Théophile Gautier

Émaux et camées


Préface Pendant les guerres de l'empire, Goethe, au bruit du canon brutal, Fit le Divan occidental, Fraîche oasis où l'art respire. Pour Nisami quittant Shakspeare, Il se parfuma de santal, Et sur un mètre oriental Nota le chant qu'Hudhud soupire. Comme Goethe sur son divan A Weimar s'isolait des choses Et d'Hafiz effeuillait les roses, Sans prendre garde à l'ouragan Qui fouettait mes vitres fermées, Moi, j'ai fait Émaux et Camées. Retour au sommaire
Affinités secrètes Madrigal panthéiste Dans le fronton d'un temple antique, Deux blocs de marbre ont, trois mille ans, Sur le fond bleu du ciel attique, Juxtaposé leurs rêves blancs; Dans la même nacre figées, Larmes des flots pleurant Vénus, Deux perles au gouffre plongées Se sont dit des mots inconnus; Au frais Généralife écloses, Sous le jet d'eau toujours en pleurs, Du temps de Boabdil, deux roses Ensemble ont fait jaser leurs fleurs; Sur les coupoles de Venise Deux ramiers blancs aux pieds rosés, Au nid où l'amour s'éternise, Un soir de mai se sont posés. Marbre, perle, rose, colombe, Tout se dissout, tout se détruit; La perle fond, le marbre tombe, La fleur se fane et l'oiseau fuit. En se quittant, chaque parcelle S'en va dans le creuset profond Grossir la pâte universelle Faite des formes que Dieu fond. Par de lentes métamorphoses, Les marbres blancs en blanches chairs, Les fleurs roses en lèvres roses Se refont dans des corps divers. Les ramiers de nouveau roucoulent Au coeur de deux jeunes amants, Et les perles en dents se moulent Pour l'écrin des rires charmants. De là naissent ces sympathies Aux impérieuses douceurs, Par qui les âmes averties Partout se reconnaissent soeurs. Docile à l'appel d'un arome D'un rayon ou d'une couleur, L'atome vole vers l'atome Comme l'abeille vers la fleur. L'on se souvient des rêveries Sur le fronton ou dans la mer, Des conversations fleuries Près de la fontaine au flot clair, Des baisers et des frissons d'ailes Sur les dômes aux boules d'or, Et les molécules fidèles Se cherchent et s'aiment encor. L'amour oublié se réveille, Le passé vaguement renaît, La fleur sur la bouche vermeille Se respire et se reconnaît. Dans la nacre où le rire brille, La perle revoit sa blancheur Sur une peau de jeune fille, Le marbre ému sent sa fraîcheur. Le ramier trouve une voix douce, Écho de son gémissement, Toute résistance s'émousse, Et l'inconnu devient l'amant. Vous devant qui je brûle et tremble, Quel flot, quel fronton, quel rosier, Quel dôme nous connut ensemble, Perle ou marbre, fleur ou ramier ? Retour au sommaire
Le Poème de la Femme Marbre de Paros Un jour, au doux rêveur qui l'aime, En train de montrer ses trésors, Elle voulut lire un poëme, Le poëme de son beau corps. D'abord, superbe et triomphante Elle vint en grand apparat, Traînant avec des airs d'infante Un flot de velours nacarat: Telle qu'au rebord de sa loge Elle brille aux Italiens, Ecoutant passer son éloge Dans les chants des musiciens. Ensuite, en sa verve d'artiste, Laissant tomber l'épais velours, Dans un nuage de batiste Elle ébaucha ses fiers contours. Glissant de l'épaule à la hanche, La chemise aux plis nonchalants, Comme une tourterelle blanche Vint s'abattre sur ses pieds blancs. Pour Apelle ou pour Cléomène, Elle semblait, marbre de chair, En Vénus Anadyomène Poser nue au bord de la mer. De grosses perles de Venise Roulaient au lieu de gouttes d'eau, Grains laiteux qu'un rayon irise, Sur le frais satin de sa peau. Oh! quelles ravissantes choses, Dans sa divine nudité, Avec les strophes de ses poses, Chantait cet hymne de beauté! Comme les flots baisant le sable Sous la lune aux tremblants rayons, Sa grâce était intarissable En molles ondulations. Mais bientôt, lasse d'art antique, De Phidias et de Vénus, Dans une autre stance plastique Elle groupe ses charmes nus. Sur un tapis de Cachemire, C'est la sultane du sérail, Riant au miroir qui l'admire Avec un rire de corail; La Géorgienne indolente, Avec son souple narguilhé, Etalant sa hanche opulente, Un pied sous l'autre replié. Et comme l'odalisque d'Ingres, De ses reins cambrant les rondeurs En dépit des vertus malingres, En dépit des maigres pudeurs! Paresseuse odalisque, arrière! Voici le tableau dans son jour, Le diamant dans sa lumière ; Voici la beauté dans l'amour! Sa tête penche et se renverse Haletante, dressant les seins, Aux bras du rêve qui la berce, Elle tombe sur ses coussins. Ses paupières battent des ailes Sur leurs globes d'argent bruni, Et l'on voit monter ses prunelles Dans la nacre de l'infini. D'un linceul de point d'Angleterre Que l'on recouvre sa beauté : L'extase l'a prise à la terre; Elle est morte de volupté ! Que les violettes de Parme, Au lieu des tristes fleurs des morts Où chaque perle est une larme, Pleurent en bouquets sur son corps! Et que mollement on la pose Sur son lit, tombeau blanc et doux, Où le poète, à la nuit close, Ira prier à deux genoux. Retour au sommaire
Étude de mains I- IMPERIA Chez un sculpteur, moulée en plâtre, J'ai vu l'autre jour une main D'Aspasie ou de Cléopâtre, Pur fragment d'un chef-d'oeuvre humain; Sous le baiser neigeux saisie Comme un lis par l'aube argenté, Comme une blanche poésie S'épanouissait sa beauté. Dans l'éclat de sa pâleur mate Elle étalait sur le velours Son élégance délicate Et ses doigts fins aux anneaux lourds. Une cambrure florentine, Avec un bel air de fierté, Faisait, en ligne serpentine, Onduler son pouce écarté. A-t-elle joué dans les boucles Des cheveux lustrés de don Juan, Ou sur son caftan d'escarboucles Peigné la barbe du sultan, Et tenu, courtisane ou reine, Entre ses doigts si bien sculptés, Le sceptre de la souveraine Ou le sceptre des voluptés? Elle a dû, nerveuse et mignonne, Souvent s'appuyer sur le col Et sur la croupe de lionne De sa chimère prise au vol. Impériales fantaisies, Amour des somptuosités; Voluptueuses frénésies, Rêves d'impossibilités, Romans extravagants, poèmes De haschisch et de vin du Rhin, Courses folles dans les bohèmes Sur le dos des coursiers sans frein; On voit tout cela dans les lignes De cette paume, livre blanc Où Vénus a tracé des signes Que l'amour ne lit qu'en tremblant. II- LACENAIRE Pour contraste, la main coupée De Lacenaire l'assassin, Dans des baumes puissants trempée, Posait auprès, sur un coussin. Curiosité dépravée! J'ai touché, malgré mes dégoûts, Du supplice encor mal lavée, Cette chair froide au duvet roux. Momifiée et toute jaune Comme la main d'un pharaon, Elle allonge ses doigts de faune Crispés par la tentation. Un prurit d'or et de chair vive Semble titiller de ses doigts L'immobilité convulsive, Et les tordre comme autrefois. Tous les vices avec leurs griffes Ont, dans les plis de cette peau, Tracé d'affreux hiéroglyphes, Lus couramment par le bourreau. On y voit les oeuvres mauvaises Ecrites en fauves sillons, Et les brûlures des fournaises Où bouillent les corruptions; Les débauches dans les Caprées Des tripots et des lupanars, De vin et de sang diaprées, Comme l'ennui des vieux Césars! En même temps molle et féroce, Sa forme a pour l'observateur Je ne sais quelle grâce atroce, La grâce du gladiateur! Criminelle aristocratie, Par la varlope ou le marteau Sa pulpe n'est pas endurcie, Car son outil fut un couteau. Saints calus du travail honnête, On y cherche en vain votre sceau. Vrai meurtrier et faux poète, Il fut le Manfred du ruisseau ! Retour au sommaire
Variations sur le Carnaval de Venise I- Dans la rue Il est un vieil air populaire Par tous les violons raclé, Aux abois des chiens en colère Par tous les orgues nasillé. Les tabatières à musique L'ont sur leur répertoire inscrit; Pour les serins il est classique, Et ma grand mère, enfant, l'apprit. Sur cet air, pistons, clarinettes, Dans les bals aux poudreux berceaux, Font sauter commis et grisettes, Et de leurs nids fuir les oiseaux. La guinguette, sous sa tonnelle, De houblon et de chèvrefeuil, Fête, en braillant la ritournelle, Le gai dimanche et l'argenteuil. L'aveugle au basson qui pleurniche L'écorche en se trompant de doigts; La sébile aux dents, son caniche Près de lui le grogne à mi-voix. Et les petits guitaristes, Maigres sous leurs minces tartans, Le glapissent de leurs voix tristes Aux tables des cafés chantants. Paganini, le fantastique, Un soir, comme avec un crochet, A ramassé le thème antique Du bout de son divin archet, Et, brodant la gaze fanée Que l'oripeau rougit encor, Fait sur la phrase dédaignée Courir ses arabesques d'or. II- Sur les lagunes Tra la, tra la, la, la, la laire! Qui ne connaît pas ce motif? A nos mamans il a su plaire, Tendre et gai, moqueur et plaintif: L'air du Carnaval de Venise, Sur les canaux jadis chanté Et qu'un soupir de folle brise Dans le ballet a transporté! Il me semble, quand on le joue, Voir glisser dans son bleu sillon Une gondole avec sa proue Faite en manche de violon. Sur une gamme chromatique, Le sein de perles ruisselant, La Vénus de l'Adriatique Sort de l'eau son corps rose et blanc. Les dômes, sur l'azur des ondes Suivant la phrase au pur contour, S'enflent comme des gorges rondes Que soulève un soupir d'amour. L'esquif aborde et me dépose, Jetant son amarre au pilier, Devant une façade rose, Sur le marbre d'un escalier. Avec ses palais, ses gondoles, Ses mascarades sur la mer, Ses doux chagrins, ses gaîtés folles, Tout Venise vit dans cet air. Une frêle corde qui vibre Refait sur un pizzicato, Comme autrefois joyeuse et libre, La ville de Canaletto ! III- Carnaval Venise pour le bal s'habille. De paillettes tout étoilé, Scintille, fourmille et babille Le carnaval bariolé. Arlequin, nègre par son masque, Serpent par ses mille couleurs, Rosse d'une note fantasque Cassandre son souffre-douleurs. Battant de l'aile avec sa manche Comme un pingouin sur un écueil, Le blanc