Francis Vielé-Griffin

Cueille d'avril


DÉDICACE Voici les vieux doux vers, notre orgueil enfantin, Toute ta joie alerte et crédule et la mienne; Comme l'on chantait haut, comme il faisait matin Et comme on craignait peu que l'âge ne survienne! Il est venu sans bruit: ses fleurs et ses moissons Ont jonché notre sente et comblé notre grange; Ma voix d'Avril en Mai t'a chanté des chansons Et je t'en ai chanté de Juin à la Vendange. Celles-ci, je ne sais, malgré que l'Art hautain Accueillit d'un sourire indécis nos prémices, Valent comme un baiser, comme une odeur de thym Et comme un jeu de flûte où vont des doigts novices, Et valent comme un geste audacieux et prompt, Car nous avons frémi tous deux de belle audace Ce soir que tu ceignis d'un gai laurier mon front Et montras l'avenir et me dis: fais ta place. Retour au sommaire
DEA Quae laetificat juventutem meam... La Poésie impérieuse esl mon amante Très grave et docte aussi parfois, comme les dames Du temps jadis, et douce et tendre dans ses blâmes; Son pas altîer traîne en lourds plis sa robe lente Où luit l'éclat des Fleurs de Lys, comme des flammes. Je sais un coeur vaillant sous sa gorge royale Marmoréenne ainsi que l'antique Déesse; Je sais l'amour jaloux trop grand pour ma faiblesse Par quoi je vaux ce que je vaux, hautain et mâle, Son coeur et son amour, et qu'Elle est ma maîtresse. Le rythme de sa voix est ma seule métrique, Et son pas alterné ma rime nuancée, Mon idée est ce que j'ai lu dans sa pensée, Certe, et je n'ai jamais rêvé d'autre amérique Que de baiser l'or roux de sa tête abaissée. Je n'ai voulu parmi la vie active et sainte Que des heures que sa douceur livre à ma joie, Où longuement je parle, où, pour qu'elle me croie, Je suis naïf, comme un enfant simple et sans feinte Aimant l'obscurité que son aile déploie. Et je vivrai dans l'ombre, à ses pieds, sans tristesse, N'ayant d'ambition que de rêver près d'Elle, Sans redouter pour moi l'avenir infidèle, Car je n'aurai chanté que pour ma douce hôtesse, Un vague chant d*amour dans l'ombre de son aile. Retour au sommaire
UN POÈME DE LA MER Tu septiformis munere. Hymne romaine. I Mare vorax. Je suis venu vers toi, Mer, comme vont tes fleuves Impétueux et forts, rongeant le frein des rives, Tes fleuves triomphants dans leurs courses déclives, Les fleuves souriants et doux où tu t'abreuves; Je suis venu noyer mon coeur en tes flots gris, Mon coeur et ma pensée altière d'insurgé; Moi dont le rêve aventureux a voyagé Confiant vers la gloire acerbe du mépris; O Mer, je suis venu vers toi, l'Insatiable, Vers le gouffre oublieux et vers l'immense tombe, Engloutir mon orgueil en l'abîme où retombe La buée éphémère au mirage implacable; Mer, prends mon coeur, avec ses rêves chers et vains Et mon amour futile et son ambition, Mer, dans l'oubli passif de toute vision, Je veux errer parmi le deuil de tes grands pins; Car, par la plaine ensoleillée et dans l'ivresse, J'ai marché, radieux de gloire anticipée; Mer d'oublis, sois le but de ma folle équipée: Voici que sombre au large un soleil en détresse..... Retour au sommaire
II Mare ferox. Sons l'azur infini des glorieux étés, Narguant la voûte bleue ainsi qu'une rivale, Tu roules, dans Torgueil de tes immensités, Majestueuse Mer, ta houle triomphale; Et voici qu'ébloui de rêves surhumains Mon coeur, infatué du privilège unique, Jette mon nom infime aux justes lendemains Et rythme à ton instar mon orgueil laconique: Certe, il est bon d'avoir ouvré le vers d'acier, Certe, il est doux d'avoir vécu le saint poème, Et d'avoir méprisé le blâme qui messied Aux lèvres de la tourbe, et d'être resté même; Il est digne de croire imperturbablement En l'Idéal honni de ceux que l'on acclame Et d'avoir écouté celle qui les dément Ayant chanté vers Elle un chaste épithalame. Que ton nom meure ou qu'il résonne à tout jamais, Qu'il sombre dans l'oubli, qu'il hante les mémoires, Que t'importe, ô rêveur de rêves blasphémés Dans l'orgueilleux dédain des mépris et des gloires? Retour au sommaire
III Mare tenax. Quand rutilant et doux à l'occident splendide, Le glorieux soleil s'immerge en tes flots d'or, Je rêve au mythe bleu de la belle Atlantide Qui sous ta houle avide à jamais rêve et dort: Tu gardes le secret des riantes prairies Et des vierges cueillant les lauriers et les thyms, Le rite impérieux des lentes théories, Et l'arome des bois montant dans les matins; Et moi, qui sais des lieux de fleurs et d'insomnie Sous le jour éternel d'un éternel printemps, Où toute volupté suprême est infinie, Où dans l'air embaumé planent des vols chantants; Doux pays où s'en vont des fleuves grandioses, Stellés de nénuphars, berçant des nids d'Alcyons, Pays où l'Empyrée arde en apothéoses Sur l'éblouissement des belles actions; J'ai senti sourdre en moi ce rêve d'égoïsme De garder, comme toi, le secret de mon coeur, Et de ne pas livrer la vision du prisme A l'imbécillitéde leur rire moqueur. Retour au sommaire
IV Mare salax. Ecoute dans la nuit d'août lascive, écoute: C'est comme un long sanglot d'amants exténués; L'atmosphère palpite... Allons, vieux coeur, en route Vers l'assouvissement de tes instincts rués; « Ecoute le baiser voluptueux des vagues, Des vagues étouffant le rire des galets; La nuit est lourde et s'alanguit de désirs vagues, Il pâlit au zénith des éclairs violets; « Allons, vieux coeur, en route vers ton vieux délice, Ce frisson de la grève évoque d'autres nuits; Ce soir d'août pâmé la nature est complice Et grise l'univers de parfums et de bruits... » Mais ta folle chanson ne berçait pas mon âme, Mer libidineuse, en ce lourd soir d'été; Je n'avais pas au coeur un nom rieur de femme. Je n'ouvrais pas mon rêve à ta lubricité, Et, comme Parsifal au jardin érotique Parmi les fleurs du mal et leurs tentations, Je n'ai songé ce soir, qu'au Chef-d'oeuvre authentique Où doivent converger toutes nos passions. Retour au sommaire
