pâme en des andantes; Le remous de valse en prélude; Puis, tourbillon de joie indigne et vaine et rude, Ou prudente et lascive, encor, comme une prude — O ton corps rayonnant, que tout regard dénude, Et que ne dompte nulle lassitude. Ton âme est folle, et si jeune, et si blonde, Ton rire est de joie et ton pas est une aile, Ta parole est plus douce qu'un rire d'onde, Ta grâce a la gloire des vierges en elle. Pour qui se cambrera ta souplesse. Pour qui s'empourprera ton front de son ivresse, Pour qui se dénouera l'entrelacs de ta tresse Pour que s'en alourdisse un rêve de penser? Pour qui, pour quel esclave est ton collier d'amour? Qui te dira le poids des heures, à ton tour? Ta grâce est cadencée en chaque contour... Non, non, ma fille, tu n'iras pas danser, Non, non, ma fille, tu n'iras pas danser. Ton rêve serait d'un autre que tous ceux-là; Ton rêve serait de nobles coeurs et d'âmes; Ta puberté que nul songe ne viola Rougirait d'ouïr leurs épithalames. Le sang de tout ton corps est en mal d'amoureuse; Ton coeur est d'être à Lui — (ton âme en est peureuse) — Mais il n'est pas venu, ni ne viendra, Dieu sait! Des rives du passé. Ton rêve en vain l'appelle aux horizons d'automne; Nul écho bienvenu dont ta pudeur s'étonne; Et toujours l'horizon; et toujours, monotone, O le monde — le monde, on ne peut s'en leurrer. Monte à sa chambre et se met à pleurer, Monte à sa chambre et se met à pleurer. Qui sait si quelque coeur Ne meurt ton agonie? Il est de mâles voeux: Ton âme peut s'ouvrir à qui somme en vainqueur; Ton front peut se courber au baiser du génie; Il est de mâles nuits lentes de fous aveux. Et l'ombre sait peut-être son nom: Regarde par la route et voit si nul n'y marche; Regarde scintiller le Pont Qui courbe, là-bas, son arche; Ecoute: — la valse encore et les rires — A l'écouter, tes pleurs sont pires. Tu sais, pourtant, que nul ne t'attend là, Et que ta voix en vain l'en appela; — Tu le sais bien — et ne peux t'en leurrer. Ma soeur, ma soeur, qu'avez-vous à pleurer? Ma soeur, ma soeur, qu'avez-vous à pleurer? O la nuit, la lourde nuit; Plus un astre — Le firmament s'endeuille, aussi, de son désastre, O coeur, et sur ta mort nulle étoile ne luit; Tu ne veux que sourire à la mort de ton âme; Cette ombre où tu te plais n'a souci d'une flamme Nuptiale, et tout épithalame Eveillerait l'écho qui dort au loin du pré. Tu ne veux que sourire un regret. Un si doux regret et c'en est une joie, Un regret simple et noble comme un menuet. Un regret d'aube jeune et de ciel où rougeoie Une aurore — candeur et pudeur de ta vie! — Rêve irréalisé, mais qui demeure Quelque chose d'au delà cette folle heure Et dont l'espoir survit et si doucement pleure Que le regret en est plus doux que la survie. Ton âme est fiancée au Même, encore, encore: Ton coeur n'a pas voulu de moins beaux cavaliers, Tu n'as livré ta taille en la danse sonore Qu'au Seul pour qui tu veux que brillent tes colliers; Ton rire et ton regard distrait au loin des groupes Ne cherchaient qu'un retour de son âme ignorée... Le ciel s'épure au chant des rondes et des coupes. Mets ta robe blanche et ta ceinture dorée! Mets ta robe blanche et ta ceinture dorée! Musiques en la fête et musiques aux lèvres De baisers tard promis et qu'on dérobe; Te voici plus blanche que ta blanche robe Parmi les musiques et les fièvres. Reine du bal en ceinture dorée. Reine du bal au précieux collier, Reine du bal, où est ton cavalier, Qui déliera ta ceinture dorée? « Il viendra par le fleuve, en l'aurore nouvelle « Dont blanchit l'aube; « Il vient à moi, debout dans sa nacelle, « Et j'ai vêtu ma ceinture et ma robe; « Le voyez-vous, dressé dans l'éclat de ses armes, « Lui dont le pur regard a défié tous charmes, « Et dont l'âme n'eut pas d'alarmes? « Je t'attendis longtemps, doux prince, « Mes yeux en sont las, ma vue en est noyée; « Emmène-moi vers ta province, « Emmène-moi, la dévoyée, « O mon doux prince! » Elle fit trois pas et la voilà noyée, Elle fit trois pas et la voilà noyée. Avril est mort d'amour, et nos âmes sont vieilles — Chants de cloche fêlée — La ruine où mon coeur saigna ses lentes veilles Aux fossés, pierre à pierre, est roulée; Et dans la nuit, comme pour pardonner, Les cloches du Nord se sont mises à sonner. Il neige sur nos coeurs des vieillesses de mondes, Il neigeait sur nos coeurs les fleurs de l'avril blondes; Tout vin que nous goûtions se sucrait d'autres lèvres, Nous ne buvons que le vin de nos fièvres. Notre âme aux océans appareillait Vers des bords gais de rêve clair, Mais le naufrage aux Syrtes veillait: Le vent avide va moissonner La plaine glauque de la mer. Les cloches du Nord se sont mises à sonner. Le vent hurle, le vent est de Batz et d'Ouessant; Le monde est vide, et tu peux mourir — Le sable oublie un pas de passant Qu'il veuille marcher ou courir; Et tel se hâte et tel s'attarde à s'étonner Au long de la route; O toi, qui vas, écoute, écoute: Les cloches du Nord se sont mises à sonner. Les cloches du Nord se sont mises à sonner. Retour au sommaire