Pierrot, par une blanche, Passe la tête et cligne l'oeil. Le Docteur bolonais rabâche Avec la basse aux sons traînés; Polichinelle, qui se fâche, Se trouve une croche pour nez. Heurtant Trivelin qui se mouche Avec un trille extravagant, A Colombine Scaramouche Rend son éventail ou son gant. Sur une cadence se glisse Un domino ne laissant voir Qu'un malin regard en coulisse Aux paupières de satin noir. Ah! fine barbe de dentelle, Que fait voler un souffle pur, Cet arpège m'a dit : C'est elle ! Malgré tes réseaux, j'en suis sûr, Et j'ai reconnu, rose et fraîche, Sous l'affreux profil de carton, Sa lèvre au fin duvet de pêche, Et la mouche de son menton. IV- Clair de lune sentimental A travers la folle risée Que Saint-Marc renvoie au Lido, Une gamme monte en fusée, Comme au clair de lune un jet d'eau... A l'air qui jase d'un ton bouffe Et secoue au vent ses grelots, Un regret, ramier qu'on étouffe, Par instant mêle ses sanglots. Au loin, dans la brume sonore, Comme un rêve presque effacé, J'ai revu, pâle et triste encore, Mon vieil amour de l'an passé. Mon âme en pleurs s'est souvenue De l'avril, où, guettant au bois La violette à sa venue, Sous l'herbe nous mêlions nos doigts. Cette note de chanterelle, Vibrant comme 1'harmonica, C'est la voix enfantine et grêle, Flèche d'argent qui me piqua. Le son en est si faux, si tendre, Si moqueur, si doux, si cruel, Si froid, si brûlant, qu'à l'entendre On ressent un plaisir mortel, Et que mon coeur, comme la voûte Dont l'eau pleure dans un bassin, Laisse tomber goutte par goutte Ses larmes rouges dans mon sein. Jovial et mélancolique, Ah! vieux thème du carnaval, Où le rire aux larmes réplique, Que ton charme m'a fait de mal ! Retour au sommaire
Symphonie en Blanc Majeur De leur col blanc courbant les lignes, On voit dans les contes du Nord, Sur le vieux Rhin, des femmes-cygnes Nager en chantant près du bord. Ou, suspendant à quelque branche Le plumage qui les revêt, Faire luire leur peau plus blanche Que la neige de leur duvet. De ces femmes il en est une, Qui chez nous descend quelquefois, Blanche comme le clair de lune Sur les glaciers dans les cieux froids; Conviant la vue enivrée De sa boréale fraîcheur A des régals de chair nacrée, A des débauches de blancheur! Son sein, neige moulée en globe, Contre les camélias blancs, Et le blanc satin de sa robe Soutient des combats insolents. Dans ces grandes batailles blanches, Satins et fleurs ont le dessous, Et, sans demander leurs revanches, Jaunissent comme des jaloux. Sur les blancheurs de son épaule, Paros au grain éblouissant, Comme dans une nuit du pôle, Un givre invisible descend. De quel mica de neige vierge, De quelle moelle de roseau, De quelle hostie et de quel cierge A-t-on fait le blanc de sa peau? A-t-on pris la goutte lactée Tachant l'azur du ciel d'hiver, Le lis à la pulpe argentée, La blanche écume de la mer; Le marbre blanc, chair froide et pâle, Où vivent les divinités; L'argent mat, la laiteuse opale Qu'irisent de vagues clartés; L'ivoire, où ses mains ont des ailes, Et, comme des papillons blancs, Sur la pointe des notes frêles Suspendent leurs baisers tremblants; L'hermine vierge de souillure, Qui, pour abriter leurs frissons, Ouate de sa blanche fourrure Les épaules et les blasons; Le vif-argent aux fleurs fantasques Dont les vitraux sont ramagés; Les blanches dentelles des vasques, Pleurs de l'ondine en l'air figés; L'aubépine de mai qui plie Sous les blancs frimas de ses fleurs; L'albâtre où la mélancolie Aime à retrouver ses pâleurs; Le duvet blanc de la colombe, Neigeant sur les toits du manoir, Et la stalactite qui tombe, Larme blanche de l'antre noir? Des Groenlands et des Norvèges Vient-elle avec Séraphita ? Est-ce la Madone des neiges, Un sphinx blanc que 1'hiver sculpta, Sphinx enterré par l'avalanche, Gardien des glaciers étoilés, Et qui, sous sa poitrine blanche, Cache de blancs secrets gelés ? Sous la glace où calme il repose, Oh! qui pourra fondre ce coeur! Oh! qui pourra mettre un ton rose Dans cette implacable blancheur! Retour au sommaire
Coquetterie posthume Quand je mourrai, que l'on me mette, Avant de clouer mon cercueil, Un peu de rouge à la pommette, Un peu de noir au bord de l'oeil. Car je veux, dans ma bière close, Comme le soir de son aveu, Rester éternellement rose Avec du kh'ol sous mon oeil bleu. Pas de suaire en toile fine, Mais drapez-moi dans les plis blancs De ma robe de mousseline, De ma robe à treize volants. C'est ma parure préférée; Je la portais quand je lui plus. Son premier regard l'a sacrée, Et depuis je ne la mis plus. Posez-moi, sans jaune immortelle, Sans coussin de larmes brodé, Sur mon oreiller de dentelle De ma chevelure inondé. Cet oreiller, dans les nuits folles, A vu dormir nos fronts unis, Et sous le drap noir des gondoles Compté nos baisers infinis. Entre mes mains de cire pâle, Que la prière réunit, Tournez ce chapelet d'opale, Par le pape à Rome bénit: Je l'égrènerai dans la couche D'où nul encor ne s'est levé; Sa bouche en a dit sur ma bouche Chaque Pater et chaque Ave. Retour au sommaire
Diamant du coeur Tout amoureux, de sa maîtresse, Sur son coeur ou dans son tiroir, Possède un gage qu'il caresse Aux jours de regret ou d'espoir. L'un d'une chevelure noire, Par un sourire encouragé, A pris une boucle que moire Un reflet bleu d'aile de geai. L'autre a, sur un cou blanc qui ploie, Coupé par derrière un flocon Retors et fin comme la soie Que l'on dévide du cocon. Un troisième, au fond d'une boîte, Reliquaire du souvenir, Cache un gant blanc, de forme étroite, Où nulle main ne peut tenir. Cet autre, pour s'en faire un charme, Dans un sachet, d'un chiffre orné, Coud des violettes de Parme, Frais cadeau qu'on reprend fané. Celui-ci baise la pantoufle Que Cendrillon perdit un soir; Et celui-ci conserve un souffle Dans la barbe d'un masque noir. Moi, je n'ai ni boucle lustrée, Ni gant, ni bouquet, ni soulier, Mais je garde, empreinte adorée, Une larme sur un papier: Pure rosée, unique goutte, D'un ciel d'azur tombée un jour, Joyau sans prix, perle dissoute Dans la coupe de mon amour! Et, pour moi, cette obscure tache Reluit comme un écrin d'Ophyr, Et du vélin bleu se détache, Diamant éclos d'un saphir. Cette larme, qui fait ma joie, Roula, trésor inespéré, Sur un de mes vers qu'elle noie, D'un oeil qui n'a jamais pleuré! Retour au sommaire
Premier Sourire du Printemps Tandis qu'à leurs oeuvres perverses Les hommes courent haletants, Mars qui rit, malgré les averses, Prépare en secret le printemps. Pour les petites pâquerettes, Sournoisement lorsque tout dort Il repasse des collerettes Et cisèle des boutons d'or. Dans le verger et dans la vigne, Il s'en va, furtif perruquier, Avec une houppe de cygne, Poudrer à frimas l'amandier. La nature au lit se repose; Lui, descend au jardin désert Et lace les boutons de rose Dans leur corset de velours vert. Tout en composant des solfèges, Qu'aux merles il siffle à mi-voix, Il sème aux prés les perce-neiges Et les violettes aux bois. Sur le cresson de la fontaine Où le cerf boit, l'oreille au guet, De sa main cachée il égrène Les grelots d'argent du muguet. Sous l'herbe, pour que tu la cueilles, Il met la fraise au teint vermeil Et te tresse un chapeau de feuilles Pour te garantir du soleil. Puis, lorsque sa besogne est faite, Et que son règne va finir, Au seuil d'avril tournant la tête, Il dit: « Printemps, tu peux venir! » Retour au sommaire
Contralto On voit dans le musée antique, Sur un lit de marbre sculpté, Une statue énigmatique D'une inquiétante beauté. Est-ce un jeune homme? est-ce une femme, Une déesse, ou bien un dieu ? L'amour, ayant peur d'être infâme, Hésite et suspend son aveu. Dans sa pose malicieuse, Elle s'étend, le dos tourné Devant la foule curieuse, Sur son coussin capitonné. Pour faire sa beauté maudite, Chaque sexe apporta son don. Tout homme dit: C'est Aphrodite! Toute femme : C'est Cupidon! Sexe douteux, grâce certaine, On dirait ce corps indécis Fondu, dans l'eau de la fontaine, Sous les baisers de Salmacis. Chimère ardente, effort suprême De l'art et de la volupté, Monstre charmant, comme je t'aime Avec ta multiple beauté! Bien qu'on défende ton approche, Sous la draperie aux plis droits Dont le bout à ton pied s'accroche, Mes yeux ont plongé bien des fois. Rêve de poète et d'artiste, Tu m'as bien des nuits occupé, Et mon caprice qui persiste Ne convient pas qu'il s'est trompé. Mais seulement il se transpose, Et, passant de la forme au son, Trouve dans sa métamorphose La jeune fille et le garçon. Que tu me plais, ô timbre étrange! Son double, homme et femme à la fois, Contralto, bizarre mélange, Hermaphrodite de la voix! C'est Roméo, c'est Juliette, Chantant avec un seul gosier; Le pigeon rauque et la fauvette Perchés sur le même rosier; C'est la châtelaine qui raille Son beau page parlant d'amour; L'amant au pied de la muraille, La dame au balcon de sa tour; Le papillon, blanche étincelle, Qu'en ses détours et ses ébats Poursuit un papillon fidèle, L'un volant haut et l'autre bas; L'ange qui descend et qui monte Sur l'escalier d'or voltigeant La cloche mêlant dans sa fonte La voix d'airain, la voix d'argent; La mélodie et l'harmonie Le chant et l'accompagnement; A la grâce la force unie, La maîtresse embrassant l'amant! Sur le pli de sa jupe assise, Ce soir, ce sera Cendrillon Causant près du feu qu'elle attise Avec son ami le grillon; Demain le valeureux Arsace A son courroux donnant l'essor, Ou Tancrède avec sa cuirasse, Son épée et son casque d'or; Desdemona chantant le Saule, Zerline bernant Mazetto, Ou Malcolm le plaid sur l'épaule; C'est toi que j'aime, ô contralto! Nature charmante et bizarre Que Dieu d'un double attrait para, Toi qui pourrais, comme Gulnare, Etre le Kaled d'un Lara, Et dont la voix dans sa caresse, Réveillant le coeur endormi, Mêle aux soupirs de la maîtresse L'accent plus mâle de l'ami! Retour au sommaire
