Théodore de Banville

Les Cariatides

Table LIVRE PREMIER A ma Mère Les Cariatides Dernière Angoisse La Voie lactée Les Baisers de pierre LIVRE DEUXIÈME Amours d'Élise I C'est là qu'elle priait... II D'où vient-il, ce lointain frisson... III Oui, mon coeur et ma vie... IV O mon âme? ma voix pensive... V Le zéphyr à la douce haleine... VI Tout vous adore... VII Le soleil souriait... Phyllis Songe d'Hiver Dans nos longs soirs d'hiver... Viens à moi, dit-elle... Et je restais muet... Oh! ne l'écoute pas... Et cette femme pâle... Et près de moi je vis luire... Et tout fut transformé... O don Juans... A ce festin, plus froids... Je bois à toi, jeune Reine... Et parfois, regardant vers les enchanteresses... Chose horrible! Ils n'étaient d'abord... Clymène La Nuit de printemps Ceux qui meurent et Ceux qui combattent I La lyre morte II La mort du poète III Les deux frères IV Une nuit blanche V La vie et la mort VI Nostalgie La Renaissance Trois femmes à la tête blonde... La Déesse Sachons adorer! Sachons lire Idolâtrie Même en deuil... Amour angélique... Loys Bien souvent je revois... Leïla Vénus couchée Pourquoi, courtisane... Le Stigmate Prosopopée d'une Vénus L'Auréole Les Imprécations d'une Cariatide LIVRE TROISIÈME Erato A Vénus de Milo A Victor Hugo A ma Mère Conseil Le Pressoir A Auguste Supersac Les Caprices I Congé II Le vallon III Fête galante IV L'étang V Les bergers VI Pierrot VII Sérénade VIII La comédie IX Bal masqué X Parade XI Enfin Malherbe vint... XII Heine XIII Les parias XIV Trumeau XV Les roses XVI Impéria XVII Le lilas XVIII Hamlet XIX La forêt XX Chérubin XXI Aveu XXII Palinodie XXIII Le divan XXIV Sagesse A Madame Caroline Angebert Aux Amis de Paul Sieste Sous bois O jeune Florentine à la prunelle noire... En habit zinzolin I Rondeau, à Églé II Triolet, à Philis III Rondeau, à Ismène IV Triolet, à Amarante V Rondeau redoublé, à Sylvie VI Madrigal, à Clymène VII Rondeau redoublé, à Iris VIII Madrigal, à Glycère A une Muse folle



Théodore de Banville

Les Cariatides

LIVRE PREMIER A ma Mère, Madame Elisabeth Zélie de Banville O ma mère, ce sont nos mères Dont les sourires triomphants Bercent nos premières chimères Dans nos premiers berceaux d'enfants. Donc reçois, comme une promesse, Ce livre où coulent de mes vers Tous les espoirs de ma jeunesse. Comme l'eau des lys entr'ouverts! Reçois ce livre, qui peut-être Sera muet pour l'avenir, Mais où tu verras apparaître Le vague et lointain souvenir De mon enfance dépensée Dans un rêve triste ou moqueur, Fou, car il contient ma pensée, Chaste, car il contient mon coeur. Juillet 1842. Retour au sommaire Les Cariatides C'est un palais du dieu, tout rempli de sa gloire. Cariatides soeurs, des figures d'ivoire Portent le monument qui monte à l'éther bleu, Fier comme le témoin d'une immortelle histoire. Quoique l'archer Soleil avec ses traits de feu, Morde leurs seins polis et vise à leurs prunelles, Elles ne baissent pas les regards pour si peu. Même le lourd amas des pierres solennelles Sous lesquelles Atlas plierait comme un roseau, Ne courbera jamais leurs têtes fraternelles. Car elles savent bien que le mâle ciseau Qui fouilla sur leurs fronts l'architrave et les frises N'en chassera jamais le zéphyr et l'oiseau. Hirondelles du ciel, sans peur d'être surprises Vous pouvez faire un nid dans notre acanthe en fleur: Vous n'y casserez pas votre aile, tièdes brises. O filles de Paros, le sage ciseleur Qui sur ces médaillons a mis les traits d'Hélène Fuit le guerrier sanglant et le lâche oiseleur. Bravez même l'orage avec son âpre haleine Sans craindre le fardeau qui pèse à votre front, Car vous ne portez pas l'injustice et la haine. Sous vos portiques fiers, dont jamais nul affront Ne fera tressaillir les radieuses lignes, Les héros et les Dieux de l'amour passeront. Les voyez-vous, les uns avec des folles vignes Dans les cheveux, ceux-là tenant contre leur sein La lyre qui s'accorde au chant des hommes-cygnes? Voici l'aïeul Orphée, attirant un essaim D'abeilles, Lyaeus qui nous donna l'ivresse, Éros le bienfaiteur et le pâle assassin. Et derrière Aphrodite, ange à la blonde tresse, Voici les grands vaincus dont les coeurs sont brisés, Tous les bannis dont l'âme est pleine de tendresse; Tous ceux qui sans repos se tordent embrasés Par la cruelle soif de l'amante idéale, Et qui s'en vont au ciel, meurtris par les baisers, Depuis Phryné, pareille à l'aube orientale, Depuis cette lionne en quête d'un chasseur Qui but sa perle au fond de la coupe fatale, Jusqu'à toi, Prométhée, auguste ravisseur! Jusqu'à don Juan qui cherche un lys dans les tempêtes! Jusqu'à toi, jusqu'à toi, grande Sappho, ma soeur! J'ai voulu, pour le jour des éternelles fêtes Réparer, fils pieux de leur gloire jaloux, Le myrte et les lauriers qui couronnent leurs têtes. J'ai lavé de mes mains leurs pieds poudreux. Et vous, Plus belles que le choeur des jeunes Atlantides, Alors qu'ils vous verront d'un oeil terrible et doux, Saluez ces martyrs, ô mes Cariatides! Juillet 1842. Retour au sommaire Dernière Angoisse A.u moment de jeter dans le flot noir des villes Ces choses de mon coeur, gracieuses ou viles, Que boira le gouffre sans fond, Ce gouffre aux mille voix où s'en vont toutes choses, Et qui couvre d'oubli les tombes et les roses, Je me sens un trouble profond. Dans ces rythmes polis où mon destin m'attache Je devrais servir mieux la Muse au front sans tache; Au lieu de passer en riant, Sur ces temples sculptés dont l'éclat tourbillonne Je devrais faire luire un flambeau qui rayonne Comme une étoile à l'Orient; Rebâtir avec soin les histoires anciennes, A chaque monument redemander les siennes, Dont le souvenir a péri; Chanter les dieux du Nord dont la splendeur étonne, A côté de Vénus et du fils de Latone Peindre la Fée et la Péri; Ranimer toute chose avec une syllabe, L'ogive et ses vitraux de feu, le trèfle arabe, Le cirque, l'église et la tour, Le château fort tout plein de rumeurs inouïes, Et le palais des rois, demeures éblouies Dont chacune règne à son tour; Les murs Tyrrhéniens aux majestés hautaines, Les granits de Memphis et les marbres d'Athènes Qu'un regard du soleil ambra, Et des temps révolus éveillant le fantôme, Faire briller auprès d'un temple polychrome Le Colisée et l'Alhambra! J'aurais dû ranimer ces effroyables guerres Dont les peuples mourants s'épouvantaient naguères, Meurtris sous un rude talon, Dire Attila suivi de sa farouche horde, Charlemagne et César, et celui dont l'exorde Fut le grand siège de Toulon! Puis, après tous ces noms, sur la page choisie Écrire d'autres noms d'art et de poésie, Dont le bataillon espacé Par des poèmes d'or, dont la splendeur enchaine L'époque antérieure à l'époque prochaine, Illumine tout le passé! Dans ce grand Panthéon, des dalles jusqu'aux cintres Graver des noms sacrés de chanteurs et de peintres, D'artistes rêvés ardemment; A chacun, soit qu'il cherche un poème sous l'arbre, Ou qu'il jette son coeur dans la note ou le marbre, Faire une place au monument! Dire Moïse, Homère à la voix débordante Qui contenait en lui Tasse, Virgile et Dante; Dire Gluck, penché vers l'Éden, Mozart, Goethe, Byron, Phidias et Shakspeare, Molière, devant qui toute louange expire, Et Raphaël et Beethoven! Montrer comment Rubens, Rembrandt et Michel-Ange Mélangeaient la couleur et pétrissaient la fange Pour en faire un Jésus en croix; Et comment, quand mourait notre Art paralytique Apparurent, guidés par l'instinct prophétique, Le grand Ingres et Delacroix! Comment la Statuaire et la Musique aux voiles Transparents, ont porté nos coeurs jusqu'aux étoiles; Nommer David, sculptant ses Dieux, Rossini, gaieté, joie, ivresse, amour, extase, Et Meyerbeer, titan ravi sur un Caucase Dans l'ouragan mélodieux! Mais surtout dire à tous que tu grandis encore, O notre chêne ancien que le vieux gui décore, Arbre qui te déchevelais Sur le front des aïeux et jusqu'à leur épaule, Car Gautier et Balzac sont encore la Gaule De Villon et de Rabelais! Montrer l'Antiquité largement compensée, Et comparant de loin ces oeuvres de pensée Qu'un sublime destin lia, Répéter après eux, dans leur langage énorme, Ce que disent les vers de Marion Delorme Aux chapitres de Lélia! Pas à pas dans son vers suivre chaque poème, Chaque création arrachée au ciel même, Et surtout le vers de Musset, Fantasio divin, qui, soit qu'il se promène Dans les rêves du ciel ou la souffrance humaine, Devient un vers que chacun sait! Enfin, pour un moment traînant mes Muses blanches Sur les hideux tréteaux et les sublimes planches, Aller demander au public Les noms de ceux qui font sa douleur ou son rire, Puis, avant tous ces noms, sur le feuillet inscrire George, Dorval et Frederick! Ainsi, des temps passés relevant l'hyperbole, Et, comme un pèlerin, apportant mon obole A tout ce qui luit fort et beau. J'aurais voulu bâtir sur l'arène mouvante Un monument hardi pour la gloire vivante, Pour la gloire ancienne un tombeau! Hélas! ma folle Muse est une enfant bohème Qui se consolera d'avoir fait un poème Dont le dessin va de travers, Pourvu qu'un beau collier pare sa gorge nue, Et que, charmante et rose, une fille ingénue Rie ou pleure en lisant ses vers. Juillet 1842. Retour au sommaire La Voie lactée Est via sublimis coelo manifesta sereno, Lactea nomen habet, candore notabilis ipso. Hac iter est superis ad magni tecta tonantis, Regalemque doraum. Ovide, Métamorphoses, livre I. A Victor Perrot Déesse, dans les deux éblouissants, la Voie Lactée est un chemin de triomphe et de joie, Et ce flot de clarté qui dans le firmament Jette parmi l'azur son blanc embrasement Semble, dans sa splendeur en feu qui s'irradie, Produit par un foyer unique d'incendie. Mais quand notre regard dans l'éther empli d'yeux Monte vers l'Océan céleste que les Dieux Font rouler des Gémeaux de flamme au Sagittaire, Il y voit flamboyer des astres dont la terre Admire en palissant la sereine splendeur, Et dans le vaste flot sacré dont la candeur Éclate et de la nuit blanchit les sombres voiles, Il voit s'épanouir des millions d'étoiles. Telle est la Poésie: à travers le lointain Des âges, qui s'enfuit, comme au riant matin Devant les flèches d'or à vaincre habituées S'enfuit le triste choeur frissonnant des Nuées, Elle nous apparaît d'abord confusément, Lueur, flambeau, clarté, vaste éblouissement De porteurs de lauriers et de porteurs de lyre A l'homme encor sauvage enseignant leur délire; Puis nous reconnaissons parmi des spectres vains Les inventeurs sacrés, les beaux géants divins, Pareils à des lions dont la fauve crinière Embrase leurs fronts d'or que baise la lumière. O Calliope! muse aux chastes bras de lys, Avant tous, dans les jours lointains je vois ton fils Orphée, et je salue au riant crépuscule Ce roi héros qui fut le compagnon d'Hercule. Je le vois sur l'Argo; déjà courbant leurs fronts, Jason, Téphys, Idas de leurs gais avirons Frappent les flots; mais lui, tenant la lyre, il chante. Tous les monstres marins sur la mer qu'il enchante Montent, heurtant leurs flancs vermeils et se pressant Pour suivre le vaisseau rapide en bondissant; Et cherchant le héros avec un doux murmure, Le vent caressant fait voler sa chevelure. Puis je le vois, plus tard, soumettant à sa voix L'âpre désert, vainqueur des antres et des bois; Car, ô Déesse, alors sur les monts du Rhodope Ou sur le sombre Hémus que la nue enveloppe, Attirés par ses chants, pins, yeuses, cyprès, Les arbres pour venir l'écouter de plus près Déchiraient follement en leurs fureurs divines La terre qui tenait captives leurs racines; Et, sans songer à fuir leurs souffles arrogants Restant pour l'écouter dans les noirs ouragans, La colombe des cieux laissait tomber sa plume Sur le flot irrité du torrent blanc d'écume; Les aigles oubliaient de prendre leur essor; La tigresse tournait une prunelle d'or Vers ses regards voilés par ses longues paupières, Et sa voix éveillait des âmes dans les pierres. Temps quatre fois heureux où des vers ont changé Une arène infertile en Éden ombragé! « Au haut de la colline, une plaine déserte Et sans ombre, étalait son tapis d'herbe verte. Sitôt que le poète issu du sang des Dieux Y vint, et que la corde aux sons mélodieux Résonna sous ses doigts, alors l'ombre prochaine Accourut. Ni ton arbre, ô Chaon! ni le chêne Touffu ne manqua, ni le frêne meurtrier, Ni l'érable qui saigne et le chaste laurier. Puis le tilleul ami, l'héliade pleureuse, Les tendres noisetiers et la tremblante yeuse Groupèrent leurs rameaux près du sapin sans noeuds Et du hêtre, étonnés de trouver auprès d'eux Le saule et le lotus amants des blondes rives; Puis le myrte léger, le buis aux teintes vives Qui bravent tous les deux le souffle des hivers, Et le figuier poreux qui s'orne de fruits verts, Et le mûrier portant sa récolte sanglante, Et le prix immortel d'une victoire lente, La palme. Vous aussi vous vîntes, enlaçant L'ormeau, lierre aux cent mains, la vigne en l'embrassant Et près de vous le pin, dont la tête se mêle Aux blancheurs de la nue, arbre aimé de Cybèle Depuis que son écorce emprisonna la chair Du bel Attis, et prit l'enfant qui lui fut cher; Enfin, suivant aussi le charme qui le guide, Le cyprès, des forêts mouvante pyramide, Arbre aujourd'hui, jadis ami du dieu changeant Dont la cithare est d'or et dont l'arc est d'argent. » Et dès que sous ce dôme ombragé le poète Eut doré de ses chants la paisible retraite Et que l'archet frémit, tout l'univers créé Vint rafraîchir sa lèvre à ce torrent sacré; Le lion, dont les yeux lancent la mort, cet hôte De la caverne sombre et de la forêt haute, Cessa pour un moment de répandre l'effroi , Le tigre dépouilla ses colères de roi, Et se laissa bercer dans un tendre vertige; Bien plus, en ce moment, ineffable prodige! Les stériles rochers où l'oiseau fait son nid Quittèrent la montagne et ses flancs de granit; La brise tut ses chants, l'aigle quitta son aire, Le ruisseau ralentit sa démarche légère, Et dans l'arbre amoureux les Dryades des bois Turent leurs vagues chants pour la première fois. Dans cet enivrement, les muses Aonides Quittèrent sans regret les demeures splendides Où l'écho retentit d'harmonieux accords, Et le mont verdoyant où les lys de leur corps Font comme une guirlande à la noire fontaine, Où le Permesse tombe et meurt dans l'Hippocrène, Où le sombre Olmius, avec un doux fracas, Bleuit d'un long baiser leurs membres délicats; Et les Dieux, sur l'Olympe où la jeune Déesse Leur verse à flots vermeils l'éternelle jeunesse Avec les vins sanglants par l'amour embrasés, Oublièrent enfin les immortels baisers. Chacun prêta l'oreille aux premiers chants du cygne: Celui qui ralentit les nuages d'un signe, Mercure ailé, Junon si belle en son courroux, Lyaeus accoudé sur les grands lions roux, Puis la blonde Aphrodite à la prunelle noire, Thétis, dont un rayon baise les pieds d'ivoire, Mars, Diane, Pallas aux yeux profonds et bleus, Et Phébus rayonnant dans l'azur nébuleux. Sous ce profond regard de la voûte étoilée Le poète eût senti son âme consolée, S'il n'eût été choisi pour la grande douleur Que les Dieux immortels égalent à la leur, Et s'il n'eût regretté ce type insaisissable Comme une goutte d'eau dans un désert de sable, Ce spectre qui de loin vous fait voir un sein nu Et fuit, vierge, un amant qui ne l'a pas connu. Oh! pour que dans mes vers ton doux nom resplendisse, Victime aux pieds légers, réponds, jeune Eurydice! Le ciel t'envoyait-il à notre humanité Pour montrer qu'ici-bas l'éternelle Beauté Ne se révèle à nous que dans l'éclair d'un rêve? Blonde et rieuse enfant, douce comme notre Eve, N'étais-tu pas, avec ton front chaste et divin, L'image du bonheur que nous touchons en vain, Qui nous apparaît tel que nos voeux le choisissent, Et qui s'évanouit quand nos mains le saisissent? Qu'avais-tu fait aux Dieux? A quoi pensait la Mort, Quand les bois gémissant la virent, sans remord Sur ta lèvre surprise éteignant la parole, Fermer ta bouche en fleur ainsi qu'une corolle? Eurydice! pendant que de son pas léger Elle fuyait les cris d'un insolent berger, Courant éperdûment dans les vertes campagnes De la Thrace, avec les Naïades ses compagnes, Elle tomba, mordue au pied par un serpent. Déroulant ses anneaux et dans l'herbe rampant, Le monstre au cou livide et qu'une bave arrose, Furtif, avait rampé vers son talon de rose, Et mis ses crocs affreux dans cette jeune chair. Les Dryades, pleurant son front qui leur fut cher, Crurent qu'en la perdant la terre était changée. On entendit gémir la cime du Pangée; Le dur géant Rhodope eut de longs désespoirs; Des sanglots éclataient parmi ses rochers noirs, Et le ciel vit les pleurs de la froide Orithye. Pour Orphée, anxieux et l'âme anéantie, Sur son front portant l'ombre ainsi qu'un noir vautour, De l'aube à la nuit noire il chantait son amour, Pâle, effrayant, en proie au sinistre délire, Et des cris douloureux s'échappaient de sa lyre. Enfin, brûlant toujours de feux inapaisés, Cherchant la vierge enfant ravie à ses baisers, Il pénétra parmi les gorges du Ténare; Il entra dans le bois où la lumière avare Se voile et meurt, où les vains spectres par milliers Se pressent, comme font des oiseaux familiers Qui vont rasant la terre et dont le vol hésite. Il apaisa le flot bouillonnant du Cocyte, Et même il vit au fond de l'enfer souterrain Les Dieux de l'ombre assis sur leurs trônes d'airain. Il chantait, voix mêlée à la lyre divine; Les Dieux voyaient l'Amour vivant dans sa poitrine; Sans doute ils eurent peur qu'en leur morne tombeau L'archer Désir lui-même avec son clair flambeau Ne parût, et domptant le Styx aux vagues sombres, Ne redonnât la vie au vain peuple des Ombres. Muse! tu sais comment, subjugué par ses vers, Pluton qui règne, assis près des gouffres ouverts Et des pics trop brûlés pour que l'herbe y verdisse, Rendit au roi chanteur la tremblante Eurydice, Et comment, ô douleur! vaincu par son amour Orphée, en arrivant presque aux portes du jour Se retourna pour voir plus tôt la bien-aimée. Elle s'évanouit en légère fumée. La mort couvrait de nuit son visage riant, Et, triste, elle appelait Orphée en s'enfuyant Vers le gouffre béant et d'où sortaient des râles, Tendant encor vers lui ses mains froides et pâles, Et repassant déjà le fleuve au noir limon. Pendant sept mois entiers, sur les bords du Strymon, Orphée en pleurs, de tous évitant les approches, Dans les antres glacés vécut parmi les roches. Parmi les durs frimas où fleurissent les lys De l'âpre neige, aux bords glacés du Tanaïs Il erra, savourant le funeste délice De sa douleur, toujours chantant son Eurydice. Les Ménades hurlant dans leurs terribles jeux, L'aperçurent un jour du haut d'un mont neigeux. Les tigres à ses pieds se couchaient pleins d'ivresse, Et les chênes, suivant sa voix enchanteresse, Venaient vers le divin poète en se mouvant. L'une d'elles, sauvage et les cheveux au vent, S'écria: Le voilà, celui