Saint-Amant

Poèmes


GAIETÉS La Corde roide Du temps que j'en étais épris, Les lauriers valaient bien leur prix. A coup sûr on n'est pas un rustre Le jour où l'on voit imprimés Les poëmes qu'on a rimés: Heureux qui peut se dire illustre! Moi-même un instant je le fus. J'ai comme un souvenir confus D'avoir embrassé la Chimère. J'ai mangé du sucre candi Dans les feuilletons du lundi: Ma bouche en est encore amère. Quittons nos lyres, Érato! On n'entend plus que le râteau De la roulette et de la banque; Viens devant ce peuple qui bout Jouer du violon debout Sur l'échelle du saltimbanque! Car, si jamais ses yeux vermeils Ne sont las de voir les soleils Sans baisser leurs fauves paupières, Le poëte n'est pas toujours En train de réjouir les ours Et de civiliser les pierres. En vain les accords de sa voix Ont charmé les monstres; parfois Loin des flots sacrés il émigre, Las, sinon guéri de prêcher L'amour aux côtes du rocher Et la douceur aux dents du tigre. Il se demande s'il n'est plus, Sous les vieux arbres chevelus De cette France que nous sommes, De l'Océan au pont de Kehl, Un déguisement sous lequel On puisse parler à des hommes; Et, voulant protester du moins Devant les immortels témoins En faveur des Dieux qu'on renie, Quoique son âme soit ailleurs, Il te prend tes masques railleurs Et ton rire, ô sainte Ironie! Alors, sur son triste haillon Il coud des morceaux de paillon, Pour que dans ce siècle profane, Fût-ce en manière de jouet, On lui permette encor le fouet De son aïeul Aristophane. Et d'une lieue on l'aperçoit En souliers rouges! Mais qu'il soit Un héros sublime ou grotesque; O Muse! qu'il chasse aux vautours, Ou qu'il daigne faire des tours Sur la corde funambulesque, Tribun, prophète ou baladin, Toujours fuyant avec dédain Ces pavés que le passant foule, Il marche sur les fiers sommets Ou sur la corde ignoble, mais Au-dessus des fronts de la foule. Septembre 1856.
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La Ville enchantée Il est de par le monde une cité bizarre, Où Plutus en gants blancs, drapé dans son manteau, Offre une cigarette à son ami Lazare, Et l'emmène souper dans un parc de Wateau. Les centaures fougueux y portent des badines; Et les dragons, au lieu de garder leur trésor, S'en vont sur le minuit, avec des baladines, Faire un maigre dîner dans une maison d'or. C'est là que parle et chante avec des voix si douces, Un essaim de beautés plus nombreuses cent fois, En habit de satin, brunes, blondes et rousses, Que le nombre infini des feuilles dans les bois! O pourpres et blancheurs! neiges et rosiers! L'une, En découvrant son sein plus blanc que la Jung-Frau, Cause avec Cyrano, qui revient de la lune, L'autre prend une glace avec Cagliostro. C'est le pays de fange et de nacre de perle; Un tréteau sur les fûts du cabaret prochain, Spectacle où les décors sont peints par Diéterle, Cambon, Thierry, Séchan, Philastre et Despléchin; Un théâtre en plein vent, où, le long de la rue, Passe, tantôt de face et tantôt de profil, Un mimodrame avec des changements à vue, Comme ceux de Gringore et du céleste Will. Là, depuis Idalie, où Cypris court sur l'onde Dans un coupé de nacre attelé d'un dauphin, Vous voyez défiler tous les pays du monde Avec un air connu, comme chez Séraphin. La Belle au bois dormant, sur la moire fleurie De la molle ottomane où rêve le chat Murr, Parmi l'air rose et bleu des feux de la féerie S'éveille après cent ans sous un baiser d'amour. La Chinoise rêveuse, assise dans sa jonque, Les yeux peints et les bras ceints de perles d'Ophir, D'un ongle de rubis rose comme une conque Agace sur son front un oiseau de saphir. Sous le ciel étoilé, trempant leurs pieds dans l'onde Que parfument la brise et le gazon fleuri, Et d'un bois de senteur couvrant leur gorge blonde, Dansent à s'enivrer les bibiaderi. Là, belles des blancheurs de la pâle chlorose, Et confiant au soir les rougeurs des aveux, Les vierges de Lesbos vont sous le laurier-rose S'accroupir dans le sable et causer deux à deux. La reine Cléopâtre, en sa peine secrète, Fière de la morsure attachée à son flanc, Laisse tomber sa perle au fond du vin de Crète, Et sa pourpre et sa lèvre ont des lueurs de sang. Voici les beaux palais où sont les hétaïres, Sveltes lys de Corinthe et roses de Milet, Qui, dans des bains de marbre, au chant divin des lyres, Lavent leurs corps sans tache avec un flot de lait. Au fond de ces séjours à pompe triomphale, Où brillent aux flambeaux les cheveux de maïs, Hercule enrubanné file aux genoux d'Omphale, Et Diogène dort sur le sein de Laïs. Salut, jardin antique, ô Tempé familière Où le grand Arouet a chanté Pompadour, Où passaient avant eux Louis et La Vallière, La lèvre humide encor de cent baisers d'amour! C'est là que soupiraient aux pieds de la dryade, Dans la nuit bleue, à l'heure où sonne l'angelus, Et le jeune Lauzun, fier comme Alcibiade, Et le vieux Richelieu, beau comme Antinoüs. Mais ce qui me séduit et ce qui me ramène Dans la verdure, où j'aime à soupirer le soir, Ce n'est pas seulement Phyllis et Dorimène, Avec sa robe d'or que porte un page noir. C'est là que vit encor le peuple des statues Sous ses palais taillés dans les mélèzes verts, Et que le choeur charmant des Nymphes demi-nues Pleure et gémit avec la brise des hivers. Les Naïades sans yeux regardent le grand arbre Pousser de longs rameaux qui blessent leurs beaux seins, Et, sur ces seins meurtris croisant leurs bras de marbre, Augmentent d'un ruisseau les larmes des bassins. Aujourd'hui les wagons, dans ces steppes fleuries, Devancent l'hirondelle en prenant leur essor, Et coupent dans leur vol ces suaves prairies, Sur un ruban de fer qui borde un chemin d'or. Ailleurs, c'est le palais où Diane se dresse Ayant sur son front pur la blancheur des lotus, Pour lequel Titien a donné sa maîtresse, Où Phidias a mis les siennes, ses Vénus! Et maintenant, voici la coupole féerique Où, près des flots d'argent, sous les lauriers en fleurs, Le grand Orphée apporte à la Grèce lyrique La lyre que Sappho baignera dans les pleurs. O ville où le flambeau de l'univers s'allume! Aurore dont l'oeil bleu, rempli d'illusions, Tourné vers l'Orient, voit passer dans sa brume Des foyers de splendeur étoilés de rayons! Ce théâtre en plein vent bâti dans les étoiles, Où passent à la fois Cléopâtre et Lola, Où défile en dansant, devant les mêmes toiles, Un peuple chimérique en habit de gala; Ce pays de soleil, d'or et de terre glaise, C'est la mélodieuse Athènes, c'est Paris, Eldorado du monde, où la fashion anglaise Importe deux fois l'an ses tweeds et ses paris. Pour moi, c'est dans un coin du salon d'Aspasie, Sur l'album éclectique où, parmi nos refrains, Phidias et Diaz ont mis leur fantaisie, Que je rime cette ode en vers alexandrins. Septembre 1845. Retour au sommaire
La belle Véronique Ce fut un beau souper, ruisselant de surprises. Les rôtis, cuits à point, n'arrivèrent pas froids; Par ce beau soir d'hiver, on avait des cerises Et du johannisberg, ainsi que chez les rois. Tous ces amis joyeux, ivres, fiers de leurs vices, Se renvoyaient les mots comme un clair tambourin; Les dames, cependant, suçaient des écrevisses Et se lavaient les doigts avec le vin du Rhin. Après avoir posé son verre encore humide, Un tout jeune homme, épris de songes fabuleux, Beau comme Antinoüs, mais quelque peu timide, Suppliait dans un coin sa voisine aux yeux bleus. Ce fut un grand régal pour la troupe savante Que cette bergerie, et les meilleurs plaisants Se délectaient de voir un fou croire vivante Véronique aux yeux bleus, ce joujou de quinze ans. Mais l'heureux couple avait, parmi ce monde étrange, L'impassibilité des Olympiens; lui, Savourant la démence et versant la louange, Elle, avalant sa perle avec un noble ennui. L'ardente causerie agitait ses crécelles Sur leurs têtes; pourtant, quoi qu'il en pût coûter, Ils avaient les regards si chargés d'étincelles Que chacun à la fin se tut pour écouter. -- " Vraiment? jusqu'à mourir! " s'écriait Véronique, En laissant flamboyer dans la lumière d'or Ses dents couleur de perle et sa lèvre ironique; " Et si je vous disais: " Je veux le Koh-innor? " (Elle jetait au vent sa tête fulgurante, Pareille à la toison d'une angélique miss Dont l'aile des steam-boats à la mer de Sorrente Emporte avec fierté les cargaisons de lys!) -- " Chère âme, " répondit le rêveur sacrilège, " J'irais la nuit, tremblant d'horreur sous un manteau, Blême et pieds nus, voler ce talisman, dussé-je Ensuite dans le coeur m'enfoncer un couteau. " Cette fois, par exemple, on éclata. Le rire, Sonore et convulsif, orageux et profond, Joyeux jusqu'à l'extase et gai jusqu'au délire, Comme un flot de cristal montait jusqu'au plafond. C'est un hôte ébloui, qui toujours nous invite. La fille d'Eve eut seule un éclair de pitié; Elle baisa les yeux de l'enfant, et bien vite Lui dit, en se penchant dans ses bras à moitié: -- " Ami, n'emporte plus ton coeur dans une orgie. Ne bois que du vin rouge, et surtout lis Balzac. Il fut supérieur en physiologie Pour avoir bien connu le fond de notre sac. Ici, comme partout, l'expérience est chère. Crois-moi, je ne vaux pas la bague de laiton Si brillante jadis à mon doigt de vachère, Dans le bon temps des gars qui m'appelaient Gothon! " Novembre 1858. Retour au sommaire
Mascarades Le Carnaval s'amuse! Viens le chanter, ma Muse, En suivant au hasard Le bon Ronsard! Et d'abord, sur ta nuque, En dépit de l'eunuque, Fais flotter tes cheveux Libres de noeuds! Chante ton dithyrambe En laissant voir ta jambe Et ton sein arrosé D'un feu rosé. Laisse même, ô Déesse, Avec ta blonde tresse, Le maillot des Keller Voler en l'air! Puisque je congédie Les vers de tragédie, Laisse le décorum Du blanc peplum, La tunique et les voiles Semés d'un ciel d'étoiles, Et les manteaux épars A Saint-Ybars! Que ses vierges plaintives, Catholiques ou juives, Tiennent des sanhédrins D'alexandrins! Mais toi, sans autre insigne Que la feuille de vigne Et les souples accords De ton beau corps, Laisse ton sein de neige Chanter tout le solfège De ses accords pourprés, Mieux que Duprez! Ou bien, mon adorée, Prends la veste dorée Et le soulier verni De Gavarni! Mets ta ceinture, et plaque Sur le velours d'un claque Les rubans querelleurs Jonchés de fleurs! Fais, sur plus de richesses Que n'en ont les duchesses, Coller jusqu'au talon Le pantalon! Dans tes lèvres écloses Mets les cris et les poses Et les folles ardeurs Des débardeurs! Puis, sans peur ni réserve, Réchauffant de ta verve Le mollet engourdi De Brididi, Sur tes pas fiers et souples Traînant cent mille couples, Montre-leur jusqu'où va La redowa, Et dans le bal féerique, Hurle un rhythme lyrique Dont tu feras cadeau A Pilodo! Tapez, pierrots et masques, Sur vos tambours de basques! Faites de vos grelots Chanter les flots! Formidables orgies, Suivez sous les bougies Les sax aux voix de fer Jusqu'en enfer! Sous le gaz de Labeaume, Hurrah! suivez le heaume Et la cuirasse d'or De Mogador! Et madame Panache, Dont le front se harnache De douze ou quinze bouts De marabouts! Au son de la musette Suivez Ange et Frisette, Et ce joli poupon, Rose Pompon! Et Blanche aux belles formes, Dont les cheveux énormes Ont été peints, je crois, Par Delacroix! De même que la Loire Se promène avec gloire Dans son grand corridor D'argent et d'or, Sa chevelure rousse Coule, orgueilleuse et douce; Elle épouvanterait Une forêt. Chantez, Musique et Danse! Que le doux vin de France Tombe dans le cristal Oriental! Pas de pudeur bégueule! Amis! la France seule Est l'aimable et divin Pays du vin! Laissons à l'Angleterre Ses brouillards et sa bière! Laissons-la dans le gin Boire le spleen! Que la pâle Ophélie, En sa mélancolie, Cueille dans les roseaux Les fleurs des eaux! Que, sensitive humaine, Desdémone promène Sous le saule pleureur Sa triste erreur! Qu'Hamlet, terrible et sombre Sous les plaintes de l'ombre, Dise, accablé de maux: " Des mots! des mots! " Mais nous, dans la patrie De la galanterie, Gardons les folles moeurs Des gais rimeurs! Fronts couronnés de lierre, Gardons l'or de Molière, Sans prendre le billon De Crébillon! C'est dans notre campagne Que le pâle champagne Sur les coteaux d'Aï Mousse ébloui! C'est sur nos tapis d'herbe Que le soleil superbe Pourpre, frais et brûlants, Nos vins sanglants! C'est chez nous que l'on aime Les verres de Bohême Qu'emplit d'or et de feu Le sang d'un Dieu! Donc, ô lèvres vermeilles, Buvez à pleines treilles Sur ces coteaux penchants, Pères des chants! Poésie et Musique, Chantez l'amour physique Et les coeurs embrasés Par les baisers! Chantons ces jeunes femmes Dont les épithalames Attirent vers Paris Tous les esprits! Chantons leur air bravache Et leur corset sans tache Dont le souple basin Moule un beau sein; Leur col qui se chiffonne Sur leur robe de nonne, Leurs doigts collés aux gants Extravagants; Leur chapeau dont la grâce Pour toujours embarrasse, Avec son air malin, Vienne et Berlin; Leurs peignoirs de barège Et leurs jupes de neige Plus blanches que les lys D'Amaryllis; Leurs épaules glacées, Leurs bottines lacées Et leurs jupons tremblants Sur leurs bas blancs! Chantons leur courtoisie! Car ni l'Andalousie, Ni Venise, les yeux Dans ses flots bleus, Ni la belle Florence Où, dans sa transparence, L'Arno prend les reflets De cent palais, Ni l'odorante Asie, Qui, dans sa fantaisie, Tient d'un doigt effilé Le narghilé, Ni l'Allemagne blonde Qui, sur le bord de l'onde, Ceint des vignes du Rhin Son front serein, N'ont dans leurs rêveries Vu ces lèvres fleuries, Ces croupes de coursier, Ces bras d'acier, Ces dents de bête fauve, Ces bras faits pour l'alcôve, Ces grands ongles couleur De rose en fleur, Et ces amours de race Qu'Anacréon, Horace Et Marot enchantés, Eussent chantés! Janvier 1846. Retour au sommaire
Premier Soleil Italie, Italie, ô terre où toutes choses Frissonnent de soleil, hormis tes méchants vins! Paradis où l'on trouve avec des lauriers-roses Des sorbets à la neige et des ballets divins! Terre où le doux langage est rempli de diphthongues! Voici qu'on pense à toi, car voici venir mai, Et nous ne verrons plus les redingotes longues Où tout parfait dandy se tenait enfermé. Sourire du printemps, je t'offre en holocauste Les manchons, les albums et le pesant castor. Hurrah! gais postillons, que les chaises de poste Volent, en agitant une poussière d'or! Les lilas vont fleurir, et Ninon me querelle, Et ce matin j'ai vu mademoiselle Ozy Près des Panoramas déployer son ombrelle: C'est que le triste hiver est bien mort, songez-y! Voici dans le gazon les corolles ouvertes, Le parfum de la sève embaumera les soirs, Et devant les cafés, des rangs de tables vertes Ont par enchantement poussé sur les trottoirs. Adieu donc, nuits en flamme où le bal s'extasie! Adieu, concerts, scotishs, glaces à l'ananas; Fleurissez maintenant, fleurs de la fantaisie, Sur la toile imprimée et sur le jaconas! Et vous, pour qui naîtra la saison des pervenches, Rendez à ces zéphyrs que voilà revenus, Les légers mantelets avec les robes blanches, Et dans un mois d'ici vous sortirez bras nus! Bientôt, sous les forêts qu'argentera la lune, S'envolera gaîment la nouvelle chanson; Nous y verrons courir la rousse avec la brune, Et Musette et Nichette avec Mimi Pinson! Bientôt tu t'enfuiras, ange Mélancolie, Et dans le Bas-Meudon les bosquets seront verts. Débouchez de ce vin que j'aime à la folie, Et donnez-moi Ronsard, je veux lire des vers. Par ces premiers beaux jours la campagne est en fête Ainsi qu'une épousée, et Paris est charmant. Chantez, petits oiseaux du ciel, et toi, poëte, Parle! nous t'écoutons avec ravissement. C'est le temps où l'on mène une jeune maîtresse Cueillir la violette avec ses petits doigts, Et toute créature a le coeur plein d'ivresse, Excepté les pervers et les marchands de bois! Avril 1854. Retour au sommaire
La Voyageuse «Masques et visages...» Gavarni. A Caroline Letessier. I Au temps des pastels de Latour, Quand l'enfant-dieu régnait au monde Par la grâce de Pompadour, Au temps des beautés sans seconde; Au temps féerique où, sans mouchoir, Sur les lys que Lancret dessine Le collier de taffetas noir Lutte avec la mouche assassine; Au temps où la Nymphe du vin Sourit sous la peau de panthère, Au temps où Wateau le divin Frète sa barque pour Cythère; En ce temps fait pour les jupons, Les plumes, les rubans, les ganses, Les falbalas et les pompons; En ce beau temps des élégances, Enfant blanche comme le lait, Beauté mignarde, fleur exquise, Vous aviez tout ce qu'il fallait Pour être danseuse ou marquise. Ces bras purs et ce petit corps, Noyés dans un frou-frou d'étoffes, Eussent damné par leurs accords Les abbés et les philosophes. Vous eussiez aimé ces bichons Noirs et feu, de race irlandaise, Que l'on porte dans les manchons Et que l'on peigne et que l'on baise. La neige au sein, la rose aux doigts, Boucher vous eût peinte en Diane Montrant sa cuisse au fond du bois Et pliant comme une liane, Et Clodion eût fait de vous Une provocante faunesse Laissant mûrir au soleil roux Les fruits pourprés de sa jeunesse! Car sur les lèvres vous avez La malicieuse ambroisie De tous ces paradis rêvés Au siècle de la fantaisie, Et, nonchalante Dalila, Vous plaisez par la morbidesse D'une nymphe de ce temps-là, Moitié nonne et moitié déesse. Vos cheveux aux bandeaux ondés Récitent de leur onde noire Des madrigaux dévergondés A votre visage d'ivoire, Et, ravis de ce front si beau, Comme de vertes demoiselles, Tous les enfants porte-flambeau Vous suivent en battant des ailes. Tous ces petits culs-nus d'Amours, Groupés sur vos pas, Caroline, Ont soin d'embellir vos atours Et d'enfler votre crinoline, Et l'essaim des Jeux et des Ris, Doux vol qui folâtre et se joue, Niche sous la poudre de riz Dans les roses de votre joue. Vos sourcils touffus, noirs, épais, Ont des courbes délicieuses Qui nous font songer à la paix Sous les forêts silencieuses, Et les écharpes de vos cils Semblent avoir volé leurs franges A la terre des alguazils, Des manolas et des oranges. II Au fait, vous avez donc été, Loin de nos boulevards moroses, Pendant tout ce dernier été, Sous les buissons de lauriers-roses? Le fier soleil du Portugal Vous tendait sa lèvre obstinée Et faisait son meilleur régal Avec votre peau satinée. Mais vous, tordant sur l'éventail Vos petits doigts aux blancheurs mates Vous découpiez Scribe en détail Pour les rois et les diplomates; Et, digne d'un art sans rivaux, Pour charmer les chancelleries, Vous avez traduit Marivaux En mignonnes espiègleries. C'est au mieux! L'astre des cieux clairs Qui fait grandir le sycomore Vous a donné des jolis airs De Bohémienne et de More. Vous avez pris, toujours riant, Dans cet éternel jeu de barres, La volupté de l'Orient Et le goût des bijoux barbares, Et vous rapportez à Paris, Ville de toutes les décences, Les molles grâces des houris Ivres de parfums et d'essences. C'est bien encor! même à Turin Menez Clairville, puisqu'on daigne Nous demander un tambourin La-bàs, chez le roi de Sardaigne. Mais pourtant ne nous laissez pas Nous consumer dans les attentes! Arrêtez une fois vos pas Chez nous, et plantez-y vos tentes. Tout franc, pourquoi mettre aux abois Cet Éden, où le lion dîne Chaque jour de la biche au bois Et soupe de la musardine? Valets de coeur et de carreau Et boyards aux fourrures d'ourses, Loin de vous, sachez-le, Caro, Tout s'ennuie, au bal comme aux courses. Vous nous disputez les rayons Avec des haines enfantines, Et jamais plus nous ne voyons Que les talons de vos bottines. Songez-y! Vous cherchez pourquoi Ma muse, qui n'est pas méchante, M'ordonne de me tenir coi Et ne veut plus que je vous chante? C'est que vos regards inhumains Ont partout des intelligences, Et tout le long des grands chemins Vont arrêter les diligences. Février 1858. Retour au sommaire