Caerulei oculi Une femme mystérieuse, Dont la beauté trouble mes sens, Se tient debout, silencieuse, Au bord des flots retentissants. Ses yeux, où le ciel se reflète, Mêlent à leur azur amer, Qu'étoile une humide paillette, Les teintes glauques de la mer. Dans les langueurs de leurs prunelles, Une grâce triste sourit; Les pleurs mouillent les étincelles Et la lumière s'attendrit; Et leurs cils comme des mouettes Qui rasent le flot aplani, Palpitent, ailes inquiètes, Sur leur azur indéfini. Comme dans l'eau bleue et profonde, Où dort plus d'un trésor coulé, On y découvre à travers l'onde La coupe du roi de Thulé. Sous leur transparence verdâtre, Brille parmi le goémon, L'autre perle de Cléopâtre Près de l'anneau de Salomon. La couronne au gouffre lancée Dans la ballade de Schiller, Sans qu'un plongeur l'ait ramassée, Y jette encor son reflet clair. Un pouvoir magique m'entraîne Vers l'abîme de ce regard, Comme au sein des eaux la sirène Attirait Harald Harfagar. Mon âme, avec la violence D'un irrésistible désir, Au milieu du gouffre s'élance Vers l'ombre impossible à saisir. Montrant son sein, cachant sa queue, La sirène amoureusement Fait ondoyer sa blancheur bleue Sous l'émail vert du flot dormant. L'eau s'enfle comme une poitrine Aux soupirs de la passion; Le vent, dans sa conque marine, Murmure une incantation. « Oh! viens dans ma couche de nacre, Mes bras d'onde t'enlaceront; Les flots, perdant leur saveur âcre, Sur ta bouche, en miel couleront. Laissant bruire sur nos têtes, La mer qui ne peut s'apaiser, Nous boirons l'oubli des tempêtes Dans la coupe de mon baiser. » Ainsi parle la voix humide De ce regard céruléen, Et mon coeur, sous l'onde perfide, Se noie et consomme l'hymen. Retour au sommaire
Rondalla Enfant aux airs d'impératrice, Colombe aux regards de faucon, Tu me hais, mais c'est mon caprice, De me planter sous ton balcon. Là, je veux, le pied sur la borne, Pinçant les nerfs, tapant le bois, Faire luire à ton carreau morne Ta lampe et ton front à la fois. Je défends à toute guitare De bourdonner aux alentours. Ta rue est à moi: - je la barre Pour y chanter seul mes amours, Et je coupe les deux oreilles Au premier racleur de jambon Qui devant la chambre où tu veilles Braille un couplet mauvais ou bon. Dans sa gaine mon couteau bouge; Allons, qui veut de l'incarnat? A son jabot qui veut du rouge Pour faire un bouton de grenat? Le sang dans les veines s'ennuie, Car il est fait pour se montrer; Le temps est noir, gare la pluie! Poltrons, hâtez-vous de rentrer. Sortez, vaillants ! sortez, bravaches! L'avant-bras couvert du manteau, Que sur vos faces de gavaches J'écrive des croix au couteau! Qu'ils s'avancent! seuls ou par bande, De pied ferme je les attends. A ta gloire il faut que je fende Les naseaux de ces capitans. Au ruisseau qui gêne ta marche Et pourrait salir tes pieds blancs, Corps du Christ! je veux faire une arche Avec les côtes des galants. Pour te prouver combien je t'aime, Dis, je tuerai qui tu voudras: J'attaquerai Satan lui-même, Si pour linceul j'ai tes deux draps. Porte sourde! - Fenêtre aveugle! Tu dois pourtant ouïr ma voix; Comme un taureau blessé je beugle, Des chiens excitant les abois! An moins plante un clou dans ta porte: Un clou pour accrocher mon coeur. A quoi sert que je le remporte Fou de rage, mort de langueur? Retour au sommaire
Nostalgies d’Obélisques I — L’Obélisque de Paris Sur cette place je m’ennuie, Obélisque dépareillé ; Neige, givre, bruine et pluie Glacent mon flanc déjà rouillé ; Et ma vieille aiguille, rougie Aux fournaises d’un ciel de feu, Prend des pâleurs de nostalgie Dans cet air qui n’est jamais bleu. Devant les colosses moroses Et les pylônes de Luxor, Près de mon frère aux teintes roses Que ne suis-je debout encor, Plongeant dans l’azur immuable Mon pyramidion vermeil, Et de mon ombre, sur le sable, Écrivant les pas du soleil ! Rhamsès ! un jour, mon bloc superbe, Où l’éternité s’ébréchait, Roula, fauché comme un brin d’herbe, Et Paris s’en fit un hochet. La sentinelle granitique, Gardienne des énormités, Se dresse entre un faux temple antique Et la Chambre des députés. Sur l’échafaud de Louis seize, Monolithe au sens aboli, On a mis mon secret, qui pèse Le poids de cinq mille ans d’oubli. Les moineaux francs souillent ma tête, Où s’abattaient dans leur essor L’ibis rose et le gypaète Au blanc plumage, aux serres d’or. La Seine, noir égout des rues, Fleuve immonde fait de ruisseaux, Salit mon pied, que dans ses crues Baisait le Nil, père des eaux, Le Nil, géant à barbe blanche Coiffé de lotus et de joncs, Versant de son urne qui penche Des crocodiles pour goujons ! Les chars d’or étoilés de nacre Des grands Pharaons d’autrefois Rasaient mon bloc heurté du fiacre Emportant le dernier des rois. Jadis, devant ma pierre antique, Le pschent au front, les prêtres saints Promenaient la bari mystique Aux emblèmes dorés et peints ; Mais aujourd’hui, pilier profane Entre deux fontaines campé, Je vois passer la courtisane Se renversant dans son coupé. Je vois, de janvier à décembre, La procession de bourgeois, Les Solons qui vont à la Chambre, Et les Arthurs qui vont au Bois. Oh ! dans cent ans, quels laids squelettes Fera ce peuple impie et fou, Qui se couche sans bandelettes Dans des cercueils que ferme un clou, Et n’a pas même d’hypogées À l’abri des corruptions, Dortoirs où, par siècles rangées, Plongent les générations ! Sol sacré des hiéroglyphes Et des secrets sacerdotaux, Où les sphinx s’aiguisent les griffes Sur les angles des piédestaux, Où sous le pied sonne la crypte, Où l’épervier couve son nid, Je te pleure, ô ma vieille Égypte, Avec des larmes de granit ! II — L’Obélisque de Luxor Je veille, unique sentinelle De ce grand palais dévasté, Dans la solitude éternelle, En face de l’immensité. À l’horizon que rien ne borne, Stérile, muet, infini, Le désert sous le soleil morne, Déroule son linceul jauni. Au-dessus de la terre nue, Le ciel, autre désert d’azur, Où jamais ne flotte une nue, S’étale implacablement pur. Le Nil, dont l’eau morte s’étame D’une pellicule de plomb, Luit, ridé par l’hippopotame, Sous un jour mat tombant d’aplomb ; Et les crocodiles rapaces, Sur le sable en feu des îlots, Demi-cuits dans leurs carapaces, Se pâment avec des sanglots. Immobile sur son pied grêle, L’ibis, le bec dans son jabot, Déchiffre au bout de quelque stèle Le cartouche sacré de Thot. L’hyène rit, le chacal miaule, Et, traçant des cercles dans l’air, L’épervier affamé piaule, Noire virgule du ciel clair. Mais ces bruits de la solitude Sont couverts par le bâillement Des sphinx, lassé de l’attitude Qu’ils gardent immuablement. Produit des blancs reflets du sable Et du soleil toujours brillant, Nul ennui ne t’est comparable, Spleen lumineux de l’Orient ! C’est toi qui faisais crier : « Grâce ! » À la satiété des rois Tombant vaincus sur leur terrasse ; Et tu m’écrases de ton poids. Ici jamais le vent n’essuie Une larme à l’œil sec des cieux, Et le temps fatigué s’appuie Sur les palais silencieux. Pas un accident ne dérange La face de l’éternité ; L’Égypte, en ce monde où tout change, Trône sur l’immobilité. Pour compagnons et pour amies, Quand l’ennui me prend par accès, J’ai les fellahs et les momies Contemporaines de Rhamsès ; Je regarde un pilier qui penche, Un vieux colosse sans profil, Et les canges à voile blanche Montant ou descendant le Nil. Que je voudrais comme mon frère, Dans ce grand Paris transporté, Auprès de lui, pour me distraire, Sur une place être planté ! Là-bas, il voit à ses sculptures S’arrêter un peuple vivant, Hiératiques écritures, Que l’idée épelle en rêvant. Les fontaines juxtaposées Sur la poudre de son granit Jettent leurs brumes irrisées ; Il est vermeil, il rajeunit ! Des veines roses de Syène Comme moi cependant il sort, Mais je reste à ma place ancienne ; Il est vivant, et je suis mort ! Retour au sommaire
Vieux de la vieille 15 décembre Par l’ennui chassé de ma chambre, J’errais le long du boulevard : Il faisait un temps de décembre, Vent froid, fine pluie et brouillard ; Et là je vis, spectacle étrange, Échappés du sombre séjour, Sous la bruine et dans la fange, Passer des spectres en plein jour. Pourtant c’est la nuit que les ombres, Par un clair de lune allemand, Dans les vieilles tours en décombres, Reviennent ordinairement ; C’est la nuit que les Elfes sortent Avec leur robe humide au bord, Et sous les nénuphars emportent Leur valseur de fatigue mort ; C’est la nuit qu’a lieu la revue Dans la ballade de Zedlitz, Où l’Empereur, ombre entrevue, Compte les ombres d’Austerlitz. Mais des spectres près du Gymnase, À deux pas des Variétés, Sans brume ou linceul qui les gaze, Des spectres mouillés et crottés ! Avec ses dents jaunes de tartre, Son crâne de mousse verdi, À Paris, boulevard Montmartre, Mob se montrant en plein midi ! La chose vaut qu’on la regarde : Trois fantômes de vieux grognards, En uniformes de l’ex-garde, Avec deux ombres de hussards ! On eût dit la lithographie Où, dessinés par un rayon, Les morts, que Raffet déifie, Passent, criant : « Napoléon ! » Ce n’était pas les morts qu’éveille Le son du nocturne tambour, Mais bien quelques vieux de la vieille Qui célébraient le grand retour. Depuis la suprême bataille, L’un a maigri, l’autre a grossi ; L’habit, jadis fait à leur taille, Est trop grand ou trop rétréci. Nobles lambeaux, défroque épique, Saints haillons, qu’étoile une croix, Dans leur ridicule héroïque Plus beaux que des manteaux de rois ! Un plumet énervé palpite Sur leur kolback fauve et pelé ; Près des trous de balle, la mite A rongé leur dolman criblé ; Leur culotte de peau trop large Fait mille plis sur leur fémur ; Leur sabre rouillé, lourde charge, Creuse le sol