MAI-FLEURI Le mai-fleuri, Tout murmurant d'abeilles folles, Fleure et sourit Et se diapre de corolles. « Que rêviez-vous l'été dernier Parmi les moissons jaunissantes? » — « Un rêve qu'il faut renier Et qui s'effeuille au creux des sentes, Un sot rêve d'enfant, si frêle Que la joie au travers scintille, Comme une toile à quelque prêle Filtrant le soleil qui l'effile Et que même la brise emmêle, Rets puéril et puérile Embûche où ne se prit nulle aile! » Le mai-fleuri frissonne en tournoiement de ronde, Comme une vierge éprise d'être au monde Pour cela seul qu'elle est blonde. Et tout cet hiver d'ennui, sans un sourire; O les lentes, les lentes veillées! » — « Tout est maintenant comme un chant de lyre; Tous rieurs et toutes raillées; Chacun est tel qu'il en est un pire; Elles émerveillent émerveillées Et tout est ronde qui tourne et vire. Tout est passé qui fut la tristesse; Viens en mon âme et ris en mon coeur. » — « Tout est passé qui fut la douleur, Baise ma joue et joue en ma tresse; Vois: j'ai pour toi plus de joie en ma lèvre Que celles-là n'en recèlent pour d'autres. » — « Vois: j'ai l'amour et nul coeur ne s'en sèvre. » — « Vois: j'ai la vie — ô quel rêve est la nôtre? — » Le mai-fleuri s'ébranle au poids gai des guirlandes, Encore un couple, encore une torsade au faîte; Des fleurs et des fleurs! qu'on ravage les landes, Qu'on se joigne à la ronde et que dure la fête: Il est pour tout pleurer des lavnaes de poète. Retour au sommaire
PARLE-MOI Donne-moi la brise en les feuilles rieuses, Et le vent qui court en poussière aux chemins, Et l'arôme sain des flores pieuses, Tous les hiers et les demains; Donnez-moi le poème des fleuves graves, Le regard placide des lacs oubliés, Le rêve intraduit des heures suaves Où nos regrets sont palliés; Donnez-moi l'Océan, en la nuit, qu'on écoute — En la nuit des yeux clos ou des astres voilés — Donne-moi l'aveu de ton âme toute Et le son de tes songes parlés; Parle-moi de ta voix aux gammes réelles — Que m'importe, à présent, la banale victoire: J'ai songé vingt ans à des choses mortelles, Et l'Ombre m'a drapé de ses langes de gloire. Retour au sommaire
VOUS SI GLAIRE « Vous si claire et si blonde et si femme, Vous tout le rêve des nuits printanières, Vous gracieuse comme une flamme Et svelte et frêle de corps et d'âme, Gaie et légère comme les bannières; Et ton rire envolé comme une gamme, En écho, par les clairières — » « Vous ma fierté tout enorgueillie, Vous seul but, seule voie, seule fin, Vous de qui seul je me rêvais cueillie, Vous mon poème et ma soif et ma faim, Quel soir est tombé, quelle heure est vieillie? » « Moi je m'en fus vers des fleuves dorés, Roulant du Sud vers les plaines hyperborées; Quêteur des sources ignorées J'ai suivi la rive des fleuves dorés: Les vents me poussaient à l'encontre des flots Et je n'entendais plus mes propres sanglots; De l'envergure de mes voiles essorées J'ai suivi la rive à l'encontre des flots. » « Je m'en suis allée en le rire des brises Par le verger de Juin tout gemmé des cerises, Dans l'arôme des fleurs et la chanson des cèdres Par un vague sentier propice aux méprises, Tout glissant et sourd, à travers les grands cèdres: J'ai cherché mon chemin jusqu'aux heures grises. » « Moi je vins en un lieu qu'abrite une montagne, Sous un ciel gris et froid dont la tristesse gagne, Je me sentais las de la lutte et sans rêve; J'échouai ma barque et je gravis la grève Et je m'en suis venu à travers la campagne, Au crépuscule où la lune se lève. » « Voici le carrefour — toutes routes s'y joignent — Le sentier des hasards mène en fatals circuits: Pour la suprême fois avant qu'ils ne s'éloignent Nos coeurs battent d'accord sous le rêve des nuits. » « Vois, ma fierté faiblit et je suis lâchc en l'ombre... » « Vois ma pudeur se meurt et se donne et te veut... » « ...Il semble qu'une éloile, vois! vacille et sombre... » « ...Ecoute: la forêt, au loin, là-bas, s'émeut... » Retour au sommaire
DES OISEAUX SONT VENUS Des oiseaux sont venus te dire Que je te guettais sous les lilas mauves, Car tu rougis en un sourire Et cachas tes yeux en les boucles fauves Et te pris à rire. Des fleurs t'ont promis quelque chose, Car tu leur parlais comme on admoneste, Puis voici que tu devins rose En les effeuillant d'un si joli geste Qu'il en disait la cause. La mer où s'en vont tes regards en nacelles Te dit elle aussi: « Ton heur te coudoie », Que, te retournant, tu t'épeures et chancelles A me voir, là, tout près, sous les lilas frêles — La mer, ou les fleurs, ou les hirondelles. Ou ton âme à toi, subtile en sa joie? Retour au sommaire
