Germain Nouveau

La Doctrine de l'Amour


Invocation Ô mon Seigneur Jésus, enfance vénérable, Je vous aime et vous crains petit et misérable, Car vous êtes le fils de l’amour adorable. Ô mon Seigneur Jésus, adolescent fêté, Mon âme vous contemple avec humilité, Car vous êtes la Grâce en étant la Beauté. Ô mon Seigneur Jésus qu’un vêtement décore, Couleur de la mer calme et couleur de l’aurore, Que le rouge et le bleu vous fleurissent encore ! Ô mon Seigneur Jésus, chaste et doux travailleur, Enseignez-moi la paix du travail le meilleur, Celui du charpentier ou celui du tailleur. Ô mon Seigneur Jésus, semeur de paraboles Qui contiennent l’or clair et vivant des symboles, Prenez mes vers de cuivre ainsi que des oboles. Ô mon Seigneur Jésus, ô convive divin, Qui versez votre sang comme on verse le vin, Que ma faim et ma soif n’appellent pas en vain ! Ô mon Seigneur Jésus, vous qu’en brûlant on nomme, Mort d’amour, dont la mort sans cesse se consomme, Que votre vérité s’allume au cœur de l’homme ! Retour au sommaire
Cantique à la Reine I Douce Vierge Marie, humble mère de Dieu Que tout le ciel contemple, Vous qui fûtes un lys debout dans l’encens bleu Sur les marches du temple ; Épouse agenouillée à qui l’ange parla ; Ô divine accouchée, Que virent les bergers, qu’une voix appela, Sur la roche penchée ; Qui regardiez dormir, l’abreuvant d’un doux lait, L’adorant la première, Un enfant frêle et nu, mais qui, la nuit, semblait Être fait de lumière ; Ô morte, qu’enleva dans les plis des rideaux À la nuit de la tombe L’essaim des chérubins, qui portent à leur dos Des ailes de colombe, Pour vous placer, au bruit de leurs psaltérions Dont tressaillent les cordes, Au Ciel où vous régnez, les doigts pleins de rayons Et de miséricordes ; Vous qu’un peuple sur qui votre bleu manteau pend Doucement importune, Vous qui foulez avec la tête du serpent Le croissant de la lune ; Vous à qui Dieu donna les grands voiles d’azur, Le cortège des Vierges, La cathédrale immense au maître-autel obscur Étoilé par les cierges, La couronne, le sceptre et les souliers bouffants, Les cantiques en flammes, Les baisers envoyés par la main des enfants, Et les larmes des femmes ; Vous dont l’image, aux jours gros d’orage et d’erreur, Luisait sous mes paupières, Et qui m’avez tendu sur les flots en fureur L’échelle des prières ; Vous qui m’avez cherché, portant votre fanal, Aux pentes du Parnasse ; Vous qui m’avez pêché dans les filets du mal Et mis dans votre nasse ; Que n’ai-je, pour le jour où votre fête aura Mis les cloches en joie, La règle du marchand qui pour vous aunera Le velours et la soie ! Que n’ai-je les ciseaux sonores du tailleur, Pour couper votre robe ! Et que n’ai-je le four qu’allume l’émailleur ! J’émaillerais le globe Où votre pied se pose, ainsi qu’un oiseau blanc Planant sur nos désastres, Globe d’azur et d’or, frêle univers roulant Son soleil et ses astres ! Que ne suis-je de ceux dont les rois font grand cas, Et qui sont des orfèvres ! Je vous cisèlerais des bijoux délicats, Moins vermeils que nos lèvres ; Mais, puisque je ne suis ni l’émailleur plaisant, Ni le marchand notable, Ni l’orfèvre fameux, ni le tailleur croisant Les jambes sur sa table ; Que je n’ai nul vaisseau sur les grands océans, Nul trésor dans mon coffre, J’ai rimé ce bouquet de vertus que céans De bon cœur je vous offre. Je vous offre humblement ce bouquet que voici : La couleur en est franche Et le parfum sincère, et ce bouquet choisi C’est la chasteté blanche ; C’est l’humilité bleue et douce, et c’est encor Fleur du cœur, non du bouge, La pauvreté si riche et toute jaune d’or Et la charité rouge. Ce n’est pas que je croie habiter les sommets De la science avare, Et je n’ai pas le fruit de la sagesse, mais L’amour de ce fruit rare ; Au surplus, je n’ai pas l’améthyste à mon doigt, Je ne suis pas du temple, Et je sais qu’un chrétien pur et simple ne doit À tous que son exemple. Je ne suis pas un prêtre arrachant au plaisir Un peuple qu’il relève ; Je ne suis qu’un rêveur et je n’ai qu’un désir : Dire ce que je rêve. II Aimez : l’amour vous met au cœur un peu de jour ; Aimez, l’amour allège ; Aimez, car le bonheur est pétri dans l’amour Comme un lys dans la neige ! L’amour n’est pas la fleur facile qu’au printemps L’on cueille sous son aile, Ce n’est pas un baiser sur tes lèvres du temps : C’est la fleur éternelle. Nous faisons pour aimer d’inutiles efforts, Pauvres cœurs que nous sommes ! Et nous cherchons l’amour dans l’étreinte des corps, Et l’amour fuit les hommes ! Et c’est pourquoi l’on voit la haine dans nos yeux Et dans notre mémoire, Et ce vautour ouvrir sur nos front soucieux Son affreuse aile noire ; Et c’est pourquoi l’on voit jaillir de leur étui Tant de poignards avides ; Et c’est pourquoi l’on voit que les cœurs d’aujourd’hui Sont des sépulcres vides. Voici l’éternel cri que je sème au vent noir, Sur la foule futile ; Tel est le grain d’encens qui fume en l’encensoir De ma vie inutile. III Cependant bien que j’eusse encor peu combattu Pour sa sainte querelle, Mes yeux, l’ayant fixée, ont vu que la vertu Est étrangement belle ; Que son corps s’enveloppe en de puissants contours, Et que sa joue est pleine ; Qu’elle est comme une ville, assise avec ses tours, Au milieu de la plaine ; Que ses yeux sont sereins, ignorant l’éclair vil, Ainsi que les pleurs lâches ; Que son sourire est gai comme une aube en avril, Que, pour de nobles tâches, Les muscles de ses bras entrent en mouvement, Comme un arc qui s’anime, Pendant que son cou porte impérialement Sa tête magnanime ; Qu’un astre sur son front luit plus haut que le sort, Et que sa lèvre est grasse, Et qu’elle est dans le calme, enveloppant l’effort, L’autre nom de la grâce ; Qu’elle est comme le chêne en qui la sève bout Jusqu’à rompre l’écorce ; Et qu’elle est, dans l’orage, indomptable et debout, L’autre nom de la force ; Que sa mamelle est vaste et pleine d’un bon lait, Et que le mal recule Comme une feuille au vent de son geste, et qu’elle est La compagne d’Hercule. Et je vous dis : Ô vous qui comme elle régnez, Ô vierge catholique ! Les saints joyeux sont morts, nos temps sont condamnés ! Au mal mélancolique ; La joie et la vertu se sont voilé le front, Ces sœurs sont exilées ; Et je ne vois pas ceux qui les rappelleront Avec des voix ailées ! Ô Vierge ! Hâtez-vous ! Déjà l’ange s’enfuit Sous le ciel noir qui gronde, Et le monde déjà s’enfonce dans la nuit, Comme un noyé dans l’onde ! Tout ce qui fleurissait et parfumait l’été De la vie et de l’âme, L’amour loyal de l’homme et la fidélité Pieuse de la femme, Ces choses ne sont plus, l’haleine des autans A balayé ces roses, Et l’homme a changé l’homme, et les gens de nos temps Sont repus et moroses ; Oui, c’est la nuit qui vient, la nuit qui filtre au fond De l’âme qui décline, Et grelotte déjà dans cet hiver profond, Comme une ombre orpheline. Aussi je crie ; Ô Vous, n’aurez-vous pas pitié De notre temps qui souffre, Naufragé qui s’aveugle et qui chante, à moitié Dévoré par le gouffre ? Ô vite, envoyez-nous, le cœur plein de pardons Et les yeux pleins de flammes, Celui qui doit venir, puisque nous l’attendons : Lui seul prendra les âmes ; Sa main se lèvera seulement sur les fronts Noirs de gloire usurpée, Et les divins conseils de Dieu lui donneront La parole et l’épée ; Il sera le pasteur, il sera le nocher ; Il fera pour l’Église Jaillir le sentiment, comme l’eau du rocher Sous la main de Moïse. Car rien ne sert d’avoir, pour fonder sur le cœur Incertain de la foule, Un monument qui monte et qui sorte vainqueur Du siècle qui s’écroule, Une lyre géante, et des lauriers autour D’un front lourd de conquêtes, Et les rimes du vers, dramatique tambour Que frappent deux baguettes ; De mouvoir une lèvre allumée au soleil, D’éloquente frottée, D’où s’échappe un torrent de paroles, pareil À la lave irritée, Ni même de tenir à son poing souverain Le glaive à lame amère Qu’Achille ramassa sur l’enclume d’airain Du forgeron Homère, Qu’Alexandre saisit, qui le passe aux Césars Dont la gloire est jalouse, Et que Napoléon cueille dans les hasards, Aux pieds de Charles douze ; Tandis qu’il suffira, sous le regard de feu De l’amour qui féconde, D’un seul Juste, sur qui souffle l’esprit de Dieu, Pour transformer le monde. Retour au sommaire