et bat le mur ; Ou bien un embonpoint grotesque, Avec grand’peine boutonné, Fait un poussah, dont on rit presque, Du vieux héros tout chevronné. Ne les raillez pas, camarade ; Saluez plutôt chapeau bas Ces Achilles d’une Iliade Qu’Homère n’inventerait pas ! Respectez leur tête chenue ! Sur leur front par vingt cieux bronzé, La cicatrice continue Le sillon que l’âge a creusé. Leur peau, bizarrement noircie, Dit l’Égypte aux soleils brûlants ; Et les neiges de la Russie Poudrent encor leurs cheveux blancs. Si leurs mains tremblent, c’est sans doute Du froid de la Bérésina ; Et s’ils boitent, c’est que la route Est longue du Caire à Wilna ; S’ils sont perclus, c’est qu’à la guerre Les drapeaux étaient leurs seuls draps ; Et si leur manche ne va guère, C’est qu’un boulet a pris leur bras. Ne nous moquons pas de ces hommes Qu’en riant le gamin poursuit : Ils furent le jour dont nous sommes Le soir et peut-être la nuit. Quand on oublie, ils se souviennent ! Lancier rouge et grenadier bleu, Au pied de la colonne ils viennent Comme à l’autel de leur seul dieu : Là, fiers de leur longue souffrance, Reconnaissants des maux subis, Ils sentent le cœur de la France Battre sous leurs pauvres habits. Aussi les pleurs trempent le rire En voyant ce saint carnaval, Cette mascarade d’empire Passer comme un matin de bal ; Et l’aigle de la grande armée, Dans le ciel qu’emplit son essor, Du fond d’une gloire enflammée, Étend sur eux ses ailes d’or ! Retour au sommaire
Tristesse en mer Les mouettes volent et jouent ; Et les blancs coursiers de la mer, Cabrés sur les vagues, secouent Leurs crins échevelés dans l’air. Le jour tombe ; une fine pluie Éteint les fournaises du soir, Et le steam-boat crachant la suie Rabat son long panache noir. Plus pâle que le ciel livide Je vais au pays du charbon, Du brouillard et du suicide ; — Pour se tuer le temps est bon. Mon désir avide se noie Dans le gouffre amer qui blanchit ; Le vaisseau danse, l’eau tournoie, Le vent de plus en plus fraîchit. Oh ! je me sens l’âme navrée ; L’Océan gonfle, en soupirant, Sa poitrine désespérée, Comme un ami qui me comprend. Allons ! peines d’amour perdues, Espoirs lassés, illusions Du socle idéal descendues, Un saut dans les moites sillons ! À la mer, souffrances passées, Qui revenez toujours, pressant Vos blessures cicatrisées Pour leur faire pleurer du sang ! À la mer, spectres de mes rêves, Regrets aux mortelles pâleurs Dans un cœur rouge ayant sept glaives, Comme la Mère des douleurs ! Chaque fantôme plonge et lutte Quelques instants avec le flot Qui sur lui ferme sa volute Et l’engloutit dans un sanglot. Lest de l’âme, pesant bagage, Trésors misérables et chers, Sombrez, et dans votre naufrage Je vais vous suivre au fond des mers ! Bleuâtre, enflé, méconnaissable, Bercé par le flot qui bruit, Sur l’humide oreiller du sable Je dormirai bien cette nuit ! … Mais une femme dans sa mante Sur le pont assise à l’écart, Une femme jeune et charmante Lève vers moi son long regard. Dans ce regard, à ma détresse La Sympathie aux bras ouverts Parle et sourit, sœur ou maîtresse. Salut, yeux bleus ! bonsoir, flots verts ! Les mouettes volent et jouent ; Et les blancs coursiers de la mer, Cabrés sur les vagues, secouent Leurs crins échevelés dans l’air. Retour au sommaire
À une robe rose Que tu me plais dans cette robe Qui te déshabille si bien, Faisant jaillir ta gorge en globe, Montrant tout nu ton bras païen ! Frêle comme une aile d’abeille, Frais comme un cœur de rose-thé, Son tissu, caresse vermeille, Voltige autour de ta beauté. De l’épiderme sur la soie Glissent des frissons argentés, Et l’étoffe à la chair renvoie Ses éclairs roses reflétés. D’où te vient cette robe étrange Qui semble faite de ta chair, Trame vivante qui mélange Avec ta peau son rose clair ? Est-ce à la rougeur de l’aurore, À la coquille de Vénus, Au bouton de sein près d’éclore, Que sont pris ces tons inconnus ? Ou bien l’étoffe est-elle teinte Dans les roses de ta pudeur ? Non ; vingt fois modelée et peinte, Ta forme connaît sa splendeur. Jetant le voile qui te pèse, Réalité que l’art rêva, Comme la princesse Borghèse Tu poserais pour Canova. Et ces plis roses sont les lèvres De mes désirs inapaisés, Mettant au corps dont tu les sèvres Une tunique de baisers. Retour au sommaire
Le monde est méchant Le monde est méchant, ma petite : Avec son sourire moqueur Il dit qu’à ton côté palpite Une montre en place de cœur. — Pourtant ton sein ému s’élève Et s’abaisse comme la mer, Aux bouillonnements de la sève Circulant sous ta jeune chair. Le monde est méchant, ma petite : Il dit que tes yeux vifs sont morts Et se meuvent dans leur orbite À temps égaux et par ressorts. — Pourtant une larme irisée Tremble à tes cils, mouvant rideau, Comme une perle de rosée Qui n’est pas prise au verre d’eau. Le monde est méchant, ma petite : Il dit que tu n’as pas d’esprit, Et que les vers qu’on te récite Sont pour toi comme du sanscrit. — Pourtant, sur ta bouche vermeille, Fleur s’ouvrant et se refermant, Le rire, intelligente abeille, Se pose à chaque trait charmant. C’est que tu m’aimes, ma petite, Et que tu hais tous ces gens-là. Quitte-moi ; — comme ils diront vite : « Quel cœur et quel esprit elle a ! » Retour au sommaire
Inès de las Sierras À la Petra Camara Nodier raconte qu’en Espagne Trois officiers cherchant, un soir, Une venta dans la campagne, Ne trouvèrent qu’un vieux manoir ; Un vrai château d’Anne Radcliffe, Aux plafonds que le temps ploya, Aux vitraux rayés par la griffe Des chauves-souris de Goya, Aux vastes salles délabrées, Aux couloirs livrant leur secret, Architectures effondrées Où Piranèse se perdrait. Pendant le souper, que regarde Une collection d’aïeux Dans leurs cadres montant la garde, Un cri répond aux chants joyeux ; D’un long corridor en décombres, Par la lune bizarrement Entrecoupé de clairs et d’ombres, Débusque un fantôme charmant ; Peigne au chignon, basquine aux hanches, Une femme accourt en dansant, Dans les bandes noires et blanches Apparaissant, disparaissant. Avec une volupté morte, Cambrant les reins, penchant le cou, Elle s’arrête sur la porte, Sinistre et belle à rendre fou. Sa robe, passée et fripée Au froid humide des tombeaux, Fait luire, d’un rayon frappée, Quelques paillons sur ses lambeaux ; D’un pétale découronnée À chaque soubresaut nerveux, Sa rose, jaunie et fanée, S’effeuille dans ses noirs cheveux. Une cicatrice, pareille À celle d’un coup de poignard, Forme une couture vermeille Sur sa gorge d’un ton blafard ; Et ses mains pâles et fluettes Au nez des soupeurs pleins d’effroi Entre-choquent les castagnettes, Comme des dents claquant de froid. Elle danse, morne bacchante, La cachucha sur un vieil air, D’une grâce si provocante, Qu’on la suivrait même en enfer. Ses cils palpitent sur ses joues Comme des ailes d’oiseau noir, Et sa bouche arquée a des moues À mettre un saint au désespoir. Quand de sa jupe qui tournoie Elle soulève le volant, Sa jambe, sous le bas de soie, Prend des lueurs de marbre blanc. Elle se penche jusqu’à terre, Et sa main, d’un geste coquet, Comme on fait des fleurs d’un parterre, Groupe les désirs en bouquet. Est-ce un fantôme ? est-ce une femme ? Un rêve, une réalité, Qui scintille comme une flamme Dans un tourbillon de beauté ? Cette apparition fantasque, C’est l’Espagne du temps passé, Aux frissons du tambour de Basque S’élançant de son lit glacé, Et, brusquement ressuscitée Dans un suprême boléro, Montrant sous sa jupe argentée La divisa prise au taureau. La cicatrice qu’elle porte, C’est le coup de grâce donné À la génération morte Par chaque siècle nouveau-né. J’ai vu ce fantôme au Gymnase, Où Paris entier l’admira, Lorsque dans son linceul de gaze, Parut la Petra Camara, Impassible et passionnée, Fermant ses yeux morts de langueur, Et comme Inès l’assassinée Dansant, un poignard dans le cœur ! Retour au sommaire
Les Accroche-coeurs Ravivant les langueurs nacrées De tes yeux battus et vainqueurs, En mèches de parfum lustrées Se courbent deux accroche-coeurs. A voir s'arrondir sur tes joues Leurs orbes tournés par tes doigts, On dirait les petites roues Du char de Mab fait d'une noix; Ou l'arc de l'Amour dont les pointes, Pour une flèche à décocher, En cercle d'or se sont rejointes A la tempe du jeune archer. Pourtant un scrupule me trouble, Je n'ai qu'un coeur, alors pourquoi, Coquette, un accroche-coeur double? Qui donc y pends-tu près de moi? Retour au sommaire
Les Néréides J'ai dans ma chambre une aquarelle Bizarre, et d'un peintre avec qui Mètre et rime sont en querelle, - Théophile Kniatowski. Sur l'écume blanche qui frange Le manteau glauque de la mer Se groupent en bouquet étrange Trois nymphes, fleurs du gouffre amer. Comme des lis noyés, la houle Fait dans sa volute d'argent Danser leurs beaux corps qu'elle roule, Les élevant, les submergeant. Sur leurs têtes blondes, coiffées De pétoncles et de roseaux, Elles mêlent, coquettes fées, L'écrin et la flore des eaux. Vidant sa nacre, l'huître à perle Constelle de son blanc trésor Leur gorge, où le flot qui déferle Suspend d'autres perles encor. Et, jusqu'aux hanches soulevées Par le bras des Tritons nerveux, Elles luisent, d'azur lavées, Sous l'or vert de leurs longs cheveux. Plus bas, leur blancheur sous l'eau bleue Se glace, d'un visqueux frisson, Et le torse finit en queue, Moitié femme, moitié poisson. Mais qui regarde la nageoire Et les reins aux squameux replis, En voyant les bustes d'ivoire Par le baiser des mers polis? A l'horizon, - piquant mélange De fable et de réalité,- Paraît un vaisseau qui dérange Le choeur marin épouvanté. Son pavillon est tricolore; Son tuyau vomit la vapeur; Ses aubes fouettent l'eau sonore, Et les nymphes plongent de peur. Sans crainte elles suivaient par troupes Les trirèmes de l'Archipel, Et les dauphins, arquant leurs croupes, D'Arion attendaient l'appel. Mais le steam-boat avec ses roues, Comme Vulcain battant Vénus, Souffletterait leurs belles joues Et meurtrirait leurs membres nus. Adieu, fraîche mythologie! Le paquebot passe et, de loin, Croit voir sur la vague élargie Une culbute de marsouin. Retour au sommaire
