Francis Vielé-Griffin

La Clarté de vie

AU PRINTEMPS DE TOURAINE son hôte ébloui et reconnaissant F.V.-G. ÉTIRE-toi, la Vie et lasse à ton côté — Qu'elle dorme de l'aube au soir, Belle, lasse, Qu'elle dorme — Toi, lève-toi: le rêve appelle et passe Dans l'ombre énorme, Et, si tu tardes à croire, Je ne sais quel guide il te pourra rester — Le rêve appelle et passe, Vers la divinité. Laisse, ne prends qu'un viatique Et de tout cet amour qui double chaque pas Ne prends que le désir, et va, Dépêche-toi: Le rêve appelle et passe, Passe — et n'appelle qu'une fois. Marche dans l'ombre, cours! Est-il un abîme que tu craignes? O hâte-toi!... il est trop tard: La belle Vie en son sommeil d'amour Etend ses doux bras qui t'étreignent — Trop tard: le rêve appelle et passe, Appelle en vain, Passe et dédaigne... ALORS, Etreins la Vie, encore, de baisers lasse, Engendre d'elle un art: Si tu ne fus vers Dieu, à l'infini, Selon le rêve muet et qui prie, Retourne-toi, étreins la belle Vie: Immortalise en elle ta seule heure: De ta douleur de mort et de sa joie Procréant quelque Verbe harmonieux Qui te survive et rie et pleure Quand le printemps verdoie Au bois joyeux Du jeune leurre d'amour qu'il faut redire: Et chante dans la clarté de son sourire... Retour au sommaire
CHANSONS A L'OMBRE DÉDICACE La lente Loire passe altière et, d'île en île, Noue et dénoue, au loin, son bleu ruban moiré; La plaine mollement la suit, de ville en ville. Le long des gais coteaux de vigne et de forêt; Elle mire orgueilleuse aux orfrois de sa traîne Le pacifique arroi de mille peupliers, Et sourit doucement à tout ce beau domaine De treilles, de moissons, de fleurs et d'espaliers... Ce jardin fut le nôtre; un peu de temps encor, Ta douce main tendue en cueillera les roses; J'ai regardé fleurir dans sa lumière d'or La fine majesté des plus naïves choses: Les reines ont passé — voici la royauté Des Lys que leur blason au parterre eût ravie, Et voici fraîche encor d'éternelle beauté La frêle fleur éclose à l'Arbre de la Vie. Retour au sommaire
PRÉLUDE La Vie grave et joyeuse Avec sa saine chanson d'enfants Rit tout haut dans les yeuses Et les grands peupliers blancs; Maternelle et jeune à jamais De la sainte jeunesse des mères, Elle est debout, vêtue de Mai, Et ses bras sont grands ouverts; Du geste auguste des aurores, Du rire discret des crépuscules, Elle appelle, sourde ou sonore, Vers l'avenir qu'elle recule. Chacun marche à sa guise Par le pré que sa gloire fleurit: La Désespérance, assise, Voit passer l'Espoir qui rit; Il mène l'Année alerte Au long des méandres divers, De la source toujours verte Vers l'estuaire des hivers; Elle court, hésite ou s'attarde, Sous sa robe douze fois neuve, D'une gaze rose se farde Ou du voile assombri des veuves; Lui, de sa lèvre vermeille Lui rit, encore, et chante: Il la sait belle et s'émerveille De sa parure changeante; Il l'aime, même et nouvelle, D'un amour multiplié; Il l'aimait: la voici telle Que l'amour d'hier est oublié; Car, soudaine, effeuillant ses roses, Elle se pare des lis de Juin; Et fait, au contraste des choses, De la soif assouvie, la faim! Il la suit dans le vent qui l'enivre Du jeune désir de la suivre, Et les rêves joyeux qu'elle cueille Derrière son ombre pensive S'envoient comme des feuilles. La Vie indulgente et complice Varie d'un geste le décor; Le flot des heures grossit et glisse Et l'Année vierge encore, Leurre d'un baiser de prémice L'Espoir en marche vers la mort. Retour au sommaire
LA FENAISON Fauchez les fleurs, car l'herbe est haute; Fanez les foins, car le soleil croît; La Mort et la Vie vont côte à côte Par les prés et les bois; Et à qui la faute? Le vent et la pluie et le soleil fou Debout sur le chariot fauve d'Août En feraient bien la litière grise De ses grands chevaux soufflants et roux! Fauchez au rythme de la brise, La faux est subtile en son geste doux. La pierre chante au fil du métal A travers la brume matinale, Comme un chant de mort sur les herbes hautes, — La pierre et le fer unis pour le mal; — Une prière vaine monte du val; Mais à qui la faute? Après qu'on fauche, avant qu'on fane, Il est une heure diaphane Et la brise est lourde d'angoisse exquise; La prairie agonise joyeuse; Fais le geste d'une main pieuse Et prends à toi les fleurs qui gisent: Voilà la canche et la marjolaine Et la marguerite qui sait nos secrets — Chacune est douce d'une autre haleine — Et voici encore la reine des prés, Et tes mains sont pleines. Entre la vie et la mort qui songent, Leurs ombres mêlées font la mousse fraîche; Prends les fleurs et dis-leur des mensonges Et couche-les où l'ombre s'allonge Pour que le soleil ne les dessèche. Et viens! car la faux noire se glisse et mord Comme une vipère fatale et muette, — Notre clos, là-haut, si tu lèves ta tête, Rit de mes rosiers, sang et or! A qui la faute, si l'ivresse est faite D'un baiser d'amour et d'un baiser de mort? On fane, et la fourche dispersive Ecarte et divise et désunit: Joignons nos mains et nos lèvres vives Avant la nuit; Fauche la faux, et fane la fourche! La fleur est vive de ta bouche, Nos mains s'étreignent, nos coeurs s'unissent, Tout l'air est ivre, et ta voix est douce; Mes roses saignent entre tes lys. Retour au sommaire
VISION DE JUIN L'enfance est un Messie perpétuel. Emerson. Contre la meule pâle Aux foins légers, Son voile, que sa main tremblante étale, Semble neiger, — On a fauché, d'hier soir, la plaine égale; On a verdi de joncs la poudre des chemins Où Dieu s'en vient. Maintenant, tout est si simple en elle, Que ses yeux naïfs regrettent Le mystère d'avant ses Pâques neuves: Avec sa blanche guimpe grêle, La robe raide, où pas un pli ne prête. On la dirait quelque petite veuve En grand deuil blanc D'un frêle époux enfant... Sa joue est rose encor Du grand espoir: On l'avait enivrée d'un rêve fort Comme le vin d'éternité que foule dans le soir Le pied du jour qui marche vers la nuit, Et, las, son coeur à jeun s'en est évanoui; Ses mains se joignent Au vieux geste magique des clochers; Et — Que son coeur défaille! — elles témoignent De la prière de sa chair pour les péchés — Ne lui fit-on pas honte de ses joues, De ses boucles rebelles qu'on lisse? Sa bouche — elle sait bien — est de la boue; Elle a pris peur du grand soleil complice Et, les yeux clos, elle prie, à genoux... Fillette, lève-toi! et prends des roses: Le geste de la Fête est pour tes mains; Le Dieu qui marche par le pré de juin S'émerveille de toi et crie de loin Que s'ouvrent vers sa gloire tes paupières closes! Et simple, aussi, selon ton âme sans reproche, Prends à tes pieds, puisqu'on les fauche, Toutes les fleurettes mi-fanées: L'amour, réfréné d'hier! de ta belle poupée, Ton maintien blâmé avec ta grâce gauche, Les petits rires fous qu'on punit à la messe; Lie en bouquets les pauvres fleurs coupées, Soeurette aînée, Tu fais sourire le Dieu des naïves promesses. Le voici rayonnant d'amour vers ton émoi: Entre les bouleaux nains qu'on a cueillis au bois, Tout au haut, vers l'azur dans un signe de croix, L'ostensoir sur la vie fait le geste infini; A grandes poignées éparpille tes roses, Jette à l'immensité l'amour ailé des choses, Sois le Rire et le Geste et la Voix, Fleur de la terre éclose, O notre acte de foi! Il n'est plus une honte au monde, grâce pure Le vol du rose espoir éclôt de ta main frêle; La Vérité triomphe, et la Beauté perdure, Petite fiancée du Futur Eternel. Retour au sommaire
NOCTURNE Veillerons-nous ce soir? La lune est haute; Toutes les palmes de la nuit calme, Voluptueuses, flottent, Pour un épithalame... Et l'air prie bas entre les feuilles noires; Une eau sanglote; On pourrait voir, A travers le ciel résilié d'étoiles fines, L'Ombre de Dieu et Dieu qui se devine. Serait-ce un sacrilège? La nuit est-elle à nous, spectres du jour, Avec la honte au coeur des haines et des amours Et tout ce poids d'humanité que rien n'allège? — Oh! dormons — clos les yeux: nos coeurs sont sourds, Nos yeux aveugles et las; Et l'oeuvre de nos bras Est telle qu'au jour suffit sa peine, à peine; Et l'oeuvre de la veille Ne nous vaut pas un lendemain où prendre haleine: A chaque soir, le vieux sommeil Voile la longue nuit de songes Dont le jour, trois fois las, s'affuble et se prolonge — Le rêve veille et peine Près de nos corps inertes qui s'allongent Mimant le beau jour las qui dort le front au coude — Puis c'est l'aube, encore, d'angoisse! et telle Qu'il semble que toute l'âme saigne, goutte à goutte, Au néant, s'y dissoudre, l'immortelle!... Dors — bonne nuit! pourtant: ris, rêve et doute... Ce baiser de ta bouche Fut comme un peu de vin; Ta main fraîche à mon front est comme une pluie fine — Ton doux bras que je touche Est tiède comme la nuit de juin... La lune au ras des peupliers se couche .....On mourrait bien..... Retour au sommaire
L'AUBE DE LA SAINT-JEAN Lève-toi; la nuit est mourante: Voici l'aube et son deuil blanc; A voix basse, la feuillée lamente La nuit, comme on pleure une enfant; C'est la plus jeune nuit de l'année, Brève comme un jour d'hiver; Elle est morte, à peine née, Et l'aube de Juin est claire D'une pâleur étonnée; Le jour monte comme la mer... Debout! Il importe au fort Que l'angoisse de vivre le poigne, Puisqu'il marche vers la mort; L'aube ambiguë en témoigne, Morne et grave, et joyeuse, et sonore La Douleur et la Joie se joignent Et s'étreignent corps à corps, Et le double sanglot s'étouffe En un baiser qui rit et souffre; On a honte devant l'Aurore... Car elle est belle et oublie, Elle est rose de jeune sang, Et la tresse qu'elle délie, Eparpillée à tous vents, Voile sa pudeur en folie D'une brume d'or éblouissant! Elle fait, à la cime des chênes, Courir, comme à pas de feu. Les rayons rieurs qu'elle mène Vers le grand jour hasardeux; Elle est saine et sereine et cruelle Comme la force et la beauté: Il n'est pas de doute en elle. Son ombre est de la clarté... On la croyait lasse, à l'étape; Nous nous étions attardés; Le couchant, épreignant ses grappes Au long des grands bois fardés, Enivrait le crépuscule D'un sommeil lourd qui brûle Les landes et les guérets; On la croyait lasse: elle est là! Lève-toi vers la Vie inlassable, Prends le semoir, et va: Sur la cime des érables Voici rire et glisser ses pas; Nous avons dormi si las Que le réveil nous accable... Alerte! Elle marchait, là-bas. Retour au sommaire
SIESTE De l'ombre, ici, on regarde, Entre les feuilles extrêmes et la haie, La longue plaine que garde L'arroi pâle des peupliers. Là-bas, où le fleuve s'attarde Aux méandres familiers Nul ne peine plus au damier Des champs verts ou roses ou d'or; L'ombre naine des pommiers Se love dans l'herbe qui dort; Seul, un chêne roidit son cimier Sur la gloire de Messidor; La solitude embrasée Enveloppe d'un voile vermeil La plaine pâmée et lassée, Et l'homme, endormi sous la treille, Écoute, en rêvant, le baiser De la Terre et du Soleil... Le mystère s'illumine Des lentes choses éternelles, Le rêve à la Vie confine, Les âmes et les fleurs se mêlent Et le sang joyeux devine Pourquoi les heures sont belles; Il court et tourbillonne Du coeur aux tempes, et revient, Chante, alerte et monotone, La berceuse des temps anciens: Que la Vie est sainte et bonne, Que tout est juste et tout est bien... Sur nous, de la voûte des feuilles, Goutte, à travers les arceaux, Une clarté humide, où tu cueilles De verts rayons couleur d'eau, Elle avive la mousse étoffée, Et les brises, par brusques bouffées, Y volent comme des oiseaux; Qu'est-il? pour que rien ne chante: La calme forêt écoute; Son haleine lente évente L'herbe rêche aux bords de la route; Le sommeil des choses tente, Le regard se voile de doute; On sourit à la beauté Du grand songe ébloui, Et on entre dans la clarté Comme on entre dans la nuit... Retour au sommaire
LA MOISSON Une ombre bleue Traçait des cônes dentelés A l'Orient des meules, Sur l'éteule; La plaine rose pantelait D'un souffle maternel; On lassait l'or réel Des lourds blés fauves, Sous le soleil de Dieu. Au halo violet des meules, On chantait en buvant: Du levant au couchant C'était des rires; Là-bas, On marchait vers le Nord Et, à l'avant, La ligne des faux pâles faisait feu — Comme étincellent des miroirs virants — Les faucheurs marchaient vers le Nord, Couchant les grands blés derrière eux D'un même effort; Puis venaient ceux qui liaient les épis Et ceux qui groupent en faisceaux les gerbes pâles Et puis, courbant et redressant leur taille souple, Les glaneuses méticuleuses vont par couples, Ou l'une et l'une, d'un pas égal; Et tous les chariots avec leurs cris Et leurs boeufs — lents comme le blé qui monte — Et tout le faix d'orgueil des lourds épis... Nous eûmes honte... Assis contre les gerbes chaudes J'ai chanté, bas et pour moi-même, Ceux-là qui rôdent De porche en seuil, Qui ne labourent et qui ne sèment. Glanant la Vie selon l'accueil; Et j'ai chanté, plus bas encor, La faim et l'ombre de la mort Honteuse et morne et telle qu'on n'ose Dire qu'on a faim et pour quelles causes, Et qu'on meurt seul et sans révolte D'avoir semé sans qu'on récolte — La crainte et l'orgueil sont muets; .. Tel qui mourait, on l'a tué, La faim faisant sa bouche acerbe... Je t'ai chanté, tout bas, ces choses Entre les blés, au mois des gerbes. Retour au sommaire
ÉTOILES FILANTES Une... encore une... Quels dieux nous quittent? On dirait que le ciel s'effrite Comme un vieux temple merveilleux: D'abord, ce fut la lune Hâtive et qui s'en fut, fauve et pâle, insolite, (Vois, encore une... deux?) Et puis un grand nuage est monté d'occident, Jusqu'au zénith, Et quand il est passé au nord. Dans le vent tiède et lent, (Regarde, une autre encore...) Quand l'ombre fut passée, Toute la splendeur des étoiles a lui, Avec la certitude des milliers, Calme et si vive que nos youx lassés S'en sont fermés, éblouis de la nuit, Humiliés... ( Vois: elle a rayé l'ombre et s'est effacée...) Ah! maintenant, ouvre les yeux! Elles tombent comme des gouttes d'or, Comme une poussière d'orfèvre, Il pleut du feu... Il n'est pas une étoile dans les cieux... Etouffe mon blasphème à même tes lèvres; Mon rêve passe avec ce météore Et va s'éteindre entre les trembles, tout là-bas.. Il n'est pas une étoile en qui j'aie foi! Donne-moi ta main; fermons les yeux sur elles; Je te vois malgré l'ombre, et les yeux clos; Notre heure, brève ou longue, est la plus belle; Ce peu d'amour est notre seul falot. On a moins honte de mourir ensemble — Une heure, un jour, un mois, dix ans encore! — Nos coeurs unis, comme les feuilles du tremble, Battent dans l'ombre sans guetter d'aurore. Donne-moi ta main; il serait doux, ma joie, De s'étreindre à jamais en un sanglot d'amour, De ne faire qu'une ombre, toi et moi, De tout ce double leurre d'humanité, De s'étreindre à jamais, aveugles, sourds, Et de tomber durant l'Eternité. Retour au sommaire
PLUIE D'ÉTÉ Tout est si calme que tu redoutes Ce galop, au loin sur la route, Comme un messager de malheur; Et que, pour l'odeur familière De l'averse tiède dans la poussière, Tu donnerais toutes tes fleurs; Tu donnerais l'âme exhalée De toutes tes roses ensommeillées Qui penchent, — Et la Mort par les allées, Marche, rêveuse et diaphane, Hésitante pour les effeuiller, Entre le lourd soleil qui fane Et la pluie âpre qui flétrit. — Tout est si calme que tu ries (Tu pleurerais aussi bien sans doute) J'écoute un galop sur la route... Le ciel pèse et la brise lasse S'est laissée choir sur la terrasse Et gît entre tes roses lourdes, A tes pieds même, évanouie; Tout est si calme que l'on suit, Maintenant, à sa rumeur sourde Qui monte entre les peupliers muets, La roue qui peine évertuée; Elle te lasse et t'importune Et tu m'en gardes, un peu, rancune... Et nous voici guettant l'orage Avec les arbres et les herbes — Le signet griffe encor la page Où nous lisions le chant des âges Mêler les vieilles voix superbes... Entends-tu le tonnerre, au loin? Alerte, la brise: voici le vent! Une feuille court à l'avant, Comme un lévrier détalé; Mais la poussière la rejoint, — Toute la route en est voilée — Elle tourne et monte dans le chant Des hauts peupliers déferlant Comme une mer sur des galets; La pluie, la pluie à grosses gouttes! Comme elle marche à pas pressés; Ta main tendue s'y trempe toute, Elle est si tiède que tu y goûtes, Ta joue s'en est toute rosée; Elle met de la jeunesse aux feuilles, Fait nette l'herbe, lisse la sente; C'est l'heure, tantôt, de la cueille Des belles roses ruisselantes: Déjà le soleil rit au seuil... Sans la pluie nous n'aurions osé Ceuillir vingt roses, et un baiser. Retour au sommaire
