Saint-John Perse

Éloges


Écrit sur la porte

J'ai une peau couleur de tabac rouge ou de mulet,

j'ai un chapeau en moelle de sureau couvert de toile blanche.

Mon orgueil est que ma fille soit très-belle quand elle commande aux femmes noires,

ma joie, qu'elle découvre un bras très-blanc parmi ses poules noires;

et qu'elle n'ait point honte de ma joue rude sous le poil, quand je rentre boueux.




                      *



Et d'abord je lui donne mon fouet, ma gourde et mon chapeau.

En souriant elle m'acquitte de ma face ruisselante; et porte à son visage mes mains grasses d'avoir

éprouvé l'amande de kako, la graine de café.

Et puis elle m'apporte un mouchoir de tête bruissant; et ma robe de laine; de l'eau pure pour rincer mes dents de silencieux:

et l'eau de ma cuvette est là; et j'entends l'eau du bassin dans la case-à-eau.




                      *



Un homme est dur, sa fille est douce. Qu'elle se tienne toujours

à son retour sur la plus haute marche de la maison blanche,

et faisant grâce à son cheval de l'étreinte des genoux,

il oubliera la fièvre qui tire toute la peau du visage en dedans.




                      *



J'aime encore mes chiens, l'appel de mon plus fin cheval,

et voir au bout de l'allée droite mon chat sortir de la maison en compagnie de la guenon. . .

toutes choses suffisantes pour n'envier pas les voiles des voiliers

que j'aperçois à la hauteur du toit de tôle sur la mer comme un ciel.





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Pour fêter une enfance "King Light's Settlements" 1

Palmes . . . !

Alors on te baignait dans l'eau-de-feuilles-vertes; et l'eau encore était da soleil vert; et les servantes de ta mère, grandes filles luisantes, remuaient leurs jambes chaudes pres de toi qui tremblais . . .

(Je parle d'une haute condition, alors, entre les robes, au règne de tournantes clartés.)

 

Palmes! et la douceur

d'une vieillesse des racines . . . ! La terre

alors souhaita d'être plus sourde, et le ciel plus profond ou des arbres trop grands, las d'un obscur dessein, nouaient un pacte inextricable . . .

{j'ai fait ce songe, dans l'estime: un sûr séjour entre les toiles enthousiastes.)

 

Et les hautes

racines courbes célébraient

l'en allée des voies prodigieuses, l'invention des voûtes et des nefs

et la lumière alors, en de plus purs exploits féconde, inaugurait le blanc royaume où j'ai mêne peut-être un corps sans ombre . . .

(Je parle d'une haute condition, jadis, entre des hommes et leurs filles, et qui mâchaient de telle feuille.)

 

Alors, les hommes avaient

une bouche plus grave, les femmes avaient des bras plus lents;

alors, de se nourrir comme nous de racines, de grandes bêtes taciturnes s'ennoblissaient;

et plus longues sur plus d'ombre s'élevaient les paupières . . .

(J'ai fait ce songe, il nous a consumés sans reliques.)




                      2



Et les servantes de ma mère, grandes filles luisantes . . .

Et nos paupieres fabuleuses ... O

clartés! ô faveurs!

Appelant toute chose, je récitai qu'elle était grande, appelant toute bête, qu'elle était belle et bonne.

O mes plus grandes

fleurs voraces, parmi la feuille rouge, à dévorer tous mes plus beaux

insectes verts! Les bouquets au jardin sentaient le cimetière de famille. Et une très petite sceur était morte: j'avals eu, qui sent bon, son cercueil d'acajou entre les glaces de trois chambres.

Et il ne fallait pas tuer l'oiseau-mouche d'un caillou . . .

Mais la terre se courbait dans nos jeux comme fait la servante, celle qui a droit à une chaise si l'on se tient dans la maison.

. . . Végétales ferveurs, ô clartés ô faveurs! . . .

Et puis ces mouches, cette sorte de mouches, vers le dernier étage du jardin, qui étaient comme si la lumière eut chanté!

 

. . . Je me souviens du sel, je me souviens du sel que la nourrice jaune dut essuyer à l'angle de mes yeux.

Le sorcier noir sentenciait à l'office: «Le monde est comme une pirogue, qui, tournant et tournant, ne sait plus si le vent voulait rire ou pleurer ...»