Odelette anacréontique Pour que je t’aime, ô mon poëte, Ne fais pas fuir par trop d’ardeur Mon amour, colombe inquiète, Au ciel rose de la pudeur. L’oiseau qui marche dans l’allée S’effraye et part au moindre bruit ; Ma passion est chose ailée Et s’envole quand on la suit. Muet comme l’Hermès de marbre, Sous la charmille pose-toi ; Tu verras bientôt de son arbre L’oiseau descendre sans effroi. Tes tempes sentiront près d’elles, Avec des souffles de fraîcheur, Une palpitation d’ailes Dans un tourbillon de blancheur ; Et la colombe apprivoisée Sur ton épaule s’abattra, Et son bec à pointe rosée De ton baiser s’enivrera. Retour au sommaire
Fumée Là-bas, sous les arbres s’abrite Une chaumière au dos bossu ; Le toit penche, le mur s’effrite, Le seuil de la porte est moussu. La fenêtre, un volet la bouche ; Mais du taudis, comme au temps froid La tiède haleine d’une bouche, La respiration se voit : Un tire-bouchon de fumée, Tournant son mince filet bleu, De l’âme en ce bouge enfermée Porte des nouvelles à Dieu. Retour au sommaire
Apollonie J’aime ton nom d’Apollonie, Écho grec du sacré vallon, Qui, dans sa robuste harmonie, Te baptise sœur d’Apollon. Sur la lyre au plectre d’ivoire, Ce nom splendide et souverain, Beau comme l’amour et la gloire, Prend des résonnances d’airain. Classique, il fait plonger les Elfes Au fond de leur lac allemand, Et seule la Pythie à Delphes Pourrait le porter dignement, Quand, relevant sa robe antique, Elle s’assoit au trépied d’or, Et dans sa pose fatidique Attend le dieu qui tarde encor. Retour au sommaire
L'Aveugle Un aveugle au coin d'une borne, Hagard comme au jour un hibou, Sur son flageolet, d'un air morne, Tâtonne en se trompant de trou, Et joue un ancien vaudeville Qu'il fausse imperturbablement; Son chien le conduit par la ville, Spectre diurne à l'oeil dormant. Les jours sur lui passent sans luire; Sombre, il entend le monde obscur Et la vie invisible bruire Comme un torrent derrière un mur! Dieu sait quelles chimères noires Hantent cet opaque cerveau! Et quels illisibles grimoires L'idée écrit en ce caveau! Ainsi dans les puits de Venise, Un prisonnier à demi fou, Pendant sa nuit qui s'éternise, Grave des mots avec un clou. Mais peut-être aux heures funèbres, Quand la mort souffle le flambeau, L'âme habituée aux ténèbres Y verra clair dans le tombeau! Retour au sommaire
Lied Au mois d'avril, la terre est rose Comme la jeunesse et l'amour; Pucelle encore, à peine elle ose Payer le Printemps de retour. Au mois de juin, déjà plus pâle Et le coeur de désir troublé, Avec l'Eté tout brun de hâle Elle se cache dans le blé. Au mois d'août, bacchante enivrée, Elle offre à l'Automne son sein, Et, roulant sur la peau tigrée, Fait jaillir le sang du raisin. En décembre, petite vieille, Par les frimas poudrée à blanc, Dans ses rêves elle réveille L'Hiver auprès d'elle ronflant. Retour au sommaire
Fantaisies d'hiver I Le nez rouge, la face blême, Sur un pupitre de glaçons, L'Hiver exécute son thème Dans le quatuor des saisons. Il chante d'une voix peu sûre Des airs vieillots et chevrotants; Son pied glacé bat la mesure Et la semelle en même temps; Et comme Haendel, dont la perruque Perdait sa farine en tremblant, Il fait envoler de sa nuque La neige qui la poudre à blanc. II Dans le bassin des Tuileries, Le cygne s'est pris en nageant, Et les arbres, comme aux féeries, Sont en filigrane d'argent. Les vases ont des fleurs de givre, Sous la charmille aux blancs réseaux; Et sur la neige on voit se suivre Les pas étoilés des oiseaux. Au piédestal où, court-vêtue, Vénus coudoyait Phocion, L'Hiver a posé pour statue La Frileuse de Clodion. III Les femmes passent sous les arbres En martre, hermine et menu-vair, Et les déesses, frileux marbres, Ont pris aussi l'habit d'hiver. La Vénus Anadyomène Est en pelisse à capuchon; Flore, que la brise malmène, Plonge ses mains dans son manchon. Et pour la saison, les bergères De Coysevox et de Coustou, Trouvant leurs écharpes légères, Ont des boas autour du cou. IV Sur la mode parisienne Le Nord pose ses manteaux lourds, Comme sur une Athénienne Un Scythe étendrait sa peau d'ours. Partout se mélange aux parures Dont Palmyre habille l'Hiver, Le faste russe des fourrures Que parfume le vétyver. Et le Plaisir rit dans l'alcôve Quand, au milieu des Amours nus, Des poils roux d'une bête fauve Sort le torse blanc de Vénus. V Sous le voile qui vous protège, Défiant les regards jaloux, Si vous sortez par cette neige, Redoutez vos pieds andalous; La neige saisit comme un moule L'empreinte de ce pied mignon Qui, sur le tapis blanc qu'il foule, Signe, à chaque pas, votre nom. Ainsi guidé, l'époux morose Peut parvenir au nid caché Où, de froid la joue encor rose, A l'Amour s'enlace Psyché. Retour au sommaire
La Source Tout près du lac filtre une source, Entre deux pierres, dans un coin; Allègrement l'eau prend sa course Comme pour s'en aller bien loin. Elle murmure: Oh! quelle joie! Sous la terre il faisait si noir ! Maintenant ma rive verdoie, Le ciel se mire à mon miroir. Les myosotis aux fleurs bleues Me disent : Ne m'oubliez pas! Les libellules de leurs queues M'égratignent dans leurs ébats: A ma coupe l'oiseau s'abreuve; Qui sait? - Après quelques détours Peut-être deviendrai-je un fleuve Baignant vallons, rochers et tours. Je broderai de mon écume Ponts de pierre, quais de granit, Emportant le steamer qui fume À l'Océan où tout finit. Ainsi la jeune source jase, Formant cent projets d'avenir; Comme l'eau qui bout dans un vase, Son flot ne peut se contenir; Mais le berceau touche à la tombe; Le géant futur meurt petit; Née à peine, la source tombe Dans le grand lac qui l'engloutit! Retour au sommaire
L'Art Oui, l'oeuvre sort plus belle D'une forme au travail Rebelle, Vers, marbre, onyx, émail. Point de contraintes fausses! Mais que pour marcher droit Tu chausses, Muse, un cothurne étroit. Fi du rhythme commode, Comme un soulier trop grand, Du mode Que tout pied quitte et prend! Statuaire, repousse L'argile que pétrit Le pouce Quand flotte ailleurs l'esprit. Lutte avec le carrare, Avec le paros dur Et rare, Gardiens du contour pur, Emprunte à Syracuse Son bronze où fermement S'accuse Le trait fier et charmant; D'une main délicate Poursuis dans un filon D'agate Le profil d'Apollon. Peintre, fuis l'aquarelle, Et fixe la couleur Trop frêle Au four de l'émailleur. Fais les sirènes bleues, Tordant de cent façons Leurs queues, Les monstres des blasons; Dans son nimbe trilobe La Vierge et son Jésus, Le globe Avec la croix dessus. Tout passe. -- L'art robuste Seul a l'éternité, Le buste Survit à la cité, Et la médaille austère Que trouve un laboureur Sous terre Révèle un empereur. Les dieux eux-mêmes meurent, Mais les vers souverains Demeurent Plus fort que les airains. Sculpte, lime, cisèle; Que ton rêve flottant Se scelle Dans le bloc résistant! Retour au sommaire
Bûchers et tombeaux Le squelette était invisible, Au temps heureux de l'Art païen; L'homme, sous la forme sensible, Content du beau, ne cherchait rien. Pas de cadavre sous la tombe, Spectre hideux de l'être cher, Comme d'un vêtement qui tombe Se déshabillant de sa chair, Et, quand la pierre se lézarde, Parmi les épouvantements, Montrait à l'oeil qui s'y hasarde Une armature d'ossements; Mais au feu du bûcher ravie Une pincée entre les doigts, Résidu léger de la vie, Qu'enserrait l'urne aux flancs étroits; Ce que le papillon de l'âme Laisse de poussière après lui, Et ce qui reste de la flamme Sur le trépied, quand elle a lui! Entre les fleurs et les acanthes, Dans le marbre joyeusement, Amours, aegipans et bacchantes Dansaient autour du monument; Tout au plus un petit génie Du pied éteignait un flambeau; Et l'art versait son harmonie Sur la tristesse du tombeau. Les tombes étaient attrayantes: Comme on fait d'un enfant qui dort, D'images douces et riantes La vie enveloppait la mort; La mort dissimulait sa face Aux trous profonds, au nez camard, Dont la hideur railleuse efface Les chimères du cauchemar. Le monstre, sous la chair splendide Cachait son fantôme inconnu, Et l'oeil de la vierge candide Allait au bel éphèbe nu. Seulement pour pousser à boire, Au banquet de Trimalcion, Une larve, joujou d'ivoire, Faisait son apparition; Des dieux que l'art toujours révère Trônaient au ciel marmoréen; Mais l'Olympe cède au Calvaire, Jupiter au Nazaréen; Une voix dit : Pan est mort! - L'ombre S'étend. - Comme sur un drap noir, Sur la tristesse immense et sombre Le blanc squelette se fait voir; Il signe les pierres funèbres De son paraphe de fémurs, Pend son chapelet de vertèbres Dans les charniers, le long des murs, Des cercueils lève le couvercle Avec ses bras aux os pointus; Dessine ses côtes en cercle Et rit de son large rictus; Il pousse à la danse macabre L'empereur, le pape et le roi, Et de son cheval qui se cabre Jette bas le preux plein d'effroi; Il entre chez la courtisane Et fait des mines au miroir, Du malade il boit la tisane, De l'avare ouvre le tiroir; Piquant l'attelage qui rue Avec un os pour aiguillon, Du laboureur à la charrue Termine en fosse le sillon; Et, parmi la foule priée, Hôte inattendu, sous le banc, Vole à la pâle mariée Sa jarretière de ruban. A chaque pas grossit la bande; Le jeune au vieux donne la main; L'irrésistible sarabande Met en branle le genre humain. Le spectre en tête se déhanche, Dansant et jouant du rebec, Et sur fond noir, en couleur blanche, Holbein l'esquisse d'un trait sec. Quand le siècle devient frivole Il suit la mode; en tonnelet Retrousse son linceul et vole Comme un Cupidon de ballet Au tombeau-sofa des marquises Qui reposent, lasses d'amour, En des attitudes exquises, Dans les chapelles Pompadour. Mais voile-toi, masque sans joues, Comédien que le ver rnord, Depuis assez longtemps tu joues Le mélodrame de la Mort. Reviens, reviens, bel art antique, De ton paros étincelant Couvrir ce squelette gothique; Dévore-le, bûcher brûlant! Si nous sommes une statue Sculptée à l'image de Dieu, Quand cette image est abattue, Jetons-en les débris au feu. Toi, forme immortelle, remonte Dans la flamme aux sources du beau, Sans que ton argile ait la honte Et les misères du tombeau! Retour au sommaire