V Mare vecors Les pourpres du brasier sanglant où s'effondra Le Dôme d'or rougi s'éteignent une à une... Des décombres du jour et de son apparat Il fume des nuages d'encre, vers la lune... Au large, dans la nuit des rêves et des flots, Eclate un roulement sinistre, et, sur les grèves, Le hurlement des vents se mêle à des sanglots; O Mer, dans ta fureur énorme tu te lèves! Surgis, brise l'entrave et dévaste et détruis Ce monde chancelant qui tombe en pourriture, Extirpe ce bois mort et cet arbre sans fruits, Lave ce grouillement d'êtres contre-nature! Sois le Déluge, sois l'extermination, Car la Vertu n'est pas, car l'Amour s'achalande, Car la Gloire vénale est une ambition, Car le jardin du Rêve est une morne lande. 0, du moins, jusqu'au jour où ce monde damné Abîmera sa lèpre en ta vaste amertume, Dresse-toi sur ta grève, Océan enchaîné, Et crache-lui l'insulte âcre de ton écume! Retour au sommaire
VI Mare socors. Dors, Mer, insoucieuse et lasse, que te fait L'arrogante blancheur des falaises? qu'importe L'opprobre des granits où ta colère avorte? Cette trêve alanguie est meilleure, en effet. Dors, sous ce lent midi de rêve et d'inertie, Impassible et rieuse en ta placidité: Dans Tombre d'un grand pin ne t'ai-je pas chanté La douceur d'un vieux songe éclos en poésie? Ne suis-je pas venu chercher auprès de toi L'insouciance d'être et le rire imbécile? — Qu'importe la moisson? — j'ai jeté ma faucille Aax chardons du chemin, et sans savoir pourquoi. ... Le rire de tes flots berceurs comme des rimes, Et tes barques de pêche aux horizons trop bleus.. Voici le souvenir d'un conte fabuleux Aux pays inconnus, par delà tes abîmes... Et ton miroir qui ne reflète du passé Que mes heures de joie inactive et sereine... Et ce sillage blanc, sans doute de Sirène... O Mer, dormons un peu; ce rêve m'a lassé. Retour au sommaire
VII Mare livens. Les verts et l'indigo brûlant et l'azur pâle Que roule dans ce faste impertinent ton flot, Et les étoiles d'or et la lune d'opale Que tu balances dans la nuit comme un falot, Tu les as pris aux ciels merveilleux des aurores, Aux rêves des minuits, aux gloires des couchants Pour en farder l'éclat de tes houles sonores Et tu cherches l'écho des roches pour leurs chants! Ne sens-tu pas en toi l'opulence de n'être Que par toi seule belle, ô Mer, et d'être toi? N'as-tu pas ton arcane où nul oeil ne pénètre, Comme l'Espace! et n'as-tu pas aussi l'effroi?... Pour toi, mon coeur, qui ris de honte et te renies. Si leur gloire sur toi pèse d'un vaste poids; Si, sous l'immensité des cieux et des génies. Ta médiocrité semble un crime parfois; Du moins sois fier, malgré les heures d'impuissance Exulte d'être toi, puisque tu restes tel — Toi qui n'as pas rythmant quelque réminiscence Cherché le plagiat qui m'eût fait immortel! Retour au sommaire
EUPHONIES I « La belle dame sans merci . » Ce furent là des heures douces, O ma dame des roses blondes, Où tournoyait en folles rondes L'essaim des rêves sur les mousses, Et vous disiez des choses douces. Ce furent des baisers de rêve, O ma dame des roses blondes, Comme fleuris en d'autres mondes; Et sous la lune qui se lève, J'ai cueilli des baisers de rêve. Ce fut mon radieux poème, O ma dame des roses blondes, J'aurais noyé parmi les ondes De vos tresses mon âme même: Et vous n'aimez plus qu'on vous aime. Retour au sommaire
II Au vieux balcon fleuri j'accoudais ma tristesse Parmi vos blancs rosiers, Et j'entendais qu'il vous disait: « Chère comtesse », Et que vous lui causiez; J'écoutais le murmure endormeur des abeilles Parmi vos blancs rosiers; Vous riiez, et j'ai dû me boucher les oreilles; Et comme vous posiez! Ah! vous ne voyiez pas agoniser mon âme, Parmi vos blancs rosiers; Vous ne saviez pas que de rire fût infâme, C'est comment vous l'osiez! Retour au sommaire
III « Il voulut tout revoir..... » V. H. Le flot dormeur s'éveille et chante sous nos rames; Les roseaux chuchoteurs s'écartent; le vieux pont Aux éclats de tes ris s'émoustille et répond... Voici le bois de merisiers où nous entrâmes. La plaine a la torpeur d'un lézard, au soleil; II plane des vapeurs comme une somnolence; Et l'herbe est verte, et l'ombre sur nous se balance... Voici la source où but ton sourire vermeil. L'ombre des meules traîne en cône vers la lune Qui des cimes, là-bas, regarde en se penchant Le jour mourir parmi les affres du couchant... Voici le crépuscule et la nuit importune. Le flot chante éveillant des rêves endormis, Les roseaux dans la nuit d'été pleurent — il semble — Les échos du vieux pont ont une voix qui tremble... Voici l'auberge hilare et le chant des amis. Retour au sommaire
IV L'Aurore a des pudeurs virginales, des voix Qui font rêver le fol espoir d'aimer une autre, En cette solitude, hélas! qui fut la nôtre Aux jours d'alors, et tout ce passé que tu vois. L'Aurore a Tes pudeurs virginales. Ta voix. Vibrante voix d'alors que n'eut jamais une autre; Mais cet amour très chaste et saint que fut le nôtre S'en est allé de ta chère âme, je le vois. A pas très lents, par la charmille basse, où notre Premier rêve a chanté le duo de nos voix, Je vais parlant ce rêve, il semblerait d'un autre. O mourons — que me font les choses que je vois Et cette solitude, hélas! qui fut la nôtre, Aurore, et ta pudeur virginale, et tes voix! Retour au sommaire
V « Oiseau bleu couleur du temps. » Sais-tu l'oubli D'un vain doux rêve, Oiseau moqueur De la forêt? Le jour pâlit, La nuit se lève, Et dans mon coeur L'ombre a pleuré; O chante-moi Ta folle gamme, Car j'ai dormi Ce jour durant; Le lâche émoi Où fut mon âme Sanglote emmi Le jour mourant... Sais-tu le chant De sa parole Et de sa voix, Toi qui redis Dans le couchant Ton air frivole Comme autrefois Sous les midis? O chante alors La mélodie De son amour, Mon fol espoir, Parmi les ors Et l'incendie Du vain doux jour Qui meurt ce soir. Retour au sommaire
