Francis Vielé-Griffin

IN MEMORIAM STÉPHANE MALLARMÉ

AVEC CE GRAND SOLEIL AVEC ce grand soleil, avec ces ombres, Ainsi qu'avec un jeu de chiffres, On nombre Les heures dont la mémoire lasse est ivre; Et par la longue allée des sarcophages, Entre ces peupliers, et vers ces ifs, On peut suivre et revivre La beauté sombre et sereine des âges, Comme en un livre... AVEC l'éblouissement de ce soleil, ces ombres, Amsi qu'au gré d'une palette étrange, On trace aux dalles chaudes de ces décombres Des pas? nus d'anges; Et par delà la longue allée des vieilles tombes, Entre ces peupliers mobiles, on change D'âme et d'esprit! ainsi que le vent tombe Et monte en tournoyant de l'herbe aux branches, Où l'hymne des pâques éternelles se prolonge... THRÈNE SI l'on te disait: Maître! Le jour se lève; Voici une aube encore, la même, pâle; Maître, j'ai ouvert la fenêtre, L'aurore s'en vient encor du seuil oriental, Un jour va naître! — Je croirais t'entendre dire: Je rêve. SI l'on te disait: Maître, nous sommes là, Vivants et forts, Comme ce soir d'hier, devant ta porte; Nous sommes venus en riant, nous sommes là, Guettant le sourire et l'étreinte forte, — On nous répondrait: Le Maître est mort. DES fleurs de ma terrasse, Des fleurs comme au feuillet d'un livre, Des fleurs, pourquoi? Voici un peu de nous, la chanson basse Qui tourne et tombe, — Comme ces feuilles-ci tombent et tournoient Voici la honte et la colère de vivre Et de parler des mots — contre ta tombe. JE PENSE A VOUS... JE pense à vous sans faiblesse: Je suis triste et fort, Triste comme le vent qui d'est au nord Passe, revient et tourne avec ces feuilles lestes, Mes peines, Autour de ces rosiers qu'il blesse. Ma tristesse est ardente et souveraine Comme ce lourd soleil ardent Qui frappe, telle une foudre Muette et continue, Et crispe la ramée entre ses dents, Et broie du pied la rouie nue, Et la rejette en poudre. Je sens en moi l'automne impérial Hautain et sans pitié de soi, Fort d'un espoir immense comme une joie, Grave comme un roi Silencieux et pâle... JE pense à vous sans douleur solennelle. Maître, vous vivez De cette Vie plus haute et immortelle, De cette vie invectivée, La vie de ceux qui procréèrent leur âme Et naquirent de leur volonté, Invulnérables au rire infâme, Joyeux d'avoir vu la Beauté. Car il ne fut pas d'ombre autour de vous Que celle de toute cécité. J'ai vu des larmes sur vos joues... Vous avez dédaigné jusqu'au symbole Précaire d'un tombeau de gloire; Et vous avez gravé sur la mémoire, Comme un qui trace sa devise dérisoire Sur un miroir, Des mots que nul ne lit sans trouble, — Et cependant qu'il lit et songe, Il a vu par delà les mots son double, L'image de lui-même, son mensonge. DONC, vous marchiez paisible et grave, Sans crainte qu'un renom vous fît esclave, Souriant d'un secret lu en vos pensées. Maître, vous fûtes brave et insensé, Vous fûtes sage De la sagesse de ceux qui savent Que tout excès de joie doit être compensé, Que pour toute naissance il faut une tuerie, Qu'à fin que tout retombe à l'équilibre stable Il faut sur cette terre dont Dieu fit une étable, Pour tout berger de songe, un bétail ahuri. Vous fûtes le seul homme peut-être alors. Je vous évoque d'entre des millions Contre le vieux décor Oui tourne et change, et que voici le même encor: Vous souriez de ce sourire étrange, Et si nous nous émerveillons D'une chute d'ange, D'une mort d'âme, D'une trahison, — Levant les yeux, nous vous voyons Debout, rêveur et calme Contre le vieux décor... — Maître, qui disait que vous étiez mort?... JE ne sais qui de nous vous connut mieux; Il est des coeurs blessés qui saignent, Il en est