Immensité Voyez le ciel, la terre et toute la nature ; C’est le livre de Dieu, c’est sa grande écriture ; L’homme le lit sans cesse et ne l’achève point. Splendeur de la virgule, immensité du point ! Comètes et soleils, lettres du feu sans nombre ! Pages que la nuit pure éclaire avec son ombre ! Le jour est moins charmant que les yeux de la nuit. C’est un astre en rumeur que tout astre qui luit. Musique d’or des cieux faite avec leur silence ; Et tout astre immobile est l’astre qui s’élance. Ah ! que Dieu, qui vous fit, magnifiques rayons, Cils lointains qui battez lorsque nous sommeillons, Longtemps, jusqu’à nos yeux buvant votre énergie, Prolonge votre flamme et sa frêle magie ! La terre est notre mère au sein puissant et beau ; Comme on ouvre son cœur, elle ouvre le tombeau, Faisant ce que lui dit le Père qui regarde. Dieu nous rend à la Mère, et la Mère nous garde ; Mais comme le sillon garde le grain de blé, Pour le crible, sur l’aire où tout sera criblé : Récolte dont le Fils a préparé les granges, Et dont les moissonneurs vermeils seront les anges. La nature nous aime, elle cause avec nous ; Les sages l’écoutaient, les mains sur leurs genoux, Parler avec la voix des eaux, le bruit des arbres. Son cœur candide éclate au sein sacré des marbres ; Elle est la jeune aïeule ; elle est l’antique enfant ! Elle sait, elle dit tout ce que Dieu défend À l’homme, enfant qui rit comme un taureau qui beugle ; Et le regard de Dieu s’ouvre dans cette aveugle. Quiconque a le malheur de violer sa loi A par enchantement soi-même contre soi. N’opposant que le calme à notre turbulence, Elle rend, au besoin, rigueur pour violence, Terrible à l’insensé, docile à l’homme humain : Qui soufflette le mur se fait mal à la main. La nature nous aime et donne ses merveilles. Ouvrons notre âme, ouvrons nos yeux et nos oreilles : Voyez la terre avec chaque printemps léger, Ses verts juillets en flamme ainsi que l’oranger, Ses automnes voilés de mousselines grises, Ses neiges de Noël tombant sur les églises, Et la paix de sa joie et le chant de ses pleurs. Dans la saveur des fruits et la grâce des fleurs, La vie aussi nous aime, elle a ses heures douces, Des baisers dans la brise et des lits dans les mousses. Jardin connu trop tard, sentier vite effacé Où s’égarait Virgile, où Jésus a passé. Tout nous aime et sourit, jusqu’aux veines des pierres ; La forme de nos cœurs tremble aux feuilles des lierres ; L’arbre, où le couteau grave un chiffre amer et blanc. Fait des lèvres d’amour de sa blessure au flanc ; L’aile de l’hirondelle annonce le nuage ; Et le chemin nous aime : avec nous il voyage ; La trace de nos pas sur le sable, elle aussi Nous suit ; elle nous aime, et l’air dit : « me voici ! » Rendons-leur cet amour, soyons plus doux aux choses Coupons moins le pain blanc et cueillons moins les roses Nous parlons du caillou comme s’il était sourd, Mais il vit ; quand il chante, une étincelle court... Ne touchons rien, pas même à la plus vile argile, Sans l’amour que l’on a pour le cristal fragile. La nature très sage est dure au maladroit, Elle dit : le devoir est la borne du droit ; Elle sait le secret des choses que vous faites ; Elle bat notre orgueil en nous montrant les bêtes, Humiliant les bons qui savent leur bonté, Comme aussi les méchants qui voient leur cruauté. Grâce à la bonté, l’homme à sa place se range, Moins terre que la bête, il est moins ciel que l’ange Dont l’aile se devine à l’aile de l’air bleu. Partout où l’homme écrit « Nature », lisez « Dieu ». Retour au sommaire
L’Homme Homme dont la tristesse est écrite d’un bout Du monde à l’autre, et même aux murs de la campagne, Forçat de l’hôpital et malade du bagne ; Dormeur maussade, à qui chaque aube dit : « Debout ! » Voyageur douloureux qu’attend la Mort, auberge Où l’on vend le lit dur et les pleurs blancs du cierge, Tu gémis, étonné de te sentir si las ; Puis un jour tu te dis : « L’âme est un vain bagage, Et mon’cœur est bien lourd pour un pareil voyage !» Et, sans songer que Dieu te donne ses lilas, Tu veux jeter ton cœur, tu veux jeter ton âme, Pour alléger ta marche et mieux porter la Femme ; Par ta route et ses ponts fiers de leur parapet, Compagnon de l’orgueil, fils des froides études, Tu vas vers le malheur et vers les solitudes. Tout plein des arguments dont l’esprit se repaît, Tu fais, pour savourer ta gloire monotone, Taire ta conscience à l’heure où le ciel tonne. Si pourtant à ce prix tu manges à ta faim, Si tu dors calme, au creux de l’oreiller facile, Écoute ta science et reste-lui docile ; Si ta libre raison, la plus forte à la fin, Respire au coup mortel porté par elle au doute, Pareil au Juif errant, homme, poursuis ta route. Sois content sans ton âme, et joyeux sans ton cœur, Sois ton corps tyran ni que et sois ta bête fauve, Fais tes traits durs et froids, fais ton iront vaste et chauve Mais si ton fruit superbe engraisse un ver vainqueur, Si tu bâilles, les soirs larmoyants, sous ta lampe, Tâche de réfléchir, pose un doigt sur ta tempe. Si tu n’as toujours pas trouvé sur ton chemin, Qu’assourdit la rumeur des sabres et des chaînes Repos pour tes amours et cesse pour tes haines ; Si ton bâton usé tâtonne dans ta main, Pauvre aveugle tremblant qui portes une sourde, La Femme, chaque jour plus énorme et plus lourde ; Si Tentant ancien sommeille encore en toi, Gardant le souvenir de la faute première, Dis : « J’ai le dos tourné peut-être à la Lumière » ; Dis : « J’étais un esclave et croyais être un Roi ! » Pour t’en aller gaiment, frère des hirondelles, Reprends ton cœur, reprends ton âme, ces deux ailes ; Et grâce à ce fardeau redevenu léger, Emporte alors l’enfant, mère, sœur ou compagne, Comme l’ange en ses bras emporte la montagne ; Enivre-toi du long plaisir de voyager ; Que ta faim soit paisible et que ta soif soit pure, Bois à tout cœur ouvert, mange à toute âme mûre ! Retour au sommaire
Aux femmes Et vous, l’ancienne esclave à la caresse amère, Vous le bétail des temps antiques et charnels, Vous, femmes, dont Jésus fit la Vierge et la Mère, D’après Celle qui porte en ses yeux maternels Le reflet le plus grand des rayons éternels, Aimez ces grands enfants pendus à votre robe, Les hommes, dont la lèvre est ivre encor du lait De vos mamelles d’or qu’un linge blanc dérobe ; Aimez l’homme, il est bon ; aimez-le, s’il est laid. S’il est déshérité, c’est ainsi qu’il vous plaît. Les hommes sont vos fruits : partagez-leur votre âme Votre âme est comme un lait qui ne doit pas tarir, Ô femmes, pour ces fils douloureux de la femme Que vous faites pour vivre, hélas ! et pour souffrir ; Que seul, le Fils de l’homme empêche de mourir ! L’enfant c’est le mystère avec lequel tu joues, C’est l’inconnu sacré que tu portes neuf mois, Pendant que la douleur te baise sur les joues, Mère qui fais des gueux et toi qui fais des rois, Vous qui tremblez toujours et mourez quelquefois. Comme autrefois les flancs d’Ève en pleurs sous les branches, Au jardin favorable où depuis l’amour dort, Ton labeur est maudit ! Ceux sur qui tu te penches, Vois, mère, le plus doux, le plus beau, le plus fort, Il apprend l’amertume et connaîtra la mort. C’est toi la source, ô femme, écoute, ô mère folle D’Esope qui boitait, de Caïn qui griffait, Vois le fruit noir tombé de ton baiser frivole, Savoure-le pourtant, comme un divin effet, En noyant dans l’amour l’horreur de l’avoir fait. Pour l’amour, tout s’enchante en sa clarté divine. Aimez comme vos fils les hommes ténébreux ; Leur cœur, si vous voulez, votre cœur le devine : Le plus graves au fond sont des enfants peureux ; Le plus digne d’amour, c’est le plus malheureux. Éclairez ces savants, ô vous les clairvoyantes, Ne les avez-vous pas bercés sur vos genoux, Tout petits ? Vous savez leurs âmes défaillantes ; Quand ils tombent, venez ; ils sont francs, ils sont doux ; S’ils deviennent méchants, c’est à cause de vous. C’est à cause de vous que la discorde allume Leurs yeux, et c’est pour vous, pour vous plaire un moment Qu’ils font couler une encre impure sous leur plume. Cet homme si loyal, ce héros si charmant, S’il vous adore, il tue, et sur un signe il ment. L’heure sonne, écoutez, c’est l’heure de la femme ; Car les temps sont venus, où, tout vêtu de noir, L’homme, funèbre, a l’air d’être en deuil de son âme Ah ! rendez-lui son âme, et, comme en un miroir, Qu’il regarde en la vôtre et qu’il aime à s’y voir. Au lieu de le tenter, comme un démon vous tente, Au lieu de garrotter ses membres las, au lieu De tondre sur son front sa toison éclatante, Vous, qui foulez son cœur, et vous faites un jeu De piétiner sa mère, et d’en dissiper Dieu, Ôtez-lui le vin rouge où son orgueil se grise ; Retirez-lui l’épée où se crispe sa main ; Montrez-lui les sentiers qui mènent à l’église, Parmi l’œillet, le lys, la rose et le jasmin ; Faites-lui voir le vice un banal grand chemin. Dites à ces enfants qu’il n’est pas raisonnable De poursuivre le ciel ailleurs que dans les cieux, De rêver d’un amour qui cesse d’être aimable, De se rire du Maître en s’appelant des dieux, Et de nier l’enter quand ils l’ont dans les yeux. Cependant l’homme est roi ; s’il courbe son échine Sur le sillon amer qu’il creuse avec ennui, S’il traîne ses pieds lourds, le sceau de l’origine Céleste à son front reste, où l’amour même a lui ; Et comme il sort de Dieu, femme, tu sors de lui. Cette paternité brille dans sa faiblesse Autant que dans sa force ; il a l’autorité. N’en faites pas un maître irrité qui vous blesse ; Dans la sombre forêt de l’âpre humanité L’homme est le chêne, et Dieu lui-même l’a planté. Respectez ses rameaux, redoutez sa colère, Car Dieu mit votre sort aux mains de ce proscrit. Voyez d’abord ce blanc porteur de scapulaire, Ce moine, votre père auprès de Jésus-Christ : Il montre dans ses yeux le feu du Saint-Esprit. En faisant de l’amour leur éternelle étude Les moines sont heureux à l’ombre de la Croix ; Ils peuplent avec Dieu leur claire solitude ; L’étang bleu qui se mêle à la paix des grands bois, Voilà leur cœur limpide où s’éveillent des voix. Les apôtres menteurs et les faux capitaines Qui soumettent les cœurs, mais que Satan soumet, Vous les reconnaîtrez à des tares certaines : La luxure a Luther ; l’orgueil tient Mahomet ; Saint Jean, lui, marchait pur, aussi Jésus l’aimait. Plus haut que les guerriers, plus haut que les poètes, Peuple sur lequel souffle un vent mystérieux, Dominant jusqu’au trône ébloui par les fêtes Des empereurs blanchis aux regards soucieux, Et par-dessus la mer des peuples furieux, À l’ombre de sa belle et haute basilique, Dans Rome, où vous vivez, cendres du souvenir, Gouvernant avec fruit sa douce République, Qu’il mène vers le seul, vers l’unique avenir, Jaloux de ne lever la main que pour bénir, Le prêtre luit, vêtu de blanc, comme les marbres, Dédoublement sans lin du Christ mystérieux, Berger, comme Abraham qui campe sous les arbres ; Toute la vérité vieille au fond de ses yeux. Et maintenant, paissez, long troupeau, sous les cieux. Retour au sommaire