LA VENDANGE PROCHE Sieds-toi là, si tu es lasse; La cave est moins fraîche, il semble, Et calme comme une église; Au cadre cintré de la porte basse, Le demi-sourire de Septembre Joue, triste et gai, dans la brise A travers les feuilles qui tremblent; Le relent des cuves grise... Au dehors, car la vigne est rousse, Le lutinet sonne aux bondes; Et d'antiques ceps aux grappes douces Tordent leurs bras fabuleux Sous le poids des vendanges fécondes; Et la belle Loire est bleue; Et les feuilles tournent, en ronde... Quelle sera notre vendange, A nous pour qui l'air est du vin? Nous, pour qui des vestiges d'anges Firent tous les chemins divins? Où est la cave et la crypte Pour y céler notre printemps, Où l'ombre éternelle l'abrite De l'aile des rêves chantants? Je ne sais, mais je crois que la sève des âges Qui chante au cellier des aïeux, Que la voix des vieilles pages Que tu tournes d'un doigt pieux, Dans leur rêve haut et sage Disaient notre rêve joyeux. Je ne sais, mais l'Espoir m'a pris De sa poigne vive et rude Et mené, grave et surpris, Au seuil de la certitude, Et l'Amour riait sur le seuil Et, cueillant une grappe au linteau, Il m'a donné le baiser d'accueil Et me couvrit de son manteau. Debout, près de toi, je songe Que les heures vont et viennent, Que ma gloire à moi, c'est mon songe, Que ta gloire est d'être mienne; Mais pour qui sera donc l'ivresse Quand tomberont au pressoir Ta claire fleur de jeunesse Et l'orgueil de mon espoir? Qui dira l'heure attardée, Et la lune dans le verger? Je t'ai si longtemps regardée, Je ne sais si tes yeux ont changé... Retour au sommaire
OCTOBRE La brise, déjà brusque et de voix rude, A poussé, devant nous, le vantail d'or Du vieil Automne auguste aux yeux de solitude. L'herbe est joyeuse encore Et, dès le seuil, Le regain vêt le pré de sa verdure neuve; Regarde: la vallée s'élargit comme un fleuve; L'arrière-été, frileux sous son manteau de feuilles, Se lève, au loin, souriant la bienvenue, Et chante, comme au temps des cueilles Et les oiseaux, Alors qu'il cherchait l'ombre et riait nu D'entre les grands lys d'eau et les roseaux... L'été n'eut pas de gloire comme celle-ci Le verdoyant orgueil de son laurier N'a pas valu les diadèmes d'or verdi Que te voici cueillant au peuplier léger; Et si des feuilles saignent sous nos pas Comme une lie vive de vendange, L'âme subtile et fauve de l'effeuillaison Monte sous bois, en griserie étrange Entre les ormes tors, Quand nous passons, riant tous deux, couronnés d'or Et tout autour de nous est beau comme la mort. Seules les feuilles bruissent, Au sillage de ta jupe hâtive; Arrête! écoute et retiens ton haleine: Il n'est plus un murmure qui vive, Le silence des rayons oblique et glisse Furtif entre les chênes... La brise meurt; L'air est si calme qu'on entend son coeur Qui bat la vieille peine... La Mort est belle comme ce soir, je crois — Silencieuse et pâle, sans rêve et sans émoi Nulle douleur voilée ne guette entre les ifs Ceux dont la voix s'éteint comme un chant qui s'éloigne Et le geste crédule où les lèvres se joignent Scelle d'un sceau d'enfant la loi grave du sort; Saluons d'un baiser l'Automne aux yeux pensifs: La Vie est un sourire aux lèvres de la Mort... Si de la gaîté claire de tes guirlandes J'ai fait comme un refrain au rêve de la vie, La sente du verger ou le sentier des landes Ondule au rythme égal de ma mélancolie; On pleurerait, peut-être, à rêver l'ombre grande Et le cri du tombeau où nul ne vient à l'aide; Mais l'ombre grêle est douce sous la charmille tiède, Le râteau à tes pieds mord des feuilles crispées; L'Eté hésite, avec ses heures attroupées, Au seuil de l'occident et sourit à la nuit... ...Que ferons-nous demain de ces roses coupées? J'ai hâte du feu clair et de ta voix qui lit... Retour au sommaire
POUR LA VIGILE DU 2 NOVEMBRE Soyons humbles, L'Ombre immense infirme jusqu'au rêve; Quelle est ta foi, ta joie, ton but, ta volonté? Ecoute, entends, sois prêt si l'aube lève, Sur le monde aveuli et las d'avoir douté, Impérieusement un signe de clarté — Regarde, écoute... Soyons humbles; L'orgueil fait peur: la mort muette Est assise immobile au seuil des siècles, encore! La voix crédule et forte des poètes Sonne plus faiblement au fond des vieilles aurores — Ecoute et guette... Soyons humbles; Le verbe meurt en des métamorphoses, Toute harmonie s'oublie, toute lueur défaille; Et le bûcher funèbre où la gloire repose Retourne à l'ombre, ainsi que meurt un feu de paille — Tais-toi! on n'ose... Le buste survit à la cité et puis s'effrite: La strophe de Pindare s'ébrèche au Parthénon; Et l'immortalité où tout orgueil s'abrite S'écroule sur la pierre où l'on gravait un nom — Veille et médite... Soyons humbles, mais volontaires et graves; L'effort est saint, toujours, qui glorifie la vie; Même le peu que savent ceux qui savent Est digne de la joie où, naïfs, ils convient La pauvre vanité des multitudes esclaves. Même ce peu d'amour, futile pour d'uns, Ce regard-là, et puis ce baiser sur la bouche, Et la couronne frêle de parfums Que font les cheveux blonds aux jeunes chairs farouches, Et même la grâce, ici, de chanter pour un autre Le rêve de cette heure, si mienne qu'elle est à tous, Valent l'espoir joyeux que Demain sera nôtre Et que le fruit éclose à l'Arbre aux feuilles douces. Retour au sommaire
POUR LE 2 NOVEMBRE La muraille d'or des peupliers sans voix S effrite et croule, doucement, incessamment: Du soir à l'aube, la plaine croît; Le vent Déroule un tapis d'or entre les saules blancs; A travers les cimes frêles et droites, Déjà, le fleuve d'argent dur miroite; Et, barrant le grand bouillard isolé, vert sombre, Dont pas une feuille encor, ne tombe, La ligne bleue des coteaux dresse la Croix Sur la varenne sans moissons — Sur quelle tombe? Au carrefour, peut-être des saisons... Calme comme la lassitude, et pâle, Le ciel est léger, floconnant et tendre; Je ne sais pas quel rythme pourrait rendre La douceur automnale... Malgré que toute vie soit belle — Ardente ou lente, humble ou superbe — Cette autre volupté est éternelle: Le sommeil et la mort gisent dans l'herbe, La pluie a rouillé la faucille, Le vent a dispersé la gerbe, La moisson fut vaine et le rêve est futile.. Et — n'est-ce pas? — Qu'une chose soit vaine, elle en est douce — Comme un mot incompris d'amour ou de génie — La porte de l'été qu'un vent brutal repousse Retombe comme une aile sur la fête éblouie — Des pas s'étouffent dans la mousse, Des pas... Nos pas s'étouffent sur les marches feutrées d'ombre, Ta couronne de roses fleure nos fiançailles, Tu pleures doucement comme une vierge au vitrai!, Et moi, qui croyais vivre au gai soleil d'été! J'ai vu l'automne rire en les feuilles qui tombent Et je me suis senti mourir en volupté. ... La porte est translucide, la salle s'illumine, La mort douce est assise à la table dressée; Hôtesse, elle fait signe de sa main pâle et fine; On entend sur le seuil un bruit de pas pressés. Nos jeunes heures sont là, assises entre les autres, Oublieuses et plus belles, et parées de nos joies, Et je ne saurais plus te dire quelles furent les nôtres Car la troupe se mêle du geste et de la voix; Ceux dont nous parlions, les aïeux les aïeules, Sont là, et nous regardent et ne nous connaissent pas; D'autres viendront vêtus de grâces et d'orgueils, Ils seront nés de nous, et ne le sauront pas... Jusqu'au seuil de la Porte, où l'on jette au soleil, Comme un trophée d'adieu, la couronne fanée, Parmi le chant léger des feuilles en éveil Qui vont pleuvoir sur nous l'or sacré du sommeil, Marchons ingénuement au pas de nos années Qui sait vers quel pays d'espoir et de merveilles? Et vers quelle harmonie éternelle et subite... La muraille d'or des peupliers s'effrite... Retour au sommaire
LES FEUILLES Le vent qui vient à travers plaine Parle et raconte d'une haleine Que l'Automne roux a pris sa course, L'épieu au poing, le cor au flanc; Et la forêt va divulguant — D'un grand frisson qui va semant Les feuilles des hêtres et des chênes, Jonchant les sentes, comblant les sources Le bruit de la chasse prochaine. Le bouleau frissonne et s'incline, Le pin sombre et sourd se lamente, Le grand chêne éperdu s'obstine Et hurle et geint son épouvante; Par les sentes de la forêt Les feuilles courent, culbutées, S'affolent, virent, et tourbillonnent Aux carrefours des routes en croix, On palpitent, blotties sous bois, A guetter, dans le vent, là-bas, La voix des meutes de l'Automne. Toutes les cimes inclinées Sèment à la plaine moissonnée La gloire morte de l'année Eparse aux vents du firmament. Et la forêt découronnée Surgit tragique éperdument. Les feuilles, les feuilles dans la bise! Elles s'essorent, comme des corneilles, Tournoient aux frises de la tour, Et vont s'abattre aux frais labours, Ou volent au ras des routes grises Vers l'orbe tassé du soleil Qui fume au fond du couchant lourd... Ah! détourne-toi du porche; Il tombe comme un deuil; Les mois ténébreux sont proches: L'Automne a foulé sa torche Et l'étouffe en la cendre des feuilles. Toi, fais claire la lampe des veilles, Haute et franche la flamme au foyer; Ris et chante, sans prêter l'oreille Au vent qui gaule nos noyers; Sur la table, toute grande, Etale la nappe aux fleurs menues Et qui fleure bon la lavande; Pose un flambeau à la lucarne, J'en ai poli la vitre nue: Une lueur sur le chemin Est comme un rire de bienvenue Et comme une main dans la main; L'âtre flamboie, la huche est comble; Chante un vieil air de bel accueil; Sait-on qui vient vers nous dans l'ombre, Foulant, légers, les feuilles sans nombre, Saluer d'un rire notre seuil? Le vent portait, tantôt, de la ville aux cent tours; Par-dessus la forêt qui défaille, J'ai cru entendre, tout le jour, Et tantôt clair et tantôt sourd, Harmonieux comme l'amour, Le carillon des épousailles. Retour au sommaire
L'AUTOMNE Lâche comme le froid et la pluie, Brutal et sourd comme le vent, Louche et faux comme le ciel bas, L'Automne rôde par ici, Son bâton heurte aux contre-vents; Ouvre la porte, car il est là. Ouvre la porte et fais-lui honte, Son manteau s'effiloche et traîne, Ses pieds sont alourdis de boue; Jette-lui des pierres, quoi qu'il te conte, Ne crains pas ses paroles de haine: C'est toujours un rôle qu'il joue. Car je le connais bien, c'est lui Qui vint l'antan avec des phrases Avec des sourires et des grappes, Parlant du bon soleil qui luit, Du vent d'été qui bruit et jase, Du bon repos après l'étape; Il a soupé à notre table — Je le reconnais bien, te dis-je — Il a goûté au vin nouveau, Puis on l'a couché dans l'étable Entre la jument et le veau: Le lendemain l'eau était prise, Les feuilles avait plu sous la gelée — Ferme la porte et, les volets. Qu'il passe son chemin, au moins, Qu'il couche ailleurs que dans mon foin, Qu'il aille mendier plus loin. Avec des feuilles dans sa barbe Et ses yeux creux qui vous regardent Et sa voix rauque et doucereuse; A d'autres! moi, je le reconnais, Qu'il s'attife d'or ou qu'il gueuse. — Rentre la cloche: s'il sonnait! Prépare une flambée; j'attends Le vieil hiver au regard franc. Retour au sommaire
LA SOURCE Que l'ombre rêve ou rie, L'eau goutte au creux du rocher; L'heure change et la saison varie; La hêtraie dort ou frissonne; L'eau calme est claire et bonne: Le rire du printemps rose sur elle s'est penché, La soif de l'été, rouge, d'elle s'est étanchée, Mais l'automne pâle, au crépuscule, a trébuché, Y laissant tomber sa couronne. Sur son miroir, où tu regardes qui tu es, L'haleine, déjà, du jeune hiver, pose en buée; Tout s'est atténué D'une poussière de songe; Tu ne voudrais remuer Les feuilles tassées en nuées Tout au fond du bassin obstrué Où ton ombre sur leur ombre s'allonge; Elles l'ont fait profond et muet; Le mystère des bois s'y prolonge: Car la chanson y gît tuée Des feuillées d'Avril, nouées En guirlandes flétries de mensonges; Ton regard qui, pensif, s'y plonge A pleuré et ri de ses songes Et s'y est habitué... Retour au sommaire
CHANSON À L'ORÉE Ici ia sente hésite, Tant de feuilles sont tombées; Nous avons couru si vite Par l'herbe détrempée, Que te voici tout essoufflée Et si rose, qu'on en oublie Ton beau bouquet effeuillé Et ta chevelure en folie! Irons-nous plus avant, rieuse Pantelante légère à mon bras? Il n'est plus de feuilles qu'aux yeuses; On se perd, même à deux, sous bois, Malgré tes lèvres joyeuses Et la chanson de ta voix. Voici l'ombre, aussi, qui s'allonge Et des brumes entre les saules, Et la nuit qui vient et ses songes; Appuie tes deux mains sur mon bras Et la tête à mon épaule, Retournons à petits pas Avec ces longues paroles Qu'on se dit tout bas comme à soi... Retour au sommaire
L'ÉTÉ DE LA SAINT-MARTIN Si nous étions vieux et vieille, Assis sur la terrasse, ici, Parmi la rumeur des abeilles, Souriant de nos jeunes soucis, Que dirions-nous de plus Qu'hier ou sa veille ou demain? La plaine serait calme et douce Et les feuilles rares et rousses Et ta main serait dans ma main. Je lève les yeux vers la vie — Mets ton front contre ma joue — Le fleuve passe et dévie; Le soleil rose s'y joue; L'heure passe et je m'y fie — Mets ton bras légfer à mon cou — Je vois, où le blé verdoie Aux labours, pour la moisson lointaine — Comme un petit sourire de joie Allège d'espoir toute peine — Je vois, où le blé tendrelet Fait naïve la plaine féconde — Comme un rire d'enfant sur le monde — Au frêle lacis des peupliers Où des feuilles s'attardent et tombent, Je vois, qui chevauche au pas sourd Du cheval dans le feutre des feuilles, Notre grand saint Martin de Tours — La rose en ta main s'effeuille — Sa cuirasse, luisante ou terne, S'écaille comme l'écorce au bouleau; Son regard est doux et ferme, Sa joue, pâle comme son manteau; Il chevauche, car la route est sans terme Vers la pitié et l'espoir; Car lautomne est toujours le même, Et même toujours le soir; S'il s'est baissé vers la route, Si son cheval fait un écart, C'est un insecte, sans doute, Qu'il épargne et lui laisse sa part; Je sais sa face et ses yeux Qui regardent vers demain, Sa lèvre qui tremble, un peu, Et la pitié de ses mains; Et je sais qu'il va vers Dieu Et qu'il suit le droit chemin... On marche, et des jours qui furent Des printemps clairs, des étés, Il n'est qu'un reflet qui perdure — Comme l'arôme des prés au fenil — Bonté douce de la Beauté; Hors ce, que nous reste-t-il? Et qu'importe d'avoir été? Lève donc tes chers yeux baissés Et regarde la joie de demain: J'ai semé le blé pour la moisson lointaine; Et qu'importe ma peine, Qu'importe l'hiver en chemin?... L'Été qui partait se retourne encore Et jette en riant à l'Automne nu La moitié de son manteau de gloire — Vois donc: les hiers sont revenus! Et saint Martin chevauche par la rive de Loire, Retour au sommaire
AU PLI DU COTEAU ... Tu te retournes, un peu, au cri de la bourrasque Au faîte, là-haut, sur le ciel froid et bleu, L azur moutonne et chasse; Entre le gaulis frêle des frênes défeuillés (Que le vent tord et tresse, Comme l'osier des berges dépouillées). Au loin, là-bas, vers le soleil frileux, Les nuages courent et passent, Tumultueux, Sur le ciel froid et bleu; Cherchant des violettes dans l'herbe grise, Penché, j'ai ri à ta surprise Dans le miroir oval de la source à tes pieds, Et nous suivons, tous deux, dans le cadre rouillé De la défeuillaison amère des noyers, L'exode énorme du Septentrion Qui passe sur nous, là-haut, toutes ailes éployées Dans le vent fou du nord, Vers le soleil si bas sur l'horizon... ... Si bas sur l'horizon que son rayon oblique Rampe au ras de la mousse, que couva l'ombre humide, De la jonquille aqueuse au chrysanthème aride, Et fait tiède à tes pieds cette herbe demi-morte Où quelque Heure attardée de l'été s'est blottie, Frileuse, pour mourir dans les fougères blondes, Pâmée à l'odeur forte Des feuilles affaissées qu'éparpilla la ronde Que mène la Mort ivre, l'automne, au seuil des portes, Quand le cep au linteau où la grappe a mûri Court, lézarde vive, sur le vieux mur crépi... La joie est calme et neuve étrangement De regarder le vent, qui hurle au faîte, Ployer là-bas les peupliers du fleuve Et charrier le firmament: Autour de nous, pas une feuille qui s'émeuve, L'herbe est muette... Voici des violettes! Retour au sommaire