Et aussitot mes yeux tâchaient à peindre

un monde balancé entre des eaux brillantes, connaissaient le mât lisse des fûts, la hune sous les feuilles, et les guis et les vergues, les haubans de liane,

où trop longues, les fleurs

s^achevaient en des cris de perruches.




                      3



. . . Puis ces mouches, cette sorte de mouches, et le dernier étage du jardin . . . On appelle. J'irai . . . Je parle dans l'estime.

— Sinon l'enfance, qu'y avait-il alors quil n'y a plus?

Plaines! Pentes! II y

avail plus d'ordre! Et tout n'était que règnes et confins de lueurs. Et l'ombre et la lumière alors étaient plus près d'être une même chose . . . Je parle d'une estime . . . Aux lisières le fruit

pouvait choir

sans que la joie pourrît au rebord de nos lèvres.

Et les hommes remuaient plus d'ombre avec une bouche plus grave, les femmes plus de songe avec des bras plus lents.

 

. . . Croissent mes membres, et pèsent nourris d'âge! Je ne connaîtrai plus qu'aucun lieu de moulins et de cannes, pour le songe des enfants, fût en eaux vives et chantantes ainsi distribué . . . A droite

on rentrait le café, à gauche le manioc

(ô toiles que l'on plie, ô choses élogieuses!)

Et par ici étaient les chevaux bien marqués, les mulets au poil ras, et par là-bas les boeufs;

ici les fouets, et là le cri de l'oiseau Annaô — et là encore la blessure des cannes au moulin.

Et un nuage

violet et jaune, couleur d'icaque, s'il s'arrêtait soudain à couronner le volcan d'or,

appelait-par-leur-nom, du fond des cases,

les servantes!

 

Sinon l'enfance, qu'y avait-il alors qu'il ny a plus? . . .




                      4



Et tout n'était que règnes et confins de lueurs. Et les troupeaux montaient, les vaches sentaient le sirop-de-batterie . . . Croissent mes membres

et pèsent, nourris d'âge! Je me souviens des pleurs

d'un jour trop beau dans trop d'effroi, dans trop d'effroi! . . . du ciel blanc, ô silence! qui flamba comme un regard de fièvre . . . Je pleure, comme je

pleure, au creux de vieilles douces mains . . .

Oh! c'est un pur sanglot, qui ne veut être secouru, oh! ce n'est que cela, et qui déjà berce mon front comme une grosse étoile du matin.

 

. . . Que ta mère était belle, était pâle

lorsque si grande et lasse, à se pencher,

elle assurait ton lourd chapeau de paille ou de soleil, coiffé d'une double feuille de siguine,

et que, pergant un rêve aux ombres dévoué, l'éclat des mousselines

inondait ton sommeil!

 

. . . Ma bonne était métisse et sentait le ricin; toujours j'ai vu qu'il y avait les perles d'une sueur brillante sur son front, aà l'entour de ses yeux — et si tiède, sa bouche avait le goût des pommes-rose, dans la rivière, avant midi.

 

. . . Mais de l'aieule jaunissante

et qui si bien savait soigner la piqûre des moustiques,

je dirai qu'on est belle, quand on a des bas blancs, et que s'en vient, par la persienne, la sage fleur de feu vers vos longues paupieres

d'ivoire.

 

. . . Et je n'ai pas connu toutes Leurs voix, et je n'ai pas connu toutes les femmes, tous les hommes qui servaient dans la haute demeure

de bois; mais pour longtemps encore j'ai mémoire

des faces insonores, couleur de papaye et d'ennui, qui s'arrêtaient derrière nos chaises comme des astres morts.




                      5



... O! j'ai lieu de louer!

Mon front sous des mains jaunes,

mon front, te souvient-il des nocturnes sueurs?

du minuit vain de fièvre et d'un goût de citerne?

et des fleurs d'aube bleue à danser sur les criques du matin

et de l'heure midi plus sonore qu'un moustique, et des flèches lancées par la mer de couleurs . . . ?

 

O j'ai lieu! ô j'ai lieu de louer!

II y avait à quai de hauts navires à musique. II y avait des promontoires de campêche; des fruits de bois qui éclataient . . . Mais qu'a-t-on fait des hauts navires à musique qu'il y avait à quai?