EN UN BOIS CALME ET FRAIS En un bois calme et frais Où ne danse nulle ronde Que de mes songes diaprés La menthe sauvage abonde; J'y fis maints rêves vrais Au loin du monde. Le doux bois, la sainte forêt, Avec ses arbres familiers, Ses taillis dont on ne saurait Nombrer les tiges par milliers; Assis à l'ombre hospitalière Je mâchonne une feuille de lierre, Ecoutant chuchoter les peupliers, Quand court un frisson blême, Par leurs feuillages éparpillés: « Ton rire est cher à l'écho même, « Qui l'a redit parmi les saules, « Et c'est ainsi que moi je t'aime « Et vais redisant tes paroles; « Ton ombre est fraîche à l'herbe grise, « Ton doux poids réjouit la mousse, « Ainsi mon âme aussi s'est mise « En l'ombre de ton âme douce. » Il pleut sur les mousses fleuries A grosses gouttes de soleil; Les heures vont par les prairies Et l'air s'engourdit de sommeil; Par delà l'allée en arche, Par delà l'ogive des branches Plane, parfois, une nuée aux ailes blanches; Là-bas, sur l'horizon de plages, La lenteur des plus lourds nuages S'est profilée en patriarche, Aux rêves graves et sages; Plus ne s'entend le chant du merle, Il vient une rumeur des plages: « C'est quelque chose d'être ainsi « Insoucieux qu'ailleurs déferle, « La mer de Vie avare et folle; « Ta voix est une vague, aussi, « Ta voix qui s'enfle et qui s'éperle, « Ainsi, légère et sans parole. » Les heures vont rieuses ou silencieuses Et l'ombre tourne au pied lourd des yeuses, Qui baignent dans la clarté molle; Les rayons obliquent lentement, Et, sous la brise, les feuilles écouteuses Chuchotent de moment en moment Un nom qui jamais ne varie: « En un clair chant d'amour joli, « Ta voix aux feuilles se marie, « A l'eau gouttant au roc poli, « Au gazouillis de l'air, Marie, « Ta voix doucement se marie; « Cette ombre est violette et rose, « Tu tiens une fleur de coquette « De ta main lente qui se pose; « La fleur est rose et violette; « Ton col s'incline au gré des gammes « Qu'éperle ta lèvre mi-close: « C'est ainsi que rêvent les femmes; « T'aimer ainsi, c'est quelque chose... » Les bouleaux ont des sveltesses de femmes Parmi les pâles pins moroses; Le vent, muet tantôt, vagit et veut parler Comme un enfant qui s'éveillerait, Comme un enfant qui veut parler Le vent ne sait que pleurer; Le vent pleure en accords éoliens, Tristes à faire pleurer, Tristes comme ton ombre nuit qui vient; Et la forêt lentement s'isole: On y marche comme un intrus au crépuscule, Sa vie auguste se recule Loin de l'homme et de sa parole Trop mesquine pour son grand rêve d'ombre; Le bois se solennise en temple, Le bois religieux contemple La mêlée où doit vaincre l'ombre. — O l'hymne des grands pins vers le soleil qui sombre! La lamentation ulule lente et traîne Par la vallée en lourds rythmes de thrène; Les feuilles planent et vont atterrir; Par les gaulis d'ombre tramés Sanglote la honte de mourir; L'éternelle foret agonise à jamais; Muettes, les feuilles se tassent pour pourrir — Dans l'ombre, à jamais. Retour au sommaire
LES DOUX SOIRS SONT FLÉTRIS « Les doux soirs sont flétris comme des fleurs d'octobre — Ou'irions-nous dire au saule, aux ajoncs, aux lagunes? — Mon âme à tout jamais s'est faite grave et sobre; — Ou'irions-nous dire aux dunes? Le vent se lève et vient, discret et sans parole: Ma tempe est fraîche de son baiser; La nuit — doucement, comme une mère console Se lève et vient m'étreindre et me bercer, Qu'irions-nous dire au saule? Vous fûtes mon roi pour un printemps fleuri, Vous fûtes l'élu de vos douces paroles; Le savions-nous, quand nous avons ri, Que tous deux jouaient de vieux rôles? Le savais-je, moi? vous, le saviez-vous? — Maintenant tout est gris sur la lande nocturne — Avec nos rires faux et doux? Que nous en avait dit l'avenir taciturne? Que savions-nous? Moi, je rêvais, sans doute, les vieux poèmes, Et vous, les vieux contes de bonnes fortunes: « Vous m'aimez? — Je faime! — tu m'aimes! » Quel âge avons-nous donc pour rire de nous-mêmes? Ou'irions-nous dire aux dunes? Au saule, aux ajoncs, aux laguncs? - La lune se lève en ses halos blêmes — Nos coeurs seront morts sans rancunes. » Retour au sommaire
LE BLEU VENT D'OUTRE-MONTS « Le bleu vent d'outre-monts fait palpiter les frênes; Il chante au loin du bois un carillon d'été; Aux prés l'hermine et l'or des marguerites reines, Et par l'azur sans fin, comme au chant des sirènes Des récifs répété, De grands nuages lents vont s'enflant en carènes... Il sourd du pâturage un murmure sans trêve: Juin chante au bois nouveau qui redit sa gaîté; Des barques de foin gris attendent vers la grève, La mort des fleurs qu'on fauche enivre l'air de sève Et ma lèvre eût quêté De la tienne le miel aprilin de ton rêve... L'heure passe légère et court au crépuscule; Le soleil près de choir s'est, d'orgueil, arrêté, Là-bas, royal encore; et la fumée ondule Du bûcher d'Occident jusqu'au zénith qui brûle... Mon regard a guetté Ton âme dans tes yeux où l'avenir recule... L'heure était telle, et tout est même et se ressemble: Le fleuve roule encore en lueurs de Léthé, L'horizon, aussi, tel encore — que t'en semble? — Est-il un rêve encore où nous rêvions ensemble? N'as-tu rien regretté? La nuit, ivre d'encens, est amoureuse et tremble... » « Mais! sommes-nous ceux-là que nous avons été?» Retour au sommaire