LES BRUMES La lune à mi-chemin des cimes dépouillées Sourit entre le lacis noir des branches basses, Tout au ras du coteau, comme un pâle soleil; La nuit est claire et froide sur la terrasse. La brume noie là-bas les peupliers, Hausse la plaine au niveau de nos treilles Et bat d'un flot muet le pied des escaliers. La plaine est pâle et légère comme un ciel d'avril. L'on dirait que, du haut du firmament — Tant l'air est clair — Les nuages sont tombés doucement; Ou l'on dirait que, portés par un flux d'argent Nous montons vers la voûte qui brille, Si proche! Plus proche encor si tu la fixes longuement, Ainsi, penchée et immobile... Nous montons doucement! Pas un bruit, pas un souffle; on sent les feuilles Se fleurir dans la mort d'un parfum innommé; Ce soir, c'est une assomption sans deuil De l'âme des charmilles et des roses fanées Et des heures du seuil... Maintenant, sur la brume étale, Le baiser de la lune flotte en lueurs de rêve; O la mer amoureuse où voguer vers des grèves De printemps sans automne et de vagues égales Où le désir s'achève! Peux-tu voir? L'ombre — de la tourelle émergée comme un phare — Balance devant nous une barque noire Au long de la muraille: Nos âmes passagères iront-elles s'y asseoir? Et qui tiendra la rame et qui le gouvernail?... Ah! chère! la vie est longue si la féerie s'efface: Au pied de la terrasse Déferle sous le clair de lune Le flot, soudain tumultueux, des brumes; La barque a chaviré; le rêve passe! Voici l'emblave encor et les peupliers nus. Le fleuve d'acier froid comme un glaive posé, Le vent d'Est chasse et glace; Rentrons, le feu est bas sous la lampe baissée; L'hiver sur le chemin a posé son pied nu; L'hiver est en chemin; qu'il soit le bienvenu! Car le Printemps le suit comme une ombre rosée. Retour au sommaire
HIVER La flèche de ton rire ailé Se perd dans l'ombre; La tour de bel espoir inégalé Que j'ai bâtie avec la montagne écroulée Ébrèche de ses tourelles effilées Le ciel lourd qui retombe Vers les herbes foulées; Ils ont levé les yeux et n'ont vu que l'hiver Au vol bas et morose: C'est par delà que chantent encor mes vers, Que s'effeuillent tes roses; Est-ce la faute aux dieux? Nous sommes seuls, encore, sous le soleil, J'ai songé que nous étions, tous deux, Le rêve de leur sommeil, Le rêve dont on sourit, anxieux, Quand on s'éveille. Non: notre peu de joie de vivre Tourne en leur rêve Comme un oiseau blessé, virant sans trêve, Et qui semble ivre: La voix naïve et franche de la Vie Sonne en leur songe Comme la haine vagit et l'envie Et le mensonge; Les temps viennent pour eux qu'annonça l'Ange Devant la Porte: Ils foisonnent au fossé, ils sont la fange, Les feuilles mortes: Ils tremblent dans la nuit aux vents du ciel Ou gisent inertes; Ils ont blasphémé l'aurore éternelle, La gloire offerte: Le silence autour d'eux tombe pareil A la pluie fine, La voix humaine sonne étrange à leur oreille, Semble divine, Et s'il leur reste un peu de force ils se redressent Et la renient... Est-ce la faute aux dieux, cette détresse Indéfinie? Tout s'est, obscurci sur la terre délectable: Le fruit d'Éden, que nous cueillons, semble une fable... Retour au sommaire
NOS LIVRES La chanson des heures, il semble, S'essore du livre ouvert, Joyeuse et haute et légère Comme un vol d'alouettes sur les trembles; La chanson des vieilles heures Qui sourd du livre qu'on ouvre Est comme une source qui pleure Sous bois, Qu'on découvre A la chanson de sa voix. On écoute... C'est la voix prêtée Aux paroles des siècles d'or: Et la chanson d'un pâtre portée Sur la brise de ton haleine Sonne pleine et rieuse encore. — Je me lève vers la plaine, Là-bas, et la mer qui dort... Qu'importe le nom du poète? — L'aube croît et l'on pleure tout bas; Le pavot lève sa tète rose Sur le verger en contre-bas: Et nous sommes ces choses; Dis, ne les sommes-nous pas? C'est ta gràce qui vit aux visages; C'est notre âme debout près de toi Et qui tourne de l'aile les pages Qui vont chantant sous tes doigts Comme chanterait un clavier; Cette heure est en nous et le rêve Qui monte des vieux feuillets — Telle une brume se lève D'entre les peupliers, A l'aube — Est un voile d'encens mêlé Aux plis légers de ta robe; Les paroles dites et redites, Les simples mots battent plus vite, Soudain, comme un coeur, comme une aile, Et chantent: L'angoisse de joie en elle — Comme un rayon — palpite Et s'irise, soudain, au prisme Et jaillit, rayonné Sept fois en sa gloire vivante: Et le Verbe est né!... Ah! quiconque n'a pas, une fois, Saigné de la blessure intime, Et n'a pas senti la couronne des joies Brûler comme un cercle d'épines; Qu'il s'en aille au lucre sapide Et qu'il torde le rêve en lingot; Qu'il chevauche où le hasard le guide: Tout chemin mène au tombeau; Qu'il parle haut et commande Aux esclaves dont il est le moindre; Qu'il achète leur âme ou se vende Sous l'aube lente à poindre; Qu'il blasphème ou qu'il exalte L'heure pâle où il croit vivre; Qu'il mène la tourbe ou la suive; Qu'il tire l'épée ou la dague; Mais qu'il laisse fermé le livre! Retour au sommaire
AU COIN DE L'ÂTRE Les pages fines de la vie (J'y ai séché des ancolies) Tournent au vent dont la main est vive: On sent sur soi la mélancolie De celui qui referme un livre Chanteur et si doux en ses rêves jolis Qu'on a cru le vivre Et qu'on meurt, un peu, en le refermant... Laisse la porte close, chère, Nul n'a frappé; Parlons du mois des roses claires, Des foins coupés; Dis-moi les mêmes choses: On cueille vingt grappes roses A la même cépée... Laisse le feu mourir, un peu; La chambre est tiède, Et je te sens sourire, des yeux, Dans l'ombre, à mon aide: Redis encor les choses douces Que tu disais: On cueille bien vingt roses-mousses Au même rosier... Les heures perdues reviennent, parfois. Avec leur cueillette de fleurs des bois, Ou lasses et pâles du chemin droit Qui mène au devoir comme on mène à la mort (Car la Bonté vaine porte son remords Aussi bien que la Haine, mais elle est moins forte); Nul n'a frappé si ce n'est le vent; J'aurais peur, en ouvrant, que ce soit la Mort Qui porte en ses bras (tu dirais qu'elle dort) Ma Bonté pâle et froide qu'on a tuée l'antan... Clos mieux les lourds rideaux plutôt: Le vent vacarme; La pluie d'hiver pleure aux carreaux, J'entends ses larmes; Toute l'ombre sanglote, intruse et veule; N'est-il une demeure où l'on soit seuls?... Allume la lampe avenante, Jette un cep au foyer qui s'éteint, Et prends, encore, entre tes mains, Le livre cher qui chante; Relis, tout haut, que demain Nous revaut son attente, Et que la route est toujours bonne Pour celui dont le pas y sonne Et que la source est toujours neuve Pour le passant qui s'y abreuve Et que la vie est faite telle, Hasardeuse et hâtive, Morose, folle et belle, Perpétuelle, Pour qu'on la vive. Retour au sommaire
MINUIT La grande ombre des arbres va et vient Sur la blancheur obscure de la plaine; Là-haut, d'entre le taillis noir des chênes, Le vent se lève et chante Sa voix est âpre, comme la haine Qui se souvient, Dans l'ombre lente; J'écoute; Le ciel mi-sombre houle et chasse Quelque débâcle fabuleuse; La lune, froide et claire comme un doute, Sourit et passe, Et tout le firmament se fait de nuit neigeuse: Et, si le vent reprend haleine, On entend, par delà la plaine, Le fleuve heurter ses glaces Aux berges basses... Le vent gazouille une ironie, Gémit des plaintes fausses, Hurle comme un blasphème impur, Rit — et son rire sanglote et se renie, — Pleure comme un faux pauvre qui se gausse Et guette, la main haute, au coin du mur. J'écoute, comme en un rêve: Le pas du vent titube et butte, Entraîne des branches mortes dans sa chute Et se relève, Mêle en un tourbillon les cimes nues Qui geignent dans l'épouvante, Ayant jeté leurs feuilles dès sa venue, Frêles et suppliantes; Mais il les tord dans la mêlée obscure, A travers l'air fouetté, Ébranle jusqu'aux troncs crispés dans le sol dur Et chante La monotone ivresse de sa cruauté... Le vent chevrote, las, et s'assoupit: Invisible, la neige essaime dans la nuit; Le millier des blancs flocons au vol tournant Voltige sous la voûte, Se blottit vers le seuil, comme épuisé, Vient mourir à la tôle tiède, fond et goutte En grêles stalactites irisés: Couronne inverse et dérisoire au vieux quinquet... Le silence est venu sur terre et sous le ciel Et, dans l'ombre pâlie où quelque étoile halète, J'écoute, voix soudaine en la veillée muette, L'arpège frêle et clair des cloches de Noël. Retour au sommaire
MATINÉE D'HIVER Ouvre plus grande la fenêtre; L'air est si calme, pur et frais, Que les ormeaux et que les hêtres Sont tout vêtus et tout drapés, De branche en branche, de neige blanche Et que la haie et la forêt Emmêlent des dentelles frêles Et le grand chêne ouvre des ailes De cygne blanc contre le ciel... Sous le voile vierge de l'an neuf, Le labour s'unit à la friche Et la colline se mêle au fleuve, L'arpent du pauvre au champ du riche; Un même manteau de silence Vêt de ses longs plis blancs et bleus, La grand'route et le clos de Dieu. — Soudain, le carillon s'élance Et glisse sur la plaine, joyeux, Comme un patineur matineux Tournoie et vire et recommence, Rose d'aurore et de son jeu; Et l'hymne rose de tes joues Fleuries au seul baiser de l'air Chante en la voix des cloches claires; La neige rayonne autour de nous Et t'encercle d'une lumière Si froide que tes cheveux blonds Brûlent — comme un or scintille et fond Au creuset crayeux de l'orfèvre — Et que nos rires autour de nous Montent, comme un encens, de nos lèvres. Car je tai chaussée, à genoux, D'ailes légères comme une aile d'aronde Et tu vas effleurant la vierge glace bleue Comme une aronde effleure l'onde, Avant la pluie, à la Dame-d'Août, Quand l'ombre même a soif et l'air lourd est de feu, Et je cherche l'été au fond de tes yeux bleus. Retour au sommaire
TEMPS MOU D'HIVER Le vent qui pleure, L'auvent qui geint Font de cette heure Une éternité; La pluie, à petits pas, s'en va, revient — Comme une mendiante qui n'ose sonner — Je n'ai pas faim... Je n'ai pas soif; La plus haute colline que le ciel bas coiffe S'affaisse, ruine terreuse et verte; J'ai soif d air pur, Laisse la baie ouverte — Ecoute l'eau des toits goutter le long du mur... N'as-tu pas faim de soleil et d'espace? Avec les routes grises sous nos pieds agiles Déroulées de nos roues? Et toute la vie des champs, des bourgs, des villes Qui passe, Et, devant nous, La plaine encore! — Et le feu de tes joues — J'ai faim des longs jours d'or... Et Juin qui siffle et chante au chemin creux des haies Quand midi brûle, à l'ombre, le parfum des pinaies: J'ai soif, car j'en suis ivre encor, des bois sucrés Au souffle lourd et frais du chèvrefeuille qui cause Au muguet qui s'attarde et promet le secret; J'ai faim d'écorce tendre et de la chair des roses. Et je crois, la douceur du souvenir est telle, Courir dans l'ombre humide au long du vieux canal Où l'eau bruit, tantôt, ou dort, selon l'appel Du moulin qui travaille ou rêve dans les mousses Sous ses bouillards chanteurs, près de la marre qui glousse Quand Juin flotte en riant sur la brise trop douce De la Cisse au flot lent jusqu'à l'Indre torpide; — Et la feuille en tombant fait une ombre d'oiseau Et se pose légère et si frêle sur l'eau Et baise son image d'un baiser si timide Que le miroir mystérieux qu'un souffle ride L'accueille, la porte un temps, et la résorbe en soi Sans que la glace noire, où la feuille se noie Et suit le vol, tantôt inverse, de son ombre, S'émeuve du passage de la feuille qui sombre... Et je regarde, ainsi, avec mes yeux fermés, L'avenir qui se fond doucement au passé: Hier renaît, c'est demain; Juin rayonne et fleurit, Les feuilles chantent haut au fleuve qui leur rit — Et si j'ouvre les yeux, honteux de vivre un rêve, Ton sourire m'accueille et ton rire l'achève. Retour au sommaire
LES FIANÇAILLES DU PRINTEMPS La voix des eaux plus forte au saut des vannes, L'arroi, soudain, des herbes redressées Que mène la primevère téméraire A bataillons pressés, Et, sous bois, le muguet qu'un rayon fane, Timide prudemment dans l'ombre encor légère Des lilas et des noisetiers précoces, Fêtent tes fiançailles, Printemps, de joies complices; Mais, grand aïeul ridé parmi les bouleaux lisses, Le chêne, pour se feuillir, attendra tes noces. D'ailleurs, les bois hésitent; Ton sourire, même, est si discret! Le baiser que tu donnes et reprends vite Rose à peine la fleur nubile du pêcher; Même l'amandier blanc sur ta route penché — Page attardé que le vieil Hiver qui s'en fut Chargea de saluer ton triomphe vernal — Sème au-devant de toi une neige ambiguë Où des flocons, encor, se mêlent aux pétales. Celle qui s'est levée à ta rencontre pleure, — La pluie et le soleil se partagent les heures, — Elle rit dans ses larmes et sa joue est si rose Que Mai tresse à la hâte ses guirlandes de roses Et que Juin s'est levé, trop tôt! doutant de l'heure; Mais Avril en a ri, car il connaît ces choses. Cherchez l'abri du porche: voici la grêle! Ija sente est toute jonchée de bourgeons frêles, Vos pas aventurés au soleil qui se montre Fouleront dans la boue un automne mort-né! Car c'est encor la Mort qui vint à ta rencontre, Quand tu franchis rieur le vieux seuil de l'année... Si je me lève, adossé à la vanne Où déborde sonore leau limoneuse et calme De l'étang aux roseaux flétris, C'est que le gaulis nu est encor diaphane Et que je vous ai vus à travers son treillis: Mais ma chanson d'accueil au seuil de notre pré — Chanson aux rythmes diaprés Que j'ai prise à la Fleur qui Chante dans les contes Des rêves joyeux d'antan Et que j'entonnai, claire, à la rencontre Par la route, çà, où j'allais chantant; — La chanson vive qui te vante Est sourde entre mes lèvres, comme un cri de rêve, Et se fond dans le bruit de la vanne écumante Et dans le tumulte de l'eau, Comme un rire qu'étouffe un sanglot: Car j'ai vu à ton bras la Mort jeune et sereine, — Elle suivit l'Automne au sillon des semailles. — La voix des grandes eaux tragique et surhumaine Jaillissait de la vanne, avec la forte haleine Des arbres et des fleurs, des sommets et des plaines Qu'elle ronge, dissout, confond, charrie, entraine Vers la mer dont le thrène Perpétuel vers l'infini de son vitrail Dans mille fois mille ans dira vos épousailles... ... Me voici, sur ta route, immobile et muet, Et dans l'hymne éperdu qui s'enfle, vibre et monte Avec la Joie fatale en l'aube évertuée, De l'herbe aux cimes d'or, de l'eau vive aux nuées, Je n'ai pas peur de te chanter, Printemps; jai honte! Retour au sommaire
CARNAVAL Ne médisons pas de la foule, elle est gaie Et mobile et sonore et bohème, Et si peu méchante qu'on l'aime D'un amour intrigué, fatigué, Mais qui sourit, quand même... Et maintenant, poussons le verrou sur la fête Qui passe en rumeurs au pavé; On est mieux en tête-à-tête: Notre salle est haute et fraîche Et claire de ses dalles lavées On est aise, Et la table est prête; La fenêtre s'ouvre au soleil, Sur la plaine et le fleuve, au grand air, — On guetterait, presque, le vol d'une abeille Venant boire à mon verre, Ou mordre, gourmande, à ta pêche; Notre salle est haute et fraîche Et, dans la croix du meneau, Les peupliers bruissent, couverts D'une feuillaison de moineaux! C'est le jeune printemps précoce Qui pépie en la ramée nue; L'herbe est vive: l'Avril approche, Sous son masque on l'a reconnu: Car il chante mal la chanson de l'hiver Et sa voix ne se fausse qu'à regret; Sous les Cendres grises son bel habit vert Brille et scintille tout à travers: C'est Avril, au gué! Il se masque à peine, et l'on voit son rire Sous la brume vaine que le soleil étire Au-dessus du fleuve, Et, dans la brise qui l'effiloche, On entend les cloches De la Pâque neuve Et du printemps proche. Retour au sommaire