Les Mains Aimez vos mains afin qu’un jour vos mains soient belles, Il n’est pas de parfum trop précieux pour elles, Soignez-les. Taillez bien les ongles douloureux, Il n’est pas d’instruments trop délicats pour eux. C’est Dieu qui fit les mains fécondes en merveilles ; Elles ont pris leur neige au lys des Séraphins, Au jardin de la chair ce sont deux fleurs pareilles, Et le sang de la rose est sous leurs ongles fins. Il circule un printemps mystique dans les veines Où court la violette, où le bluet sourit ; Aux lignes de la paume ont dormi les verveines ; Les mains disent aux yeux les secrets de l’esprit. Les peintres les plus grands furent amoureux d’elles, Et les peintres des mains sont les peintres modèles. Comme deux cygnes blancs l’un vers l’autre nageant, Deux voiles sur la mer fondant leurs pâleurs mates, Livrez vos mains à l’eau dans les bassins d’argent, Préparez-leur le linge avec les aromates. Les mains sont l’homme, ainsi que les ailes l’oiseau ; Les mains chez les méchants sont des terres arides ; Celles de l’humble vieille, où tourne un blond fuseau, Font lire une sagesse écrite dans leurs rides. Les mains des laboureurs, les mains des matelots Montrent le hâle d’or des Cieux sous leur peau brune. L’aile des goélands garde l’odeur des flots, Et les mains de la Vierge un baiser de la lune. Les plus belles parfois font le plus noir métier, Les plus saintes étaient les mains d’un charpentier. Les mains sont vos enfants et sont deux sœurs jumelles, Les dix doigts sont leurs fils également bénis ; Veillez bien sur leurs jeux, sur leurs moindres querelles, Sur toute leur conduite aux détails infinis. Les doigts font les filets et d’eux sortent les villes ; Les doigts ont révélé la lyre aux temps anciens ; Ils travaillent, pliés aux tâches les plus viles, Ce sont des ouvriers et des musiciens. Lâchés dans la forêt des orgues le dimanche, Les doigts sont des oiseaux, et c’est au bout des doigts Que, rappelant le vol des geais de branche en branche, Rit l’essaim familier des Signes de la Croix. Le pouce dur, avec sa taille courte et grasse, A la force ; il a l’air d’Hercule triomphant ; Le plus faible de tous, le plus doux a la grâce, Et c’est le petit doigt qui sut rester enfant. Servez vos mains, ce sont vos servantes fidèles ; Donnez à leur repos un lit tout en dentelles. Ce sont vos mains qui font la caresse ici-bas ; Croyez qu’elles sont sœurs des lys et sœurs des ailes : Ne les méprisez pas, ne les négligez pas, Et laissez-les fleurir comme des asphodèles. Portez à Dieu le doux trésor de vos parfums, Le soir, à la prière éclose sur les lèvres, Ô mains, et joignez-vous pour les pauvres défunts, Pour que Dieu dans les mains rafraîchisse nos fièvres, Pour que le mois des fruits vous charge de ses dons : Mains, ouvrez-vous toujours sur un nid de pardons. Et vous dites, —ô vous, qui, détestant les armes, Mirez votre tristesse au fleuve de nos larmes, Vieillard dont les cheveux vont tout blancs vers le jour, Jeune homme aux yeux divins où se lève l’amour, Douce femme mêlant ta rêverie aux anges, Le cœur gonflé parfois au fond des soirs étranges, Sans songer qu’en vos mains fleurit la volonté — Tous, vous dites : « Où donc est-il, en vérité, Le remède, ô Seigneur, car nos maux sont extrêmes ? » — Mais il est dans vos mains, mais il est vos mains mêmes. Retour au sommaire
Le Corps et l’Âme Dieu fit votre corps noble et votre âme charmante. Le corps sort de la terre et l’âme aspire aux cieux ; L’un est un amoureux et l’autre est une amante. Dans la paix d’un jardin vaste et délicieux, Dieu souffla dans un peu de boue un peu de flamme, Et le corps s’en alla sur ses pieds gracieux. Et ce souffle enchantait le corps, et c’était l’âme Qui, mêlée à l’amour des bêtes et des bois, Chez l’homme adorait Dieu que contemplait la femme. L’âme rit dans les yeux et vole avec la voix, Et l’âme ne meurt pas, mais le corps ressuscite, Sortant du limon noir une seconde fois. Dieu fit suave et beau votre corps immortel : Les jambes sont les deux colonnes de ce temple, Les genoux sont la chaise et le buste est l’autel. Et la ligne du torse, à son sommet plus ample, Comme aux flancs purs de vase antique, rêve et court Dans l’ordre harmonieux dont la lyre est l’exemple. Pendant qu’un hymne à Dieu, dans un battement court, Comme au cœur de la lyre une éternelle phrase, Chante aux cordes du cœur mélodieux et sourd. Des épaules, planant comme les bords du vase, La tête émerge, et c’est une adorable fleur Noyée en une longue et lumineuse extase. Si l’âme est un oiseau, le corps est l’oiseleur. Le regard brûle au fond des yeux qui sont des lampes Où chaque larme douce est l’huile de douleur. La mesure du temps tinte aux cloisons des tempes ; Et les bras longs aux mains montant au firmament Ont charitablement la sûreté des rampes. Le cœur s’embrase et fond dans leur embrasement, Comme sous les pressoirs fond le fruit de la vigne, Et sur les bras croisés vit le recueillement. Ni les béliers frisés ni les plumes de cygne, Ni la crinière en feu des crieurs de la faim N’effacent ta splendeur, ô chevelure insigne, Faite avec l’azur noir de la nuit, ou l’or fin De l’aurore, et sur qui nage un parfum farouche, Où la femme endort l’homme en une mer sans fin. Rossignol vif et clair, grave et sonore mouche Frémis ou chante au bord des lèvres, douce voix ! Douce gloire du rire, épanouis la bouche ! Chaque chose du corps est soumise à tes lois, Dieu grand, qui fais tourner la terre sous ton geste, Dans la succession régulière des mois. Tes lois sont la santé de ce compagnon leste De l’âme, ainsi qu’un rythme est l’amour de ses pas, Mais l’âme solitaire est joyeuse où Dieu reste. La souffrance du corps s’éteint dans le trépas, Mais la douleur de l’âme est l’océan sans borne ; Et ce sont deux présents que l’on estime pas. Oh ! ne négligez pas votre âme ! L’âme est morne Que l’on néglige, et va s’effaçant, comme au jour Qui monte le croissant voit s’effacer sa corne. Et le corps, pour lequel l’âme n’a pas d’amour, Dans la laideur, que Dieu condamne, s’étiole, Comme un fou relégué dans le fond d’une cour. La grâce de votre âme éclôt dans la parole, Et l’autre dans le geste, aimant les frais essors, Au vêtement léger comme une âme qui vole. Sachez aimer votre âme en aimant votre corps, Cherchez l’eau musicale aux bains de marbre pâle, Et l’onde du génie au cœur des hommes forts. Mêlez vos membres lourds de fatigue, où le hâle De la vie imprima son baiser furieux, Au gémissement frais que la Naïade exhale ; Afin qu’au jour prochain votre corps glorieux, Plus léger que celui des Mercures fidèles, Monte à travers l’azur du ciel victorieux. Dans l’onde du génie, aux sources sûres d’elles, Plongez votre âme à nu, comme les bons nageurs, Pour qu’elle en sorte avec la foi donneuse d’ailes ! Dans la nuit, vers une aube aux divines rougeurs, Marchez par le sentier de la bonne habitude, Soyez de patients et graves voyageurs. Que cette jeune sœur charmante de l’étude Et du travail tranquille et gai, la Chasteté, Parfume vos discours et votre solitude. La pâture de l’âme est toute vérité ; Le corps, content de peu, cueille une nourriture Dans le baiser mystique où règne la beauté. Puisque Dieu répandit l’homme dans la nature, Sachez l’aimer en vous, et d’abord soyez doux À vous-mêmes, et doux à toute créature. Si vous ne vous aimez en Dieu, vous aimez-vous ? Retour au sommaire
Volupté Plaisir, bourreau des cœurs, vendeur juré des âmes, Ah ! trop longtemps tu pris le masque de l’amour Au vestiaire impur des romans et des drames ! Voyageant sous son nom et suivi par ta cour De Lovelaces fous et de Phèdres navrées, Plaisir, tyran cruel, voici venir ton tour ! Ah ! trop longtemps tu fis, dans tes mornes Caprées, Des corps humains liés à tes rouges poteaux De blancs Saint-Sébastiens pleins de flèches dorées ; Et depuis trop longtemps, roulé dans tes manteaux, Tu te glisses le soir dans les tavernes saoules, Où tu mets les hoquets et les coups de couteaux. Renard caché qui mord le ventre obscur des foules, N’es-tu pas las d’errer épié dans tes nuits Par le crime dans l’ombre horrible où tu te coules ? Père des sommeils lourds et des mornes ennuis, N’es-tu pas las de boire au fond des yeux la vie, Comme un soleil brutal boit l’ombre dans un puits ? — Tout ce qui vient de Dieu, tout ce qui fait envie : La grâce des fronts purs, la force des lutteurs, L’intelligence, lampe à Dieu même ravie, Jusqu’à la voix qui vibre au gosier des chanteurs, Jusqu’au trésor de pleurs qui tremble au cœur des femmes, Tu fais passer sur tout tes souffles destructeurs. Tu donnes jusqu’au goût des souffrances infâmes, Et les petits enfants, qui baissent leurs cils noirs, Pâlissent au passage effrayant de tes flammes. Tu glanes des savants aux plis de tes peignoirs, Et tu domptes le cœur des rudes capitaines, Rien qu’avec le parfum que jettent tes mouchoirs. Tu traites les vertus d’atroces puritaines, Mais leur cœur réfléchit, comme un lac de cristal, La force et la douceur des étoiles hautaines. Cependant, dur geôlier dont le poignard brutal Ne se laisse fléchir par les cris de personne, Tu peuples la prison autant que l’hôpital. Tu te dis bon vivant, tu t’assieds sur la tonne, Ton verre dans la main, tu chantes, et pourtant Aux hideurs que tu fais la science s’étonne. Tu couves tous les fruits d’un air inquiétant ; Ton appétit funèbre engloutirait le monde, Pourvoyeur de la mort, qui n’est jamais content. Que t’importe ! Tu ris sous ta perruque blonde, Ou bien tu vas prêcher la modération, Rhéteur païen, leurré par ta propre faconde. Fils lugubre de l’homme, et sa punition, Ennemi de l’amour, tu rêves la conquête De sa gloire, et maudis sa noble passion... Mais l’amour triomphant met le pied sur ta tête ! Retour au sommaire