ELLE CHANTAIT AU SOIR Elle chantait au soir, pour moi seul et son rêve, Et je repris le chant qui mourait à sa lèvre En un baiser d'amour que nul hiver ne sèvre; Je chantais en oeuvrant, comme fait un orfèvre, Roulant et déroulant sa tresse — or clair de grève! — Un astre, tout là-haut, entrevu dans la brume, Hasard d'une éclaircie en la nuit hivernale, Un seul astre au fond de la nuit; Un seul falot sous la rafale: Et l'âme de femme que mon rêve assume S'attriste qu'il ait lui. La mi-nuit pèse; efface-toi; tu taches l'ombre; Mon âme s'en aveugle, étoile, et se sent forte; Et laisse-la pleurer son rêve sombre, Puisque l'heure n'est plus, et que l'année est morte: « Je l'avais vu passer d'où je liais ma gerbe, Le beau navire montant de la haute mer, Je l'avais vu passer, entre les nefs, superbe, Au long de l'estuaire où la route est sans herbe, Venu du large, avec le flux, par un ciel clair, Carguer la toile bistre en sa hune, avec l'air D'un coureur qui fait halte et s'affale dans l'herbe; Et des oiseaux chantaient, tout là-haut, dans l'air, Et le soleil rosait, là-bas, le sable acerbe Et le flux débordant en écume Jusqu'au phare qui, la nuit, s'allume Et tourne au ciel un éclair. Et jusqu'aux dunes grises comme une brume... — (Le flux, et le navire, et le ciel si clair) — Le vent de terre alerte a fraîchi, sur le soir; Les cabestans criards se taisent et regardent; Le flux a recouvert les coques au flanc noir, L'estacade va luire des feux qui la gardent; — (Quelle âme suis-je donc pour me sourire encore? Qu'une étoile, là-haut! — le couchant fut de cuivre) Mon coeur battait sans cause, et je rêvais à suivre L'ombre des grands vaisseaux qui sortent vers le Nord... — (La brise, et la pénombre, et les falots du port) — La nuit vint, pâle, aux rêves sans sommeil, La nuit de Juin pensive où l'âme est seule et veille Assise en l'ombre et qui frissonne et s'émerveille; Des pas lents sur la route, et je tendis l'oreille; Il s'assit près du seuil où frissonne la treille, Il me conta les soirs où la mer est vermeille, Les pays d'Occident où s'endort le soleil, Et je le suivais de merveille en merveille; Sa voix était si douce, et ce fut une joie Qui me prit d'un frisson si traître que j'en ris; Il me parlait tout bas, et je n'osai des cris Quand il prit ma main à travers la clairevoie, Comme on saisit le soir un oiseau surpris... — (Sa voix dans l'ombre, et sa main par la clairevoie) — Ah! c'était un soir... Qui s'en souvient: Car vivre est-ce donc à jamais revivre? Je suis quelque morte, sans doute, et quelque rêve, Avec mon conte de soir étésien, Quand le vent est morne au long de la grève — (Je suis quelque rêve lu dans quelque livre, Quelque conte, quelque poème, un soir de rêve) — Que cette fois, j'ai ri d'une parole Dont je rougis; encore... et que j'écoute! — (Je ne sais même si je ne suis folle) — Je n'ai plus souci vers où mène la route. Je ne sais où va dérivant ma vie: Je n'ai vécu qu'une heure, et qu'un baiser; Je ne sais vers où la route dévie: Tout l'avenir, un soir, s'est effacé. Il est parti, par là-bas, un soir d'amertume; — (Quel astre, tout là-haut entrevu dans la brume?) — Le navire reprit la mer, et sans lui — (Un seul astre au fond de la nuit Un seul falot dans la nuit s'allume) — Il est parti par la route, un soir, Sur un cheval cavecé de noir Blanc comme l'écume et la nuée, Il est parti, par un vieux soir, Avec la tempête ruée; Il se perdit dans la nuit noire Aux détours gris de ma mémoire; Mon âme est là, qu'il a tuée. Que m'importe, encore, ayant été son âme: Le temps n'a pu flétrir sa lèvre sur la mienne; Nul poids d'àge ne peut que je ne me souvienne — (Je suis l'ombre et l'écho d'un soir d'épithalame) — ... C'était un soir dans la pénombre étésienue... Retour au sommaire
CES HEURES-LÀ Ces heures-là nous furent bonnes, Comme des soeurs apitoyées; Heures douces et monotones, Pâles et de brumes noyées, Avec leurs pâles voiles de nonnes. Ne valaient-ils donc pas nos rires, Ces sourires sans amertumes Vers le lourd passé dont nous fûmes? Ah! chère, il est des heures pires Que ces heures aux voiles de brumes. Elles passaient en souriant — Comme des nonnes vont priant — De lueurs opalines baignées, Les douces heures résignées. Va, nos âmes sont encor soeurs Des heures de l'automne grises, Dont la pénombre dans nos coeurs Estompait les vieilles méprises Et nous ne voyions plus nos pleurs. Retour au sommaire
IN MEMORIAM Les roses penchées Aux grès roux des balustres Pleurent au flot virant leurs pétales de sang, — Les rives en sont tout enjonchées — Les folioles enguirlandent en passant Tes corolles lacustres, Blanc nénuphar éblouissant. Je t'ai couronnée, ô douce âme pâle, De mortelles fleurs sur tes yeux effeuillées; Mais nul deuil de coeur ne les aura souillées, Nos amours où tu n'eus de rivale, Nos amours que nul n'aura raillées. Ce furent des soirs de rêve stellaire — Quel éternel oubli nous outrage? — Des songes rythmés aux chants de la plage, La hantise de tes yeux d'aigue claire, Et des larmes de rage. Ce furent de folles matinées — Quel hiver de mort flétrit nos printemps? — Des ciels de soie et des mers satinées, Et tout l'absolu des vingt ans, Et toutes les chansons entonnées. Ce fut par des bois et des prés et des grèves — Quel frisson nous vient comme d'un caveau qu'on