POUR L'ÉQUINOXE DU PRINTEMPS Voici le jeune Amour Parmi les feuilles neuves; L'ombre des vieilles tours, Comme un voile de veuve, Passe, silencieuse, Entre les tombes vertes: Voici les fleurs d'avril Avec leur lèvre ouverte; L'ombre du campanile Fonce, dans l'herbe verte, L'éclat des marguerites; Voici le bel Amour Rose et sa bouche offerte Entre les feuilles vertes; Sous le portail des tours, Pâle en sa robe blanche, Voici la jeune Mort, Contre la porte ouverte... De la main sur la nuque et jusqu'à ses genoux Le regard du soleil brûle sa nudité; Il est rose, et pareil à son sourire arqué; L'herbe dressée le frôle entre les deux genoux Et la feuille abaissée va le baiser au cou; Son rire, tout bas, roule un chant sourd de ramier; Elle, dans l'ombre calme du parvis, est pâle; Elle a vêtu la blanche étole sacerdotale; Le soleil devant elle recule et l'ombre longue Qui tombe de la tour Lui fait une allée sombre Pour qu'elle marche à lui, dans la jeune herbe égale; Lui, n'a pas peur; elle n'a pas honte; S'il la regarde au clin de sa paupière prompte, Il la voit diaphane: Et du haut de la nef, là-bas, du seuil du choeur, Deux cierges embrumés d'encens mettent leur flamme Perpétuelle au fond de ses orbites vides, Et luisent jusqu'en lui et lui brûlent le coeur D'un chaste amour sans but que son éternité. Elle n'a pas honte de cette chair farouche, Ni de son geste vain qui appelle et repousse, Ni de la grande fleur charnelle de sa bouche Où saigne le désir humide de la Vie: Car le voici, d'un pas, dressé dans le soleil, Cambrant la svelte ivresse de sa chair vermeille Sur le frémissement de ses ailes battantes Où la lumière en poussière poudroie, Les deux bras étendus au geste de la Croix Que trace une ombre vague en les feuilles mouvantes. Elle s'est avancée par le sentier qu'allonge Jusqu'aux pieds de l'enfant l'ombre des vieilles tours; On dirait qu'elle marche dans un songe, Drapée en son étole blanche aux longs plis lourds; Et sur le seuil où la Lumière effleure l'Ombre, Son diadème blanc, soudain, scintille et tombe En rayons d'argent froid vers sa gorge couverte... Mais lui, entré du pied dans l'ombre, sent monter — Plus haut que le baiser frôleur de l'herbe verte, Et jusque sur sa hanche — une âpre volupté, Comme une étreinte d'onde: la caresse de l'Ombre. Leurs bouches en un baiser se confondent, Et la Mort s'est pâmée! Sonnez, cloches de Pâque! Tombez des vieilles tours! Toutes, et tour à tour, Bondissez à la hâte! Chacune à toute voix, Toutes à la volée! Roulez à travers bois, Croulez sur la vallée! Montez, la voix des choeurs Par le portail ouvert! Dites le sang des coeurs, Dites le printemps vert! Chantez, voix des ramées, Dites les lèvres douces, Dites la tiède chair, Dites la Mort pâmée Du baiser de sa bouche, Pâle en les primevères! Au son du baiser double, Comme à l'heure qui sonne, Rose d'un léger trouble, Vois! qui va s'éveillant, Parmi les anémones, La Vie au bois dormant. Retour au sommaire
MAI Si j'élève la voix, les grandes roses Rient, comme une troupe claire de filles, De ma déconvenue; Les feuilles chuchotent des choses Malicieuses, je suppose, Au long de l'avenue, Et même l'herbe en cause Aux roseaux qui oscillent, Au courant solennel qui les reflète Et rit entre les pierres satisfaites. Alors je me suis tu, couché dans l'ombre, A mordiller des feuilles de noisetier, Non sans humeur, peut-être, et presque sombre: Vous me guettiez: Et votre rire, aussi, mêlé au leur. Soudain! M'a moqué de son trille alerte. — J'en ai brisé la tige d'une fleur. — Puis, honteux de mon geste sot, vous l'ai offerte En vous baisant la main. Vous avez bavardé toute la matinée, Votre voix s'est mêlée aux mille voix de Mai; La fleur de votre lèvre est telle, Bien-Aimée, Que les jeunes abeilles y peuvent butiner Un miel plus doux qu'aux roses satinées, Et si l'image est vieille elle est belle et dit vrai; Votre pas est furtif comme le pas des brises, Un seul rayon scintille et flotte: vos cheveux; Et c'est dans l'ombre, là, que je vous ai comprise, Hôtesse radieuse de la Maison de Dieu! Tout en elle est par vous et pour moi: Et les fleurs et les frêles clartés; Vous êtes la maîtresse mutine des grands bois Et la reine rayonnante des prés; La brise s'accorde à vos rires Et l'horizon mire son vague sourire Au reflet bleu de vos yeux Que leurs cils ennuagent, Et tout, autour de vous, babille, chante et jase, Hôtesse matinale de la Maison de Dieu. Hors des haltes hâtives du pâle automne, A travers les étapes de l'hiver, La dure route fut belle et bonne Vers l'ombre, ici, du printemps vert: Car l'espoir de sa main vive et ferme Nous y menait en riant par la main, Chantait la chanson des lendemains Et disait le but et montrait le terme Des longues nuits et des mauvais chemins; Et s'il m'a quitté sur le seuil De votre domaine joyeux, Il m'avait prédit votre accueil en les feuilles, Hôtesse au rire clair de la Maison de Dieu. Ici, enfin, il est doux de vivre Mêlé à la joie éternelle; L'air vibre aux traits d'un archet ivre Qui chante entre terre et ciel! Je suis tout ce que vous êtes, Ma pensée est votre jeu, Et ton baiser fut le poète, Chanteuse du Verger de Dieu! Retour au sommaire
VERS L'ÉTÉ Par l'escalier fleuri aux larges marches basses Que l'averse d'avril fouette et lave à grande eau Et qu'a séché, par places, le vent d'est Sous son pied leste (On suit sa trace, De marche en marche, jusqu'aux roseaux), Main dans la main, tous deux, sous la neuve clarté, Marche à marche, à pas lents, descendons vers l'été. Voici la grappe extrême et le lilas s'effeuille: La branche s'est penchée vers toi d'un geste las; Le son du râteau dans l'allée, là-bas, Est doux et triste, un peu, Et l'on songe à l'automne avec ses pluies de feuilles. — Allons, tous deux! Voici le lilas; je le cueille. Et puis mon rêve d'or et la fleur mieux aimée; C'est le septième avril depuis qu'on l'a greffée, Et l'églantier vivace épanouit cent roses, Et court sur le balustre en guirlandes tressées; C'est la septième année et les boutons pressés Se tordent en couronne à ton passage éclose, Et tout se fanera quand nous serons passés. Descendons vers l'été: Juin lève, jusqu'à nous, L'aigrette légère des peupliers; Avec de l'herbe jusqu aux genoux, Le vois-tu? qui s'est redressé Et nous tend, en riant de son rire de faune, Sa main où goutte un nénuphar au coeur d'or jaune; Des clochettes menues sonnent par milliers... Donc, lente et douce, avec ton rire, Au rythme de ta robe à mille plis, Viens, marche à marche, jusqu'au clapotis Des vaguelettes, Jusqu'à la marche extrême dont l'arête Coupe l'eau verte qui la frange de ses mousses. — Qu'a-t-elle qui l'inquiète? Sa lèvre est douce. Descends, encor, jusqu'à tremper ton pied, Dans l'eau tiède déjà qui caresse et incite... Tu es rose! Juin dans l'ombre t'épiait Et tu l'as vu sourire en regardant dans l'eau? Comme en un miroir sûr tu l'as vu à tes pieds! Que tu t'es reculée si vite? C'est Juin qui t'épiait? Va! sa flûte, là-bas, n'a qu'un air qu'il récite Depuis l'éternité à l'oreille des roseaux... Sois rose, et pâle un peu, avec tes lèvres vives; Lève tes yeux bleu-dur où joue l'ombre des cils; Dans la barque d'été, que Juillet pousse et mène Sous les fins saules gris qui pendent sur la rive, Juin s'est assis avec Avril Qui pleure et rit, et Mai qui chante et peine A tresser des guirlandes de ses doigts trop lestes; Toute la barque est pleine Des fleurs cueillies à travers bois, à travers plaine, Mais ils nous font place, vois! du geste; Sois rose et pâle un peu et que l'été nous mène... Et qu'importe le reste!... Retour au sommaire
RONDE FINALE La bise tourne et la brise Chante clair dans les branches noires; La porte s'ouvre en surprise Et rejette au mur le heurtoir; Elles vont vers le printemps en fête Radieuses de jeune espoir, Car le vieux soleil scintille Et voici le silex qui brille Sur la route sèche et nette... La vie est faite et défaite Comme un bouquet aux mains d'une fille. Avec des fleurs qui causent, Qu'on effeuille sans se le dire; Et la chanson fraîche éclose; Des bruits de querelles et des bruits de rires; La dernière violette et la première rose; Avec tout l'avenir Dans les yeux, sur la bouche qui s'ose Jusqu'au baiser bénin où les lèvres se closent En un petit frisson et un grand soupir; Au long du parterre qu'elles pillent Elles vont vers l'été, blondes tètes!... La vie est faite et défaite Comme un bouquet aux mains d'une fille. Dans les foins où les fleurs qui meurent Sont douces comme un vain regret; Sous les saules qui pleurent et effleurent L'eau qui dort comme une morte à leurs pieds; Elles vont vers l'automne et babillent Avec des mots de poète: La vie est faite et défaite Comme un bouquet aux mains d'une fille. La chanson sonne autour du pressoir Au pas lourd des vignerons; L'ombre, plus hâtive à chaque soir, Disperse les rondes qu'elle rompt Comme des guirlandes fanées; Les plaines sont moissonnées, Les treilles découronnées; Rieuses, mais étonnées, Sous l'effeuillaison des charmilles Elles vont vers l'hiver qui les guette: Car la vie est faite et défaite Comme un bouquet aux mains d'une fille. Retour au sommaire
AU GRÉ DE L'HEURE A HENRI DE REGMER. DÉDICACE Les sirènes, jadis, ouvraient des ailes blanches Comme un grand vol de cygnes au ras de la mer calme: Des oiseaux gazouillaient dans leurs chansons de femmes; L'envergure du rêve battait contre leurs hanches; Le double azur, des cieux et des mers, était leur; Remous parmi les algues ou brise entre les branches, Leur chant mortel et sûr allait de coeur en coeur. Les neuf Soeurs, en chantant, belles victorieuses, Pour réparer l'humide amour de Terpsychore, Ont arraché leurs ailes aux Sirènes rieuses, Pour en purger l'éther en brisant leur essor. — De la frêle dépouille elles se sont coiffées, Et couronné le front de plumes, blancs trophées! La campagne est sereine et la forêt auguste, Les fleuves ont pour chant la flûte des roseaux; Le berger qui s'en vient avec sa chanson fruste Ecoute, et s'y instruit, la chanson des oiseaux; Les filles d'Apollon par la Nature sainte Marchent victorieuses, en se tenant la main: La voix du peuplier module un air sans feinte, La fleur est confiante comme le coeur humain... D'entre les nénuphars où sommeille Ophélie La Sirène craintive dresse son torse et rit De son rire éperdu d'amour et de folie; Quel enchanteur lissant ses deux ailes meurtries A mêlé toute joie à sa mélancolie, Des sanglots à son rire et des larmes aux gouttes Qui tombent de sa chevelure éparpillée, La vêtent et la dévêtent et la caressent, toute?... Mais je lève les yeux et je te vois passer Sous l'armure de fer et les brocarts royaux; Le chemin que tu suis, rêveur, m'aurait lassé, Ta main d'ami tendue s'alourdit de joyaux; Et pourtant, tour à tour, attentifs et charmés, Nous écoutons le chant alterné de la Vie: Tu dis des chevauchées que j'eusse aussi aimées Et je sais des sentiers que tu aurais suivis. Ainsi, parfois, assis côte à côte dans l'herbe, Nous mêlons notre rêve au rêve fraternel: Car la simple beauté et la beauté superbe Sont soeurs et s'aimeront dun amour éternel — Et la Sirène tend à la luse hautaine, En retour d'une bague dont la voici vaine, Une plume rosée arrachée à son aile. — Qu'une goutte de sang y perle: elle en est belle! Retour au sommaire
CHANSON DE L'HEURE TRISTE I Chante, la pauvre joie des foules, Hurle et crie et couvre les voix De ceux qui tombent et de ceux qu'on foule, Chante, hurle et crie, ô la pauvre joie! Telle, en ta sauvage gaîté triste, Qu'on suit, comme des spasmes d'angoisse, Tes hoquets d'insulte au doux Dieu Christ — Et l'herbe meurt que ton lourd pied froisse — N'a-t-il plu un peu de rose espérance De tant d'aurores et de tant d'Avrils? Sera-t-il ainsi jusqu'au soir immense Et le dernier jour blasphémera-t-il? Pleurs et sang à grossir des fleuves! Tout fut donc futile et vain, de la sorte? Les heures s'en iront comme des veuves, Amour, et la Haine sera donc plus forte? Au moins, de la voix qui nous fut donnée, Redisons l'Amour et l'Espoir et la Foi, Pour dormir nos rêves pardonnes Sous la jeune terre qui fleurit et verdoie... ———— L'ESPOIR est vil dans ces âmes tristes: L'or terne, D'immondes gloires, Avec la haine de ce qui résiste, Le besoin de sang pauvre utile à des victoires — Et l'oeil inquiet que cerne La veille vaine de l'avenir noir... AMOUR, ô pauvre amour! Les baisers laissent de la boue aux joues, Leurs lèvres pâles, toutes recroquevillées; Ils t'ont fait à leur guise: aveugle et sourd; Et, selon leur âme, ils t'ont fait abject et fou, O bel amour, ô saint amour émerveillé!... BEAUTÉ, Ils l'ont fardée d'affronts que nul ne compte: Il n'est pas de coeur bas, d'âme sordide Qui ne te juge avecque privauté Avec des mots! Ils discutent de ta royauté, De par l'insulte de leurs yeux avides; Et c'est la honte... ESPOIR! Ton vert pennon levé mène les jeunes Avrils Au cri des troupes neuves chantant par mille et mille, Et les filles vêtues du vert reflet des feuilles Vont, par l'ombre légère, au-devant de l'accueil: Tout baiser se veut tien fût-il d'un soir néfaste, Espoir perpétuel, astre de nos désastres: Et tu mets de la joie dans le fond du cercueil... AMOUR, Cause et fin, splendeur des eurythmies, Vertige des abîmes, Fleur simple aux doigts des filles blondes Et virginal sourire d'endormie, Fauteur indulgent du crime sublime, Rythme du monde, Frère rose de la pâle mort Justicier comme elle, comme elle, fort A l'égal de l'Eternité féconde... BEAUTÉ! On tremble, pâle, A révérer ta majesté égale: — Car tout l'espoir du double crépuscule — Qu'on surgisse vers l'aube, que, le soir, on suppute, — Car tout l'amour qui dans les nuits circule De rêve en rêve, de coeur en coeur, de corps en corps, Tout l'Espoir, tout l'Amour s'en vont à toi, leur but; Et l'on te cherche, avide, dans la mort. II Un peu plus loin: Pousse la porte basse; — Cette musique énerve avec ses traits de rire — Ne te retourne point — — Qu'une flûte jacasse, Qu'un violon soupire — Écarte l'ombre: c'est une pauvre harde Qui tombe en plis de pourpre du linteau — De tristes mains saignant ont tissé l'oripeau Et teint de sang humain ce rideau qui les garde — Chante! leur voix s'étouffe, avinée, Leur bestialité hoquette à peine; Leur table faite d'un miroir cerclé d'ébène Reflète à leur dégoût de vivre Le masque immonde et ruiné De leur âme qu'ils ont voulu assassiner Mais dont nulle honte encor ne les délivre... Pousse le vantail; l'aube est grise, Le vent s'éveille doucement; Guettons vers l'orient l'éternelle surprise Qui point au firmament. Oublions, comme l'avenir: La mort probe au pas sûr de son cheval d'écume Chevauche dans le crépuscule matinal: La vois-tu pas venir? Aux mains, la torche résineuse qui fume Et l'épée d'acier pâle; — Le vent porte du large, j'aspire l'amertume; J'entends le galop du cheval — Les races devant elle, ainsi qu'une herbe sèche Flambent leur suprême énergie; Et, comme un laboureur, elle féconde, Les jachères folles de la vie En poussant l'incendie aux quatre vents du monde. Sans doute elle moissonne et son grenier comblé Nourrit le lendemain de la veille prodigue: La Force et la Beauté des hiers sont comme un blé Dont se rassasieront la Honte et la Fatigue; Mais l'herbe parasite et la fétide flore Où le bon grain jeté s'étouffe et s'étiole, Elle en nourrit le feu de l'éternelle aurore. Chantez! il en sera selon la parabole. III Et vous... Que voyez-vous, là-bas? Est-ce d'un reflet d'aube que vous êtes pâle Que n'êtes-vous assis — vous sentant las, Las à fléchir les deux genoux, Dans l'herbe matinale —? Et, si vous rougissez, Est-ce d'un reflet d'aurore? Ou l'embarras De quelque honte?... Les ombres vont glisser au nord, tout d'or! A mesure que le soleil montera... — Il monte! ... Voici l'aube, Blanche comme une chair de supplicié; Prends donc et mange: L'Aurore coule comme le sang du Crucifié! Prends, bois et sois un ange. N'as-tu pas un message, Pas une parole à redire, Pas même un mot d'espoir, d'amour, de joie? Vois: l'Orient rougeoie Et s'ouvre comme un livre immense où tu peux lire: Demain est roi! Retour au sommaire