Hymne Amour qui voles dans les nues, Baisers blancs, fuyant sur l’azur, Et qui palpites dans les mues, Au nid sourd des forêts émues ; Qui cours aux fentes des vieux murs, Dans la mer qui de joie écume, Au flanc des navires, et sur Les grandes voiles de lin pur ; Amour sommeillant sur la plume Des aigles et des traversins, Que clame la sibylle à Cume, Amour qui chantes sur l’enclume ; Amour qui rêves sur les seins De Lucrèce et de Messaline, Noir dans les yeux des assassins, Rouge aux lèvres des spadassins ; Amour riant à la babine Des dogues noirs et des taureaux, Au bout de la patte féline Et de la rime féminine ; Amour qu’on noie au fond des brocs Ou qu’on reporte sur la lune, Cher aux galons des caporaux, Doux aux guenilles des marauds ; Aveugle qui suis la fortune, Menteur naïf dont les leçons Enflamment, dans l’ombre opportune, L’oreille rose de la brune ; Amour bu par les nourrissons Aux boutons sombres des Normandes ; Amour des ducs et des maçons, Vieil amour des jeunes chansons ; Amour qui pleures sur les brandes Avec l’angélus du matin, Sur les steppes et sur les landes Et sur les polders des Hollandes ; Amour qui voles du hautain Et froid sourire des poètes Aux yeux des filles dont le teint Semble de fleur et de satin ; Qui vas, sous le ciel des prophètes, Du chêne biblique au palmier, De la reine aux anachorètes, Du cœur de l’homme au cœur des bêtes ; De la tourterelle au ramier, Du valet à la demoiselle, Des doigts du chimiste à l’herbier, De la prière au bénitier ; Du prêtre à l’hérétique belle, D’Abel à Caïn réprouvé ; Amour, tu mêles sous ton aile Toute la vie universelle ! Mais, ô vous qui m’avez trouvé, Moi, pauvre pécheur que Dieu pousse Diseur de Pater et d’Ave, Sans oreiller que le pavé, Votre présence me soit douce. Retour au sommaire
Les Musées Entrez dans les palais grands ouverts à la foule ; Un jour limpide y luit, l’heure paisible y coule, Le pied rit au miroir des parquets précieux, Et loin, dans les plafonds aussi hauts que les cieux, Bleu séjour de la muse et du Dieu sous les voiles, L’œil voit trembler des chars, des luths et des étoiles. Sous la voûte, sur les paliers, Par les rampes en fleurs et les grands escaliers, Un courant d’air vaste circule, Et douce est la fraîcheur où vous marchez, Parmi le peuple blanc des marbres recherchés : Saluez, c’est Vénus ; admirez, c’est Hercule ! Comme vous reposez les yeux, Ô blancheur sombre des musées ! La fièvre de nos sens expire dans ces lieux, Et nos âmes y sont largement amusées. Ô génie, ô lent créateur, Comme Dieu fait courir la sève dans les arbres, Tu fais courir la vie aux lignes des beaux marbres ; Et sur la pierre, à la hauteur Des bras de la statue ou du col de l’amphore, L’œil croit voir voltiger encore Les mains illustres du sculpteur. Alors notre cœur se rappelle Le temps d’Auguste, l’âge où florissait Apelle ! Tout ceux dont un laurier pressait le front puissant, Le pnyx sonore où rit la troupe des esclaves, Les toges du forum, les plis des laticlaves, César spirituel ! Sophocle éblouissant ! Rome, Athène ! Ô palais que la colline élève ! Vous, Romains, vous sculptez à la pointe du glaive ; Et vous qui soupez chez les dieux, Vous possédez la grâce et vous la versez toute, Athéniens, et c’est chez vous que l’âme écoute Le grand hymne muet qui chante pour les yeux, Le long des lignes, sous la voûte De vos temples mélodieux. Des anciens, endormis au bruit frais des fontaines, Les âmes en rêvait se promènent ici, Caressant tous les fronts d’un regret adouci, Et font, sur les lèvres hautaines Des Romains et des Grecs et de Tibère aussi, Chuchoter un long flot de paroles lointaines. Ô belle antiquité, toute nouvelle encor ! Berce-nous de tes bons murmures, Comme une abeille d’or, Que l’été de Paris prendrait aux roses mûres Pour la jeter en Prairial, Grisée Et bourdonnante, autour de la salle apaisée, Où, visiteur royal, Par la vitre embrasée au feu de ses prouesses, Le baiser du soleil vient dorer les déesses. Retour au sommaire
Les Cathédrales Mais gloire aux cathédrales ! Pleines d’ombre et de feux, de silence et de râles, Avec leur forêt d’énormes piliers Et leur peuple de saints, moines et chevaliers, Ce sont des cités au-dessus des villes, Que gardent seulement les sons irréguliers De l’aumône, au fond des sébiles, Sous leurs porches hospitaliers. Humblement agenouillées Comme leurs sœurs des champs dans les herbes mouillées, Sous le clocher d’ardoise ou le dôme d’étain, Où les angélus clairs tintent dans le matin, Les églises et les chapelles Des couvents, Tout au loin vers elles, Mêlent un rire allègre au rire amer des vents, En joyeuses vassales ; Mais elles, dans les cieux traversés des vautours, Comme au cœur d’une ruche, aux cages de leurs tours, C’est un bourdonnement de guêpes colossales. Voyez dans le nuage blanc Qui traverse là-haut des solitudes bleues, Par-dessus les balcons d’où l’on voit les banlieues, Voyez monter la flèche au coq étincelant, Qui, toute frémissante et toujours plus fluette, Défiant parfois les regards trop lents, Va droit au ciel se perdre, ainsi que l’alouette. Ceux-là qui dressèrent la tour Avec ses quatre rangs d’ouïes Qui versent la rumeur des cloches éblouies, Ceux qui firent la porte avec les saints autour, Ceux qui bâtirent la muraille, Ceux qui surent ployer les bras des arcs-boutants, Dont la solidité se raille Des gifles de l’éclair et des griffes du temps ; Tous ceux dont les doigts ciselèrent Les grands portails du temple, et ceux qui révélèrent Les traits mystérieux du Christ et des Élus, Que le siècle va voir et qu’il ne comprend plus ; Ceux qui semèrent de fleurs vives Le vitrail tout en flamme au cadre des ogives Ces royaux ouvriers et ces divins sculpteurs Qui suspendaient au ciel l’abside solennelle, Dont les ciseaux pieux criaient dans les hauteurs, N’ont point gravé leur nom sur la pierre éternelle ; Vous les avez couverts, poudre des parchemins ! Vous seules les savez, vierges aux longues mains ! Vous, dont les Jésus rient dans leurs barcelonnettes, Artistes d’autrefois, où vous reposez-vous ? Sous quelle tombe où l’on prie à genoux ? Et vous, mains qui tendiez les nerfs des colonnettes, Et vous, doigts qui semiez De saintes le portail où nichent les ramiers, Et qui, dans les rayons dont le soleil l’arrose, Chaque jour encor faites s’éveiller La rosace, immortelle rose Que nul vent ne vient effeuiller ! Ô cathédrales d’or, demeures des miracles Et des soleils de gloire échevelés autour Des tabernacles De l’amour ! Vous qui retentissez toujours de ses oracles, Vaisseaux délicieux qui voguez vers le jour ! Vous qui sacrez les rois, grandes et nobles dames, Qui réchauffez les cœurs et recueillez les âmes Sous votre vêtement fait en forme de croix ! Vous qui voyez, ô souveraines, La ville à vos genoux courber ses toits ! Vous dont les cloches sont, fières de leurs marraines, Comme un bijou sonore à l’oreille des reines ! Vous dont les beaux pieds sont de marbre pur ! Vous dont les voiles Sont d’azur ! Vous dont la couronne est d’étoiles ! Sous vos habits de fête ou vos robes de deuil, Vous êtes belles sans orgueil ! Vous montez sans orgueil vos marches en spirales Qui conduisent au bord du ciel, Ô magnifiques cathédrales, Chaumières de Jésus, Bethléem éternel ! Si longues, qu’un brouillard léger toujours les voile ; Si douces, que la lampe y ressemble à l’étoile, Les nefs aux silences amis, Dans l’air sombre des soirs, dans les bancs endormis, Comptent les longs soupirs dont tremble un écho chaste Et voient les larmes d’or où l’âme se répand, Sous l’œil d’un Christ qui semble, en son calvaire vaste, Un grand oiseau blessé dont l’aile lasse pend. Ah ! bienheureux le cœur qui, dans les sanctuaires, Près des cierges fleuris qu’allument les prières, Souvent, dans l’encens bleu, vers le Seigneur monta, Et qui, dans les parfums mystiques, écouta Ce que disent les croix, les clous et les suaires, Et ce que dit la paix du confessionnal, Oreille de l’amour que l’homme connaît mal !... Avec sa grille étroite et son ombre sévère, Ô sages, qui parliez autour du Parthénon, Le confessionnal, c’est la maison de verre À qui Socrate rêve et qui manque à Zénon ! Grandes ombres du Styx, me répondrez-vous : non ?... Ce que disent les cathédrales, Soit qu’un baptême y jase au bord des eaux lustrales, Soit qu’au peuple, autour d’un cercueil, Un orgue aux ondes sépulcrales Y verse un vin funèbre et l’ivresse du deuil, Soit que la foule autour des tables S’y presse aux repas délectables, Soit qu’un prêtre vêtu de blanc Y rayonne au fond de sa chaise, Soit que la chaire y tonne ou soit qu’elle se taise, Heureux le cœur qui l’écoute en tremblant ! Heureux celui qui vous écoute, Vagues frémissements des ailes sous la voûte ! Comme une clé qui luit dans un trousseau vermeil Quand un rayon plus rouge aux doigts d’or du soleil A clos la porte obscure au seuil de chaque église, Quand le vitrail palpite au vol de l’heure grise, Quand le parvis plein d’ombre éteint toutes ses voix, Ô cathédrales, je vous vois Semblables au navire émergeant de l’eau brune, Et vos clochetons fins sont des mâts sous la lune ; D’invisibles ris sont largués, Une vigie est sur la hune, Car immobiles, vous voguez, Car c’est en vous que je vois l’arche Qui, sur l’ordre de Dieu, vers Dieu s’est mise en marche ; La race de Noé gronde encor dans vos flancs ; Vous êtes le vaisseau des immortels élans, Et vous bravez tous les désastres. Car le maître est Celui qui gouverne les astres, Le pilote, Celui qui marche sur les eaux... Laissez, autour de vous, pousser aux noirs oiseaux Leur croassement de sinistre augure ; Allez, vous êtes la figure Vivante de l’humanité ; Et la voile du Christ à l’immense envergure Mène au port de l’éternité. 