 

Palmes . . . ! Alors

une mer plus crédule et hantée d'invisibles départs,

étagée comme un ciel au-dessus des vergers,

se gorgeait de fruits d'or, de poissons violets et d'oiseaux.

Alors, des parfums plus affables, frayant aux cimes les plus fastes,

ébruitaient ce souffle d'un autre age,

et par le seul artifice du cannelier au jardin de mon père — ô feintes!

glorieux d'écailles et d'armures un monde trouble délirait.

(. . . O j'ai lieu de louer! fable généreuse, ô table d'abondance!)




                      5



Palmes!

et sur la craquante demeure tant de lances de flamme!

 

. . . Les voix étaient un bruit lumineux sous-le-vent . . . La barque de mon père, studieuse, amenait de grandes figures blanches: peut-être bien, en somme, des Anges dépeignés; ou bien des hommes sains, vêtus de belle toile et casqués de sureau (comme mon père, qui fut noble et décent).

 

. . . Car au matin, sur les champs pâles de l'Eau nue, au long de l'Ouest, j'ai vu marcher des Princes et leurs Gendres, des hommes d'un haut rang, tous bien vêtus et se taisant, parce que la mer avant midi est un Dimanche où le sommeil a pris le corps d'un Dieu, pliant ses jambes.

Et des torches, à midi, se haussèrent pour mes fuites.

Et je crois que des Arches, des Salles d'ébène et de fer-blanc s'allumèrent chaque soir au songe des volcans,

à l'heure où l'on joignait nos mains devant l'idole à robe de gala.

 

Palmes! et la douceur

d'une vieillesse des racines . . . ! Les souffles alizés, les ramiers et la chatte marronne

trouaient l'amer feuillage où, dans la crudité d'un soir au parfum de Déluge,

les lunes roses et vertes pendaient comme des mangues.


                      *

. . . Or les Oncles parlaient bas à ma mère. Ils avaient attaché leur cheval à la porte. Et la Maison durait, sous les arbres à plumes.


                                                                   1907 





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Éloges 1

Les viandes grillent en plein vent, les sauces se composent

et la fumée remonte les chemins à vif et rejoint qui marchait.

Alors le Songeur aux joues sales

se tire

d'un vieux songe tout rayé de violences, de ruses et d'éclats,

et orné de sueurs, vers l'odeur de la viande

il descend

comme une femme qui traîne: ses toiles, tout son linge et ses cheveux défaits.




                      2



J'ai aimé un cheval — qui était-ce? — il m'a bien regardé de face, sous ses mèches.

Les trous vivants de ses narines étaient deux choses belles à voir — avec ce trou vivant qui gonfle au-dessus de chaque oeil.

Quand il avait couru, il suait: c'est briller! — et j'ai pressé des lunes à ses flancs sous mes genoux d'enfant . . .

j'ai aimè un cheval — qui ètait-ce? — et parfois (car une bête sait mieux quelles forces nous vantent)

il levait à ses dieux une tête d'airain: soufflante, sillonnée d'un pétiole de veines.




                      3



Les rythmes de l'orgueil descendent les mornes rouges.

Les tortues roulent aux détroits comme des astres bruns.

Des rades font un songe plein de têtes d'enfanis . . .

 

Sois un homme aux yeux calmes qui rit,

silencieux qui rit sous l'aile calme du sourcil, perfection du vol (et du bord immobile du cil il fait retour aux choses qu'il a vues, empruntant les chemins de la mer frauduleuse . . . et du bord immobile du cil

il nous a fait plus d'une promesse d'iles,

comme celui qui dit a un plus jeune: « Tu verras!»

Et c'est lui qui s'entend avec le maître du navire.)




                      4



Azur! nos bêtes sont bondées d'un cri!

Je m'éveille, songeant au fruit noir de l'Anibe dans sa cupule verruqueuse et tronquée . . . Ah bien! les crabes ont dévoré tout un arbre à fruits mous. Un autre est plein de cicatrices, ses fleurs poussaient, succulentes, au tronc. Et un autre, on ne peut le toucher de la main, comme on prend à temoin, sans qu'il pleuve aussitôt de ces mouches, couleurs! . . . Les fourmis courent en deux sens. Des femmes rient toutes seules dans les abutilons, ces fleurs jaunes-tachées-de-noir-pourpre-à-la-base que l'on emploie dans la diarrhée des bêtes à cornes . . . Et le sexe sent bon. La sueur s'ouvre un chemin frais. Un homme seul mettrait son nez dans le pli de son bras. Ces rives gonflent, s'écroulent sous des couches d'insectes aux noces saugrenues. La rame a bourgeonné dans la main du rameur. Un chien vivant au bout d'un croc est le meilleur appât pour le requin . . .

