Dominique Hardy

Exocet

Copyright 1980

Un corbeau lave la mort Erwann Naej

Table Ma bouche... L'océan jette des os L'estacade des coups Bastingage Par milliards la mer... Ticia Emergence Exocet



Dominique Hardy

Exocet


ma bouche se voile de sucres amers * une corde était pendue à la branche de l'arbre que je vis en débordant mes glaciers * le froid déborde le gel * Les araignées pendantes s'évadent aux tranchants des coins de murs * le renne acculé au bois retire la souche au ruisseau lent * à Erwann et Ticia vous êtes deux marguerites dans le champ et moi le chardon ne pouvant me marier avec toutes les fleurs * à Erwann le lichen s'envole en arbre d'araignée un silex lourd roule dans ton orbite * en bas un lieu de cailloux mornes et anguleux devenu herbes roulées à tes jambes Retour au sommaire L'OCEAN JETTE DES OS je préférerais me taire, vous le savez, je le sais et cela fait que je ne me tais pas vous appelez cela poèmes mais vous savez qu'il faut refuser que ce soient des poèmes pour moi pour que ce soient des poèmes pour vous * l'espoir fait étrangement vivre j'ai le temps de crever d'ici là * je suis dans la poussière la plus insigne je supporte sans broncher un tel désarroi * je me regarde dans un jeu de miroirs dans un échafaudage de niveaux je ne sais plus qui le vrai le fond l'initial * Ce que j'ai appris c'est que la merde est encore plus grande le désastre encore plus grand ce que j'ai appris c'est que je n'y arriverai jamais (si je ne réussis pas au moins cela je me tue) * entre le moment de l'éjaculation et de la flaque sur un ventre se situe le poème tant pis si quelqu'un met son visage dans cet espace mais surtout quand il ne lui est pas adressé * le duvet tord les membres les remonte vers l'ouverture ça fait un peu mal le chien attaché à la peau de mes doigts tord craque l'os le sexe scorpion me baise * la bouche de feu s'ouvre au sexe pelé l'orage dépucelé et décortiqué jute son goût de gland dur chêne bardé de rocs chaude humidité de pierre * l'amertume se resserre dans le slip du jeune homme qui ne se prend pas pour l'homme son sexe qui ne se croit pas un arbre (rien ne monte au ciel) la vie ne gicle pas. * le sperme que j'ai dans la glande me monte à la gorge je ne crache pas * je me levais je me recouchais quand j'étais parti la forme dans mon lit m'indiquait que je ne m'étais pas quitté je me levais lui ne se levait pas où étais-je ? debout ou dans mon lit ? je me recouchais j'étais sûr au moins de ne pas avoir laissé traîner ma forme quelque part je dormais * m'être vu à l'entrée dans le mur collée au miroir la porte blanche de soleil peint une voix a appelé mon nom pupille plus dilatée à l'un de mes yeux tête lente lèvres closes * je me suis vu devant derrière moi la porte brillante la sortie l'entrée derrière le miroir la porte soleil sorti soleil entré soleil blanc porte close * l'aiguille devient un doigt transparent et immatériel on sent bien le liquide comme si c'était son sang sa main est sûre de sa peau on peut fixer le drap si on a mal elle se relève et pose la seringue plus tard * elle entre le pêne tape son déclic dans la gâche elle étale un drap grand pose le linge dedans et nous quatre noeuds demain Retour au sommaire L'ESTACADE DES COUPS le crachin, c'est ma phase finale le ciel coule un sang bleu dans mes veines atrophiées - pesanteur du corps - * qu'un seul mot tinteur ou tintant tienne à chaque pulsation du coeur la fièvre au tranché * les mots griffent ma serre comme les mains le long du dernier mur giflées de dernières balles * c'est une souffrance quand le coeur immense ne peut étancher son sang d'amertume lorsque les pleurs gelés bloquent la banquise du cerveau que la main d'écriture se tord impuissante à recréer les liens disloqués alors l'ongle refermé sur la couture enfreint le râle opaque reclus au bord de chaque tremblement d'une seule estocade perpétue le saccage entier de l'oeil et se tend à ce morfil horizontal un hurlement glacé * je n'ai que le sec du drap l'humide blancheur du crachin que la page rêche du bois dur descendu * si le sang saigne c'est parce qu'on a coupé et non parce que le sang est dans le corps * c'est le goût de l'absolu qui m'a fait renoncer aux gestes les plus simples et pour me les réapproprier il me faudrait consentir à ce que mes gestes d'amour ne soient plus l'amour * l'étranglement à l'horizon de chaque geste tendu * dans le gouffre je n'ai jamais égaré le regard sans m'être précipité chaque fois déchirant mes paupières je veux dire que jamais je n'en suis sorti indemne que je suis un puits sans fond