ouvre? — Ce fut en la joie et le rire et les rêves Tout l'Infini du coeur qu'on découvre Au loin fleuri de ses heures brèves. Un chant me revient en la brise des Mais, Comme en un souffle de toi qui dormais, Comme ta voix aux chansons naïves, Muette — et sonore en mon âme à jamais; Un arôme en la brise d'Avril circule Lointain et vague et qui fleure les rives Et les bois endeuillés de crépuscule Et tous les passés où mon âme recule A travers la nuit et ses heures passives; Jusqu'en ce soir, jusqu'en ce rêve, Ta voix me chante sa musique grave; Quel fou nous conte que la joie est brève? Elle est la douleur éternelle et suave!... Les roses penchées Aux grès roux des balustres Pleurent aux flots virant qui les mirèrent belles; Toutes les plaines sont fauchées; La vie est croulante, lustres sur lustres; Quelle fleur et quelle heure seront immortelles! Retour au sommaire
AUBADE Suis vers l'aurore fauve et dorée La sente herbue et qui court à l'orée, Gai d'une heure remémorée, Sans rêver la gloire laurée — (La vie exulte en joie ignorée), — Ne pense pas à l'avenir; Nulles volontés n'en sont maîtresses, Vis, ce lent jour, de souvenir; La gloire, elle pourra venir, Mais ne vaudra pas tes détresses — (La mare luit autour du Menhir). — Si ton âme déborde et s'épanche, C'est que ta vie est pleine à jamais; Si, lourde d'épis, la moisson penche, Tes douleurs les avaient semés — (Quelle âme pâlit dans l'aube blanche?) — L'été te rie, Amour te ceigne Du manteau léger de ses ailes; Le frisson auroral t'étreigne D'un unisson de chanterelles — (Quel cygne en l'aurore chante et saigne?) Retour au sommaire
VERS LA MER Mon coeur sourd de la Mer et se résorbe en elle... Rien dans le vent du large où rêver ta terrasse: Pas un pétale, un papillon — pas même une aile; — Ni senteur de verger parmi l'embrun qui chasse, Ni même un bruissement de feuillage irréel Dans le glas monotone et tenace Qui hurle — es-tu donc morte? — au ressac de Frehel. Près de la grande croix éperdue et tragique Dont j'ai vêtu le nu gibet de notre amour, J'ai pleuré vers la mer sanglotante en réplique, Comme ta voix, peut-être, et comme ton coeur lourd; Par delà l'océan qui geint son rêve sourd, J'ai guetté ta réplique. L'herbe est plus gaie au creux de nos ravins, sans doute; Notre lac est plus bleu — car c'est le jeune été; L'île à l'ancre dort telle encore qu'elle était, Et le sentier du roc court rieur sous sa voûte, Et son seuil est fleuri que tes pas ont fêté Et son écho s'émeut que ta voix a fêté!... — Mon âme dans la mer des larmes s'est dissoute, Mon coeur, dans la mer je l'ai jeté! Le jardin bruissait dès le seuil Des oiseaux s'envolant du porche; L'ombre d'un hêtre, dès le seuil, Traînait en violet de deuil; Autour d'un rosier, rose torche, Vibraient en halo des abeilles; C'était le Pays des Merveilles Que nous contemplions du porche — Un rêve de futures veilles. — Au long des buissons fleuris d'ambre, Près des rocs gris comme Décembre, Sous le poids de tes cheveux tu te cambres, De tes cheveux en nuée et si lourds De leur or d'encensoir où brûleraient des ambres.... Qu'eût-il été de nos amours? — Si vers mes désirs tu te cambres Par delà l'océan qui geint ses rêves sourds Rien ne sera de nos amours!... Si j'avais pensé de te dire « Que des bleuets sont dans tes yeux, « Et des roses dans ton sourire « Et des épis dans tes cheveux. » Et pourtant j'ai pensé te dire: « Que la vie est douce à qui le veut, « Qu'en tout regard un regard se mire, « Qu'en toute voix un écho s'émeut; » Mais pouvais-je savoir — la folie! — Pour quelle douleur je t'aimais Et que la vie est triste et s'oublie, Et que le temps meurt à jamais... Nous dérivions, des heures, aux rives, Où les branches nous tendaient leurs ombres, Et parfois se joignaient en ogives Comme en des cathédrales sombres; Et quelque courant nous menait, A sa guise lente, où dort la crique; Et ce nénuphar à mon péril donné, Et le rire en sourire qui fut ta réplique... Quelle heure d'éternité sonnait? Car voici que j'écoute toujours Par delà l'océan qui geint ses rêves sourds Et guettant ta réplique. Mon âme dans la mer se noie Mon coeur saigne aux vagucs moroses... Où vas-tu cueillir le jasmin? Où fais-tu récolte de roses? Sais-tu où refleurit la joie? — Mon coeur ne sait plus le chemin, Mon âme dans la mer se noie — J'ai pleuré vers la mer qui surgit et déferle, Et, fou, je te tendais la main, Rêve qui te dissous en vapeurs au lointain, Comme croule mourant un flot qui déferle; Rêve d'aube que vint dissiper le matin, Comme essoré, s'efface un chant de merle; Rêve d'amour défunt, hantant tout lendemain, Comme, doucement retirée, une main Laisse l'empreinte d'une perle Indélébile aux doigts qui la serraient en vain. J'ai pleuré vers la mer qui sanglote et déferle. Retour au sommaire