VI « ..Sola sub nocte... » Les mots que vous disiez je les redis à l'ombre, Le verre où vous buviez je Tai brisé de rage; Accroupi dans la nuit sinistre de la plage J'écoute le canon lointain d'un brick qui sombre... Et que vous importait mon âme, douce dame? Mon amour ingénu, vous deviez en sourire; Et puis, en somme, était-ce à moi de vous le dire, Et devais-je espérer que vous prissiez mon âme? Le phare, à l'occident, alterne ses couleurs; La sirène fatale ulule au ras des syrtes; Mais la nuit glaciale est claire de pâleurs... Qu'avais-je à vous parler de roses et de myrtes, Vous dont les yeux changeants émerveillaient mon coeur, Vous dont la voix trop douce étonna ma candeur?! Retour au sommaire
VII Dormir et rire d'aise, un sommeil: je divague: Dormons: le mal d'aimer, ô coeur t'a ravagé; Et je me sens, ce soir, si follement âgé Que je me crois le survivant d'un monde vague. La nuit est formidable et triste à tout jamais, Un souvenir qui hante emplit l'ombre déserte; Mon regret est futile et mon désir inerte N'appelle plus l'espoir des rêves abîmés; Donnons: il n'est plus rien sous le crêpe d'azur Où s'est drapée à tout jamais la vieille joie: Tes ailes que le saint désir ouvre et déploie Retombent, ton espoir d'aimer est presque impur... Je divague au retour des vaines lassitudes, N'avions-nous pas rêvé d'autres béatitudes? Retour au sommaire
VIII Rursus. Ton coeur larmoie Ce soir de Mai, Comme un enfant; Ton coeur larmoie, Et se défend D'avoir aimé Comme un enfant.... Ton coeur regrette, En ce doux soir, Comme un remords; Ton coeur regrette Ses rêves morts Et cet espoir, Comme un remords... Ton coeur hésite Et craint d'aimer Comme d'abord; Ton coeur hésite... Et c'est au bord De cette mer, Comme d'abord.... Ton coeur se grise Au même vin Sans le savoir; Ton coeur se grise En ce doux soir, Encore en vain, Sans le savoir... Retour au sommaire
IX Laetatus sum in his quae dicta sunt mihi. Psaume 121. Le rêve conscient qui te donne ma vie Est triste du regret des futurs abandons, Et la sente rieuse, où l'âge nous convie Pour l'étape d'une heure où nous nous attardons En ce rêve joyeux qui te donne ma vie, Nous mène au carrefour prochain des abandons... O la rieuse sente où l'amour nous convie Et l'étape alanguie où nous nous attardons!... Ce rêve d'énergie est lâche et fol en somme Et ce toujours banal est menteur en effet? Car la fatalité surhumaine nous somme: La trame de nos voeux s'effile et se défait, Et tout serment d'amour est lâche et fol en somme; Car je connais trop bien le serment que j'ai fait, Et que l'oubli fatal du lendemain nous somme, Et comment ce lien fragile se défait... Mais ce rêve idyllique est comme l'accalmie; Ta voix chaude me berce ainsi qu'un océan; Et ta parole arrive à mon âme endormie Comme un chant vague avec l'oubli de ce néant Du rêve, et de l'amour, et de son accalmie; Laisse voguer mon âme au loin sur l'océan Et berce de ta voix son rêve d'endormie; Puisque demain devra pleurer tout ce néant. Retour au sommaire
X Plein air. Ta chevelure éparpillée Enonde et coule en l'herbe verte Comme un ruisseau clair sablé d'or; Et, sur ta gorge mi-couverte Un vague rayon danse ou dort; Distraitement, lèvre entr'ouverte, Tu ris au ciel par la feuillée... O douce chose printanière, O jeune femme, ô fleur superbe, Epanouis ta nudité Royale emmi tes soeurs de l'herbe; L'inconsciente vanité Rutile sur ta lèvre acerbe Et rayonne dans ta crinière. Reste ainsi: l'ombre violette Se joue aux roses plis des hanches; Ouvre tes grands jeux puérils Où rit l'orgueil de tes chairs blanches..... 0, fut-il en d'autres avrils Pareille fête sous les branches? Et qu'elle est vaine la palette! Retour au sommaire
XI Les genêts ont fleuri le sable de la grève Où le fleuve roulait, l'autre mois, ses caprices, Et tout ce lent Juillet a passé comme un rêve; Les genêts ont fleuri Téblouissante grève... Dis-moi que tes baisers ne sont que des prémices, Que tout ce lent Juillet passé comme en un rêve N'était que le prélude aux suprêmes délices... Le sable de la grève est fleuri de genêts Que le fleuve courbait en riant, l'autre mois; Le sable ondule aux creux des lits abandonnés, Le sable éblouissant est fleuri de genêts; La brise attiédie à l'ombre du vieux bois Chasse le sable fin des lits abandonnés; Les choses ne sont pas ainsi que l'autre fois!... Retour au sommaire
XII Stupeur épanouie. V. H. Voici, pour vivre une heure, un rêve riverain. Les sables et les saules gris, et le serein Espace du ciel clair, et toutes les prairies Vers l'occident, où vont les génisses nourries De fleurs et d*herbe douce; et tu peux vivre, ainsi, Ignorant quel hasard t'a mené jusqu'ici, Rieur du rire inconscient, rêveur du rêve Gai des forêts d'avril où sourd un chant de sève. Car le jour est joyeux et le fleuve s'endort: On y pourrait cueillir le reflet des fleurs d'or. Il s'envole de blancs flocons aux toisons grises Des nuages, épars aux plaines inconquises En lents troupeaux brouteurs et que pousse, berger Invisible des infinis, un vent léger, Si léger que son vol à peine effleure l'onde... Et la passivité de cette heure est féconde. Retour au sommaire