qui nous méprise! Et les cris furieux se mêlaient dans la brise Et le son de la flûte et le bruit des tambours Épouvantaient la nue, et devant les Dieux sourds, Rouges, à coups de thyrse, à coups de branches d'arbre, Lui jetant de la terre et des rochers de marbre, Même pour l'en frapper, dans les sillons bourbeux Arrachant follement les cornes des grands boeufs, Comme un farouche essaim, les Ménades hurlantes Déchirèrent son corps avec leurs mains sanglantes, Et leurs cris étouffaient ses plaintes et sa voix Impuissante à charmer pour la première fois, Car un dieu dans leurs coeurs avait mis cette fièvre, Et l'âme du héros s'échappa de sa lèvre. « Les oiseaux, les lions, les rochers et les bois Te pleurèrent, Orphée! Attirée à ta voix Si souvent, la forêt laissa comme une veuve L'ornement de son front pour te pleurer; le fleuve Crût de ses pleurs; voilant son sein de toutes parts Avec son deuil, la nymphe eut les cheveux épars. Le corps gît en lambeaux; et, prodige! quand l'Èbre Roule avec lui la tête et la lyre célèbre, La lyre cherche un son plaintif, qu'en expirant La voix plaintive mêle aux plaintes du torrent. » On dit qu'en ce moment, par un instinct de mère, Calliope sentit une douleur amère; Que sa voix tressaillit dans son essor vainqueur, Et que son divin sang reflua vers son coeur. Saluant du regard ses légères compagnes, Elle vole dans l'air, plane sur les campagnes, Et pâle, ses cheveux dénoués sur son flanc, Touche enfin, mais trop tard, au rivage de sang. Elle ne pleura pas, la mère douloureuse! Mais regarda longtemps le flot que le flot creuse, Et laissant retomber ses voiles, montra nu Le chef-d'oeuvre sacré de son corps inconnu. C'en est fait, ce beau corps a roulé sous la vague, Le fleuve soulevé pousse un murmure vague, Fait briller son oeil glauque, et, trois fois agité De caresser dans l'ombre une divinité, Cherche dans son transport une force nouvelle Pour meurtrir follement cette chair immortelle. Ivre, le vent gémit, et les arbres dans l'air Font craquer sourdement leurs grands rameaux; l'éclair Enveloppe le ciel d'un sanglant crépuscule, Et frissonnant, le jour s'épouvante et recule, Et toute la Nature, émue en ce moment, Jette de sa poitrine un long gémissement. Les hommes, effrayés et baissant la paupière, Brûlent un encens pur dans leurs temples de pierre, Jusqu'à ce que le ciel, en essuyant ses pleurs, Déroule avec Iris l'écharpe aux sept couleurs, Et que l'onde calmée où ce rayon s'argente Couvre son dos uni d'une moire changeante. Alors, le regard trouble et la bouche en sanglots, La Muse reparaît sur l'écume des flots, Non telle qu'autrefois Cypris, la vierge blonde, Jaillit dans la clarté sur l'écume de l'onde, Mais farouche, plaintive, et sur un sein de lys Te serrant, douce Lyre, échappée à son fils! Puis elle alla s'asseoir aux sables du rivage, Les yeux illuminés d'une terreur sauvage, Les cheveux dénoués et mêlés de roseaux, Et l'épaule bleuie à l'étreinte des eaux. Là, pleine d'amertume en son âme qui saigne, Et regardant les fronts que la lumière baigne, Elle chercha des yeux le mortel assez grand Pour tenir la cithare où pleure un souffle errant. Mais nul n'osa prétendre à ce divin trophée De mort et d'harmonie. Ainsi mourut Orphée, La Lyre. Mais plus tard ce fut de son esprit Errant dans les grands bois où l'herbe en fleur sourit, Mais que le bûcheron frappe de sa cognée; Ce fut de son amour, de son âme indignée Que naquirent tous ceux dont le chant vif et clair S'envole dans l'orage en feu comme l'éclair Et plane comme un aigle au sein des cieux féeriques, Les dompteurs, les charmeurs, les poètes lyriques: Tyrtée, Alcée en pleurs dont les vers fulgurants Ont jeté la terreur dans l'âme des tyrans, Et dont la sombre haine invincible et crispée Se retrouve, ô Chénier! sur ta tête coupée; Pindare que d'en haut suivent les Dieux épars, Qui chante dans le bruit des coursiers et des chars Et qui s'envole au but sacré tout d'une haleine! Et toi, grande Sappho, reine de Mitylène! Lionne que l'Amour furieux enchaîna, Près de la mer grondante, avec son Érinna, Elle enseignait le rythme et ses délicatesses Au troupeau triomphal des jeunes poétesses, Et glacée et brûlante, au bruit amer des flots Elle mêlait des cris de rage et des sanglots. Eros, qui nous atteins avec des flèches sûres, De quels feux tu brûlas et de quelles blessures Son chaste sein meurtri par le baiser du vent! Mais comme rien ne meurt de ce qui fut vivant, Sa colère amoureuse et de souffrance avide, Plus tard devait dicter sa plainte au fier Ovide Qui, choisissant l'amour, eut la meilleure part, Et frémir dans les vers d'Horace et de Ronsard. Mille chanteurs ont dit chez nous, riants Orphées, Les chevaliers héros protégés par les Fées; Villon, ce bel enfant qui n'eut ni feu ni lieu, A chanté sa ballade en riant comme un dieu, Et Marot, comme un Faune escaladant la cime Du mont sacré, baisa les lèvres de la Rime; L'harmonieux Ronsard fit vibrer sous ses doigts La glorieuse lyre où sommeillent des voix, Et joyeux, anima de son archet d'ivoire Un Tempé souriant près de la verte Loire. Pindare, son aïeul, lui dit les grands secrets, Et les Nymphes baisaient son front dans les forêts. Attirant sur ses pas, au milieu des Déesses, Un troupeau louangeur de rois et de princesses, Il nous rendait Properce et Tibulle et ce doux Catulle, et ses chansons apprivoisaient des loups. Au tiède renouveau, sous la verdure tendre Cythérée amenait son enfant pour l'entendre. Comme un rouge Soleil entouré d'astres d'or Il régnait, et, charmeur d'âmes, volait encor Le Sonnet et la rime enflammée à Pétrarque; Et par lui, ravissant l'inexorable Parque, Victorieuse, comme en un festin d'amour Le vin de pourpre emplit un vase au pur contour, L'âme française entra dans les mètres d'Horace Elégants et précis. Voilà comment la race D'Orphée, ainsi qu'un vol d'abeilles au doux miel, Arriva jusqu'à nous des profondeurs du ciel. Mais bien avant que sur la terre émerveillée L'Ode aux cris éclatants ne se fût réveillée, Un homme colossal, une lyre à la main, Se leva pour chanter un combat surhumain. Comment dire ton nom, ton nom, géant Homère! Qui dominas du front cette Grèce ta mère, Et qui, roulant tout bas, spectre pâle et hagard, Ta prunelle d'azur, sans flamme et sans regard, Laissas couler un jour de ta main gigantesque Toute l'Antiquité, comme une grande fresque! Où sont tes Dieux ravis dans l'éblouissement Et tes héros plus grands que tes grands Dieux? Comment Donnerai-je à mon vers une assez forte haleine Pour chanter les héros et le chanteur d'Hélène? Qui t'instruisait, ô Roi? Quels secrets épiés T'apprirent ces mortels qui rampaient sous tes pieds? Qui t'avait révélé, vieux mendiant des routes, Le ciel éblouissant et les splendides voûtes? Qui t'a fait voir un jour, d'un oeil épouvanté, Le maître dans sa gloire et dans sa majesté? N'étais-tu pas le fils d'Apollon, dieu de Sminthe, Qui dicte à ses enfants une suave plainte? Ou, dieu toi-même, un jour, l'âme pleine de fiel, Jupiter t'avait-il précipité du ciel, Et ne cachais-tu pas, dans ton idolâtrie, Un souvenir lointain de ta vieille patrie? Nul ne le sut. Tu vins, et d'un ton compassé, Un pied sur l'avenir, l'autre sur le passé, Tu chantas à grands flots ces créations pures, Fleuve où s'abreuveront les cent races futures! Tu marchais, échangeant, fier de ta pauvreté, Quelque repas furtif pour l'immortalité, Disant au peuple sourd à force d'insolence: Nation, je te voue à la nuit du silence! Pour l'immense avenir enflant ta large voix, Mendiant, t'asseyant à la table des rois, Et parmi les rayons, comme un essaim farouche Les mots harmonieux murmuraient sur ta bouche. Dans les enchantements de tes superbes vers, Tu mis les deux splendeurs qui charment l'univers, La Force et la Beauté sereine, et pour éclore Ton oeuvre s'éveilla dans une ardente aurore. Le mot fatal brilla, l'autel fut consacré, Le monde de l'idée étincela créé. Pour la beauté d'abord tu nous donnas Hélène, Forme terrible et pure en son manteau de laine, Pour laquelle à jamais les hommes et les Dieux Se livrent sans relâche un combat odieux, Et, comme sur un mont les roches ébranlées, S'écroulent à longs cris dans tes grandes mêlées; Hélène, au sort fatal qu'elle fuyait en vain, Que Vénus réservait pour un bonheur divin, Et qui, dès que le blond Pâris ouvrit la bouche, Pensa voir Lyaeus, le roi libre et farouche, Le dieu charmant, riant, jeune, en qui s'est mêlé Le sang de Jupiter au sang de Sémélé! Hélène qui, riant sur sa couche fatale, Tuait dans un baiser l'Asie orientale, Et serrant sur son sein l'enfant aux blonds cheveux, Étouffait un empire entre ses bras nerveux! Prophétesse en courroux, triste et fière lionne, Comment saluas-tu la mère d'Hermione, Lorsque endormant Pâris sur le navire ailé, Ses chants retentissaient dans le détroit d'Hellé! Oh! quand tout l'avenir de carnage et de cendre Passa comme un flambeau sur l'âme de Cassandre; Lorsqu'elle vit au loin, comme un jeune lion, Achille déchirer les princes d'Ilion, Que, le regard fixé sur toutes ces détresses, Elle arrachait son voile et ses cheveux en tresses, Quel frisson dut la prendre au haut de cette tour Qui devait sur son front s'écrouler à son tour, Et d'où ses yeux ont vu, dans l'horrible mêlée De mille égorgements, la Guerre échevelée! Oui, ce furent bien là des combats palpitants Et tels qu'en avaient eu les Dieux et les Titans, Quand ces monstres hideux, fils de la Terre énorme, Pour élever au ciel leur phalange difforme, Sur l'escalier fatal que leur main exhaussa Posèrent pour degrés Pélion sur Ossa! Quels combats et quels chocs! Vénus et Diomède, Phoebus, Neptune, Ulysse et Minerve à son aide; Hector guidé par Bellone, Hector Dont les chevaux ardents brisent des harnois d'or, Et derrière eux l'Asie ardente à se répandre De l'Axius d'argent aux rives du Méandre; Atride et les Ajax au carnage excités; La Grèce impitoyable et toutes ses cités, Depuis Cos, où les rocs semblent de noires tombes, Jusqu'à Thisbé, séjour aimé par les colombes! Oh! parle! redis-nous de combien de héros Les Dieux ivres d'horreur se firent les bourreaux! Chante encore, apparais sous le deuil qui te navre, Muse! excite nos pleurs, montre-nous le cadavre D'Hector, que tu suivis en tes longs désespoirs, Balayant la poussière avec ses cheveux noirs! Vierge, enfle tes clairons; c'est là que tout commence, Et rien n'eût rappelé cette Iliade immense, Si, las de cette mer où tout poète but, Le père des héros n'eût vers un autre but Tourné sa poésie enivrante et pressée, Et gardé quelque amour à sa soeur l'Odyssée, Rêverie à plis d'or, chant limpide et vainqueur, Dont chaque note éveille un écho dans le coeur! Oh! que de passions et de saintes idées Y dorment gravement, hautes de cent coudées! Que de drames en germe étalés sous les fleurs! Avec quel charme on suit du sourire ou des pleurs Ce héros qui, jouet du courroux de Neptune, Portant de tous côtés son étrange fortune, Va parmi les flots verts, destructeur des cités, Braver le dur cyclope et ses atrocités, Suivre des yeux Pallas, guerrière vengeresse, Dormir près de Circé la brune enchanteresse, Et s'asseoir en haillons au grand festin des rois, Ces fils de Jupiter, dont l'éclatante voix De leur noble origine était comme une preuve, Et dont l'enfant lavait ses robes dans le fleuve! Comme on prête l'oreille au chant simple et divin Qui jaillit au repas d'une coupe de vin, Et peint avec amour ces beautés extatiques Rayonnant au sommet sur les ombres antiques, Ou qui, nous démasquant les recoins de l'autel, Fait éclater les Dieux de leur rire immortel, Devant le filet d'or à la maille serrée Où Vulcain près de Mars enferme Cythérée! Odyssée! Iliade! ô couple ardent et fort! Vaste dualité, fille d'un même effort! O lyres à cent voix! ô douces Philomèles! Coupes aux flancs sculptés! créations jumelles! Quel homme eût jamais cru qu'un délire nouveau Eût pu vous enfanter dans le même cerveau? Pourtant, marchant pieds nus dans la ronce et les pierres, Il tenait dans ses mains les géantes guerrières, Et jusqu'au but sacré, sans redouter l'affront, Il porta sans pâlir ces filles de son front. Mais quand ce créateur eut son oeuvre finie, Cet inventeur des chants, ce héros, ce génie, Consumé par les feux d'une céleste ardeur, S'affaissa sous le poids de sa propre grandeur, Et, les regards fixés aux cieux, où sur leurs ailes Ses vers avaient porté des Déesses nouvelles, Colosse, s'endormit au revers du chemin, Fier, souriant encore, et tenant à la main Sa lyre de héros, plus noble que l'épée D'Achille. Ainsi mourut Homère, l'Épopée. Mais, ô Muse! il revit pour jamais comme un dieu, Dans un temple idéal ouvert sur l'azur bleu: Nous le voyons, géant environné de gloire, Dans la lumière, assis sur un trône d'ivoire. Ses Filles à ses pieds, d'un geste souverain, Tiennent encor la rame et le glaive d'airain. Et là, Virgile avec sa longue chevelure, Lucrèce, à l'oeil épris de la grande Nature, Le conteur de la guerre effrayante, Lucain Portant dans sa poitrine un coeur républicain, Dante, sombre et vêtu de sa robe écarlate, Tasse, Arioste enfant qui nous berce et nous flatte, Camoëns tout mouillé par le flot de la mer, Milton qui se souvient du ciel et de l'enfer, O Muse! tous ces rois, tous ces conteurs épiques, Nés pour chanter les chocs des glaives et des piques, Tous ces grands inspirés qui, même privés d'yeux, Plongent dans l'insondable éther, et voient les Dieux Et leurs palais qui dans la lumière se dorent, Veillent, silencieux, près d'Homère et l'adorent; Car ils sont tous les fils de son glorieux sang. Ils sont même sortis de son robuste flanc, Ceux-là qui, vendangeurs aux doigts tachés de lie, Ont suivi Melpomène, ou la brune Thalie Dont on craint le regard charmant et meurtrier: Eschyle au vaste front couvert du noir laurier, Dont le Mède a connu la bravoure intrépide, Sophocle, et le charmeur des femmes, Euripide, Et cet Aristophane irritable, au grand coeur, Dont la colère chante avec les voix du choeur, Ménandre, Plaute esclave, et le sage Térence, Le vieux Corneille, honneur éternel de la France, Et Racine qui prend les âmes, et Regnard, Et La Fontaine encor sans égal dans son art, Qui, dans son Iliade ingénue et subtile, Fait du renard Thersite et du lion Achille. Tous adorent Homère et vers lui sont venus Par le hardi chemin qu'ont touché ses pieds nus. S'ils n'ont pas, comme lui, des cimes escarpées Précipité le flot des larges épopées, C'est que l'homme enfermé dans les champs et les murs, Toujours courbé vers l'or ou vers les épis mûrs, Et n'ayant plus d'amour pour les collines veuves, Se trouva trop petit pour boire à ces grands fleuves. Alors pour nous fixer au monde où nous passions, Vint le Drame vivant qui peint les passions, Et sa riante soeur, la folle Comédie, Qui jette sur nos moeurs la satire hardie. Un masque sur le front, effroyable ou rieur, Des chercheurs, attirés par l'homme intérieur, Avec le dur scalpel vinrent déchirer l'âme Et l'éclairer tremblante à leurs torches de flamme, Soulevèrent du doigt l'enveloppe qui ment, Surprirent le secret de chaque mouvement, Et léguant devant tous leur étude profonde A la postérité, cette voix qui féconde, Chantèrent au soleil, harmonieux Memnons. Mais par-dessus leurs voix et par-dessus leurs noms Rayonnent sur la scène où leur souffle respire, Le justicier Molière et le divin Shakspeare! Deux sages, deux voyants brûlés du même feu, Et qui sur notre monde ont laissé pour adieu Mille créations palpitantes d'extases, Dont le sein est vêtu de rêves et de gazes, Et qui, sur notre ennui, du haut de leur ciel pur, Jettent de longs regards d'incendie et d'azur. Oh! le bon sens joyeux et brutal de Molière! Ce dilemme subtil, acharné comme un lierre, Cette franche tirade ou bien ces mots si courts, Étincelles d'esprit qui charmèrent les cours, Oh! qui nous les rendra? Quand donc, pleins de querelles. Reverrons-nous gonfler ces charmants Sganarelles Dont l'honneur outragé crève comme un ballon? Quand roucoulerez-vous, ô reines de salon! Ces madrigaux ouvrés et ces fadaises tendres Qu'improvisaient pour vous de précieux Clitandres? Quand donc les Vadius avec leurs Trissotins Viendront-ils débiter leurs supplices latins Aux tout petits pieds blancs de nos Muses, dont mainte Laisse derrière soi Bélise et Philaminte! Hélas! chaque Henriette aujourd'hui sait le grec! Et toi, qui regardais les bavards d'un oeil sec, Alceste soucieux, Céladon misanthrope, Qui vers ton cher soleil, comme l'héliotrope, Tournes tes yeux ardents, reviendras-tu des bois Pour gourmander un peu notre monde aux abois? Ces Jourdains lamés d'or et ces Josses orfèvres, Comme ils nous manquent tous avec leur rire aux lèvres! Comment nous laissent-ils, ces amis? et comment Nous sommes-nous passés de ce troupeau charmant? Oh! comme ils savent tous des façons bien apprises! Comme ils mènent à bout leurs folles entreprises! Comme tous ces maris, bouffons dont vous riez, Sont bien aux yeux de tous triplement mariés! Et comme ce marquis, bel ourdisseur de trames, Qui leur vole à plaisir leurs filles et leurs femmes, Est un charmant vaurien dont un regard séduit Magiquement, la jeune Agnès dans son réduit! Il s'appelle Damis, Horace ou bien Valère; Il est tendre et charmant jusque dans sa colère; Il est fait comme un dieu, rose comme un enfant, S'avance avec un air superbe et triomphant, Et passe, d'une main la plus blanche du monde, Son peigne dentelé dans sa perruque blonde. Aussi les fleurs de cour, aux yeux extravagants, Laissent-elles tomber leurs coeurs avec leurs gants Devant ce dédaigneux, qui se baisse à grand'peine Pour ramasser à terre une âme toute pleine! Et c'est justice, au fait, car ses rubans sont lourds Et parent follement son habit de velours; Ses canons précieux sont du plus grand volume, Et son chapeau lissé disparait sous la plume. De plus, il sait jeter son or à pleines mains, Et d'un large mépris couvre tous les humains. Après tout, les Orgons et les pères Gérontes Ont le tort d'être laids comme l'ogre des contes, De garder leurs écus comme des Harpagons, D'être vêtus de noir et de sortir des gonds, Au lieu de chantonner ces paroles magiques Dont rêvent les Agnès comme les Angéliques. Puis, comment laissent-ils auprès de leurs trésors, Eux qui, Dieu sait pourquoi, sont si souvent dehors, Ces soubrettes d'esprit aux gorges découvertes, Dont la robe et la main à chacun sont ouvertes, Et qui, tout en jouant aux vieux de si bons tours, Veillent folâtrement sur le nid des Amours? Filles de bon conseil, retorses comme un juge, Promptes à la réplique ainsi qu'au subterfuge, Vous faites bien pendant à ces dignes Scapins Dans leurs manteaux d'azur que Wateau nous a peints! Heureusement votre âme est encore assez probe Pour démasquer Tartuffe, un allongeur de robe, Qui cache à tout propos son coeur licencieux Sous le manteau