CELLE QUI PASSE Celle qui passe m'a souri — L'azur est plus pâle et l'air est rose — Colle qui passe sans une pause Vaguement tendre comme une Chose, Comme un ruisseau, comme un pré fleuri Celle qui passe m'a souri — Tout est joie, et tout chante et prie — Celle qui passe a rayonné — L'Avant hier est pardonné, La messe d'amour a sonné Aux clochettes de la prairie: Celle qui passe a rayonné. Rien n'est plus du jour et de l'heure Celle qui passe a souri des rayons; Mon âme flotte par les sillons Avec la brise et les papillons, Je suis le jour même qui chante et pleure, — Celle qui passe a souri des rayons — Avec un peu de gaîté blonde, En rayon par la route qui grimpe; Avec un peu de ton rire — (une onde Qui jaillit et poudroie!) — Avec, ô, ton doux rire où se fonde Mon rêve déchu de son vieil Olympe Et qui pleure de joie; Avec un froufrou de jupe — (une aile!) — Avec un éclat des yeux — (ô rayons!) — La vie est légère et la vie est belle Et mon âme chante en les carillons. Retour au sommaire
C'ÉTAIT UN SOIR DE FÉERIES C'était un soir de féeries, De vapeur enrubannées, De mauve tendre aux prairies, En la plus belle de tes années. Et tu disais, écho de mon âme profonde, — Sous l'auréole qui te sacre blonde Et dans le froissement rythmique des soies « Tout est triste de joies; Quel deuil emplit le monde? Tout s'attriste de joies. » Et je t'ai répondu, ce soir de féeries Et de vapeurs enrubannées: « C'est qu'en le lourd arôme estival des prairies, Seconde à seconde, S'effeuille la plus belle de tes années; Un deuil d'amour est sur le monde De toutes les heures sonnées. » Retour au sommaire
AURORE Claire et pâle, l'aube éclose Aux plis des collines luit et pose Son frêle baiser de chose en chose — Claire et pâle de chose en chose — L'aube est pâle comme une qui n'ose; Alors on a dit: le jour a peur Qu'il envoie une telle avant-courrière; Il hésite et s'attarde en arrière; Car on ne sait ni qui vit ni qui meurt; Le jour a peur... Mais elle a rougi de honte rose, L'Aurore, comme une qui craint mais qui ose, Et, redressant sa svelte taille, Elle a repoussé le double vantail: Et, derrière elle, cédant sous l'efTort, Le voile onde et se rompt: La troupe des nymphes claires plonge et vire, Sur un seul front, Du sud au nord, Poussant tout l'horizon: Le soleil jaillit comme un chant de lyre! Retour au sommaire
RONDE DE LA MARGUERITE Où est la Marguerite, O gué, o gué, o gué, Où est la Marguerite, O gué, son chevalier? Elle est dans son château de fleurs et de charmilles, — Ses yeux gris sont perdus aux brumes du lointain — Doucement triste du rêve dos jeunes filles, Blonde dans le matin. Elle est dans son château des tourelles graciles, Aux terrasses fleuronnées; Où les heures sont lourdes qui semblent faciles, Lentes et lourdes comme des années, Lentes et si faussement prônées, Lentes,et languissamment sonnées. Elle est dans son château qu'isole un bois de chênes Surgissant des hameaux vers les tours hautaines Et sur qui passe un vol, vers là-bas essoré; Elle évoque en écho des chansons lointaines Où pleurait un coeur éploré Et joyeux de sa peine, Quelque Chanteur lauré: « Sais-tu qu'il est une heure où ne s'irrite Plus coeur ni âme, enfin lassé d'attendre? En es-tu là? Que ton désir s'abrite En l'ombre qui se fait muette et tendre?... » Où est la Marguerite, O gué, o gué, o gué, Où est la Marguerite, O gué, son chevalier? * Où est la Marguerite, O gué, o gué, o gué, Où est la Marguerite, O gué, son chevalier? Elle est dans son verger sous les pommiers en neige, Légère, et que son rêve d'Avril allège, Son rêve où l'Amour passe en cortège — Et la toile sur l'herbe éblouit de soleil — Elle est dans son verger, toute troublée Des parfums que l'Avril a fleuris à la haie — Il frissonne dans l'herbe une chanson tremblée — Et son bonheur s'essore en un rire vermeil. Elle est dans son verger fragrant et qui essaime Et bourdonne et murmure, ensorceleur; Rose de vague joie, ivre du vrai Poème, A demi craintive à l'oracle d'une fleur, Mais croyant surtout ce qu'a dit de qui l'aime Le cierge bénit à la Chandeleur. — Elle rit d'elle-même Et regarde la route et de sa main s'abrite... Où est la Marguerite, O gué, o gué, o gué, Où est la Marguerite, O gué, son chevalier? * Où est la Marguerite, O gué, o gué, o gué, Où est la Marguerite, O gué, son chevalier? Elle est dans son couvent qui prie et pleure; Elle est agenouillée et l'heure suit l'heure; Elle est dans son couvent qui prie et qui pleure. Elle prie en la pénombre de la veilleuse Et rêve à l'amant de la Cité merveilleuse, Au beau Christ mort dont elle est la pleureuse, Elle est dans sa cellule qui pleure et prie Belle, et qui s'offre au Dieu de son choix, Jonchant des fleurs dont son âme est fleurie Le vieux chemin de la Croix, Comme un oiseau de mer, les ailes toutes grandes, Son âme est portée en l'ouragan des orgues Et plane éperdue en la brume encensée, Lasse et pâmée en livrant en offrandes Au Dieu de son choix toute son âme insensée. Son âme est emportée en l'ouragan des orgues Ivre de foi crédule à de vagues prodiges — L'ostensoir ébloui rayonne ses prestiges Sur les prêtres,courbés, et leurs ors, et leurs morgues — Toute son âme est prise de vertiges. Et son esprit de fille contre elle est ligué — Elle est perdue, elle est la néophite, Où est la Marguerite, O gué, o gué, o gué, Où est la Marguerite? Elle est dans son château, coeur las et fatigué, Elle est dans son hameau, coeur enfantile et gai, Elle est dans sou tombeau, semons-y du muguet, O gué, la Marguerite. Retour au sommaire