ÉVOHÉ Némésis intérimaire Éveil Puisque la Némésis, cette vieille portière, Court en poste et regarde à travers la portière Des arbres fabuleux faits comme ceux de Cham, Laissons Chandernagor, Pékin, Bagdad ou Siam Posséder ses appas, vieux comme sainte Thècle, Et désabonnons-nous le plus possible au Siècle. Ne pleure pas, public qui lis encor des vers. Je ne te dirai pas: Les raisins sont trop verts; Et, quant à s'en passer, je sais ce qu'on y risque; J'ai fait pour toi l'achat d'une jeune odalisque. Celle qui part était infirme à force d'ans: Elle boitait; la mienne a ses trente-deux dents, L'oeil vif, le jarret souple: elle est blanche, elle est nue, Charmante, bonne fille, et de plus inconnue. Elle a le col de cygne et les trente beautés Que la Grèce exigeait de ses divinités, Et ce ne sont partout, sous sa robe qui pouffe, Que cheveux d'or, que lys et que roses en touffe. La voilà présentée, et, mon bras sous le sien, Nous allons tous les deux, pareils au groupe ancien D'une jeune bacchante agaçant un satyre, Du mieux que nous pourrons jouer à la satire. Nous savons, aussi bien que feu Barthélemy, Sur sa lyre à dix voix trouver l'ut et le mi. Puisqu'il a pris enfin la poudre d'escampette, O ma folle, ô ma Muse, embouche ta trompette Qui fouette les carreaux comme un clairon de Sax; Sur ton front chevelu mets le casque d'Ajax, Galope et fais claquer sur les peaux les plus chères Ton fouet et son pommeau ciselé par Feuchères! Lesbienne rêveuse, éprise de Phyllis, Tu n'as pas, il est vrai, célébré S......., Ni fait de Giraudeau ton souteneur en titre; Ni dans des vers gazés, qui font rougir un pitre, Fait éclore, en prenant la flûte et le tambour, Un édit paternel pour les filles d'amour; Ni, comme l'Amphion de ces pignons godiches, Fait surgir à ta voix les colonnes-affiches. Mais enfin, c'est par toi qu'un jour le Triolet Ressuscita des morts et resta ce qu'il est, Et, pour mieux mettre à vif nos modernes Linière, Devint une épigramme aiguisée en lanière; On a su par toi seule, en ce Paris élu, Ce que valent Néraut, Tassin et Grédelu; Sur ton Rondeau tel barde, imprimé vif chez Claye, S'est vu traîner vivant comme sur une claie, Et par toi ce bel âge apprit, en même temps, Qu'un nouvel Archiloque est âgé de huit ans. Vois, le siècle est superbe et s'offre au satirique: Géronte dans le sac attend les coups de trique, Et sera trop heureux, Muse aux regards sereins, Si tu lui fais l'honneur de lui casser les reins. Regarde autour de toi ces mille nids d'insectes Qui fourmillent en paix dans des fanges suspectes, Et que tu vas fouler aux pieds de ton coursier! Messaline, ta soeur, l'amante aux bras d'acier, De qui trois cents Romains composaient l'ordinaire, Ne serait aujourd'hui qu'une pensionnaire, Et pourrait concourir pour le prix de vertu. Les nôtres ont un Claude imbécile et tortu, Qui, toujours généreux au degré nécessaire, Pour les faire oublier donne tant par ulcère. Quelle est la Cléopâtre à trois cents francs par mois, Dont l'Antoine en gants blancs, venu de l'Angoumois, Ne prenne pas plaisir à voir fondre sa perle? Dès qu'Antoine est à sec, plus joyeuse qu'un merle, Cléopâtre s'enfuit sur l'aile d'un steamer, Et, de Waterloo-Road affrontant la rumeur, Puise à ces fonds secrets que, pour ses amourettes, La perfide Albion avance à nos lorettes. Demande au soleil d'or, qui mûrit les cotons, Combien notre Opéra, refuge de gothons, En dévore en un soir pour un ballet féerique, Et demande à Sappho, la Lélia lyrique, Dont la lèvre du vent rougit les froids appas, Si, par quelque hasard, elle ne saurait pas Quels timides aveux et quelles confidences, Au mépris de l'archet enragé pour les danses, Nos petites Laïs, dans les coins hasardeux, Au bal Valentino chuchotent deux à deux? Alcippe a le renom d'un homme littéraire. Il gagne peu d'argent. Est-il pauvre? Au contraire. Sa femme, une poupée aux petits airs souffrants, En cailloux de princesse a deux cent mille francs, Et, dès le grand matin, porte pour ses sorties Des bottines de soie en couleurs assorties A la robe du jour. Alcippe a deux landaus Et de petits habits qui plissent sur le dos; Madame a son lundi; c'est un groom en livrée Qui porte à la Revue, à bon droit enivrée, Les tartines d'Alcippe, et ces époux profonds Ont leur loge au Gymnase et leur loge aux Bouffons. Alcippe, homme de goût, poëte et dramatiste, Est un original extrêmement artiste; Il croit sincèrement devoir à son travail Les dollars que madame a trouvés en détail Sous les petits coussins d'une amie un peu mûre, Dont pour aucun de nous le boudoir ne se mure. Si pourtant le mari, que favorise un dieu, Veut s'étonner, madame, en souriant un peu, Répond qu'elle a gagné cet argent à la Bourse. En peut-on à ce point méconnaître la source! L'ange des actions, que chacun invoquait, Manque à présent de tout, ainsi que Bilboquet; Et la bourse où madame a gagné, c'est la nôtre: C'est la maigreur des uns qui fait un ventre à l'autre. Damon... Mais à quoi bon fatiguer votre voix? Muse, n'essayons pas de peindre en une fois Les immoralités de ce siècle bizarre. Nous en avons de reste au quartier Saint-Lazare, Pour remplir largement trois mille feuilletons. Tant de taureaux de Crète et de serpents Pythons Se dressent à l'envi dans ce grand marécage, Que nous demanderons du temps pour mettre en cage Ces monstres de féerie, et pour bien copier Leurs langues de drap rouge et leurs yeux de papier. Voyez les Auvergnats, les pairs, les gens de lettres, Les Tom-Pouces âgés de quatre centimètres, Le lézard-violon, le hanneton-verrier, Le café de maïs, l'annonce Duveyrier, Le journal vertueux, Aymé, dentiste équestre, Et là-bas Mirliton qui s'érige en orchestre! Hilbey! Carolina! Toussenel! le guano! Et Mangin! et Clairville! et maître Chicoisneau! Et la Bourse! et Madrid! et l'Odéon! et Rolle! Et le nez de Guttiere! et Buloz! et l'École Du Bon-Sens! et le Bal des Chiens! et le Journal Des Chasseurs! Janin même, aidé de Juvénal, Y perdrait son latin. Voyez, mademoiselle, Ce qui vous reste à faire, et déployez du zèle. Quand, rouge de plaisir et les yeux étoilés, Ton cheval et ton casque au vent échevelés, On te verra courir, ô Muse jeune et folle! Les critiques eux-même, et les plus vieux, et Rolle, Te suivront d'un regard lascif, ô mes amours! Oubliant qu'ils sont vieux et le furent toujours! Novembre 1845. Retour au sommaire
Les Théâtres d'enfants Bonsoir, chère Évohé. Comment vous portez-vous? Vous arrivez bien tard! Comme vos yeux sont doux Ce soir! deux lacs du ciel! et la robe est divine. Quel écrin! vous aimez Diaz, on le devine. Vos poignets amincis sortent comme des fleurs De cette mousseline aux replis querelleurs; Ce col simple est charmant, ce chapeau de peluche Blanche, ce tour de tête avec son humble ruche, Vous donnent, ma déesse, un air tout virginal, Et chez vous Gavarni complète Juvénal. Vous marcheriez sans bruit parmi les feuilles sèches, Et si jamais l'enfant Éros manque de flèches, Il vous demandera les cils de cet oeil noir. Quel dommage qu'il soit déjà samedi soir, Et qu'il faille chanter, ô ma Muse folâtre! Car je vous aurais dit: " Le feu brille dans l'âtre, La verte salamandre y sautille en rêvant; Laissons tomber la pluie et soupirer le vent, Car les sophas sont doux loin des regards moroses, Et nos verres de vin sont pleins de rayons roses. " Mais Karr peut seul flâner aux grèves d'Étretat. Un dieu ne nous fit pas ces loisirs: notre état, C'est de fouetter au sang, comme Croquemitaine, Tous les petits vauriens, d'une façon hautaine. Nous leur faisons bien peur! Heureusement je vois Que mon Croquemitaine, avec sa grosse voix, Avale à belles dents les bonbons aux pistaches, Porte des bas à jour et n'a pas de moustaches. La moustache irait mal avec sa douce peau. Mais nous perdons du temps! Jetez là ce chapeau, La robe, les jupons; tirez cette baleine, Ce bas de cachemire avec sa blanche laine; Otez ce joyau d'or et ce petit collier. Il faut, ma chère enfant, vous mettre en cavalier. Nous allons dans un bouge où, tout le long du drame, L'on est fort exposée en costume de femme. Passez ce pantalon et ces bottines, qui Viennent de chez Renard et de chez Sakoski; Cachez votre beau sein dans un gilet bien juste. Ce frac va déguiser tous les trésors du buste. Bien. Maintenant, prenez, comme les plus ardents, Le twine sur le bras et le cigare aux dents; Faites mordre à propos par l'épingle inhumaine Vos cheveux d'or. C'est tout. Venez, et Dieu nous mène! Le Tartare des Grecs, où le cruel Typhon Les cent gueules en feu paraît encor bouffon; Tobolsk, la rue aux Ours, qui n'a pas de Philistes, L'enfer, où pleureront les matérialistes, La Thrace aux vents glacés, les monts Hymalaïa, L'hôtel des Haricots, Saint-Cloud, Batavia, Mourzouk, où l'on rôtit l'homme comme une dinde, Les mines de Norwège et les grands puits de l'Inde, Asiles du serpent et du caméléon, L'Etna, Botany-Bay, l'Islande et l'Odéon Sont des Édens charmants et des pays du Tendre, A côté de l'endroit où nous allons nous rendre. Nulle part, fût-ce même au fond de la Cité, L'Impudeur, la Débauche et la Lubricité, La Luxure au front blanc creusé de cicatrices, Et le Libertinage avec ses mille vices, Ne dansèrent en choeur ballets plus triomphants! C'est ce que l'on appelle un Théâtre d'enfants. Figure-toi, lecteur, une boîte malsaine; Des lauriers de papier couronnent l'avant-scène, Et vous voyez se tordre avec un air moqueur Des camaïeus bleu tendre à soulever le coeur. Quatre violons faux grincent avec la flûte, La clarinette beugle, et dans leur triste lutte Le cornet à piston survient tout essoufflé, Comme un cheval boiteux pris dans un champ de blé, Et qui, les yeux hagards, s'enfuit avec démence. Mais le rideau se lève et la pièce commence. Des petits malheureux affublés d'oripeaux, Infirmes, rabougris, et suant dans leurs peaux, Récitent une prose à crier: " A la garde! " Et brament des couplets d'une voix nasillarde. La scrofule a détruit les ailes de leur nez; Leur joue est molle et tombe en plis désordonnés; Les yeux tout chassieux prennent des tons d'absinthe, Et l'épine dorsale a l'air d'un labyrinthe. Ils sautent au hasard comme de petits faons. Vous, homme simple et bon, rien qu'à voir ces enfants, Estropiés sans doute et battus par leurs maîtres, Vous les plaignez déjà, ces pauvres petits êtres! Mais un monsieur bien mis, un abonné du lieu, Qui hante la coulisse et fait le Richelieu, Vous apprend que ces nains, dont la race fourmille, Ont cinquante ans et sont des pères de famille. Ils grisonnent; ils sont comme vous, chers lecteurs, Gardes nationaux, poëtes, électeurs, Et portent des faux cols; c'est le vice précoce Qui les a desséchés comme un pois dans sa cosse; Leur femme, déjà vieille, élève un rossignol, Et l'un d'eux est orné de quelque ordre espagnol. A ces mots, voyant clair dans ce honteux arcane, Honnête citadin, vous prenez votre canne, Et le sage parti, trois fois sage en effet, De fuir en maudissant le maire et le préfet, A moins que, comme nous, aimant l'allégorie, Vous ne restiez pour voir la fantasmagorie. C'est un spectacle heureux et d'un effet hardi. Il ne vous montre pas la lune en plein midi, Mais il donne le droit d'éteindre les chandelles. L'amour est libre alors et vole à tire-d'ailes, Et l'on peut souhaiter un endroit écarté Où de n'être pas chaise on ait la liberté. Serrez-vous contre moi, chère Évohé, ma muse! Voici l'heure où bientôt l'habit qui les abuse Va devenir utile, abominablement. Trois fois heureux encor si ce déguisement, A dessein médité pour ce moment critique, Peut éloigner de vous ce public éclectique! Donc, à ces cris que pousse en mourant la vertu, Honteuse de mourir sans avoir combattu, Au bruit de ces soupirs qu'un faible écho répète, Sauvons-nous au hasard sans tambour ni trompette! Allons chez nous, ma mie, ô ma Muse à l'oeil bleu! Et, la main dans la main, lisons au coin du feu, Cependant qu'au dehors le vent siffle et détonne, Les Chants du crépuscule et Les Feuilles d'automne. Car, tandis que là-bas l'enfance, sous le fouet, A de honteux vieillards sert de honteux jouet, Il est doux de revoir, dans les odes écloses, Les beaux petits enfants sourire avec les roses, Et la mère au beau front pour ce charmant essaim Répandre sans compter les perles de son sein; Et d'écouter en soi chanter avec les heures L'harmonieux concert des voix intérieures! Décembre 1845. Retour au sommaire
L'Opéra turc Chère Évohé, voici le carnaval qui vient, Et l'on danse à la fin du mois, s'il m'en souvient. Je voulais vous montrer une chose divine, Un domino charmant que Gavarni dessine, Une surprise, enfin! Pourquoi venir le soir? Nous n'avons même pas le temps de nous asseoir, Quand j'aurais, pour rester sur ces divans sublimes, Encor plus de raisons que vous n'avez de rimes! Il faut partir. Prenez votre châle, Évohé. Si je ne vous savais un coeur très dévoué, Et de l'esprit à flots, si vous étiez bégueule, Je vous engagerais à rester toute seule; Car je crois qu'il s'agit d'aller, à pas de loup, Attaquer un défaut que vous avez beaucoup. Vous voyez trop souvent votre amie au king's-Charles... Mais je ne veux savoir que ce dont tu me parles! Tortille tes cheveux avec des tresses d'or, O ma Muse, et volons sur l'aile d'un condor Jusqu'au pays féerique où les blanches sultanes Baignent leurs corps polis à l'ombre des platanes, Et s'enivrent le coeur aux chansons du harem Sous les rosiers de Perse et de Jérusalem, Tandis qu'en souriant, les esclaves tartares Arrachent des soupirs à l'âme des guitares. Il était à Stamboul un théâtre enchanteur, Dont le sultan lui-même était le directeur: La Musique et ses voix, l'altière Poésie, Les danses de l'Espagne et de la molle Asie Enchantaient, par l'accord des rhythmes bondissants, Ce palais ébloui de feux resplendissants. Or, le sultan, naguère, en ses jours d'allégresse, Avait dormi longtemps chez les filles de Grèce, Et, versant des parfums sous le ciel embaumé, Ainsi que Magdeleine avait beaucoup aimé. Mais quand l'âge eut glacé tristement cette lave, Il fut, à son hiver, l'esclave d'une esclave Qui lui chantait le soir de doux airs espagnols, D'une voix douce à faire envie aux rossignols. Elle avait les langueurs des filles de la Gaule, Soit qu'elle soupirât la romance du Saule, Ou quelque chant d'amour plaintif ou singulier, Sous l'habit provocant d'un jeune cavalier. Mais sa pourpre, fatale aux amours des captives, Buvait le sang vermeil des blanches et des Juives, Et ses regards, emplis de force et de douceur, Demandaient chaque mois la tête d'un danseur. Lorsque la Favorite, avec ses airs de reine, Apparaissait, portant la couronne sereine Dont les lys enflammés ruisselaient en marchant, Tout le peuple ébloui du ballet et du chant Tremblait devant son doigt noyé dans la dentelle. Un seul avait trouvé sa grâce devant elle, Ardent comme un lion ou comme le simoun, Un habile chanteur qu'on appelait Medjnoun. Or, ce jeune homme avait la perle des maîtresses, Une blanche houri qui, par ses longues tresses, Jetait aux quatre vents tous les parfums d'Ophir, Paupière aux sourcils noirs, prunelles de saphir, Gazelle pour la grâce indolente des poses, Nourmahal, dont la lèvre enamourait les roses. Medjnoun se demandait quel ange au firmament Avait fondu pour lui des coeurs de diamant, Lorsque, par une nuit claire d'astres sans nombre, Errant par les sentiers du jardin comme une ombre, Près d'un kiosque doré, que les pâles jasmins Et les lys aux yeux d'or entouraient de leurs mains, Et sur lequel aussi dormaient dans la nuit brune Les blancs rosiers baignés des blancs rayons de lune, Par la fenêtre ouverte il entendit deux voix. L'une disait (c'était la Favorite): " Oh! vois, Ma Nourmahal! jamais le coeur des jeunes hommes Ne s'attendrit; mais nous, ma chère âme, nous sommes Douces; nos longs cheveux sur nos seins endormis Ont l'air en se mêlant de deux fleuves amis; Les rayons de la nuit argentent nos pensées, Lorsque, dans un hamac mollement balancées, Entrelaçant nos bras, nous chantons deux à deux, Ou que, nous confiant à des flots hasardeux, Et laissant l'eau d'azur baiser nos gorges blondes, Nous en dérobons l'or sous la moire des ondes. " La Favorite alors, les yeux noyés de pleurs, Voyait à chaque mot éclore mille fleurs Sur le sein de l'enfant rougissante et sans voiles, Et, le regard perdu dans ses yeux pleins d'étoiles Comme les océans du ciel oriental, Était agenouillée aux pieds de Nourmahal, Et Nourmahal honteuse, au bout de chaque phrase, Ramenait sur son cou sa tunique de gaze. -- " Permettez, dit Medjnoun, entrant à la Talma, Qu'ici je vous salue, et que j'emmène ma Maîtresse; il se fait tard, et notre chambre est prête. " Medjnoun fut le jour même admis à la retraite. O frères de don Juan! dompteurs des flots amers, Qui dérobez la perle au sein meurtri des mers, Vous dont l'ardente lèvre eût bu jusqu'à la lie Les mystères sacrés de Gnide et d'Idalie, Avec vos doigts sanglants fouillez l'oeuvre de Dieu, Et vous ne trouverez jamais, sous le ciel bleu, Si chaste lèvre, encor pleine de fleurs mi-closes, Dont la pâle Amitié n'ait effeuillé les roses! Toi qui, depuis longtemps, avec ton pied vainqueur, As foulé pas à pas les replis de mon coeur, Blonde Évohé! tu sais si j'aime le théâtre. Polichinelle seul peut me rendre idolâtre, Et, lorsque nous prenons des billets au bureau, C'est pour voir, par hasard, Giselle ou Deburau. Pour la grande musique, elle est notre ennemie; Les Lauriers sont coupés et J'aime mieux ma mie, Avec la Kradoudja, suffisent à nos voeux, Et le moindre trio fait dresser nos cheveux. Eh bien! ma pauvre fille, il faut parler musique! La basse foudroyante et le ténor phthisique Nous font l'oeil en coulisse et demandent nos vers; Duègne au nez de rubis, ingénue aux bras verts, Ciel rouge, galonné de quinquets pour la frange, Il faut décrire tout, jusqu'aux arbres orange. La clarinette aspire à des canards écrits, Et le bugle naissant nous réclame à grands cris. Donc, samedi prochain nous dirons à l'Europe Comme tombe le cèdre au niveau de l'hysope, Et comment, et par quels joueurs d'accordéon, L'Opéra, devenu pareil à l'Odéon, A vu, depuis trois ans, aux stalles dédaignées, S'empiler en monceau les toiles d'araignées; Et comment il a fait, pour trouver un ténor, Des voyages plus longs que tous ceux d'Anténor. Après tous nos malheurs et ton frac mis en loques, Tu dois haïr Thalie et toutes ses breloques; Mais si tu peux encor me suivre sans frémir, Je te promets ce soir ce bijou de Kashmir Qu'un faible vent d'été ride comme les vagues, Et qui passe aux travers des plus petites bagues. Décembre 1845. Retour au sommaire