divin de l'église et des cieux, Et qui, tout en parlant de l'enfer lamentable, Pousse pieusement Elmire sur la table; Tartuffe, ce penseur aux lèvres de rubis Que nous trouvons partout et sous tous les habits; Qui tâte des deux mains en profond philosophe, Le désir sous les mots, la chair avec l'étoffe, Et dans ce monde étrange où le mal est tyran Serait leur maître à tous, s'ils n'avaient pas don Juan! C'est le roi, celui-là! c'est le roi, faites place! Regardez! c'est don Juan qui porte un coeur de glace, Qui, tenant dans sa main le magique rameau, Corrompt la grande dame et l'enfant du hameau, Raille, sans essuyer le sang après sa manche, Son père en cheveux blancs, après monsieur Dimanche, Et qui, par les replis d'un labeur sombre et lent, Jusqu'à l'hypocrisie a poussé le talent! C'est don Juan qui, debout devant l'homme de pierre, A subi ses regards sans baisser la paupière, Et qui tenait si bien sa coupe entre ses doigts Que son coeur et sa main n'ont tremblé qu'une fois! O spectacle éternel! ô fiction mouvante, Qui par sa vérité nous glace d'épouvante! Quand le divin Molière, une lampe à la main, Éclaira devant tous les plis du coeur humain, Les peuples, ignorant si le bouffon qu'on vante Suscitait devant eux la Sagesse vivante, Applaudissaient déjà ses grotesques portraits, Sur les passants du jour copiés traits pour traits. Car ils sont bien réels tous, avec leur folie! Ces types surhumains costumés par Thalie Ont une passion sous leur rire moqueur; Sous leurs habits de soie on sent frémir un coeur. S'ils incarnent l'Amour, la Fourbe ou l'Avarice, Ils sont hommes aussi, la terre est leur nourrice! Leur langage profond, dont chacun a la clé, Est un clavier superbe; et rien n'eût égalé Ce théâtre vivant qui frissonne et respire, Si Dieu n'eût allumé l'autre flambeau: Shakspeare! Dans le monde réel plein d'ombre et de rayons, Tout ce qui nous sourit, tout ce que nous voyons, Les cieux d'azur, les mers, ces immensités pleines, La fleur qui brode un point sur le manteau des plaines, Les nénuphars penchés et les pâles roseaux Qui disent leur chant sombre au murmure des eaux, Le chêne gigantesque et l'humide oseraie Qui trace sur le sol comme une longue raie, L'aigle énorme et l'oiseau qui chante à son réveil, Tout revit et palpite aux baisers du soleil. C'est de lui qu'ici-bas toute splendeur émane; C'est lui qui répandant la clarté diaphane, Charme le tendre lys comme le jeune aiglon, En secouant au loin ses cheveux d'Apollon. De même, dans ce monde aux choses incertaines, Où la voix du poète est le bruit des fontaines, Où les vers éblouis sont la brise et les fleurs, Les rires des rayons, les diamants des pleurs, Toute création à laquelle on aspire, Tout rêve, toute chose, émanent de Shakspeare. Shakspeare, ce penseur! ombre! océan! éclair! Abîme comme Goethe! âme comme Schiller! Or pur dont la splendeur s'éveille dans la flamme! Oeil ouvert gravement sur la nature et l'âme! Phare qui, pour guider les pâles matelots, Rayonne dans la nuit sur des alpes de flots! Mille autres avant lui, farouches statuaires, Ont tourmenté l'argile au fond des sanctuaires Sans avoir entendu le mot essentiel, Et voulaient dans leurs mains prendre le feu du ciel; Mille autres ont chanté, mais devant le prestige De leur création, ils ont eu le vertige; Sur eux, comme une houle, a passé l'univers; A peine si leurs noms surnagent sur leurs vers Mais la grande pensée atteint avec son aile Une aire énorme au haut d'une cime éternelle, D'où ses mille rayons au monde épouvanté Jettent l'intelligence et la fécondité. Le sang qui de son coeur s'écoule comme une onde, A jeté son reflet de pourpre sur le monde. Ainsi de ce sommet grandiose où nos yeux Voient flamboyer son front à mi-chemin des cieux, Shakspeare sur la terre a semé des poètes, Ceux-ci remplis d'amour, et ceux-là de tempêtes. Tout rêve, tout héros, vêtu de pourpre ou nu, Dans sa vaste pensée est au fond contenu; Ainsi que Charlemagne il a tenu le globe, Et pourrait emporter dans les plis de sa robe, Avec leur pauvre lyre et leurs grands piédestaux, Nos géants d'aujourd'hui drapés dans leurs manteaux. Et s'il faisait un jour comparaître à sa barre Les courtisans musqués de sa Muse barbare, Comme de Henri quatre au sombre Richard trois, Ses rois démasqueraient des fantômes de rois! Eux seuls savent porter le sceptre et la couronne; Car il les portait bien, celui qui les leur donne, Lui qui, les yeux remplis d'éclairs, et non content De fouler sous ses pas un royaume éclatant, S'élevait au-dessus de notre fange immonde, Et dans un pays d'or se refaisait un monde! Lui, créateur, à qui, sans craindre son effroi, Dieu lui-même avait dit: Macbeth, tu seras roi! Oh! comme en se penchant sur cet univers sombre, Où fourmillent ses fils et ses peuples sans nombre, L'oeil se baisse aussitôt et se ferme, ébloui D'avoir vu rayonner dans cet antre inouï Tant d'âmes de héros et tant de coeurs de femme, Déchirés et tordus par l'orage du drame! Qui pourrait s'empêcher de craindre et de pâlir Avec Cordélia, la fille du roi Lear, Adorant, fille tendre, ainsi qu'une Antigone, Son père en cheveux blancs, sans trône et sans couronne, Parfum des derniers jours, pauvre Cordélia, Seul et dernier trésor du roi qui l'oublia! Qui, répétant tout bas les chansons d'Ophélie, Ne retrouve des pleurs pour sa douce folie? Qui dans son coeur éteint n'entend sourdre un écho, Et n'aime Juliette écoutant Roméo? Comme ces deux enfants, ces deux âmes jumelles Que le premier amour caresse de ses ailes, Aspirent en un jour tout un bonheur divin, Et meurent, enivrés de ce généreux vin! Juliette n'a pas quatorze ans; c'est une âme Enfantine, où l'amour brûle comme une flamme; Elle vient au balcon mêler dans chaque bruit Les soupirs de son rêve aux cent voix de la nuit, Si belle qu'on croirait sur son front diaphane Voir le vivant rayon de la nymphe Diane, Et le coeur si naïf qu'en ce calice ouvert Le zéphyr qui murmure au sein de l'arbre vert Apporte des serments pleins d'une douce joie! C'est lui! c'est Roméo! Sur son pourpoint de soie La nuit pâle et jalouse a répandu ses pleurs: Il a sur son chemin écrasé mille fleurs, Il a par des endroits hérissés, impossibles, Franchi facilement des murs inaccessibles; Il lui faudra braver, pour sortir du palais, Mille cris, les poignards de tous les Capulets! Qu'importe à Roméo? c'est pour voir Juliette! Juliette sa soeur, pauvre amante inquiète Qui dans cette heure douce où Phoebé resplendit, Le rappelle cent fois et n'a jamais tout dit; Et qui, trop pauvre alors, pour pouvoir encor rendre Son coeur à Roméo, l'aurait voulu reprendre! Oh! lorsque tes cheveux aux magiques reflets Inondent ton beau cou, fille des Capulets! Quand on a vu pendant cette nuit enchantée Rayonner ton front blanc sous la lune argentée! Et toi, qu'à ton destin le ciel abandonna, Toi qui nous fais pleurer, belle Desdemona, Toi qui ne croyais pas, pauvre ange aux blanches ailes, Qu'on pût voir parmi nous des amours infidèles, Desdemona candide, ange qui va mourir, Quand on a dans son coeur entendu ton soupir Et ce que tu chantais en attendant le More: La pauvre âme qui pleure au pied du sycomore! Quand on connaît vos soeurs, ces anges gracieux, Évoqués une nuit de l'enfer ou des cieux, Miranda, Cléopâtre, Imogène, Ophélie, Ces rêves éthérés que le même amour lie! Quelle femme ici-bas ferait vibrer encor Le coeur extasié par vos cithares d'or? Mais ce qui le ravit dans une molle ivresse, C'est ce théâtre bleu fait pour notre paresse, D'où, comme le bon sens, la grave histoire a fui, Et laisse le rêveur chanter son chant pour lui. On n'y mesure pas les poisons à la pinte; Sans quinquets enfumés, ni ciel de toile peinte, Mille gens plus pimpants qu'un sonnet de Ronsard, En faisant des bons mots s'y croisent au hasard. Là, des ruisseaux d'argent, dans des pays quelconques, Versent leurs diamants aux marbres de leurs conques, Des arabesques d'or se brodent sur les cieux; Les arbres sont d'un vert qui ferait mal aux yeux; Tout est très surprenant sans causer de surprises, Et dans tout ce soleil on est baigné de brises. Les héros vont partout sans y porter leurs pas, Ne sont d'aucune époque et ne demeurent pas. Les bouffons sont hardis comme des philosophes; Les femmes ont au corps les plus riches étoffes, Des robes de brocart, de saphirs et d'oiseaux, Souples comme une vague ou comme les roseaux; Des mantelets aurore ou bien couleur de lune Jettent mille reflets sur leur épaule brune, Avec mille bijoux, plumages et colliers. Parfois sous de riants habits de cavaliers, Égrenant sur leurs pas de folles épigrammes, Elles courent les champs, énamourent les femmes, Ont un beau nom de page, et vont prendre le frais Avec leurs diamants dans de petits coffrets. Des Céladons rimeurs, amants d'une Êgérie, En habit de satin font de la bergerie, Sont en grand désespoir, et, couchés sur le dos, Regardent le soleil en faisant des rondeaux. Mais la belle est un peu tigresse, et désappointe Le concetti final, au moyen d'une pointe. Les amoureux, gens nés, prennent bien leurs revers, Parlent en prose, à moins qu'ils ne disent des vers, Et ne s'empressent pas vers leur épithalame, Sachant qu'Hymenaeus, au dénoûment du drame Viendra tout arranger avec ses vieux flambeaux. Mais, pour servir de fleurs ils ont des madrigaux Et les fichent après un arbre, qui s'empresse De les faire tenir sans faute à leur adresse. Dans des chars blonds, formés d'une écorce de noix Et de fils d'araignée en guise de harnois, On voit passer au loin de gracieuses fées Qui chantent au soleil, bizarrement coifées. Les Ariels ont tous deux sexe; les lézards Savent la pantomime et cultivent les arts. Des gens à tête d'âne arrivent, quoi qu'on die, Devant des seigneurs grecs jouer leur tragédie, Où l'homme avec un chien représente Phoebé Dans les tristes amours de Pyrame et Thisbé. Leur tragédie est béte à soulever la bile: Mais lion et Phoebé, tout semble tant habile, Qu'on leur dit: Bien lui, Lune! et: Bien rugi, Lion! Le père Anchise arrive avec le galion Pour reconnaître exprès à la fin, chose due, Sa fille Perdita, c'est-à-dire perdue. Au lieu d'avoir des noms anglais, turcs ou romains, Tous ont des noms charmants pour courir les chemins: Mercutio, Célie, Orlando, Rosalinde, Paroles, Pandarus, Corin, Sylvio! L'Inde Où l'on passe un flot rose en jonque de bambous, Tandis que recueillis, seuls comme des hibous, Des hommes fort dévots font saigner leur échine; L'Eldorado, Kiou-Siou, Kounashir, et la Chine Qui sur sa porcelaine a des pays d'azur, N'ont rien de plus riant, de plus bleu, de plus pur Que ce rêve, où parfois la rose Fantaisie Près du chêne Saxon jette les fleurs d'Asie. C'est un monde limpide où dorment en riant Les mystères du Nord aux clartés d'Orient, Où près des flots d'argent brillent dans les prairies Des plantes d'émeraude aux fleurs de pierreries, Où des bouvreuils jaseurs, pour payer leur écot, Vocalisent, perchés sur un coquelicot! C'est comme notre amour qui parlerait, ou comme Un chant qui redirait ce qui chante dans l'homme; C'est comme un zéphyr calme, ou comme un sylphe ailé Qui caresserait l'âme. Et rien n'eût égalé Ce beau théâtre empli d'une âme singulière, Si nous n'avions pas eu l'autre flambeau: Molière! Car leur Muse à tous deux était la même enfant, Jetant au ridicule un regard triomphant, Ayant la liberté d'une fille espagnole, Un éclair dans les yeux comme dans la parole, Pourtant fière et naïve, et trouvant quelquefois Un mot mystérieux et voilé dans sa voix, Comme en leur soleil d'or l'Armorique ou l'Irlande Ont des brouillards pensifs couchés sur une lande. Elle qui, le sein nu, par les coteaux voisins, Tordait sur ses cheveux la vigne et les raisins, A présent soucieuse au désert où nous sommes, Car tout son avenir était dans ces deux hommes, Gémissait de les voir, par un effort uni, S'user à découvrir le problème infini. Car la science offerte aux coeurs des foules vaines Est comme le sang pur échappé de nos veines, Et ceux qui sur la scène ont répandu la leur, En gardent pour toujours une étrange pâleur. Quand tous deux effaçaient, délaissant leur royaume, Lui le rouge d'Argan, lui le fard du fantôme, Dieu savait chaque jour par quel changement prompt Une ride nouvelle illuminait leur front. Et la Muse pleurait sur leur métamorphose, Elle essuyait ses pleurs de sa basquine rose, Et voulait soutenir avec sa faible main Ces Atlas accablés d'un univers humain. Puis enfin, las un jour de leur tâche première, Grands astres consumés par leur propre lumière, Ils moururent devant les peuples étonnés, Debout comme il convient aux hommes couronnés! Alors ce fut sur nous comme une nuit étrange, Où nul rayon d'en haut ne dora notre fange, Où rien ne traversa le murmure profond Que soulève l'idée et que les choses font. Seulement, au lointain, sur les vertes collines, On entendait gémir dans les brises divines Un mélange confus de sanglots et de voix. C'était le cri plaintif des Muses d'autrefois, Exhalé, frémissant d'une douleur amère, Sur la lyre d'Orphée et la lyre d'Homère! Et leur plus jeune soeur, cet ange des amours, Qui des plus pâles nuits jadis faisait des jours, Qui du poète aux rois étendait son empire, Cette soeur de Molière, amante de Shakspeare, Racontait sa détresse au choeur aérien. Qui me consolera? disait-elle, mais rien Ne répondait encore à ses paroles vaines. Son sang libre et jaloux gonflait partout ses veines, Mais dans la nuit profonde où sommeillait la foi, Nul flambeau ne disait à l'homme: Lève-toi! Et comme les débris de cette antique Egypte, Où, dans leur pyramide ou leur obscure crypte, Dorment les Sésostris auprès des Néchaos, Notre art, monde autrefois, redevenait chaos. Puis, après bien longtemps, lorsque sur des idées Mortes en germe avant qu'on les eût fécondées, Les sons, comme des flots qui tourmentent leurs quais, Se furent bien longtemps dans l'ombre entre-choqués, Le peuple vit soudain rayonner sur sa face Un point resplendissant de lumière vivace. Et comme on demandait quel était ce flambeau Qui jetait sur la nuit un prestige si beau, Les plus sages ont vu que c'était l'auréole Au front du jeune enfant marqué pour la parole, Comme furent jadis les hommes de Sion, Et venu pour grandir sa génération. Ce n'était qu'un enfant. L'airain aux Feuillantines L'avait bercé jadis de ses voix argentines: Dans un jardin antique ombragé comme un bois, La Nature, qui parle avec ses mille voix. Lui disait chaque jour le secret grandiose. Ivre de chants, de fleurs et de parfums de rose, Il complétait son âme, oubliant, oublié, Par un passé de gloire à l'avenir lié, Méditant sans effort pour sa pensée agile Virgile par les champs et les champs par Virgile; Dans son coeur inspiré, mais grave et sérieux, Cherchant déjà le sens des bruits mystérieux, Aux lauriers paternels, aux doux baisers de mère, Comprenant les deux mots que lui disait Homère, La Grandeur et l'Amour, et de mille rayons Enveloppant déjà tout ce que nous voyons. Dans son rêve, planant au loin sur les rivages, Il aperçut, auprès des Bacchantes sauvages, S'acharnant sur leur proie ainsi que des bourreaux, Le fleuve ensanglanté par le chaste héros. Puis, y voyant gémir sur leur divin trophée Les soeurs de l'Harmonie et la mère d'Orphée, Il regarda le monde, et, sachant dans son coeur Les secrets oubliés du lyrisme vainqueur, S'écria, plein déjà du céleste délire: Je serai l'Harmonie et je serai la Lyre! Et, sans faiblir après sous ce sublime effort, Il dit aux fronts courbés, se sentant assez fort Pour ourdir à son tour quelque sublime trame: Je serai l'Épopée et je serai le Drame! Il se leva sur nous. Et l'homme triomphant Tint si bien ce qu'au monde avait promis l'enfant, Que le vieillard pensif dont la jeune Amérique Se souviendra, lui dit d'une voix homérique: Vous êtes l'avenir et je suis le passé! Et que, dernier de tous, il a tout surpassé. Lui seul, faisant saillir dans tout problème sombre L'ombre par le rayon et le rayon par l'ombre, A fait briller à flots sur nos illusions L'immuable clarté faite de trois rayons, Trinité solennelle à nos yeux apparue, Triple aspect du foyer, du champ et de la rue. Le foyer! oasis aux souvenirs anciens, Où dans la solitude on est tout pour les siens, Sanctuaire où l'on sent comme il est bon de vivre La tête dans les mains et les yeux dans un livre! Là tout est doux, charmant, simple et mystérieux: C'est l'épouse qui suit votre rêve des yeux, Ce sont les beaux enfants pleins d'avenir, aux lèvres Rouges comme les fleurs des vases de vieux Sèvres; Et la vierge étonnée, en son coeur ingénu, De voir son front si pur, et si blanc son bras nu; Puis c'est un vieil ami qui cause de Tacite, Qui lit à coeur ouvert dans Virgile qu'il cite, Et dont les souvenirs, d'âge en âge espacés, Vous reportent, jeune homme, à vos plaisirs passés. Foyer, doux manteau d'ombre! ô naïve peinture Flamande, que chacun refera! la nature A-t-elle plus que toi d'harmonie et de chants? Qui pourrait t'égaler, sinon l'air et les champs? Car les champs sont aussi le grand poème, et comme Un livre écrit par Dieu pour l'extase de l'homme. C'est là que chaque lèvre, allant chercher son miel, Boit, abeille, les fleurs, et, poète, le ciel! C'est là qu'un doux zéphyr fait frissonner la lyre, Et que le mot s'écrit pour ceux qui savent lire; Ce sont des ruisseaux d'or, de larges horizons, Des fruits divers donnés à toutes les saisons, Des cascades, des fleurs, de grandes voûtes d'arbres, Des cailloux anguleux plus brillants que des marbres, Des oiseaux garrulants qui s'envolent troublés, De gais coquelicots qui dansent dans les blés, Des lacs aux flots unis où, sans cesse jetée, La lumière dessine une moire argentée, Des cieux pleins de blasons qui paradent au loin, Et de vagues parfums qui s'exhalent du foin! Et sur ce beau décor, un choeur immense, un monde: La verte demoiselle avec l'insecte immonde, Le corbeau velouté, les boeufs aux larges reins, Cherchant leurs Brascassats ou leurs Claudes Lorrains! Chacun marche en sa voie. Au fond de la prairie La génisse au flanc roux court dans l'herbe fleurie, Les oiseaux attentifs portent au fond du nid La mousse dérobée aux angles du granit, L'insecte fait son trou, la verte demoiselle Se mire dans le flot scintillant qui ruisselle, Et dans une clarté l'épi s'ouvre au soleil. Chacun cherche son but dès le premier réveil: La fourmi son brin d'herbe, et l'homme sa charrue. Et comme aux champs, hélas! chaque homme dans la rue Doit labourer l'argile, et dans un tourbillon Remplir encor sa tâche et creuser son sillon, Et, sans devancer l'heure où la moisson commence, Disputer aux oiseaux du ciel, herbe ou semence, Les grains qui deviendront épis. Tout penseur doit Désigner le vrai but, et le montrant du doigt, Protéger tour à tour les peuples qu'on enchaîne, Et le bon Roi, souvent insulté sous le chêne! Cerveau lumineux, coeur