LES FEUILLES CETTE MATINEE Les feuilles, cette matinée, Sont toutes satinées, La pluie est tiède; Les chants d'hier reviennent en refrains. Ce gai matin, Et, si j'oublie, ta voix me vient en aide; Et si même ta mémoire défaille, Je reprends l'air qui mène, vaille que vaille, Les mots qu'il laisse, au hasard, se poursuivre; Que chantions-nous Avec des mots si doux Que même ainsi, sans suite, ils nous enivrent? Retour au sommaire
RONDE Avec du soleil ou du clair de lune, Et des voix de femme, et des pas de danse, Mêlez les rêves en ronde d'enfance: La brise est neigeuse, l'herbe saupoudrée Des pétales blancs que sèment les branches; Passe la blonde et passe la brune! Elles tournoient; vous n'en aimez qu'une; Embrassez celle que vous voudrez. Les bouquets levés comme des torches Essaiment, comme des étincelles, Le sang des roses que la brise mêle A la neige des lys effeuillés sous le porche; Je sais le balustre où vous accouderez Ce rire timide qui voile un émoi; La ronde tourne et vous faites un choix; Embrassez celle que vous voudrez. On sonne du fifre et tous les rires Vont tournant, encore, comme au vent les feuilles; Vous avez peur de son baiser d'accueil, Vous cherchez le mot que vous vouliez dire; La coquette d'un rire vous absoudrait, A vous voir au coeur cette honte d'amour: Ne dites rien si vous êtes à court; Embrassez celle que vous voudrez. Retour au sommaire
ÉPITHALAME Avril t'a baisée au front et s'émerveille Pâle du reflet de ses jonquilles claires, Que, de ton être, seul ton regard s'éveille Avec l'étonnement rieur de ses mystères; Il passe et d'un regret rayonné t'ensoleille Vers la moisson de fleurs débordant sa corbeille. Mai qui venait par la rive à l'orée Foulant la neige des pêchers flétrie, Chanta vers toi qui rêvais en la prée; Si, que ton âme en est encor meurtrie, Sachant la beauté de ton corps ignorée, Et que ton coeur rêvait de l'Amant de féerie. Juin s'est courbé sur toi qui pleurais, et t'a prise Et te nomma, ce soir, reine de sa nuit pâle: Ta lèvre rouge était, disait-il, la cerise, Ta joue était la pêche du verger fatale; Puis il s'en fut vers l'aube, te laissant surprise — Et la douleur d'aimer à ton seuil s'est assise. — Juillet te baise au front ainsi qu'Avril qui passe Et qu'il chante pour toi, comme Mai, des paroles, Qu'ainsi que Juin, du soir de ton regret il fasse La nuit douce parmi l'accueil frais des corolles; La faux des fenaisons n'eût pas accordé grâce Au pâle lys tombé qu'un archange ramasse. Retour au sommaire
PLUS MEME L'ÉCHO Plus même l'écho d'un jeune rire — Des lézardes aux murs s'écaillent, — Et nul reflet de son sourire Qu'aux fleurs dont les sourires raillent; Les heures mortes attendent au seuil; Il semble qu'on ouvre un cercueil... O, ce corridor d'autrefois, Qui va toujours de chambre, en chambre, Avec le vieux dallage en croix... Et Mai s'attriste comme un Décembre. Plus même l'écho de ses pas; Le vieux grenier se drape d'omtres; Les colombages branlent, las; Le sol s'enjonche de décombres; Les autres, mêmes, parlent bas... Et j'ai laissé close ta chambre, Pris d'un scrupule confus, — Et Mai s'attriste comme un Décembre Il n'erre par la maison vide Plus qu'un regret de toi qui fus... Et comme le hasard décide... Retour au sommaire
RONDE D'AVRIL Les oiseaux et le clair soleil; Les fleurs aux charrettes, en jonchées; La feuille pointe au bourgeon vermeil; Toutes les âmes endimanchées; La brise souffle du vieux Corcyre Et d'Amathonte en bruits de rames, Et le monde est jeune encore à ravir De chansons claires et de clairs rires Et de blondes femmes: Voici le marchand de plaisirs, Mesdames! N'en goûtez pas, Mesdames, Ça fait souffrir... Les roses, les joues; les rayons et les tresses; Ta marotte, Amour, est un pavot qu'égraine Aux champs de la joie tout geste d'ivresse: Et c'est le sommeil et l'oubli que tu sèmes; N'as-tu pas pour ta lèvre de chanson pire? N'as-tu pas de meilleure chanson à nous dire, Grave Amour, au futile épithalame? Quel petit chant pour ta grande lyre, Le vieil intermède et le pauvre drame! Voici le marchand de plaisirs, Mesdames! N'en goûtes pas, Mesdames, Ça fait dormir.... Il tournoie un air de danse aux feuillées, Un bruit de baisers en des ritournelles; L'Idée, recluse des longues veillées, S'étire aux rayons qui convergent en elle; Sous les charmes en hâte de reverdir, L'Endormeuse de tous sourires S'est assise aux carrefours des âmes; Et l'Amour, devant elle, s'agenouille et se mire En ses grands yeux fous où le désir est flamme! Voici la marchande de plaisirs, Mesdames! Ah! goûtez-y, Mesdames, Ça fait mourir... Retour au sommaire