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Mors et Vita Souvenez-vous des humbles cimetières Que voile aux villages voisins Le pli d’un coteau pâle où pendent les raisins, Qu’éveille, au point du jour, l’air du casseur de pierres. Seuls, les vieux fossoyeurs ont d’eux quelque souci. Et c’est à peine si — Comme des brebis étonnées, Loin du troupeau fumant des douces cheminées, Loin du clocher, ce pâtre amoureux d’horizons — Quelques maisons Abandonnées, Toutes fanées Par les saisons, Du vide de leurs yeux dans leur face hagarde, Contemplent — par-dessus l’enclos au portail veuf Parfois de l’auvent qui le garde — La chapelle en ruine à la grande lézarde, Les tertres anciens et les croix de bois neuf. Mais l’été que l’ange envoie aux vallées, Pour les églogues étoilées, Aux grands blés roux buvant ses haleines de feu, Et vers les rivières vermeilles, L’été, sur un signe de Dieu, Fait, avec ses rayons, de sauvages corbeilles De ces asiles tout en fleurs où les abeilles, Dans l’herbe haute et drue ainsi que des remords, D’un long bourdonnement ensommeillent les morts. À midi, le soleil silencieux qui tombe, Grave, comme un chat d’or s’allonge sur la tombe Dont la blancheur brûle, éclatant Parmi l’argile rose ou les avoines folles, Pendant que le lézard entend Passer, dans les bruits vains et les vagues paroles, La robe, ayant l’odeur de nos amours défunts, De la Mort, mère et reine des parfums. Tramée avec les fils du rêve, Voici s’assombrir l’heure où la lune se lève, Et le lourd laboureur qui rentre réfléchit Sur la route où l’air pur fraîchit, Le long des murs sacrés, et son cœur croit entendre Une voix étouffée ou tendre, Dans la nuit bleue et noire ainsi que le corbeau... La nuit donne la vie aux choses du tombeau. Cependant, là-bas, dans les nécropoles, Sur qui la nue ardente ébauche des coupoles, Et qu’endorment les cris confus et les oiseaux Des villes, dont le vaste oubli pèse à ses os, Une immobile multitude Poursuit le même rêve en la même attitude ; Et depuis tant d’hivers que les soleils lassés Ne comptent plus les noms par les vents effacés, Malgré leur solitude qui s’ennuie Au cantique filtré sur leur front par la pluie, Elles peuvent goûter encor des jours bénis, Ces pauvres âmes désolées, Vers la douce époque des nids, Sous les funéraires feuillées, Quand Mai, de sa main fine, aux grilles des caveaux Attache des bouquets et des regrets nouveaux Ou quand leur commune patronne, Leur fête, fait éclore une triste couronne : Ce jour-là, plus d’un deuil charmant qui vient errer Dans les sombres jardins, tressaille à rencontrer, Sous les branches d’automne à peine encore vertes, L’impériale odeur des tombes entrouvertes. Et tous, ceux du village et ceux de la cité, Ceux qui sourient d’avoir été De gais bouviers dans la campagne, Et ceux dont la statue en marbre est la compagne, Ces morts que Dieu sema comme on sème le blé, Tous dorment d’un sommeil si peu troublé, Qu’il semble que la vie, À ces mornes reclus Lugubrement ravie, Ne doive jamais plus Monter ni redescendre Des yeux pleins de nuit noire au cœur tombant en cendre. Aucun orchestre en floraison Sous les bosquets royaux dans la chaude saison, Aucune orfèvrerie amoncelant ses bagues, Aucun océan soucieux Des perles qu’il charrie aux plis lourds de ses vagues, Aucun Messidor sous les cieux Qui couvrent la splendeur des terres éventrées, Ni le soleil de ces contrées Où son regard luit si hautain, Sur les monts que couronne une âpre odeur de thym, Qu’il semble à la stupeur physique Que le rayon fait la musique ; Ni lune en fleur d’aucun été, Ni comètes semant de diamants leur voie, Ne roulent plus d’ivresse en versant plus de joie, Que la solennelle clarté Qui, tenant de la rose et de la primevère, Jaillira par la fente en rumeur des cercueils, Comme un vin parfumé des blessures du verre, Quand, sonnant la fuite des deuils, L’ange du Jugement, sur le tombeau du Juste, Soulèvera la pierre avec un geste auguste ! Retour au sommaire
Fraternité Frère, ô doux mendiant qui chantes en plein veut, Aime-toi, comme l’air du ciel aime le vent. Frère, poussant les bœufs dans les mottes de terre, Aime-toi, comme aux champs la glèbe aime la terre. Frère, qui fais le vin du sang des raisins d’or, Aime-toi, comme un cep aime ses grappes d’or. Frère, qui fais le pain, croûte dorée et mie, Aime-toi, comme au four la croûte aime la mie. Frère, qui fais l’habit, joyeux tisseur de drap, Aime-toi, comme en lui la laine aime le drap. Frère, dont le bateau fend l’azur vert des vagues, Aime-toi, comme en mer les flots aiment les vagues. Frère, joueur de luth, gai marieur de sons, Aime-toi, comme on sent la corde aimer les sons. Mais en Dieu, frère, sache aimer comme toi-même Ton frère, et quel qu’il soit, qu’il soit comme toi-même. Retour au sommaire
Charité Nourrissez votre cœur du feu des charités, Filles du Fils de l’homme, aux yeux pleins de clartés. Aimez celle qu’un peuple appelle politesse. Avant Notre-Seigneur, savoir vivre, qu’était-ce ? Quelque chose au dehors, mais au fond, presque rien. Etre civilisé, c’est bien ; poli, très bien ; La politesse, fleur de l’homme charitable, Règle notre attitude et rit à notre table, Et donne un sens exquis aux choses du repas. Science qui s’apprend, et qui ne s’apprend pas : Code intime et profond, né dans la quiétude Du cloître, et dont le monde, après, fit son étude. L’âme où passa Jésus toujours en garde un pli, Et c’est encor rester chrétien qu’être poli, La politesse est reine et fait son doux royaume Des cœurs purs, c’est un lis royal qui les embaume ! Non celle qui se montre en chapeaux élégants, Bien qu’un homme se lise aux couleurs de ses gants, Ni celle qui fatigue, ou bien qui complimente, Obligée à se taire à moins qu’elle ne mente : Mais celle-là qui règne avec simplicité, Qui sait servir le miel pur de la vérité ; Qui veut laisser chacun ou chacune à sa place, Qui calme les transports, comme elle rompt la glace. Parmi les charités, si légères au sol Qu’elles foulent si peu, que l’on dirait un vol Timide, à fleur déterre, ou d’ange ou d’hirondelle ; Au nom des tout petits qui soupent sans chandelle Sous les arbres, les yeux dans leurs cheveux trop longs, Et viennent d’Italie avec leurs violons ; Du vieux joueur de flûte, aux mèches toutes grises, Et du pauvre, à genoux sur le seuil des églises, Qui marmotte une antienne ou qui froisse les grains Du rosaire, à la fête où vont les pèlerins ; Parmi les charités, porteuses d’escarcelles, D’un vers reconnaissant je veux célébrer celle Qui passe en écoutant les plaintes des roseaux, Et qui donne aux petits comme on donne aux oiseaux ! Fais ton miel admirable, ô reine des abeilles, Charité, donne encor tes jours, ton cœur, tes veilles ; Jésus multiplia les poissons et les pains. Voyez, dans ce palais, dont les plafonds sont peints, Où les lustres ont plus de branches que les arbres, Où le peuple des sphinx taillés au cœur des marbres Garde la cour sonore et les vastes paliers, Château plein de frontons, d’urnes et de piliers, Cette royale entant toute belle, qui foule, Comme un jardin fleuri, l’éloge de la foule ! Eh bien, la charité qui lui parle à mi-voix Saura lui retirer les bagues de ses doigts, La perle éclose au coin de son oreille en flamme, Sa chevelure où rit la gloire de la femme, Sa chambre où le soleil allonge dans la paix Sa large griffe d’or sur les tapis épais, Ses miroirs éclatants, les servantes accortes, Ce vestibule altier, plein de dessus de portes Où des gens, dont le vent chiffonne le manteau, Sont poudrés par Boucher et fardés par Watteau, Et l’œil de ces bergers diseurs de douces choses, Les grands vases de fleurs, où Sèvre a peint les roses ! Ses pieds si délicats chaussés de gros souliers, Sa taille consacrée à d’humbles tabliers, Sous sa coiffe de tulle et d’épingles légères, L’enfant ira, parmi les âmes étrangères, Fermer les yeux des morts, coudre le drap fatal, Ou, sous les crucifix des murs de l’hôpital, Au chevet d’un mourant dont la bouche blasphème, Pour lui dire : « Je suis votre sœur qui vous aime ! » Cette charité-là se nomme amour divin, Elle enivre les cœurs, plus forte que le vin. Père des charités, dont le Père pardonne, Jésus, ô doux Jésus, pour qu’enfin l’on se donne À vous, dont on tient l’âme et le cœur que l’on a, Vous qui changiez en vin l’eau claire de Cana Qui chantait en entrant sonore au col des vases, Changez la boue en or dans nos cœurs lourds de vases. Vous qui rendiez la vue à ceux dont les bâtons Tâtent le pied des murs, nous marchons à tâtons, Et nous sommes des sourds, et la pierre est pareille À nous. Maître, mettez le doigt sur notre oreille ! Vous, dont l’ordre, au soleil qui sur le peuple luit, Tirait Lazare blanc des brunies de la nuit, Seigneur, ressuscitez aussi nos cœurs de roche, S’il est vrai, ô Seigneur, que votre règne approche ! Retour au sommaire