qu'il y a du sang au fond de mon trou acharné à perdre le sang dans le désordre de mes veines j'ai dégringolé l'échelle de cordes j'ai eu la corde lorsque abîmé dans le grand fond mon sang se coagulait déjà emprisonnant le cadavre marin que j'avais rejeté dans le dernier sursaut * je voulus vivre consentir tout de même à être malgré tout malgré tout est une expression qui donne un doute à tout un être * il pleut secrètement dans ma bouche * Retour au sommaire BASTINGAGE le bateau nu suspend la herse de l'eau se pend au rivage un mât douloureux écarte l'oiseau l'ancre arrache la langue l'océan jette des os * dans la cale l'oeil du loup écorche le hublot sa mâchoire crie le sable d'une corde un jeûne inouï d'arbre détaché la porte est en bas du désert affalée * un trou se creuse dans le sec du ciel * les épingles secrètes de mon corps nu te rebutent tu ne peux découvrir les fleurs de peau que tes ongles précis cherchent je les dresse en perpétuels bourgeons je te cache à mon dos une aile qui s'écaille d'alumine * le pont du bateau est une porte sur la mer Retour au sommaire PAR MILLIARDS LA MER EJACULE SES POISSONS le poisson absent dans le ressac connaît la profondeur de la mer * l'iceberg tapi au fond de l'eau sort sa griffe transparente crève un air interdit et regrette la matrice goélette impuissante s'échoue un jour de la mort sur la rive placide * la mer s'est allée vibrante marée d'équinoxe écrite au sang rejeté la loi des hommes affale l'oiseau pris au piège l'étoile de vent agrippe l'arbre fendu au vent * l'écume sise au bord de ta paupière ourle ton oeil en écaille de mer * Retour au sommaire TICIA Ticia calme la joute des mots fait d'un arbre mort une floraison de paroles à dire elle tait le mur de la prison fait se fondre les soudures ouvre une grille sur un champ de blé * elle étreint le silence le vêt d'un regard de hibou ne pénètre pas la nuit ne la viole pas Ticia la précède et montre l'orée d'un faisceau de lumière étroit * battant la lampe attardée comme on fait d'un linge sonne battements de coeur contre l'obscure comme la caresse du soleil sur le nord elle se tend touche les étoiles * elle pend la main à l'entrée du dormir arrime au corps le repos s'allonge avant lui elle agrandit le point blanc sur la page brouillée abat l'obstacle d'une dernière seconde * DANS LA PEAU DE TICIA UN MILLIER DE PORES SE FERMENT-ILS POUR JEUNER DE RESPIRER ? A-T-ELLE L'ODEUR D'UN SABLE PROFOND QUI ETREINT LA MAREE DE TANT D'OISEAUX ? * ses deux mains portent tout le poids du corps dans les ongles qui chatouillent ou qui griffent oh la peur de l'ongle bruni par le coup - (jadis, légères, innocentes, s'attachaient à l'eau aujourd'hui le futur enchaîné les pénètre, brûle les souvenirs et leurs paumes les mains portent ou l'amour ou l'indifférence) Retour au sommaire EMERGENCE Terre A la surface j'avais cru découvrir des couleurs plus éclatantes des sons plus harmonieux, des touchers plus doux * la ligne dans le ciel trace l'oeuvre de l'aviateur il retourne le vide du ciel le poids de l'espace est un creuset * Au désert parcouru aucun soleil ne s'allonge sur la terre ne contourne l'horizon le sable l'enserre le ciel se gerce * il faut allonger le sable sur le corps qu'il pénètre partout dans le corps la bouche l'anus les narines les oreilles le sexe les yeux se pénétrer du sable pour posséder l'odeur de vérité du sable agrandir l'orifice * tu écorches ma peau sable prompt à trahir * la jeune muette s'approcha et dit : Je suis muette, ma langue est morte je ne la crus pas * je lève dans le ciel l'iris bleu de la vision je hisse le soleil à tes confins je bleuis l'océan ta gorge est bleue * je caresse le sein de l'aronde la lèvre de l'absente * Zénith je t'aime au temps de l'océan d'Horizon lié de cordes assoupies par quelques dunes de vagues gelées plus que la mer Retour au sommaire EXOCET un exocet voyage entre tes cuisses de sel * je voudrais vivre comme la méduse allongée à la surface d'un grand fond comme la plie reposant sur sable doux * exocet n'ondoie même pas dans les eaux froides il se pétrifie d'amertume de vaguelettes séchées sur son dos une toupie de chaleur quelquefois à son ventre tournoie la tristesse de ses yeux épars opposés à toute investiture d'oeillères ivre il tombe du ciel de sa respiration aquatique se jette sur des cailloux du fond la tête rejetée aucune lagune ne l'accueille distraitement il pleure toute la mer de sa respiration * l'écriture est avancée au point de l'être où la dislocation n'est plus * l'été les blés parés préparent la noce des corps Retour au sommaire