DEVANT LA MER I MINUIT C'est toujours le même doute: On la guette; elle approche sans bruit; Elle rit tout bas et froufroute Entre les algues bercées: Elle s'est doucement glissée A travers les brisants, là-bas, dans la nuit; Elle a peur qu'on l'écoute: Et, sur le sable discret, Elle hésite et recule d'un pas, Et les algues s'égouttent... Mais la voici qui butte aux galets Qui s'écroulent en fracas! Entends-la, maintenant: la voilà reconnue, Elle éveille la dune D'un grand cri de défi Et se lève, éperdue, Avec sa chevelure d'écume, sous la lune, Qui s'y pose, cornue... Elle en rit, forte et franche, et s'en pare, Scintille et monte en chantant, Riche dune résille hilare De rayons de lune éclatants; Elle varie son air au hasard de la grève, Selon galets ou sable, elle mêle Aux plaintes de l'Acte éternel La voix claire et frêle du Rêve; Car notre âme est en elle... S'en aller à elle et l'étreindre Et se fondre en sa caresse vive! Se vêtir d'elle et la ceindre Et se draper en elle et en vivre Et rire en sa voix et s'y plaindre Et la pleurer toute et la suivre! Car la voici étale; elle est lasse De son oeuvre fatale et vaine; C'est l'heure des affres humaines: Par delà les grèves basses, S'en retournant, elle entraîne Vers l'éternité sans trace, En son filet qui racle et roule Et se tord et hurle en la houle, L'âme des morts que l'aube chasse... II MIDI Moi — même toi! — qu'importe?... La mer monte vers nous de l'infini, Vague sur vague, tumultueuses cohortes Où le million des casques d'acier houle et luit En marche lourde vers les portes De l'Orient... — Le ciel est calme d'éternité — Et si ta main se pose, dégantée, Le granit est brûlant contre ta peau plus rose; Viens à mon ombre, Ne soyons qu'un sous le soleil Fondant le nombre En l'unité; Mon rêve t'a couverte dès là-bas, Du manteau chaste de ma volonté, Et pas à pas... Ici, Devant l'amère immensité, Soyons plus forts en emmêlant nos doigts — Soyons un être, un tout qui se suffit, Rêve accompli, désir comblé, La joie réelle, un peu de terre fait homme, Et le dessein de Dieu réalisé; Et, comme Dieu, disons: nous sommes! Moi, toi!... vieux mots d'hier Qu'on inscrit sur le lierre; Vieux mots d'aveu, plainte secrète, Inconsciente et claire: Qui disent qu'on se cherche éperdument pour être; Vieux mots d'espoir, de désir et de doute Au long des solitaires routes, Jusqu'au carrefour; Mots qui tâtonnent dans l'aube, avant le jour; Mots lâches de solitude qu'on élude; Vains mots criés de loin Qui tombent sans écho quand on s'est joint, Qu'un seul est né de deux, Selon la loi de Dieu qui s'est miré En soi, Et se procrée d'éternité... Une âme est née, un soir, de quelque baiser double; Et la voici sereine et calme dans le trouble Des errants esseulés qui se cherchent ou s'évitent, Se heurtent et se repoussent, se rejoignent, se quittent, Avec le remords sourd d'une faute inconnue Qui fait leur rêve morne et leur volonté lâche: Aux lèvres de l'Amour un pli haineux grimace; Chacun porte un miroir, nul ne s'est reconnu; Car, défiant de soi, chacun a mis un masque Si vil sur sa face de frère ou de soeur, Que chacun se détourne, et désespère, et meurt! Pour nous, j'ai fait dès l'aube un rêve doux et fort: J'ai fait un rêve d'or et d'ombre — Les mots pour le dire sont trop clairs ou trop sombres — Un rêve tissé d'ombre et d'or, Je l'ai rêvé et le rêve encore Que le jour se lève, que la nuit tombe — La Vie marchait auprès de la Mort... Un rêve, un rêve tout d'or sonore Aux vastes portiques de métal roux Et des chants sans fin qu'on chante à genoux, Toute une vie, à devenir fou, Et la sagesse vient, et c'est la mort, C'est la mort sereine aux grands veux doux! Et mon rêve est d'ombre muette et bleue, Comme les yeux qui gardent en eux L'ombre des longues nuits de veille, Des yeux sans sommeil, Des yeux de dieux, Des yeux profonds qui regardent en eux, Des yeux ouverts sur la nuit immense Et qui voient plus loin que l'âme ne pense... Et l'or et l'ombre, la nuit et le jour, La vie et la mort, sont tour à tour, La même chose et le même mot; Les ris, les pleurs, Le semoir et la faux, Et ce qui passe et ce qui demeure — La Vie et la Mort n'ont qu'un manteau — Et tout est de même qu'on vive ou meure! Mon rêve brûlait comme un flambeau. Alors je t'ai baisée sur la bouche — Les heures, les jours et les mois sont beaux! — Qu'importe que l'Amour ou que la Mort nous couche Dans le même lit ou le même tombeau? Si nos sommeils se mêlent et si nos mains se touchent Notre âme surgira vers l'aurore farouche, Car nous avons conquis du baiser de nos bouches L'identité promise à des soleils nouveaux. Retour au sommaire
POUR UN JEUNE POETE I Avec ta bouche qui parle avec ta lèvre vive, Quels mots de haine peux-tu dire? Avant le silence éternel — demain, ce soir! Que veux-tu donc qui te survive? Quel mot vas-tu écrire, Avec ta main hâtive? — Ta plume et l'encre noire... Quand ta voix ne devrait se perdre Comme un sanglot dans la tempête Et comme un grain de sable dans la mer. Voudrais-tu donc, comme une mauvaise herbe, Perpétuer la haine bête, La honte amère? Lève-toi! marche, plutôt; va, reviens; Souffre, et tais-toi — ta souffrance est maudite — Entre la croisée pâle l'aube va chanter; Ah, qui es-tu? avec ce livre dans la main, Et ce vieil encrier où sèche ta pensée; Qu'importe à l'infini la phrase écrite? A genoux, prie!... — et c'est assez. II Regarde, écoute... Si l'on écoule bien, Le silence est sonore comme un hymne ancien Que chanteraient des moines pour l'éternité; Et si l'on fixe l'ombre longuement, Il y flotte de subites clartés Confusément; Entends et vois! Sans doute, c'est ton sang qui chante en toi, C'est ton sang qui scintille, Et ton illusion est ta complice: Toujours n'est-il pas de silence qui ne bruisse, Toujours n'est-il pas d'ombre qui ne brille. Écoute: il chante des choses neuves; La vie t'a mené comme un fleuve, De rive en rive, de rêve en rêve; Le choeur des bois s'apaise, écoute Les notes que ta rame égoutte Ou, si ta quille effleure la grève, Sa plainte basse, sourde et brève; Entre les roseaux qui froufroutent, Ta proue a froissé de la soie; Si tu sais écouter, fais route Selon la vie, au son des joies. Regarde: Il brille des fleurs de flamme; La vie est un jardin de fée: Ses fleurs sont la forme des âmes, Ses guirlandes sont des trophées; La rose, qui meurt contre la tempe En un vain baiser sans remords, S'effeuille comme l'automne aux hampes Des peupliers, gonfanons d'or Que lacère et qu'effiloche La bataille éternelle de l'équinoxe Qui mêle, en tourbillons de corps à corps, L'haleine de la Vie au souffle de la Mort. Écoute: la mer mugit comme un troupeau lointain, Égaré sur la grève où l'herbe amère est rare; Un chariot sonore roule dans le matin Et trace d'un trot alerte, par delà le brouillard, La route que dérobe aux yeux la brume d'aube; L'angelus tombe vers la mer: la ville est ça; Marche, ce gazouillis, c'est un ruisselet proche; Et, si tu parles haut, il revient de la roche Une voix familière qui te redit: par là! Regarde: maintenant, la brume est rose, Elle s'émeut, se déroule ténue, Et la Nature vive, belle de toutes choses, Sourit vers l'avenir l'aurore revenue; Prends tout dans ton regard: la mer, le ciel, les roses: Reflète dans tes yeux la Beauté reconnue; Fais ton regard crédule à des métempsycoses: Mêle-toi à la terre, au fleuve et à la nue; Crois au rire de vivre ébloui jusqu'au doute Que tu ne sois tout le matin victorieux; C'est l'hymne éclos de ton oreille: écoute! Regarde: c'est le rayon scintillé de tes yeux; Bois l'ivresse des voix de l'heure, goutte à goutte, Que la gloire de voir te mêle au choeur des dieux, Et, tout étant ton âme, vis en ton âme, toute! III MUSIQUES Voici le fifre et le cor Ou, si ta main mène l'archet, Voici le violon, et l'or Des clairons embouchés; Voici le cistre qu'on frappe Et le tambour monotone Et la flûte des vieilles agapes Au loin, là-bas, dans l'automne; Hausse-toi: voici la lyre! Subtile et qui veut que le chant La mène, et le sobre délire Des muses dans le couchant... Certe, et c'est le vent qui te chante L'aubade et la sérénade C'est le vent, la brise et l'haleine ardente Des plaines, et la roulade Des ruisseaux et la grave voix Du grand fleuve doré, Et l'hymne éternelle et neuve Des bois et de la forêt; C'est le son des cognées sourdes, Le chariot qui roule, Les voix rudes et lourdes Du tonnerre lointain de la foule; Le craquement proche d'une branche; La perdrix qui rappelle; — Les cloches, l'hiver, le dimanche Dans l'air froid et pur sont belles!... Et le sang qui bat aux tempes Sonne la vie à jamais; ... Le petit cri de la lampe La plume qui chante, et lape Et grince dans l'encrier... IV LA CHANSON Soit que l'on marche au long de l'eau Entre les saules et les roseaux, Entre les joncs et les peupliers, Ou sur la route, au long de la haie, Par le sentier étroit et familier de l'herbe Que des tas de cailloux coupent au ras du fossé; On cueille en se baissant son bouquet ou sa gerbe, Que l'on suive en chantant la sente ou la chaussée... Voici le soir et ceux qui vont Sont tristes et le choeur s'effrite et se rompt: Le choeur faiblit et, voix à voix, S'éteint dans l'ombre autour de toi, — C'est maintenant ta voix que l'on écoute Et, hors les pas rythmant la route, Il n'est bruit entre terre et ciel Que la chanson de ta voix frêle. D'abord elle hésite, tremblée, Incertaine, presque parlée — Comme la brise dans les blés — Craintive à s'entendre si seule Parmi les feuilles des tilleuls; Mais, à s'écouter pure et sûre, Elle prend force et se rassure, Se fait joyeuse, assume, achève La prescience de leur rêve Et monte, franche, comme un appel De victoire entre terre et ciel. Ah! dresse-toi, portant ta voix Comme un étendard devant toi! Leurs pas te suivent atténués Par l'herbe vierge où tu fais route Sans un regret et sans un doute Du chemin que tu vas frayer A tous ces mendieurs de joie Qui suivent maintenant ta voix. Car sourde ou lasse, l'une puis l'autre Se mêle au refrain, comme la plainte Des saules dans le clair de lune: L'une à la tierce, l'autre à la quinte, Les voix se groupent et se confirment, Croisant le vol des mélodies En un tissu brillant ou terne De joie et de douleur ourdi: Choeur qui de rêve en rêve alterne, Ou s'enfle en un seul cri pareil A l'hymne jailli du soleil! Car tu fais route au-devant du jour: La nuit est tiède comme un lit d'amour, La rosée pleure une joie de femme, L'Orient est pâle et mâle et calme Et le choeur qui te suit foule en dictame, Foule l'herbe vierge où leur pas est sourd, Et leur voix est sonore de ton âme! Retour au sommaire
IN MEMORIAM POUR LA TOMBE DE JULES LAFORGUE Août 1887 — Mai 1896 ... Grave comme la vie, pourtant, et gai Comme le printemps incompris; Joyeux jusqu'à la mort; Las de la route et jamais fatigué; Sans haine et sans mépris, Vaillant et doux contre le sort; Pâle d'un grand amour surpris, Qui s'étonne de rire, et rit Et pleure encor... Ame dont l'aile bat comme un coeur qui sanglote, Qui sut la joie intime offerte à pleines mains; Voix légère, si frêle, et si claire et si haute Qu'elle passe avec la brise vers demain Sans qu'ils se doutent, même, qui fut leur hôte. Gai voyageur du clair de lune, Chanteur de tout le pâle émoi des coeurs moins vils, Ta parole! je n'en sais aucune — Sonore ou sourde, Subtile ou puérile — Qui dise, ainsi, le coeur et sa fortune: Le bourdon et la gourde. Coeur, âme, esprit! Esprit, avec ce masque vain d'un rire Agile et fin comme un rayon: Sous le masque écarté d'un geste prompt, Mais tôt repris, Rêve un regard où l'on put lire, Calme comme la mer immense du ciel froid, L'orgueil d'avoir tout désappris Hors d'être soi. ...Ces mots qui chantent Seront comme la couronne que tressent Les pieuses mains tremblantes, Quand la mort passe et laisse L'ombre de son pas noir dans l'herbe matinale; O mots! chantez plus bas de vos voix inégales: Car j'écoute, là-bas, dans l'ombre tard venue, La voix des nuits de Mai et je l'ai reconnue: Elle chante à mourir comme brûle ma lampe; . Mais pour ce peu d'extase et cet éclat d'une heure, La flamme brille clair comme, ivre, l'oiseau chante: C'est la gloire de vivre, encor que l'on en meure! Retour au sommaire
THRÈNE POUR PAUL VERLAINE Ta voix légère se mêle au choeur Des brises, soeurs, qui bruissent; Le sang qui goutte de ton coeur Rose l'eau bleue de la vasque où pleurent Les pâles Fleurs de Lys; Ta voix subtile se mêle au choeur, Comme une flûte alerte glisse Et monte, et dompte la rumeur De tout l'orchestre épars aux livres, Moquant le lourd rythme des cuivres Du rêve trillé d'oiseaux ivres De l'ombre où juin pâmé baise les fleurs. Ton coeur sanglote bas et saigne; Les gouttes tombent comme des pas Au long des dalles des cathédrales; — Qui sait ce que ta vie enseigne? — L'amour, que tu pleurais en toi, Bat comme l'envergure des cygnes Dont l'agonie au ciel tournoie; — Qui sait quelle mort est la plus digne? Ce qu'est la douleur et la joie? Et s'il vaut mieux Mourir avec les dieux, Sombrer avec les galions du vieil espoir? Être le cri qui surnage à jamais Et fait qu'un matelot se signe Et prie tout haut, Dans la nuit noire? Être la voix qui tremble aux feuillaisons de Mai? Être le blé qui lève au futur innommé? La grappe qui mûrit sur le lointain coteau? Je ne sais; mais l'Amour est fort, l'heure crédule; La Vie, à jamais ivre, a soif; l'aurore est rose; La double flûte aux lèvres de l'ombre module La plus vieille chanson des âmes et des choses: Et l'une dit l'amour, l'autre la mort, Et l'âme avec la chair, le vin mêlé aux roses; Je ne sais: le soleil monte, tout l'air palpite Comme le coeur des vierges au baiser inconnu; L'ombre est claire d'étoiles; le grand soir précipite La fuite rose et blonde des heures demi-nues; La mer appelle; l'aurore se lève encore, drapée Des brumes dont sa chair brûle le tissu d'or; J'écoute: la flûte double mêle en sa mélopée Le rire de la Vie au rêve de la Mort, ... J'ai foi: la beauté triomphale est reine! La vie, en nous, autour de nous, est surhumaine; Perpétuelle, plaintive ou forte, haute ou frêle, Chante à la lèvre élue la voix qui sait Lire les mots de Dieu dans l'ombre illuminée... Dors, doux passant chanteur des routes soucieuses, Souris ingénuement à tes rêves blâmés; La Muse aux Fleurs de Lys te bercera, pieuse, De ta voix même éparse en l'hymne des ramées. Retour au sommaire
EN ARCADIE (épisodes) A EMILE VERHAEREN DÉDICACE Ton art Est comme un gonfanon, beau chevalier Debout dans l'étrier, Et face au jour émerveillé; Et l'ombre de ta grande lance noire Ondule derrière toi sur l'ornière crayeuse; Il monte comme un rêve d'encensoir Des foins que nous fanons parmi les peupliers, Chantant la vie joyeuse Et son espoir. Mais tu sais bien notre àme et tu l'as dite En un grand cri de pitié farouche: Appuvés sur la fourche en l'ombre qui médite Nous avons écouté nos rêves de ta bouche: Ta voix dure est si tendre Que les faneurs groupés dans l'ombre pour l'entendre Vont murmurant déjà des hymnes désapprises Et jonchent ton chemin des fleurs de nos prairies Et s'émerveillent et disent: « C'est notre saint Martin qui chevauche et qui prie! » Car ta bonté est douce et claire comme la brise. Retour au sommaire