Pauvreté Qui donc fera fleurir toute la pauvreté ? Quand Jésus a quitté le ciel, il l’a quitté Pour une étable ; il est charpentier, il travaille ; Né sur l’or, mais sur l’or mystique de la paille, Entre l’âne et bœuf, l’ignorance et l’erreur, Lui qui pouvait choisir un berceau d’empereur, Qu’aurait ému le pied rieur des chambrières, Préfère une humble crèche où l’ange est en prières ! Certes l’argent est bon, l’or est délicieux, Mais l’un ouvre l’enfer, l’autre ferme les cieux ; L’un sait glacer le cœur, l’autre étouffer les âmes ; L’or met sa clarté louche où l’amour met ses flammes, L’or est un soleil froid ; le soleil chauffe et luit, Car il est fils du ciel ; l’or est fils de la nuit : À pleins bords pour le crime, et rare pour l’aumône, Il coule, et la famille, où sonne son flot jaune, S’écroule au bruit joyeux des pièces de vingt francs ! Et plus ils sont dorés, moins les baisers sont francs. L’or est un mal où l’homme, hélas ! cherche un remède. Sitôt qu’il crie et souffre, il l’appelle à son aide, Pour vêtir sa misère et combler avec lui Son cœur vide, et le gouffre amer de son ennui. Grâce à l’argent, le mal trône et rit sur la terre. À son contact banal, quelle âme ne s’altère ? Jésus était-il riche, et Pierre l’était-il ? Une humble barque, ouvrant sa voile de coutil, C’est peu —même en comptant le souffle de la brise, — Cette voile a grandi ; voyez-là, c’est l’Église ! Travaillez, c’est la règle, enrichissez-vous, mais Restez pauvres d’esprit. Laissant les fiers sommets, Les lys, pour s’élancer, ont mieux aimé les plaines, Et quant aux dons du ciel : « Aux pauvres les mains pleines. » Dieu ne visite pas le riche orgueilleux, non ! Pauvre, Jésus le lut, ne voulant d’autre nom. Mais Jésus l’est toujours, mais son cri monte encore. Tout pauvre que la lièvre et que la soif dévore, C’est Jésus. Tout petit qui va pieds nus, c’est Lui. Notre ennemi sans pain, est-ce encor Jésus ? Oui. Etre pauvre, avant tout, c’est aimer la sagesse, Et l’on peut l’être même aux bras de la richesse ; Etre riche, avant tout, c’est n’aimer que l’argent, Et l’on peut l’être, même en étant indigent ! Etre riche d’esprit, désirer, c’est la gêne, C’est river à son pied une bien lourde chaîne ; Etre pauvre d’esprit, c’est être libre, Eh bien ! Aimez ha liberté, n’appartenez à rien, Pas même au lit qui s’ouvre à votre échine lasse, Pas même à votre habit : il est au temps qui passe. Toute la pauvreté, disais-je en commençant, La mauvaise richesse, elle est dans notre sang : Elle est dans nos pourpoints, elle est dans notre code Et fait l’opinion, comme elle fait la mode. Ô pauvreté, la France entende votre voix ! France riche d’esprit, beaucoup trop riche en lois ! L’esprit de pauvreté, voilà l’esprit pratique Qui doit ensoleiller la sombre politique ; Le roi. ton noble époux, César, un sombre amant, Sont loin de ta pensée, ô France, en ce moment ! Le front coiffé des plis d’une laine écarlate, La liberté te rit, la liberté te flatte : C’est un ange éclatant qui semble un lutteur noir, Radieux comme l’aube et beau comme le soir, Car il porte, pareil aux séraphins de l’ombre, Un masque étincelant sur son visage sombre. Tu n’as pas peur ? C’est bien. Tu veux le suivre ? aile Mais ne va pas saisir les ciseaux des félons, Et du fier inconnu dont tu fus curieuse Sinistrement rogner l’aile mystérieuse. Ne lui mets pas de loi perfide autour du cou. S’il n’est pas une brute, arrière le licou ! Qu’il puisse au grand soleil marcher nu dans l’arène, Et tordre toute chose en sa main souveraine, Et retremper toute âme en sa cuve qui bout. Alors nous pourrons voir qui restera debout, La sagesse divine ou la sagesse humaine, Si c’est le nom obscur que cet ange ramène, Ou le nom lumineux dans chaque étoile écrit, Et si c’est Robespierre ou si c’est Jésus-Christ ! Retour au sommaire
Humilité I L’esprit des sages te contemple, Mystérieuse Humilité, Porte étroite et basse du temple Auguste de la vérité ! Vertu que Dieu place à la tête Des vertus que l’ange au ciel fête ; Car elle est la perle parfaite Dans l’abîme du siècle amer ; Car elle rit sous l’eau profonde, Loin du plongeur et de la sonde. Préférant aux écrins du monde Le cœur farouche de la mer. C’est vers l’humanité fidèle Que mes oiseaux s’envoleront ; Vers les fils, vers les filles d’elle, Pour sourire autour de leur front ; Vers Jeanne d’Arc et Geneviève Dont l’étoile au ciel noir se lève, Dont le paisible troupeau rêve, Oublieux du loup, qui s’enfuit ; Douces porteuses de bannière, Qui refoulaient, à leur manière, L’impur Suffolk vers sa tanière, L’aveugle Attila dans sa nuit. Sur la lyre à la corde amère Où le chant d’un dieu s’est voilé, Ils iront saluer Homère Sous son haillon tout étoile. Celui pour qui jadis les Iles Et la Grèce étaient sans asiles, Habite aujourd’hui dans nos villes La colonne et le piédestal ; Une fontaine à leur flanc jase, Où l’enfant puise avec son vase, Et la rêverie en extase, Avec son urne de cristal. Loin des palais sous les beaux arbres Où les paons, compagnons des dieux, Traînent dans la blancheur des marbres Leurs manteaux d’azur, couverts d’yeux ; Où, des bassins que son chant noie L’onde s’échevèle et poudroie : Laissant ce faste et cette joie, Mes strophes abattront leur vol, Pour entendre éclater, superbe, La voix la plus proche du Verbe, Dans la paix des grands bois pleins d’herbe Où se cache le rossignol. Lorsqu’au fond de la forêt brune Pas une feuille ne bruit, Et qu’en présence de la lune Le silence s’épanouit, Sous l’azur chaste qui s’allume, Dans l’ombre où l’encens des fleurs fume, Le rossignol qui se consume Dans l’extatique oubli du jour, Verse un immense épithalame De son petit gosier de flamme, Où s’embrasent l’accent et l’âme De la nature et de l’amour ! II C’est Dieu qui conduisait à Rome, Mettant un bourdon dans sa main, Ce saint qui ne fut qu’un pauvre homme, Hirondelle de grand chemin, Qui laissa tout son coin de terre, Sa cellule de solitaire. Et la soupe du monastère, Et son banc qui chauffe au soleil, Sourd à son siècle, à ses oracles, Accueilli des seuls tabernacles, Mais vêtu du don des miracles Et coiffé du nimbe vermeil. Le vrai pauvre qui se délabre, Lustre à lustre, été par été, C’était ce règne, et non saint Labre, Qui lui faisait la charité De ses vertus spirituelles, De ses bontés habituelles, Léger guérisseur d’écrouelles, Front penché sur chaque indigent, Fière statue enchanteresse De l’austérité, que Dieu dresse, Au bout du siècle de l’ivresse, Au seuil du siècle de l’argent. Je sais que notre temps dédaigne Les coquilles de son chapeau, Et qu’un lâche étonnement règne Devant les ombres de sa peau ; L’âme en est-elle atténuée ? Et qu’importe au ciel sa nuée, Qu’importe au miroir sa buée, Si Dieu splendide aime à s’y voir ! La gangue au diamant s’allie ; Toi, tu peins ta lèvre pâlie, Luxure, et toi, vertu salie, C’est là ton fard mystique et noir. Qu’importe l’orgueil qui s’effare, Ses pudeurs, ses rebellions ! Vous, qu’une main superbe égare Dans la crinière des lions, Comme elle égare aux plis des voiles, Où la nuit a tendu ses toiles, Aldébaran et les étoiles, Frères des astres, vous, les poux Qu’il laissait paître sur sa tête, Bon pour vous et dur pour sa bête, Dites, par la voix du poète, À quel point ce pauvre était doux ! Ah ! quand le Juste est mort, tout change : Rome au saint mur pend son haillon, Et Dieu veut, par des mains d’Archange, Vêtir son corps d’un grand rayon ; Le soleil le prend sous son aile, La lune rit dans sa prunelle, La grâce comme une eau ruisselle Sur son buste et ses bras nerveux ; Et le saint, dans l’apothéose Du ciel ouvert comme une rose, Plane, et montre à l’enfer morose Des étoiles dans ses cheveux ! Beau paysan, ange d’Amette, Ayant aujourd’hui pour trépieds La lune au ciel, et la comète, Et tous les soleils sous vos pieds ; Couvert d’odeurs délicieuses, Vous, qui dormiez sous les yeuses, Vous, que l’Église aux mains pieuses Peint sur l’autel et le guidon, Priez pour nos âmes, ces gouges, Et pour que nos cœurs, las des bouges, Lavent leurs péchés noirs et rouges Dans les piscines du pardon ! III Aimez l’humilité ! C’est elle Que les mages de l’Orient, Coiffés d’un turban de dentelle, Et dont le Noir montre en riant Un blanc croissant qui l’illumine, Offrant sur les coussins d’hermine Et l’or pur et la myrrhe fine, Venaient, dans l’encens triomphant, Grâce à l’étoile dans la nue, Adorer, sur la paille nue, Au fond d’une étable inconnue, Dans la personne d’un enfant. Ses mains, qui sont des fleurs écloses, Aux doux parfums spirituels, Portent de délicates roses, À la place des clous cruels. Ecarlates comme les baies Dont le printemps rougit les haies, Les cinq blessures de ses plaies, Dont l’ardeur ne peut s’apaiser, Semblent ouvrir au vent des fièvres, Sur sa chair pâle aux blancheurs mièvres, La multitude de leurs lèvres Pour l’infini de son baiser. Au pied de la croix découpée Sur le sombre azur de Sion, Une figure enveloppée De silence et de passion, Immobile et de pleurs vêtue, Va grandir comme une statue Que la foi des temps perpétue, Haute assez pour jeter sur nous, Nos deuils, nos larmes et nos râles, Son ombre aux ailes magistrales, Comme l’ombre des cathédrales Sur les collines à genoux. Près de la blanche Madeleine, Dont l’époux reste parfumé Des odeurs de son urne pleine, Près de Jean le disciple aimé, C’est ainsi qu’entre deux infâmes, Honni des hommes et des femmes, Pour le ravissement des âmes, Voulut éclore et se flétrir Celui qui, d’un cri charitable, Appelante pauvre à sa table, Etait bien le Dieu véritable Puisque l’homme l’a fait mourir ! Maintenant que Tibère écoute Rire le flot, chanter le nid ! Olympe, un cri monte à ta voûte, Et c’est : Lamma Sabacthani ! Les dieux voient s’écrouler leur nombre. Le vieux monde plonge dans l’ombre, Usé comme un vêtement sombre Qui se détache par lambeaux. Un empire inconnu se fonde, Et Rome voit éclore un monde Qui sort de la douleur profonde Comme une rose du tombeau ! Des bords du Rhône aux bords du Tigre Que Néron fasse armer ses lois, Qu’il sente les ongles du tigre Pousser à chacun de ses doigts ; Qu’il contemple, dans sa paresse, Au son des flûtes de la Grèce, Les chevilles de la négresse Tourner sur un rythme énervant ; Déjà, dans sa tête en délire, S’allume la flamme où l’Empire De Rome et des Césars expire Dans la fumée et dans le vent ! IV Humilité ! loi naturelle, Parfum du fort, fleur du petit ! Antée a mis sa force en elle, C’est sur elle que l’on bâtit. Seule, elle rit dans les alarmes. Celui qui ne prend pas ses armes, Celui qui ne voit pas ses charmes À la clarté de Jésus-Christ, Celui là, sur le fleuve avide Des ans profonds que Dieu dévide, Aura fui comme un feuillet vide Où le destin n’a rien écrit ! Retour au sommaire