qui vivront d'une vision de vous, Pensifs et pieux, Jusqu'à ce que leurs yeux Se ternissent et s'éteignent. Moi je vous connus bien, vous devinant, Car vous tendiez la main à tout venant. Qui donc encourut votre blâme? Mais lorsque vous voyant trompé, vous tressaillîtes D'un désarroi de l'âme, Vous détournant de quelque parasite, Vous m'avez vu sans feinte et l'âme prête, Et vous avez mieux compris qui vous êtes. JE rêverais d'une effigie Parmi les arbres, Aux lieux où l'eau baise les branches: Elle serait d'airain ou de marbre, Et ténébreuse ou blanche; Mais elle dirait l'énergie De qui marcha le long des parois fatales, Où grimace rouge, ou jaune, ou pâle, Toujours obscène Selon le caprice indécent d'un dieu farouche, La face humaine Et tous les rires de sa bouche. Je rêverais ta statue claire ou sombre, Immobile parmi l'année en désarroi. L'automne impétueux dévêtirait son ombre Et sèmerait au fleuve l'énigme de ta joie; Et celui qui viendrait courbé sur l'eau qui vire, Sans souci de sa grâce jeune qui s'y mire, Mêlant son coeur au tien son maître pourrait lire Le secret bien gardé de ta vaillance austère, Le mot prestigieux de passe et qu'il faut taire, Que trace lettre à lettre la guirlande des feuilles, Épave diaprée qui formule un mystère, Le vieux nom surhumain de la vertu: — ORGUEIL. SI, SEULEMENT, LE SOIR. SI, seulement, le soir... Mais l'ombre est longue et tourne lentement; Ta pensée gagne en moi, comme la nuit: Deuil clair où luit le millier des astres, Tristesse à la clarté hautaine et vaste, Froid souffle de ton immortalité... Quelle fièvre brûle en moi comme un été: Les feuilles dont je foulais le désastre Bruissent et tu marches à mon côté. Alors, j'ai crié vers ceux-là d'antan D'une voix si jeune que je l'écoutais rire Dans l'écho de la nuit Et je me suis assis contre cet arbre Pour tout vous dire, Et puis... MAITRE, cette heure-là est lointaine et se fane; A peine, dans les branches, est-ce l'ombre diaphane D'une feuille jouant avec le clair de lune; A la pointe d'une herbe, c'est la goutte posée Où toute la nuit claire scintille et se résume Et qu'un souffle fait choir dans l'oubli de l'allée, Larme qu'on n'essuie pas et qui brûle la joue Et glisse vers la lèvre et tombe dans la boue, Ne laisse à la douleur que sa saveur salée... L'heure unanime est loin qui fut la nôtre Et rien n'est plus de cet enivrement Dont frémirent d'accord, mêlant leur rêve au vôtre, Dans la joie et la foi de vivre et de survivre, Vingt coeurs fiévreux et fiers du clair sang des vingt ans: La mort surpris les uns, la vie a pris les autres. Sans doute le groupe adolescent t'a suivi, Maître, Beaux de cet avenir où je m'attarde seul A relever le rideau blanc de la fenêtre, Le voile du passé tombé comme un linceuL... La nuit recule! Le jour renaît: c'est hier et puis sa veille; La torche consumée surgit des cendres et brûle: L'autre année reverdit, et celle qui fut devant Accourt accorte et claire en robe d'amaranthe; Voici, flèches d'aurore vibrer dans l'air qui chante Le vol matutinal et d'or de mille abeilles; Je monte à ton côté, dans la rumeur des treilles, Les marches de l'été: Juin se lève, là-bas, et brandit dans le vent La bannière éperdue de sa haute futaie Que le fleuve incertain ne mire qu'en tremblant. AH! qu'elle vit, ardente, intime et vaste, Cette heure de pas et de paroles! Ne sont morts que nos jours néfastes Et que nos minutes frivoles; Ne meurent que les pauvres dires D'envie, de haine et de honte Et tout le sarcasme et le rire; Seule, la Voix grave aux mots ailés Dans l'heure éternelle chante et monte. Son écho soit ton mausolée. Retour au sommaire