Académie royale de musique O Parnasse lyrique! Opéra! palais d'or! Salut! L'antique Muse, en prenant son essor, Fait traîner sur ton front ses robes sidérales Et défiler en choeur les danses sculpturales. Peinture! Poésie! arts encore éblouis Des rayons frissonnants du soleil de Louis! Musique, voix divine et pour les cieux élue, O groupe harmonieux, Beaux-Arts, je vous salue! O souvenirs! c'est là le théâtre enchanté Où Molière et Corneille et Mozart ont chanté. C'est là qu'en soupirant la Mort a pris Alceste; Là, Psyché, tout en pleurs pour son amant céleste, A croisé ses beaux bras sur le rocher fatal; Là, naïade orgueilleuse aux palais de cristal, Versailles, reine encore, a chanté son églogue; Là, parmi les détours d'un charmant dialogue, Angélique et Renaud, Cybèle avec Atys Ont cueilli la pervenche et le myosotis, Et la Muse a suivi d'un long regard humide Les amours d'Amadis et les amours d'Armide. Là, Gluck avec Quinault, Quinault avec Lulli Ont chanté leurs beaux airs pour un siècle poli: Là, Rossini, vainqueur des lyres constellées, Fit tonner les clairons de ses grandes mêlées, Et fit naître à sa voix ces immortels d'hier, Ces vieux maîtres: Auber, Halévy, Meyerbeer. C'est là qu'Esméralda, la danseuse bohème, Par la voix de Falcon nous a dit son poëme, Et que chantait aussi le cygne abandonné Dont le suprême chant ne nous fut pas donné. Ici Taglioni, la fille des sylphides, A fait trembler son aile au bord des eaux perfides, Puis la Danse fantasque auprès des mêmes flots A fait carillonner ses grappes de grelots. O féerie et musique! ô nappes embaumées Qu'argentent les wilis et les pâles almées! O temple! clair séjour que Phébus même élut, Parnasse! palais d'or! grand Opéra, salut! Le cocher s'est trompé. Nous sommes au Gymnase. Un peuple de bourgeois, nez rouge et tête rase, Étale des habits de Quimper-Corentin. Un notaire ventru saute comme un pantin, Auprès d'un avoué chauve, une cataracte D'éloquence; sa femme est verte et lit L'Entr'acte. Elle arbore de l'or et du strass à foison, Et renifle, et sa gorge a l'air d'une maison. Auprès de ce sujet, dont la face verdoie, S'étalent des cous nus, pelés comme un cou d'oie Plumée; et, pêle-mêle, au long de tous ces bancs Traînent toute l'hermine et tous les vieux turbans Qui, du Rhin à l'Indus, aient vieilli sur la terre. J'apprends que l'un des cous est fille du notaire. O ciel! voici, parmi ces gens à favoris, Un vieux monsieur qui porte un habit de Paris. Il a l'air fort honnête et reste bouche close; Adressons-nous à lui pour savoir quelque chose. C'est une occasion qu'il est bon de saisir. [Moi.] Monsieur, voudriez-vous me faire le plaisir De me dire quels sont ces cous d'oie et ces hommes Jaunes, et dans quel lieu de la terre nous sommes? Je me suis égaré, cette dame est ma soeur. Où suis-je? [Le monsieur qui a l'air honnête.] A l'Opéra. [Moi.] Vous êtes un farceur! [Le notaire ventru.] Oui, biche, le rideau que tu vois représente Le roi Louis Quatorze en seize cent soixante- Douze. Il portait, ainsi que l'histoire en fait foi, Une perruque avec des rubans. Le grand roi, Entouré des seigneurs qui forment son cortège, Donne à Lulli, devant sa cour, le privilège De l'Opéra, qu'avait auparavant l'abbé Perrin. [Un des cous.] Papa, je crois que mon gant est tombé. [Le notaire ventru.] Ça se nettoie avec de la gomme élastique. [L'avoué.] Oui, madame, j'assigne et voilà ma tactique. [Un avocat.] On l'appelait au Mans maître Pichu minor. Et moi maître Pichu major. [M. Josse.] Le Koh-innor... [Un lampiste à lunettes d'or.] Silence! [Le bâton du régisseur.] Pan! pan! pan! [L'avoué.] Je ne suis pas leur dupe! [Second cou.] Maman, ce gros monsieur veut s'asseoir sur ma jupe. [La dame verte.] Pince-le. [Le notaire ventru.] Je ne sais où sera le nouvel Opéra. C'est, dit-on, à l'ancien que Louvel... [L'orchestre.] Tra, la, la, la, la; ta, la, la, la, lère. [Moi.] Qu'est-ce Que ce bruit-là, monsieur? qu'a donc la grosse caisse Contre ces violons enrhumés du cerveau? Et pourquoi préluder à l'opéra nouveau Par J'ai du bon tabac? [Le monsieur qui a l'air honnête.] Monsieur, c'est l'ouverture De Guillaume Tell. [Moi.] Ah! [L'avocat.] Madame, la nature De la pomme de terre est d'aimer les vallons. Elle atteint dans le Puy la grosseur des melons. [Premier cou.] Mon corset me fait mal. [M. Canaple sur la scène.] " Il chante et l'Helvétie Pleure sa liberté! " [L'avocat.] Que la démocratie S'organise, on verra tous les partis haineux Fondre leurs intérêts. [Choeur général sur la scène.] " Célébrons les doux noeuds! " [Second cou.] Mon cothurne est cassé. [M. don Juan dans la loge infernale.] Veux-tu nous aimer, Gothe? Soupons-nous à l'Anglais? [Mlle Gothe sur la scène.] Non, c'est une gargote. [Choeur des Suisses sur la scène.] " Courons armer nos bras! " [Un triangle égaré.] Ktsin! [Une clarinette retardataire.] Trum! [Choeur de femmes sur la scène.] " Toi que l'oiseau Ne suivrait pas! " [L'avoué.] Monsieur, ma femme est un roseau Pour la douceur. [Un violon méchant.] Vzrumz! vzrumz! [M. Arnoux sur le théâtre.] Hou! hou! [M. Obin sur le théâtre.] Tra, tra. [Premier cou.] Titine, Le monsieur met son pied le long de ma bottine. [M. Arnoux sur le théâtre.] La hou, la hou, la ha. [M. Obin sur le théâtre.] Tra trou, trou tra, trou, trou! [Le notaire ventru.] Monsieur, que pensez-vous du Genest de Rotrou? [Choeur des Suisses sur la scène.] " Le glaive arme nos bras! " [L'avoué.] Mais! la pièce est baroque. Ce n'est pas tout à fait dans les moeurs de l'époque. Elle aurait eu besoin d'un bon coup de ciseau. [Le notaire ventru.] Hum! c'est selon. [M. Arnoux sur le théâtre.] Hou! hou! [M. Obin sur le théâtre.] Tra! tra! [Choeur de femmes sur la scène.] " Toi que l'oiseau!... " [Choeur de femmes sur la scène.] " Toi qui n'es pas... " [M. Arnoux sur le théâtre.] Hou! hou! [M. Obin sur le théâtre.] Tra! tra! [La dame verte.] J'ai chaud aux joues. [Le triangle égaré.] Ktsin! [La clarinette retardataire.] Trum! [Le notaire ventru.] Bibiche, c'est le morceau que tu joues Sur ton piano. [Premier cou.] Ça! [L'avoué.] J'ai dit à Ducluzeau Ce que c'est que l'affaire. [M. Arnoux sur le théâtre.] Hou! hou! [Choeur de femmes sur la scène.] " Toi que l'oiseau!... " O ma blonde Évohé, ma muse au chant de cygne, Regarde ce qu'ils font de ce théâtre insigne. O pudeur! autrefois, dans ces décors vivants Où l'oeil voyait courir le souffle ailé des vents, L'eau coulait en ruisseau dans les conques de marbre, Et le doigt du zéphyr pliait les feuilles d'arbre. L'orchestre frémissant envoyait à la fois Son harmonie à l'air comme une seule voix; Tout le corps de ballet marchait comme une armée: Les déesses du chant, troupe jeune et charmée, Belles comme Ophélie et comme Alaciel, Avaient dans le gosier tous les oiseaux du ciel; La danse laissait voir tous les trésors de Flore Sous les plis de maillots, vermeils comme l'aurore; C'était la vive Elssler, ce volcan adouci, Lucile et Carlotta, celle qui marche aussi Avec ses pieds charmants, armés d'ailes hautaines, Sur la cime des blés et l'azur des fontaines. L'audace d'une femme, arrêtant ce concours, A remis une bande au bas des jupons courts Et plongé les ténors au sein de la banlieue. Cruelle Éris, déesse à chevelure bleue, Déesse au dard sanglant, déesse au fouet vainqueur, Change mon encre en fiel; mets autour de mon coeur L'armure adamantine, et dans mon front évoque, Mètre de clous armé, l'ïambe d'Archiloque! L'ïambe est de saison, l'ïambe et sa fureur, Pour peindre dignement ces spectacles d'horreur Et les sombres détails de ce cloaque immense. Vous, mesdames, prenez vos flacons, je commence. Un fantôme d'Habneck, honteux de son déchet, Agite tristement un fantôme d'archet; L'harmonieux vieillard est quinteux et morose: Il est devenu gai comme Louis Monrose. Ses violons fameux que l'on voyait, dit-on, Pleins d'une ardeur si noble, obéir au bâton, L'archet morne à présent et la corde lâchée, Semblent se conformer à sa mine fâchée; Et tout l'orchestre, avec ses cuivres en chaudrons, Ainsi qu'un vieux banquier poursuivant les tendrons, Ou qu'un vers enjambant de césure en césure, Lui-même se poursuit de mesure en mesure. La musique sauvage et le drôle de cor Qui guide au premier mai la famille Bouthor; Chez notre Deburau, les trois vieillards épiques Qui font grincer des airs pointus comme des piques; Le concert souterrain des aveugles; enfin L'antique piano qui grogne à Séraphin Et l'orchestre des chiens qu'on montre dans les foires, Auprès de celui-là charment leurs auditoires. Mais si rempli qu'il soit de grincements de dents, Quels que soient les canards qui barbotent dedans, Si féroce qu'il semble à toute oreille tendre, Il vaut mieux que le chant qu'il empêche d'entendre. Les choristes, rangés en affreux bataillons, Marchent ad libitum en traînant des haillons; Les femmes, effrayant le dandy qu'elles visent, Chantent faux des vers faux; même, elles improvisent! O ruines! leurs dents croulent comme un vieux mur, Et ces divinités, toutes d'un âge mûr, Dont la plus séduisante est horriblement laide, Font rêver par leurs os aux dagues de Tolède. Leurs jupons évidés marchent à grands frous-frous, Et leur visage bleu, percé de mille trous, S'étale avec orgueil comme une vieille cible. Les hommes sont plus laids encor, si c'est possible. Triste fin! si l'on songe, en voyant ces objets, Que ce choeur endurci vaut les premiers sujets! Plus de ténors! Leur si demande un cataplasme, Et l'ut, le fameux ut, tombe dans le marasme. En vain Pillet tremblant envoya ses zélés Parcourir l'Italie avec leurs pieds ailés; En vain ils ont fouillé Rome, ville papale, Naples, où la princesse à la pâleur fatale Donne des rendez-vous aux jeunes cavaliers, Et, courtisane avec des palais en colliers, Venise, où lord Byron, deux fois vainqueur des ondes, Poussait son noir coursier le long des vagues blondes, Et Florence, où l'Arno, parmi ses flots tremblants, Mêle l'azur du ciel avec les marbres blancs; Jusqu'au golfe enchanteur qu'un paradis limite, L'ut ne veut plus lutter, le ténor est un mythe. Seul, ô Duprez! toujours plus grand, toujours vainqueur, Toujours lançant au ciel ton chant qui sort du coeur, Fièrement appuyé sur ta large méthode Qui reste, comme l'art, au-dessus de la mode, O Duprez! ô Robert! Arnold! Éléazar! En voyant les cailloux qu'on met devant ton char, Et les rivaux honteux que la haine te donne Lorsque ta voix sublime à la fin t'abandonne, Toujours maître de toi, tu luttes en héros, Toujours roi, toujours fort, tandis que tes bourreaux Inventent vingt ténors devant qui l'on s'incline, Et qui durent un an, comme la crinoline. Ah! du moins nous avons la Danse, un art divin! Et l'homme le plus fait pour être un écrivain, Célébrât-il Louis et portât-il perruque, Fût-il Caton, fût-il Boileau, fût-il eunuque, Ne pourrait découvrir l'ombre d'un iota Pour défendre à ses vers d'admirer Carlotta. Son corps souple et nerveux a de suaves lignes; Vive comme le vent, douce comme les cygnes, L'aile d'un jeune oiseau soutient ses pieds charmants, Ses yeux ont des reflets comme des diamants, Ses lèvres à l'Éden auraient servi de portes; Le jardin de Ronsard, de Belleau, de Desportes, Devant Cypre et Chloris toujours extasiés, A, pour les embellir, donné tous ses rosiers. Elle va dans l'azur, laissant flotter ses voiles, Conduire en souriant la danse des étoiles, Poursuivre les oiseaux et prendre les rayons; Et, par les belles nuits, d'en bas nous la voyons, Dans les plaines du ciel d'ombre diminuées, Jouer, entrelacée à ses soeurs les nuées, Ouvrir son éventail et se mirer dans l'eau. Qu'auriez-vous pu trouver à redire, ô Boileau? Une chose bien simple, hélas! La jalousie Nous cache tout ce luxe et cette poésie, De même qu'autrefois, par un crime impuni, Les mêmes envieux cachaient Taglioni, Cet autre ange charmant des cieux imaginaires. Sombre Junon! Les Dieux ont-ils de ces colères? Aimez-vous les décors? On n'en met nulle part. Les vieux servent toujours, percés de part en part, Et, par la main du Temps noircis comme des forges, Ils pendent en lambeaux comme de vieilles gorges. Les arbres sont orange, et, dans Guillaume Tell, La montagne est percée à jour comme un tunnel. Le temple de Robert, ses colonnes en loques, S'agite aux quatre vents comme des pendeloques, Et le couvent a l'air de s'être bien battu. Dans La Muette enfin, mirabile dictu! L'éruption se fait avec du papier rouge Derrière lequel brille un lampion qui bouge. Le machiniste, un sage, ennemi des succès, Imite à tour de bras le Théâtre-Français. Les travestissements, les changements à vue, Les transformations sont comme une revue De la garde civique: on les manque toujours. Les Français, l'Odéon, sont les seules amours Du machiniste en chef; il a cette coutume D'étrangler les acteurs en tirant leur costume. Quelques-uns sont vivants; s'ils en ont réchappé, C'est que le machiniste une fois s'est trompé, Et rêvait d'Abufar, qu'il voit chaque dimanche. C'est un homme d'esprit qui prendra sa revanche. Enfin, on voit maigrir, comme un corps de ballet, Des marcheuses, des rats, peuple jaune et fort laid, Qui n'ont jamais dansé qu'à la Grande-Chartreuse, Et qui, réjouissant de leur maigreur affreuse Les lions estompés au cosmétique noir, Prennent des rendez-vous pour le souper du soir. Nous qui ne sommes pas danseurs, prenons la fuite. Allons souper aussi, mon coeur, mais tout de suite, Et tâchons d'oublier, en buvant de bons vins, Cet hospice fameux, rival des Quinze-Vingts. Décembre 1845. Retour au sommaire
L'Amour à Paris Fille du grand Daumier ou du sublime Cham, Toi qui portes du reps et du madapolam, O Muse de Paris! toi par qui l'on admire Les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre, Toi pour qui notre siècle inventa les corsets A la minute, amour du puff et du succès! Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière Colportes Marivaux retouché par Barrière, Précieuse Évohé! chante, après Gavarni, L'amour et la constance en brodequin verni. Dans ces pays lointains situés à dix lieues, Où l'Oise dans la Seine épanche ses eaux bleues, Parmi ces Saharas récemment découverts, Quand l'indigène ému voit passer dans nos vers Ces mots déjà caducs: rat, grisette ou lorette, Il se cabre, on l'entend fredonner: Turlurette! Et, l'oeil dans le ciel bleu, ce naturel naïf Évacue un sonnet imité de Baïf. Il voit dans le verger qu'il eut en patrimoine Tourbillonner en choeur les cauchemars d'Antoine; Le voilà frémissant et rouge comme un coq; Il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul de Kock Lui revient en mémoire, et, pendant trois semaines, Fait partir à ses yeux des chandelles romaines Et dans son coeur troublé met tout en désarroi, Comme un feu d'artifice à la fête du roi. La grisette! Il revoit la petite fenêtre. Les rayons souriants du jour qui vient de naître, A leur premier réveil, comme un cadre enchanteur, Dorent les liserons et les pois de senteur. Une tête charmante, un ange, une vignette De ce gai reposoir agace la lorgnette. En voyant de la rue un rire triomphant Ouvrir des dents de perle, on dirait qu'un enfant Ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses, A fait choir, en jouant, du lait parmi les roses. Elle va se lacer en chantant sa chanson, Lisette ou L'Andalouse ou bien Mimi Pinson, Puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche; Les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche Et cacher cent trésors, et du cachot de grès La naïade aux yeux bleus glissera sans regrets Sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne Un doux or délivré des morsures du peigne. Ce poëme fini, dans un grossier réseau Elle va becqueter son déjeuner d'oiseau, Puis, son ouvrage en main, sur sa chaise de paille, La folle va laisser, tandis qu'elle travaille, L'aiguille aux dents d'acier mordre ses petits doigts Et, comme un frais méandre égaré dans les bois, Elle entrelacera, modeste poésie, Les fleurs de son caprice et de sa fantaisie. C'est ce que l'on appelle une brodeuse. Hélas! Depuis qu'en ses romans, faits pour le doux Hylas, Paul de Kock embellit, d'une main paternelle, Cette fleur d'amourette en soulier de prunelle, Combien ces frais croquis, plus faux que des jetons, Ont fait dans notre ciel errer de Phaétons! La grisette, doux rêve! Elle avait ses apôtres, Balzac et Gavarni mentaient comme les autres; Mais, un jour, Roqueplan, s'étant mis à l'affût, Dit un mot de génie, et la Lorette fut! Hurrah! les Aglaé! les Ida, les charmantes, En avant! Le champagne a baptisé les mantes! Déchirons nos gants blancs au seuil de l'Opéra! Après, la Maison-d'Or! Corinne chantera, Et puis, nous ferons tous, comme c'est nécessaire, Des mots qui paraîtront demain dans Le Corsaire! Des mots tout neufs, si bien arrachés au trépas, Qu'ils se rendent parfois, mais qu'ils ne meurent pas! Écoutez Pomaré, reine de la folie, Qui chante: Un général de l'armée d'Italie! Ah! bravo! c'est épique, on ne peut le nier. Quel aplomb! je l'avais entendu l'an dernier. Vive Laïs! Corinthe existe au sein des Gaules! Ah! nous avons vraiment les femmes les plus drôles De Paris! Périclès vit chez nous en exil, Et nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-il? Évohé! toi qui sais le fond de ces arcanes, Depuis la Maison-d'Or jusqu'au bureau des cannes, Toi qui portas naguère avec assez d'ardeur Le claque enrubanné du fameux débardeur, Apparais! Montre-nous, ô femme sibylline, La pâle Vérité nue et sans crinoline, Et convaincs une fois les faiseurs de journaux De complicité vile avec les Oudinots. Descends jusques au fond de ces hontes immenses Qui sont le paradis des auteurs de romances, Dis-nous tous les détours de ces gouffres amers, Et si la perle en feu rayonne au fond des mers, Et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes, Attendent le nageur tombé dans les eaux vertes. Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux! Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux D'où la beauté s'enfuit, désespérée et lasse! Fais-nous voir la misère et l'impudeur sans grâce! Parcours, en exhalant tes regrets superflus, Ces beaux temples de l'âme où le dieu ne vit plus, Sans craindre d'y salir ta cheville nacrée. Tu peux entrer partout, car la Muse est sacrée. Mais du moins, Évohé, si la jeune Laïs, Avec ses cheveux d'or, blonds comme le maïs, N'enchaîne déjà plus son amant Diogène; Dans ces murs, d'où s'enfuit l'esprit avec la gêne, Si leur Alcibiade et leur sage Phryné Abandonnent déjà ce siècle nouveau-né; Si dans notre Paris Athènes est bien morte, Dans les salons dorés où se tient à la porte La noble Courtoisie, il est plus d'un grand nom Qui dérobe la grâce et l'esprit de Ninon. Là, l'amour est un art comme la poésie: Le Caprice aux yeux verts, la rose Fantaisie Poussent la blanche nef que guident sur son lac Anacréon, Ovide et le divin Balzac, Et mènent sur ces flots, où le doux zéphyr passe, La Volupté plus belle encore que la Grâce! O doux mensonge! Avec tes ongles déjà longs, Tâche d'égratigner la porte des salons, Et peins-nous, s'il se peut, en paroles courtoises, Les amours de duchesse et les amours bourgeoises! Dis l'enfant Chérubin tenant sur ses genoux Sa marraine aujourd'hui moins sévère; dis-nous La nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse, Instruisant les d'Espard après les Maufrigneuse; Dis-nous les nobles seins que froissent les talons Des superbes chasseurs choisis pour étalons; Et comment Messaline, encore extasiée, Au matin rentre lasse et non rassasiée, Pâle, essoufflée, en eau, suivant l'ombre du mur, Tandis que son époux, orateur déjà mûr, Dans son boudoir de pair désinfecté par l'ambre, Interpelle un miroir en attendant la Chambre! Ah! posons nos deux mains sur notre coeur sanglant! Ce n'est pas sans gémir qu'on cherche, en se troublant, Quelle plaie ouvre encor, dans l'éternelle Troie, L'implacable Cypris attachée à sa proie! Quand il parle d'amour sans pleurer et crier, Le plus heureux de nous, quel que soit le laurier Ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne, Sent grincer à son flanc la blessure qui saigne, Et se plaindre et frémir, avec un ris moqueur, L'ouragan du passé dans les flots de son coeur! Janvier 1846. Retour au sommaire