où déborde l'amour, Il doit, leur prodiguant sa pitié tour à tour, Au milieu des abus toujours prêts à nous mordre, Conserver et grandir la liberté par l'ordre, Pour rajeunir sans cesse et pour purifier L'atmosphère du champ et celle du foyer. Triple aspect du foyer, du champ et de la rue, O trilogie énorme avec le temps accrue, Pour dégager de toi la tranquille clarté, Il fallait un penseur qui, de tous écarté, Reçût, seul entre tous, de la muse d'Homère La royauté, nectar qui fait la coupe amère! Aussi la Muse eut-elle un regard triomphant Lorsque, sur le berceau divin de cet enfant, Elle vit, consolée enfin de son désastre, La flamme de l'esprit s'allumer comme un astre! Si bien que cet enfant, ce rêveur radieux, Calme, indulgent et fort comme les demi-dieux, Ce grand porte-lumière, élu dès sa naissance, L'illumina plus tard de sa reconnaissance; Et sentant ce jour-là tous les peuples divers Assez grands pour la voir avec leurs yeux ouverts, Il la leur montra, belle, ingénue et sans voiles, Ayant sur ses bras nus la blancheur des étoiles, Et dans la coupe, où luit l'éclair d'un diamant, Buvant le vin de pourpre avec son jeune amant! Le beau printemps vermeil les salue et les fête, Et, comme un choeur sublime, autour de ce poète En qui revit l'orgueil des temps évanouis, Des poètes nouveaux se pressent éblouis. Les voilà. Ce sont eux, les héros qui délivrent! J'entends leurs cris d'amour et leurs voix qui m'enivrent, Et, dans la route sûre où je suivrai leurs pas, Je vois tous ces vainqueurs de l'ombre et du trépas. Byron n'est plus; il dort dans la gloire suprême, Fier, adoré, superbe, et la Muse elle-même, De son âme brisée emportant le meilleur, Baisa le pale front de ce don Juan railleur. Lamartine aux beaux yeux, qui charme et qui soupire, Près du lac frissonnant chante encor son Elvire; Les deux Deschamps, brisant la maille et les réseaux, S'élancent dans l'air libre ainsi que des oiseaux; Sainte-Beuve revoit ses maux et nous les conte; Vigny, doux et hautain, sous son manteau de comte Garde pieusement notre orgueil indompté; Musset, les yeux brûlants, pâle de volupté, Sent dans son coeur brisé naître la poésie; Barbier rugit; Moreau célèbre sa Voulzie; En Valmore Sappho s'éveille et chante encor; Delphine, sa rivale, en ses longs cheveux d'or Triomphe, poétesse à la toison vermeille; Laprade s'est penché sur Psyché qui sommeille; Méry taille et sertit, merveilleux joaillier, Les rubis indiens en un rouge collier; Brizeux nous a rendu les fiers accents du Celte; Sous ses longs cheveux noirs, beau rhapsode au corps svelte, Gautier, pensif et doux, qui semble un jeune dieu, Réfléchit l'univers dans sa prunelle en feu, Et quand Heine, d'un vers joyeux et plein de haine, Perce les serpents vils de la Bêtise humaine, On croit voir sur la fange et dans l'impur vallon Pleuvoir les flèches d'or de son père Apollon. Nos horizons lointains de clarté se revêtent, L'air vibre, et c'est ainsi que ces lyriques jettent Aux quatre vents du ciel leurs chants nobles et purs; Et la Muse les guide aux prodiges futurs, Et mûrit lentement leur oeuvre qu'elle achève, Sage, car elle sait; jeune, car elle rêve! Son jour se lève bleu. Sur ses bras assouplis Flotte un voile pourpré. Les temps sont accomplis. O Déesse, âme, esprit, clarté, Muse nouvelle, Qui renais du passé plus farouche et plus belle, Toi qui mènes aussi tes enfants par la main, Charmeresse au grand coeur, montre-moi le chemin! Janvier 1842. Retour au sommaire Les Baisers de pierre La lumière des candélabres devint blafarde et verte, les yeux des femmes et les diamants s'éteignirent; le rubis radieux étincelait seul au milieu du salon obscurci, comme un soleil dans la brume. Théophile Gautier, Onuphrius. A Armand du Mesnil Sois béni, mon très cher! ta gracieuse lettre M'a trouvé justement comme j'allais me mettre Au lit. Quand sur un vers on s'est presque endormi, C'est un charmant réveil qu'une lettre d'ami; Un carré de papier qui vient de tant de lieues, Auprès du foyer rouge ou des collines bleues, Vous dire les échos de la grande cité! Oh! cher! en te lisant, mon coeur tout excité S'élançait dans l'azur vers son Paris grisâtre. Le feu plein de rubis qui pétille dans l'àtre, La cigarette amie et le punch vigilant Qui fait danser au mur un farfadet sanglant, Notre bon far-niente avec nos causeries, Nos divagations dans les routes fleuries, Je voyais tout cela! Près des riants Lignons J'égarais de nouveau tous nos chers compagnons Qui remplissent de vin les verres de Venise, Et ces pales enfants que mon vers divinise Et dont la lèvre, prompte à nous incendier, A pris sa folle pourpre aux fleurs du grenadier. Ce que j'aime de toi, c'est que la poésie Qui coule sous ta plume et qui me rassasie, N'exclut aucunement ces détails parfumés Qui reportent le coeur sur les objets aimés. Tu rêves donc toujours! Et Victor? Il travaille. Son destin est marqué, vois-tu. Vaille que vaille, Il ira loin. Alfred aime toujours Jenny? Hélas! si, pitoyable à son rêve infini, Elle entr'ouvrait le ciel à cet enfant qui souffre, Il nous rappellerait Décius et le gouffre. Il est triste pourtant, pour un beau chérubin, D'avoir vu tant de fois son Eve dans le bain, De l'avoir aspirée à long regard de faune, Sans pouvoir défleurir le bout de son gant jaune. Un jour qu'il ébauchait la Magdeleine en pleurs, Jenny parut soudain, comme un bouquet de fleurs Le tableau saint lui plut, à la fille profane; Mais il était promis à quelque autre sultane, Si bien que notre ami jeûna devant l'Eden Qu'il se serait ouvert au seul prix d'un amen. Une chose, à mon sens, qu'on doit trouver exquise, C'est ce que tu me dis, cette pauvre marquise Toujours en pleurs, toujours fidèle à son tourment! On dit Lutèce triste épouvantablement, Et que dans cet ennui, dont s'augmente la dose, On adore pourtant mademoiselle Doze. Un nouveau diable est-il entré dans le beffroi? Dis-moi l'événement du jour, tandis que moi, Pour te conter aussi quelque nouvelle histoire, Je fouille vainement le fond de l'écritoire. Dois-je à ton préjudice, infortuné songeur! Abuser des récits que pare un voyageur? Cela m'ennuierait fort, et ce serait folie. Eussé-je parcouru l'Espagne ou l'Italie, Rien ne t'empêcherait en me laissant moi, nain, De lire là-dessus Dumas, ou mieux, Janin. Et d'ailleurs, à Bourbon, aux pelouses d'Avermes, Dont l'Allier, fleuve d'or, arrose les dieux Termes, A Souvigny, vieille urbs, où près des noirs piliers Dorment sur leurs tombeaux d'antiques chevaliers, A Moulins, sous les vieux tilleuls du cours Bérulle, J'ai gardé la folie et l'amour qui me brûle. Je suis toujours le même et tel que tu m'as vu, De fantaisie étrange abondamment pourvu, Joyeux, gai, chérissant la vie et son ivresse, Mais plus jaloux toujours de ma blonde paresse. Je continue à croire ici que les héros Trouveraient dans les champs, à l'ombre des sureaux, Ce qu'ils cherchent au sein des batailles rangées. Quant aux paupières, moi, je les aime orangées. Pour dormir le matin, j'aime épais les rideaux, Et préfère ardemment le Bourgogne au Bordeaux. Puis, n'étant pas de ceux que l'amour scandalise, J'en parle volontiers chez une Cidalise. Rousse comme à Cythère, et les yeux éclatants, Sa taille a beaucoup plu quand elle avait vingt ans. Ainsi, je te l'ai dit, je suis toujours le même, Toujours aussi Français, toujours aussi Bohème, Toujours de bonne race enfin, dur comme un roc Aux faiseurs, et moins fort que le bon Paul de Kock Pour agencer tout seul le plan de quelque chose, Du reste, chérissant l'écarlate et le rose. Ma Muse, à moi, n'est pas une de ces beautés Qui se drapent dans l'ombre avec leurs majestés Comme avec un manteau romain. C'est une fille A l'allure hardie, au regard qui pétille; Charmeresse indolente, elle sait parfumer Ses bras nus de verveine et de rose, et fumer La cigarette; elle a des étreintes lascives, Des chastetés d'enfant et des larmes furtives. Ne t'étonne donc pas que de l'ami Prosper Elle ne t'ait pas fait un héros duc et pair. Si le supplice lent que son loisir te forge, L'ennui, te saisissait par trop fort à la gorge, Car, par oubli sans doute, on n'a pas fait de loi Contre les rimailleurs, eh bien! figure-toi Que nous sommes encore à ces folles soirées, Où nous buvions l'espoir dans les coupes dorées, Où nos yeux pleins de rêve, autour du kirsch en feu, Dans les flots de fumée avaient un pays bleu. On y raillait toujours quelqu'un ou quelque chose; Nous lisions, moi, des vers, parbleu! toi, de la prose; Le poète pourtant, c'est bien toi. Le passé Revient, je continue un récit commencé. Donc, Prosper apparaît. Seize ans, l'âge critique. Avec un père imbu de la sagesse antique, Un père homme d'esprit, là, comme on n'en voit pas, Tout plein d'un vieux respect pour les quatre repas, Mais qui, fort dénué du revenu des princes, Trouvait bon de laisser son épouse aux provinces. Et puis une cousine au regard enragé Qui sortait chez le père aux grands jours de congé, Un démon de velours, une pensionnaire Dont le vainqueur d'Elvire eût fait son ordinaire. Petits pieds andalous, braise rougeâtre aux yeux, Corps de liane, bras d'ivoire, cheveux bleus. Tout cela s'appelait Judith. La vierge, en somme, Eut fait par son sourire un empereur d'un homme. Prosper ne devint pas du tout empereur, mais Il devint en revanche amoureux, ou jamais Homme ne désira cette pourpre enchantée Qui frémit sur la lèvre en fleur de Galatée. Il aimait à tel point, lui, qu'il en maigrissait. Comment la guérison arriva, Dieu le sait. Ce fut d'abord un soir, sous une allée ombreuse: Judith lui confia qu'elle était malheureuse, Que sa petite amie aimait un monsieur brun, Et qu'elle voudrait bien aimer aussi quelqu'un. Notez que ce jeune homme avait deux noirs complices De son naissant amour, oui, deux moustaches lisses Comme une aile de cygne, et qu'il était rempli De politesse; enfin un jeune homme accompli. Prosper lui répliqua: Moi, je n'ai pas encore De moustaches; mais, vois, ma lèvre se colore, Et j'en aurai bientôt. Si tu veux me laisser T'aimer, sois ma chère âme, et je vais t'embrasser. Or, Judith objecta qu'elle avait eu la fièvre, Que les baisers laissaient des traces sur la lèvre, Et se mit en colère avec sa douce voix, Si bien que son cousin l'embrassa quatre fois. Puis elle n'osa plus se fâcher, dans la crainte D'être embrassée encor. Voyez quelle contrainte! Les choses allaient donc au mieux. S'il n'eût fallu Rentrer pour le souper, tu ne m'aurais pas lu Davantage. Le coeur de Prosper se dilate, Et la fillette semble une rose écarlate. Le pater Anchises, qui commence à souffrir D'une superbe faim, a crié d'accourir, Et jure que le soir on attrape du rhume. Prosper prouve contra que l'exercice allume L'appétit, et qu'aux nerfs il est quelquefois bon. Le père, là-dessus, découpe le jambon. Que ton parfum est doux, ô suave caresse! O bonheur encor chaste et déjà plein d'ivresse! Oh! ces regards tout pleins de billets doux, ces pieds Qui se cherchent tout bas, vainement épiés! Oh! comme cet Amour, enfant né dans les flammes, Est un bon statuaire et sait pétrir les âmes! Oh! que tristes et longs passent les lendemains! Comme on invente alors, pour se tenir les mains, Quelque moyen nouveau que l'on ignorait! Comme Il veut dire à la fois, le nom dont on la nomme, Étoile, perle, fleur, chanson, lumière! Et puis Tu sais, on va le soir regarder dans le puits La fleur qui de ses mains fragiles est tombée. Je crois qu'on la prendrait d'une seule enjambée! Comme tout devient rose et doux! Comme on est fier Du vieux ruban flétri qu'elle portait hier! O démence ineffable et qui nous fait renaître! On en serait heureux, si quelqu'un pouvait l'être. Pourquoi le coeur est-il si large et si profond, Que nulle volupté n'en atteigne le fond? Pourquoi, noyé des feux d'une humide prunelle, Voulons-nous embrasser la menteuse éternelle, Et d'où vient ce désir d'être déchiqueté Entre les doigts crochus de la Réalité? Certes, Prosper avait une àme de poète, Mais de riches désirs bouillonnaient dans sa tête, Et ses sens lui disaient que ce n'est pas assez De la communion des regards embrassés. Souvent il s'en alla dans les bruyères sombres, La nuit, s'asseoir tout seul au milieu des décombres; Il s'en alla gravir le pied fangeux des monts, Où les rocs dentelés semblent de noirs démons: La lune aux yeux d'argent frissonnait. La rosée Pleurait de chastes pleurs sur sa bouche arrosée; Tout semblait un joyau doux et silencieux; La terre d'émeraude et la turquoise aux cieux, Et le frêle rameau tendant sa verte palme; Tout, excepté les sens de Prosper, était calme. Au fait, comment rester tant de jours sans se voir? Vivre un jour sur huit jours, est-ce vivre? Et le soir Se quitter! et sentir sur une froide couche La Solitude avec son baiser sur la bouche, Courtisane de marbre, et qui vient vous saisir Quand votre ami la chasse aux rires du plaisir! Et ces rêves menteurs! Et ces nuits d'insomnie, Quand, près du temple où dort la chère Polymnie, On rôde, l'oeil fixé sur le vieux mur éteint Qui des rayons du monde a préservé son teint! Un grand homme inconnu, joueur de chez Procope, Disait que le désir est un bon microscope: Or, tant de fois Prosper vint explorer le mur, Que pour cet examen un soir le trouva mûr. Il vit qu'au résumé la pente était fort douce, Et les pierres d'en haut recouvertes de mousse. Il alla donc trouver Judith, et lui fit part De l'idée. On pouvait assiéger le rempart. L'enfant sourit tout bas, baissa sur les étoiles De ses pudiques yeux l'ébène de leurs voiles, Et dit que là-dessus il fallait éclairer La sous-maîtresse, afin que l'on fit réparer La muraille. Tu vois qu'ils étaient loin de compte. Prosper à ce mot-là devint rouge de honte. Puis vinrent les serments, les larmes, les combats. Elle écoutait si bien, et lui parlait si bas, Qu'à peine si la brise avec ses ailes d'ange Emporta quelques mots de ce céleste échange. — Vous me faites mourir, Monsieur! — Venez ici! — Non, je te hais; va-t'en! — Vous croyez? Grand merci! — Et mon honneur, Monsieur! Un mur! la belle histoire! — Je t'aime! — Taisez-vous, démon! — Un bras d'ivoire! — Mais je n'y viendrai pas. — Des yeux à s'y noyer! — Vous mentez, vous! — Je t'aime! — Oh! le beau plaidoyer! Ici la brise encor passa mystérieuse, En courbant les rameaux du saule et de l'yeuse. — On peut, sans être vue, en un sombre peignoir... — On ne peut pas, Monsieur! — S'échapper du dortoir. — Je ne t'écoute plus. — Enfant! — Oh! dis, toi-même, Non, tu ne voudrais pas me perdre ainsi! — Je t'aime. Ces pauvres amoureux n'ont pas d'autre raison! Celle-là, par bonheur, est toujours de saison. Parlèrent-ils encor? Je ne sais trop. La brise Ne les entendit plus. Mais, sur la pierre grise, Près du mur dont la mousse a rongé les granits, Elle revint un soir baiser leurs fronts unis. Quelle joie, ô mon Dieu! les heures solennelles, La nuit qu'ils éclairaient de leurs chaudes prunelles, Le parfum des jasmins et des pâles rosiers, Tout prenait à la fois leurs coeurs extasiés. La brise soupirait entre eux deux. Leurs paroles Ne s'échangèrent plus, et puis leurs lèvres folles Confirmèrent tout bas les clauses de l'hymen Que la main de chacun jurait à l'autre main. Ce fut comme un éclair où flambent deux nuages, Ineffable moment que les plus durs naufrages Ne sauraient arracher du coeur! Car, si profond Qu'il soit, et quelque fiel qu'il élabore au fond, Quelque orage qu'un jour la passion y fasse, Toujours ce feu céleste en dore la surface. Oh! comme ils oubliaient le monde, cet égout! Et leurs plaisirs d'enfant, et leurs mères, et tout! Comme au baptême saint des invisibles flammes Ils brûlaient leurs passés et retrempaient leurs âmes! Fut-ce un rare bonheur pour les sens enlacés? Oui, mais les vrais moments d'extase étaient passés; Car les plus doux transports sont dans l'inquiétude Dont les rêves s'en vont à la béatitude, Quand le coeur comprimé doute, et sous le surcroit Du doute, se replie et se réveille, et croit! Mais quand l'illusion s'incarne tout entière, Lorsque l'ange du rêve est devenu matière, On ne sait plus alors ce qu'on en pensera. C'est le provincial qui vient à l'Opéra Des clochers inconnus de sa verte campagne. Il vient comme on viendrait au pays de Cocagne, Si bien que ni le chant, ni le public choisi, Ni le vol fabuleux de Carlotta Grisi Et les pâles Willis avec leurs maillots roses, Ne semblent à ses yeux de merveilleuses choses. Il rêvait tout moins beau, mais quelque chose encor, Et croyait au perron trouver des marches d'or. C'est ainsi que l'espoir s'entoure de mensonges, Et que la passion est un pays de songes Où l'on va comme un homme enivré d'alcool. Il semble qu'on va suivre un aigle dans son vol, Qu'on est grand, que la joie et ses rudes atteintes En râles convulsifs tordront les chairs éteintes, Qu'on se relèvera tout autre; mais souvent On se retrouve après Gros-Jean comme devant. Aussi lorsque j'ai soif de rage et de caresse, En un mot, que je veux choisir une maîtresse Telle que le dieu grec les élève à son jeu, Une femme de lit, je m'inquiète peu Des petits pieds de reine et des yeux en amandes. Ce qu'il me faut, à moi, ce sont les chairs flamandes Que dessinait Rubens de son hardi pinceau. Quant à ces doña Sol aux tailles d'arbrisseau Dont les cheveux pleureurs vont en rameaux de saules, C'est trop triste pour moi. Mais de larges épaules, Des jambes d'amazone et des bras sans défaut, Et des muscles de fer, voilà ce qu'il me faut! Avec son torse fier, la Vénus Callipyge, Comme poème épique, est un rare prodige. Des bandeaux moyen âge avec des yeux cernés Font de sombres profils d'archanges consternés; Mais cette lèvre rouge et ce sein qui frissonne, Le port majestueux que la stature donne, Ces hanches aux plis durs, ces robustes appas. Qui vous les donnera, si vous n'en avez pas? Il faut avoir jauni dans un cachot bien sombre, Où de pâles serpents se caressent dans l'ombre, Pour bien savourer l'air et la beauté des deux. On se blase sur tout: sur l'azur des beaux yeux, Sur le scribe fécond, sur le pâté d'anguille, Sur le chant que murmure une rieuse fille; Et toutes les beautés auxquelles nous croyons Tombent au souffle impur des désillusions. Le grand héros nous semble un meurtrier. Le prince Est pour nous un flâneur venu de sa province, Le politique, un sot raillé par le destin, La vierge, une Isabelle agaçant Mezetin, L'astronome savant un fou dans les étoiles, Ce divin coloriste un barbouilleur de toiles; Nos souvenirs aimés deviennent des fardeaux, Et les pauvres honteux achètent des landaus. L'espérance se fait un chagrin près d'éclore, L'amour un impudent marché; le météore Un lampion fumeux accroupi sur un if. Des seins fermes et lourds, au moins, c'est positif. Quoique Prosper n'eût pas dans cette nuit peut-être Connu tout le bonheur qu'il rêvait sous le hêtre, Lorsque le blond Phoebus parut à l'horizon, Il