Chasteté Louez la chasteté, la plus grande douceur, Qui fait les yeux divins et la lèvre fleurie, Et de l’humanité tout entière une sœur, C’est par elle que l’âme à l’âme se marie ; Par elle que le cœur du cœur est écouté ; C’est le lys de Joseph, le parfum de Marie. Elle est arbre de force, elle est fleur de beauté ; Elle sait détacher le cœur de toutes choses, Et sans elle il n’est pas d’entière charité. La volupté viole et déchire les roses, Sa fleur c’est le dégoût, son fruit c’est la laideur. Son sourire est cruel dans ses apothéoses. Elle est la rose impure, et sa lugubre odeur Attire un désir noir comme une horrible mouche ; Elle est l’eau d’amertume et le pain de fadeur. De Vesper qui se lève à Vénus qui se couche, Aimez la chasteté, la plus belle vertu, Née aux lèvres du Christ adorable et farouche. Ce fauve, le plaisir, à vos seuls pieds s’est-tu, Maître, qui revêtez de blanc la Madeleine Pour le plus saint combat que l’homme ait combattu. Couronnement divin de la sagesse humaine, La chasteté sourit à l’homme et le conduit ; L’homme avec elle est roi, sans elle tout le mène. La sagesse ! Sans elle un baiser la détruit ! Nul n’a contre un baiser de volonté suprême ; Nul n’est sage le jour, s’il n’est chaste la nuit. Nul n’est sage vraiment qui ne l’épouse et l’aime Dans l’esprit de beauté, dans l’esprit de bonté, Et nul chaste sans vous, Seigneur, chasteté même ! L’esprit gouverne en elle avec lucidité, Trop viril pour gémir, assez puissant pour croire ; Et sans elle, il n’est pas d’entière liberté ! Aimez la chasteté, la plus douce victoire Que César voit briller, qu’il ne remporte pas ; Dont les rayons, Hercule, effaceront ta gloire. Le monde est une cage où le mal au front bas Est la ménagerie, et la dompteuse forte Est cette chasteté portant partout ses pas. Elle entre dans la cage ; elle en ferme la porte, Elle tient sous ses yeux tous les vices hurlants ; Si jamais elle meurt, l’âme du monde est morte. Mais elle est Daniel sous ses longs voiles blancs ; Daniel ne meurt pas, car Dieu met des épées Dans ses deux yeux qui sont des yeux étincelants : Dansles fleurs, aux plis blancs de sa robe échappées, Suivez sa chevelure au vent, comme le chien Suit la flûte du pâtre au temps des épopées. Elle va dissipant deux maux qui ne sont rien Qu’un peu d’aveuglement et qu’un peu de fumée : Le mépris du bonheur et la honte du bien. Elle apporte sa lampe à notre nuit charmée ; Dans notre lourd silence, elle éveille ses chants, Et sa lèvre adorable est toute parfumée. Ses yeux ont la gaîté de l’aube sur les champs ; Elle allie en son cœur, dévoué même aux brutes, À la haine du mal l’amour pour les méchants. Elle force le seuil des plus viles cahutes Et des plus noirs palais les mieux clos au soleil. Sa corde ceint les reins des braves dans les luttes. Elle cueille humblement, dans la joie en éveil, Les lauriers les plus verts des plus nobles conquêtes, Sans vain fracas d’acier, ni dur clairon vermeil, Elle rit aux dangers comme on rit dans les fêtes, Devant ployer un jour tout sous sa volonté, Plus grande, ô conquérants, que le bruit que vous fait Et sans elle, il n’est pas d’entière majesté ! Retour au sommaire
Idylle Dieu sait bien que la femme est maîtresse de l’homme, Mais l’époux généreux, chez l’épouse économe, S’ils sont deux bons chrétiens en un cœur bien fondus, Libre, vit dans la paix, loin des jougs détendus. Simple, comme un enfant qui partage une orange, Il fait toujours deux parts de tout fruit mûr qu’il mange. Il choisit les meilleurs qui sont les fruits permis : C’est un sage content du monde où Dieu l’a mis. Pauvre, il a les trésors profonds de l’Évangile, Riche, il tient ses greniers grands ouverts sur la ville. Quand le soir vient, l’étoile à sa lampe sourit. Couple qui s’épousa sous les yeux de l’Esprit, Rébecca dont le cœur battit à grands coups d’aile, En voyant Isaac sortir au-devant d’elle, Isaac dont le cœur en fête remarqua L’anneau d’or fin qui luit au nez de Rébecca, Étaient moins saintement amoureux l’un de l’autre, Que ces époux, courbés au souffle de l’apôtre, Quand leur âme aspira, près du cierge éclairé, Le parfum frais qui sort du vieux texte sacré. Comme il est bon et droit, que Jésus est son maître, S’il parle, elle a des yeux ravis de se soumettre ; Qu’elle parle, il écoute, heureux de se plier Aux désirs purs d’un cœur que Jésus sut lier. Tous deux savent le prix des torts que l’on pardonne. Au milieu des enfants que le Seigneur leur donne, Ils laissent se mêler aux fils d’or éclatants Les fils sombres qui sont au dévidoir du temps. L’époux travaille ; il est ouvrier ou poète ; Il explique aux siens Dieu dont le ciel est la fête. Un enfant vous écoute avec tant d’appétit ! C’est innocent, c’est bon, c’est grave, c’est petit ! Elle, quand elle file, un bras hors de la manche, Elle a l’air de filer son âme en laine blanche, Et son cœur doux s’écoule aux ondes de son lait, Flot parfumé, pareil au flot pur qui coulait Du sein sacré sur qui Dieu, tout petit, ne bouge Que sa lèvre d’enfant, humble fleurette rouge. Dans la neige du linge et les tulles au vent, Voilà la mère, avec son sourire vivant Dont la chambre s’échauffe et dont l’ombre s’éclaire. Femme aux seins mûrs, miracle, ô reine populaire ! Majesté des grands cils abaissés sur l’enfant ! Il s’abandonne, il dort. Un baiser le défend. Le père le contemple, un rire sur la bouche. Il est tel que, devant une rose farouche, Un bon peintre amoureux de la gloire des fleurs. Tous vivent dans le calme et les claires couleurs. Ô chaleur maternelle ! ô prière qui vole ! Ô bouches ébauchant la première parole ! Chère tribu, petit peuple qui grandissez, Mère qui d’une main délicate emplissez De feuilles et de fruits les faïences fleuries, Père au sourire plein de chaudes causeries, Servante qui tournez au bruit clair des sabots : Si vous êtes sereins, même avec des tombeaux, Si vous gardez entier l’amour de la famille, Dont la laine encor moins que l’honneur vous habille, Si vous restez amis, quoi ! n’est-ce pas un peu Parce qu’à tous vos soins vous savez mêler Dieu, Qu’il vous tient sous son aile et qu’il vous a plu d’être Unis par Jésus-Christ et bénis par son prêtre ! Retour au sommaire
Couples prédestinés Peut-être un jour l’époux selon l’amour, l’épouse Selon l’amour, selon l’ordre d’Emmanuel, Sans que lui soit jaloux, sans qu’elle soit jalouse, Leurs doigts libres pliés au travail manuel, Fervents comme le jour où leurs cœurs s’épousèrent, Nourriront dans leur âme un feu venu du ciel ; Le feu du dieu charmant que les bourreaux brisèrent, Le feu délicieux du véritable amour, Dont les âmes des Saints lucides s’embrasèrent ; Tourterelle et ramier, au sommet de leur tour Mystique, ils placeront leur nid sur lequel règne La chasteté, couleur de l’aurore et du jour, L’entière chasteté, celle où l’âme se baigne, Qui prend l’encens de l’âme et les roses du corps, Que symbolise un lys et que l’enfant enseigne ; Celle qui fait les saints, celle qui fait les forts, Mystérieuse loi que notre âme devine En voyant les yeux clos et les doigts joints des morts. Rêvant de Nazareth, sous cette loi divine, Ils fondront leurs regards et marieront leurs voix Dans l’idéal baiser que l’âme s’imagine. Qu’ils dorment sur la planche ou sur le lit des rois, Le monde les ignore, et leur secret sommeille Mieux qu’un trésor caché sous l’herbe au fond des bois. La nuit seule le conte à l’étoile vermeille ; Pour eux, laissant la route aux cavaliers fougueux Dans le discret sentier où l’âme les surveille, Ils ne sont jamais deux, le nombre belliqueux, Jamais deux, car l’amour sans fin les accompagne, Toujours Trois, car Jésus est sans cesse avec eux. Paisibles pèlerins à travers la campagne Et la ville où leurs pieds fleurent l’odeur du thym ; Et l’époux reste amant, et la Vierge est compagne. De l’aurore de soie au couchant de satin, Leur doux travail embaume, et leur pur sommeil prie, De l’étoile du soir et celle du matin. Ce sont des enfants blancs de la Vierge Marie, Rose de l’univers par la simplicité, Et mère glorieuse autant qu’endolorie. C’est Elle qui leur ouvre, étonnant la clarté, Sur ses genoux un livre, où leur cœur voit le rêve, Sous son manteau céleste et bleu comme l’été. Pudique autant que Jeanne, autant que Geneviève, L’épouse file et songe au lys du charpentier ; L’époux travaille et songe à l’innocence d’Ève. Avec sa main trempée au flot du bénitier, Chaque jour dans l’Église où son âme s’abreuve, Les doigts fiers de tourner les pages du psautier, Pour les pauvres amours qui marchent dans l’épreuve, Les membres de Jésus dont le faubourg est plein, Pour le lit du vieillard et l’habit de la veuve, Elle file le chanvre, elle file le lin, Comme elle file aussi le sommeil du malade, Et le rire innocent du petit orphelin. Musique d’or du cœur qui vibre et persuade, Sa parole fait croire et se mettre à genoux Le plus méchant, qu’elle aime ainsi qu’un