Une Vieille Lune [Moi.] Chère infidèle! eh bien, qu'êtes-vous devenue? Depuis quinze grands jours vous n'êtes pas venue! Chaque nuit, à l'abri du rideau de satin, Ma bougie en pleurant brûle jusqu'au matin; Je m'endors sans tenir votre main adorée, Et lorsque vient l'Aurore en voiture dorée, Je cherche vainement dans les plis des coussins Les deux nids parfumés où s'endorment vos seins, Comme de doux oiseaux sur le marbre des tombes. Qu'en faisiez-vous là-bas de ces blanches colombes? Et tu ne m'aimes plus. [Évohé.] Je vous aime toujours. [Moi.] Que faisais-tu, rivale en fleur des Pompadours? Un corset un peu juste, une étroite chaussure Ont-ils égratigné d'une rose blessure Tes beaux pieds frissonnants comme des lys pâlis? Un drap trop dur, froissé par tes ongles polis, A-t-il enfin meurtri, dans ses neiges tramées, Ces bijoux rougissants, pareils à des camées? As-tu brisé ta lyre en chantant Kradoudja? Ou bien, dans ces doux vers que l'on aimait déjà, Ta soubrette Cypris a-t-elle, d'aventure, En te frisant le soir, plié ta chevelure? As-tu perdu ta voix et ton gazouillement? [Évohé.] Je suis harmonieuse et belle, ô mon amant! Le drap tissu de neige et la chaussure noire N'a pas mordu mes pieds ni mes ongles d'ivoire; Ma soubrette Cypris, qui m'aime quand je veux, N'a pas coupé nos vers pour plier mes cheveux; On admire toujours les cent perles féeriques Et les purs diamants de mes écrins lyriques: Les Éros voletants me servent d'échansons, Et ma lyre d'argent est pleine de chansons. [Moi.] Pourquoi donc as-tu fui la guerre, qui s'aggrave? On reprend Abufar et Lucrèce, on te brave! Pends-toi, grillon! Lucrèce, enfin deux Abufar! Et ce Bache espagnol ivre de nénuphar, Damon, ce grand auteur dont la muse civile Enchanta si longtemps et Lecourt et Clairville, Est photographié pour ses talents divers. Le Tarn au loin gémit et demande tes vers. [Évohé.] N'as-tu donc point appris la fameuse nouvelle Que l'aveugle Déesse, en enflant sa grande aile, Emporte aux quatre coins de l'univers connu? [Moi.] Non. [Évohé.] Tremblez, terre et cieux! Le maître est revenu. Némésis-Astronome assemble ses vieux braves, Barberousse s'abat au milieu des burgraves, Barthélemy rayonne, allumant son fanal, Cloué, dernier pamphlet, à son dernier journal! Sa muse a, réveillant la satire latine, Comme un Titan vaincu foudroyé Lamartine; Pareille aux grands parleurs d'Homère et de Hugo, Des rocs du feuilleton, la dure virago Sur ce cygne plus doux que les cygnes d'Athènes Fait couler à grand bruit ces paroles hautaines: " Rimeur, que viens-tu faire au milieu du forum? Cet acte audacieux blesse le décorum. Reste avec tes pareils! Les gens de ta séquelle Ne sont bons qu'à rimer une ode, telle quelle! Tu chantes l'avenir! le présent est meilleur. Ce qui te convenait, ô divin rimailleur, C'était, ambitieux du laurier de Pindare, D'aller au mont Horeb pincer de la guitare Pour ton roi légitime, ou plutôt d'arranger Des vers de confiseur au Fidèle-Berger. Mais ta loi sociale est une rocambole, Et Fourier n'est qu'un âne à côté de Chambolle. Tombe! et, le front meurtri par mon divin talon, Souviens-toi désormais d'admirer Odilon. " Ainsi par ses gros vers, Némésis-Astronome, Du poëte sacré, déjà plus grand qu'un homme, A brisé fièrement les efforts superflus. [Moi.] Tiens! je n'en savais rien. [Évohé.] Lamartine non plus. Bois, ô mon jeune amant! les larmes que je pleure. Si Némésis renaît, il faut donc que je meure? [Moi.] Ta lèvre a le parfum du rosier d'Orient Où l'Aurore a caché ses perles en riant; Cette bouche folâtre est pleine de féeries, Et, comme un voyageur dans des plaines fleuries, Mon coeur s'est égaré parmi ses purs contours. [Évohé.] Si je chantais encor, m'aimeriez-vous toujours? [Moi.] Eh! que nous fait à nous Némésis-Astronome? Nous, et Barthélemy que le siècle renomme, Nous avons deux tréteaux dressés sous le ciel bleu, Deux magasins d'esprit: le sien ressemble à feu Le Théâtre-Français; une loque de toile Y représente Rome ou bien l'Arc-de-l'Étoile, Au choix. Sur le devant, de lourds alexandrins, Portant tout le harnois classique sur les reins, Casaques abricot, casques de tragédie, Déclament, et s'en vont quand on les congédie: Ce genre sérieux n'a pas un grand succès; On y bâille parfois, mais c'est l'esprit français; Cela craque partout, mais c'est la bonne école, Et cela tient toujours avec un peu de colle. Si quelque spectateur pourtant semble fâché, On lui répond: Voltaire! et le mot est lâché. Mais nous, nous travaillons pour un peuple folâtre. En haillons! En plein vent! Nous sommes le théâtre A quatre sous, un bouge. Aux regards des titis Nous offrons éléphants, diables et ouistitis: Dans notre drame bleu, la svelte Colombine A cent mille oripeaux pour cacher sa débine. Ses paillettes d'argent et son vieux casaquin Éblouissent encor ce filou d'Arlequin; On y mord, et parfois la gorge peu sévère Sort de la robe, et luit sous les colliers de verre. Sur ce petit théâtre où le bon goût n'est pas, L'invincible Pierrot se démène à grands pas; Et quand le vieux Cassandre y passe à l'étourdie, Au lieu de feindre un peu, comme la Tragédie, De percer d'un poignard ce farouche barbon, Il lui donne des coups de trique, pour de bon! Sur cette heureuse scène, on voit le saut de carpe Après le saut du sourd; et Rose, sans écharpe, S'y montre à ce public trois fois intelligent, Faisant la crapaudine au fond d'un plat d'argent. La fée Azur, tenant le diable par les cornes, Y court dans son char d'or attelé de licornes; L'ange y dévore en scène un cervelas; des feux De Bengale, des feux charmants, roses et bleus, Embrasent de rayons cette aimable folie, Et l'on y voit passer Rosalinde et Célie! [Évohé.] Eh bien! donc, à vos rangs, Guignols et Bilboquets! Ouvrons la grande porte! allumons les quinquets! Mets ton collier de strass, reine de Trébizonde! Entrez, entrez, messieurs! Entrez! suivez le monde! Hurrah, la grosse caisse, en avant! Patapoum! Zizi, boumboum! Zizi, boumboum! Zizi, boumboum! Venez voir Colombine et le Génie, ou l'Hydre En mal d'enfant! Orgeat, de la bière, du cidre! Février 1846. Retour au sommaire
LES FOLIES-NOUVELLES Préface Élite du monde élégant, Qui fuis le boulevard de Gand, O troupe élue, Pour nous suivre sur ce tréteau Où plane l'esprit de Wateau, Je te salue! Te voilà! Nous pouvons encor Te dévider tout le fil d'or De la bobine! En un rêve matériel, Nous te montrerons Ariel Et Colombine. Dans notre parc aérien S'agite un monde qui n'a rien Su de morose: Bouffons que l'Amour, pour son jeu, Vêtit de satin rayé, feu, Bleu-ciel et rose! Notre poëme fanfaron, Qui dans le pays d'Obéron Toujours s'égare, N'est pas plus compliqué vraiment Que ce que l'on songe en fumant Un bon cigare. Tu jugeras notre savoir Tout à l'heure, quand tu vas voir La pantomime. Je suis sûr que l'Eldorado Où te conduira Durandeau Sera sublime. Car notre Thalie aux yeux verts, Qui ne se donne pas des airs De pédagogue, A tout Golconde en ses écrins: Seulement, cher public, je crains Pour son prologue! Oui! moi qui rêve sous les cieux, Je fus sans doute audacieux En mon délire, D'oser dire à l'ami Pierrot: Tu seras valet de Marot, Porte ma lyre! Mais, excusant ma privauté, N'ai-je pas là, pour le côté Métaphysique, Paul, que Molière eût observé? Puis voici Kelm, et puis Hervé Fait la musique! Berthe, Lebreton, Mélina, Avec Suzanne Senn, qui n'a Rien de terrestre, Dansent au fond de mon jardin Parmi les fleurs, et Bernardin Conduit l'orchestre! Écoute Louisa Melvil! N'est-ce pas un ange en exil Que l'on devine Sous les plis du crêpe flottant, Lorsqu'elle chante et qu'on entend Sa voix divine? Ravit-elle pas, front vermeil, Avec ses cheveux de soleil Lissés en onde, Le paysage triomphant, Belle comme Diane enfant, Et blanche! et blonde! Pour ces accords et pour ces voix, Pour ces fillettes que tu vois, Foule choisie, Briller en leur verte saveur, Daigne accueillir avec faveur Ma poésie! Car, sinon mes vers, peu vantés! Du moins tous ces fronts inventés Avec finesse, Comme en un miroir vif et clair, Te feront entrevoir l'éclair De la jeunesse! Octobre 1854. Retour au sommaire
Les Folies-Nouvelles La scène est au petit spectacle de mon ami Pierrot, 41, boulevard du Temple, le samedi 21 octobre 1854, jour de l'ouverture. Le théâtre représente un décor: un jardin de Wateau, peint par Cambon. Au lever du rideau, la scène est vide. On entend dans la coulisse le bruit d'un corps qui tombe par terre, puis des cris de détresse. Arrive un homme chiffonné, aveuglé, couvert de plâtre, avec un chapeau bossué: c'est le Bourgeois. Scène première [Un Bourgeois.] Au meurtre! épargnez un bourgeois! (Voyant que personne ne le poursuit, il se rassure un peu, se tâte, examine ses vêtements d'un air piteux, et continue.) J'ai donné contre Un mur, et j'ai cassé le verre de ma montre! Mon chapeau défoncé s'est tout aplati sur Ma tête. C'en est fait, je suis mort, à coup sûr! Non, je ne suis pas mort, mais je suis plein de plâtre. Où suis-je? C'est l'enfer, ou bien c'est un théâtre! Oui, voilà des décors. Que c'est vilain de près! Un ancien a raison de dire en mots exprès Que, même à soixante ans, un homme n'est pas sage! [Au public, confidentiellement.] Je crois sans plus d'affaire enfiler un passage (Je venais de dîner au prochain restaurant); J'entre, je m'aplatis le nez contre un torrent! Je crève une forêt, et ma jambe, qu'attrape Un câble, s'engloutit dans le trou d'une trappe! Mon père l'exprimait judicieusement: " Quoiqu'on y voie, avec leur sourire charmant, Des femmes aux regards célestes, aux cous lisses, On ne se saurait trop méfier des coulisses: On peut trop aisément s'y faire estropier! " [Apercevant la salle.] Mais je n'avais pas vu cela! Sac à papier! Le bel endroit! Quelle est cette superbe salle? Quel luxe! Ma surprise est vraiment colossale! Je ne reconnais rien du tout; pourtant je sais Qu'ici je ne suis pas au Théâtre-Français! S'il passait dans ces lieux, où le hasard m'amène, [En Prudhomme.] Quelque acteur, un suppôt de l'art de Melpomène, Je saurais si ces murs, qui n'ont rien de mesquin, Abritent le cothurne ou bien le brodequin! Et je lui parlerais sans terreur, d'un ton mâle! [Apercevant Pierrot, qui paraît au fond.] Justement, j'en vois un qui vient. Comme il est pâle! On dirait un malade, avec son blanc sarrot! Scène II Le Bourgeois, Pierrot. [Le Bourgeois, à Pierrot, qui s'est avancé, avec intérêt.] Monsieur est souffrant? (Pierrot exprime que non.) Non! tant mieux. (Pierrot montre au bourgeois un écriteau avec ces mots: Je suis Pierrot.) [Le Bourgeois, lisant l'écriteau.] " Je suis Pierrot! " (Avec admiration.) Il est Pierrot! Dieux! c'est ici que Pierrot loge! Il est Pierrot! (A Pierrot.) Monsieur, cela fait votre éloge. (Monsieur, mime Pierrot, Vous êtes trop bon, et vous êtes même joli, pour un birbe accablé de caducité.) Vous dites que je suis joli pour un barbon, Et que je suis trop bon! Je ne suis pas trop bon, Car votre accueil m'enchante, et, depuis ma naissance, Je désirais l'honneur de votre connaissance! Pierrot s'incline et exprime qu'il est flatté de ce compliment. Et... vous ne parlez pas? (Pierrot fait signe que non.) Non? Les gens bienséants Parlent fort peu! (Changeant la conversation.) Quelle est la muse de céans? (Pierrot exprime que c'est la Folie.) La Folie? Ah! vraiment! Votre salle est divine! Son aspect est gai comme un pinson! (Pierrot exprime qu'elle dépasse toutes les merveilles du monde, et que Louis XIV lui-même, bien qu'il ressemblât au Soleil, n'en avait pas de plus splendide.) Je devine. Vous me dites que, même au temps du roi Louis, Rien d'aussi magnifique aux regards éblouis Ne parut! (Pierrot exprime qu'il a fallu dépenser des capitaux considérables pour arriver à construire un pareil édifice.) Ah! fort bien! Je vous entends. Nous sommes D'accord. Il a fallu donner de fortes sommes Pour la faire, éventrer d'énormes galions, Et mettre des ducats dessus des millions! (Pierrot exprime que c'est bien cela et que le Bourgeois ne se trompe pas.) Quel genre voulez-vous jouer? La tragédie? C'est un genre français, excellent quoi qu'on die! (Pierrot fait la parodie d'un acteur tragique, puis il dit que, malgré toute sa sympathie pour la haute littérature, il ne croit pas devoir s'y consacrer.) Non! le drame? (Pierrot fait la parodie d'un acteur de drame. Il se promène à grands pas. O ciel! dit-il, où peut être ma fille! A ce moment le Bourgeois tire sa tabatière pour prendre une prise. Pierrot lui prend sa tabatière. Oh! dit-il, cette petite croix d'or! Mais alors tu es ma fille! Je suis ta mère! C'est superbe, ajoute Pierrot, mais je ne veux pas de cela non plus, je préfère des comédies plus gaies.) Non plus? (Ma foi non, dit Pierrot.) Ah! vous ne voulez pas Marcher toujours en deux, fendu comme un compas, Et faire trembler tout, jusques à la Bastille, Pour crier à la fin: " Ciel! ma mère! ma fille! " (Ma foi non, dit Pierrot.) Le vaudeville? (Pierrot en riant fait signe que non.) Non! vous avez trop d'esprit. (A Pierrot, avec les ménagements qu'on emploie auprès d'une personne à qui l'on veut dire quelque chose de désagréable.) Cher monsieur Pierrot, nul jamais ne vous comprit Aussi bien que je fais, grâce au style, sublime Et touchant à la fois, de votre pantomime. Mais, (Avec hésitation.) quoiqu'elle me rende extrêmement content, Ne pourrais-je causer avec quelque habitant De ce petit endroit cher à la fantaisie, En simple prose, ou même en simple poésie? (Ah! dit Pierrot, c'est très facile, j'ai votre affaire. Il va à une coulisse et semble appeler familièrement quelqu'un. Aussitôt paraît le Lutin des Folies-Nouvelles, cheveux au vent couleur d'or, regard et sourire extasiés, personnification de ce qu'ont de plus adorable le Caprice et la Fantaisie.) [Le Bourgeois, apercevant le Lutin.] Mais quel est cet éclair en habit de gala? Comme je clorais bien avec ce démon-là Le chapitre éternel de mes mélancolies! Oui, qu'est-il? Scène III Le Bourgeois, Pierrot, Le Lutin. [Le Lutin.] Moi? Je suis le Lutin des Folies Nouvelles! me voilà! tâchons de vivre encor! Voyez mes grands cheveux faits de lumière et d'or! Et mes yeux! des tisons d'enfer! Voyez mes lèvres Où l'amour et la lyre ont mis toutes leurs fièvres! Mes joyaux! mes habits où ruissellent des fleurs! Pleurez-vous, cher monsieur? je viens sécher les pleurs! Écoutez mes chansons de danseuse bohème! Et, surtout, aimez-moi d'abord: je veux qu'on m'aime! Laissez-moi folâtrer, bacchante, avec mes soeurs, Et je vous verserai ce vin, cher aux penseurs Saintement couronnés de raisins et de lierre, Dont s'enivrait Lesage et que goûtait Molière! (C'est une idée, dit Pierrot. Et il va chercher au fond du théâtre une table sur laquelle sont placés un broc et des verres.) [Le Bourgeois.] Buvons-en! buvons-en beaucoup! [Le Lutin, élevant son verre plein de vin.] A ta santé, O Bourgeois, cher public, d'un sourire enchanté! Toi qui de me comprendre es encore seul digne! Toi qui rêves, poëte, accoudé sous ma vigne! Préfère mes rosiers à la blancheur des lys! J'ai réjoui ton père et je berce ton fils! Aime-moi chancelante, et pourtant sérieuse! Je suis la Farce antique, immortelle et joyeuse! Et tous mes serviteurs furent tes échansons. Trinquons! Au vin de France [Le Bourgeois.] Au franc rire! [Le Lutin.] Aux chansons! (Elle chante, en tendant son verre à Pierrot, qui lui verse du vin.) Chanson I Au fond du vin se cache une âme! Pierrot, dans le cristal vermeil Verse-moi la liqueur de flamme: C'est le printemps, c'est le soleil! Elle enivre notre souffrance Sur cette terre où nous passons! Amis! vivent les vins de France Et le délire des chansons! II Avec leur parure choisie, Avec leurs beaux fronts empourprés, La Musique et la Poésie Sortiront de ces flots sacrés. La Joie et la blonde Espérance Les versent à leurs nourrissons! Amis! vivent les vins de France Et le délire des chansons! (Après le premier couplet, le Bourgeois transporté a tendu son verre à Pierrot; mais celui-ci, trop occupé à écouter, a oublié d'y rien verser. Après le second couplet, le Bourgeois tend encore son verre. Cette fois Pierrot le remplit de vin avec empressement; mais, dans son enthousiasme, il le vide lui-même, au grand désappointement du Bourgeois.) [Le Bourgeois, au Lutin.] Lutin, je vous adore! [A Pierrot.] Allons, je suis fou d'elle! [Cherchant à rassembler ses souvenirs, au Lutin.] Pourtant, si ma mémoire est encore fidèle, Vous n'aviez pas jadis cet habit provocant! Je vous voyais, c'était... non, je ne sais plus quand, Dans de grands corridors, mais longs de plusieurs aunes! Votre robe était verte, avec des rubans jaunes! Et puis vos matelas n'étaient pas bien cardés! [Le Lutin, souriant.] Ah! ma mère! la salle ancienne! Regardez. (On voit entrer une grande femme, dont le costume de Folie, vert et jaune, rappelle l'ancienne décoration des Folies- Concertantes.) Scène IV Le Bourgeois, Pierrot, Le Lutin, L'Ancienne Salle. Chanson (L'Ancienne Salle.) I Non, messieurs, sur ma parole, Je n'étais pas belle, mais Aussi comme j'étais folle! Le jupon troussé, j'aimais Le rire et la gaudriole! Je chantais Sancho Pança! [Le Bourgeois.] Oui, je me souviens de ça! [L'Ancienne Salle.] Avec une gaieté rare Alors je vous amusais, Puis je grattais ma guitare Et je disais... je disais...: Digue, digue, don. (Refrain dont l'acteur Kelm a le secret.) II [L'Ancienne Salle.] J'avais encor la voix nette, Les yeux d'étincelles pleins; Et je jetais ma cornette Par-dessus tous les moulins, Et jamais marionnette Plus haut ne se trémoussa! [Le Bourgeois.] Oui, je me souviens de ça! [L'Ancienne Salle.] Avec une gaieté rare Alors je vous amusais, Puis je grattais ma guitare, Et je disais... je disais: Digue, digue, don. (Refrain de Kelm.) [Le Lutin, au Bourgeois.] Eh bien, que dites-vous de sa voix? [Le Bourgeois.] Fort touchante. Pour moi, sac à papier! j'aime ce qu'elle chante! Oui, cette ancienne salle a vraiment l'air ouvert! Mais, ma foi! son costume est trop jaune et trop vert! (Avec galanterie au Lutin.) Quoiqu'elle vaille moins que ce qu'elle dérobe, Mon cher petit démon, j'aime mieux votre robe! [Le Lutin, montrant l'Ancienne Salle.] Eh! qu'importe? elle a su venir au bon moment! Mais je parais, et d'elle il reste seulement, Voyez! cet art bouffon qui fit sa jeune gloire! (Sur le mot voyez, un changement de costume s'exécute à vue. Le personnage représentant l'ancienne salle des Folies- Concertantes disparaît, et laisse voir à sa place un comédien vêtu d'un splendide costume bouffon.) [Le Comédien bouffon.] Oui, c'est moi, me voilà! Vous savez mon histoire. Je naquis près des Dieux antiques, mes voisins, Sur un lourd chariot couronné de raisins! Puis, sur tous les tréteaux et sur toutes les planches