LE RIRE DE MELISSA ... Oui, c'est l'orfroi, Ce sont les pourpres constellées, Les gestes de hauts piliers de malachite Vers l'or des voûtes Entre les chapiteaux ailés; Ce sont les cris de faux émoi, Les rires de poursuite, Le cliquetis des coupes Chues; Les corps des courtisanes qui s'épaulent, Ivres et nues, Aux portiques de cèdre... Ta cour ionienne: La rumeur sans parole Et tout ce léger crime De vivre — comme on cède Au courant tiède Ses rames enrubannées... Et les flûtes désordonnées Mimant la voix des hymnes... Ne pleure pas, Mélissa, Mes bras ne sont-ils doux à ta taille souple? La ramée, n'est-ce pas une lyre? Mon songe et sa voisine, Ta beauté simple, S'aiment sans honte à se le dire; Et leurs émois liés par troupes Croisent, en riant, leurs pas par l'ombre fine... Là bas, le monde vire, Dit-on, Des rêves orgueilleux comme des nefs S'inclinent, Par au delà des colonnes d'Hercule, Avec un peu d'humanité en poupe: On sourit d'elle... Ici, quelle trêve! L'herbe est si haute entre les lys Qu'elle te salue de ses épis frêles — Elle chante, Pâle — Des voix se mêlent Et toutes les feuilles bruissent; Le soleil, dont tu fuis le baiser trop brutal Vers l'ombre humide, Remonte, astucieux, de l'eau rieuse, Narguant l'abri des feuilles, Et grimpe vers ton cou, presque timide; Ris donc aux bluets que tu cueilles Et sois joyeuse Comme les nuées? C'est ça! — J'écoute encore du dehors Ton rire atténué, Clair et sonore — Embrasse-moi Qui, seul, contre la troupe immonde De ceux qui vivaient de ta joie impériale Fis tournoyer le sifflet de ma fronde Et vibrer à mon arc la sainte joie Et couvris de ma lyre comme d'un bouclier La pudeur de ton geste virginal. Quand j'ai apparié ma lèvre à tes colliers. Ces nuits sont loin de toi, et leurs ténèbres; J'avais voilé en moi jusqu'aux trophées funèbres; Ma gloire, à moi, C'est d'embrasser tes deux genoux, Ma joie, C'est que le chant de notre lyre, simple et doux, Au choeur des feuilles se fonde — Ainsi qu'une onde moindre, au pli du val, S'unit à d'autres ondes — Veux-tu le bruit des luttes matinales? L'émoi des hêtres, Le clairon des cigales, Le cliquetis des nids? Le geste victorieux du soleil maître, Les rouges rayons hauts brandis Et le péan qui monte sur le monde Comme un encens de prêtres?... Mélissa, que pensais-tu de moi? — Impériale et nue — Lorsque, sans duvet à ma lèvre émue, J'élevai sur l'orgie inattentive Ma voix bègue et sans art Avec sa parole hâtive Où la syllabe s'embarrasse, Arrive tard Après le rire qui, léger, la dépasse, Se retourne et l'accable? Je m'étais dressé au bas bout de la table Appuyé, fébrile, au pilier proche; Un buveur, glabre, vautré à ta gauche, Dans une malédiction sonore, Lança sa coupe demi-pleine encore De vin lourd et de bave; Elle m'atteignit au front, tranchante comme un glaive, Mêlant sur le laurier ironique et divin, Dont m'avait affublé telle de tes esclaves, Le sang au vin. Sa bassesse à mon rêve. Tu vis le geste à peine: Mais dans le bruit tumultueux, le râle Des courtisanes affalées et pâles, Comme des voiles molles, Au tillac des felouques Entre les outres pleines, Le lourd bronze dorique Et les flûtes d'Ionie, Le rire spasmodique, La joie hennie, Je fus poète: Ma voix, soudain plus forte, Montée entre les flûtes qui la portent De bon ou de mal gré, Te fit tourner la tête Et tu me vis: Ce fut plus que je n'avais espéré... Que pensais-tu de moi? Cette nuit est loin Et tu rougis, encore, Mélissa:.. On sent les foins Qu'on fane au pré, là-bas... Cette nuiit est loin. Ton culte oriental Avait d'étranges prêtres; Tu étais pâle Même sous les fards du sacrifice — Pâle entre les faces rouges du vice, Entre leurs regards clignotants et traîtres, Leurs paupières, que plisse Le rire de leurs lèvres vermillon Où les mots glissent Comme dans du sang Que ce soleil est bon! N'est-ce pas, Mélissa? Te souviens-tu! un jour de vent — Mais il n y avait nuit ni jour dans ce beau temple Où le temps même bute, Traînant ses ailes amples, S'avine et se vautre — T'en souviens-tu? dansant au son des flûtes Quelque imprudent Ivre, sans doute, ou poussé par un autre, Se prit du pied entre les franges Du grand rideau de pourpre aux losanges étranges Qui fermait le portique devant toi; Grotesque il roula dans le lourd pan soulevé; Un rayon de soleil déclive — Comme si le jour s'était levé! — Plongea, comme un grand glaive jusqu'à tes pieds Et tu te détournas avec un cri, Eblouie; Et dans la clameur unanime (On aurait dit l'horreur sacrée du crime) Humiliant les flambeaux enfumés, Plus éclatant aux bords Des coupes d'argent et du cratère dor Que toutes leurs flammes parfumées, Riant dans les joyaux au col blafard des femmes, Le grand jour viola leurs ténèbres infâmes! Moi, Pendu du poing aux franges de pourpre parée, Dans l'effort de ma jeunesse et de ma joie, Puissant comme l'esclave qui brise enfin l'entrave — Telle une voile le matelot alerte — J'amenai, arrachée au clou de l'architrave Et jusqu'au sol, Avec pour complice son poids, La lourde étoffe aux losanges de soie, Et te montrai le ciel et la mer folle et verte! Toi, toute dressée Devant la vision, Les mains levées A l'appel des saisons, Tes joues vives du jeune sang Que bat ton coeur joyeux à coups pressés, Le regard fixe vers le jour éblouissant, Immobile comme qui entend parler l'oracle; Puis — comme une mère sur un enfant choyé Fermant tes blancs bras triomphants, Tout ton être penché vers l'infini spectacle, Muette, tu voyais! Ceux-là, celles-là, Groupés au hasard dos tablées, Ramenant vers leur cou Leur tunique défaite, Protégeant de leurs mains leurs regards aveuglés, Baissent la tête Autour de nous, Silencieux, Prostrés comme dans l'épouvante; Et les flambeaux, comme eux, S'inclinent sous la bonne brise qui vente! Alors, j'ai crié haut, Ayant saisi ma lyre: Mélissa? Mélissa!... De voix fière, Et lu me vis, Entre ton rêve et la lumière, Et tu m'as sacré d'un sourire... Je sais... La vieille nuit s'est faite sur eux: Un autre voile, recloué! Cacha l'écharpe auguste des étoiles; Les flûtes — Telles des bêtes de manège sous le fouet Reprirent, stridentes; Le vin coula noir et farouche; Il y eut des danses, Des luttes Et des chansons ardentes Sur les bouches; Et des baisers sans choix, Des rires emmêlés, Des cris d'effroi, Des amphores fêlées... La sénile folie riait à même les coupes Et maculait les dalles Où, par troupes, Des filles en sandales Battaient le rythme immonde de la fête D'un clapotis de socques: Mais toi, Plus pâle encore et qui halètes Parmi l'encens qui te suffoque, Tu semblais l'avenir qui promet et qui guette... Si je tai prise à moi, Hors de ton sanctuaire, à travers le soleil, Ne l'as-tu pas voulu? Et qu'ai-je dit à ton oreille? Tu ris? N'es-tu pas telle que je te crois, Ne suis-je celui qu'il fallut! Regrettes-tu le sanctuaire quand vient le soir Calme de l'Arcadie? Te lasses-tu d'être l'espoir?... Tu ris! Faisons un hymne alors qui sonne au large, Ailé comme le vent au long du golfe attique, Joyeux comme le vent qui charge De poussière nos oliviers. Gai comme le bruit humide de tes colliers Et svelte comme ton blanc corps sans tunique; Ris donc! Disons que toute aurore est dans ta chair; Le rythme de la mer et des collines souples Roule au balancement de tes hanches polies; Le désir et le rêve en ton baiser s'accouplent Et l'ombre à tes pieds est parfois de la lumière; Ta sasresse chante à l'unisson de la folie: Ton mensonge, en riant, enseigne et nous rassure Et la forêt s'éploie selon ta chevelure... Qu'avaient-ils, vraiment, Mélissa, qu'avaient-ils, Ces mornes fous d'hiver, patients et séniles, A faire un mausolée au gazouillis d'avril! .................................................... Retour au sommaire
LES DEUX FAUNES L'un au long de la mer, L'autre au fil de la route, — Avec, tous deux, le goût amer Des feuilles de lierre que l'on broute Ou de l'embrun qui brûle aux lèvres, Comme les larmes et les baisers — Les deux vieux faunes aux pieds de chèvres, Loin du Parnasse pourchassés, S'étaient rejoints au carrefour; Du même pas ils entraient dans le jour. L'un de sabots encore alertes Piétinait la sente herbue; L'autre boitait par l'herbe verte — A l'épaule l'outre plate et bue — Chantant comme un enfant malade Avec sa flûte légère et sûre; L'autre faisait rire comme une cascade L'agile syrinx dans sa barbe dure. Quand Elle les vit au clos du verger Cueillir ses pommes et les manger, Elle rit tout haut et s'apitoya Et les appela; Et l'un prit sa flûte, d'un geste gai, Et l'autre sa syrinx, grave et rieur, Mais leurs doigts étaient gourds et fatigués Et leur souffle était court, à cause des pleurs. Elle vint à eux avec un sourire Pour leur dénûment et leur pauvre malice: Car elle aimait la flûte, son vieux délice, D'un amour dont était jalouse sa lyre. Le jour se penchait vers les collines hautes; Les rayons palpitaient aux hanches des pommiers; Et l'azur se raya du vol vif des ramiers; Le miel et le lait faisaient bavards nos hôtes: Car l'un dit « Sa jeunesse aux aguets. Les dryades surprises Aux pierres du gué, Le chant des brises Et la forêt gaie Et puis l'hiver soudain en ses yeux fatigués; La route de la mer et le sel des embruns; Les lourds soirs étoilés de ses rêves défunts, L'inassouvissement de son désir auguste; La terreur d'être Terme et marbre jusqu'au buste, Le pas inconscient par quoi seul il se prouve Sa leste volonté vers l'aube duveteuse Où l'oeuf du Cygne pour l'éternité se couve!... » Un rayon remontant frappa sa lèvre pieuse: Il sourit, triste, et prit sa syrinx aux fiers jeux, Et des larmes luisaient tragiques dans ses yeux. L'autre, la flûte aux lèvres, berçait Un peu d'amour léger qui le hante, Avec de la honte charnelle et ardente Et le sourire aussi qui incite et qui sait; Il disait les pas et les poses passés, Fuites et rires, et la colère exquise, Les baisers et les luttes — et la douleur assise, Lasse et qui veille la joie enlacée Et se lève, soudain, et s'étire et méprise... Sa vieille chanson était neuve, et ses doigts Couraient sur la flûte en rythmes de danse, Si bien que des filles, par deux et par trois, Remontant de la source, la main à la hanche Et le bras droit levé vers l'amphore et son anse, Accordaient leur frêle pas à son air: Leur tunique étroite et pâle sur le fond vert Harmonisait un pli mobile à sa voix juste, Et de la joie riait sur son visage fruste: « Passantes, leur dit-il, j'ai gravé sur les bornes L'Eros et l'Antéros, en mots que vous liriez; Double thyrse, enlacé de gais pampres, mes cornes Abritent mon front nu bien mieux que des lauriers! » On riait dans le soir encor clair de la route; Puis les porteuses d'eau s'en furent vers les fermes. — Les étoiles, semant de bel espoir la voûte, Font l'étape facile au voyage sans terme — Ils s'en furent, la nuit, à la mort des flambeaux, Rythmant leur chant de marche au son de leurs sabots. Je les ai vus, depuis, à la fontaine au bois: L'un trempait ses sabots et faisait peur aux filles; L'autre, attentif à l'hymne unique aux mille voix Et couché de son long dans un lit de jonquilles, Un à un, lentement, de l'effort de deux doigts, Brisait les roseaux verts de sa syrinx agile... Retour au sommaire
LA MAISON D'EUPHORBE Les foins gris fanent; l'argile du sentier gerce. Je le regardais de la rive adverse Comme on regarde, en musant, qui travaille. « Avec ces roseaux verts, je fais des mannes, Des corbeilles, des laisses Et maintes choses légères qu'on tresse, Mêlant les joncs aux pailles, A deux mains nettes, Le soir, en chantant bas, quand on est seul. » Dit-il — avec un rire, en relevant la tête — « Et je les cueille quand chôme encor la meule, Chaque an, que l'eau est basse Et que la fin juillet Dédouble au vent les ruches qui essaiment. » L'ombre humide des saules vacillait Sur ses mains et sa face Et sa voix tremblait, douce comme l'ombre même, Comme la brise entre les roseaux verts Et comme l'aile des libellules dans l'air. Il se leva d'entre les joncs mouillés; « J'habite au faîte, dit-il, et je remonte Avec mes roseaux que voici liés, Et s'il te plaît de voir ma maison blanche, Viens; je n'en ai pas honte. » — Il riait, la main lourde sur la hanche, Le faisceau de joncs fléchi sur l'épaule, — « Ce sentier-ci m'y mène à travers pré, Toi, prends plus haut, au gué des saules, Car, ici, l'eau se creuse au temps des crues, Un lit profond de vase où l'été dort au frais; Passe le gué où je te rejoindrai. » Puis il tourna la tête et disparut Avec sa gerbe. Entre le bleu de l'ombre et le vert noir de l'herbe. Je pris le gué, car l'homme était étrange, Avec ses yeux d'enfant entre ses mèches grises Tombant en franges vers sa barbe blonde encore, Avec sa mise Simple et soignée, avec son port Libre, et sa flûte au cou, toute d'or, Et sa tunique blanche. « Mon nom est Euphorbe, » dit-il — sans quêter ma réplique Comme tel qui, contre un mot, veut, en échange Un autre, et quelque histoire pour celle qu'il a contée — Lui, parlait seul et faisait la réponse, A peine soucieux d'être écouté, Peut-être, Comme un qui parle haut à soi: « Tu es le berger de Mélissa; je te vois, Du haut de ma colline, mener paître Tes brebis au printemps et tes porcs à l'automne. » Puis il se tut, et fredonna un vieil air monotone. Nous montions, sans parler, le chemin creux Qui plonge sous les chênes fabuleux Et grimpe et tourne Autour des troncs noueux Où l'ombre impénétrée séjourne D'avril en avril, Car les feuilles rousses Attendent pour tomber les feuilles vertes; Les racines rampent noires et nues, Se lovent veloutées, couvertes De mousses épaisses, comme velues; Se tordent grises aux ornières Comme des tronçons de vipères; Ou pendent comme des algues sèches Aux talus qui s'effritent en brèches Sous le pas de la pluie qui pose, jamais lasse, Son pied d'éternelle rôdeuse aux mêmes places, L'automne, quand elle s'en retourne du Nord. Nous montions, nos bâtons frappant dun même effort; Et sous leur fer la route croulante roule: Parfois une pierre bondit sous bois — Trois, quatre bonds sonores, Un froissement de fougère en émoi, Et tout se tait, se voile d'ombre et dort... Cependant las un peu, Je m'étais adossé au tronc d'un chêne: « Euphorbe, tu t'es logé au haut du monde, Comme les Dieux! Si c'est ton choix, Tu n'es guère avide de visites humaines; Moi-même, pour un peu, j'en resterais là. » Il s'accouda sur son bâton de frêne: « C'est vrai, » dit-il, soucieux soudain, « ce sentier peine, Il faudra que j'y travaille dès demain. » Puis, tout à coup, avec un rire presque vain: « Mais Elle! Elle trouve tout sentier facile: Son pas est léger comme une aile Et ne fais pas rouler les cailloux immobiles Sous son pied à peine posé! Et tout est prêt, là haut, Elle le sait: Viens dire ce qu'il t'en semble, gai poète! » Et, d'un pas jeune, il me devança jusqu'au faîte. Le sentier, plan soudain, nous jeta au soleil Dans un rire ébloui de vignes et de treilles; Et, légère, sur le faîte, posée comme un oiseau, La blanche maison seule contre l'azur limpide... Euphorbe, sur le seuil déjà, souriait, bon guide, Et tout à coup loquace et bavard, De voix douce et timide, tour à tour, Ou lente ou exaltée, Il parlait comme on parle de son art De ses amours, De la Beauté: « La maison que j'ai bâtie de mes mains Est blanche et franche et fraîche comme du pain, » — Dit-il, avec un rire dans ses yeux vifs, La taille droite et la voix nette, beau, presque jeune, Sous ses dix lustres d'espoir ardent et ivre — « Le jardin et le verger et le pré, Les saules gris, les pâles peupliers. Là-bas, et tout ceci mon vignoble et ma treille Fleurent, verdoient, montent Et m'émerveillent; Et, bien que je l'attende encore, et je l'attendrai, Sur ce banc-ci du porche, le soir, j'écoute et veille. Crédule quoique mon rêve en conte, Rieur ou triste un peu, Sous le grand ciel des dieux Où la nuit monte... » Il riait avouant ses rêveries, Mêlant son rêve aux choses de la vie... Évoquant son désir jusqu'à y vivre; Si bien qu'en le suivant je croyais suivre Un couple d'amants jeunes en leur demeure Claire et nouvelle; Parfois se retournant, il se moquait: « Voyez, j'en ris; j'en pleure! » Mais soudain son rêve l'enveloppait; Nous étions trois: lui, moi et Elle. « Quand Elle passe le seuil, vois, ses doux pieds Foulent ces joncs tressés que j'ai cueillis; D'un goût qu'Elle m'a confié Je fais la loi d'un jour; Et quelque fleur qu'Elle ait dite aimée, Elle fleurit, le soir, le haut du porche Où nous restons assis quand l'air est lourd A guetter dans le crépuscule La brise qui soudain sourd Des chênes proches, Soupire, Et va mourir au loin; Mais si je veux prendre sa main, Elle la retire Et se recule... El l'aube point. « Vois par ici, si tu n'es pas pressé; J'ai fait de marbre lisse la table étroite Où je m'assois, sans grand'faim, à sa droite, Quand Elle a dit: « Notre table est dressée » — Il n'est pas ici escabeau qui boite, Ni pot fêlé: Quand je trouve mon choix rustique un peu mêlé, J'émonde ma maison comme on taille un rosier; Car Elle est fine et n'aime pas un luxe grossier... « ... Vois: j'ai sculpté sa couche à l'entour d'Elle Comme un réseau tissé de fleurs et d'ailes, Selon les noeuds du chêne et le grain du noyer; Mais (quand j'ai su ses rêves mieux) j'ai déployé Ce pur lin blanc qui tombe jusqu'au sol Et cache ma pauvre oeuvre d'art barbare — Ainsi elle n'en verra rien... « J'ai tourné sur la roue des vases grêles — Car je me suis fait potier pour Elle! — Traçant des devises sur la glaise lisse; Je sais des mots plus doux (car Elle est belle) Que ceux qu'on chante à Mégalopolis... » Il disait tout cela, riant un peu; Sa voix se faisait tendre en parlant d'Elle. Et, de ses mains, il déployait un voile, Maniait des coupes, troussait du pied des nattes « Ceci, je l'ai sculpté l'hiver passé. » — C'était un bol de buis orné détoiles — « Cette fleur ci, c'est d'hier qu'elle est poussée D'entre mes doigts au long du col d'argile; J'en fus étonné; le vase te plaît-il? » Et il tendait au jour la fleur fragile, Relevant, brusque, un rideau qu'il froissait: « Ceci est pour les yeux; elle aime l'ombre; Ce noeud-ci dénoué, la chambre est sombre. » Et le noeud dénoué, le rideau tombe... «... Par ici maintenant — ce miroir penche! —: Là, elle s'assoit pour délier ses tresses; Voici son petit peigne en corne blanche, J'y ai gravé des mots doux comme une promesse: On n'a pas oublié l'essence vive des roses: Voici la fiole avec des fleurs tracées; Veux tu la glose? D'autres l'ont cherchée, cherche!... non, je vais te la dire: Vois, chaque feuille chante et toutes font la strophe!... » Il riait, joyeux comme un enfant qu'on admire; Ses mains ordonnaient les plis d'une étoffe, Déplaçaient, replaçaient et déplaçaient encore Telle coupe, tel vase, là, ici; Et — s'il hésitait, indécis — Ses longs doigts erraient sur sa flûte d'or... Ah! vieil Euphorbe! quand je t'eus quitté, D'entre les chênes lourds je t'écoutais Triller ton vieux vain rêve, assis au porche; Je m'étais attardé et de ma torche, Levée à bout de bras, j'illuminais Tout ce sous-bois étrange et étonné, Mobile soudain d'ombres vacillantes Entre les troncs, les broussailles, les plantes Dont la danse muette qui vire folle et vaine Semblait rythmée au chant de la flûte lointaine. Depuis! — Qu'avril résonne de la sonnaille Des béliers, quand les mères allaitent leurs agneaux; Ou que novembre dans les branches raille Le grognement vautré de mes pourceaux; Le soir, quand l'ombre est longue sur la plaine, Des peupliers, des saules et des frênes Et que je pousse mes troupeaux divers Aux pâtis du printemps, aux fanges de l'hiver, Je crois entendre entre les feuilles neuves Ou dans les branches noires et d'ombre veuve, La chanson de ta flûte, sans espoir Que cet espoir plus certain chaque soir Et je me dis, songeant que tu La guettes au porche: L'attente n'est pas vaine; chaque heure Elle est plus proche! Retour au sommaire