— Je m'éveille songeant au fruit noir de l'Anibe; à des fleurs enpaquets sous l'aisselle des feuilles.




                      5



. . . Or ces eaux calmes sont de lait

et tout ce qui s'épanche aux solitudes molles du matin.

Le pont lavé, avant le jour, d'une eau pareille en songe au mélange de l'aube, fait une belle relation du ciel. Et l'enfance adorable du jour, par la treille des tentes roulées, descend à même ma chanson.

 

Enfance, mon amour, n'était-ce que cela? . . .

Enfance, mon amour . . . ce double anneau de l'oeil et l'aisance d'aimer . . .

II fait si calme et puis si tiède,

il fait si continuel aussi,

qu'il est étrange d'être là, mêlé des mains à la

facilité du jour . . .

 

Enfance mon amour! il n'est que de céder . . . Et l'ai-je dit, alors? je ne veux plus m^zme de ces linges

à remuer, dans l'incurable, aux solitudes vertes du matin . . . Et l'ai-je dit, alors? il ne faut que servir

comme de vieille corde . . . Et ce coeur, et ce cceur, là! qu'il traîne sur les ponts, plus humble et plus sauvage et plus, qu'un vieux faubert,

exténué . . .




                      6



Et d'autres montent, à leur tour, sur le pont

et moi je prie, encore, qu'on ne tende la toile . . . mais pour cette lanterne, vous pouvez bien l'éteindre . . .

Enfance, mon amour! c'est le matin, ce sont

des choses douces qui supplient, comme la haine de chanter,

douces comme la honte, qui tremble sur les lèvres, des choses dites de profil,

ô douces, et qui supplient, comme la voix la plus douce du mâle s'il consent à plier son âme rauque vers qui plie . . .

Et à présent je vous le demande, n'est-ce pas le matin . . . une aisance du souffle

et l'enfance agressive du jour, douce comme le chant qui étire les yeux?




                      7



Un peu de ciel bleuit au versant de nos ongles. La journée sera chaude où s'épaissit le feu. Voici la chose comme elle sera:

un grésillement aux gouffres écarlates, l'abîme piétiné des buffles de la joie (ô joie inexplicable sinon par la lumière!)

Et le malade, en mer, dira

qu'on arrête le bateau pour qu'on puisse l'ausculter.

Et grand loisir alors à tous ceux de l'arrière, les ruées du silence refluant à nos fronts . . . Un oiseau qui suivait, son vol l'emporte par-dessus tête, il évite le mât, il passe, nous montrant ses pattes roses de pigeon, sauvage comme Cambyse et doux comme Assuérus . . . Et le plus jeune des voyageurs, s'asseyant de trois quarts sur la lisse: «Je veux bien vous parler des sources sous la mer ...» (on le prie de conter)

— Cependant le bateau fait une ombre vert-bleue; paisible, clairvoyante, envahie de glucoses ou paissent

en bandes souples qui sinuent

ces poissons qui s'en vont comme le thème au long du chant.

 

. . . Et moi, plein de santé, je vois cela, je vais

près du malade et lui conte cela:

et voici quit me hait.




                      8



Au négociant le porche sur la mer, et le toit au faiseur d'almanachs! . . . Mais pour un autre le voilier au fond des criques de vin noir, et cette odeur! et cette odeur avide du bois mort, qui fait songer aux taches du Soleil, aux astronomes, à la mort . . .

 

— Ce navire est à nous et mon enfance n'a sa fin.

J'ai vu bien des poissons qu'on m'enseigne à nommer. J'ai vu bien d'autres choses, qu'on ne voit qu'en pleine Eau; et d'autres qui sont mortes; et d'autres qui sont feintes . . . Et ni

les paons de Salomon, ni la fleur peinte au baudrier des Ras, ni l'ocelot nourri de viande humaine, devant les dieux de cuivre, par Montezuma

ne passent en couleurs

ce poisson buissonneux hissé par-dessus bord pour amuser ma mère qui est jeune et qui bâille.