partit, mais laissant son coeur à la maison, Si bien que l'on trouva sa démarche légère, Puis il vécut ensuite au sein d'une atmosphère De bagues en cheveux, de petits billets doux, Êden de souvenirs, de fleurs, de rendez-vous, Qui put, malgré l'effort de la fortune humaine, Comme dans la chanson, durer une semaine. Quoi, huit jours seulement! C'est bien peu, diras-tu. Être huit jours fidèle est presque une vertu: D'abord on a le temps d'écrire plusieurs stances Quand on s'aime huit jours. Et puis les circonstances Viennent souvent forcer à se quitter plus tôt Qu'on ne veut. Le malheur est un grand paletot Qu'endosse tour à tour chaque homme, et que sans honte Prosper doit endosser à cet endroit du conte. Ce conte, pour toi seul, ami, je l'ai rimé; Toutefois, s'il fallait qu'on le vît imprimé, Sortant pour cette fois de la nuit protectrice, Je m'agenouillerais aux pieds de ma lectrice, Petits pieds que je vois, chaussés d'un clair velours, Mollement endormis sur des coussins bien lourds; Charmante caution pour répondre du reste. Puis en levant les yeux, je verrais sans conteste Un visage adorné d'un éclat non pareil, Un front d'ivoire mat et des yeux de soleil; Puis un hardi corsage, et, sur un flanc qui ploie, Des cheveux soyeux, pleins de délire et de joie, Sombres comme le noir feuillage des forêts. Or, je crois que voici ce que je lui dirais: O ma dame d'amour! mon amante inconnue! A qui la Vérité parle ici toute nue, Oh! si, réalisant tous mes rêves de fou, Chère, vous me vouliez jeter vos bras au cou, A l'heure où l'ombre molle endort les tubéreuses, Et me donner huit nuits de vos nuits amoureuses, (Éros devine alors ce que je tenterais!) Ma dame, sur l'honneur, je m'en contenterais. Enfin, comment cessa ce bonheur éphémère? Cela vint de Prosper. Qui l'aurait cru? Sa mère Mourut tout justement à cette époque-là. Or, elle avait un frère ainé, qu'on rappela D'exil en mil huit cent quatorze. Un gentilhomme Très entiché des fleurs de lys, et brave comme Bayard, au temps jadis fort bien vu de la cour. La digne soeur et lui se chérissaient, et pour Se réunir encor dans la main où l'on tremble Et ne pas se quitter, ils moururent ensemble De vieillesse. Prosper fut contraint de partir Pour recueillir avec des sanglots de martyr L'héritage de l'oncle, un fort bel héritage Qui n'aurait pas tenu de Peñafiel au Tage. Ayant enfin rempli tous les devoirs que feu Notre oncle, s'il fut riche, impose à son neveu, Il s'entoura d'un crêpe, et prit la malle-poste, Rêveur comme un lépreux de la cité d'Aoste. De plus, quand il revint, son père avait quitté Notre monde frivole et plein d'iniquité. Que de morts à la fois! c'est comme un mélodrame Où les trépas fameux s'impriment à la rame, Bel art au nom duquel d'Ennery mérita La croix! Prosper pleura beaucoup, mais hérita. C'est un baume aux chagrins les plus cuisants. En somme Il eût trouvé l'auteur de ses jours un brave homme, Si ce pauvre vieillard à ses derniers moments, Quoiqu'il eût toujours eu les meilleurs sentiments, Ne se fût laissé faire une bévue exquise. Je te le donne en cent! Il fit... Judith marquise. Afin qu'elle eût un père avec un bel hôtel, Un jour il la mena toute blanche à l'autel. Quant à son jeune époux, ce fut un diplomate Haut, sec, raide, pompeux, monté dans sa cravate, Droit comme un lys, couvert de croix, éblouissant, Et portant de sinople au griffon d'or yssant Du chef; d'ailleurs sauvage, aimant la solitude, Et voyageant toujours; mais ayant l'habitude Mauvaise de rentrer dans sa demeure à pas De loup, toutes les fois qu'on ne l'attendait pas. Pour les fleurs sans parfum, le satin et le cierge, Oublia-t-elle donc ses doux serments de vierge? Son coeur fut donc un gouffre où l'on pouvait plonger Ses rêves, sans que rien ne dût y surnager? Peut-être. Elle ne vit dans cet épitbalame Qu'un moyen tout trouvé de jouer à la dame. Elle eut de fins chevaux, des villas, des palais, Du drap rouge fort cher sur les corps de valets, Et fit merveille au bois avec ses équipages. On prétendit alors qu'elle eut même des pages. Aussi ne parlons pas de ces pensionnats Où l'on a le secret de charmants incarnats Pour se faire monter la pudeur au visage, Lorsqu'un oeil indiscret vous fixe le corsage. Oh! si quelqu'un lisait sous vos regards baissés Tous les impurs désirs dont vous vous enlacez, Courtisanes d'esprit, filles dont le corps chaste Est comme un champ de fleurs que l'ouragan dévaste! Pâles virginités, vertus sans lendemain, Laissant votre dépouille aux buissons du chemin! Écoute, le hasard, ou bien les Dieux prospères M'ont fait vivre un instant dans un de ces repaires. J'y cherchais un écho dés chants du paradis. N'aurais-tu pas pensé comme je pensais, dis? Eh bien, souvent, le soir, caché sous des charmilles, J'ai surpris le secret de quelques blondes filles, J'écoutais inquiet, presque comme un amant, Et j'ai senti le rouge à ma face. Vraiment Il se murmure là des discours dont l'exorde Soulèverait le coeur aux danseuses de corde! Puis, c'est là qu'on apprend le sourire qui mord Et l'art si compliqué de mentir sans remord. Ne crois pas que Judith fût donc embarrassée Pour dire à son cousin qu'on l'avait tant forcée Qu'elle n'avait pas pu refuser cet oison. Prosper lui répliqua: Vous avez bien raison, Et ce n'est après tout qu'une affaire de forme, Car un époux marquis reste, pourvu qu'il dorme, Un meuble de salon à ne pas dédaigner. Mais un ancien amour permet d'égratigner Le papier qu'a noirci, par un affreux mystère, Hymen, ce dieu qui porte un habit de notaire. Tu sais que tous les deux aimaient à discuter, Car nous les avons vus autrefois affronter La nuit fraîche, sous une allée ombreuse et noire, A l'heure douce où Puck dans le ruisseau vient boire; Tu sais que, tous les deux, après ces beaux discours, Nous les avons trouvés dans des spasmes bien courts Au fond d'un vieux jardin, sur le banc, dont la mousse Empruntait à Phoebé sa lueur pâle et douce. Après les pourparlers dont il s'agit ici, Nous devons comme alors les retrouver aussi, Non pas dans un jardin, nous sommes en décembre, Mais au fond d'un boudoir rose et parfumé d'ambre, Avec de gros coussins vêtus de velours verts, Comme on aime à les voir dans le coeur des hivers; Boudoir fort isolé, n'ayant pour toute issue Qu'une fenêtre haute assise sur la rue. La Nymphe du foyer devient rouge, le thé Par Judith elle-même est bientôt apprêté, Puis dans les flacons d'or le vin de Syracuse Offre aux jeunes amants une charmante excuse De toutes les pudeurs qu'ils pourraient oublier. Oh! quel désir aigu les vint alors lier! Qu'ils allaient bien mourir dans ces voluptés sombres Que l'ange de la nuit caresse de ses ombres, Et dont ils connaissaient l'extase jusqu'au fond! Mais voilà le mari, diplomate profond, Qui revient tout à coup, montrant sous sa paupière L'impassible regard du Convié de pierre. Deux hommes sur les bras alors qu'on en veut un, Certes, cela doit être un conflit importun, Et l'on voudrait s'enfuir dans un autre hémisphère. Pas de cachette, hélas! Que résoudre? Que faire? Encore, à l'Ambigu-Comique, ce serait Facile, on trouverait un passage secret Dans un mur féodal. Se tuer l'un ou l'autre Sans pouvoir seulement dire de patenôtre, C'est un moyen fossile et maintenant honni; D'ailleurs cela serait imité d'Antony. Puis, Judith n'était pas de ces femmes novices Qui prouvent leur amour avec des sacrifices, Et qui donnent leur vie, en faisant peu de cas. Elle jeta la lampe avec un grand fracas, Et se mit à rugir ce cri de rage folle Que hurle avec horreur la femme qu'on viole. Aussitôt parut, fier comme un toréador, Un suisse vert-lézard caparaçonné d'or, Qui, jaloux de servir les vertus de Madame, Pour la première fois sut dégainer sa lame. Comme tous les chasseurs, ce fat malencontreux Des pieds de sa maîtresse était fort amoureux; Ce fut donc comme un tigre altéré de carnage Qu'il arrêta Prosper, et, contre tout usage, Le jeta sans façon par la fenêtre, avant De regarder au moins s'il faisait trop de vent. Madame, quand parut son noble misanthrope, Eut tout juste le temps de tomber en syncope, Comme une Sémélé devant son Jupiter. Le raide commandeur demanda de l'éther. L'événement courut le lendemain. La presse Pour gloser sans mesure oublia sa paresse; On en parla beaucoup dans les nobles faubourgs, Et Judith fut malade au moins quinze grands jours. Descendons si tu veux dans la rue, où la neige Étend sur le pavé son manteau de Norwège. Quand le pauvre Prosper s'éveilla pâle, sans Un souvenir, et vit s'attrouper les passants, Il se trouva meurtri sur des angles de glace, Où nous le laisserons sans le bouger de place, Tel est notre caprice, encor pour quelques vers. D'autant qu'on se fatigue à ces récits divers, Et qu'il me faut quitter la mystique ceinture, Car nous avons ce soir bal à la préfecture. Déjà le Jacquemart, Quasimodo de plomb, Vient de sonner dix coups avec beaucoup d'aplomb, L'ancien hôtel Saincy s'entr'ouvre et s'illumine Tandis que des beautés à la superbe mine S'y rendent, en passant par le pompeux séjour Né sous le consulat de monsieur de Champflour. Faut-il continuer? Je n'en ai guère envie. Le malheureux Prosper! comme, en pendant sa vie A des lèvres de femme, il s'était bien trompé! Notre terre promise est un roc escarpé: Il ne le savait pas; mais avoir fait son rêve D'un poème d'amour qu'une autre main achève. Être sorti vivant de son passé caduc, Avoir fouillé son coeur pour en donner le suc, Puis, amant d'une Églé, se voir trahir par elle, C'est à se rendre ermite, ainsi que Sganarelle. Hérodiade, svelte en ses riches habits, Portant sur un plat d'or constellé de rubis La tête de saint Jean-Baptiste qui ruisselle, Nous résume très bien l'histoire universelle; Car le sage est toujours celui qui, la voyant Sous les tissus vermeils et roses d'Orient, Admire ses yeux noirs et les fleurs de l'étoffe. Mais, par Bacchus! pourquoi faire le philosophe Au bout d'un conte bleu qui nous intéressait? Disons ce qu'il advint de Prosper. Qui le sait? Comme un sombre plongeur qui se confie aux lames, Il s'engouffra vivant dans une mer de femmes, Festonna ses rideaux d'actrices et de rats, Et devint très couru dans les deux Opéras. Frêles roseaux fleuris sur les pierres gothiques, Types germains coulés dans les moules celtiques, Bacchantes de Toscane à la parole d'or, Pensives Lélias qui cherchaient leur Trenmor, Elvires aux pieds fins, bijoux d'Andalousie, Vierges à l'oeil fendu sous le surmé d'Asie, Il sut tout effeuiller en critique de goût, Et quand il n'eut plus rien à donner, il eut tout, Il eut, n'espère pas que je les enregistre, Au Théâtre-Français l'amante d'un ministre, Dont Paris en silence admirait la hauteur Superbe. Aux environs, la femme d'un auteur Dramatique, et Fanny, la fille aux lèvres rouges, Dont la voix éveillait les morts, et, dans les bouges, Éléonore, Esther, Léontine et Jenny. Si je te disais tout, quand aurais-je fini? Ce serait trop. D'autant que, grâce à ces astuces, Il trouva des vertus et des princesses russes, Qu'il serait dangereux de nommer pour raison D'époux, et dont je veux respecter le blason. D'ailleurs tout ce plaisir est rampant et livide; Avant de s'enivrer on voit la coupe vide, Tandis que le vautour, le souvenir vainqueur, Vous broie incessamment de ses griffes le coeur. Oh! quelle chose aimée alors semblerait douce? Le zéphyr caressant, la lumière, la mousse, Ou le givre odorant des amandiers fleuris? Prosper le blond rêveur n'avait trouvé de prix A tous ces charmes nus de la jeune Nature Que lorsque à son amie ils servaient de parure. Tout est décoloré, discordant et fatal A présent, tout se tait. Le ruisseau de cristal Murmurait sur ses pieds délicats. Le vieux saule Penchait de verts rameaux jusqu'à sa blanche épaule. En voltigeant, la brise apportait dans sa voix La chanson du vieux pâtre et l'haleine des bois. Les fleurs? Ils en avaient effeuillé les corolles Pour y lire tout bas mille promesses folles. O souvenirs toujours adorés! Le soleil? Que de fois, éblouis de son éclat vermeil, Étendus sur la mousse, abrités, seuls au monde, Ils l'avaient vu mourir dans un baiser de l'onde! Chaque pas, chaque souffle était un souvenir De ce bonheur enfui pour ne plus revenir: Mais au fait, je m'arrête à faire de l'églogue, Tandis que mon héros emplit son catalogue. Puis-je suivre ses pas jusqu'au pays Latin Et dire ce qu'il dut souffrir un beau matin Pour demander du calme à la philosophie Que démontre là-bas quelque brune Sophie? Puis-je écrire les noms d'Annette et de Clara, Le dernier. La débauche à la fin vous enlace Entre ses bras plus froids et plus durs que la glace, Et don Juan court au gouffre entr'ouvert sous ses pas. A propos, connais-tu, qui ne la connaît pas? (On la chante à présent jusque dans Pampelune) Cette moisson de lys, blanche comme la lune, Qu'un païen surnomma Phoebé, pour sa pâleur? Quelle nymphe! souvent, par goût pour la couleur Locale, étincelait parmi sa chevelure, Masse de diamants d'une farouche allure, Un croissant tout en feu, par Janisset courbé. Prosper la posséda, cette épique Phoebé Dont chaque nuit absorbe, au dire de la ville, Dix hommes, vingt flacons pleins, et cinquante mille Francs. Oui, tout cela tombe en poudre sous ses doigts Comme un vieil oripeau décousu. Mais tu dois En avoir entendu souvent parler: c'est elle Qui, je ne sais pourquoi, se mit dans la cervelle De tuer sans péril deux fats, et seulement Pendant huit jours entiers prit chacun pour amant. Entre toutes, ce fut celle de ses maîtresses Que Prosper préféra, peut-être pour les tresses De cheveux, qui gênaient sa marche, ou les contours De sa robe, sculptés par des ciseaux d'Amours, Peut-être pour ses yeux ou ses faunes vieux-Sèvres, Peut-être pour ses chats, peut-être pour ses lèvres. Belle femme, elle était bonne fille. Il la prit Noblement, sans façon. Puis, ils eurent l'esprit De se quitter sitôt que le miel de la coupe Fut au bout, estimant tous les deux qu'une troupe De Bohèmes en sait là-dessus plus qu'un roi. Mais s'ils se rencontraient devant le café Foy, Ou bien s'ils étaient las de leurs plaisirs vulgaires, Car les gens du commun ne les amusaient guères, S'ils désiraient un soir sortir de leur milieu, Si Prosper, en fuyant les tréteaux Richelieu, Voulait pour se guérir voir un vrai corps de reine, Alors ils s'en allaient ensemble. L'Hippocrène Est un mot à côté de cette femme-là: C'est un fait positif, qu'en ses jours de gala D'un triste portefaix elle eût fait un poète, Par son étreinte morne et ses poses de tête. La source court au fleuve, et la fange à l'égout. Tu dois le remarquer, l'esprit et le bon goût S'unissent d'ordinaire aux formes les plus pures. Phoebé le prouve bien. Ni l'or, ni les guipures Ne cachent son beau cou, mais un camellia S'embaume à ses cheveux, et, comme Cinthia, Cette calme Romaine, hélas! trop tard venue, « Sa plus belle parure étant de rester nue, Deux robes seulement forment tous ses atours, L'une de moire blanche et l'autre de velours. » Tout chez elle est parfait pour l'amour idolâtre. Pas de livres, d'albums, ni de sculpture en plâtre, Mais une Danaë peinte par Titien, Inestimable corps qu'elle a payé du sien, De bons divans de perse avec des cordelettes Et de lourds oreillers, et, comme statuettes, Deux seulement en marbre et semblant percer l'air: Carlotta la divine, et la rieuse Ellsler; Du vin dans des flacons, et près des pipes d'ambre Les verres de Bohême. Au plancher de la chambre Pas de riches tapis d'un goût luxuriant, Mais une fraîche natte en paille d'Orient. C'est là que les pieds nus, dans l'ombre accoutumée, Prosper s'environnait d'une blanche fumée, Et, les yeux de la reine épanouis sur lui, Comme un autre AEnéas, racontait son ennui: — Par Hercule! dit-il, depuis deux ans, ma chère, Je me gorge d'amour, d'or et de bonne chère. Et je trouve l'or vil, et les dégoûts bien prompts. — Si tu veux, dit Phoebé, nous nous enivrerons. — Je me suis réveillé repu sur tant de couches, Que ces femmes me sont insipides. Leurs bouches Me sont froides! Du vin! verse tout le flacon! S'il me fallait encor passer par un balcon, Peut-être que ces nuits me sembleraient plus drôles; Mais tous ces bons époux savent si bien leurs rôles, Que l'on entre aujourd'hui par la porte. Vraiment On a l'air d'un laquais, et non pas d'un amant. C'est, comme dit Pierrot, toujours la même gamme! — Si tu veux, dit Phoebé, nous dormirons. — O femme! Tu ne comprends donc pas que pour moi tout est mort, Et qu'on est bien heureux, ma Blanche! quand on dort. Vois-tu, Dieu m'avait fait pour une seule chose, Pour un amour d'enfant, une pauvre fleur close, Et mon souffle s'envole à la fleur que j'aimais. — Cueille-la, dit Phoebé. — Ne me parle jamais, Femme, de cette enfant, car elle est morte. Approche Ta joue. Oh! non, ta lèvre est trop froide. Une roche Dans un gouffre, vraiment, c'est mon coeur, ô Phoebé. — Mio, répondit-elle, il faut vous faire abbé. A ce mot-là, Prosper fit une cigarette. Car pareil au bon Roi chiffonnant sa Fleurette, Il roulait un papel, dès qu'il ne trouvait rien A dire. Et dans le fait, c'est le suprême bien. Oh! si dans mon réduit j'avais la douce natte De Phoebé, ses bras blancs et sa lèvre écarlate, Oui, cela, rien de plus, avec du tabac frais, C'est pour le jugement que je me lèverais. Les gens les plus heureux que notre terre porte Sont le Turc et sa pipe accroupis sur leur porte. Mais il faut être Turc pour prendre ce parti. Après quelques instants, Prosper était parti Pour suivre le torrent de ses bonnes fortunes. Les pommes de l'Éden deviennent fort communes, Et tous les tours d'alcôve on les a si bien lus Que c'est tout naturel; je n'en parlerai plus. Il faut, pour terminer dans l'irrémédiable, Qu'enfin Polichinelle aille aux griffes du diable, Et qu'en baissant la toile on sente le roussi. J'ai promis à don Juan sa foudre. La voici: Pour parler net, ce fut un être d'antithèse Au corps pelotonné comme une chatte anglaise; Le visage suave et rose, mais les yeux Cruels, et reflétant l'enfer plus que les cieux. Sa voix était limpide et pleine d'harmonie Comme un frémissement des lyres d'Ionie; Ses cheveux étaient doux, ses doigts petits et longs, Ses pieds se meurtrissaient aux tapis des salons; Ajoutez un corps mince, une allure mignonne Et des ongles rosés, vous aurez la Madone, Pareille à ces beautés dont on baise la main Respectueusement, au faubourg Saint-Germain. Son nez grec, ses sourcils arqués, ses dents d'opale, Tout était jeune, sauf cette lèvre fatale Qu'un sourire funèbre éclairait. En tous temps, Même sous les rayons du soleil de printemps, Elle était enterrée au sein d'une fourrure Toute blanche, et semblait mourir. Une torture Étrange se peignait dans son oeil interdit, Et dans l'ombre elle avait ce triangle maudit Que le doigt de Dieu trace au front des mauvais anges. Était-elle arrachée