LE CHEVRIER Si matin que je passe par ici — Que la poussière fume aux pas de mes brebis, Que la sente amollie gicle aux pieds de mes porcs; Qu'il pleuve, ou que la brise d'aube alerte Coure dans l'herbe rase, là-haut, En grands frissons de moire verte Et fasse onder, à larges flots, les seigles d'or; Soit que midi Cerne d'une ombre courte et vive Ces grandes pierres-ci, Ou que le soir déclive Teigne de violet Les longs bois allongés sur la vallée — Le chevrier est sur son promontoire. On voit ses chèvres rousses et blanches, Le bouc au piquet sous les branches; Lui, dans l'ombre d'un pin indolemment couché, Près d'une bête agile au faîte d'un rocher, Souvent, encore, assis au bord du précipice, Songe et lève sa flûte, ses uniques délices, Dit-on; Et, si le vent porte du large, j'entends son air. On l'a dit triste et taciturne Que sais-je! — C'était, j'ai cru, de songer seul devant la mer; On dit qu'il fuit l'amour et n'aime aucune; Ceux qui disent cela ne le connaissent point Car, si la chanson de sa flûte est grêle au loin, De près sa voix d'homme est ardente sur sa lèvre, Et son rire est léger comme une odeur de foin. Ce jour que nous avons sauvé sa chèvre Tombée du rocher dans le flot, J'ai fait sa connaissance — sans grands mots! Nous nous séchions au soleil sur la plage, Mangeant des figues neuves et du fromage Et buvant à ma gourde un vin de Crète; Certes! il m'en avait moins dit qu'à sa bête Sauve et qui déjà grimpe au rocher lisse; Mais moi — le connaissant bien d'ouï-dire — Je me taisais de même, souriant à son sourire, Plus muet qu'on ne l'est à Eleusis! Et, tout à coup, lî partit d'un grand rire! « Berger, fait-il, tu joues au chevrier? » — « Oui? » dis-je , et ce fut tout (Bien qu'à me taire si longtemps j'eusse crié!) Et nous rions tous deux, sans plus nous dire, L'un épiant l'autre et riant de plus fort, Allongés dans le sable attiédi rose et d'or, Clignant des yeux à nous regarder rire, Énervés de l'attente et de l'effort; J'aurais pleuré, je crois, comme une femme... « Soit, dit-il à la fin, c'est bien joué; Tu m'as vaincu: Devant qui parle ou muse on peut rester muet: J'aime ta ruse, Car, près de qui se tait et sourit comme toi, On souffre à rester coi: On parlerait pour s'entendre! Tu m'amuses; Tu cherches à savoir pourquoi je me tais? Tu voudrais mes aveux Pour la peine qu'il t'a coûté D'être resté, toute une heure! silencieux! N'as-tu pas deviné? dois-je t'aider? » Il s'accouda Et me regardait dans les yeux... Or je me taisais, maintenant, cherchant un mot Et, s'il m'avait fallu parler, Je fusse resté sot! Mais il reprit de voix plus proches « Écoule: le bavardage vain des porches, Le caquetage des femmes attardées sous la torche, Dont les bruits de la voix et le son des paroles Laides, mornes, féroces ou stupides ou folles, Et les joies qu'elles gâtent de ce peu qu'elles disent, M'ont fait aimer le silence des bêtes; De ce jour, j'ai vécu au pays des surprises; Ne crois pas que m'a vie soit muette! La chèvre bêle, je souffle dans ce bois, La bise et la brise en ces pins ont des voix Qui dans la profondeur des âmes se prolongent; Sous le soleil qui mord et sous la pluie qui ronge La pierre même bruit, s'effrite et croule Vers la mer et le chant éternel qu'elle roule... Pose l'oreille contre terre; elle chante, berger: Si tu ne l'entends pas, tu es un étranger; Ce coquillage, tiens, écoute-le, il gronde; Une voix harmonieuse emplit le monde! Or tout cela a-t-il le son vain de leurs mots? Des mots dont tu vas faire une ode? Trois cris de flûte disent mieux la vie Que toutes les paroles d'Hésiode! Donc je me tais. M'as-tu compris? ... » Il s'était redressé, assis, musant sa fable, Faisant ruisseler entre ses doigts le sable Et regardant le petit jet doré Couler au soleil dans sa paume ouverte; Mais sa main, tout à coup, est retombée inerte Et il a murmuré: « Est-ce avec des mots qu'on dira l'amour? Les lèvres s'ouvrent aux baisers mieux qu'aux mots sourds, Et quand le coeur bat selon l'heure et l'ombre, Berger, sais-tu la strophe de ce nombre?... » Il s'était détourné de moi Un vol blanc de mouettes virait sur la mer pâle Avec des cris mêlés au doux bruit sourd Du flot frangé, à peine, dune écume rose: « Quel mot prononce un flot? une herbe? une algue Quel est le mot que dit le jour Poignant au large au ras des vagues? Quel mot soupire là-haut parmi les pins, Que tout est beau, sans mesure et sans fin? Si cette pierre tomb;e, quel mot dit-elle? Et quand les feuilles tournent sur la mousse — Telles, moins belles, Les filles blondes et rousses — Qu'ont-elles dit si vite? Quel verbe est dans le ciel quand tout palpite D'étoiles — ciel et mer — et que la lune point Lourde, rouge et lente entre les peupliers? Berger, tais-toi, et ne me réponds point... » Son doigt fit sur sa lèvre un geste familier. .... Je le baisai en le quittant comme un ami; Cette nuit-là nous n'avons pas dormi: Des tâcherons de hasard, par la prée, Sautaient, chantaient, criaient éperdument — Comme on saute en chantant quand le vin est bon Et qu'il coule pour tous — Mais lentement, Le silence tombe de la lune douce; Le sommeil les a surpris, un à un, Tel dormit sur la route, un autre dans sa tonne: Bacchus menant le choeur du vieil automne Tituba, demi-mort, dans l'herbe rousse; Et tout s'assoupit sous le ciel d'étoiles... Nous veillions, côte à côte, assis au seuil; L'air était calme et lourd, et, dans les feuilles, Pas même un bruissement de nid; Elle avait écarté le voile De son épaule frêle et de sa gorge hardie: « Pourquoi n'as-tu rien dit, toute cette veille? » Susurra-t-elle, penchée, bas, à mon oreille (Si près que sa lèvre la touche) « Tais-toi! » lui dis-je et lui baisai la bouche... Et nous restions, ainsi, rêveurs et sans paroles; La lune silencieuse vint frôler son épaule Et semer devant nous, sur le seuil noir tantôt, En pluie d'argent perçant la treille du linteau Et qui perle à son sein et sur ses mains ruisselle, La joie muette de son silence éternel... Retour au sommaire
LA CHANSON DU BUCHERON Quand Mélissa chantait, toutes les filles, Sous le grand pommier rose dont l'ombre oscille, Filaient en chantant bas à l'unisson, Suivant sa voix plus claire; Et, à l'entour, sous le soleil d'avril. Ceux de la vigne et du sillon, Ceux de la cognée lourde, des légères faucilles Et moi le porcher, grave à ce qu'on dit, Nous écoutions couchés dans l'herbe reverdie. ...Je les ai regardées, groupées comme un poème Je ne sais plus laquelle j'aime — Aucune, sans doute, hors Mélissa — Ou toutes, si j'y songe: Les trois soeurs que l'on prendrait pour la même N'étaient leurs chevelures diverses: Thalie avec ses bandeaux que prolonge Un voile léger, de là, de çà; Euphrosyne et sa joue où transparaît La lueur de son rire de victoire, Et puis cette Aglaée qui verse D'un petit geste de dédain si gai L'ivresse sainte de la beauté d'ivoire; Elle est très belle, C'est elle que j'aimerais Si j'étais jeune et naïf et morose Pleurant, comme je fus, quand l'aube rose M'ouvrait le voile solitaire de l'Été, Avant que Mélissa ne me fût belle... Chut! les voix battent de l'aile, Ea Strophe se pose, Ee chant s'alentit et se tait..... Ainsi j'écoute et rêve tout ensemble; Et quand le choeur des filles aux lents mots doux Meurt comme un souffle entre les feuilles du tremble, Ce fut le tour de l'un de nous De dire un hymne, une ode, ou quelque chanson simple, Selon son goût et sa science; Donc ayant applaudi on fit silence, Mélissa prit le sort: « Agias! Agias le bûcheron! — Ce ne fut qu'un grand rire 'et bien à tort) — Agias va dire la chanson. » On fit cercle de plus près sous le pommier, Gaîment, avec des mots dits à voix basse, De fiancé hardi à fiancée dispose, Et l'on se récriait, Soit que la fille rougît comme une rose Et qu'on feignît de savoir le secret, Soit qu'on en réclamât l'aveu. — Troupe joyeuse, et turbulente, un peu; Et, pour un mot Que lance de voix feinte un vendangeur Qui rit toujours. On criait: « Agias! Agias évohé! Dis tes amours » Car Agias passe pour un sot Et courtise l'inconstante Aglaée Qui rit de lui avec ses soeurs aînées. Il rougit comme une fillette qu'on raille Et puis, sans honte fausse, Il se leva de toute sa haute taille, Et de la tête, Jeune comme l'aube neuve, Et musclé comme Hercule Athlète Appuyé sur sa hache claire dans l'herbe, Gauche un peu à vrai dire, Un corps superbe; On l'a dit niais Sans preuve; Mais il portait à rire. Or Mélissa de son banc de gazon Groupe ceux-ci du geste; Fait signe à celui-là qu'il soit plus leste, Place les filles et les garçons, Souriante, du reste, De son sourire fin Et de ses yeux lilas, Et Agias, debout, put chanter à la fin. — On riait bas —: « Vous me connaissez bien avec ma hache, Si je suis doux et si je me fâche Quoi que l'on dise et quoi qu'on fasse, Donc riez, tout haut! de mes mots sans art, Et si je vous touchais par hasard, Ce serait la voix de l'amour qui passe. « De l'aube au soir, l'été l'hiver. On m'entend au fond de la clairière: A chaque coup de ma hache de fer Le soleil s'avance et l'ombre recule Et souvent le soir, au crépuscule, Où midi fut sombre la nuit est claire. « Je ne chante pas car la tâche est rude; J'écoute chanter dans la solitude L'écho de ma hache au souffle court; Et des plaintes, aussi, sous ma cognée lourde — Et je ris tout haut! car mon âme est sourde Aux plaintes des nymphes, à leurs mots d'amour « La Dryas a dit: Ce chêne m'abrite, Veux-tu m'en chasser? regarde vite, Comme je suis belle et grande, hélas? Mais je n'ai cure de ses promesses, Je n'ai que faire de deux maîtresses, Et celle que j'aime ne m'aime pas. « Et je ris tout haut! balançant ma cognée L'écorce vole, le tronc a saigné — Tous les coups portent et je les compte — Le plus vieux chêne chancelle et penche Et tord éperdument ses branches, Et s'effondre avec un cri de honte. « La Sémias, pâle dans le bouleau, Me rit d'abord avec un sanglot: Vois! je suis blonde et frêle, prends-moi! Mais qu'ai-je à faire de ses baisers; Ma maîtresse à moi me tourne en risées Et tu voudrais que je rie avec toi? « Et c'est l'Itéas, dans le saule, à présent, Qui veut me donner sa bouche en présent Et ses longs cheveux et ses yeux lilas; Garde tes veux et tes tresses douces, Ma maîtresse est belle et me repousse, Ta bouche n'est pas la sienne, n'est-ce pas? « Ainsi je lève ma hache et j'abats Le frêne et le charme et le châtaignier, Et je rythme la chanson de ma cognée: Ma maîtresse rit et ne n'aime pas; Ma maîtresse pleure, elle m'aimera... » Il se tut; car il vit qu'on ne riait pas Et il vit que sa cause était gagnée. Retour au sommaire
LE SATYREAU ... On dirait qu'un rayon A troué le feuillage, Flèche vive de feu Et jet d'or blond Qui poudroie de la joie Dans l'ombre bleue, S'épanouit en gerbe qui s'embrase, Et tombe en large flaque d'or rosé Au dos d'Yaina, ma truie qui dort... Tout est si calme Que la brise, là-haut, dans les feuilles de cime Susurre, à peine, Un bruit léger de vagues, Et je m'assoupis dant un chant de rimes Vaines, Un flottement de palmes, Un choeur lointain d'épithalame... C'est un satyreau — maintenant, je le vois bien! Pure blond de lumière — Assis au dos d'Yaina ma truie; Il parle avec sa voix sans fin; Murmures des cimes, bourdonnement de l'air Rumeurs de l'eau, Et, peu à peu, j'entend des mots... « L'amour? On n'aime pas quelqu'une — tête blonde ou brune Et baiser sans recours — On aime! « Celle-là, celle-ci, qu'importe? On mène sa chanson de porte en porte, Du labour à la fenaison, Des foins à la vendange, Et on la change Au gré de la saison. On aime la Vie, à même! « A toute heure on est autre; Qui te revoit après deux courts étés Ne te reconnaît pas! Qui donc as-tu été? Et, si n'était la loque où tu l'accoutres, Qui donc te connaîtrait? Quel âge à ta vertu? Tes vingl ans sont partis par le chemin des frênes: Au fait! qui donc es-tu? Avec ta mine hautaine Pour te dire l'aîné de ce jeune homme mort? Il n'est pas un atome de ton corps Qui n'ait changé depuis ces heures-là! Plus rien ne vit en toi qui fut vivant en lui; Qui donc es-tu? que fais-tu de la vie?... » Il parle dans mon songe d'une voix si frêle Que je ne puis le contredire: Sa voix m'atteint à peine Et pêle-mêle Avec le chant des feuilles et le son de ma lyre Détendue au soleil et qui soupire Des notes grêles. Est-ce la peine De se retourner sur le talus frais fauché Parce qu'une tige est rude et qu'on s'y est couché? Et quant, la nuit, un volet bat au vent, A petits coups, tout doucement, Te lèves-tu pour le fixer? Quand même tu t'en fâches? Ainsi je l'écoutais involontairement, Vexé, Irrésolu et lâche. « Ne veux-tu pas aimer? Que te faut-il? des jonquilles jaunes? Les lys aux roses tramés? Des anémones? « Je sais dans Syracuse Une fille riche et vaine; Avec un peu de ruse Et un peu moins de peine, Tu frêterais par elle des trirèmes, Tu mêlerais aux ambres de la mer du Nord Les épices d'Égypte, sur ton comptoir La veux-tu, dès ce soir?... « Non? tu n'as cure d'or? — La pauvre feinte; L'or c'est Corinthe!... « Prends celle-ci, alors, de Bactriane: Son amant sera satrape des Mèdes; Veux-tu un diadème à ceindre, Comme intermède, Entre deux longs baisers? Tu mèneras la guerre jusqu'à l'Inde Pour te reposer... « Non? tu fais fi des victoires? Pauvre homme! pourquoi craindre; La beauté aime la gloire, Il faut l'or ou la gloire pour l'étreindre... « Voici des esclaves sans nombre: Les filles blanches et blondes de Trébizonde, Dont la chair est une neige tiède; La nubienne dont la gorge est d'ivoire noir Et brûlée d'aromates comme un encensoir... L'amour en larmes! l'amour ivre et fol! L'amour qui crie ou l'amour sans parole... L amour... » ... Il parle éperdument dans le soleil; La brise fraîchit dans les feuilles sèches, M'éveille Et j'ai heurté du pied Yaina; Elle surgit de son somme Avec un grognement revèche Qui met en fuite Le petit satyre et ses contes sans suite. Et je me lève de mon rêve; — Le soir descend — Et soufflant, dans ma corne, j'appelle mes porcs Et nous faisons route vers l'étable encor — La route est rouge comme du sang — Et pâle ensuite comme la mort... ... Et maintenant je marche dans le crépuscule, Songeant à Mélissa, aux premiers jours qui se reculent, Là-bas, dans le passé, comme un cortège clair; Et je regarde l'avenir et son mystère A travers la nuit molle qui monte autour de nous; Je songe à ce qu'elle dirait de cela, Et fais sa réponse à mi-voix, Feignant ses mots tendres et doux... « On n'aime qu'une fois; le reste est vain: Si je pouvais, en retirant ma main, Te pousser à la joie sans lendemain, Je le ferais sans un regret, sans un remords; Mais l'amour qui te tient est fort comme la mort. « Aglaée te plaît-elIe? elle a ma bouche! Euphrosyne, comme moi, mêle sa chevelurc au vent. Et, si ta main instinctive la touche, Ce sont mes cheveux que tu frôles, Comme tes yeux tantôt baisaient ma bouche! T'arrètes-tu pour voir Thalie parmi les saules? Y pris-tu garde? Thalie se penche comme moi quand elle file, Et de tes yeux volages c'est moi que tu regardes! On n'aime qu'une fois et le reste est futile. « Car ton âme est faite frêle Du reflet de mon rire en elle; Ton songe est le miroir choisi Où j'ai miré ma nudité farouche; Quel rêve vaut ceci: Tu m'as baisé la bouche... « Si tu t'en vins vers moi, naïf et grave — De quels lointains les dieux le savent! C'est qu'un destin te mène; Que n'as-tu pris la mer? Pilote ou capitaine? Ou, levé sur la tourbe humaine, Que n'as-tu fait ton rêve avec des mots de chair? Que n'as-tu dessiné ton songe avec des corps Qui saignent, pleurent et meurent Avec aux lèvres le mot d'ordre de la tienne?... — Va, l'amour qui te tient est fort comme la mort! » Et je n'osais franchir le seuil, Comme un prodigue; Sûr de l'accueil, Mais m'en voyant indigne; Et je m'assis, rêveur, près du grand cep de vigne. Car Mélissa chantait notre amour aux accords De sa petite lyre tendue de cordes d'or Et j'ai pleuré de joie et de honte et d'orgueil, Car l'amour qui me tient est fort comme la mort. Retour au sommaire