MYTHES ET DÉCORS TRIPLICI Contre le ciel fiévreux d'un automne elle dresse L'orteil de son profil étrange et de sa gorge; Sur sa robe le sang du Cygne qu'elle égorge; Et dans ses yeux bleu clair ricane sa tendresse. Il tournoie autour d'elle, en neige virginale, ï,es plumes, dont les vents emportent le trophée; Le flot de ses chairs de sa guimpe dégrafée Jaillit comme une écume et déborde et s'étale. Goutte à goutte, éperlanl l'exubérante sève De ses seins fécondés en des nuits d'âpres plaies, L'haleine chaude de ses narines gonflées Fait choir vers ses doux pieds le lait tiède du rêve. La robe se cramponne en plis à la ceinture — Robe de lin souillée et ceinture d'or mate; — Sur sa puissante épaule un pourpre de stigmate: Et sa bouche fredonne un chant contre nature. Elle monte à pas lents le sentier vert et chante, Chante au hasard des mots exquis sur un air vague; Et va, très pâle, par le chemin qui zigzague Vers la cime éternelle où blanchit l'aube lente. Et je lui dis, émerveillé: « Déesse étrange, Qui monte vers la cime avec cet air superbe, Pourquoi tes pieds effacent-ils léclat de l'herbe? Pourquoi ces fleurs que fane ainsi ta main d*archange? Le dégoût suit tes pas comme un chien famélique; Ton souffle stérilise et ton haleine brûle; Tu chasses devant toi l'aurore qui recule: L'âme est sans idéal, la rime sans réplique. La nuit grimpe à ta suite aux flancs du mont, nuit dense, Nuit froide qui pénètre au coeur, nuit d'épouvante, Où plane la folie érotique qui vante Ton règne impur et le péché de leur démence. Pourquoi, tandis qu'en vain je prie et je mendie Vers toi, l'Énigmatique aux yeux bleus d'améthyste, Qui brises l'instrument et fascines l'artiste, Crains-tu vers l'Orient ces lueurs d'incendie? Tes chiens hurlent, et court là-bas un vent sonore; Pourquoi ce pâle éclat de tes yeux? Toi, l'amante Impénétrable dont l'unique amour nous hante, O toi, dont le caprice exalte ou déshonore? Hécate triple, qui grandis et diminues A ton seul gré, mère de gloire ou d'infamie. Pourquoi t'arrêtes-tu, hésitante et blêmie, Roide et les yeux fixés, là-bas, aux cimes nues? » Voici poindre le jour royal au ciel d'automne: L'ombre reflue, ainsi qu'une marée impure Et l'azur innocent, vierge de la souillure, Grandit comme une grève émergeante, et rayonne! Artémis est debout sur la cime gravie, Drapée en sa chlamyde archaïque et regarde Vers la plaine éblouie et la forêt bavarde, Buvant l'arôme sain qui monte de la Vie. L'ombre de ses cheveux est comme une auréole, La douceur de ses yeux, comme un aveu sans honte, La chaste volupté de sa poitrine dompte Les désirs pervertis et la passion folle. Sonne la grande Lyre aux doigts du Coryphée, Vierge, le jour rutile aux frises du vieux temple; Vers toi, de l'univers que ta pitié contemple, S'enfle en péan l'amour de son âme assoiffée! Retour au sommaire
REX A Philibert Delorme. Il trône au carrefour des mondes; par la nuit, Vers le parvis éblouissant de marbre et d'or Des confins de l'espace où l'existence dort, S'en viennent en chantant les couples — pour la mort — Coeur sur coeur; et l'autel saigne et fume vers Lui. Et voilant à demi son regard tendre et fol, Il sourit aux chansons des poètes aimés, Et la blonde Ève a fait de ses deux seins pâmés Le repos de sa tête, et les rêves blâmés Font bruire l'harmonie étrange de leur vol. Tout est pourpre — la honte y heurte la pudeur; Tout est vibrant — le chant des choeurs alterne, ainsi: « Gloire au Dieu! » — Dans un nimbe de blondeurs voici Venus Imperatrix et son trône est aussi D'or fauve parmi les marbres et leur candeur. Ici la joie éclate en rires éternels Que répercute à l'infini la voûte; ici Plane l'encens voluptueux, et tout souci Meurt dans l'ivresse; ici le coeur qu'on a choisi Se livre: et c'est le lieu des triomphes charnels. La colonnade étend ses marbres vers la mer Par des plaines de fleurs mystérieuses d'où Monte une griserie extatique; un vent fou Sort de la mer, et des ramiers blottis au cou Des vierges lissent leur plumage où le flot clair Sema des perles; vers des bois enguirlandés, Dans le rayonnement du trône insoucieux, La terrasse aux balustres d'or court sous des cieux Pâles d'azur — et le choeur chante — et tous les yeux Fixent aveuglément l'âpre splendeur du dais. Regarde! — à l'horizon, jusqu'en l'ombre du soir, Vois: comme un incendie énorme va roulant La pourpre de sa flamme ainsi qu'un flux sanglant Et sa fumée, écume atroce; tel, au flanc Des rocs, le carnage du ressac bave noir! Mer de sang et de fange et de haine; océan Qui roule, épars dans l'ombre, au gré fatal des flots, Les couples nés de l'ombre inépuisée, éclos Au néant de la vie humaine et ses sanglots, Vers l'éternelle mort et vers l'autre néant. Ils ne contemplent pas le morose infini, Ceux-là de la terrasse d*or; et, jusqu'au Roi Du trône, l'hymne de leur âme sans effroi Chante, parmi ses choeurs, des délices que croit Eternelles leur coeur naïf et qui bénit. Et le temple et la plaine et la terrasse d'or Résonnent à jamais de l'hymne continu; Et pour l'éternité cambrant son torse nu Eros rayonne; à tout jamais de l'inconnu, Les couples s'en viendront en chantant vers la mort. Retour au sommaire
LE FRUIT A Henri de Régnier, Loin de la grève ardente et de l'aridité Où le fleuve se perd dans le sable des dunes Nous remontions la rive; un éternel été Brûle ces lieux voués aux célestes rancunes Où dorment les débris d'une antique cité; Tout un jour, exaltés en rêves de conquêtes, Forts du désir impérieux de l'Inconnu, Nous marchions, et, parfois, un mirage de crêtes Dentelait l'horizon silencieux et nu: L'on entendait vibrer la Lyre des poètes. Mais l'heure choyait lente des cieux; l'Infini Montait de l'horizon qui rétrograde, en nappe Inaltérée, insultante d'azur uni: Malgpré le désavoeu railleur de chaque étape Nous marchions vers le but fébrile du banni; Dans l'éblouissement torride de la plaine Que hérissent des monolithes, jusqu'au soir, Nous marchions, en rêvant la bienfaisante haleine D'un bois et l'ombre des palmiers; mais nul espoir Ne s'en venait, là-haut, comme un flocon de laine. La nuit vint, puis, dans l'aube, alors que nous allions Par la rive stérile et morne, et par la route, Apparut, vers le Nord, ainsi que des sillons, Une