 

. . . Des arbres pourrissaient au fond des criques de vin noir.




                      9



Oh finissez! si vous parlez encore

d'atterrir, j'aime mieux vous le dire,

je me jetterai là sous vos yeux.

La voile dit un mot sec, et retombe. Que faire?

Le chien se jette à l'eau et fait le tour de l'Arche.

Céder! comme l'écoute.

 

. . . Détachez la chaloupe

ou ne le faites pas, ou décidez encore

qu'on se baigne . . . Cela me va aussi.

 

. . . Tout l'intime de l'eau se resonge en silence aux contrées de la toile.

Allez, c'est une belle histoire qui s'organise là,

— ô spondee du silence étiré sur ses longues!

 

. . . Et moi qui vous parlais, je ne sais rien, ni d'aussi fort, ni d'aussi nu

qu'en travers du bateau, ciliée de ris et nous longeant, notre limite,

la grand'voile irritable couleur de cerveau.

 

. . . Actes, fêtes du front, et fêtes de la nuque! . . .

et ces clameurs, et ces silences! et ces nouvelles en voyage et ces messages par marées, ô libations du jour! . . . et la présence de la voile, grande âme malaisée, la voile étrange, là, et chaleureuse révélée, comme la présence d'une joue ... O

bouffées! . . . Vraiment j'habite la gorge d'un dieu.




                      10



Pour débarquer des boeufs et des mulets,

on donne à leau, par-dessus bord, ces dieux coulés en or et frottés de résine.

L'eau les vante! jaillit!

et nous les attendons à quai, avec des lattes élevées en guise de flambeaux; et nous tenons les yeux fixés sur l'étoile de ces fronts — étant là tout un peuple dénué, vêtu de son luisant, et sobre.




                      11



Comme des lames de fond

on tire aux magasins de grandes feuilles souples de métal: arides, frémissantes et qui versent, capte, tout un versant du ciel.

Pour voir, se mettre à l'ombre. Sinon, rien.

La ville est jaune de rancune. Le Soleil précipite dans les darses une querelle de tonnerres. Un vaisseau de fritures coule au bout de la rue

raboteuse, qui de l'autre, bombant, s'apprivoise parmi la poudre des tombeaux.

(Car c'est le Cimetière, là, qui règne si haut, à flanc de pierre ponce: foré de chambres, planté d'arbres qui sont comme des dos de casoars.)




                      12



Nous avons un clergé, de la chaux.

Je vois briller les feux d'un campement de Soudeurs . . .

 

— Les morts de cataclysme, comme des bêtes épluchées,

dans ces boites de zinc portées par les Notables et qui reviennent de la Mairie par la grand'rue barrée d'eau verte (ô bannières gaufrées comme des dos de chenilles, et une enfance en noir pendue à des glands d'or!)

sont mis en tas, pour un moment, sur la place couverte du Marché:

où debout

et vivant

et vêtu d'un vieux sac qui fleure bon le riz,

un nègre dont le poil est de la laine de mouton noir grandit comme un prophète qui va crier dans une conque — cependant que le ciel pommelé annonce pour ce soir

un autre tremblement de terre.




                      13



La tête de poisson ricane

entre les pis du chat crevé qui gonfle — vert ou mauve? — Le poil, couleur d'écaille, est misérable, colle,

comme la mèche que suce une très vieille petite fille osseuse, aux mains blanches de lèpre.

La chienne rose traîne, à la barbe du pauvre, toute une viande de mamelles. Et la marchande de bonbons

se bat

contre les guêpes dont le vol est pareil aux morsures du jour sur le dos de la mer. Un enfant voit cela,

si beau

qu'il ne peut plus fermer ses doigts . . . Mais le coco que l'on a bu et lancé là, tête aveugle qui clame affranchie de l'épaule,

détourne du dalot

la splendeur des eaux pourpres lamées de graisses et d'urines, où trame le savon comme de la toile d'araignée.


                      *

Sur la chaussée de cornaline, une fille vêtue comme un roi de Lydie.




                      14



Silencieusement va la sève et débouche aux rives minces de la feuille.