à ces noires phalanges Qui tombèrent un jour de la nue aux flancs d'or? Peut être. Je ne sais. Mais on disait encor Avoir su vaguement des vieillards que leurs pères L'avaient vue autrefois en des âges prospères, Alors qu'illuminée aux splendeurs de son nom, La noblesse dorait les prés de Trianon, Alors que les Iris et les belles Climènes Jusques au madrigal se faisaient inhumaines, Et plus tard, quand la fière et belle Talien Marchait, tunique au vent, sans voile et sans lien. Au fait, nous avons lu bien souvent Le Vampire Du grand poète; eh bien, cette femme était pire Encore, étant vampire et femme. On ne pouvait Relever un front pur des plis de son chevet. Or, Prosper y posa sa tête. Si l'histoire Est fausse, je ne sais. Mais ce qui m'y fait croire, C'est qu'en touchant Alice on sentait un frisson, Que sa lèvre semblait froide comme un glaçon, Et que, comme le tigre après un jour de jeûne, Son regard aspirait ardemment le sang jeune. Oh! trois fois malheureux et perdu sans espoir L'homme de coeur qui prend une femme un beau soir, Et, laissant de côté le reste, vit en elle Seulement, abrité du monde sous son aile! Cette Madone-là savait bien son métier De panthère lascive, et d'un bel air altier Buvant jusqu'à la fin le sang de sa victime, Elle se délectait de ce carnage intime. Un jour pourtant, Prosper, qu'elle avait laissé seul, Faute étrange! sortit vivant de son linceul. Tremblant, il vint s'asseoir auprès d'une fenêtre Ouverte, dont l'air pur fit un instant renaître Sa pensée, et bientôt, par la flamme ébloui, Il recula de peur quand le rayon eut lui. Car il avait senti déjà que dans son âme Tout était consumé sous cette impure flamme, Que de son être ancien tout était déjà mort, Tout, l'espoir et le doute, et même le remord. Alors il se rendit chez sa Phoebé, l'ancienne Maîtresse des trois rois couronnés, et la sienne, Pour savoir si l'airain de ce corps indompté Le ferait vivre encore à quelque volupté. Belle conclusion et digne de l'exorde: Sa lyre était aussi brisée à cette corde, Si bien que la Phoebé dit, le bras étendu Sur lui: Poveretto, comme on me l'a rendu! Là, d'un coup de sifflet, nous transportons la scène, En dépit d'Aristote, au pays d'outre-Seine. O mon pays Latin! vieux pays désolé D'où le siècle sans plume un jour s'est envolé, Moi, le dernier de tous, je te reste, et je t'aime! J'aime tes boulevards, verdoyant diadème, Ton fleuve morne et sourd, et ses courants flanqués De vieux murs de granit où s'endorment les quais , J'aime ta basilique en fleur, ta cathédrale, Où sur les sombres tours, dans l'ombre sépulcrale, Quand l'aile de la nuit nous fait un noir bandeau, Nous voyons grimacer quelque Quasimodo. Avant ton Panthéon, palais de gloires mortes, J'aime ton hôpital, la maison aux deux portes: L'une par où l'on vient, escorté de douleurs, Jusqu'à ces lits souillés qu'on lave de ses pleurs, Comme Jésus sa croix; l'autre, dernier refuge Où nous trouve la mort pour nous mener au Juge. Et souvent je pensais, en rêvant dans ce lieu Où se mêlent les voix des mourants et de Dieu, Que pour ceux dont le coeur sort vierge de ses langes, Notre calvaire touche aux demeures des arides. Assis sur une pierre, et le front dans les mains, Je repassais en moi tous ces rêves humains, Je cherchais à fixer de mon esprit superbe Le problème infini de la Chair et du Verbe; Je voulais commenter l'impérissable Loi, Pauvre fou que j'étais! et disséquer la Foi: Connaître la liqueur en en brisant le vase! Et la Nuit m'eût trouvé dans cette même extase Profonde, si des voix ne m'eussent réveillé. Alors, comme un songeur toujours émerveillé Qui d'Eve aux doigts de lys retourne à Cidalise, Et cherche le théâtre au sortir de l'église, Je flânais lentement tout le long du chemin Jusqu'à mon Odéon, ce colosse romain, Ce vaste amphithéâtre aux moulures massives, A l'air grave, où les voix sortent pleines et vives, Où Shakspeare et le grand Molière, ce martyr, Semblent en nous voyant pousser un long soupir, Temple où la Melpomène est vaste comme un monde, Et jetait en un jour, vieille Muse féconde! A ce monstre affamé qu'on nomme le Public, Deux Talmas à la fois, Bocage et Frederick! Et, comme deux enfants qu'on flatte et qu'on câline, La Muse les berçait sur sa large poitrine, Et ne plia jamais, tant ses reins étaient forts! Aux coups passionnés de leurs rudes efforts. Oui, malgré les regards de la foule béante, Elle ne put faiblir, la robuste géante, Que sous les lourds baisers des éléphants-Harel. J'ai toujours, pour ma part, trouvé surnaturel De voir ces animaux jouer la tragédie. C'est là ma bête noire, et ma foi, quoiqu'on die Comme dit Trissotin, j'aime mieux Beauvallet. D'ailleurs, tout ce qui vient d'Afrique me déplaît, Sauf ces brunes Fellahs dont la mamelle antique Est d'un bronze charnu qui perce une tunique. Aussi, quand par hasard ce souvenir me vint, Je prenais mon chapeau quatorze fois sur vingt, Et pour le Luxembourg dédaigneux et folâtre, Mon jardin, je quittais l'Odéon, mon théâtre. Dans tout ce qu'on me voit écrire en général, Mais surtout dans les vers de ce conte moral, J'abuse sans pudeur du mot suave: J'aime. Il faudrait l'éviter par quelque stratagème. Cependant nous voilà dans l'Éden azuré, Mon âme, et c'est pour lui que j'en abuserai. Car lorsque j'eus quinze ans, que mes Chimères lasses Voulurent secouer la poussière des classes, Rêveur et fou, j'appris chez lui mon cher métier. Je lui ferais sans peine un livre tout entier. J'aime son bassin vert aux cygnes blancs, ses marbres Se détachant au loin sur le velours des arbres, Ses coupes sur des bras d'Amours, riche travail, Où les géraniums de pourpre et de corail Brillent dans le soleil comme des rois barbares, Et ses parterres gais, où, parmi les fanfares D'un triomphe de fleurs plus charmant et plus beau Que l'entrée à Paris de la reine Ysabeau, Passe un zéphyr, léger comme un souffle de femme. O vous que j'appelais mon âme, vous, Madame, Que je mêle toujours en mes songes flottants A tous mes souvenirs d'aurore et de printemps, Vous le rappelez-vous, lorsque le soir flamboie, Ce vieux jardin riant, plein d'ombre et plein de joie? Ce fut là le berceau de nos jeunes amours. C'est là qu'au mois de mai vous alliez tous les jours, Une fleur à la main, vous asseoir la première Sur la terrasse, près du vieux balcon de pierre. Et lorsque j'arrivais aussi, par un hasard Si bien prévu la veille, alors votre regard Me querellait au loin d'une moue enfantine. Moi, portant sur mon front des rougeurs d'églantine, Je venais saluer votre mère, et souvent Elle me retenait à ses côtés. Savant Bachelier, délaissant les codes pour les odes, Je pouvais au besoin causer parure ou modes, Et, près d'un vieux parent arrivé du Congo, Faire des calembours contre Victor Hugo. Mais si pour un instant nos mères enjôlées Me laissaient votre bras dans les longues allées, Ohl comme tous les deux, en nous serrant la main, Nous prenions du bonheur jusques au lendemain! Hélas! où s'envola cette rapide ivresse? Maintenant, chaque été, la brise vous caresse Dans un vague séjour d'eaux quelconques, et moi Je me suis fait mener, je ne sais trop pourquoi, Au fond d'une province où des Nemrods sauvages Dévorent, sans que rien puisse apaiser leurs rages, Comme au temps où, quenouille en main, Berthe filait, Des brochets monstrueux et des cochons de lait. Or, fussé-je au Moultan, ou bien chez les Tungouses, Au Kiatchta, pays des amantes jalouses, Ou chez les Beloutchis, ou chez les Hottentots, Vierges de toute presse et de tous paletots, Mon coeur s'envolerait à ce riant ombrage Où nous étions si fous. Pourquoi devient-on sage! Vous savez comme l'herbe était verte! Au bassin Comme nous admirions en leur calme dessin Les beaux petits Amours aux gracieuses poses, Et comme chaque brise était pleine de roses! Oh! lorsque aux bords aimés l'ancre à la forte dent Mordra, si je reviens entier, sans accident, Du char jaune-serin des postillons hilares, C'est dans ce quartier-là que dormiront mes Lares. Ce sera pour toujours alors, jusqu'au cercueil. Car, sinon la Fortune assise sur le seuil, Je trouverai du moins ma chère solitude, Si douce pour l'amour, et douce pour l'étude. Loin du fracas bourgeois de leur nouveau Paris, Je lirai près du feu mes poètes chéris; Je tâcherai surtout, sans être aristocrate, De choisir mes amis comme faisait Socrate, Écoutant auprès d'eux s'enfuir l'heure et, les soirs, Allant rendre visite à mes monuments noirs. J'entendrai sous le vent crier leurs girouettes, Je verrai devant moi leurs longues silhouettes Découper leur contour dans un ciel sombre et pur Et jeter lentement leur ombre sur le mur. Près de ces grands hôtels au style large et vaste, Palais cyclopéens que le temps seul dévaste, Je trouverai toujours mon banc presque détruit Où l'on écoute en paix l'haleine de la Nuit. Là montent librement la pleine consonnance Du bruit harmonieux que produit le silence Et le parfum léger des folles nappes d'air. Puis, lorsque du sein glauque où le tenait la Mer S'élance l'astre blond, et qu'aux jeunes nuées Il met des corsets d'or comme aux prostituées, La cité des vieux noms s'embrase, et son réveil Met dans les arbres noirs des éclairs d'or vermeil. Seulement à son front plus d'un noble édifice A, comme un nid d'oiseaux que le lierre tapisse, Une pauvre mansarde amante de rayons, Qui s'ouvre de bonne heure à cent illusions. Là, quelque étudiant, sans crainte et sans envie, Écoute frissonner le flot noir de la vie Et jette l'avenir aux chances du destin. Pauvres petits palais de ce pays Latin Si dédaigneusement jeté sur une rive, Quand on vous a quittés tout jeune, et qu'on arrive Tout pâle à votre seuil, le coeur bat vite, allez! Or, retrouvant par là tous ses jours envolés, Notre héros tremblait comme un soir de décembre, Car il tournait la clef de la petite chambre Où s'étaient écoulés ses beaux jours. Si hardi Qu'il fût, son front devint pâle, et, tout étourdi, Il alla s'appuyer contre un mur. Sa mémoire Pleurait en s'éveilîant, et ses rêves de gloire Venaient, spectres hagards, passer devant ses yeux. Il les avait quittés si jeune! lui si vieux Maintenant, pour jeter aux caprices d'une onde Perfide, ses trésors, et demander au monde Une place au festin du bonheur inconnu! Tu sais, mon pauvre Armand, comme il est revenu. Bien des flots ont meurtri son front. Bien des tourmentes Ont fait craquer son verre aux dents de ses amantes; L'implacable vautour de la Vie a rongé Son coeur. Pourtant rien n'est absent, rien n'est changé Dans la chambre: l'étoffe illustre des vieux âges, Les meubles vermoulus et les vieilles images Sont là: maître Wolframb, Hamlet dans son manteau Noir, les Amaryllis mourantes de Wateau, Sur le bahut sculpté la grande Vénus grecque, Et les in-folios dans la bibliothèque. Dire ce qu'éprouva notre Prosper auprès De tous ces chers bijoux d'enfant, je ne pourrais; Surtout lorsqu'il trouva, portant les folles traces Des anciens jours vécus, ses vieilles paperasses. Car toute sa jeunesse au riant souvenir Était dans ces feuillets épars, et revenir En arrière, c'est vivre une autre fois. La folle Du logis s'éveillait, et sa blonde parole Semblait douce à l'enfant comme un zéphyr de mai, Alors, comme autrefois le héros, enfermé Près des vierges, frémit au son rauque des armes, Prosper, sorti plus grand d'un baptême de larmes, Vers l'azur idéal retrouva son chemin. Le poème qu'il fit, tu le liras demain. Tu verras si toujours intrépide, il s'honore D'enchanter l'air qui passe avec un mot sonore; Tu sauras si le gouffre où ce coeur est tombé Profondément, au point d'émouvoir la Phoebé, A laissé surnager quelques flots d'ambroisie, Car, en somme, il en faut pour toute poésie Comme pour tout amour. Quelquefois on écrit, C'est au mieux, que la forme a sauvé son esprit, Et que, la rime aidant, la Vénus Callipyge, A mis sa lèvre chaude à ce sang qui se fige. D'autres disent tout bas qu'à ses mille revers Il ajoute celui de se tromper en vers, Que, sentant son coeur vide et faux, il se décide A chercher lentement le plus noir suicide; Que lui qui fut épris du rose, il l'est du noir, Et qu'en son invincible et profond désespoir, O don Juan! d'avoir mal continué ta liste, Ce Pindare vaincu se fait vaudevilliste. Mai 1841. Retour au sommaire LIVRE DEUXIÈME Amours d'Élise FEUILLETS DÉTACHÉS Est-ce toy, chère Élise? Racine, Esther. I C'est là qu'elle priait. Là, sur ces blanches dalles Où je foule à mes pieds des tombes féodales. Vaguement enivré de la pompe des soirs, D'orgues, de chants divins, d'étoffes, d'encensoirs Et de beaux corps de femme à genoux sur la pierre, Je ne regardais qu'elle et sa blonde paupière, Et lorsqu'elle partit, maîtresse de mon coeur, Il me sembla d'abord que du milieu du choeur Un ange de sculpture aux formes immortelles Se levait, pâle et triste, en déployant ses ailes! Retour au sommaire II D'où vient-il, ce lointain frisson d'épithalame? Quels cieux ont déroulé leurs nappes de saphir? Quel espoir inconnu m'anime? Quel zéphyr A jeté dans ma vie errante un nom de femme? Quel oiseau près de moi chante sa folle gamme? Quel éblouissement s'enfuit, pour me ravir, Comme le corail rose ou la perle d'Ophir Que poursuit le plongeur bercé par une lame? En vain de ma pensée effarouchant l'essor, Je veux loin de vos yeux pleins d'étincelles d'or L'entraîner, sur vos pas la rêveuse s'envole, Et, pour que mon tourment renaisse, ardent phénix, J'emporte dans mon coeur votre chère parole, Comme un parfum subtil dans un vase d'onyx. Retour au sommaire III Oui, mon coeur et ma vie! Et je sais bien, O chère inassouvie, Que ce n'est rien! Ah! si j'étais la rose Que le soir brun En souriant arrose D'un doux parfum; Si j'étais le bois sombre Qui sur les champs Jette au loin sa grande ombre Et ses doux chants, Ou l'onde triomphale D'où le soleil Sur son beau char d'opale S'enfuit vermeil; Si j'étais la pervenche Ou les roseaux, Ou le lac, ou la branche Pleine d'oiseaux, Ou l'étoile qui marche Dans un ciel pur, Ou le vieux pont d'une arche Au profil dur; Si j'étais la voix pleine, La voix des cors, Qui fait bondir la plaine A ses accords, Ou la Nymphe du saule Au sein nerveux Qui met sur son épaule Ses longs cheveux; A vous, ô charmeresse Pleine d'attraits, Élise, à vous, sans cesse Je donnerais Ma voix, ma fleur, mon ombre Douce à chacun, Mes chants, mes bruits sans nombre Et mon parfum, Et tout ce qui vous fête Comme une soeur. Mais je suis un poète Plein de douceur, Qui ne sait que bruire A tous les bruits, Faire vibrer sa lyre Au vent des nuits, Ou, quand le jour se lève Tout azuré, S'envoler dans un rêve Démesuré. Donc, je vous ai servie, Heureux encor De vous donner ma vie, Cette fleur d'or Que tourmente et caresse Dans un rayon La frivole déesse Illusion; Mon esprit, qui s'enivre De vos clartés, Et qui ne veut plus vivre Quand vous partez; Et tout ce que je souffre Si loin du jour, Et mon âme, ce gouffre Empli d'amour! Retour au sommaire IV O mon âme, ma voix pensive, O mon trésor échevelé, Mon myosotis de la rive, Mon astre, mon rêve étoilé! Mon amour, ma blanche sirène, Calice d'argent où je bois, O ma jeune esclave, ô ma reine, Mon poème à la douce voix! Pourquoi, mon bel ange sans aile, Folle enfant qui me caressez, Pourquoi donc êtes-vous si belle Avec vos longs cheveux tressés? Oh! quand dans nos lointaines courses, Sous l'abri des feuillages verts Nous allons cueillir près des sources Des pâquerettes et des vers, Pourquoi le ciel bleu sur nos têtes Met-il son manteau de saphir, Et pourquoi la campagne en fêtes Rit-elle au souffle du zéphyr? Pourquoi dans la petite chambre, Lorsque tout bruit lointain se fond, L'air est-il comme imprégné d'ambre, L'eau pure, le divan profond? Enfant, sais-tu quelle puissance Nous enveloppe d'un regard, Et quels mots, de leur ciel immense, Nous disent la Nature et l'Art? La Nature nous dit: Poètes, A vous mes ruisseaux et mes prés, A vous mon ciel bleu sur vos têtes, A vous mes jardins diaprés! A vous mes suaves murmures Et mes riches illusions, Mes épis, mes vendanges mûres Et mes couronnes de rayons! L'Art nous dit: A vous mes richesses, Mes symboles, mes libertés, Mes bijoux faits pour les duchesses, Mes cratères aux flancs sculptés! A vous mes étoffes de soie, A vous mon luxe armorial Et ma lumière qui flamboie Comme un palais impérial! A vous mes splendides trophées, Mes Ovides, mes Camoëns, Mes Glucks, mes Mozarts, mes Orphées, Mes Cimarosas, mes Rubens! Eh bien! oui, l'Art et la Nature Ont dit vrai tous les deux. A nous La source murmurante et pure Qui me voit baiser tes genoux! A nous les étoffes soyeuses, A nous tout l'azur du blason, A nous les coupes glorieuses Où l'on sent mourir la raison; A nous les horizons sans voiles, A nous l'éclat bruyant du jour, A nous les nuits pleines d'étoiles, A nous les nuits pleines d'amour! A nous le zéphyr dans la plaine, A nous la brise sur les monts Et tout ce dont la vie est pleine, Et les cieux, puisque nous aimons! Retour au sommaire V Le zéphyr à la douce haleine Entr'ouvre la rose des bois, Et sur les monts et dans la plaine Il féconde tout à la fois. Le lys et la rouge verveine S'échappent fleuris de ses doigts, Tout s'enivre à sa coupe pleine Et chacun tressaille à sa voix. Mais il est une frêle plante Qui se retire et fuit, tremblante, Le baiser qui va la meurtrir. Or, je sais des âmes plaintives Qui sont comme les sensitives Et que le bonheur fait mourir. Retour au sommaire VI Tout vous adore, ô mon Élise, Et quand vous priez à l'église, Votre figure idéalise Jusqu'à la maison du bon Dieu. Votre corps charmant qui se ploie Est comme un cantique de joie, Et, frémissant d'amour, envoie Son parfum de femme au saint lieu, Votre missel a sur ses pages Bien des gracieuses images, Bien des ornements d'or, ouvrages D'un grand mosaïste inconnu; Et fier de vous faire une chaîne, Votre chapelet noir qui traîne Redit son madrigal d'ébène Aux blancheurs de votre bras nu. Comme un troupeau leste et vorace, On voit s'élancer sur la trace De vos chevaux de noble race Mille amants, le coeur aux abois; Derrière vous marche la foule, Mugissante comme la houle, Et dont le chuchotement roule A travers les détours du bois. Vous avez de tremblantes gazes, Des diamants et des topazes A replonger dans leurs extases Les Aladins expatriés, Et des cercles de blonds Clitandres Dont le coeur brûlant sous les cendres Vous redit en fadaises tendres Des souffrances dont vous riez. Vous avez de blondes servantes Aux larges prunelles ardentes, Aux chevelures débordantes Pour essuyer vos blanches mains; Vous portez les bonheurs en gerbe, Et sous votre talon superbe Mille fleurs s'éveillent dans l'herbe Afin d'embaumer vos chemins. Moi, je suis un jeune poète Dont la rêverie inquiète N'a jamais connu d'autre fête Que l'azur et le lys en fleur. Je n'ai pour trésor que ma plume Et ce coeur broyé, qui s'allume, Comme