Le Souper des armures Biorn, étrange cénobite, Sur le plateau d'un roc pelé, Hors du temps et du monde, habite La tour d'un burg démantelé. De sa porte l'esprit moderne En vain soulève le marteau. Biorn verrouille sa poterne Et barricade son château. Quand tous ont les yeux vers l'aurore Biorn, sur son donjon perché, A l'horizon contemple encore La place du soleil couché. Ame rétrospective, il loge Dans son burg et dans le passé; Le pendule de son horloge Depuis des siècles est cassé. Sous ses ogives féodales Il erre, éveillant les échos, Et ses pas, sonnant sur les dalles, Semblent suivis de pas égaux. Il ne voit ni laïcs, ni prêtres, Ni gentilshommes, ni bourgeois, Mais les portraits de ses ancêtres Causent avec lui quelquefois. Et certains soirs, pour se distraire, Trouvant manger seul ennuyeux, Biorn, caprice funéraire, Invite à souper ses aïeux. Les fantômes, quand minuit sonne, Viennent armés de pied en cap; Biorn, qui malgré lui frissonne, Salue en haussant son hanap. Pour s'asseoir, chaque panoplie Fait un angle avec son genou, Dont l'articulation plie En grinçant comme un vieux verrou; Et tout d'une pièce, l'armure, D'un corps absent gauche cercueil, Rendant un creux et sourd murmure, Tombe entre les bras du fauteuil. Landgraves, rhingraves, burgraves, Venus du ciel ou de l'enfer, Ils sont tous là, muets et graves, Les roides convives de fer! Dans l'ombre, un rayon fauve indiquc Un monstre, guivre, aigle à deux cous, Pris au bestiaire héraldique Sur les cimiers faussés de coups. Du mufle des bêtes difformes Dressant leurs ongles arrogants, Partent des panaches énormes, Des lambrequins extravagants; Mais les casques ouverts sont vides Comme les timbres du blason; Seulement deux flammes livides Y luisent d'étrange façon. Toute la ferraille est assise Dans la salle du vieux manoir, Et, sur le mur, l'ombre indécise Donne à chaque hôte un page noir. Les liqueurs aux feux des bougies Ont des pourpres d'un ton suspect; Les mets dans leurs sauces rougies Prennent un singulier aspect. Parfois un corselet miroite, Un morion brille un moment; Une pièce qui se déboîte Choit sur la nappe lourdement. L'on entend les battements d'ailes D'invisibles chauves-souris, Et les drapeaux des infidèles Palpitent le long du lambris. Avec des mouvements fantasques Courbant leurs phalanges d'airain, Les gantelets versent aux casques Des rasades de vin du Rhin, Ou découpent au fil des dagues Des sangliers sur des plats d'or... Cependant passent des bruits vagues Par les orgues du corridor. D'une voix encore enrouée Par l'humidité du caveau, Max fredonne, ivresse enjouée, Un lied, en treize cents, nouveau. Albrecht, ayant le vin féroce, Se querelle avec ses voisins, Qu'il martèle, bossue et rosse, Comme il faisait des Sarrasins. Échauffé, Fritz ôte son casque, Jadis par un crâne habité, Ne pensant pas que sans son masque Il semble un tronc décapité. Bientôt ils roulent pêle-mêle Sous la table, parmi les brocs, Tête en bas, montrant la semelle De leurs souliers courbés en crocs. C'est un hideux champ de bataille Où les pots heurtent les armets, Où chaque mort par quelque entaille, Au lieu de sang vomit des mets. Et Biorn, le poing sur la cuisse, Les contemple, morne et hagard, Tandis que, par le vitrail suisse L'aube jette son bleu regard. La troupe, qu'un rayon traverse, Pâlit comme au jour un flambeau, Et le plus ivrogne se verse Le coup d'étrier du tombeau. Le coq chante, les spectres fuient Et, reprenant un air hautain, Sur l'oreiller de marbre appuient Leurs têtes lourdes du festin! Retour au sommaire
La Montre Deux fois je regarde ma montre, Et deux fois à mes yeux distraits L'aiguille au même endroit se montre; Il est une heure... une heure après. La figure de la pendule En rit dans le salon voisin, Et le timbre d'argent module Deux coups vibrant comme un tocsin. Le cadran solaire me raille En m'indiquant, de son long doigt, Le chemin que sur la muraille A fait son ombre qui s'accroît. Le clocher avec ironie Dit le vrai chiffre et le beffroi, Reprenant la note finie, A l'air de se moquer de moi. Tiens! la petite bête est morte. Je n'ai pas mis hier encor, Tant ma rêverie était forte, Au trou de rubis la clef d'or! Et je ne vois plus, dans sa boîte, Le fin ressort du balancier Aller, venir, à gauche, à droite, Ainsi qu'un papillon d'acier. C'est bien de moi! Quand je chevauche L'Hippogriffe, au pays du Bleu, Mon corps sans âme se débauche, Et s'en va comme il plaît à Dieu! L'éternité poursuit son cercle Autour de ce cadran muet, Et le temps, l'oreille au couvercle, Cherche ce coeur qui remuait; Ce coeur que l'enfant croit en vie, Et dont chaque pulsation Dans notre poitrine est suivie D'une égale vibration, Il ne bat plus, mais son grand frère Toujours palpite à mon côté. - Celui que rien ne peut distraire, Quand je dormais, l'a remonté! Retour au sommaire
La Rose-thé La plus délicate des roses, Est, à coup sûr, la rose-thé. Son bouton aux feuilles mi-closes De carmin à peine est teinté. On dirait une rose blanche Qu'aurait fait rougir de pudeur, En la lutinant sur la branche, Un papillon trop plein d'ardeur. Son tissu rose et diaphane De la chair a le velouté; Auprès, tout incarnat se fane Ou prend de la vulgarité. Comme un teint aristocratique Noircit les fronts bruns de soleil, De ses soeurs elle rend rustique Le coloris chaud et vermeil. Mais, si votre main qui s'en joue, A quelque bal, pour son parfum, La rapproche de votre joue, Son frais éclat devient commun. Il n'est pas de rose assez tendre Sur la palette du printemps, Madame, pour oser prétendre Lutter contre vos dix-sept ans. La peau vaut mieux que le pétale, Et le sang pur d'un noble coeur Qui sur la jeunesse s'étale, De tous les roses est vainqueur! Retour au sommaire
Carmen Carmen est maigre, - un trait de bistre Cerne son oeil de gitana. Ses cheveux sont d'un noir sinistre, Sa peau, le diable la tanna. Les femmes disent qu'elle est laide, Mais tous les hommes en sont fous : Et l'archevêque de Tolède Chante la messe à ses genoux ; Car sur sa nuque d'ambre fauve Se tord un énorme chignon Qui, dénoué, fait dans l'alcôve Une mante à son corps mignon. Et, parmi sa pâleur, éclate Une bouche aux rires vainqueurs; Piment rouge, fleur écarlate, Qui prend sa pourpre au sang des coeurs. Ainsi faite, la moricaude Bat les plus altières beautés, Et de ses yeux la lueur chaude Rend la flamme aux satiétés. Elle a, dans sa laideur piquante, Un grain de sel de cette mer D'où jaillit, nue et provocante, L'âcre Vénus du gouffre amer. Retour au sommaire
Ce que disent les hirondelles. Chanson d'automne. Déjà plus d'une feuille sèche Parsème les gazons jaunis; Soir et matin, la brise est fraîche, Hélas! les beaux jours sont finis! On voit s'ouvrir les fleurs que garde Le jardin, pour dernier trésor: Le dahlia met sa cocarde Et le souci sa toque d'or. La pluie au bassin fait des bulles; Les hirondelles sur le toit Tiennent des conciliabules: Voici l'hiver, voici le froid! Elles s'assemblent par centaines, Se concertant pour le départ., L'une dit « Oh! que dans Athènes Il fait bon sur le vieux rempart! « Tous les ans j'y vais et je niche Aux métopes du Parthénon. Mon nid bouche dans la corniche Le trou d'un boulet de canon. » L'autre : « J'ai ma petite chambre A Smyrne, au plafond d'un café. Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre Sur le seuil, d'un rayon chauffé. « J'entre et je sors, accoutumée Aux blondes vapeurs des chibouchs; Et parmi des flots de fumée, Je rase turbans et tarbouchs. » Celle-ci: « J'habite un triglyphe Au fronton d'un temple, à Balbeck. Je m'y suspends, avec ma griffe Sur mes petits au large bec. » Celle-là: « Voici mon adresse: Rhodes, palais des chevaliers; Chaque hiver, ma tente s'y dresse Au chapiteau des noirs piliers. » La cinquième: « Je ferai halte, Car l'âge m'alourdit un peu, Aux blanches terrasses de Malte, Entre l'eau bleue et le ciel, bleu. » La sixième: « Qu'on est à l'aise Au Caire, en haut des minarets! J'empâte un ornement de glaise, Et mes quartiers d'hiver sont prêts. » « A la seconde cataracte, Fait la dernière, j'ai mon nid; J'en ai noté la place exacte, Dans le pschent d'un roi de granit. » Toutes: « Demain combien de lieues Auront filé sous notre essaim, Plaines brunes, pics blancs, mers bleues Brodant d'écume leur bassin! » Avec cris et battements d'ailes, Sur la moulure aux bords étroits, Ainsi jasent les hirondelles, Voyant venir la rouille aux bois. Je comprends tout ce qu'elles disent, Car le poète est un oiseau; Mais, captif, ses élans se brisent Contre un invisible réseau! Des ailes! des ailes! des ailes! Comme dans le chant de Ruckert, Pour voler, là-bas avec elles Au soleil d'or, au printemps vert! Retour au sommaire
Noël Le ciel est noir, la terre est blanche; - Cloches, carillonnez gaîment! Jésus est né; - la Vierge penche Sur lui son visage charmant. Pas de courtines festonnées Pour préserver l'enfant du froid; Rien que les toiles d'araignées Qui pendent des poutres du toit. Il tremble sur la paille fraîche, Ce cher petit enfant Jésus, Et pour l'échauffer dans sa crèche L'âne et le boeuf soufflent dessus. La neige au chaume coud ses franges, Mais sur le toit s'ouvre le ciel Et, tout en blanc, le choeur des anges Chante aux bergers : « Noël! Noël! » Retour au sommaire