camarade. Elle est plus sérieuse et meilleure que nous ; Il n’a que les beaux traits de notre ressemblance ; Couple prédestiné, délicieux époux ! Ils ont la joie, ils ont l’amour par excellence ! Leurs cœurs extasiés de grâce sont vêtus ; Car ils ont dépouillé toute la violence. Sortis forts des combats vaillamment combattus, Ils font vaguer leur corps et se mouvoir leur âme Dans le jardin vivant de toutes les vertus. Pour plaire à la beauté pure qui les réclame, Elle veut demeurer intacte, ainsi qu’un fruit, Dans la virginité naturelle à la femme. Docile au rayon d’or qui traverse sa nuit, Écoutant vaguement le monde qui va naître, Comme des grandes eaux dont on entend le bruit, Pour lui, content d’aimer Jésus et de connaître Le sens prodigieux de ses simples discours, Il met en Dieu son cœur, ses sens et tout son être, Respirant l’humble fleur de ses chastes amours, Ne prenant que l’odeur de la race éternelle, Ne cueillant pas le fruit qui réjouit toujours. Car cette part amère à la race charnelle, C’est la part du mystère et la part du lion, Et c’est votre avenir, Seigneur, qui couve en elle. Car nous sommes les fils de la rébellion ; Nos fronts sont irrités et nos cœurs taciturnes, Et la mort est pour nous la loi du talion. Fils du désir d’Adam sous des ailes nocturnes, Engendrés hors la loi des chastes paradis, Nous errons sur la terre, et puisons dans nos urnes Avec des vins impurs l’oubli des jours maudits ; Partageant nos trésors tout pleins de convoitise, Tel autour d’une table un groupe de bandits. Mais peut-être qu’un jour, sous les yeux de l’Église, Verra luire l’époux comme un diamant pur, Et l’épouse fleurir comme une perle exquise. Quand les nuages noirs laisseront voir l’azur Et paraître le mot du mystique problème, Et ce couple idéal brûlera d’un feu sûr Pour plaire à Dieu, qui peut tout pour nous quant on l’aime. Retour au sommaire
Dans les temps que je vois Alors, si l’homme est juste et si le monde est sage, Offrant tout à Jésus, sa joie et ses douleurs, Ceux-là, dont le poète apporte un doux message, Viendront comme un bel arbre épanouit ses fleurs. Alors, si l’Homme est sage et si la Vierge est forte, Tous les enfants divins du royaume charmant Dont l’esprit du poète entrebâille la porte, Tous les prédestinés dès le commencement, Ceux que le monde attend dans l’ombre et dans le rêve, Ceux qu’implorent les jours, ceux que nomment les nuits, Éloignés par Adam et refusés par Ève, Viendront, comme sur l’arbre on détache les fruits. Qu’ils sont beaux, les enfants que le Seigneur envoie ! Leur face est éclatante et leur esprit vainqueur ; Conçus dans la justice, enfantés dans la joie, Comme ils comblent nos yeux, ils comblent notre cœur ! Ils grandissent autour de leur mère fleurie, Près du lait virginal, sous les chastes tissus ; Et ce sont des Jésus et des Sainte-Marie À qui sourit Marie, à qui sourit Jésus ! Que leurs rêves sont purs ! que leur pensée est belle ! Comme ils tiennent le ciel dans leurs petites mains ! S’ils songent tout à coup, c’est Dieu qui les appelle ; Quand nous nous égarons, ils savent les chemins. Quand on offre, prenant ; donnant, quand on demande ; Ils grandissent. L’amour fait ces adolescents Dociles à la voix de l’époux qui commande ; Tous ces rois sont soumis, ces dieux obéissants ! Comme ils sont beaux ! Jetant sur nos laideurs un voile, Qu’ils portent de jolis vêtements de couleurs ! Le soleil est vivant sur leur front, et l’étoile Rit derrière leurs cils avec leur âme en fleurs. Avec leur chevelure éparse sur leurs têtes, Bouclant le long du dos, les bras nus dans le vent, Ce sont des laboureurs et ce sont des poètes, Aimant tous les travaux que l’on fait en rêvant. Ils ont le regard sûr des yeux que rien n’étonne, Et sur le terrain neuf de nos lucidités, Comme les semeurs bruns sur les labours d’automne, Ils vont ouvrir leurs mains pleines de vérités. Ensemençant les cœurs, ensemençant les terres, Répandant autour d’eux les grains et la leçon, Ils viennent préparer en leurs doux ministères, La moisson annuelle et la sainte moisson. Comme au temps des troupeaux, comme au temps des églogues, Avec leurs courts sayons aux poils longs et soyeux, Ce sont de fins bergers et de bons astrologues, Lisant au fond du ciel comme au fond de nos yeux. Charmés de se plier à la règle commune, En cadençant leurs pas, en modulant leurs voix, Sous leurs vêtements blancs et doux comme la lune, Ils marchent au soleil dans les temps que je vois. Ce sont des vignerons et des maîtres de danse, Buvant, à pleins poumons, l’air joyeux des matins, Et les grammairiens parlant avec prudence, La lèvre façonnée aux vocables latins. Ce sont des charpentiers et des tailleurs de pierre, De divins ouvriers dont le ciel est content, Et dont l’art qui rayonne a fleuri la paupière, Aimant tous les travaux que l’on fait en chantant. Ce sont des peintres doux et des tailleurs tranquilles, Sachant prêter une âme aux plis d’un vêtement, Et suspendre des cieux aux plafonds de nos villes, Aimant tous les travaux que l’on fait en aimant. Plus charmants que les Dieux de marbre Pentélique, C’est l’Olympe, ô Seigneur, rangé sous votre loi ; C’est Apollon chrétien, c’est Vénus catholique, Se levant sur le monde enchanté par sa foi. Par ces fleurs du pardon, par ces fruits de la preuve, Au lieu de ces jardins tristement dévastés, Vous rendez un Éden à l’humanité veuve, Seigneur, roi des Printemps ! Seigneur, roi des Étés ! Et les lys les plus purs, les roses souveraines, Et les astres des nuits, les longs ciels tout en feu, Sur les pas de ces rois, sous les yeux de ces reines, Filles du Fils Unique, enfants du fils de Dieu, S’inclinent, car ils sont la gloire du mystère, La promesse du ciel paternel et clément, Qui va refleurissant les rochers de la terre Sous l’azur rajeuni de l’ancien firmament ! Retour au sommaire
L’Amour de l’Amour I Aimez bien vos amours ; aimez l’amour qui rêve Une rose à la lèvre et des fleurs dans les yeux ; C’est lui que vous cherchez quand votre avril se lève, Lui dont reste un parfum quand vos ans se font vieux. Aimez l’amour qui joue au soleil des peintures, Sous l’azur de la Grèce, autour de ses autels, Et qui déroule au ciel la tresse et les ceintures, Ou qui vide un carquois sur des cœurs immortels. Aimez l’amour qui parle avec la lenteur basse Des Ave Maria chuchotés sous l’arceau ; C’est lui que vous priez quand votre tête est lasse, Lui dont la voix vous rend le rythme du berceau. Aimez l’amour que Dieu souffla sur notre fange, Aimez l’amour aveugle, allumant son flambeau, Aimez l’amour rêvé qui ressemble à notre ange, Aimez l’amour promis aux cendres du tombeau ! Aimez l’antique amour du règne de Saturne, Aimez le dieu charmant, aimez le dieu caché, Qui suspendait, ainsi qu’un papillon nocturne, Un baiser invisible aux lèvres de Psyché ! Car c’est lui dont la terre appelle encor la flamme, Lui dont la caravane humaine allait rêvant, Et qui, triste d’errer, cherchant toujours une âme, Gémissait dans la lyre et pleurait dans le vent. Il revient ; le voici : son aurore éternelle A frémi comme un monde au ventre de la nuit, C’est le commencement des rumeurs de son aile ; Il veille sur le sage, et la vierge le suit. Le songe que le jour dissipe au cœur des femmes, C’est ce Dieu. Le soupir qui traverse les bois, C’est ce Dieu. C’est ce Dieu qui tord les oriflammes Sur les mâts des vaisseaux et des faîtes des toits. Il palpite toujours sous les tentes de toile, Au fond de tous les cris et de tous les secrets ; C’est lui que les lions contemplent dans l’étoile ; L’oiseau le chante au loup qui le hurle aux forêts. La source le pleurait, car il sera la mousse, Et l’arbre le nommait, car il sera le fruit, Et l’aube l’attendait, lui, l’épouvante douce Qui fera reculer toute ombre et toute nuit. Le voici qui retourne à nous, son règne est proche, Aimez l’amour, riez ! Aimez l’amour, chantez ! Et que l’écho des bois s’éveille dans la roche, Amour dans les déserts, amour dans les cités ! Amour sur l’Océan, amour sur les collines ! Amour dans les grands lys qui montent des vallons ! Amour dans la parole et les brises câlines ! Amour dans la prière et sur les violons ! Amour dans tous les cœurs et sur toutes les lèvres ! Amour dans tous les bras, amour dans tous les doigts ! Amour dans tous les seins et dans toutes les fièvres ! Amour dans tous les yeux et dans toutes les voix ! Amour dans chaque ville : ouvrez-vous, citadelles ! Amour dans les chantiers : travailleurs, à genoux ! Amour dans les couvents : anges, battez des ailes ! Amour dans les prisons : murs noirs, écroulez-vous ! II Mais adorez l’Amour terrible qui demeure Dans l’éblouissement des futures Sions, Et dont la plaie, ouverte encor, saigne à toute heure Sur la croix, dont les bras s’ouvrent aux nations. Retour au sommaire
Aphorismes Aimer la Vérité, C’est aimer dans son cœur une Naïade blanche. Le peintre la demande aux rires des couleurs. * Sans la beauté de Dieu, le cœur de l’homme est sombre. * Quelquefois le génie est le mot d’un enfant. * Souvent sous un méchant se cache un malheureux. Soyez doux ; pardonnez. Vos pardons, Dieu les compte. * Seigneur ! Amour terrible et Bonté redoutable ! Que l’Esprit de Bonté nous rassemble à sa table, Et qu’il partage à tous le vin et le froment ! * Riches, rappelez-vous les paroles divines ; Couronnés d’or, songez aux couronnes d’épines. * Je n’ai pas tenu sous mes doigts Une lyre orgueilleuse et rare, Mais un pauvre instrument barbare Taillé dans l’arbre de la croix. * Savoir aimer suffit, savoir aimer délivre ; Âmes simples et cœurs souffrants, vivons ce livre. Retour au sommaire