ondulation de collines; et toute La rive était empreinte au sceau des grands lions. Nous entrions alors sous des voûtes hautaines Ecartant les buissons de ronces emmêlés; Entre des troncs noueux de noyers et de chênes Colossaux et plus vieux que les rocs éboulés Des lianes font peser la lourdeur de leurs chaînes. Plus loin, rherbe géante, ainsi qu'une forêt, Vers l'azur entrevu dresse ses cimes blondes Où le soleil ondule ainsi qu'un flot doré; Et puis c'est le murmure accoutumé des ondes, Et le fleuve, ruisseau maintenant, reparaît; Des plaines de limon étrangement fécondes Surgit, comme au hasard de toutes les saisons, L'exubérante flore éparse par les mondes; Et dans l'effeuillement fauve des floraisons Notre âme s'attardait parmi les fleurs immondes. Nous marchions: devant nous, des profondeurs d'un val Jusqu'au dôme éperdu des feuillages sans date, En gerbes d'émeraude opaque et de cristal, Jaillit en bouillonnant la source de l'Euphrate Avec un bruit harmonieux de clair métal; Fardé, comme au printemps, de fleurs roses et blanches, Debout dans la clairière, éternel et fatal, Et ployé jusqu'au sol sous l'orgueil de ses branches, L'Arbre de la Science du Bien et du Mal Raidit son double tronc bombé comme des hanches. Au pied de l'arbre, avec des fleurs sur ses genoux, Notre âme dit: Voici le fruit où l'on s'étanche; Et je pris d'elle un fruit et je le trouvai doux; Nous nous complaisions dans cette ombre qu'épanche L'arbre, et la volupté des dieux entrait en nous; Heure folle! — puberté du songe : nos rêves Prenaient vie aux seuls voeux des désirs créateurs, Mais, joie extasiée, afin que tu t'achèves, Sur nous l'arbre du mal amoncelait ses fleurs, Et des siècles passaient comme des heures brèves... La faim nous est venue ainsi, comme une mort; L'ange vengeur du doux péché d'Adam et d'Ève, Dans l'immobilité d'un simulacre d'or, Tient de son poing crispé le flamboiement du Glaive, Et l'Eden apparaît, là-bas, comme un décor!... Retour au sommaire
LA DAME QUI TISSAIT Kissing her hair. Swinburne. Prîntanière, dans l'aube éteroelle du rêve Et dans l'aurore assise, Elle tisse eo rêvant Des choses qu'Elle sait, et sourit; et devant Elle, au gré de sa main agile, court sans trêve La navette laborieuse, et le doux vent D'avril emmêle ses cheveux qu'Elle soulève Et rejette sur son épaule; et, relevant La tête, Elle fredonne un air qu'Elle n'achève... De l'ombre, Elle apparaît, comme en un cadre d'or: Derrière Elle l'azur et des plaines qu'arrose Un fleuve; et, sur sa tête, un rameau de laurose Etend ses fleurs contre l'azur clair; — et l'effort Du métier, comme un chant monotone et morose, Se plaint très doucement; — on envierait le sort De celui qui baiserait la main qu'elle pose Négligemment, parfois, et lasse de l'effort... Mais moi, la voyant rire en rappelant sans doute Quelque doux jour mort de sa joie un soir de Mai, Je songeai que, peut-être, pour avoir aimé Son rire, d'autres ont repris la lente route Tristes d'un souvenir et le coeur affamé D'un mets où nulle lèvre impunément ne goûte; Car dans sa folle soif ma lèvre la nommait En l'invoquant: O Reine, ô blonde Reine, écoute! Alors tournant vers moi son doux regard d'amour Elle me dit: Enfant, ton âme est merveilleuse Et son souhait est puéril; moi, la veilleuse Eternelle sur qui l'aurore, d'un vain jour Qui ne sera jamais, est d'or; à moi, l'oeuvreuse De l'Oeuvre que j'ourdis en trame tour à tour Faite et défaite; que m'importe, étant railleuse Et folle de mon corps, ton virginal amour? Puis, me voyant pleurer comme un enfant qu'on blesse, Elle sourit et dit: Prends donc un écheveau Et conte-moi ce grand amour, rêveur nouveau Du vieux rêve de tous ceux-là; car ta faiblesse Est confiante et jeune et sa candeur te vaut D'être à mes pieds; sieds-toi là, rêve et chante et laisse Vaguer ton âme folle, et, tendant l'écheveau De pourpre, cherche en mes yeux clairs l'unique ivresse Et je fus las ainsi qu'un malade enfiévré, Ecoutant cette voix railleuse de la Dame; Mais, devant Elle assis, je sentais une flamme Vorace qui rongeait ma vie, et, délivré De toute crainte, je chantais l'épithalame Au rythme triste et lent de mon amour navré, Si bien que se penchant vers moi la douce Dame M'effleura d'un baiser dont rien ne m'a sevré. Et comme l'écheveau de pourpre, que dévide Sa main agile, enflait la navette, en chantant Mon rêve, je tressai sa chevelure; et tant Le rythme de mon chant auroral et candide Charmait de volupté son coeur, que, m'écoutant, La Dame s'oubliait et son lent regard vide Errait devers le fleuve et la plaine; et, pourtant. Sa blanche main frémit sous mon baiser avide. Et tournant jusqu'à moi son long regard voilé, D'une très douce voix, Elle dit: « Reste, page, Et chante encore ainsi le rêve d'un autre âge, Je permets que tu vives là — Vois donc, ce blé Semble d'or, tout là-bas... » Et dans ce doux langage J'écoutais un aveu de grand amour voilé, Et voici que coulaient des pleurs sur son visage Et ses yeux bleus étaient comme un ciel étoilé. Retour au sommaire
CARMEN PERPETUUM Mixtant te varia laudavi saepe figura, Ut, quid non esses, esse putaret amor. (ÉLÉGIE LATINE.) PRÉLUDE « Depuis toujours. » Paul Verlaine. L'Aurore impériale et sa pourpre ont passé; Voici le chant des bois et la rumeur des plaines Et le printemps mêlant ses sons et ses haleines Grise d'amour mon âme éprise du passé. L'herbe est joyeuse et vers le fleuve qui dévie Majestueux et lent aux horizons perdus S'élèvent des murmures doux, comme entendus Par delà l'autre hiver, et par delà ma vie... Ainsi qu'en ce matin d'avril prestigieux, Humant la volupté des Choses surhumaines, Je suis, inconscient, le sentier où tu mènes Mon être vers un but inconnu de tous deux; Ainsi j'aî bu l'amour à tes lèvres diverses Dès l'aurore première et dès l'éternité; Et jusqu'en cet avril où rit ta nudité J'ai tendu le cratère aux baisers que tu verses; Nos aveux oubliés me sont comme un remords, Et j'ai suivi l'écho mystérieux des rires; Et dans mes yeux émerveillés où tu te mires S'est reflété l'éclat perdu des soleiLs morts. Retour au sommaire