Voici d'un ciel de paille où lancer, ô lancer! à tour de bras la torche!

Pour moi, j'ai retiré mes pieds.

O mes amis où êtes-vous que je ne connais pas? . . . Ne verrez-vous cela aussi? . . . des havres crépitants, de belles eaux de cuivre mol où midi émietteur de cymbales troue l'ardeur de son puits ... O c'est l'heure

 

où dans les villes surchauffées, au fond des cours gluantes sous les treilles glacées, l'eau coule aux bassins clos violée

des roses vertes de midi . . . et l'eau nue est pareille à la pulpe d'un songe, et le Songeur est couché là, et il tient au plafond son oeil d'or qui guerroie . . .

Et l'enfant qui revient de l'école des Pères, affectueux longeant l'affection des Murs qui sentent le pain chaud, voit au bout de la rue où il tourne

la mer déserte plus bruyante quune criée aux poissons. Et les boucauts de sucre coulent, aux Quais de marcassite peints, à grands ramages, de pétrole

et des nègres porteurs de bêtes écorchées s'agenouillent aux faiïences des Boucheries Modèles, déchargeant un faix d'os et d'ahan,

et au rond-point de la Halle de bronze, haute demeure courroucée où pendent les poissons et qu'on entend chanter dans sa feuille de fer, un homme glabre, en colonnade jaune, pousse un cri: je suis Dieu! et d'autres: il est fou!

et un autre envahi par le goût de tuer se met en marche vers le Château-d'Eau avec trois billes de poison: rose, verte, indigo.

 

Pour moi, j'ai retiré mes pieds.




                      15



Enfance, mon amour, j'ai bien aimé le soir aussi: c'est Vheure de sortir.

Nos bonnes sont entrées aux corolles des robes . . . et collés aux persiennes, sous nos tresses glacées, nous avons

vu comme lisses, comme nues, elles élèvent à bout de bras l'anneau mou de la robe.

Nos mères vont descendre, parfumées avec l'herbe-a-Madame-Lalie . . . Leurs cous sont beaux. Va devant et annonce: Ma mère est la plus belle! — J'entends déjà

les toiles empesées

qui trainent par les chambres un doux bruit de tonnerre . . . Et la Maison! la Maison? . . . on en sort!

Le vieillard même m'envierait une paire de crécelles

et de bruire par les mains comme une liane à pois, la guilandine ou le mucune.

 

Ceux qui sont vieux dans le pays tirent une chaise sur la cour, boivent des punchs couleur de pus.




                      16



. . . Ceux qui sont vieux dans le pays le plus tôt sont levés

à pousser le volet et regarder le ciel, la mer qui change de couleur

et les iles, disant: la journée sera belle si l'on en juge par cette aube.

 

Aussitôt c'est le jour! et la tôle des toits s'allume dans la transe, et la rade est livrée au malaise, et le ciel à la verve, et le Conteur s'élance dans la veille!

La mer, entre les iles, est rose de luxure; son plaisir est matière à débattre, on l'a eu pour un lot de bracelets de cuivre!

Des enfants courent aux rivages! des chevaux courent aux rivages! . . . un million d'enfants portant leurs cils comme des ombelles . . . et le nageur

 

a une jambe en eau tiède mais l'autre pèse dans un courant frais; et les gomphrènes, les ramies,

l'acalyphe à fleurs vertes et ces piléas cespiteuses qui sont la barbe des vieux murs

s'affolent sur les toits, au rebord des gouttières,

 

car un vent, le plus frais de l'année, se lève, aux bassins d'iles qui bleuissent,

et déferlant jusqu'à ces cayes plates, nos maisons, coule au sein du vieillard

par le havre de toile jusqu'au lieu plein de crin entre les deux mamelles.

 

Et la journée est entamée, le monde

n'est pas si vieux que soudain il n'ait ri . . .


                      *

C'est alors que l'odeur du café remonte l'escalier.




                      17



«Quand vous aurez fini de me coiffer, j'aurai fini de vous haïr. »

L'enfant veut qu'on le peigne sur le pas de la porte.

«Ne tirez pas ainsi sur mes cheveux. C'est déjà bien assez qu'il faille qu'on me touche. Quand vous m'aurez coiffé,je vous aurai haïe.»