CHANSON J'ai pris de la pluie dans mes mains tendues — De la pluie chaude comme des larmes — Je l'ai bue comme un philtre, défendu A cause d'un charme; Afin que mon âme en ton âme dorme. J'ai pris du blé dans la grange obscure, — Du blé qui choît comme la grêle aux dalles — Et je l'ai semé sur le labour dur A cause du givre matinal; Afin que tu goûtes à la moisson sûre. J'ai pris des herbes et des feuilles rousses, — Des feuilles et des herbes longtemps mortes — J'en ait fait une flamme haute et douce A cause de l'essence des sèves fortes; Afin que ton attente d'aube fût douce. Et j'ai pris la pudeur de tes joues et ta bouche Et tes gais cheveux et tes yeux de rire, Et je m'en suis fait une aurore farouche Et des rayons de joie et des cordes de lyre — Et le jour est sonore comme un chant de ruche! Retour au sommaire
MON RÊVE DE CE SOIR. Mon rêve de ce soir est d'un cristal Où tu verserais le vin de ton rire Diaphane comme une source qui bouillonne Et qu'on boit à pleines lèvres de désir; Mon désir de ce soir est d'un heurt de métal Clair et vibrant à l'unisson de mon désir, Vainqueur et joveux — comme une armure sonne — Mâle et rieur et clair — que l'on s'y mire. Mon amour de ce soir est de toi, toujours telle, Fuyante comme un rayon au mur En ta gaîté de feuillée; Puis, lasse, qui te pends en guirlande mortelle, Et bonne comme une flamme en la vallée Et sapide au coeur comme un limon sûr; Mon amour est de toi, toujours telle. Retour au sommaire
RONDE DE LA VIOLETTE Ils sont accomplis, tous nos fous projets: Mon rêve et le tien, le même — les mêmes; Et tous les jours — ô les jours légers, Et les soirs plus doux, el les nuits suprêmes; Tous les songes immitigés; Tout ce qui fait doux les poèmes; Toute la joie éparse et qui trouble — Et dont toute âme, un soir, s'épeura — La violette double, double, La violette doublera. J'ai tissé de fleurs un tapis de reine Pour Ses pieds — roses parmi les lys, Et parmi les roses en lourds lys pâlis: Blancs et bleutés de leurs veines — Ses peines; J'ai drapé le trône en frissonnants plis De tissus fleuris — (guirlandes et chaînes) — Que sa chair chantât mes voeux accomplis Eblouissant aux panneaux l'ébène De sa joie — (ô rose) — qui tremble et qui trouble L'âme qui trop longtemps la pleura. La violette double, double, La violette doublera. Là, j'ai passé des jours à L'attendre, Ne sachant quelle Reine y dût venir; Avec la feinte de La surprendre Et le leurre aussi de La retenir; Mon amour se faisait tout humble et si tendre: « Quelque mal en pouvait-il advenir? » Et la nuit, souvent, j'avais cru L'entendre Chanter le chant qui ne doit pas finir — O j'ai frissonné dans l'attente qui trouble Toute âme que trop souvent on leurra. La violette double, double, La violette doublera. Mais ce jour de cueillette, le sous-bois, les rires; Et la baie en pourpre sombre à nos doigts; La source: j'y bois où tu te mires, Ni blonde, ni brune, ni fauve: les trois — Si joyeuse, si reine de moi, tes empires, — De moi, tes sujets, si jaloux de mes droits; Et qui marchiez, comme au rythme des lyres Les Grâces grégeoises d'autrefois: Mon coeur haletait de l'espoir qui trouble Et du doute exquis de ce qui sera. La violette double, double, La violette doublera. Mes heures, les tiennes — les mêmes heures, — Tes désirs, les miens — les mêmes toujours, — Tous pleurs que je pleure et que tu pleures Tombent en rosée au jardin d'Amour: Du vide morne des vieilles demeures, Des silences orageux et sourds, Des haines mortes et des vieux leurres Naissent les lys et les roses d'Amour Quelque soir de joie enfiévrée et qui trouble L'âme qui si longtemps se pleura. La violette double, double, La violette doublera. O nos printanières journées! O nos hivers, et les feux, et la lampe! Toutes les haines assassinées Avec des rires de bonne trempe; Toutes les douleurs pardonnées: Le vieux Passé — la grotesque estampe Avec des rimes griffonnées, Brûle au foyer où la flamme rampe; Un silence tombe que rien plus ne trouble, Ta joue a rougi que ma lèvre effleura. La violette double, double, La violette doublera. Retour au sommaire
IL FAIT BON S'EN ALLER AU BOIS II fait bon s'en aller au bois d'avril Cueillir l'épine blanche aux haies sans feuilles, Les sombres violettes, les pâles aubépines, — Tristesse et joie en guirlandes futiles, Deuils blancs, deuils violets Qu'aux bois d'avril tu cueilles, Espoir seulet, De ta main fine; Il fait bon s'en aller aux champs de mai Trouver la pâquerette qui promet, Doute et dénie, et souriante, se tait Et g'arde en s'effeuillant le secret de l'été; Il fait bon s'en venir au parterre de juin Ravir les roses et baiser toute joue, Et fleurir la ceinture que dénoue La joie éparse en l'haleine des foins; Tantôt, parmi les gerbes, J'ai pensé que le soir venait sur moi, Tant j'étais las de la moisson qui croît, Qu'on fauche et qu'on resème: Et j'eusse été quelque herbe — Il eût fait bon être une herbe qui croît Sans tout ce grand espoir et cette foi, Ma vie! et ton poème; Mais La halte est bonne, ici, dans l'ombre agile, A rêver la vendange aux treilles écarlates; Il fait meilleur ici qu'aux bois d'avril. Qu'aux champs de mai, qu'au parterre de juin: Et nos chansons, rieuses, ont hâte — Semble-t-il — Ont hâte, Se lèvent, et nous prennent la main... Retour au sommaire