I J'errais en un Pays sans nom, parmi des fleurs, Sans rêve et sans passé, joyeux de joie étrange; Enfantin et riant des sons et des couleurs, Dans ma virilité virginale d'archange. Lascive et blonde en l'herbe verte aux refléts bleus Tu dormais à mes pieds dans l'attente fatale; Et la rose complice, effeuillant un pétale, Epanouit ta lèvre en un souris moelleux..... Tu gisais à mes pieds, rieuse et rougissante, En ta passivité d'amante, tu gisais, Et tu compris, d'abord, le Mot que je disais; Et le baiser fut long et l'étreinte puissante. Retour au sommaire
II Le flot vertigineux emportait les collines Et traquait cette proie humaine au flanc des monts; Les vents avec des cris persifleurs de démons Souillaient ta nudité de bavures salines; Parmi l'effondrement retentissant des cimes, Comme un défl suprême au Dieu dévastateur, Le rocher colossal de toute sa hauteur Se dresse inébranlable au loin sur les abîmes... L'horreur du néant proche égarait en blasphèmes Ta voix — tendre chanson de notre amour impur — Ma lèvre frémissante oubliait le fruit sûr Où nous avions mordu l'oubli des vains problèmes; Mais, couvrant tes grands cris et mon insulte d'homme, Le hurlement des cieux emplit l'immensité: Sur le bloc, impassible en son énormité, Le gouffre entier surgit, épouvantable dôme! Tu me souris alors, folle, de terreur lasse, Et l'étreinte éveillant nos appétits blasés, Cette mort ne fut pour nos deux corps enlacés Que l'engloutissement de leur charnelle extase. Retour au sommaire
III Naïvement lubrique, à l'aguet d'un vieux faune, Vous alliez, nymphe hilare et qu'énerve l'orage, Vers l'amour printanier qu'assouvit dans la rage L'enlacement brutal et le baiser aphone. Je pris en vous voyant ma flûte lydienne. Si bien que, pour m'entendre et pour me voir petit-être, Et vous croyant cachée à l'ombre d'un grand hêtre, Vous vous haussiez vers moi, curieuse, et déjà mienne. O comme vous riiez, dryade, alors que, prise, Vous aviez oublié le vîeux faune et la sente; L'azur vous voyant choir en l'herbe caressante Souriait au travers des rameaux de cytise. Une brise embaumant le thym du pâturage S'était levée — heure d'impudeur idyllique — Mais nous ne voyions pas s'allonger l'ombre oblique, Et nous n'entendions pas au loin bramer l'orage. Retour au sommaire
IV Dans la fraîcheur d'un soir d'octobre aromatique, Au pays de l'amour voluptueux et le lent, Buvant jusqu'à l'ivresse, ô blonde, le troublant Arome qu'exhalait ce crépuscule attîque, Je rêvais l'appareil de toutes les pâleurs, Je rêvais, accroupi dans l'ombre et dans l'attente, Et, plein du grand désir de ta blancheur qui tente, J'avais enguirlandé ton seuil do blanches fleurs... Surprise d'un sanglot que la brise t'apporte, Te penchant dans la nuit d'étoiles, tu m'as vu; Et, rieuse de me voir pris au dépourvu Parmi mes blanches fleurs, tu dis: Ouvre la porte! Retour au sommaire
V Fontanalia. (La fête des fontaines.) Vous suspendiez aux branches des guirlandes, à L'entour d'un bassin vénéré cher aux naïades; Vous vous miriez parfois, en riant aux oeillades De vos yeux... une pierre indiscrète effaça Du miroir ondulé ce rire de coquette; Et vous auriez seize ans aux calendes de Mai... C'est le mirage de ton rire trop aimé Qui te valut, ce jour, ma naïve requête; Je t'ai conduite épouse aux lares du foyer; Tu fus mon Egérie énergique et hautaine, Pour ce rire émergé de l'antique fontaine Où j'ai plongé mon coeur, ce jour, pour l'y noyer. Retour au sommaire
VI « La belle Aude. » L'énervante langueur des lents violoncelles Redit que notre espoir d'aimer est enfantin; Le doux hautbois module un regret très lointain; Il frémit dans l'orcheatre un bruit de grandes ailes; La flûte suraiguë aux strideurs sataniques Raille un sanglot intermittent que dit le cor: Et voici, n'est-ce pas, l'héroïque décor Des gaves rugissants et des rocs titaniques; Voîci le choc des fers et les cris du carnage, La rage cramponnée aux flancs des rocs sanglants, Et la chute mortelle, et, vers les faîtes blancs, Le vol prodigieux des vautours plonge et nage... Et, là-bas, sur le Rhône, un chant de funérailles, Immense et triste chant que pleure un peuple en deuil; Et les roses de sang sur le double cercueil; Et Durandal avec la gloire des batailles! Retour au sommaire
VII La reine auréolée au sourire effacé, Dans sa robe stellée aux blancs revers d'hermine, Et l'apparat des jours de grand'messe a passé Avec son doux regard de femme, qui domine... Puis, sous le grondement des orgues déchaîné Où l'essor glorieux des hymnes se marie, Mon coeur s'exaspérait en un rêve damné Parmi l'alleluia de la Pâque Fleurie: Tête haute, bravant l'éclat de l'ostensoir Et ce peuple courbé que prosterne la crainte, Avec un long sanglot de t'aimer sans espoir, Je t'ai priée, à deux genoux, comme une Sainte. Retour au sommaire
VIII Nous n'étions pas bergers, au temps des bergeries, Aux jours de ma Bretagne épique où tu m'aimas; Et je partais pour de lointaines pêcheries. Aux longs sanglots des vents mêlant le cri des mâts J'avais harmonisé de mâles songeries Pleines d'arômes bus sous d'étranges climats. O le retour, espoir bercé de mes nuits lentes! Et ton image, comme un phare à l'orient; Si bien que j'épiais des étoiles tremblantes; Enfin, la côte ardue au soleil souriant; Les appréhensions sinistres et troublantes; Puis, la joie enlacée et le baiser friand. Et nous croyions, aux temps de la philosophie. Aux jours de ma Bretagne orthodoxe à jamais, Obstioémenl mystique et dont l'âme se fie Aveuglément au Christ des océans calmés, Et dont l'immense coeur de granit édifie Un Temple où bruit la mer et clair d'astres semés. Nous croyions un amour qui durât pour la vie, Ignorants du caprice impudique d'ailleurs, Innocents des déairs do la honte assouvie; Nous ne connaissions pas le rire des railleurs; Nous rêvions, par delà l'existence gravie, Le Ciel où vers le Christ s'en viennent les meilleurs. Retour au sommaire