Cependant la sagesse du jour prend forme d'un bel arbre

et l'arbre balancé

qui perd une pincée d'oiseaux,

aux lagunes du ciel écaille un vert si beau qu'il n'y a de plus vert que la punaise d'eau.

«Ne tirez pas si loin sur mes cheveux ...»




                      18



Au présent laissez-moi, je vais seuL

Je sortirai, car j'ai affaire: un insecte m'attend pour trailer. Je me fais joie

du gros oeil à facettes: anguleux, imprévu, comme le fruit du cyprès.

Ou bien j'ai une alliance avec les pierres veinées-bleu: et vous me laissez également,

assis, dans l'amitié de mes genoux.


                                                     1908 





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Images à Crusoé Les cloches

Vieil homme aux mains nues,

remis entre les hommes, Crusoé!

tu pleurals, j'imagine, quand des tours de l'Abbaye, comme un flux, s'épanchait le sanglot des cloches sur la Ville . . .

O Dépouillé!

Tu pleurais de songer aux brisants sous la lune; aux sifflements de rives plus lointaines; aux musiques étranges qui naissent et s'assourdissent sous l'aile close de la nuit,

pareilles aux cercles enchainés que sont les ondes d'une conque, à l'amplification de clameurs sous la mer . . .




                      Le mur



Le pan de mur est en face, pour conjurer le cercle de ton rêve.

Mais l'image pousse son cri.

La tête contre une oreille du fauteuil gras, tu éprouves tes dents avec ta langue: le goût des graisses et des sauces infecte tes gencives.

Et tu songes aux nuées pures sur ton ile, quand l'aube verte s'élucide au sein des eaux mystérieuses.

. . . C'est la sueur des sèves en exil, le suint amer des plantes à siliques, l'âcre insinuation des mangliers charnus et l'acide bonheur d'une substance noire dans les gousses.

C'est le miel fauve des fourmis dans les galeries de l'arbre mort.

C'est un goût de fruit vert, dont surit l'aube que tu bois; l'air laiteux enrichi du sel des alizés . . .

Joie! ô joie déliée dans les hauteurs du ciel! Les toiles pures resplendissent, les parvis invisibles sont semés d'herbages et les vertes délices du sol se peignent au siècle d'un long jour . . .




                      La ville



L'ardoise couvre leurs toitures, ou bien la tuile où végètent les mousses.

Leur haleine se déverse par le canal des cheminées.

Graisses!

Odeur des hommes pressés, comme d'un abattoir fade! aigres corps des femmes sous les jupes!

O Ville sur le ciel!

Graisses! haleines reprises, et la fumée d'un peuple très suspect — car toute ville ceint l'ordure,

ed with the salt of the trade Sur la lucarne de l'échoppe — sur les poubelles de l'hospice — sur l'odeur de vin bleu du quartier des matelots — sur la fontaine qui sanglote dans les cours de police — sur les statues de pierre blette el sur les chiens errants — sur le petit enfant qui siffle, et le mendiant dont les joues tremblent au creux des mâchoires,

sur la chatte malade qui a trois plis au front,

le soir descend, dans la fumée des hommes . . .

— La Ville par le fleuve coule à la mer comme un abcès . . .

 

Crusoé! — ce soir près de ton Ile, le ciel qui se rapproche louangera la mer, et le silence multipliera l'exclamation des astres solitaires.

Tire les rideaux; n'allume point:

 

C'est le soir sur ton Il et à l'entour, ici et là, partout où s'arrondit le vase sans défaut de la mer; c'est le soir couleur de paupières, sur les chemins tissés du ciel et de la mer.

Tout est salé, tout est visqueux et lourd comme la vie des plasmes.

L'oiseau se berce dans sa plume, sous un rêve huileux; le fruit creux, sourd d'insectes, tombe dans l'eau des criques, fouillant son bruit.

L'ile s'endort au cirque des eaux vastes, lavée des courants chauds et des laitances grasses, dans la fréquentation des vases somptueuses.