Les Joujoux de la morte La petite Marie est morte, Et son cercueil est si peu long Qu'il tient sous le bras qui l'emporte Comme un étui de violon. Sur le tapis et sur la table Traîne l'héritage enfantin, Les bras ballants, l'air lamentable, Tout affaissé, gît le pantin. Et si la poupée est plus ferme, C'est la faute de son bâton; Dans son oeil une larme germe, Un soupir gonfle son carton. Une dînette abandonnée Mêle ses plats de bois verni A la troupe désarçonnée Des écuyers de Franconi. La boîte à musique est muette; Mais, quand on pousse le ressort Où se posait sa main fluette, Un murmure plaintif en sort. L'émotion chevrote et tremble Dans: Ah! vous dirai-je maman! Le Quadrille des Lanciers semble Triste comme un enterrement, Et des pleurs vous mouillent la joue Quand la Donna è mobile, Sur le rouleau qui tourne et joue, Expire avec un son filé. Le coeur se navre à ce mélange Puérilement douloureux, Joujoux d'enfant laissés par l'ange, Berceau que la tombe a fait creux! Retour au sommaire
Après le feuilleton Mes colonnes sont alignées Au portique du feuilleton; Elles supportent résignées Du journal le pesant fronton. Jusqu'à lundi je suis mon maître. Au diable chefs-d'oeuvre mort-nés! Pour huit jours je puis me permettre De vous fermer la porte au nez. Les ficelles des mélodrames N'ont plus le droit de se glisser Parmi les fils soyeux des trames Que mon caprice aime à tisser. Voix de l'âme et de la nature, J'écouterai vos purs sanglots, Sans que les couplets de facture M'étourdissent de leurs grelots. Et portant, dans mon verre à côtes, La santé du temps disparu, Avec mes vieux rêves pour hôtes Je boirai le vin de mon cru: Le vin de ma propre pensée, Vierge de toute autre liqueur, Et que, par la vie écrasée, Répand la grappe de mon coeur! Retour au sommaire
Le Château du Souvenir La main au front, le pied dans l'âtre, Je songe et cherche à revenir, Par delà le passé grisâtre, Au vieux château du Souvenir. Une gaze de brume estompe Arbres, maisons, plaines, coteaux, Et l'oeil au carrefour qui trompe En vain consulte les poteaux. J'avance parmi les décombres De tout un monde enseveli, Dans le mystère des pénombres, A travers des limbes d'oubli. Mais voici, blanche et diaphane, La Mémoire, au bord du chemin, Qui me remet, comme Ariane, Son peloton de fil en main. Désormais la route est certaine; Le soleil voilé reparaît, Et du château la tour lointaine Pointe au-dessus de la forêt. Sous l'arcade où le jour s'émousse, De feuilles en feuilles tombant, Le sentier ancien dans la mousse Trace encor son étroit ruban. Mais la ronce en travers s'enlace; La liane tend son filet, Et la branche que je déplace Revient et me donne un soufflet. Enfin au bout de la clairière, Je découvre du vieux manoir Les tourelles en poivrière Et les hauts toits en éteignoir. Sur le comble aucune fumée Rayant le ciel d'un bleu sillon; Pas une fenêtre allumée D'une figure ou d'un rayon. Les chaînes du pont sont brisées; Aux fossés la lentille d'eau De ses taches vert-de-grisées Etale le glauque rideau. Des tortuosités de lierre Pénètrent dans chaque refend, Payant la tour hospitalière Qui les soutient... en l'étouffant. Le porche à la lune se ronge, Le temps le sculpte à sa façon, Et la pluie a passé l'éponge Sur les couleurs de mon blason. Tout ému, je pousse la porte Qui cède et geint sur ses pivots; Un air froid en sort et m'apporte Le fade parfum des caveaux. L'ortie aux morsures aiguës, La bardane aux larges contours, Sous les ombelles des ciguës, Prospèrent dans l'angle des cours. Sur les deux chimères de marbre, Gardiennes du perron verdi, Se découpe l'ombre d'un arbre Pendant mon absence grandi. Levant leurs pattes de lionne Elles se mettent en arrêt. Leur regard blanc me questionne, Mais je leur dis le mot secret. Et je passe. - Dressant sa tête, Le vieux chien retombe assoupi, Et mon pas sonore inquiète L'écho dans son coin accroupi. Un jour louche et douteux se glisse Aux vitres jaunes du salon Où figurent, en haute lisse, Les aventures d'Apollon. Daphné, les hanches dans l'écorce, Etend toujours ses doigts touffus; Mais aux bras du dieu qui la force Elle s'éteint, spectre confus. Apollon, chez Admète, garde Un troupeau, des mites atteint; Les neuf Muses, troupe hagarde, Pleurent sur un Pinde déteint; Et la Solitude en chemise Trace au doigt le mot: « Abandon » Dans la poudre qu'elle tamise Sur le marbre du guéridon. Je retrouve au long des tentures, Comme des hôtes endormis, Pastels blafards, sombres peintures, Jeunes beautés et vieux amis. Ma main tremblante enlève un crêpe Et je vois mon défunt amour, Jupons bouffants, taille de guêpe, La Cidalise en Pompadour! Un bouton de rose s'entr'ouvre A son corset enrubanné, Dont la dentelle à demi couvre Un sein neigeux d'azur veiné. Ses yeux ont de moites paillettes Comme aux feuilles que le froid mord, La pourpre monte à ses pommettes, Eclat trompeur, fard de la mort! Elle tressaille à mon approche, Et son regard, triste et charmant, Sur le mien d'un air de reproche, Se fixe douloureusement. Bien que la vie au loin m'emporte, Ton nom dans mon coeur est marqué, Fleur de pastel, gentille morte, Ombre en habit de bal masqué! La nature de l'art jalouse, Voulant dépasser Murillo, A Paris créa l'Andalouse Qui rit dans le second tableau. Par un caprice poétique, Notre climat brumeux para D'une grâce au charme exotique Cette autre Petra Camara. De chaudes teintes orangées Dorent sa joue au fard vermeil; Ses paupières de jais frangées Filtrent des rayons de soleil. Entre ses lèvres d'écarlate Scintille un éclair argenté, Et sa beauté splendide éclate Comme une grenade en été. Au son des guitares d'Espagne Ma voix longtemps la célébra. Elle vint un jour, sans compagne, Et ma chambre fut l'Alhambra. Plus loin une beauté robuste, Aux bras forts cerclés d'anneaux lourds, Sertit le marbre de son buste Dans les perles et le velours. D'un air de reine qui s'ennuie An sein de sa cour à genoux, Superbe et distraite, elle appuie La main sur un coffre à bijoux. Sa bouche humide et sensuelle Semble rouge du sang des coeurs, Et, pleins de volupté cruelle, Ses yeux ont des défis vainqueurs. Ici, plus de grâce touchante, Mais un attrait vertigineux. On dirait la Vénus méchante Qui préside aux amours haineux. Cette Vénus, mauvaise mère, Souvent a battu Cupidon. O toi, qui fus ma joie amère, Adieu pour toujours... et pardon! Dans son cadre, que l'ombre moire, Au lieu de réfléchir mes traits, La glace ébauche de mémoire Le plus ancien de mes portraits. Spectre rétrospectif qui double Un type à jamais effacé, Il sort du fond du miroir trouble Et des ténèbres du passé. Dans son pourpoint de satin rose, Qu'un goût hardi coloria, Il semble chercher une pose Pour Boulanger ou Devéria. Terreur du bourgeois glabre et chauve, Une chevelure à tous crins De roi franc ou de lion fauve Roule en torrent jusqu'à ses reins. Tel, romantique opiniâtre, Soldat de l'art qui lutte encor, Il se ruait vers le théâtre Quand d'Hernani sonnait le cor. ... La nuit tombe et met avec l'ombre Ses terreurs aux recoins dormants. L'inconnu, machiniste sombre, Monte ses épouvantements. Des explosions de bougies Crèvent soudain sur les flambeaux! Leurs auréoles élargies Semblent des lampes de tombeaux. Une main d'ombre ouvre la porte Sans en faire grincer la clé. D'hôtes pâles qu'un souffle apporte Le salon se trouve peuplé. Les portraits quittent la muraille, Frottant de leurs mouchoirs jaunis, Sur leur visage qui s'éraille, La crasse fauve du vernis. D'un reflet rouge illuminée, La bande se chauffe les doigts Et fait cercle à la cheminée Où tout à coup flambe le bois. L'image au sépulcre ravie Perd son aspect roide et glacé; La chaude pourpre de la vie Remonte aux veines du passé. Les masques blafards se colorent Comme au temps où je les connus. O vous que mes regrets déplorent, Amis, merci d'être venus! Les vaillants de dix-huit cent trente, Je les revois tels que jadis. Comme les pirates d'Otrante Nous étions cent, nous sommes dix. L'un étale sa barbe rousse Comme Frédéric dans son roc, L'autre superbement retrousse Le bout de sa moustache en croc. Drapant sa souffrance secrète Sous les fiertés de son manteau, Pétrus fume une cigarette Qu'il baptise papelito. Celui-ci me conte ses rêves, Hélas! jamais réalisés, Icare tombé sur les grèves Où gisent les essors brisés. Celui-là me confie un drame Taillé sur le nouveau patron Qui fait, mêlant tout dans sa trame, Causer Molière et Calderon. Tom, qu'un abandon scandalise, Récite « Love's labours lost », Et Fritz explique à Cidalise Le « Walpurgisnachtstraum » de Faust. Mais le jour luit à la fenêtre; Et les spectres, moins arrêtés, Laissent les objets transparaître Dans leurs diaphanéités. Les cires fondent consumées; Sous les cendres s'éteint le feu, Du parquet montent des fumées; Château du Souvenir, adieu! Encore une autre fois décembre Va retourner le sablier. Le présent entre dans ma chambre Et me dit en vain d'oublier. Retour au sommaire
La Nue A l'horizon monte une nue, Sculptant sa forme dans l'azur: On dirait une vierge nue Émergeant d'un lac au flot pur. Debout dans sa conque nacrée, Elle vogue sur le bleu clair. Comme une Aphrodite éthérée, Faite de l'écume de l'air; On voit onder en molles poses Son torse au contour incertain, Et l'aurore répand des roses Sur son épaule de satin. Ses blancheurs de marbre et de neige Se fondent amoureusement Comme, au clair-obscur du Corrège Le corps d'Antiope dormant. Elle plane dans la lumière Plus haut que l'Alpe ou l'Apennin; A son corps, en vain retenue, Sur l'aile de la passion, Mon âme vole à cette nue Et l'embrasse comme Ixion. La raison dit: « Vague fumée, Où l'on croit voir ce qu'on rêva, Ombre au gré du vent déformée, Bulle qui crève et qui s'en va! » Le sentiment répond : « Qu'importe! Qu'est-ce, après tout que la beauté, Spectre charmant qu'un souffle emporte Et qui n'est rien, ayant été! A l'Idéal ouvre ton âme; Mets dans ton coeur beaucoup de ciel, Aime une nue, aime une femme, Mais aime! - C'est l'essentiel! » Retour au sommaire