IX Eussé-je ailleurs trouvé l'amour? — le jour s'endort A l'occident, reviens: ne t'ai-je pas menée Où flotte le parfum suave d'un rêve mort, O Berthe, ô ma Gretchen, ô ma douce Renée? ..... Tes grands yeux, et la natte ingénue, et ta voix Rieuse et musicale en naïves répliques, Et ta candeur céleste alors que tu m'expliques Les pourquoi fabuleux des choses que tu vois... Heure unique d'amour inconsciente et chaste, Crépuscule brûlant d'un radieux été; — O l'Idylle candide et tendre que c'était; Malgré que soit venu cet autre soir néfaste. Assis à tes genoux dans l'ombre où se noyait Ta forme, j'écoutais ta voix, comme en extase; Chaque contour naïf me semblait une phrase; Les mots inespérés et fous que m'envoyait Le souffle printanier de ta lèvre mutine Paraissaient onduler à l'entour de ton corps; Pour moi, couleurs et sons se confondaient alors En l'ivresse d'aimer une femme enfantine... Retour au sommaire
HEURE MYSTIQUE In memoriam C. G. I « Jejuna Corda. » LIVRES D'HEURES. Les roses du chemin évoquent d'autres roses; L'avril impérieux évoque un autre amour; Cet avenir, joyeux espoir, que tu proposes, Rappelle du passé l'ombre d'un autre jour; Les roses du chemin évoquent d'autres roses. Le catafalque virginal — ô roses blanches! — Les cierges dans la nuit des crêpes; le pas lourd Des hommes; l'orgue lent — comme de nos dimanches D'autrefois —; et la foule indifférente autour Du catafalque virginal aux roses blanches. Ces jours sont morts; ta vie, appareillant vers l'auhe, Sombrait avant l'aurore éblouie où je vais, Rêveur ambitieux de la victoire improbe Et défiant le souvenir des jours mauvais: Ces jours sont morts; l'aurore a refoulé cette aube. Dis-moi, toi qui rêvais la harpe de l'archange, Ce soir de causerie iutime, si le Dieu Des jours d'alors t'a pris au sein de la phalange Harmonieuse de ses choeurs , et dis le Lieu Très-Saint où chante vers son Christ ta voix d'archange... Sans doute, et tu connais les Rythmes et les Songes, Et quelque Amour inapaisé des âmes soeurs; Et tu prends en pitié notre art et ses mensonges Aimés, et la banalité chère des coeurs; Et tu connais l'Amour, les Rythmes et les Songes. O Doux mort, ô fiévreux enfant, mort de l'ivresse Que donne aux coeurs choisis le Vin sangflant; et nous, Malgré qu'au carrefour de tous chemins se dresse La croix prestigieuse et qu'on baise à genoux, Nous avons préféré la Vie à cette ivresse. Fous de désirs émancipés et d'amour jeune Vers l'univers conquis à nos voeux timorés Nous marchions, abreuvant d'espérance le jeûne Des coeurs; et nous allions vers des buts ignorés Dans la joie ivre et dans l'enfièvrement du jeûne. Et cependant que nous allions parmi des roses Blanches, au gré du sentier vert, ce jour d'avril, Le souvenir m'a pris du tertre où tu reposes Endormi dans l'espoir du rêve puéril; Les roses du chemin évoquant d'autres roses.... Si bien que, dans le soir qui vient, mon âme est triste Vaguement, sans regret, si ce n'est d'un espoir Et que mon coeur impétueux et doux résiste Aux promesses de l'ombre aimante, et, dans le soir Qui vient très lentement sur nous, mon âme est triste. Retour au sommaire
II Ite missa est. Office divin. O futile joueur de lyre, évoque une ombre; Car ton âme pleurait de joie au soir de grâce, Avant ce long cbemin que ta ruine encombre. A prier maintenant, ta langue s'embarrasse; L'heure ost funèbre; c'est en vain que ton oeil fouille La noire immensité de l'Occident sans trace. Il n'est rien que savoure ton âme que souille Le désaveu quotidien de chaque veille; L'ennui ronge ton cceur ainsi qu'une âpre rouille. Ne redoute plus que la volonté s'éveille De l'assoupissement que ton mépris impose Et dont, parfois, ton esprit même s'émerveille. Ne daigne plus quitter l'indéfectible pose Où se raidit l'allure altière do ta vie, O toi, dont la pitié s'étend sur toute cbose. Car l'orgueîl étayeur du rêve qui défie Depuis le saint amour jusqu'au désir de vaincre T'enseigne le dédain qui sèvre et déifie Ta sceptique raison que rien n'a pu convaincre. * Il eût suffi pourtant de ce deuil monitoire Pour aviver en toi la croyance magique Et ployer tes genoux devant le Saint-Ciboire. Reprends ta lyre et rythme à nouveau la supplique D'un chant humilié qui plaigne et glorifie, Du seuil, vers l'Agneau saint de la Messe tragique. Dis: « Christ, mon ooeur est las et ma barque dévie Au gré de l'ouragan vers la mort éternelle, Du festin de la chair mon âme est assouvie. » Dis encore: « Christ Dieu, mon âme ne vaut-elle Pas une goutte du Vrai Sang qu'un prêtre épanche, Et n'as-tu pas souci de mon âme immortelle? » Grise-toi de l'encens croulant en avalanche Du choeur vers le parvis où dans l'ombre tu pries, Et voici que soudain ton âme est toute blanche! Jusqu'au ciboire d'or gemmé de pierreries, Où gît le Pain vivifiant, avance et mange: Car Christ ne perdra pas Celles qu'il a nourries. Sens au fond de ton être abject s'éveiller l'ange, Entrevois, un instant, le Ciel pour qui les sages Ont dédaigné la terre et l'amour de sa fange; Et des Voix te diront d'extatiques messages... * O vision d'un soir et la royale escorte Des archanges joueurs de harpe et des cent vierges... Mais le ciel des élus a refermé sa porte; C'est dans l'aube d'argent la mort lente des cierges... Et la banalité des choses et des hommes. Cloaque où pour jamais, pauvre coeur, tu t'immerges. Brise ton crucifix, sème aux vents les atomes De l'Idéal futile et suis la tourbe lente; Car nous ne savons pas même ce que nous sommes. Elle est bien morte, va, ta belle foi vaillante; Ta barque à tout jamais cargue sa double voile; Dans la stagnation passive d'une attente, Et sur toi lentement le firmament se voile, C'est l'heure douloureuse où s'enténèbre l'âme, Le regret sans espoir et la nuit sans étoile, Et c'est l'obscurité qui pèse comme un blâme. Retour au sommaire