Sous les palétuviers qui la propagent, des poissons lents parmi la boue ont delivré des bulles avec leur tête plate; et d'autres qui sont lents, tachés comme des reptiles, veillent. — Les vases sont fécondées — Entends claquer les bêtes creuses dans leurs coques — Il y a sur un morceau de ciel vert une fumée hâtive qui est le vol emmêlé des moustiques — Les criquets sous les feuilles s'appellent doucement — Et d'autres bêtes qui sont douces, attentives au soir, chantent un chant plus pur que l'annonce des pluies: c'est la déglutition de deux perles gonflant leur gosier jaune . . .

Vagissement des eaux tournantes et lumineuses!

Corolles, bouches des moires: le deuil qui point et s'épanouit! Ce sont de grandes fleurs mouvantes en voyage, des fleurs vivantes à jamais, et qui ne cesseront de croître par le monde . . .

O la couleur des brises circulant sur les eaux calmes,

les palmes des palmiers qui bougent!

Et pas un aboiement lointain de chien qui signifie la hutte; qui signifie la hutte et la fumée du soir et les trois pierres noires sous l'odeur de piment.

Mais les chauves-souris découpent le soir mol à petits cris.

 

Joie! ô joie deliée dans les hauteurs du ciel!

. . . Crusoé! tu es là! Et ta face est offerte aux signes de la nuit, comme une paume renversée.




                      Vendredi



Rires dans du soleil,

ivoire! agenouillements timides, les mains aux choses de la terre . . .

Vendredi! que la feuille était verte, et ton ombre nouvelle, les mains si longues vers la terre, quand, près de l'homme taciturne, tu remuais sous la lumière le ruissellement bleu de tes membres!

— Maintenant l'on t'a fait cadeau d'une défroque rouge. Tu bois l'huile des lampes et voles au garde-manger; tn convoites les jupes de la cuisinière qui est grasse et qui sent le poisson; tu mires au cuivre de ta livrée tes yeux devenus fourbes et ton rire, vicieux.




                      Le perroquet



C'est un autre.

Un marin bègue l'avait donné à la vieille femme qui l'a vendu. Il est sur le palier près de la lucarne, là où s'emmêle au noir la brume sale du jour couleur de venelles.

D'un double cri, la nuit, il te salue, Crusoé, quand, remontant des fosses de la cour, tu pousses la porte du couloir et élèves devant toi l'astre précaire de ta lampe. II tourne sa tête pour tourner son regard. Homme à la lampe! que lui veux- tu? . . . Tu regardes l'oeil rond sous le pollen gâté de la paupière; tu regardes le deuxième cercle comme un anneau de sève morte. Et la plume malade trempe dans l'eau de fiente.

O misere! Souffle ta lampe. L'oiseau pousse son cri.




                      Le parasol de chèvre



Il est dans l'odeur grise de poussière, dans la soupente du grenier. II est sous une table à trois pieds; c'est entre la caisse où il y a du sable pour la chatte et le fût décerclé où s'entasse la plume.




                      L'arc



Devant les sifflements de l'âtre, transi sous ta houppelande à fleurs, tu regardes onduler les nageoires douces de la flamme. — Mais un craquement fissure l'ombre chantante: cest ton arc, à son clou, qui éclate. Et il s'ouvre tout au long de sa fibre secrète, comme la gousse morte aux mains de l'arbre guerrier.




                      La graine



Dans un pot tu l'as enfouie, la graine pourpre demeurée à ton habit de chèvre.

Elle n'a point germé.




                      Le livre



Et quelle plainte alors sur la bouche de l'âtre, un soir de longues pluies en marche vers la ville, remuait dans ton coeur l'obscure naissance du langage:

«. . . D'un exit lumineux — et plus lointain déjà que l'orage qui roule — comment garder les voies, ô mon Seigneur! que vous m'aviez livrées?

«... Ne me laisserez-vous que cette confusion du soir — après que vous m'ayez, un si long jour, nourri du sel de votre solitude,

«témoin de vos silences, de votre ombre et de vos grands éclats de voix?»

 

— Ainsi tu te plaignais, dans la confusion du soir.

Mais sous l'obscure croisée, devant le pan de mur d'en face, lorsque tu n'avals pu ressusciter l'éblouissement perdu,

alors, ouvrant le Livre,

tu promenais un doigt usé entre les prophéties, puis le regard fixé au large, tu attendais l'instant du départ, le lever du grand vent qui te descellerait d'un coup, comme un typhon, divisant les nuées devant l'attente de tes yeux.


                                                 1904 




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