le fer rouge à l'enclume, Sous le lourd marteau du malheur. Mon âme était comme cette onde Pleine d'amertume, qui gronde En son délire, et dont la sonde N'a jamais pu trouver le fond; Comme ce flot qu'un sable aride Absorbe de sa bouche avide, Et qui cherche à combler le vide D'un abîme vaste et profond. Et pourtant vous, type suprême, Vous m'avez dit tout haut: Je t'aime! Vous m'avez couché morne et blême Sur un beau lit de volupté; Vous avez rafraîchi ma lèvre, Encor toute chaude de fièvre, Dans le doux vin pour qui l'orfèvre Poétise un cachot sculpté. Dans vos colères de tigresse, Vous m'avez fait des nuits d'ivresse Où le plaisir, sous la caresse, Pleure le râle de la mort, Où toute pudeur se profane, Où l'ange le plus diaphane Se fait bacchante et courtisane Et grince des dents, et vous mord! Puis vous m'avez dit à l'oreille Quelque étincelante merveille Dont la mélancolie éveille Les fibres de l'être endormi; Vous aviez la pudeur craintive De la mourante sensitive Qui renferme son coeur, plaintive De n'être morte qu'à demi. Et le doute railleur m'assiège Lorsque, pris dans un divin piège, Mon cou plus pâle que la neige Est par vos bras blancs enlacé. J'ai peur que le riant mensonge Du lac d'azur où je me plonge Ne soit l'illusion d'un songe Qui tenaille mon front glacé. Or, dites-moi, rêve céleste, Pour que votre belle âme reste En proie à mon amour funeste, Les crimes que vous expiez? Parlez-moi, pour que je devine De quel feu bout votre poitrine, Et quelle colère divine Vous met pantelante à mes pieds? Avez-vous surpris chez les anges Le secret des strophes étranges Qu'ils murmurent, quand leurs phalanges S'envolent dans les airs subtils? Au Vatican, sur une toile, Avez-vous dérobé l'étoile Qu'une sainte paupière voile Avec un réseau de longs cils? O vous que la lumière adore, De quel astre et de quelle aurore Venez-vous, radieuse encore? Je ne sais; en vain, ce trompeur, L'espoir, me caresse et me blâme; Je ne sais quel souffle en votre âme Alluma cette mer de flamme, O jeune déesse, et j'ai peur. Retour au sommaire VII Le soleil souriait à la jeune nature, L'hiver avait séché ses pleurs, Et la brise entr'ouvrait de son haleine pure L'humide corolle des rieurs. Le saule aux rameaux verts penchait sa rêverie Sur les flots au reflet doré; Le ruisseau murmurant dans la verte prairie Souriait au ciel azuré. Or, nous étions tous deux sous les tremblantes roses Qu'épanouissait le printemps, Si que sans y penser nos amours sont écloses, Comme elles, presque en même temps. Le rossignol disait sa plainte enchanteresse, Nous disions des serments jaloux; Et tout en nous était joie, extase, tendresse... Hélas! vous le rappelez-vous? L'arbre pensif s'incline encor, l'insecte rôde, L'églantier semble rajeunir, Le vent a son parfum, l'herbe son émeraude; Notre amour est un souvenir! De mai à juillet 1839. Retour au sommaire Phyllis ÉGLOGUE Phyllida amo ante alias. Virgile, Églogue III. DAPHNIS, DAMÈTE, PALAEMON Daphnis Tandis que mollement étendu sons les chênes Tu t'endors aux doux bruits des cascades prochaines, Dis, as-tu vu s'enfuir ma rieuse Phyllis, Souple comme le lierre et blanche comme un lys? Damète Je ne sais. Il se peut que sa tunique ouverte Ait sous ses pas légers effleuré l'herbe verte, Mais je ne l'ai pas vue, et je n'écoute pas Le chant d'une bergère ou le bruit de ses pas. Daphnis Quel rêve ambitieux te poursuit, ô Damète! Et verse des poisons dans ton âme inquiète? Pourquoi ne plus unir nos deux pipeaux, formés De sept roseaux divers sous la cire enfermés? Damète Parce que l'aigle altier ne rase pas la terre, Que dans le nectar seul un dieu se désaltère, Et que, comme Phyllis et la nymphe des bois, Je puis chanter les Dieux sur la lyre à dix voix. Daphnis Cet orgueil ne convient qu'aux poètes des villes. Pan ne dédaigne pas les Muses les plus viles, Et, berger comme nous, aime de simples chants. Damète Que m'importent les vers qu'il faut aux dieux des champs? Il en est de plus hauts dont la troupe choisie Sur l'Olympe neigeux s'enivre d'ambroisie. Daphnis Pâris, l'enfant royal dont la voix décida Entre les trois splendeurs au sommet de l'Ida, Chantait près du troupeau qui lui donnait sa laine. Damète Ambitieux déjà de la couche d'Hélène, Et dans ses chastes nuits s'abîmant à songer. Son coeur de roi battait sous l'habit du berger! Daphnis Quelle reine, ô Pâris! va devenir ta proie, Et faire de nos champs une nouvelle Troie? Damète Quelle nymphe, aveuglée en son amour fatal, Ouvrira sous tes pas son palais de cristal? Daphnis J'ai du moins le secret de leur chant doux et tendre. Damète. Va, rustique pasteur, tu ne peux me comprendre. Écoute. Un jour, poussé par cette voix des Dieux Qui conduisit jadis nos héros glorieux, J'ai quitté nos troupeaux, nos prés, nos champs fertiles, Pour ce souffle brûlant qui consume les villes. J'ai vu Rome aux sept monts, la ville des Césars, Avec ses palais d'or, avec ses bruits de chars, Ses temples, ses tombeaux, son fleuve, ses arènes, Et ses reines d'amour plus belles que les reines; Et la grande cité d'esclaves et de rois Avec ses chants divins a fécondé ma voix! Daphnis Malgré cette fierté dont ton âme est si vaine Et le sang orgueilleux qui coule dans ta veine, J'ose te provoquer à la lutte des vers Au bruit de ce torrent et sous ces arbres verts. Invoque, si tu veux, les neuf Soeurs du Permesse, Consacre-leur tes chants et crois à leur promesse; Pour moi, j'appellerai la Nymphe au bras nerveux, Qui près du fleuve aimé tresse ses longs cheveux, La Naïade qui dort dans son lit de porphyre, Et celle qui palpite au baiser de Zéphyre! Damète Offres-tu quelque gage ou quelque riche don? Daphnis Cette coupe de hêtre où l'art d'Alcimédon Sut courber sur les bords, par un savoir insigne, Le lierre pâlissant et l'amoureuse vigne. Damète Et moi, cette houlette où son art souverain Autour des noeuds égaux a fait courir l'airain. Daphnis Je vois venir ici Palaemon le vieux pâtre, Que le dieu Pan lui-même et la nymphe folâtre Instruisirent jadis à leur métier divin, Palaemon le bon juge et le sage devin. Damète Viens. Décide entre nous. Il s'agit d'un prix digne Des Amours de Sicile et du dieu de la vigne. De tous ceux qu'a chéris l'harmonieux démon, Tu restes le meilleur, ô sage Paloemon! Palaemon Tandis que mollement reposés sur cette herbe, Le chêne étend sur nous son ombrage superbe, Disputez les présents que vous vous destinez, Car la Muse se plaît à ces chants alternés. Vos dociles troupeaux, que le mien accompagne, Déchirent au hasard, dans la verte campagne, Les cytises fleuris et les saules amers; Un parfum de printemps enveloppe les airs; Pour écouter vos chants, les Naïades craintives Montrent leurs blonds cheveux sur le sable des rives, La Nymphe écarte au loin les branches des ormeaux, Et la jeune Dryade agite ses rameaux. Damète Commençons par chanter les neuf Soeurs dont la lyre Assoupit l'Olmius dans un vague délire, Et Vénus Astarté, mère de tout amour! Daphnis Phoebus le dieu pasteur, Phoebus le dieu du jour Par son regard doré m'inspire une hymne sainte, Et je tresse pour lui la palme et l'hyacinthe. Damète Cypris, fille des flots, ton culte me lia A ta plus belle enfant, la jeune Délia, Dont le palais splendide est fait d'or et de marbres. Daphnis J'ai souvent poursuivi, le soir, sous les grands arbres, Phyllis, rieuse enfant, Phyllis aux blonds cheveux, Qui souriait à tous et riait de mes voeux. Damète Dieu qui peux du Pactole enrichir l'Hippocrène, Donne-moi des trésors pour acheter ma reine! Le jour à tes autels me verra le premier. Daphnis J'ai découvert au bois le nid d'un blanc ramier Que je garde à Phyllis, dont les pieds sont des ailes Et dont le sein est blanc comme les tourterelles! Damète Heureux qui, s'enivrant de nectar, peut sentir Battre des seins aimés sous la pourpre de Tyr! Daphnis Heureux qui, rappelant le poète champêtre, Ne verse qu'un lait pur dans sa coupe de hêtre! Damète Quand je vis Délia pour la première fois, Elle avait sur le Tibre un cortège de rois, On délaissait pour elle Aglaé de Phalère, Et ses rameurs portaient la pourpre consulaire! Daphnis Quand j'aperçus Phyllis, elle cueillait ces fleurs Que la Nuit, en fuyant, arrose de ses pleurs; C'était près du ruisseau, sous l'ombrage des saules. Ses cheveux déroulés inondaient ses épaules. Damète Écho suivait de loin les lyres à dix voix. Daphnis La brise et les oiseaux se parlaient dans les bois. Damète Hélas! comment trouver le bonheur que j'espère? J'ai vendu l'héritage et le champ de mon père, J'ai possédé trois jours la jeune Délia, Qui trois jours m'endormit près d'elle, et m'oublia. Daphnis Phyllis sera bientôt mon épouse chérie, Reine dans ma chaumière, et nymphe en ma prairie, De son sourire d'or éclairant mon verger. Et redira tout bas les chants de son berger. Damète Et moi, je pense encore à l'esclave romaine Qui m'a bercé trois jours dans sa couche inhumaine. Daphnis Phyllis se sent émue à mes tendres accords Et des frissons divins enveloppent son corps. Damète Mais Délia, qui montre un ciel dans ses prunelles, Est comme les Vénus aux blancheurs éternelles. Daphnis Gazons touffus! ruisseaux murmurants! Bois épais! Il vivra doucement dans la tranquille paix, Celui qui, loin du faste et des riches portiques, Ne parle de bonheur qu'à ses Dieux domestiques. Damète Heureux l'audacieux qui dans un songe vain, Comme Ixion, caresse un fantôme divin! Palaemon Fermez l'arène, enfants. Sur l'azur de ses voiles Jetant de chastes lys et des milliers d'étoiles, Voici la douce Nuit qui vient, et sans effort Sous le baiser du soir la Nature s'endort. La Nature pâmée est plus jeune et plus belle Que la Vénus de marbre et la nymphe d'Apelie: A toi donc, ô Daphnis! la victoire et le prix Du combat que tous deux vous avez entrepris. Car si belle que soit une Anadyomène Sortie en marbre blanc des mains de Cléomène, Mieux vaut la chaste enfant dont l'oeil sourit au jour, Dont le sein est de chair, et palpite d'amour! Juillet 1842. Retour au sommaire Songe d'Hiver A sad tale's best for winter; I have one of spirits and goblins. Shakspeare, Winter's tale. Act. II, scène 1. I LJ ans nos longs soirs d'hiver, où, chez le bon Armand, Dans notre far-niente adorable et charmant On oubliait le monde aride, Vous demandiez pourquoi sur mon front fatigué, Au milieu des éclats du rire le plus gai Grimaçait toujours une ride. Et moi, j'étais plus triste encor Lorsque, comme en un fleuve d'or, Je remontais dans ma mémoire, Et que d'un regard triomphant Je revoyais mes jours d'enfant Couler d'émeraude et de moire, Puis engouffrer leurs tristes flots Au fond d'une mer sombre et noire Avec des bruits et des sanglots. Et je me rappelais cette époque oubliée Où l'âme d'une femme, à mon âme liée, L'avait brisée avec si peu, Et cette nuit d'angoisse, effarée et vivante, Où sur ma couche, avec des sanglots d'épouvante, Je pleurais en suppliant Dieu! Oh! disais-je alors, quoi! la bouche Qui vous caresse et qui vous touche Avec un délire inouï, La main frémissante qui presse Les vôtres, les soupirs, l'ivresse, Les yeux éteints qui disent Oui, Tout cela, ce n'est qu'un mensonge, Ce n'est qu'un songe évanoui Qui passe comme un autre songe! Quoi! lorsque je mourrai dans un délire fou, Peut-être qu'un autre homme embrassera son cou Malgré ses refus hypocrites, Et quand, se souvenant, mon âme gémira, Dans un spasme semblable elle lui redira Les choses qu'elle m'avait dites! Et sous cet ardent souvenir Du temps qui ne peut revenir Et dont un seul instant vous sèvre, Je me débattais dans la nuit Comme sous un spectre qu'on fuit Dans les visions de la fièvre; Puis je m'endormis, terrassé, Le sein nu, l'écume à la lèvre, Les yeux brûlants, le front glacé. Quand je rouvris les yeux, ô visions étranges! Je vis auprès de moi deux femmes ou deux anges Avec de splendides habits, Toutes les deux montrant des beautés plus qu'humaines Et laissant ondoyer leurs tuniques romaines Sur des cothurnes de rubis. L'une, aux cheveux roulés en onde, Étalait haut sa tête blonde Sur les lignes d'un cou nerveux; Ardente comme un vent d'orage, Quand son front commandait l'hommage, Sa lèvre commandait les voeux; L'autre, plus blanche que l'opale, Sous le manteau de ses cheveux Voilait une beauté fatale. Et comme j'admirais en moi ces traits si beaux, Comme dans leurs linceuls les marbres des tombeaux Qu'on aime et devant qui l'on tremble, Toutes deux, entr'ouvrant leurs lèvres à la fois, Déployèrent dans l'ombre une splendide voix Et tout bas me dirent ensemble: Quoi! parce qu'à ton premier jour Un désenchantement d'amour A secoué sur toi son ombre, Tu te laisses ensevelir Dans cet ennui qui fait pâlir Ton front sous une douleur sombre! Viens avec moi, viens avec nous! Nous avons des plaisirs sans nombre Que nous mettrons à tes genoux! — Oh! s'il en est ainsi, si vous m'aimez, leur dis-je, Si vous pouvez encor pour moi faire un prodige, Rappelez l'amour oublieux! Mais voici que la femme à blonde chevelure M'entoura de ses bras, et, belle de luxure, Mit ses yeux brûlants dans mes yeux. Retour au sommaire II Viens à moi, dit-elle, Ohl viens sur mon aile, Dans un pays d'or Qu'un nectar arrose, Où tout est fleur rose, Joie, amour éclose, Plaisir ou trésor! Mes sujets par troupes Dans le fond des coupes Aspirent l'oubli! Là jamais de nue, D'amour contenue, De foi méconnue Ou de front pâli! Jamais dans la salle Belle et colossale De lustres éteints, Car dans nos demeures, Tandis que tu pleures, Les jours et les heures Sont tout aux festins! Une longue danse Entoure en cadence L'éternel repas. La danseuse penche Doucement sa hanche, Et sa robe blanche S'ouvre à chaque pas! Les foules ravies Aux tables servies Des plus riches mets, Parmi la paresse Où l'amour les presse, Goûtent une ivresse Qui ne meurt jamais! Un harem frivole Dont le chant s'envole Jusqu'au ciel riant, Pour sa grande orgie Hurlante et rougie A la Géorgie Et tout l'Orient! Quitte, ô blond poète, La couche défaite, Ce livre connu, Et viens dans la plaine Où sous ton haleine Chaque Madeleine Mettra son sein nu! Oh! si l'espérance Malgré ta souffrance Te sourit encor, Va! laisse pour elle Ta folle querelle, Et viens sur mon aile Dans un pays d'or! Retour au sommaire III Et je restais muet. Alors la femme pâle, Avec un long sanglot douloureux comme un râle, Frissonna tristement dans un horrible émoi, Prit ma main dans la sienne et cria: C'est à moi! Retour au sommaire IV Oh! ne l"écoute pas, viens à moi, me dit-elle, Pour t'emporter ce soir j'ai veillé bien des jours; Vois, mon coeur ne bat plus, ma joue en pleurs ruisselle, Mes cheveux déroulés m'inondent; je suis celle Dont les bras s'ouvrent pour toujours! Mon amour éternel est chaste, calme et tendre; Loin du monde aux longs bruits tristes comme un tocsin, Dans mon beau lit de marbre, où tu pourras t'étendre, Tu dormiras longtemps sans jamais rien entendre, La tête appuyée à mon sein. De légères Willis aux tuniques flottantes Feront en se jouant notre lit tous les soirs; Malgré nos lourds rideaux sur nos chairs palpitantes, Souvent nous sentirons s'envoler vers nos tentes Un parfum lointain d'encensoirs. Nous entendrons, parmi nos plaisirs sans mélanges, Des chants mystérieux et plus doux que le miel, Si bien qu'on ne sait pas, tant ces voix sont étranges, Si ce sont des voix d'homme ou bien des lyres d'anges, Des chants de la terre ou du ciel. De même, quelquefois, au-dessus de nos têtes, Nous entendrons aussi frémir des vents glacés, Des zéphyrs ondoyants ou d'ardentes tempêtes Portant des mots de haine ou des chansons de fêtes, Et nous nous dirons, enlacés: Qu'importent maintenant à notre âme cachée Ces flots tumultueux qui changent si souvent? Le bonheur, c'est la nuit, la feuille desséchée, La Paresse aux pieds nus, nonchalamment couchée Loin des bruits du monde vivant. Qu'importent maintenant, lorsque tout dégénère, Ces hommes de là-bas à cent choses liés, Qui, ravivant en eux la plaie originaire, Pour atteindre dans l'ombre un but imaginaire Heurtent leurs pas multipliés? Les uns, jeunes enfants dont la cohorte arrive Au banquet somptueux qui caresse leur faim, Sous les lustres dorés et la lumière vive Disent des choeurs joyeux, dont plus d'un gai convive Ne pourra pas chanter la fin. Les autres, gens élus que la foule environne, Redisent un poème adorable ou fatal, Mais ces fous, qu'un matin la Jeunesse couronne, Tombent, ivres encor, du balcon de Vérone, Sur le grabat d'un hôpital. Et puis c'est une vierge à la candeur étrange Dont les Nuits ont rêvé l'amour délicieux, Mais dont le Ciel avare a voulu faire un ange. Ce sont mille splendeurs éteintes dans la fange En rêvant la clarté des cieuxl Luths brisés, chants éteints, glaives qui se provoquent, Tourbillons palpitants, inquiets, alarmés, Choeurs aux voiles d'azur que les haines suffoquent; Ce sont des yeux, des voix, des mains qui s'entre-choquent, Comme des bataillons armés! Tandis que nous aurons une nuit éternelle Que jusqu'au bout des temps rien ne pourra briser! Oh! viens! mes bras sont nus, ma paupière étincelle, Mon coeur s'ouvre à jamais, et pourtant je suis celle Qui ne donne qu'un seul baiser! Retour au sommaire V Et cette femme pâle, et cette femme blonde, Chacune autour de moi s'enroulant comme une onde, Me redisaient: A qui ton amour hasardeux? Mais une voix cria: Vous mentez toutes deux! Retour au sommaire VI Et près de moi je vis luire L'inimitable sourire D'une vierge au front charmant, Qui portait, nymphe thébaine, Une lyre au flanc d'ébène, Et dont, je ne sais comment, Le regard et la voix fière Avaient un rayonnement De parfum et de lumière. Belle nymphe aux cheveux d'or! Il vous faut, dit-elle, encor Un convive à votre joie! Mais vous ne m'attendiez pas, Et je guiderai ses pas. Le Seigneur permet qu'il voie Le grand délire charnel, Et son palais qui flamboie Dans un mystère éternel! Retour au sommaire VII Et tout fut transformé, tout. De ma sombre alcôve Le cadre s'agrandit dans une lueur fauve. Et ce fut un palais, vaste, immense, confus, Une ample colonnade aux innombrables fûts. Dans ce monde peuplé d'un monde de sculptures Grinçaient les oripeaux de mille architectures. Sous de vastes forêts de gothiques piliers Disparaissaient au loin d'étranges escaliers. C'étaient de lourds portails, des trèfles, des ogives, Des rosaces sans fin peintes de couleurs vives, Et, par endroits, jetés dans ce palais sans nom, Des portiques païens, frères du Parthénon. C'étaient des blocs géants, des degrés, des dentelles, Des Chimères ouvrant leurs gigantesques ailes, Des anges, de vieux sphinx, des moines, des héros, Et des dieux verts avec des têtes de taureaux, Qui, rêvant en silence et baissant la paupière, Chantaient confusément la symphonie en pierre. Et moi pendant ce temps je flottais, alité, Entre la rêverie et la réalité. Et je voyais toujours. Au milieu de la salle, Une