J'ai fustigé le vent de mon rire aux dents blanches! En lançant comme dit Hamlet: " des mots, des mots! " J'ai distrait quelquefois le passant de ses maux! Polichinelle et clown, j'ai su, qu'on s'en souvienne, Joindre à l'humour anglais la verve italienne! J'aurai fini ma tâche et rempli mon devoir, Si vous voulez aussi vous égayer à voir, Au bruit de la crécelle et du tambour de basque, Frissonner ma crinière et grimacer mon masque! Cherchez-vous la maison de Scapin? c'est ici! Et les enfants seront les bienvenus aussi! O gaieté! dans ce temple heureux où tu t'installes, Nous avons peint des fleurs et rembourré des stalles! (Au public, avec conviction.) Messieurs, sur ces dossiers vraiment miraculeux, Vous pourrez à loisir rêver des pays bleus! Ces frêles ornements, ces riches arabesques, Où court la fantaisie en dessins pittoresques, Trahissent le cachet de leur peintre, qu'en bon Français il faut nommer... [Le Bourgeois.] Il faut nommer... [Le Comédien bouffon.] Cambon! Craignez-vous que jamais le bon goût ne rature Ces chefs-d'oeuvre? [Le Bourgeois.] Parlons un peu littérature. [Le Comédien bouffon.] Nos acteurs? (Chacun des personnages qu'il nomme tour à tour entre en scène à mesure que son nom est prononcé; puis tous finissent par former un tableau d'un aspect bouffon et poétique.) Ils mettront la critique aux abois. Quoiqu'ils soient si jolis, ils ne sont pas de bois! Voyez! c'est Arlequin avec sa Colombine, Ce joli couple en qui le poëte combine L'âme avec le bonheur se cherchant tour à tour, Et l'idéal avide, en quête de l'amour! Voici Léandre encor, voici Polichinelle, Un gaillard vicieux comme la Tour de Nesle! Et le plus grand de tous, calme comme un Romain, Le plus spirituel, le plus vraiment humain, Formidable, et toujours plus grand que sa fortune, Mon cher ami Pierrot, le cousin de la lune! Isabelle! oiseau bleu qui chante en sa prison! Et Cassandre tremblant, sot comme la raison! [Le Bourgeois] Et que racontent-ils? [Le Lutin] Une histoire profonde, Toujours vieille et toujours jeune, comme le monde! Colombine, cet ange au souple casaquin, A laissé ramasser son coeur par Arlequin, Un don Juan de hasard, qui, gracieux et leste, Fait chatoyer sur lui tout l'arc-en-ciel céleste! Restez, dit la Raison; fuyez, leur dit l'Amour! Par les champs d'épis mûrs, baignés des feux du jour, Par les noires forêts, par l'azur des grands fleuves, Ils vont! Mais soutenus dans toutes ces épreuves, Le feuillage s'éclaire au bruit de leurs chansons; Un repas sort pour eux du milieu des buissons; Sur leurs pas, que dans l'air suivent des harmonies, Des barques et des chars, poussés par les génies, Leur offrent un abri sous des voiles flottants, Et tout leur réussit, parce qu'ils ont vingt ans! Chanson I Ce roman-là, c'est la vie! Que, sous le manteau des bois, L'âme et la lèvre ravie Vont épeler à la fois! Dans leur humeur vagabonde, Barbe grise et tête blonde Le poursuivent tour à tour! Il n'est qu'une histoire au monde, C'est l'histoire de l'amour. II Beau pays de la féerie, Que nul encor n'a trouvé, Doux Éden, terre fleurie, Au moins nous t'avons rêvé! O mes soeurs, ô filles d'Ève, Lorsqu'en mai frémit la sève, Quand le ciel sourit au jour, Pour nous il n'est qu'un beau rêve, C'est le rêve de l'amour! III L'un sur sa lyre d'ivoire, Sous les feux de l'Orient, Dit en vers sacrés la gloire Et son laurier verdoyant. Sous la pourpre ou la dentelle, L'autre chante, ô Praxitèle, Ta déesse au fier contour; Mais la chanson immortelle, C'est la chanson de l'amour. [Le Bourgeois.] C'est parfait! [Le Comédien bouffon.] Cependant Cassandre avec Léandre Les poursuivent. Mais quoi! le beau-père et le gendre Se déchirent la jambe à tous les traquenards! Tantôt on les fusille ainsi que des renards: Ils se battent entre eux. L'un crie: On m'assassine! Pour l'autre, le bon vin se change en médecine. Cent mille soufflets, l'un sur l'autre copiés, Alternent sans relâche avec les coups de pieds. Veulent-ils lire? on voit se hausser la chandelle, Qui revient, si plus tard on n'a plus besoin d'elle. Et, tandis que Léandre a gâté son pourpoint, Et que le vieux barbon, toujours plus mal en point, Est rossé par le diable et par son domestique, Les amoureux, ravis au pays fantastique, S'enivrent dans les bois des senteurs du printemps, Et tout leur réussit, parce qu'ils ont vingt ans! [Le Lutin.] Grâce à la Fée, un jour, après tous ces longs jeûnes, Les voilà mariés! ils sont beaux, ils sont jeunes! Sous un soleil tournant qui brille à ciel ouvert, Dans un palais orné de paillon rouge et vert, On les unit, et l'air, rempli d'apothéoses, Se teint de fleur de soufre, et d'azur, et de roses! [Le Comédien bouffon.] Pendant tout ce temps-là, doux, pensif et railleur, Dérobant tout, mangeant et buvant du meilleur, Et ne s'intéressant à rien, comme les sages, Pierrot s'est promené parmi les paysages, Sans même seulement vouloir tourner les yeux Vers la Fée au char d'or, qui s'enfuit dans les cieux! Paresseux et gourmand, voilà dans quelle étoffe Le gaillard est taillé! [Le Bourgeois.] C'est un grand philosophe! Et j'aime le roman que vous m'avez conté. [Le Comédien bouffon, au Lutin.] C'est le plus beau de tous, il n'est pas dégoûté! Au Bourgeois, en lui montrant le groupe des danseuses. Voulez-vous voir aussi nos nymphes bocagères Et le choeur bondissant de nos danses légères? Vous avouerez qu'auprès de nous Vestris marchait! (Aux danseuses, avec l'intonation consacrée.) Que la fête commence! (Aux musiciens de l'orchestre.) Hé! messieurs de l'archet! Ce petit monde-là n'attend qu'une cadence; (Au Bourgeois et au public.) Car pour vous réjouir tout cela chante et danse. Nous possédons au moins soixante-treize Elssler. [Le Bourgeois.] Soixante-treize? [Le Comédien bouffon.] Au moins! vous les verrez en l'air. [Le Bourgeois.] Devant mes yeux charmés quand vont-elles s'ébattre? [Le Comédien bouffon.] Demain! En attendant, en voici toujours quatre! [Le Bourgeois.] Voyons. (Les danseuses exécutent un pas éblouissant de délire et de " réalisme. ") [Le Bourgeois, au Comédien bouffon.] Sac à papier! je crois qu'une Péri, A vouloir devancer leurs ailes, eût péri! C'est divin! fougue ardente et grâce printanière! (A Pierrot.) Mais que faisiez-vous donc à la saison dernière, Mon ami? Tâchiez-vous d'instruire en badinant? (Pierrot exprime qu'il n'a jamais songé à cela. Ce que nous faisions? dit-il, nous dansions.) [Le Bourgeois.] J'en suis fort aise! Eh bien, chantez donc, maintenant! [Le Comédien bouffon.] Demandez, faites-vous servir! musette ou lyre! Romance tendre ou bien séguédille en délire! La ballade allemande ou les airs espagnols, A votre choix! (Montrant le Lutin.) Voilà le nid des rossignols! (Le Bourgeois emprunte à son tour le langage de la mimique, et exprime que, comme toujours, il sera fort heureux de se contenter avec ce qu'on lui donnera.) Chanson [Le Lutin.] C'est ici que l'on oublie La pâle Mélancolie: Nous nous appelons Folie, C'est ici qu'on rit encor! Accueillez nos babioles, Laissez nos danses frivoles Éveiller les chansons folles Avec leurs clochettes d'or! [Le Comédien bouffon.] Ah! souriez-nous! Le cuivre N'empêchera pas de suivre Notre chant de bonheur ivre! Nos habits sont tout luisants; Suivant la façon commune, Nos poëtes sans fortune Rêvent au clair de la lune, Nos danseuses ont seize ans! (Tous les personnages et funambules forment des groupes, autour desquels court une danse ivre de joie. La farce est jouée.) Odes funambulesques (suite) Théodore de Banville Retour au menu Autres guitares L'Ombre d'Éric Le Mirecourt V... le baigneur La Tristesse d'Oscar Le Flan dans l'Odéon L'Odéon Bonjour, Monsieur Courbet Nadar Reprise de La Dame Marchands de Crayons Nommons Couture! Le Critique en mal d'enfant Rondeaux Rolle n'est plus vertueux Mademoiselle Page Brohan Arsène Madame Keller Adieu, Paniers A Désirée Rondeau Triolets Mort de Shakspere Néraut, Tassin et Grédelu Grédelu Tassin Néraut Feu de Bengale Leçon de chant Académie Royale de Mus. Du temps que le maréchal Bugeaud poursuivait vainement Abd-el-Kader Age de M. Paulin Limayrac Bilboquet Élève de Voltaire! Monsieur Homais Polichinelle Vampire Opinion sur Henri de La Madelène Note rose Monsieur Jaspin Le Divan Le Peletier Variations lyriques Ma biographie A un ami, pour lui réclamer le prix d'un travail littéraire Villanelle de Buloz Écrit sur un exemplaire des Odelettes Couplet sur l'air des «Hirondelles», de Félicien David Villanelle des pauvres housseurs Chanson sur l'air des Landriry Ballades des célébrités du temps jadis Virelai à mes éditeurs Ballade des travers de ce temps Monsieur Coquardeau Monselet d'automne Réalisme Méditation poétique et littéraire A Augustine Brohan La Sainte Bohème Ballade de la vraie sagesse Le Saut du tremplin AUTRES GUITARES L'Ombre d'Éric Si Limayrac devenait fleur, Il boirait les pleurs de l'Aurore, Et, penché sur le sein de Flore, Il renaîtrait à ce doux pleur. Son faux col serait sa corolle, Et d'un lys aurait la couleur; J'en ferais des bouquets à Rolle, Si Limayrac devenait fleur. Si Limayrac devenait fleur, Ducuing pourrait, à la Chaumière, L'attacher à sa boutonnière Et s'en faire une croix d'honneur. Sur les coteaux et dans les landes, Voltigeant comme un oiseleur, Buloz en ferait des guirlandes, Si Limayrac devenait fleur. Si Limayrac devenait fleur, J'en ornerais, près d'une haie, La houlette d'Arsène Houssaye: Je l'arracherais sans douleur. A côté d'une cucurbite, Il sourirait, en sa pâleur, A l'éditeur Jules Labitte, Si Limayrac devenait fleur. Si Limayrac devenait fleur, Je le mettrais dedans un vase, Et quelquefois avec extase Je l'aplatirais sur mon coeur. Séduit par son pistil attique, Peut-être un jeune parfumeur Nous en ferait de l'huile antique, Si Limayrac devenait fleur. Hélas! Limayrac n'est pas fleur, Et ne peut de parfums de menthe Enivrer un corset d'amante Ni l'habit noir d'un enjôleur. Quoique sa voix, flûte en démence, Ait charmé le merle siffleur, Jetons au feu cette romance, Hélas! Limayrac n'est pas fleur! Novembre 1845. Le Mirecourt Un jour Dumas passait: les divers gens de lettres Devant son gousset plein s'inclinaient à deux mètres, En murmurant: " Ils sont trop verts! " Un Mirecourt soudain, fait comme un vilain masque, Fendit la foule, prit son twine par la basque, Et lui fit ce discours en vers: " Alexandre Dumas, compresse de la presse, Emplâtre qui toujours guéris cette Lucrèce, Moxa qu'elle se met partout, Écoute-moi, pacha de ces Maquets sans nombre, Ombre de Scudéry, qui de Gigogne est l'ombre, Tu n'es qu'un Pitre et qu'un Berthoud! Tu gâtes le papier de quatre Lamartines. Comme un Augu trop plein tu répands tes tartines Sur Carpentras et Draguignan; Ta machine à vapeur fait marcher trois cents plumes, Et tu fais un gâchis en trente-deux volumes Des mémoires de d'Artagnan. Mais ton jour vient. Il faut dans Le Siècle, qui tombe, Que le premier-Paris sous lui creuse ta tombe! Dieu te garde un carcan de bois Dans La Démocratie, un journal de dentiste, Dans les entre-filets du Globe, et dans L'Artiste, Feuille qui paraît quelquefois! Porcher te dira: Baste! En des recueils intimes, Tes vieux ours écriront les noms de tes victimes; Tu les entendras te crier: Mort et damnation! et te traiter de cancre, Tous ces foetus caducs, ces vieux ours teints de l'encre Qui n'est plus dans ton encrier! Cela doit t'arriver, Yacoub, sans que Chambolle, Solar ni Girardin te soldent une obole Sur le dernier trimestre échu; Lors même que Dumas, ainsi qu'Abdolonyme, Vieux et plantant ses choux, prendrait le pseudonyme D'Almanzor ou de Barbanchu! " Dumas avait un jonc en bois de sycomore, Et ce poing de Titan qui sur la tête more Fait cinq cent vingt pour son écot: Docile au Mirecourt, il lui laissa tout dire, Pencha son front rêveur, puis avec un sourire Fit: " As-tu déjeuné, Jacquot? " Octobre 1846. V... le baigneur V...., tout plein d'insolence, Se balance, Aussi ventru qu'un tonneau, Au-dessus d'un bain de siège, O Barège, Plein jusqu'au bord de ton eau! Et comme Io, pâle et nue Sous la nue, Fuyait un époux vanté, Le flot réfléchit sa face, Puis l'efface Et recule, épouvanté. Chaque fois que la courroie, Qui poudroie, Passe à fleur d'eau dans son vol, On voit de l'eau qui l'évite Sortir vite Son pied bot et son faux col. Reste ici caché, demeure! Dans une heure, Comme le chasseur cornu En écartant la liane Vit Diane, Tu verras V... tout nu! On voit tout ce que calfate La cravate, Et son regard libertin Appelle comme remède A son aide Héloïse Florentin! Mais un songe le visite! Il hésite A finir ses doux ébats; Toujours V.... se balance En silence, Et va murmurant tout bas: " Ah! si j'étais en décembre A la Chambre, Je grandirais d'un bon tiers, Et je pourrais de mon ombre Faire nombre A côté de monsieur Thiers! Je pourrais sur mon pupitre Faire, en pitre, Le bruit traditionnel, Et, commençant une autre ère, Ne plus traire Le Constitutionnel! A mes festins que le Scythe Même cite, On boirait de l'hypocras! J'obtiendrais des croix valaques Et des plaques: Je les ferais faire en strass! " Plus brillant qu'une cymbale, Tel s'emballe Et se voit légiférant, Ce matassin crucifère Qui sut faire Éclore Le Juif errant! Et cependant des coulisses Ses complices Vont tous prenant le chemin. Voici leur troupe frivole Qui s'envole, Cigare aux dents, stick en main. En passant chacun s'étonne Et chantonne, Et lui dit sur l'air du Tra: " Oh! la vilaine chenille Qui s'habille Si tard un soir d'Opéra! " Avril 1846. La Tristesse d'Oscar Jadis le bel Oscar, ce rival de Lauzun, Du temps que son habit vert pomme était dans un État difficile à décrire, Et qu'enfin ses souliers, vainqueurs du pantalon, Laissant à chaque pas des morceaux de talon, Poussaient de grands éclats de rire; Du temps que son coachman, pâle comme un navet, Se recourbait en plis tortueux, et n'avait Plus de collet d'aucune sorte, Aucun collet, pas même un collet... né Révoil, Et que son vieux chapeau, tout dépourvu de poil, Prenait des tons de colle-forte; O misère! du temps que, tournant au lasting, Son pantalon, pareil aux tableaux de Drolling, Avait ce vernis dont tu lustres Le gilet fabuleux de Fontbonne et son frac, Le bel Oscar disait à Paulin Limayrac, Publiciste âgé de deux lustres: " Dieu! que ne suis-je assis dans le Palais-Bourbon! Quand pourrai-je appeler Ledru-Rollin: Mon bon! Et dire en voyant Buloz: Qu'est-ce? Et puis n'entendre plus dans quelque affreux recoin Ce monstre me crier: Tu n'iras pas plus loin! Quand je veux passer à la caisse. Paulin! si je payais le cens, ah! tu le sens, Je connaîtrais aussi ces billets de cinq cents Qui sont les pommes de nos Èves, J'aurais le rameau d'or qui dompte les tailleurs, Et je verrais enfin des chemises ailleurs Que parmi l'azur de mes rêves! Oui! je ferais remettre un verre à mon lorgnon! Paulin, j'échangerais ma panne et mon guignon Contre l'aisance fantastique Du baron de Rothschild, et, gagnant à ce troc, Je peignerais alors mes moustaches en croc Et j'y mettrais du cosmétique! Je dînerais chez Douix! J'aurais des gants serins Pour poser au balcon des théâtres forains, Et, profitant de son extase, J'abreuverais de luxe et de verres de rhum Une divinité, reine des Délass-Com, De Montmartre ou du Petit-Laze! " Ainsi parlait Oscar, l'âme et les sens aigris, Du temps qu'il arborait ces vastes chapeaux gris Empruntés à d'anciens fumistes, Et que, plein d'amertume, il nettoyait ses gants Avec ces procédés beaux, mais extravagants, Qui sont la gloire des chimistes. Il parlait, et ses yeux imitaient des poignards. Aujourd'hui, grâce aux voix de cinq cents montagnards, Le voilà sorti de l'ornière Et Bignan le célèbre en d'officiels chants; C'est la rosette rouge et non la fleur des champs Qui fleurit à sa boutonnière. Il rayonne, il est mis comme un notaire en deuil. Et cependant toujours parmi l'or de son oeil Brille une perle lacrymale; Il erre, les regards cloués sur les frontons, Triste comme un bonnet, ou comme ces croûtons De pain que nous cache une malle! Quel rêve peut troubler ce moderne Samson, Qui sur le nez des siens pose, comme l'ourson, Des discours carrés par la base, Qui d'un pantalon vert couvre ses tibias, Et qui dans les divers patois charabias Éclipse Charamaule et Baze? Ah! quelque fiel toujours gâte notre hydromel! Oui, quelque chose encore attriste ce Brummel Qui, mettant chaque Amour en cage, Effaçait les exploits du chevalier d'Éon! Voilà ce qui l'agace: hier à l'Odéon Un voyou l'a pris pour Bocage! Juin 1848. Le Flan dans l'Odéon Avant que la brise adultère Qui fait le charme des hivers, N'émaille de recueils de vers Les parapets du quai Voltaire; Avant que Chaumier Siméon N'ait publié ses hexamètres, Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! Des journaux qui mettent leur liste Dans l'Annuaire officiel, Il n'en est pas qui sous le ciel Soit plus mordoré que L'Artiste. Messieurs Paul, Arthur et Léon En sont les rédacteurs champêtres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! Il n'est pas de revue alpestre, Pas de recueil ni de journal, Soit chez Bertin ou Jubinal, Où viennent, vers la Saint-Sylvestre, Plus de ces chevaliers d'Éon Moitié lorettes, moitié reîtres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! Nulle part, dans le ciel sans brise, Les jeunes gens au coeur de feu Ne regardent d'un oeil plus bleu La lune changer de chemise. Ainsi la voyait Actéon Faire la planche sous les hêtres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! A L'Artiste, la grande actrice Fut Asphodèle Carabas, Carabas, qu'avec son cabas Buloz guignait pour rédactrice. Hélas! changeant caméléon, L'Artiste lui tourne les guêtres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! Un étranger vint à L'Artiste, Jeune, avec un air ahuri. Était-ce un du Charivari, Du Furet, du Feuilletoniste? Était-il le Timoléon Des Saint-Almes et des Virmaîtres...? Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! On ne savait. L'ange Asphodèle Fit avec lui deux mille vers. Les Vermots et les Mantz divers Derrière eux tenaient la chandelle. Ils jouaient de l'accordéon Pour mieux accompagner ces mètres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! La lune était à la fin nue, Et ses rayons, doux aux rimeurs, Parmi le gaz des allumeurs Découpaient en blanc sur la nue Les chapiteaux du Panthéon, Pareils à de grands baromètres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! Mais contre Asphodèle rageuses, Des bas-bleus, confits par Gannal, Dans le salon bleu du journal Dansaient des polkas orageuses. Les élèves de l'Orphéon Leur chantaient Les Boeufs aux fenêtres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! On voit dormir au nid la caille Qu'un vautour fauve lorgne en bas: Telle s'endormait Carabas. Le jeune homme au lorgnon d'écaille, C'était le doux Napoléon Citrouillard, l'un de nos vieux maîtres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! Et, fougueux comme un Transtamare, Citrouillard, ce dandy sans foi, La fit un jour, de par le Roi, Rédactrice du Tintamarre! Elle y traduit Anacréon En vers de quatre centimètres... Allez, allez, ô gens de lettres, Manger du flan dans l'Odéon! Septembre 1846. L'Odéon Le mur lui-même semble enrhumé du cerveau. Bocage a passé là. L'Odéon, noir caveau, Dans ses vastes dodécaèdres Voit verdoyer la mousse. Aux fentes des pignons Pourrissent les lichens et les grands champignons Bien plus robustes que des cèdres. Tout est désert. Mais non, suspendu, sans clocher, Le grand nez de Lucas fend l'air comme un clocher. Trop passionné pour Racine, Un pompier, dont le dos servait de point d'appui A ce nez immoral, sans doute comme lui Dans le sol avait pris racine. " Ah! dit Mauzin, voyant sa pâleur de lotus, Poëte, pour calmer ces affreux hiatus En un lieu que la foule évite, Et pour te voir tordu par ce rire usité Chez les hommes qu'afflige une gibbosité, Parle, que veux-tu? Dis-le vite! Que faut-il pour te voir plus gai que Limayrac? Veux-tu que je t'apporte une cruche de rack? Dis, que te faut-il pour que rie Ta prunelle d'azur, pareille à des saphirs, Et pour voir tes cheveux s'envoler aux zéphyrs Comme les crins de Vacquerie! Qui pourrait dissiper ton noir abattement? Te faut-il les gants bleus de monsieur Nettement, Ou ce chapeau de roi de Garbe, Le chapeau de Thoré, cet homme si barbu Qu'un barbier ne pourrait, sans devenir fourbu, En quatre ans lui faire la barbe! Pour sourire veux-tu le casque du pompier, Qui consume ses nuits à voir estropier La tragédie ou l'atellane? Que veux-tu, rack, gants, feutre ou le beau casque d'or? -- Ce que je veux? dit l'homme au profil de condor, C'est un nez à la Roxelane! " Juin 1848. Bonjour, Monsieur Courbet En octobre dernier j'errais dans la campagne. Jugez l'impression que je dus en avoir: Telle qu'une négresse âgée avec son pagne, Ce jour-là la Nature était horrible à voir. Vainement fleurissaient le myrte et l'hyacinthe; Car au ciel, écrasant les astres rabougris, Le profil de Grassot et le nez d'Hyacinthe Se dessinaient partout dans les nuages gris. Des bâillements affreux défiguraient les antres, Et les saules montraient, pareils à des tritons, Tant de gibbosités, de goîtres et de ventres, Que je les prenais tous pour d'anciens barytons. Les fleurs de la prairie, espoir des herboristes! -- Car ce siècle sans foi ne veut plus qu'acheter, -- Semblables aux tableaux des gens trop coloristes, Arboraient des tons crus de pains à cacheter. Et, comme un paysage arrangé pour des Kurdes, Les ormes se montraient en bonnets d'hospodar; C'étaient dans les ruisseaux des murmures absurdes, Et l'on eût dit les rocs esquissés par Nadar! Moi, saisi de douleur, je m'écriai: " Cybèle! Ouvrière qui fais la farine et le vin! Toi que j'ai vue hier si puissante et si belle, Qui t'a tordue ainsi, Nourrice au flanc divin? " Et je disais: " O nuit qui rafraîchis les ondes, Aurores, clairs rayons, astres purs dont le cours Vivifiait son coeur et ses lèvres fécondes, Étoiles et soleils, venez à mon secours! " La Déesse, entendant que je criais à l'aide, Fut touchée, et voici comme elle me parla: " Ami, si tu me vois à ce point triste et laide, C'est que Monsieur Courbet vient de passer par là! " Et le sombre feuillage évidé comme un cintre, Les gazons, le rameau qu'un fruit pansu courbait, Chantaient: " Bonjour, monsieur Courbet le maître peintre! Monsieur Courbet, salut! Bonjour, monsieur Courbet! " Et les saules bossus, plus mornes et plus graves Que feu les écrivains du Journal de Trévoux, Chantaient en choeur avec des gestes de burgraves: " Bonjour, monsieur Courbet! Comment vous portez-vous? " Une voix au lointain, de joie et d'orgueuil pleine, Faisait pleurer le cerf, ce paisible animal, Et répondait, mêlée aux brises de la plaine: " Merci! Bien le bonjour. Cela ne va pas mal. " Tournant de ce côté mes yeux, -- en diligence, Je vis àave; l'horizon ce groupe essentiel: Courbet qui remontait dans une diligence, Et sa barbe pointue escaladant le ciel! Octobre 1854. Nadar Les soirs qu'au Vaudeville, en ce moment sauvé, On donne une première Représentation; quand le gaz relevé Couvre tout de lumière; Et, pour mieux éblouir de feux les vils troupeaux Aux faces inconnues, Quand, les littérateurs déposant leurs chapeaux, On voit leurs têtes nues; Chez tous ces rois à qui la notoriété Enseigne ses allures, Oh! quel spectacle étrange en sa variété Offrent les chevelures! Les unes ont l'aspect de l'ébène; voici Les châtaines, les fauves, Et les beaux fronts de neige, et l'on remarque aussi Le bataillon des chauves. C'est le brun Lherminier, Sasonoff et Murger, Et Lemer, doux lévite. Leurs cheveux peuvent dire en choeur avec Burger: " Hurrah! les morts vont vite! " Louis Boyer, qui prit plus d'une Alaciel A plus d'un roi de Garbe, Dissimule son nez, organe essentiel, Sous de grands flots de barbe. Son visage pourtant n'est pas seul envahi Comme celui d'un Serbe, Et de Goy, dont les mots ont un parfum d'Aï, N'est pas non plus imberbe! Car le Temps, qui sourit de se voir encensé Par ceux dont il se joue, Met, comme un lierre épars, ce feuillage insensé Autour de notre joue! Louis Lurine, habile à bien lancer les dards, En a les tempes bleues. Asselineau pourrait fournir des étendards Aux pachas à trois queues. Méry, chêne au milieu d'arbustes rabougris, A vaincu les épreuves; Il est majestueux et fort sous son poil gris Comme les dieux des fleuves. Dumas, qui pourrait seul, mage éthiopien, Chanter la sage Hélène, Abrite des éclairs son crâne olympien Sous des touffes de laine. Mirecourt dans son ombre, antre de noirs projets, Tente de noyer Planche, Et René Lordereau dans ses boucles de jais Garde une mèche blanche. Villemessant, mêlé, comme les vieux railleurs, De faune et de satyre, Se coiffe en brosse. Et puis j'en passe, et des meilleurs! Mais qui pourrait tout dire? Théo, roi de l'azur où la Muse le suit, Amant de la Chimère, En secouant sa tête, à l'entour fait la nuit, Comme un héros d'Homère, Et Barrière, qui va cherchant la vérité Sans songer à sa gloire, Montre pleins d'ouragans des yeux d'aigle irrité Sous une forêt noire. A côté d'eux on voit les blonds: c'est Dumas fils, Dont l'ample toison frise; C'est Gaiffe, dont la joue est neige, ivoire et lys, Et la lèvre cerise. C'est Castille aux anneaux crêpés; ses yeux ont lui Pour quelque étrange rêve, Et son chef lumineux brille comme celui De notre grand'mère Ève. Voillemot resplendit comme un jeune Apollon. Fabuleux météore, Sa tête radieuse au milieu d'un salon Fait l'effet d'une aurore. Arsène Houssaye, à qui souvent, le coeur troublé, Rêvent les jeunes filles, A des cheveux pareils à ceux des champs de blé Tombant sous les faucilles. Ils sont d'or pâle; ceux du poëte nouveau Qui, dans des vers bizarres, A nommé le public: " Bête à tête de veau, " Sont jaunes, fins et rares. La Madelène est rose, et Marchal est vermeil D'une façon hardie, Mais Nadar sur son front aux comètes pareil Arbore l'incendie! Décembre 1858. Reprise de La Dame Mourir de la poitrine Quand j'ai ces bras de lys, La lèvre purpurine, Les cheveux de maïs Et cette gorge rose, Ah! la vilaine chose! Quel poëte morose Est donc ce Dumas fils! Je fus, pauvre colombe, Triste, blessée au flanc; Déjà le soir qui tombe Glace mon jeune sang, Et, j'en ai fait le pacte, Il faut qu'en femme exacte, Au bout du cinquième acte J'expire en peignoir blanc! Pourtant, j'aime une vie Qu'un immortel trésor Poétise, ravie, Dans un si beau décor; J'aime pour mes extases Les feux des chrysoprases, Les rubis, les topazes, Les tas d'argent et d'or! Paris est une ville Où mille voyageurs Cherchent au Vaudeville De pudiques rougeurs, Où toute jeune fille Aux façons de torpille Peut avoir ce qui brille Aux vitres des changeurs! J'aime cette lumière Qui, des lustres fleuris, Tombe aux soirs de première Sur ma poudre de riz, Quand, aux loges de face, Ma petite grimace, Malgré leur pose, efface Cerisette et Souris. J'aime qu'en ma fournaise Un lingot fonde entier, Et que, pour me rendre aise, Avec un luxe altier De jeune Sulamite Qui ne soit pas un mythe, Plus d'un caissier imite Grellet et Carpentier! J'aime que le vieux comte Soit réduit aux abois En refaisant le compte Des perles que je bois, Enfin, cela m'allèche De sentir ma calèche Voler comme une flèche Par les détours du bois! J'aime que l'on me bouge Un grand miroir princier, Pour me poser ce rouge Qui plaît à mon boursier, Tandis que ma compagne, Brune fille d'Espagne, Sur l'orgue m'accompagne Des chansons de Darcier! Mais surtout, quand, dès l'aube, S'éloigne mon sous-chef Natif d'Arcis-sur-Aube, Renvoyé d'un ton bref, Dans ma main conquérante J'aime à tenir quarante Nouveaux coupons de rente, Et du papier Joseph! Janvier 1857. Marchands de crayons Rose pleurait: Un bon jeune homme La consola, veillant au grain. " -- Ah! de quelque nom qu'on vous nomme, Dit-elle, vous allez voir comme J'ai raison d'avoir du chagrin! Pour Meaux, ayant plié ma tente, En avril dernier je partis. J'allais hériter de ma tante, Dont la dépouille aujourd'hui tente Une foule de bons partis. Mais ce n'est pas dans la province Que resplendit mon firmament: C'est ici que loge mon prince, L'homme pour qui mon coeur se pince, Mon Arthur, mon tout, mon amant! Loin de lui mon âme est funèbre; A sa voix, qui me fait rêver, J'étais docile comme un zèbre! C'est un individu célèbre: Où pourrais-je le retrouver? Car en vain mon regard se dresse! Comme Arthur ne m'a pas écrit, J'ignore en tout point son adresse. Comment donc faire avec adresse Ce que mon désir me prescrit? O tristesse! jusqu'à la lie Je te savoure et je te bois! Sa rue, hélas! est démolie: Je vois avec mélancolie Que l'on y pose un mur de bois! " " -- Ne pleurez pas, mademoiselle, Dit le bon jeune homme éperdu A Rose, en se penchant vers elle; Vous allez voir avec quel zèle Nous chercherons l'Arthur perdu! Puisqu'il s'agit d'un homme illustre, Venez au bal de l'Opéra. Vous le trouverez sous le lustre, Appuyé sur quelque balustre! Pour l'entrée, on vous la paiera. Les voici tous deux à la fête, Dans cet endroit prestigieux, Depuis les tapis jusqu'au faîte, Où la réunion est faite De ce que Paris a de mieux. Tout est couleur, lumière, flamme, Et l'on s'étouffe à trépasser. Le bon jeune homme, exempt de blâme, Dit: -- " Cherchez l'ami de votre âme Parmi les gens qui vont passer! A-t-il quelque prééminence Sur l'élite de ces lions Du report et de la finance, Chez qui la moindre lieutenance Vaut au moins quinze millions? Voici le maître de Marseille, Lireux, Solar, grave et pensif, Millaud, à qui Phébus conseille La bienfaisance, et qui s'éveille Dans une maison d'or massif! Puis voici la cohorte insigne Des artistes, cerveaux en fleur; Hamon, gracieux comme un cygne, Galimard qui cherche la ligne, Préault qui trouve la couleur! Puis Masson, fort de ses magies, Et Couture, épris des hasards: Tous deux à travers les orgies Ont vu passer, de sang rougies, Les ombres pâles des Césars. Voici Millet, voici Christophe, Et tous les fils de Phidias, Et Chenavard, ce philosophe, Aveuglé par un bout d'étoffe Que chiffonne en causant Diaz. Voici des acteurs, Hyacinthe, Frédérick, Fechter; admirons Grassot, qu'on abreuve d'absinthe, Et Gueymard, quidans cette enceinte Assourdit la voix des clairons! Puis voici les porteurs de lyre, Les meilleurs Homères du jour, Ceux que vers son calvaire attire Encore le double martyre Fait de poésie et d'amour! Voici Musset, dieu de la ville, Et Dupont, maître de son pré, Et Sainte-Beuve, et Théophile, Chanteur pour qui la muse file Des jours tissus d'un fil pourpré. Voici Bouilhet, que tu conseilles, Naïade antique au front de lys, Philoxène, amant de merveilles, Qui, tout enfant, vit les abeilles Baiser les lèvres de Myrtis. Puis, dans ce torrent qui s'épanche, Voici les frères de Goncourt; Mirecourt, acharné sur Planche, Et Monselet à la main blanche, Vers qui la Renommée accourt. Orgueil des nouvelles déesses, Voici les trois frères Lévy, Tous si ruisselants de richesses Que les banquiers et les duchesses Les accostent d'un air ravi. Connais-tu l'homme plein d'audace Devant ces hardis triumvirs, Qui les regarde face à face, Et dont la jeune presse efface L'ancien blason des Elzévirs? C'est un fils d'Apollon et d'Ève, Le typographe Malassis, Que tout bas invoque sans trêve Le poëte inédit qui rêve, Triste, et sur une malle assis. Voici Vitu, chez qui s'allie A l'esprit l'or d'un podesta; Fauchery, venu d'Australie Avec cette douce folie Que de Bohême il emporta; Puis Lherminier des Amériques! Mürger, aux pompons éclatants, Vide tous ses écrins féeriques. Gozlan jure que les lyriques Dureront au plus cinquante ans! O soeur de l'aube orientale, Regardez bien tous ces héros! Car ils sont le luxe qu'étale Notre immortelle capitale: Après eux tout n'est que zéros. " Il dit. La malheureuse fille, Ignorante de son destin Et rapide comme une anguille, Vers le flot confus qui fourmille Leva ses deux pieds de satin. Sa vue à travers une houle Plongea dans les rangs espacés Des gens fameux; puis dans la foule Elle tomba, lys que l'on foule!... -- Ces timbaliers étaient passés. " -- Mais, hasarda tout bas son guide, Elle ouvrait ses yeux languissants, Quel peut donc être, enfant candide, L'homme célèbre, mais perfide, Qui n'est pas parmi ces passants? Il n'est pas peintre? C'est étrange. Alors, quel succès est le sien? Il n'est donc pas, non plus, mon ange, Poëte, ou bien agent de change? Ni boursier? ni musicien? -- Si, répondit-elle, il se pique D'être un merveilleux baryton, Et, malgré son joli physique, Il fait souvent de la musique Avec son cornet à piston! Son bonnet brille comme un phare Sur son costume officiel, Lorsque, aux éclats de sa fanfare, Le moineau franc tremble et s'effare Et s'enfuit vers l'azur du ciel! Il aimait à faire tapage Par les beaux jours pleins de rayons, Assis en vêtement de page Sur le sommet d'un équipage, Derrière un marchand de crayons! Que de fois j'ai voulu les suivre, Mêlant mon coeur à l'instrument Qui répand les notes de cuivre, Comme la gargouille et la guivre Se mêlent au noir monument! Car leurs coussins étaient deux trônes, Quand mon Arthur sonnait du cor Près de Mangin en galons jaunes, Qui sent des plumets de deux aunes Frissonner sur son casque d'or! " Janvier 1857. Nommons Couture! J'ai l'amour-propre de me croire le seul artiste véritablement sérieux de notre époque (vous voyez que j'ai le courage de mes opinions). THOMAS COUTURE, lettre à M. de Villemessant, Figaro du 28 janvier 1857. Puisque, hormis Couture, Les professeurs Qui font de la peinture Sont des farceurs; Puisque ce dogmatiste Mystérieux Reste le seul artiste Bien sérieux; Puisque seuls les gens pingres Ont le dessein D'admirer encore Ingres Et son dessin; Puisque tout ce qui cause Dit que la croix Fut offerte sans cause A Delacroix; Puisque toute la Souabe Sait que Decamps N'a jamais vu d'Arabe Ni peint de camps; Puisque, même au Bosphore, Chacun saura Que Fromentin ignore Le Sahara; Puisque, sous les étoiles, L'univers n'est Pas encombré des toiles Que fait Vernet Puisque l'homme féroce Nommé Troyon Ne connaît ni la brosse Ni le crayon; Puisque dans nul ouvrage Rosa Bonheur Ne rend le labourage Avec bonheur; Puisqu'on doit sans alarme Croiser le fer Contre tous ceux que charme Ary Scheffer; Puisqu'en vain les Osages, Ont par lazzi Loué des paysages De Palizzi; Puisque sans argutie, On peut nier L'exacte minutie De Meissonier; Puisque à moins qu'on soit ivre De très bon vin, On ne saurait pas vivre Près d'un Bonvin; Puisque l'on ne réserve Ni Daumier, ni L'étincelante verve De Gavarni; Puisqu'il faut les astuces D'un Esclavon Pour célébrer les Russes D'Adolphe Yvon; Foin des gens qui travaillent Pour nous berner! Que tous les peintres aillent Se promener! Puisque seul il s'excepte, Et j'y consens, Ah! que Couture accepte Tout notre encens! Qu'il règne en sa chapelle! Que Camoëns Ressuscité, l'appelle Aussi Rubens! Qu'il parle à ses apôtres En Iroquois! On ira dire aux autres De rester cois! Pose ton manteau sombre Sur ce qu'ils font; Couvre-les de ton ombre, Oubli profond! Et poursuis comme Oreste, Fatalité, Ce choeur dont rien ne reste, Couture ôté! Janvier 1857. Le Critique en mal d'enfant Ce critique célèbre est mort en mal d'enfant. Quel critique! Il était fort comme un éléphant, Vif et souple comme une anguille. S'il étirait un peu ses membres avec soin, Il enjambait la mer, et savait au besoin Passer par le trou d'une aiguille. Au spectacle c'était charmant. Comme il jasait! L'article Frédérick, l'article Déjazet Pour lui ne gardaient pas d'arcanes. Quant à ce qu'on appelle en ce temps-ci: des mots, Il en laissait toujours au milieu des marmots Sept ou huit au bureau des cannes. Il avait de l'esprit comme Jules Janin Et comme Beaumarchais; le sourcil léonin De ce Jupiter de la rampe Faisait tout tressaillir, Achilles, Arlequins Et Gilles; devant lui ces porte-brodequins Étaient comme le ver qui rampe. Ce n'était qu'or et pourpre à tous ses dévidoirs. Des myrtes qu'il avait cueillis dans les boudoirs On eût chargé vingt dromadaires. Certes il s'en fallait peu qu'il ne mît à bas La Presse, La Patrie et même Les Débats Par ses succès hebdomadaires! On disait: " Prémaray, ce divin bijoutier, A pourtant le ciseau moins agile, et Gautier La touche moins fine et moins grasse; Saint-Victor et Méry, coloristes vermeils, Ne peignent pas si bien les cheveux des soleils: Janin lui-même a moins de grâce. " Il n'était pas heureux pourtant. Devant son feu Où parfois en silence il voyait d'un oeil bleu Mourir en cendre un demi-stère, Des spectres noirs, sortis du fond de l'encrier, Le talonnaient. C'est bien le cas de s'écrier Ici: " Quel est donc ce mystère? " Ou bien il était triste en même temps que gai, Mêlant De Profundis avec Ma mie, ô gué! Telle en ces paysages qu'orne Une blanche fontaine aux paillettes d'argent, La lune, astre des nuits, folâtre mais changeant, Montre ensemble et cache une corne. Tel vous pouvez le voir gravé par Henriquel; Et voici le fin mot: le malheur pour lequel, Poussant des plaintes étouffées, Il laissait tant languir son âme en désarroi, C'était de n'avoir pas d'enfants, comme ce roi Qu'on voit dans les contes de fées. Parfois contemplant seul, le front chargé d'ennuis, Les clous de diamants sur le plafond des nuits, Il invoquait les Muses, l'une Ou l'autre, et leur disait: " Érato, mon trésor! Thalie! ô Melpomène à la chaussure d'or! " Il disait à la Lune: " O Lune! Ne m'inspirerez-vous aucun ouvrage? rien? Quoi! pas même un nouveau système aérien? Un livre sur l'architecture? Un vaudeville, grand de toute ma hauteur? Ne deviendrai-je point ce qu'on nomme un auteur Dans les cabinets de lecture? Oui, la gloire est à moi, j'ai su m'en emparer; Et, ne produisant rien, je puis me comparer Aux filles qu'on marie honnêtes; Je reste magnifique autant que paresseux, Oui, mais ne pouvoir être à mon tour un de ceux Qui montrent les marionnettes! Ce Lesage, hélas! ni cet abbé Prévost! Ni ce vieux Poquelin sur qui rien ne prévaut! Ni ce Ronsard, ni ce Malherbe! Danser toujours, pareil à Madame Saqui! Sachez-le donc, ô Lune, ô Muses, c'est ça qui Me fait verdir comme de l'herbe! Oh! que ne puis-je, enflant cette bouche, hardi, Hurler ces drames noirs que signe Bouchardy, Ou bien par un grand élan d'aile, Faire enfin, n'étant plus un eunuque au sérail, Des romans comme ceux de Ponson du Terrail Ou du ténébreux La Landelle! " Il le faut, tôt ou tard un dénouement a lieu. Or, la nymphe d'une eau thermale, ou quelque dieu Mettant le nez à la fenêtre, Voulut prendre en pitié l'illustre paria. Notre homme devint gros, et chacun s'écria: " Quelque chose de fort va naître. " Lui se tordait avec mille contorsions