Camélia et Paquerette On admire les fleurs de serre Qui loin de leur soleil natal, Comme des joyaux mis sous verre, Brillent sous un ciel de cristal. Sans que les brises les effleurent De leurs baisers mystérieux, Elles naissent, vivent et meurent Devant le regard curieux. À l'abri de murs diaphanes, De leur sein ouvrant le trésor, Comme de belles courtisanes, Elles se vendent à prix d'or. La porcelaine de la Chine Les reçoit par groupes coquets, Ou quelque main gantée et fine Au bal les balance en bouquets. Mais souvent parmi l'herbe verte, Fuyant les yeux, fuyant les doigts, De silence et d'ombre couverte, Une fleur vit au fond des bois. Un papillon blanc qui voltige, Un coup d'oeil au hasard jeté, Vous fait surprendre sur sa tige La fleur dans sa simplicité. Belle de sa parure agreste S'épanouissant au ciel bleu, Et versant son parfum modeste Pour la solitude et pour Dieu. Sans toucher à son pur calice Qu'agite un frisson de pudeur, Vous respirez avec délice Son âme dans sa fraîche odeur. Et tulipes au port superbe, Camélias si cher payés, Pour la petite fleur sous l'herbe, En un instant, sont oubliés! Retour au sommaire
La Fellah Sur une aquarelle de la princesse M... Caprice d'un pinceau fantasque Et d'un impérial loisir, Votre fellah, sphinx qui se masque, Propose une énigme au désir. C'est une mode bien austère Que ce masque et cet habit long; Elle intrigue par son mystère Tous les Oedipes du salon. L'antique Isis légua ses voiles Aux modernes filles du Nil; Mais, sous le bandeau, deux étoiles Brillent d'un feu pur et subtil. Ces yeux qui sont tout un poëme De langueur et de volupté Disent, résolvant le problème, « Sois l'amour, je suis la beauté. » Retour au sommaire
La Mansarde Sur les tuiles où se hasarde Le chat guettant l'oiseau qui boit, De mon balcon une mansarde Entre deux tuyaux s'aperçoit. Pour la parer d'un faux bien-être, Si je mentais comme un auteur, Je pourrais faire à sa fenêtre Un cadre de pois de senteur, Et vous y montrer Rigolette Riant à son petit miroir, Dont le tain rayé ne reflète Que la moitié de son oeil noir; Ou, la robe encor sans agrafe, Gorge et cheveux au vent, Margot Arrosant avec sa carafe Son jardin planté dans un pot; Ou bien quelque jeune poète Qui scande ses vers sibyllins, En contemplant la silhouette De Montmartre et de ses moulins. Par malheur, ma mansarde est vraie; Il n'y grimpe aucun liseron, Et la vitre y fait voir sa taie, Sous l'ais verdi d'un vieux chevron. Pour la grisette et pour l'artiste, Pour le veuf et pour le garçon, Une mansarde est toujours triste: Le grenier n'est beau qu'en chanson. Jadis, sous le comble dont l'angle Penchait les fronts pour le baiser, L'amour, content d'un lit de sangle, Avec Suzon venait causer. Mais pour ouater notre joie, Il faut des murs capitonnés, Des flots de dentelle et de soie, Des lits par Monbro festonnés. Un soir, n'étant pas revenue, Margot s'attarde au mont Breda, Et Rigolette entretenue N'arrose plus son réséda. Voilà longtemps que le poète, Las de prendre la rime au vol, S'est fait reporter de gazette, Quittant le ciel pour l'entresol. Et l'on ne voit contre la vitre Qu'une vieille au maigre profil, Devant Minet, qu'elle chapitre, Tirant sans cesse un bout de fil. Retour au sommaire
Le Merle Un oiseau siffle dans les branches Et sautille gai, plein d'espoir, Sur les herbes, de givre blanches, En bottes jaunes, en frac noir. C'est un merle, chanteur crédule, Ignorant du calendrier, Qui rêve soleil, et module L'hymne d'avril en février. Pourtant il vente, il pleut à verse L'Arve jaunit le Rhône bleu, Et le salon, tendu de perse, Tient tous ses hôtes près du feu. Les monts sur l'épaule ont l'hermine, Comme des magistrats siégeant; Leur blanc tribunal examine Un cas d'hiver se prolongeant. Lustrant son aile qu'il essuie, L'oiseau persiste en sa chanson, Malgré neige, brouillard et pluie, Il croit à la jeune saison. Il gronde l'aube paresseuse De rester au lit si longtemps Et, gourmandant la fleur frileuse, Met en demeure le printemps. Il voit le jour derrière l'ombre; Tel un croyant, dans le saint lieu, L'autel désert, sous la nef sombre, Avec sa foi voit toujours Dieu. A la nature il se confie, Car son instinct pressent la loi. Qui rit de ta philosophie, Beau merle, est moins sage que toi! Retour au sommaire
La Fleur qui fait le printemps Les marronniers de la terrasse Vont bientôt fleurir, à Saint-Jean, La villa d'où la vue embrasse Tant de monts bleus coiffés d'argent. La feuille, hier encor pliée Dans son étroit corset d'hiver, Met sur la branche déliée Les premières touches de vert. Mais en vain le soleil excite La sève des rameaux trop lents; La fleur retardataire hésite A faire voir ses thyrses blancs. Pourtant le pêcher est tout rose, Comme un désir de la pudeur, Et le pommier, que l'aube arrose, S'épanouit dans sa candeur. La véronique s'aventure Près des boutons d'or dans les prés, Les caresses de la nature Hâtent les germes rassurés. Il me faut retourner encor Au cercle d'enfer où je vis; Marronniers, pressez-vous d'éclore Et d'éblouir mes yeux ravis. Vous pouvez sortir pour la fête Vos girandoles sans péril, Un ciel bleu luit sur votre faîte Et déjà mai talonne avril. Par pitié donnez cette joie Au poète dans ses douleurs, Qu'avant de s'en aller, il voie Vos feux d'artifice de fleurs. Grands marronniers de la terrasse, Si fiers de vos splendeurs d'été, Montrez-vous à moi dans la grâce Qui précède votre beauté. Je connais vos riches livrées, Quand octobre, ouvrant son essor, Vous met des tuniques pourprées, Vous pose des couronnes d'or. Je vous ai vus, blanches ramées, Pareils aux dessins que le froid Aux vitres d'argent étamées Trace, la nuit, avec son doigt. Je sais tous vos aspects superbes, Arbres géants, vieux marronniers, Mais j'ignore vos fraîches gerbes Et vos arômes printaniers. Adieu, je pars lassé d'attendre; Gardez vos bouquets éclatants! Une autre fleur suave et tendre, Seule à mes yeux fait le printemps. Que mai remporte sa corbeille! Il me suffit de cette fleur; Toujours pour l'âme et pour l'abeille Elle a du miel pur dans le coeur. Par le ciel d'azur ou de brume Par la chaude ou froide saison, Elle sourit, charme et parfume, Violette de la maison! Retour au sommaire
Dernier voeu Voilà longtemps que je vous aime: - L'aveu remonte à dix-huit ans! - Vous êtes rose, je suis blême; J'ai les hivers, vous les printemps. Des lilas blancs de cimetière Près de mes tempes ont fleuri; J'aurai bientôt la touffe entière Pour ombrager mon front flétri. Mon soleil pâli qui décline Va disparaître à l'horizon, Et sur la funèbre colline Je vois ma dernière maison. Oh! que de votre lèvre il tombe Sur ma lèvre un tardif baiser, Pour que je puisse dans ma tombe, Le coeur tranquille, reposer! Retour au sommaire
Plaintive tourterelle Plaintive tourterelle, Qui roucoules toujours, Veux-tu prêter ton aile Pour servir mes amours! Comme toi, pauvre amante, Bien loin de mon ramier, Je pleure et me lamente Sans pouvoir l'oublier. Vole et que ton pied rose Sur l'arbre ou sur la tour Jamais ne se repose, Car je languis d'amour. Évite, ô ma colombe, La halte des palmiers Et tous les toits où tombe La neige des ramiers. Va droit sur sa fenêtre, Près du palais du roi, Donne-lui cette lettre Et deux baisers pour moi. Puis sur mon sein en flamme Qui ne peut s'apaiser, Reviens, avec son âme, Reviens te reposer. Retour au sommaire
La Bonne Soirée Quel temps de chien! - il pleut, il neige; Les cochers, transis sur leur siège, Ont le nez bleu. Par ce vilain soir de décembre, Qu'il ferait bon garder la chambre, Devant son feu! A l'angle de la cheminée La chauffeuse capitonnée Vous tend les bras Et semble avec une caresse Vous dire comme une maîtresse, « Tu resteras! » Un papier rose à découpures, Comme un sein blanc sous des guipures Voile à demi Le globe laiteux de la lampe Dont le reflet au plafond rampe, Tout endormi. On n'entend rien dans le silence Que le pendule qui balance Son disque d'or, Et que le vent qui pleure et rôde, Parcourant, pour entrer en fraude, Le corridor. C'est bal à l'ambassade anglaise; Mon habit noir est sur la chaise, Les bras ballants; Mon gilet baille et ma chemise Semble dresser, pour être mise, Ses poignets blancs. Les brodequins à pointe étroite Montrent leur vernis qui miroite, Au feu placés; A côté des minces cravates S'allongent comme des mains plates Les gants glacés. Il faut sortir! - quelle corvée! Prendre la file à l'arrivée Et suivre au pas Les coupés des beautés altières Portant blasons sur leurs portières Et leurs appas. Rester debout contre une porte A voir se ruer la cohorte Des invités; Les vieux museaux, les frais visages, Les fracs en coeur et les corsages Décolletés; Les dos où fleurit la pustule, Couvrant leur peau rouge d'un tulle Aérien; Les dandys et les diplomates, Sur leurs faces à teintes mates, Ne montrant rien. Et ne pouvoir franchir la haie Des douairières aux yeux d'orfraie Ou de vautour, Pour aller dire à son oreille Petite, nacrée et vermeille, Un mot d'amour! Je n'irai pas! - et ferai mettre Dans son bouquet un bout de lettre, A l'Opéra. Par les violettes de Parme, La mauvaise humeur se désarme, Elle viendra! J'ai là l'Intermezzo de Heine, Le Thomas Grain-d'Orge de Taine, Les deux Goncourt, Le temps, jusqu'à l'heure où s'achève Sur l'oreiller l'idée en rêve, Me sera court. Retour au sommaire