LA COUPE Un grand auvent de chaume nous abrite; Entre le tronc des vieux tilleuls, On voit la fuite Du fleuve, des nuages et de l'heure subite; Une rose s'effeuille, Et puis une autre rose; Il modèle, je chante, on cause. Si je m'assois auprès du potier, mon aïeul, C'est pour causer; Il aime à parler à sa roue qui vire — Même quand il est seul — Il me fait arroser L'argile grasse que je lave Et mêle d'un peu de sable; Et je le laisse dire; Sa voix est sonore, franche et grave. Il parle avec un geste de la main, Toujours le même; Sa foi inébranlable Se voile d'arguties que j'aime. Les vases qu'il tourne et orne sont parfaits, De galbe pur, et quoi qu'il trace — Les petits groupes de déesses et de dieux, Des thyrses en trophées, Orphée de Thrace, Les bacchantes à la dépouille tigrée, La danse des Muses — Tout satisfait les yeux, Charme ou amuse; Ses coupes sont si belles Qu'Athènes y boit le vin des îles; Sans sot orgueil il en est fier un peu, A bon droit: chacun l'aime pour son art habile Et pour sa bonne grâce et ce qu'il dit; Et moi je l'aime pour sa foi tranquille. Donc, je m'étais assis auprès de lui, Ma lyre debout entre mes deux genoux A le regarder modeler la terre; Je fredonnais un de mes airs; Puis, comme je me taisais, Soudain, avec son geste de la main: « Vos chansons, dit-il, mon enfant, tournent dans l'air D'un souple vol aisé, Comme sur l'herbe cette ronde de filles; Ton art est joli, frêle et trop facile: Ta rime sonne à peine comme un baiser; Ta muse est trop agile A fuir vers les Saules. » Je l'écoutais, car j'aime sa parole Et son esprit subtil. « Ta voix est juste, ton plectre est prompt; Ta lyre se marie aux mots en harmonie; Le rythme entre tes doigts, se noue, se rompt En mélodies indéfinies; Ton rêve sur ta lèvre neuve S'accorde au geste de tes doigts; Tu crois improviser la preuve D'une autre loi, — Dit-on? -- Tout cela est beau et digne et saint, sans doute; Mais, quand ta bouche sera close, Ta lyre détendue aux mains d'un autre, Qu'en saura-t-on? Que sera-t-il des rythmes que tu oses Et dont toi et les tiens vous vous vantiez, En vous grisant de vos chansons? La mort te prendra tout entier Et, hors la mémoire d'une chanson de hasard, Que saura-t-on de toi et de ton art? « Car il en sera de la sorte, poète; Tandis que cette terre que je grave Est telle qu'elle brave De sa beauté passive Le temps qui guette; Et — que je meure ou que je vive, Ou que l'Hellade esclave S'efface et tombe dans l'oubli — Dans mille fois mille ans sur telle plaine Où sera morte Athènes, Où aura péri Thèbes, Un soc lèvera ma coupe demi-pleine Des cendres des arrière-neveux mêlées à la lie Des vins qu'ils y boiront dans mille années. Et ce seul geste d'éphèbe — N'en trouvàt-on que ce débris — Dira au monde jeune qui nous fûmes. » Il inscrivit mon nom au flanc du vase frêle Et puis: joueur de lyre, et signa: son aïeul. « Tiens, dit-il en riant, nous voilà immortels! » Alors je lui ai dit (Plus haut qu'il ne fallait, peut-être): « Ton art est si peu sûr de vaincre le silence Que tu le veux muet, mon maître? Quoi donc! se tuer pour ne pas mourir? Vais-je dire, après toi, en rejetant ma lyre: Assois-toi, fille, avec tes grâces vives, Ne lève pas tes bras en arc; Ton geste messied! Ne cambre pas la taille souple, Ne tourne pas ainsi, N'alterne pas le rythme de tes pieds!... Maître, le trait est net des dessins que tu traces, La courbe de ta coupe est savante en sa grâce Et je crois comme toi éternel ton dessin — Mais n'est-ce pour ce que la Ligne vivante Ondulera, là-bas, dans la danse d'une fille? Et par elle ton oeuvre est vivante à jamais; Car s'il n'évoquait rien que n'eussent vu tes yeux Il serait incompris comme l'oeuvre de Dieu, Qui trace à l'infini dans le ciel clair d'été La prophétique joie de son éternité; Que Lui seul peut se lire... et que j'ai épelée!... « Aïeul! nous sommes la voix perpétuelle Et ce qui vit en nous, les éphémères, Est éternel en soi, étant la Vie; Notre art n'est pas un art de lignes et de sphères Nous sommes, c'est assez; Soyons, à toute voix! Demain nous dormirons où dort le passé coi. « Mais l'avenir harmonieux sera; Ce dont nous fûmes subsiste, Si bien que sur la lèvre des amants Le mot: Toujours renaît impérissablement, Joyeux, et Irisle... « Mon nom? Le mot dont on me nomme? Qu'importe, s'il s'éteint ou change Sur la lèvre des hommes? Le tien, tracé sur ce rython, Le lira-t-on selon ta voix Dans l'avenir étrange? « Si même ton petit rêve d'immortalité Se réalise, et qu'on trouve ta coupe, Sais-tu comment s'épelleront les lettres que tu traces De cette main si sûre? Regarde: elles s'effacent!... « Non tu n'as pas compris, bien que tu l'aimes, La joie impérieuse des poèmes; Figurons l'avenir qui t'inquiète: Les siècles sont passés, L'Hellas est morte avec son âme et sa pensée, La voix de ses clairons, le chant de ses poètes; La grande barbarie éparse autour de nous S'est rejointe, fondant notre oeuvre en son remous; Le langage du Scythe mêlé aux mots du Parthe Fleurit comme une rose qu'on a greffée; Regarde! Les grands bois croisent leurs trophées; La nuit en robe bleue marche sur les sommets; L'hymne éternel est doux encore dans les feuillées; Arthémis survit au nom qui l'a nommée; On chante dans l'ombre tiède des veillées; Cypris aux blondes chairs adoucit sa voix molle, Enseigne à dire: j'aime! aux nouvelles paroles. Ce qui valait de vivre de nos rythmes survit; Dans le lent crépuscule et sous le lourd midi, Le sentier fleure et bruit: un autre le gravit; Ce qu'il chante, le même écho encore le redit; Rien n'est mort de nos rêves, de nos joies, de nos doutes; Sur le temple effrité que foule la grand'route La ville chante encor, dans la voix d'un passant Qui marche dans le matin éblouissant; Qu'importe de mourir à qui entend son pas, A qui sent la poussière que lève son pied las Et la fraîcheur de l'ombre soudain barrant la route D'un bruit de gazouillis que d'ici on écoute, Echo du vieux tilleul dont l'ombre rit sur nous...? Ah! laissez-moi mourir, en chantant, à genoux! « De quelle éternité passive parlez-vous? Maître! Non, je voudrais mourir debout, Contre le vent d'été, la face au jour, Où bien l'automne, La tête ceinte du laurier roux, Tendant ma lyre aux flèches de la bise, Car sa voix sonne douce encore, quoi qu'elle dise. « Quel est donc ton regret et quel est ce reproche Et quelle est cette gloire feinte et rouée? Ce que j'ai dit pour ceux qui m'écoutaient Se dissipe, nuée, Et l'ombre comme un vent l'effiloche? Soit! je te répondrai: C'est bien: D'autres ont chanté haut dont nul ne se souvient; Mais quand mon rêve juste se marie à ma lyre Je sais que c'est cela qu'ils devaient dire Là-bas où susurra la jeune humanité; Ce que je prends aux brises de l'été, Un autre le prendra et s'en trouvera riche; L'ombre des chênes est prodigue à jamais Des rêves où j'ai lu les mots qui font aimer; Les roseaux donneront à quelque autre la note Que j'y pris allongé sur la berge... Et Maïa mère des Dieux est jeune et toujours vierge. « Et, si ma joie m'approuve, un autre m'a compris Là-bas dans l'avenir sans terme des esprits; La Belle Éternité n'a cure de mon nom: Nous vivons à jamais dans ce que nous aimons; Aïeul, l'oeuvre est exquise de tes mains, Offre ta coupe aux Dieux; car l'art est surhumain: Rien ne mourra de nous, rien n'est futile et vain: La vie se réalise à l'infini; Tout est grave et joyeux; ta coupe et mon poème! Et tout est éternel, ineffable et suprême. La courbe des coteaux et la chanson des nids, Cette heure et ces paroles que je dis, Et ton sourire ami et les guêpes qui viennent Grapiller au linteau ta lourde treille d'or; Aïeul qui m'aimes bien et que j'étonne encor, N'est-ce assez de ceci et quoi qu'il en advienne, N'est-ce assez de l'éternité quotidienne? » Il rit, songeur, un temps, immobile: un groupe De bacchantes couraient lascives sur la roue; La ronde fléchit, cède, agile et se renoue; Il la vit repasser, trois fois, et sur sa joue Une larme a coulé: « Adieu joyeuse troupe! » — Et, me baisant au front, il a brisé sa coupe. Retour au sommaire
MÉLISSA ... Du tertre, ici, Assise auprès d'un pâtre — Mieux que du trône aux griffes d'or Rayant, d'un cri, l'albâtre Des dalles, à peine sonores Du pas glissé des théories — Tu vois passer, léger, au long des prés en fleurs, Le jour harmonieux parmi le choeur des heures: Et selon le vent d'avril alerte, Entre l'azur ardent et la plaine trop verte, Groupe lent et chenu de souvenirs, sans doute, Passants vieillis des vieilles routes, Les nuages te sont une mélancolie; Et lu rêves au vieux temple d'où l'amour t'a ravie Et tu songes, peut-être, A l'ombre parfumée de l'encens des vieux prêtres; Tu te dis qu'il est mieux de mourir sans savoir Le jour humiliant nos rêves de sa gloire, Puisque la nuit revient et que la mort est noire; Mais je le dis: « Toutes tes roses Montent et festonnent tes chapiteaux, Des colombes s'y posent; Et j'ai ravi, tantôt, Encore un secret à la joie des choses: Car vois! Les marbres d'or, aux cannelures fines, Du petit temple de ta vie, Mélissa, Sont riches du soleil qui décline Versant, avec sa joie, la soif des vins Qu'elle mûrit! « La brise entre les feuilles tutélaires Ramène vers ta lèvre au pli joli L'haleine de ta chanson même, Et la baise D'une lèvre acide encor du baiser de la mer, Et mêle l'horizon à ton poème... « Regarde, en te penchant sur mon épaule, Vois mon grand bouclier contre le saule, Parmi les hauts épis: Le Griffon luit d'argent sur champ de sable, Et c'est comme un trophée Que j'ai pris sur mes haines assoupies, Un soir de fable; L'Epée, Que l'autre été j'ai plantée dans le tertre, Est tout enguirlandée par les volubilis — Qui l'ont couverte Comme d'une rouille fleurie d'épopée! Et la gorgone de la garde Rit presque, maintenant, Et nous regarde; L'Epée est blanche comme un lys... « Je ne sais si le cyprès sévère M'approuve, Mais j'aime la douceur de l'olivier Gris vert Qui fait l'ombre légère en écartant ses doigts ... On trouve, En triant ce gravier, Des perles, maintefois — Ainsi, dans mes paroles, ta réplique (Et bien que tu te taises! ) — Tout est trop clair, ici, pour que ton coeur s'y cache; Ton âme est belle et nue comme ta chair pudique, Le jour est aise, Le jour embaume, chante, rayonne Et d'être belle et nue ta grâce est deux fois bonne... « Levons le thyrse! L'occident rougeoie; L'ombre du Ménole, jusqu'au bois, S'allonge, A s'y confondre, sous la voûte des chênes — Comme mon songe Se fond au mystère des joies humaines... Levons le caducée! Les porchers font une ombre en marche Au flanc poudrenx et clair du Lycée — Le soir monte, le jour s'efface... « Mélissa, Toute la grave majesté des horizons M'oublie! J'ai saigné d'être seul, avecque ma folie A sourire âmes vieilles visions Et si ces heures-là furent vaines, Celles-ci, Sont vaines, donc, aussi, Est-ce la peine?... « Je viens vers l'avenir au pas de l'heure frêle, Jeune ombre, à jamais même encore que nouvelle: Sa main entre ma main change à l'étape neuve; Elle est la fiancée, toujours, et vierge et veuve; Ariane diverse, elle met entre mes doigts Un fil toujours nouveau, le même toutefois, Liant à chaque pas ma destinée à l'ombre Qui fuit derrière moi, iradiée ou sombre, Si bien que, dans ma main sans cesse appesantie, Je sens le poids des jours avec le poids des nuits Et que mon pas, jadis alerte, s'embarrasse De l'écheveau, qui fait ma marche déjà lasse. « Est-ce la halte ici, Auprès de toi? Avec mon troupeau de soucis Comme des chèvres noires, fantasques et dociles? Avec mes joies, Comme un groupe d'agneaux dans l'herbe tendre? « Mélissa, tu es patiente de m'entendre! L'aumône de tes yeux rieurs fait pâle l'ombre; J'aurai des chansons claires comme ta tresse blonde Qui mène, Ariane, au jour de ta beauté pensive ... Et j'ai honte de moi quand je tiens ta main vive... « Vois, même sous la lune sénescente, Comme l'horizon est large, Profond et clair, Jusqu'aux étoiles! ... Les chênes entre leurs bras noueux N'étreignent qu'un peu d'air, Et ces noyers Avec leurs ombres, lourdes comme une charge, Rêvent joyeux; Mais moi, Avec ce regard qui me mène De l'horizon à l'horizon, Est-il une ombre que j'étreigne? Une borne de nuit, fraîche à ma tempe en fièvre? Avec ce regard qui me mène Jusqu'à la mer aérienne! Je rêve par delà le radieux domaine De fleurs et de parfuns de printemps et d'automne Un horizon plus large où mon désir s'étonne; « Devançant vers la mort le pas de mes années, Rêvant les fruits cueillis et les roses fanées, Jamais las d'espérer, jamais saoul d'avenir, Hâtant d'un geste gai mon ombre sur la route Et semant devant toi, comme un défi au doute, Les feuilles que ma main arrache aux branches basses, Et que la brise folle en souriant pourchasse... « Ris donc! ton souffle agile vibre aux cordes des lyres; La haute voix des pins au murmure du saule Avec son rythme où sonne à demi la parole, Est telle, déjà, qu'on l'écoute, La lyre oisive sur l'épaule, L'esprit se tait et doute. L'herbe, balbutiant de sa ténuité, Fait muet notre rêve exquis de la nuitée; Les astres ont des musiques fraternelles Et l'on rêve sans voix à les songer trop belles; Oui, et l'on craint que sonne étrange la parole Quand le pin dit plus haut le murmure du saule. « Ris donc, Mélissa, L'amour ose épier le sens léger d'un rire Et je te chanterai selon ma haute lyre Ta propre joie, Ce soir — Ainsi qu'un échanson Verse à la reine, d'un geste de roi, Le vin du royal pressoir!... ... « Mais qui donc chantera, Mélissa d'Arcadie, L'hymne que toute chose en priant te dédie? Le sourire et le geste chaste que tu penches Sur la fontaine, émue au baiser de ta soif; La clarté dont avril enguirlande tes hanches; Les roses dont l'amour victorieux te coifie; Les pétales neigeant leur frêle mort ardente, De tes cheveux tout d'or limpide comme un vin, Vers le pli et les fleurs de ta gorge prudente... Oh qu'il sache, entraînant d'un geste surhumain La joie de ta beauté vers l'éternel demain. Lever le rythme ardent que ta pudeur avive. Comme une torche claire et sûre, et que l'on suive! » Retour au sommaire