III La pénombre languit dans les Cimes du Pinde; Un lac noir sourd au creux du val — et c'est la nuit; L'axe des cieux tourne vers nous les feux de l'Inde. Joite ton arc, siffle ton limier qui poursuit Jusqu'en la nuit sa chasse vaine — l'ombre est morne; Sieds-toî, ton corps est las, près de l'eau qui bruit. La lune à l'orient dresse sa double corne; La trêve choit d'en haut au songe audacieux; Voici pour t'accouder les mousses d'une borne. Fixe un astre, connais le vertige des cieux; Dissous-toi vers l'Espace ainsi qu'une fumée, Et, dans la volupté du Rien, ferme les yeux. Il chante maintenant des voix sous la ramée, Un vent léger frissonne emmi l'herbe où tu gis! Ou'alIais-tu pourchassant la fauve renommée? C'est peu que toi — malgré ses horizons rougis, Malgré l'aube et la mer, ce monde est peu de chose; Et l'art n'est pas la peine — ô rythme — et tu vagis. La prière est absurde alors même qu'on l'ose; N'as-tu pas honte aussi de ton Dieu qui pleurait? Le temps est mort des Christ et de l'apothéose. Quelle fatuité naïve te leurrait D'un espoir enfantin et d'un songe impossible, Prometteuse de gloire à ton rêve épeuré? Tourne encor longuement vers le ciel impassible Tes yeux —: la Gloire unique est d'être l'Infini! Certes tu ne voudrais d'une gloire accessible? Abdique d'être roi, — le saurais-tu, banni — Sachant que rien ne vaut que ta volonté livre Le journalier combat vers quoi l'orgueil hennit. Tais-toi; ne rêve plus la splendeur qui t'enivre: Cette joie impuissante est pire — une heure a fui — Que saurais-tu vouloir, toi qui dédaignes vivre... Le grand ciel étoilé révolve dans la nuit. Retour au sommaire
ÉPILOGUE Le couchant et l'aurore épandent le sang fauve Des jours; et l'âcre mer projette ses écumes Que le vent porte aux fleuves doux; et nous, qui bûmes L'air de la plaine herbue et de la cime chauve, Dans l'ivresse de toi, Vin d'Être qui consumes L'âme, nous irons à la Mort, dont rien ne sauve: Aux bords du vieux chemin que fleurit ton avril, Terre, ô la Mère infécondée au dur poitrail, N'avons-nous pas l'ombre des chênes et l'émail Des prés et l'horizon, propice au voeu viril? Car la Vie éperdue élargit son portail, Et l'éternel souris des Cieux est puéril. Ainsi que d'autres sont allés, et malgré l'Ombre Où, par delà nos jours joyeux, se perd la route, Insoucieux ainsi que la chèvre qui broute, Nous irons lentement, sans en compter le nombre, Jusqu'en ce soir fatal des affres et du doute Et jusque dans la nuit funèbre, et jusqu'en l'Ombre... La vie est longue; l'Art emplit sa coupe d'or: L'espoir bouillonne aux bords du cratère d'or pur! La Jeunesse rieuse montre un chemin sûr Vers les Cimes où va l'éblouissant essor Des grands cygnes; et nous allons, ivres d'azur; Et sous nos pieds le grouillement d'un peuple dort. Déjà, pour nos regards émerveillés, des plaines Gisent dans la splendeur matinale et sa joie, Sous le ciel tendre que la brume pâle noie De son rêve; et vers nous, une rumeur d'haleines Parmi des branches monte, et l'horizon déploie Au loin l'immensité vaporeuse des plaines; Le jour que nous rêvions, éclos en ce matin D'or rose, vibre et chante, et nos voeux sont remplis. Notre âme adolescente et neuve a des oublis Qui font la honte d'hier comme un songe lointain; Et le zéphir apporte en rythmes affaiblis L'écho mystérieux de quelque autre matin... Debout, chante! voici l'heure des choses grandes; Ton plectre est d'or; lève ta tête impérieuse, Eployant ton manteau princier; car la rieuse Déesse Hébé t'a dit: Porte au Dieu mes offrandes. Le viatique saint de l'étape pieuse A nourri ta belle àme pour des choses grandes; L'orient s'ouvre, et, là-bas, jusque dans l'infini Que dévoile la fuite allègre des pâleurs, Déferle un océan et l'on entend les heurts De ses flots, bleus reflets rieurs du ciel béni... — 0, notre âme vers vous s'en vient avide d'heurs, Cieux, Océan, azur double de l'Infini! Le sang de notre vie est généreux d'audace, Le chemin de la cime est facile à qui l'ose. Et dans l'hymne glorieux de quelque apothéose Le cortège royal du pâtre de la Thrace S'avance, et, devant lui, défeuillant myrte et rose, Des vierges vont rayonnantes de jeune grâce; Des cordes de la Lyre orphique aucune n'est Brisée et le doux chant des Vierges sonne encor; Rien n'a changé de l'immarcescible décor: Car le Printemps perpétuel meurt et renaît; Malgré qu'aux pieds du mont la multitude dort Et que le Temple saint s'attriste, profané... Le sang, de notre vie est peu, Nature mère; Mais le chant de nos voix résonnera, peut-être, Jusqu'au soir de ta vie immense; et le doux mètre Né de nos doigts inconscients vaincra l'amère Nuit, malgré la rumeur des siècles pour soumettre A son prestige quelque autre coeur éphémère; Et quand ne suffirait à nos voeux le pouvoir Du Rêve impérial et du Songe berceur Et le Rythme serein du Verbe et sa douceur, De suivre le Cortège et son hymne, et de voir L'avenir rayonnant ouvert dans la noirceur Du Ciel morne; et d'être l'aurore, dans le soir: IL ne faudrait que cette joie à notre vie: Larme d'un coeur versé dans quelque soir à naître Au chant perpétué vers lui de ce doux mètre Né de mes doigts inconscients, et qui dévie Malgré le vaste bruit des siècles pour soumettre Au rêve de ce coeur le rêve de ma vie. Retour au sommaire