De gésine. Ébloui par les proportions Vertigineuses de sa taille, Le prenant pour un mont, Préault disait: " Oh! ça, C'est Pélion, ou bien son camarade Ossa: Allez-vous-en, que je le taille! " Et l'attente dura dix ans. Les médisants, Comme un choeur de vieillards, répétèrent dix ans A la foule, en s'approchant d'elle: " Tu prépares ton clair lorgnon, mais vainement. Va plutôt voir Guignol que cet événement: Le jeu n'en vaut pas la chandelle! " Enfin, pour accoucher le moderne Pança, On prit tout bonnement une épingle: on pensa Le vider comme un oeuf d'autruche. Il ne sortit pas même, ô rage! une souris De ce ventre dont l'orbe excita nos souris: Le critique était en baudruche! Janvier 1857. RONDEAUX Rolle n'est plus vertueux Que l'Aurore ait à son corsage Cent mille fleurs pour entourage Et teigne de rose le ciel, Rolle dort comme un immortel, Sans s'inquiéter davantage. Mais que, sur sa lointaine plage, L'Odéon donne un grand ouvrage, Rolle s'y rend, plus solennel Que l'Aurore. Ce capricieux personnage, Dont, par un heureux assemblage, Le patois traditionnel Plaît au Constitutionnel, Aime mieux voir lever Bocage Que l'Aurore. Janvier 1846. Mademoiselle Page Page blanche, allons, étincelle! Car, ce rondeau, je le cisèle Pour la reine de la chanson, Qui rit du céleste Enfançon Et doucement vous le musèle. Zéphyre l'évente avec zèle, Et, pour ne pas vivre sans elle, Titania donnerait son Page. Le bataillon de la Moselle A sa démarche de gazelle Eût tout entier payé rançon. Cette reine sans écusson, C'est Cypris, ou Mademoiselle Page. Août 1858. Brohan Sa mère fut quarante ans belle. Dans ses yeux la même étincelle D'amour, d'esprit et de désir, Quarante ans pour notre plaisir Brilla d'une grâce nouvelle. Le même éclat paraît en elle; C'est par cela qu'elle rappelle Notre plus charmant souvenir, Sa mère. Elle a les traits d'une immortelle. C'est Cypris dont la main attelle A son chariot de saphir Les colombes et le zéphyr; Aussi l'Enfant au dard l'appelle Sa mère. Juin 1855. Arsène Où sait-on mieux s'égarer deux, parmi Les myrtes verts, qu'aux rives de la Seine? Séduit un jour par l'Enfant ennemi, Arsène, hélas! pour lui quitta la saine Littérature, et l'art en a gémi. Trop attiré par les jeux de la scène, Il soupira pour les yeux de Climène, Comme un Tircis en veste de Lami- Housset. Oh! que de fois, oeil morne et front blêmi, Il cherche, auprès de la claire fontaine, Sous quels buissons Amour s'est endormi! Houlette en main, souriante à demi, Plus d'une encor fait voir au blond Arsène Où c'est. Juillet 1849. Madame Keller Quel air divin caressa l'amalgame De ces lys purs qui nous chantent leur gamme? Plus patient que les doigts du Sommeil, Quel blond génie avec son doigt vermeil De cette neige a su faire une trame? Ses dents pourraient couper comme une lame Les dents du tigre et de l'hippopotame, Et son col fier à du marbre est pareil. Quel air! Ovide seul, dans un épithalame, Eût pu monter son vers que rien n'entame A la hauteur de ce corps de soleil; Junon, Pallas, Vénus au bel orteil, Même Betti, le cèdent à madame Keller. Janvier 1846. Adieu, Paniers Lyre d'argent, gagne-pain trop précaire, Dont les chansons n'ont qu'un maigre salaire, Je vous délaisse et je vous dis adieu. Mieux vaut cent fois jeter nos vers au feu Et fuir bien loin ce métier de galère. En vain, ma lyre, à tous vous saviez plaire; Vous déplaisez à ce folliculaire De qui s'enflamme et gronde pour un jeu L'ire. Vous n'avez pas, hélas! de caudataire. Vous n'enseignez au fond d'aucune chaire Le japonais, le sanscrit et l'hébreu. Cédez, ma mie, à ce critique en feu Dont les arrêts ne peuvent pas se faire Lire. Novembre 1845. A Désirée Rondeau Rondeau frivole, où ma rime dorée Vient célébrer une femme adorée, Dis ses attraits dont s'affole chacun, Et ses cheveux pleins d'un si doux parfum, Qu'eût enviés la Grèce au temps de Rhée. Dis les Amours qui forment sa chambrée; Et dis surtout à notre muse ambrée Que son éloge aurait mieux valu qu'un Rondeau! Dis qu'en son nid, si cher à Cythérée, Notre misère est souvent préférée Au sac d'écus d'un Mondor importun, Et que toujours, pour le poëte à jeun S'ouvrent les bras charmants de Désirée Rondeau. Novembre 1845. TRIOLETS Mort de Shakspere Ducuing, cet ami de Ponsard, A bien dit son fait à Shakspere. Ils étaient, avec le hussard Ducuing, sept amis de Ponsard: Ils ont tous égorgé Ronsard, Et sous leurs coups Shakspere expire. Ducuing, cet ami de Ponsard, A bien dit son fait à Shakspere. Janvier 1844. Néraut, Tassin et Grédelu Néraut, Tassin et Grédelu Maintiennent l'art fougueux et chaste. Je préfère à Tancrède lu Néraut, Tassin et Grédelu. Comme Quimper, Honolulu Célèbre ces Talmas sans faste. Néraut, Tassin et Grédelu Maintiennent l'art fougueux et chaste. Décembre 1845. Grédelu Naguères j'ai vu Grédelu Représenter un jeune singe. Au fond du grand bois chevelu Naguères j'ai vu Grédelu. Ce soir-là, certes, il a plu Sans l'éclat trompeur du beau linge. Naguères j'ai vu Grédelu Représenter un jeune singe. Décembre 1845. Tassin Le beau Tassin, en matassin, Parfois a fait rêver Labiche. On n'habille pas sans dessein Le beau Tassin en matassin. On eût pris pour un faon, Tassin Quand il figurait dans La Biche. Le beau Tassin, en matassin, Parfois a fait rêver Labiche. Décembre 1845. Néraut Quand ils sont joués par Néraut, Tous les rôles portent leur homme. Les rôles ont tous un air haut Quand ils sont joués par Néraut. A Nérac, Néraut, en héraut, Fut pareil à Nero dans Rome. Quand ils sont joués par Néraut, Tous les rôles portent leur homme. Décembre 1845. Feu de Bengale Néraut, Tassin et Grédelu Sont l'honneur des apothéoses. Roscius n'a jamais valu Néraut, Tassin et Grédelu. Ces noms, par un charme absolu, Voltigent sur des lèvres roses. Néraut, Tassin et Grédelu Sont l'honneur des apothéoses. Décembre 1845. Leçon de chant Moi, je regardais ce cou-là. Maintenant chantez, me dit Paule. Avec des mines d'Attila, Moi, je regardais ce cou-là. Puis, un peu de temps s'écoula... Qu'elle était blanche, son épaule! Moi, je regardais ce cou-là; Maintenant chantez, me dit Paule. Août 1845. Académie royale de Mus. Voulez-vous des Jeux et des Ris? On en tient chez Monsieur Guillaume. Il fabrique rats et souris. Voulez-vous des Jeux et des Ris? Il fournit le Bal de Paris, Le Château-Rouge et l'Hippodrome. Voulez-vous des Jeux et des Ris? On en tient chez Monsieur Guillaume. Juillet 1846. Du temps que le maréchal Bugeaud poursuivait vainement Abd-el-Kader Bugeaud veut prendre Abd-el-Kader: A ce plan le public adhère. Dans tout ce que l'Afrique a d'air, Bugeaud veut prendre Abd-el-Kader. Il voudrait que cet Iskander, Cet aigle au grand vol manquât d'aire! Bugeaud veut prendre Abd-el-Kader: A ce plan le public adhère. Mai 1846. Age de M. Paulin Limayrac Le jeune Paulin Limayrac Est âgé de huit ans à peine. Il est englouti dans son frac, Le jeune Paulin Limayrac. Il a beau boire de l'arack Et prendre une mine hautaine, Le jeune Paulin Limayrac Est âgé de huit ans à peine. Mai 1846. Bilboquet « Voltaire et l'École normale! » Figaro du 30 décembre 1858. Cette malle doit être à nous, Car c'est la malle de Voltaire. Mettons-la sens dessus dessous: Cette malle doit être à nous! Voltaire a légué ses bijoux A Lhomond, par-devant notaire. Cette malle doit être à nous, Car c'est la malle de Voltaire. Janvier 1859. Élève de Voltaire! As-tu lu Voltaire? Non pas; Jamais, jamais, pas même en rêve. Allons, dis si tu nous trompas: As-tu lu Voltaire? Non pas. Il suffit: je vais de ce pas T'annoncer comme son élève! As-tu lu Voltaire? Non pas; Jamais, jamais, pas même en rêve. Janvier 1859. Monsieur Homais « Lisez Voltaire, disait l'un... » Gustave Flaubert, Madame Bovary. Non, Homais ne mourra jamais! Il revient en Croquemitaine. Ce faux Arouet, c'est Homais: Non, Homais ne mourra jamais. Il prend peu de mitaines; mais On dit qu'il a pour ami Taine. Non, Homais ne mourra jamais! Il revient en Croquemitaine. Janvier 1859. Polichinelle Vampire Cet académicien blanc Hurle sous sa perruque verte. Voici venir, le glaive au flanc, Cet académicien blanc. Muse, il se gorge de ton sang, Il le boit par la plaie ouverte. Cet académicien blanc Hurle sous sa perruque verte. Janvier 1846. Opinion sur Henri de La Madelène J'adore assez le grand Lama, Mais j'aime mieux La Madelène. Avec sa robe qu'on lama J'adore assez le grand Lama. Mais La Madelène en l'âme a Bien mieux que ce damas de laine. J'adore assez le grand Lama, Mais j'aime mieux La Madelène. Août 1850. Note Rose Hier j'ai vu Mélite au bois Avec une tignasse rose. Près de l'Hippocrène où je bois, Hier j'ai vu Mélite au bois. Ses beaux airs de biche aux abois Ont fort indigné Monsieur Chose. Hier j'ai vu Mélite au bois Avec une tignasse rose. Décembre 1855. Monsieur Jaspin Connaissez-vous monsieur Jaspin De l'Estaminet de l'Europe? Il a la barbe d'un rapin, Connaissez-vous monsieur Jaspin? Chevelu comme un vieux sapin, Il aime la brune et la chope. Connaissez-vous monsieur Jaspin De l'Estaminet de l'Europe? Il donne ses coups de boutoir A l'Estaminet de l'Europe. Souvent jusque sur le trottoir Il donne ses coups de boutoir. Pourtant la nymphe du comptoir Assouplit ce dur misanthrope. Il donne ses coups de boutoir A l'Estaminet de l'Europe. Novembre 1846. Le divan La Peletier Ce fameux divan est un van Où l'on vanne l'esprit moderne. Plus absolutiste qu'Yvan, Ce fameux divan est un van. Des farceurs venus du Morvan Y terrassent l'hydre de Lerne. Ce fameux divan est un van Où l'on vanne l'esprit moderne. Là, Guichardet, pareil aux Dieux, Montre son nez vermeil et digne. Ici, des nains qui n'ont pas d'yeux; Là, Guichardet, pareil aux Dieux. Mürger, c'est fort dispendieux, Fait des mots à cent sous la ligne. Là, Guichardet, pareil aux Dieux, Montre son nez vermeil et digne. On voit le doux Asselineau Près du farouche Baudelaire. Comme un Moscovite en traîneau, On voit le doux Asselineau. Plus aigre qu'un jeune cerneau, L'autre est comme un Goethe en colère. On voit le doux Asselineau Près du farouche Baudelaire. On y rencontre aussi Babou Qui fait de ce lieu sa Capoue. Avec sa plume pour bambou, On y rencontre aussi Babou. A sa gauche, un topinambou Trousse une ode topinamboue. On y rencontre aussi Babou Qui de ce lieu fait sa Capoue. Près de l'harmonieux Stadler, Flamboie encor La Madelène. Emmanuel regarde en l'air, Près de l'harmonieux Stadler. Voillemot voit dans un éclair Passer le fantôme d'Hélène. Près de l'harmonieux Stadler Flamboie encor La Madelène. Le divan près de l'Opéra Est un orchestre de voix fausses. On ne sait quel mage opéra Le divan près de l'Opéra. Ces immortels morts, on paiera Pour contempler encor leurs fosses. Le divan près de l'Opéra Est un orchestre de voix fausses. Septembre 1852. VARIATIONS LYRIQUES Ma biographie A Henri d'Ideville. Le torrent que baise l'éclair Sous les bois qui lui font des voiles, Murmure, ivre d'un rhythme clair, Et boit les lueurs des étoiles. Il roule en caressant son lit Où se mirent les météores, Et, plein de fraîcheur, il polit Des cailloux sous ses flots sonores. Tel, je polissais, cher Henri, Des vers que vous aimez à lire, Depuis le jour où m'a souri Le choeur des joueuses de lyre. J'ai voulu des amours constants Et, sans me ranger à la mode, J'ai chéri les cris éclatants Et les belles fureurs de l'Ode. Quand, tout jeune, j'allais rêvant Avec ma libre et fière allure, Ce fut le caprice du vent Qui me peignait la chevelure. C'est au fond du détroit d'Hellé Que j'ai voulu chercher mes rentes, Et je n'ai jamais plus filé Qu'un lys au bord des eaux courantes. Mais parfois, lorsque, triomphant, J'enfourchai mes hardis Pégases, Tombaient de mes lèvres d'enfant Les diamants et les topazes. J'ai touché les crins des soleils Dans les infinis grandioses, Et j'ai trouvé des mots vermeils Qui peignent la couleur des roses. Je vins, chanteur mélodieux, Et j'ouvris ma lèvre enchantée, Et sur les épaules des Dieux J'ai remis la pourpre insultée. Un instant, le long du chemin Où des fous m'en ont fait un crime, J'ai tenu bien haut dans ma main Le glaive éclatant de la Rime. Sans repos je me suis voué Au destin d'embraser les âmes: Peut-être ai-je encor secoué Trop peu de rayons et de flammes. Qu'un plus grand fasse encor un pas, Chercheur de la lumière blonde! Ami, je ne suis même pas La plus belle fille du monde. Juin 1858. A un ami pour lui réclamer le prix d'un travail littéraire Mon ami, n'allez pas surtout vous soucier De la lettre qu'on vous apporte; Ce n'est qu'une facture, et c'est un créancier Qui vient de sonner à la porte. Parcourant sans repos, dernier des voyageurs, Les Hélicons et les Permesses, Pour payer mes wagons, j'ai dû chez les changeurs Escompter l'or de vos promesses Vérité sans envers, que l'on nierait en vain, Car elle est des plus apparentes, L'artiste ne peut guère, avec son luth divin, Réaliser assez de rentes. Ainsi que la marmotte, il se sent mal au doigt A force de porter sa chaîne: Toujours il a mangé le matin ce qu'il doit Toucher la semaine prochaine. A moins qu'il soit chasseur de dots, et fait au tour, Dieu sait quelle intrigue il étale Pour ne pas déjeuner, plus souvent qu'à son tour, Au restaurant de feu Tantale! Moi qui n'ai pas les traits de Bacchos, je ne puis Compter sur ma beauté physique. Je suis comme la Nymphe auguste dans son puits; Je n'ai que ma boîte à musique! Ainsi, j'ai beau nommer l'Amour " my dear child ", Être un Cyrus en nos escrimes, Et faire encor pâlir le luxe de Rothschild Par la richesse de mes rimes, Je ne saurais avec tous ces vers que paiera Buloz, s'il survit aux bagarres, D'avance entretenir des filles d'Opéra, Ni même acheter des cigares. Oui, moi que l'univers prendrait pour un richard, Tant je prodigue les tons roses, Je suis, pour parler net, semblable à Cabochard, Je manque de diverses choses. Le cabaret prétend que Crédit est noyé, Et, si ce n'est chez les Osages, Je m'aperçois enfin que l'argent monnoyé S'applique à différents usages. Je sais bien que toujours les cygnes aux doux chants, Près des Lédas archiduchesses, Ont fait de jolis mots sur les filles des champs Et sur le mépris des richesses; Monsieur Scribe lui-même enseigne qu'un trésor Cause mille angoisses amères; Mais je suis intrépide: envoyez-moi de l'or, Je n'ai souci que des chimères! Mars 1856. Villanellelle de Buloz J'ai perdu mon Limayrac; Ce coup-là me bouleverse. Je veux me vêtir d'un sac. Il va mener, en cornac, La Gazette du Commerce. J'ai perdu mon Limayrac. Mon Limayrac sur Balzac Savait seul pleuvoir à verse. Je veux me vêtir d'un sac. Pour ses bons mots d'almanach On tombait à la renverse. J'ai perdu mon Limayrac. Sans son habile micmac, Sainte-Beuve tergiverse. Je veux me vêtir d'un sac. Il a pris son havresac, Et j'ai pris la fièvre tierce. J'ai perdu mon Limayrac. A fumer, sans nul tabac! Depuis ce jour je m'exerce. Je veux me vêtir d'un sac. Pleurons, et vous de cognac Mettez une pièce en perce! J'ai perdu mon Limayrac, Je veux me vêtir d'un sac! Octobre 1845. Écrit sur un exemplaire des Odelettes Quand j'ai fait ceci, Moi que nul souci Ne ronge, La fièvre de l'or Nous tenait encor: J'y songe! Pendant ces moments, Comme les romans Que fonde Le joyeux About, Elle avait pris tout Le monde! Vous rappelez-vous Les efforts jaloux, Les brigues, Les peurs, les succès? Le combat eut ses Rodrigues! Oh! qu'il fut ardent, Hélas! Moi, pendant La lutte Et son bruit d'enfer, J'essayais un air De flûte! Juin 1858. Couplet sur l'air des " Hirondelles ", de Félicien David Acteurs chez qui Mérope Hurle comme un beffroi, Pour enchanter l'Europe, Jouez Le Misanthrope Sans Geffroy! Août 1847. Villanelle des pauvres housseurs En avant, mes amis! sus au romantisme! Voltaire et l'École normale! Figaro du 30 décembre 1858. Un tout petit pamphlétaire Voudrait se tenir debout Sur le fauteuil de Voltaire. Je vois sous ce mousquetaire, Dont le manteau se découd, Un tout petit pamphlétaire. Renvoyez au Finistère Le grain frelaté qu'il moud Sur le fauteuil de Voltaire. Il sera le caudataire Du fameux Taine, et, par goût, Un tout petit pamphlétaire. Prud'homme universitaire, Il a l'air d'un marabout Sur le fauteuil de Voltaire. Tirez, tirez-le par terre, Car il a... pleuré partout Sur le fauteuil de Voltaire. Ah! le mauvais locataire! Bah! l'on raille et l'on absout Un tout petit pamphlétaire. Bornons là ce commentaire; Mais il a manqué... de tout Sur le fauteuil de Voltaire. Le célèbre phalanstère Nous a donné pour ragoût Un tout petit pamphlétaire. Mons Purgon, vite un clystère! Le pauvre homme écume et bout Sur le fauteuil de Voltaire. Qui veut, dans son monastère, Jeter Pindare à l'égout? Un tout petit pamphlétaire. De Ferney jusqu'à Cythère, On rit de voir jusqu'au bout Un tout petit pamphlétaire Sur le fauteuil de Voltaire. Décembre 1858. Chanson sur l'air des Landriry Voici l'automne revenu, Nos anges, sur un air connu, Landrirette, Arrivent toutes à Paris, Landriry. Ces dames, au retour des champs, Auront les yeux clairs et méchants, Landrirette, Le sein rose et le teint fleuri, Landriry. Mais celles qui n'ont pas quitté La capitale pour l'été, Landrirette, Ont l'air bien triste et bien marri, Landriry. Nos Aspasie et nos Sontag Se promènent au Ranelagh, Landrirette, Tristes comme un bonnet de nuit, Landriry. Elles ont vu fort tristement La clôture du parlement, Landrirette, Leurs roses tournent en soucis, Landriry. Il est temps que plus d'un banquier Quitte le Havre ou Villequier, Landrirette, Car notre Pactole est tari, Landriry. Frison, Naïs et Brancador Ont engagé leurs colliers d'or, Landrirette, Et Souris n'a plus de mari, Landriry. Mais voici le temps des moineaux; Les vacances des tribunaux, Landrirette, Vont ramener l'argent ici, Landriry. Car déjà, sur le boulevard, On voit des habits de Stuttgard, Landrirette, Et des vestes de Clamecy, Landriry. Tout cela vient avec l'espoir D'aller à Mabille et de voir, Landrirette, Page et Mademoiselle Ozy, Landriry. Le matin, avec bonne foi, Ils tombent au café de Foy, Landrirette, Pour lire Le Charivari, Landriry. Puis ils s'en vont, à leur grand dam, Acquérir sur la foi de Cham, Landrirette, Des jaquettes gris de souris, Landriry. Un Moulinois de mes cousins Contemple tous les magasins, Landrirette, Avec un sourire ébahi, Landriry. Et déjà ce nouvel Hassan Guigne un cachemire au Persan, Landrirette, C'est pour charmer quelque péri, Landriry. Il ira ce soir à Feydeau. Avant le lever du rideau, Landrirette, Il s'écriera: " C'est du Grétry, Landriry! " Courage, Amours, souvent frôlés! Demain, les bijoux contrôlés, Landrirette, Se placeront à juste prix, Landriry. Bon appétit, jeunes beautés, Qu'adorent les prêtres bottés, Landrirette, De Cypris et de Brididi, Landriry. Vous allez guérir derechef Par l'or et le papier Joseph, Landrirette, Vos roses et vos lys flétris, Landriry. Si vous savez d'un air vainqueur Mettre sur votre bouche en coeur, Landrirette, Les jeux, les ris et les souris, Landriry. Si vous savez, à chaque pas, Murmurer: " Je ne polke pas, " Landrirette, Vous allez gagner vos paris, Landriry. Vous allez avoir des pompons, Des fleurettes et des jupons, Landrirette, Comme en portait la Dubarry, Landriry. Vous aurez, comme en un sérail, Plus de perles et de corail, Landrirette, Qu'un marchand de Pondichéry, Landriry. Plus d'étoiles en diamant Qu'il ne s'en trouve au firmament, Landrirette, Ou dans un roman de Méry, Landriry. Et cet hiver à l'Opéra, Où quelque Amadis vous paiera, Landrirette, Vous poserez pour Gavarni, Landriry. Septembre 1846. Ballade des célébrités du temps jadis Dites-moi sur quel Sinaï Ou dans quelle manufacture Est le critique Dufaï? Où? sur quelle maculature Lalanne met-il sa rature? Où sont les plâtres de Dantan, Le Globe et La Caricature? Mais où sont les neiges d'antan! Où Venet, par le sort trahi, A-t-il trouvé sa sépulture? Mirecourt s'est-il fait spahi? Mantz a-t-il une préfecture? Où sont les habits sans couture, Et Malitourne et Pelletan? Où sont Clesinger et Couture? Mais où sont les neiges d'antan! Où sont Rolle des Dieux haï, Bataille, plus beau que nature, Cochinat, qui fut envahi, Tout vif, par la même teinture Que jadis Toussaint-Louverture, Et ce Rhéal qui mit Dante en Français de maître d'écriture? Mais où sont les neiges d'antan! ENVOI Ami, quelle déconfiture! Tout s'en va, marchands d'orviétan Et marchands de littérature: Mais où sont les neiges d'antan! Novembre 1856. Virelai à mes éditeurs Barbanchu nargue la rime! Je défends que l'on m'imprime! La gloire n'était que frime; Vainement pour elle on trime, Car ce point est résolu. Il faut bien qu'on nous supprime: Barbanchu nargue la rime! Le cas enfin s'envenime. Le prosateur chevelu Trop longtemps fut magnanime. Contre la lyre il s'anime, Et traite d'hurluberlu Ou d'un terme synonyme Quiconque ne l'a pas lu. Je défends que l'on m'imprime. Fou, tremble qu'on ne t'abîme! Rimer, ce temps révolu, C'est courir vers un abîme, Barbanchu nargue la rime! Tu ne vaux plus un décime! Car l'ennemi nous décime, Sur nous pose un doigt velu, Et, dans son chenil intime, Rit en vrai patte-pelu De nous voir pris à sa glu. Malgré le monde unanime, Tout prodige est superflu. Le vulgaire dissolu Tient les mètres en estime: Il y mord en vrai goulu! Bah! pour mériter la prime, Tu lui diras: Lanturlu! Je défends que l'on m'imprime. Molière au hasard s'escrime, C'est un bouffon qui se grime; Dante vieilli se périme, Et Shakspere nous opprime! Que leur art jadis ait plu, Sur la récolte il a plu, Et la foudre pour victime Choisit leur toit vermoulu. C'était un régal minime Que Juliette ou Monime! Descends de ta double cime, Et, sous quelque pseudonyme, Fabrique une pantomime; Il le faut, il l'a fallu. Mais plus de retour sublime Vers Corinthe ou vers Solyme! Ciseleur, brise ta lime, Barbanchu nargue la rime! Seul un réaliste exprime Le Beau rêche et mamelu: En douter serait un crime. Barbanchu nargue la rime! Je défends que l'on m'imprime. Novembre 1856. Ballade des travers de ce temps Prudhomme, fier de montrer son bon goût, Quand il écrit des lettres, les cachète D'un casque d'or où flotte un marabout; Camellia prend des airs de Nichette, Et le docteur arbore une brochette. Dès l'an passé, Montjoye eut ce travers D'aller au bal en bottes à revers; Sur votre front Courbet met des verrues, Nymphe aux yeux d'or, Sirène aux cheveux verts: Voici le temps pour les coquecigrues. Anges bouffis et vermeils, que partout L'humble passant peut appeler: " Bichette, " Dès que Plutus dresse quelque ragoût, Cent Dalilas apportent leur fourchette. Amour les guide au bruit de sa pochette. Par le marteau forgé tout de travers, C'est un jupon d'acier qui sert d'envers Aux fiers appas de ces femmes ventrues, Et ce rempart terrasse les pervers: Voici le temps pour les coquecigrues. On n'a plus d'or que pour Edmond About Au Moniteur ainsi que chez Hachette; C'est pour lui seul que la marmite bout Chez Désiré comme au Café Vachette; C'est lui qu'on prise et c'est lui qu'on achète. Pourtant Venet écrit à l'Univers; Machin (du Tarn) dans des recueils divers Offre au public des lignes incongrues, Et Champfleury veut supprimer les vers: Voici le temps pour les coquecigrues. ENVOI Mon cher François, vers la Touraine et vers Vos lys, mes chants volent aux bosquets verts. Je sais qu'ils ont des rimes un peu crues: C'est que depuis ces dix ou douze hivers, Voici le temps pour les coquecigrues. Juillet 1856. Monsieur Coquardeau Chant Royal. Roi des Crétins, qu'avec terreur on nomme, Grand Coquardeau, non, tu ne mourras pas. Lépidoptère en habit de Prudhomme, Ta majesté t'affranchit du trépas, Car tu naquis aux premiers jours du monde, Avant les cieux et les terres et l'onde. Quand le métal entrait en fusion, Titan, instruit par une vision Que son travail durerait la semaine, Fondit d'abord, et par provision, Le front serein de la Bêtise humaine. On t'a connu dans Corinthe et dans Rome, Et sous Colbert, comme sous Maurepas. Mais sur tes yeux de vautour économe Se courbait l'arc d'un sourcil plein d'appas, Et le sommet de ta tête profonde A resplendi sous la crinière blonde. Que Gavarni tourne en dérision Tes six cheveux! Avec décision Le démêloir en toupet les ramène: Un Dieu scalpa, comme l'Occasion, Le front serein de la Bêtise humaine. Tu te rêvais député de la Somme Dans les discours que tu développas, Et, beau parleur grâce à ton majordome, On te voit fier de tes quatre repas. Lorsqu'en s'ouvrant ta bouche rubiconde Verse au hasard les trésors de Golconde, On cause bas, à ton exclusion, Ou chacun rêve à son évasion. Tu n'as jamais connu ce phénomène; Mais l'ouvrier doubla d'illusion Le front serein de la Bêtise humaine. Comme Pâris tu tiens toujours la pomme. Dans ton salon, qu'ornent des Mazeppas. On boit du lait et du sirop de gomme, Et tu n'y peux, selon toi, faire un pas Sans qu'à ta flamme une flamme réponde. Dans tes miroirs tu te vois en Joconde. Jamais pourtant, coeur plein d'effusion, Tu n'oublias ta chère infusion Pour les rigueurs d'Iris ou de Climène. L'espoir fleurit avec profusion Le front serein de la Bêtise humaine. A ton café, tu te dis brave comme Un Perceval, et toi même écharpas Le rude Arpin; ta chiquenaude assomme. Lorsque tu vas, les jambes en compas, On croirait voir un héros de la Fronde, Ou quelque preux, vainqueur de Trébizonde. Mais, évitant avec précision L'éclat fatal d'une collision, Tu vis dodu comme un chapon du Maine, Pour sauver mieux de toute lésion Le front serein de la Bêtise humaine. ENVOI Prince des sots, un système qu'on fonde A son aurore a soif de ta faconde. Toi, tu vivais dans la prévision Et dans l'espoir de cette invasion: Le Réalisme est ton meilleur domaine, Car il charma dès son éclosion Le front serein de la Bêtise humaine. Novembre 1856. Monselet d'automne Pantoum. L'automne est doux; adieu, libraires! L'oiseau chante dans le sillon. Monselet dit à ses confrères: " Êtes-vous or pur ou billon? " L'oiseau chante dans le sillon, Le ciel dans les vapeurs s'allume. " Êtes-vous or pur ou billon? Répondez, soldats de la plume. " Le ciel dans les vapeurs s'allume: Ma mie, il faut aller au bois. " Répondez, soldats de la plume, Ne parlez pas tous à la fois. " Ma mie, il faut aller au bois, Là-bas où la brise soupire. " Ne parlez pas tous à la fois: Lequel de vous est un Shakspere? " Là-bas où la brise soupire, Il fait bon pour les coeurs souffrants: " Lequel de vous est un Shakspere? Lequel est Balzac? Soyez francs. " Il fait bon pour les coeurs souffrants. Sur la mousse je veux qu'on m'aime. " Lequel est Balzac? Soyez francs. -- " Balzac? dit chacun, c'est moi-même. " Sur la mousse je veux qu'on m'aime, De la seule étoile aperçu. -- " Balzac? dit chacun, c'est moi-même. " Monselet rit comme un bossu. De la seule étoile aperçu, Qu'un baiser de feu me dévore! Monselet rit comme un bossu. Bon biographe, ris encore! Qu'un baiser de feu me dévore! Hélas! le bonheur est si court! Bon biographe, ris encore, On n'entendra plus Mirecourt. Hélas! le bonheur est si court! O désirs vains et téméraires! On n'entendra plus Mirecourt, L'automne est doux: Adieu, libraires! Septembre 1856. Réalisme Grâces, ô vous que suit des yeux dans la nuit brune Le pâtre qui vous voit, par les rayons de lune, Bondir sur le tapis folâtre des gazons, Dans votre vêtement de toutes les saisons! Et toi qui fais pâmer les fleurs quand tu respires, Fleur de neige, ô Cypris! toi, mère des sourires, Dont le costume ancien, même après fructidor, Se compose de lys avec des frisons d'or! Et toi, rouge Apollon, dieu! lumière! épouvante! Toi que Délos révère et que Ténédos vante, Toi qui, dans ta fureur, lances au loin des traits Et qu'à présent on force à faire des portraits, Partisan des linons et des minces barèges, Patron des fabricants d'ombrelles, qui protèges Chryse, et qui ceins de feux la divine Cilla, Regardez ce que font ces imbéciles-là! Regardez ces farceurs en costume sylvestre! Ils agitent leurs bras comme des chefs d'orchestre; Ils se sont tous grisés de bière chez Andler, Et les voici qui vont graves, les yeux en l'air, Rouges pourpres, dirait Mathieu, quant au visage, Et curieux de voir un bout de paysage. Ils plantent en cerceaux des manches à balais, Et se disent: " Voilà des arbres, touchez-les! " Sur le bord d'un trottoir ils vident leur cuvette En s'écriant: " La mer! je vois une corvette! " Un singe passe au dos d'un petit Savoyard, Ils murmurent: " Amis, saluons ce boyard! " Embusqués en troupeaux à l'angle de trois rues, Sur les fronts des passants ils collent des verrues, Puis, abordant leur homme avec un air poli: " Monsieur, demandent-ils, ce nez est-il joli? Vous aimez les nez grecs, c'est là ce qui vous trompe! Oh! laissez-moi vous coudre à la place une trompe! " Celui-ci rencontrant Marinette ou Marton, Lui met sur le visage un masque de carton; Celui-là vous arrête et vous souffle la panse, Et répète: " Le beau n'est pas ce que l'on pense! " Bientôt, grâce à leurs soins d'artistes, autour d'eux La foule a pris l'aspect d'un cauchemar hideux: Ce ne sont qu'oriflans, caprimulges, squelettes, Stryges entrechoquant leurs gueules violettes, Mandragores, dragons, origes, loups-garous, Tarasques; c'est alors que le plus fort d'eux tous Hurle, en s'échevelant comme un Ange rebelle: " Par Ornans et le Doubs! que la nature est belle! " Extasiés alors des sourcils à l'orteil, Effarés, éblouis, prenant pour le soleil La chandelle à deux sous que Margot leur allume, Ils cherchent l'ébauchoir, les brosses ou la plume, Et, comme Bilboquet pour le maire de Meaux, Au lieu d'êtres humains, ils font des animaux Encore non classés par les naturalistes: Excusez-les, Seigneur, ce sont des réalistes! Mais, puisqu'au lieu de lire un livre de crétin, J'aime à sentir au bois les muguets et le thym; Puisque la foi nouvelle a des argyraspides Qui heurtent leur fer-blanc; puisque les moins stupides De ce temps sont encor ceux qui tressent des lys, O Sminthée aux cheveux de flamme, et toi, Cypris! Puisque je ne suis pas, moi charmé dans vos fêtes, De l'avis de Gozlan, sur ce que les poëtes Durent un demi-siècle à peine; puisque j'ai Pour maîtres de bon sens Phyllis et Lalagé; Puisque j'aime bien mieux faire voler des bulles De savon, que d'écrire une oeuvre aux Funambules, Et puisque, même en grec, sans le père Brumoy, Les Grecs valaient monsieur Chose, permettez-moi, Au lieu de voir courir tous ces porteurs de chaînes, De me coucher pensif sous l'ombrage des chênes! Permettez-moi d'y vivre inutile, étendu Sur l'herbe, m'enivrant d'un frisson entendu Et d'admirer aussi la rose coccinelle, Et d'aider seulement de ma voix fraternelle, Cependant que rugit cette meute aux abois, Le champignon sauvage à pousser dans les bois! Janvier 1857. Méditation poétique et littéraire On écrivait encore, en ces temps romantiques Où les chants de Ducis étaient des émétiques, Où, sans pourpoint cinabre, on se voyait banni, Où Prudhomme, ravi de tomber avec grâce, Était jeté vivant dans une contre-basse Pour avoir contesté les vers de Hernani. On écrivait, tandis que maintenant on gèle. Où sont les Antony, les Ruy-Blas, les Angèle, Et ces jours, morts, hélas! Où Frédérick, faisant revivre Aristophane, Sous le mépris des sots et la robe d'un âne Cachait Tragaldabas? On écrivait, au sein de l'antique Bohème Où le chat de Mimi brillait sur le poëme, Où Schaunard éperdu, dédaignant tout poncif, Si quelqu'un devant lui vantait sa pipe blonde, Lui répondait: " J'en ai pour aller dans le monde Une plus belle encore, " et devenait pensif. Aujourd'hui Weill possède un bouchon de carafe, Arsène a des maisons, Nadar est photographe, Véron maître-saigneur, Fournier construit des bricks de papier, et les mâte, Henri La Madelène a fait du carton-pâte: Lequel vaut mieux, Seigneur? Décembre 1856. A Augustine Brohan Thalie, amante des grands coeurs, Voix éloquente et vengeresse, J'ai bu les amères liqueurs: Prends mes chansons, bonne Déesse. Berce-les au bruit des grelots! Muse au beau front, nymphe homérique, De ta lèvre coule à grands flots Notre inspiration lyrique. Ton rire, comme un clair soleil, Épanouit les gaîtés franches, Pourpre vive, rosier vermeil, Éblouissement de dents blanches! Que de fois, chancelant encor Sous le mal dont je suis la proie, Tes accents de cristal et d'or M'ont rendu la force et la joie! Oh! que de fois j'ai mendié L'enthousiasme et l'ironie Sur le théâtre incendié Par les éclairs de ton génie! C'est pourquoi, ne dédaigne pas Le pur diamant de mes rimes, Nymphe, dont j'ai baisé les pas Sur la neige des grandes cimes. Car sur ton front céleste a lui L'ardent rayon qui me déchire, Et nous nous aimons en Celui Qui nous a légué son martyre. O spectacle trois fois divin De voir une telle écolière Tremper sa bouche dans le vin Dont s'enivra le grand Molière! Toi qui le charmes au tombeau, Thalie, Augustine, âme élue Pour ce délire encor si beau, L'Ode est ta soeur, et te salue. Septembre 1858. La Sainte Bohème ...Il chanta d'une voix tonnante à laquelle nous répondîmes en choeur: Vive la Bohême! George Sand, La dernière Aldini. Par le chemin des vers luisants, De gais amis à l'âme fière Passent aux bords de la rivière Avec des filles de seize ans. Beaux de tournure et de visage, Ils ravissent le paysage De leurs vêtements irisés Comme de vertes demoiselles, Et ce refrain, qui bat des ailes, Se mêle au vol de leurs baisers: Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème! Fronts hâlés par l'été vermeil, Salut, bohèmes en délire! Fils du ciseau, fils de la lyre, Prunelles pleines de soleil! L'aîné de notre race antique C'est toi, vagabond de l'Attique, Fou qui vécus sans feu ni lieu, Ivre de vin et de génie, Le front tout barbouillé de lie Et parfumé du sang d'un dieu! Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème! Pour orner les fouillis charmants De vos tresses aventureuses, Dites, les pâles amoureuses, Faut-il des lys de diamants? Si nous manquons de pierreries Pour parer de flammes fleuries Ces flots couleur d'or et de miel, Nous irons, voyageurs étranges, Jusque sous les talons des anges Décrocher les astres du ciel! Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème! Buvons au problème inconnu Et buvons à la beauté blonde, Et, comme les jardins du monde, Donnons tout au premier venu! Un jour nous verrons les esclaves Sourire à leurs vieilles entraves, Et, les bras enfin déliés, L'univers couronné de roses, Dans la sérénité des choses Boire aux Dieux réconciliés! Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème! Nous qui n'avons pas peur de Dieu Comme l'égoïste en démence, Au-dessus de la ville immense Regardons gaîment le ciel bleu! Nous mourrons! mais, ô souveraine! O mère! ô Nature sereine! Que glorifiaient tous nos sens, Tu prendras nos cendres inertes Pour en faire des forêts vertes Et des bouquets resplendissants! Avec nous l'on chante et l'on aime, Nous sommes frères des oiseaux. Croissez, grands lys, chantez, ruisseaux, Et vive la sainte Bohème! Juin 1847. Ballade de la vraie sagesse Mon bon ami, poëte aux longs cheveux, Joueur de flûte à l'humeur vagabonde, Pour l'an qui vient je t'adresse mes voeux: Enivre-toi, dans une paix profonde, Du vin sanglant et de la beauté blonde. Comme à Noël, pour faire réveillon Près du foyer en flamme, où le grillon Chante à mi-voix pour charmer ta paresse, Toi, vieux Gaulois et fils du bon Villon, Vide ton verre et baise ta maîtresse. Chante, rimeur, ta Jeanne et ses grands yeux Et cette lèvre où le sourire abonde; Et que tes vers à nos derniers neveux, Sous la toison dont l'or sacré l'inonde, La fassent voir plus belle que Joconde. Les Amours nus, pressés en bataillon, Ont des rosiers broyé le vermillon Sur le beau sein de cette enchanteresse. Ivre déjà de voir son cotillon, Vide ton verre et baise ta maîtresse. Une bacchante, aux bras fins et nerveux, Sur les coteaux de la chaude Gironde, Avec ses soeurs, dans l'ardeur de ses jeux, Pressa les flancs de sa grappe féconde D'où ce vin clair a coulé comme une onde. Si le désir, aux yeux d'émerillon, T'enfonce au coeur son divin aiguillon, Profites-en; l'Ame, disait la Grèce, A pour nous fuir l'aile d'un papillon: Vide ton verre et baise ta maîtresse. ENVOI Ma muse, ami, garde le pavillon. S'il est de pourpre, elle aime son haillon, Et me répète à travers son ivresse, En secouant son léger carillon: Vide ton verre et baise ta maîtresse. Décembre 1856. Le Saut du Tremplin Clown admirable, en vérité! Je crois que la postérité, Dont sans cesse l'horizon bouge, Le reverra, sa plaie au flanc. Il était barbouillé de blanc, De jaune, de vert et de rouge. Même jusqu'à Madagascar Son nom était parvenu, car C'était selon tous les principes Qu'après les cercles de papier, Sans jamais les estropier Il traversait le rond des pipes. De la pesanteur affranchi, Sans y voir clair il eût franchi, Les escaliers de Piranèse. La lumière qui le frappait Faisait resplendir son toupet Comme un brasier dans la fournaise. Il s'élevait à des hauteurs Telles, que les autres sauteurs Se consumaient en luttes vaines. Ils le trouvaient décourageant, Et murmuraient: " Quel vif-argent Ce démon a-t-il dans les veines? " Tout le peuple criait: " Bravo! " Mais lui, par un effort nouveau, Semblait roidir sa jambe nue, Et, sans que l'on sût avec qui, Cet émule de la Saqui Parlait bas en langue inconnue. C'était avec son cher tremplin. Il lui disait: " Théâtre, plein D'inspiration fantastique, Tremplin qui tressailles d'émoi Quand je prends un élan, fais-moi Bondir plus haut, planche élastique! " Frêle machine aux reins puissants, Fais-moi bondir, moi qui me sens Plus agile que les panthères, Si haut que je ne puisse voir Avec leur cruel habit noir Ces épiciers et ces notaires! " Par quelque prodige pompeux, Fais-moi monter, si tu le peux, Jusqu'à ces sommets où, sans règles, Embrouillant les cheveux vermeils Des planètes et des soleils, Se croisent la foudre et les aigles. " Jusqu'à ces éthers pleins de bruit, Où, mêlant dans l'affreuse nuit Leurs haleines exténuées, Les autans ivres de courroux Dorment, échevelés et fous, Sur les seins pâles des nuées. " Plus haut encor, jusqu'au ciel pur! Jusqu'à ce lapis dont l'azur Couvre notre prison mouvante! Jusqu'à ces rouges Orients Où marchent des Dieux flamboyants, Fous de colère et d'épouvante. " Plus loin! plus haut! je vois encor Des boursiers à lunettes d'or, Des critiques, des demoiselles Et des réalistes en feu. Plus haut! plus loin! de l'air! du bleu! Des ailes! des ailes! des ailes! " Enfin, de son vil échafaud, Le clown sauta si haut, si haut, Qu'il creva le plafond de toiles Au son du cor et du tambour, Et, le coeur dévoré d'amour, Alla rouler dans les étoiles. Février 1857. Retour au sommaire