table brillait, splendide et colossale. Chaque plat ciselé contenait un trésor Détaillé par l'éclat de cent torchères d'or. Le festin fabuleux aux recherches attiques S'illuminait de neige et d'iris prismatiques, Et, comme la lumière, un doux parfum éclos Semblait briller de même et rayonner à flots. Chaque climat lointain, de l'Irlande à l'Asie, Avait donné son luxe ou bien sa fantaisie: Qui ses surtouts d'argent, qui son oiseau vermeil, Qui ses fruits veloutés au baiser du soleil. Et le nectar divin, mystérieux poème, Emplissait de ses feux les verres de Bohême. Aux uns le doux Aï, roulant dans ses glaçons Tout l'or de la lumière et ses vivants frissons. Aux autres, tourmenté comme dans une cuve, Le breuvage divin que dore le Vésuve. Pour les flacons d'argent façonné, l'hypocras Et les flots pleins d'éclairs de l'immortel Schiraz. Et je voyais s'emplir et se vider les coupes Qu'ornaient des monstres d'or et des Grâces en groupes. Mais ces trésors ardents, ces luxes enviés, Tous n'étaient rien encore auprès des conviés. Car ils étaient plus grands à voir pour des yeux d'homme Qu'un sénat solennel des empereurs de Rome, Ou que les saints élus dont la phalange va Jusqu'au zénith du ciel, en criant: Jéhova! Autour de cette table où les splendeurs sans nombre N'avaient plus rien laissé pour la tristesse ou l'ombre, Froids, divins, et leurs fronts couronnés de lotus, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. Retour au sommaire VIII O don Juans, bien longtemps, artistes de la vie, Affamés d'idéal, vous aviez tous cherché L'amante au coeur divin, sans cesse poursuivie. Et toujours son front pur, dans la brume caché, S'était enfui devant l'éclair de vos prunelles, Comme un rapide oiseau s'envole, effarouché. Reines montrant l'orgueil des pourpres éternelles, Courtisanes de marbre aux regards embrasés, Fillettes de seize ans riant sous les tonnelles, Vous aviez tour à tour meurtri de vos baisers Tout ce qui porte un nom de princesse ou de femme, Sans que vos longs tourments en fussent apaisés. Bourreaux charmants et doux, héros d'un sombre drame, Au-dessus de vos fronts des spectres convulsifs Avaient gémi toujours comme le vent qui brame; Cependant, effleurant avec vos doigts pensifs Les lys délicieux que le zéphyr adore, Et serrant sans repos entre vos bras lascifs Mille vierges enfants que la beauté décore Et qui cachent l'extase en leurs seins palpitants, Toujours vous aviez dit: Ce n'est pas elle encore! Et vous, pâles Vénus! longtemps, oh! bien longtemps, Même pour des mortels, sur vos lits de Déesses Vous aviez dénoué vos beaux cheveux flottants Et, comme un flot, versé leurs superbes ivresses, Mais sans jamais, hélas! pouvoir trouver celui Dont votre ardente soif implorait les caresses. Et toujours emportant votre sauvage ennui, O victimes du dieu qui de nos maux se joue, A travers les chemins longtemps vous aviez fui, Tremblantes sous le fouet horrible que secoue Le vieux titan Désir, tyran de l'univers, Et dont le vent cruel souffletait votre joue! Mais, ô don Juans, et vous, blanches filles des mers, Sous les feux merveilleux du lustre qui flamboie, Après tant de travaux et de regrets amers, Vous savouriez enfin le repos et la joie. Retour au sommaire IX A ce festin, plus froids que le flot du Cydnus, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. D'abord tous les don Juans des pièces espagnoles Avant le fol orgueil de leurs amours frivoles. Et puis tous ces don Juans sans nulle profondeur Qui tuaient pour la forme un petit commandeur. Puis, après ces bandits, le don Juan de Molière Avec sa théorie atroce et singulière. Le don Juan de Mozart et celui de Byron, Tous deux songeant encore à leur Décaméron; Et celui qui trouva chez notre Henri Blaze L'amour qui sauve après la volupté qui blase. Et ce don Juan, pareil au poète persan, Que Musset déguisa sous le surnom d'Hassan; Et, plus lourd qu'un archer du temps de Louis onze, Celui qui descendit d'un piédestal de bronze. A ce festin royal, couronnés de lotus, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus: La Vénus Aphrodite ou l'Anadyomène, Caressant les cheveux d'un triton qui la mène; Vénus Hélicopis au regard doux et prompt, Vénus Basiléia, le diadème au front; Cypris, Vénus Praxis, et Vénus Coliade, Guerrière dont la danse est toute une Iliade; Puis Vénus Barbata, puis Vénus Àrgynnis, Qui tient dans une main les flèches de son fils; Vénus Victrix sans bras, Astarté, ce prodige, Et Vénus Mélanide, et Vénus Callipyge; Et celles dont Paphos a connu les douceurs, Et les Vénus avec des carquois de chasseurs; Et Vénus Pandémie et Vénus de Cythère, Courant d'un pas rapide et sans toucher la terre; Celle de Titien, allongeant sur son lit Son corps d'ambre, et ses bras que le temps embellit; Et celle dont Corrège, en sa grâce première, Caressait les seins nus dans la chaude lumière. Là, plus blancs que les fronts neigeux de l'Imaüs, Buvaient tous les don Juans et toutes les Vénus. La reine de ces jeux était la femme blonde Qui d'abord près de moi parlait d'amour profonde. Et les gens de la fête, émus à son aspect, Semblaient la regarder avec un grand respect. Par terre, dans un coin, dormait la femme pâle, Avec une attitude insoucieuse et mâle. Dans ses longs doigts aussi dormait un chapelet, Où l'ivoire à des grains d'ébène se mêlait. Pour servir au festin, de très belles servantes Apportaient les plats d'or avec leurs mains savantes: C'était d'abord la soeur des grands astres, Phoebé, Dont le regard d'argent sur la terre est tombé; Puis Hélène de Sparte, insaisissable proie De tes enfants, Hellas, combattant devant Troie; Et Rachel, et Judith la femme au bras nacré, Ensanglantée encor de son crime sacré; Et celle d'Orient, la jeune Cléopâtre, Dont la lèvre de flamme éblouissait le pâtre; Et la Rosalinda, qui chante sa chanson De rossignol sauvage, en habit de garçon; Et toutes les beautés que les yeux de poètes Vêtirent de rayons pour les plus belles fêtes. Tous ces convives fous avaient la joie au coeur Et chantaient. Or, voici ce qu'ils chantaient en choeur Retour au sommaire X Je bois à toi, jeune Reine! Endormeuse souveraine, Oublieuse des soucis! Car c'est pour bercer ma joie Que ton caprice déploie Les lits de pourpre et de soie, Charmeresse aux noirs sourcils! Ta folle toison hardie Brille comme l'incendie. Hôtesse du flot amer, Ta gorge aiguë étincelle Dans un rayon qui ruisselle; Tu gardes sous ton aisselle Tous les parfums de la mer. Ta chevelure est vivante. Elle frappe d'épouvante Le lion et le vautour: Sur ton beau ventre d'ivoire S'éparpille une ombre noire, Et tu marches dans ta gloire, Superbe comme une tour. O Déesse protectrice! Heureux, ô sage nourrice, L'athlète aux muscles ardents Qui tout couvert de blessures, D'écume et de meurtrissures, Appelle encor les morsures De ta lèvre et de tes dents! Toi seule, ô bonne Déesse, As l'incurable tristesse De l'étoile et de la fleur Sous l'or touffu qui te baigne; Et ton désespoir m'enseigne Sur ton flanc glacé qui saigne L'extase de la douleur. Honte au coeur timide! Il trouve Sous ta figure, la louve Qu'il nomme Réalité. Mais à celui qui t'adore Ta main, où tout flot se dore, Verse, ô fille de Pandore, Un vin d'immortalité! Retour au sommaire XI Et parfois, regardant vers les enchanteresses, Les don Juans se levaient, altérés de caresses. Ils allaient tour à tour baiser les seins neigeux De toutes les Vénus, en leurs terribles jeux. Et lorsqu'ils avançaient encor, la femme blonde Les serrait sur la chair de sa gorge profonde. Mais eux, sans être émus par ces rudes efforts, Ils retournaient s'asseoir plus graves et plus forts. Et je vis des enfants avec la face blême Se glisser dans la salle et faire aussi de même. Or, quand la courtisane aux blonds cheveux ambrés Les étreignait, vaincus, avec ses bras marbrés, Ils tombaient; aussitôt la dormeuse fatale S'éveillait pour les mordre avec ses dents d'opale. Retour au sommaire XII Chose horrible! Ils n'étaient d'abord que quelques-uns Noyant leur came vierge à ces âcres parfums; Mais bientôt une foule Au festin monstrueux s'amassa follement, Et je les vis tomber, privés de sentiment, Comme un mur qui s'écroule. Ils allaient! déchirés par quelque étrange faim, Sans entrevoir le but, sans regarder la lin, Pris dans un noir vertige; Et chacun, l'oeil éteint et le front dans les cieux, Tombait, en murmurant des mots harmonieux, Lys inclinant sa tige. Et l'ivresse augmenta. Par degrés, éperdus Tous chancelaient. A voir tous leurs corps étendus Près du marbre des portes, On eût dit, aux glaçons, à la blancheur de lys De ces rêveurs couchés, une Nécropolis Pleine de choses mortes. Alors, plus j'en voyais tomber autour de moi, Hasard étrange! et plus dans un divin émoi Je me sentais revivre. Enfin, glacé d'attente et chaud de leurs baisers, Je sentis tressaillir mes membres embrasés Et je voulus les suivre. Mais la vierge à la lyre eut un air abattu Et me prit par la main en disant: Connais-tu Ces deux beautés de neige? Moi je voulus partir et je répondis: Non! — L'une est la Volupté, dit-elle, c'est son nom. — Et l'autre? demandai-je. — Cette fille si pâle, aux baisers si nerveux, Qui se laisse oublier et dort dans ses cheveux? C'est la Mort qu'on la nomme. Et malgré ces deux noms effrayants, j'allai pour Baiser aussi les seins des Vénus, fou d'amour, N'ayant plus rien d'un homme. Dès le premier baiser je ne sais quelle peur Me vint, et je fléchis, livide de stupeur, Comme en paralysie. A mon réveil, autour du lustre qui pâlit, Ces visions fuyaient. Seule auprès de mon lit Restait la Poésie. C'est l'enfant à la lyre, aux célestes amours, Que depuis j'ai suivie, et que je suis toujours Dans son chemin aride. Voilà pourquoi, souvent sur mon front fatigué, On voit, dans les éclats du rire le plus gai. Grimacer une ride. Décembre 1842. Retour au sommaire Clymène ... χαλλισφυρον Ωχεανινηϒ Ηγάγετο Κλυμένην ... Hésiode, Théogonie. L'aurore enveloppait dans une clarté rose Le vallon gracieux que le Pénée arrose, Et les arbres touffus, et la brise et les flots Se redisaient au loin d'harmonieux sanglots. Près du fleuve pleurait, parmi les hautes herbes, Une Nymphe étendue. A ses regards superbes, A ses bras vigoureux et vers le ciel ouverts, A ses grands cheveux blonds marbrés de reflets verts, On eût pu reconnaître une fille honorée De Doris aux beaux yeux et du sage Nérée. Ses cheveux dénoués se déroulaient épars, Et ses pleurs sur son corps tombaient de toutes parts. O trop bel Iolas! insensé, disait-elle, Pourquoi dédaignes-tu l'amour d'une immortelle? Guidé par ta fureur, sans écouter ma voix, Tu vas, chasseur cruel, ensanglanter les bois. Enfant! je ne suis pas une blonde sirène Égarent le pilote au milieu des roseaux. Hélas! j'ai bien souvent, sur l'azur de ces eaux, Avec mes jeunes soeurs, Nymphes aux belles joues, Folâtré près de toi dans l'onde où tu te joues, Et pour ton fleuve bleu quitté nos océans! Bien souvent, pour te voir, j'ai sur les monts géants Porté le long carquois des jeunes chasseresses, Et, livrant aux zéphyrs tous mes cheveux en tresses, Comme font les enfants de l'antique Ilion, Jeté sur mon épaule une peau de lion. Bien souvent, nue, en choeur j'ai conduit sous ces arbres Les Nymphes du vallon aux poitrines de marbres; Mais sous les flots d'azur, aux grands bois, dans les champs, Jamais tu n'es venu pour écouter mes chants. Et cependant, ainsi que les nymphes des plaines, J'avais pour toi des lys dans mes corbeilles pleines; Mais tu les refusais, et la seule Phyllis Peut jeter devant toi ses chansons et ses lys. Quand je t'ai tout offert, tu gardais tout pour elle. Et pourtant de nous deux quelle était la plus belle! Souvent dans nos palais j'ai vu le flot, moins prompt, Frémir joyeusement de réfléchir mon front; Sur un sein éclatant mon cou veiné s'incline, Un sang pur a pourpré ma lèvre coralline, Le ciel rit dans mes yeux, et les divins amants Autrefois m'appelaient Clymène aux pieds charmants. Ami! viens avec moi. Nos soeurs les Néréides T'ouvriront sur mes pas leurs demeures splendides, Et, près des cygnes purs, dans leurs ébats joyeux, Nageront, se plaisant a réjouir tes yeux. Là, comme les grands Dieux, dans nos chastes délires Nous savons marier nos voix aux voix des lyres, Ou verser le nectar dans les vases dorés; Et l'onde, en se jouant près de nos bras nacrés, Songe encore aux blancheurs de l'Anadyomène. Oh! désarme pour moi ta froideur inhumaine; Viens! si tu ne veux pas que sous ces arbrisseaux Mes yeux voilés de pleurs se changent en ruisseaux Ou que tordant mes bras divins, comme Aréthuse, Je meure, en exhalant une plainte confuse. Mais, hélas! l'écho seul répond à mes accords; Le soleil rougissant a desséché mon corps Depuis que je t'attends de tes lointaines courses, Et mes yeux étoilés pleurent comme deux sources. Ainsi Clymène, offerte au courroux de Vénus, Disait sa plainte amère; et les soeurs de Cycnus Pleuraient des larmes d'ambre, et les gouffres du fleuve Pleuraient, et la fleur vierge, et la colombe veuve, Et la jeune Dryade en tordant ses rameaux, Pleuraient et gémissaient avec d'étranges mots. Et lorsque vint la nuit ramener sa grande ombre, Où scintille Phoebé, soeur des astres sans nombre, Au sein des flots troublés et grossis de ses pleurs, Triste, elle disparut en arrachant des fleurs. Juillet 1842. Retour au sommaire La Nuit de printemps If we shadows hâve oftended, Think but this, (and all is mended) That you have but slumber'd here, While these visions did appear; And this weak and idle theme, No more viedling but a dream Gentles, do not reprehend; If you pardon, we will mend. Shakspeare, Midsummer-night's dream, acte V, scène Il. C'était la veille de Mai, Un soir souriant de fête, Et tout semblait embaumé D'une tendresse parfaite. De son lit à baldaquin, Le Soleil sur son beau globe Avait l'air d'un Arlequin Étalant sa garde-robe, Et sa soeur au front changeant, Mademoiselle la Lune Avec ses grands yeux d'argent Regardait la Terre brune, Et du ciel, où, comme un roi, Chaque astre vit de ses rentes, Contemplait avec effroi Le lac aux eaux transparentes. Comme, avec son air trompeur, Colombine, qu'on attrape, A la fin du drame a peur De tomber dans une trappe. Tous les jeunes Séraphins, A cheval sur mille nues, Agaçaient de regards fins Leurs comètes toutes nues. Sur son trône, le bon Dieu, Devant qui le lys foisonne, Comme un seigneur de haut lieu Que sa grandeur emprisonne, A ces intrigues d'enfants N'ayant pas daigné descendre, Les laissait, tout triomphants, Le tromper comme un Cassandre. Or, en même temps qu'aux cieux, C'était comme un grand remue- Ménage délicieux, Sur la pauvre terre émue. Des Sylphes, des Chérubins, S'occupaient de mille choses, Et sous leurs fronts de bambins Roulaient de gros yeux moroses. Quel embarras, disaient-ils Dans leurs langages superbes; A ces fleurs pas de pistils, Pas de bleuets dans ces herbes! Dans ce ciel pas de saphirs, Pas de feuilles à ces arbres! Où sont nos frères Zéphyrs Pour embaumer l'eau des marbres? Hélas! comment ferons-nous? Nous méritons qu'on nous tance; Le bon Dieu sur nos genoux Va nous mettre en pénitence! Car hier au bal dansant, Où, sorti pour ses affaires, Il mariait en passant Deux Soleils avec leurs Sphères, Nous avons de notre main Promis sur le divin cierge Son mois de mai pour demain A notre dame la Vierge! Hélas! jamais tout n'ira Comme à la saison dernière, Bien sûr on nous punira De l'école buissonnière. Pour ce Mai qu'on nous promet Ils versent des pleurs de rage, Et vite chacun se met A commencer son ouvrage. Penchés sur les arbrisseaux, Les uns, au milieu des prées, Avec de petits pinceaux Peignent les fleurs diaprées, Et, de face ou de profil, Après les branches ouvertes Attachent avec un fil De petites feuilles vertes. Les autres au papillon Mettent l'azur de ses ailes, Qu'ils prennent sur un rayon Peint des couleurs les plus belles. Des Ariels dans les cieux, Assis près de leurs amantes, Agitent des miroirs bleus Au-dessus des eaux dormantes. Sur la vague aux cheveux verts Les Ondins peignent la moire, Et lui serinent des vers Trouvés dans un vieux grimoire. Les Sylphes blonds dans son vol Arrêtent l'oiseau qui chante, Et lui disent: Rossignol, Apprends ta chanson touchante; Car il faut que pour demain On ait la chanson nouvelle. Puis le cahier d'une main, De l'autre ils lui tiennent l'aile Et ceux-là, portant des fleurs Et de jolis flacons d'ambre, S'en vont, doux ensorceleurs, Voir mainte petite chambre, Où mainte enfant, lys pâli, Écoute, endormie et nue, Fredonner un bengali Dans son âme d'ingénue. Ils étendent en essaim Mille roses sur sa lèvre, Un peu de neige à son sein, Dans son coeur un peu de fièvre. Aucun ne sera puni, La Vierge sera contente: Car nous avons tout fourni, Ce qui charme et ce qui tente! Et Sylphes, et Chérubins, Ce joli torrent sans digue, Vont se délasser aux bains Du bruit et de la fatigue. Dieu soit béni, disent-ils, Nous avons fini la chose! Aux fleurs voici les pistils, Des parfums, du satin rose; Au papillon bleu son vol, Aux bois rajeunis leur ombre, Son doux chant au rossignol Caché dans la forêt sombre! Voici leur saphir aux cieux Dans la lumière fleurie, A l'herbe ses bleuets bleus, Pour que la Vierge sourie! Mais ce n'est pas tout encor, Car ils me disent: poète! Voilà mille rimes d'or, Pour que tu sois de la fête. Prends-les, tu feras des chants Que nous apprendrons aux roses, Pour les dire lorsque aux champs Elles s'éveillent mi-closes. Et certes mon rêve ailé Eût fait une hymne bien belle Si ce qu'ils m'ont révélé Fût resté dans ma cervelle. Ils murmuraient, Dieu le sait, Des rimes si bien éprises! Mais le Zéphyr qui passait En passant me les a prises! Avril 1842. Retour au sommaire Ceux qui meurent et Ceux qui combattent ÉPISODES ET FRAGMENTS Qui faut-il plaindre, ceux qui meurent ou ceux qui combattent? Sans doute, c'est triste de voir un poète de vingt ans qui s'en va, une lyre qui se brise, un avenir qui s'évanouit; mais n'est-ce pas quelque chose aussi que le repos? Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées. I LA LYRE MORTE Ce que je veux rimer, c'est un conte en sixains. Surtout n'y cherchez pas la trace d'une intrigue. L'air est sans fioriture et le fond sans dessins. D'abord j'ai de tout temps exécré la fatigue, Puis je n'ai jamais eu que des goûts fort succincts Pour l'intérêt nerveux que le vulgaire brigue. La Chimère est debout: marche, Bellérophon! Quel est donc mon sujet? Je l'avais dans la tête. Ah! voici. Le héros, Madame, est un poète, C'est-à-dire ce monstre oublié par Buffon Dans la liste des ours, dont on fait un bouffon Pour égayer son hôte à la fin d'une fête. C'était un pauvre hère. Il s'appelait Henri. Il n'était pas marquis, ni gendarme, ni comte. C'était un de ces nains au regard aguerri Dont l'orgueil est coulé dans un moule de fonte, Gueux de peu de valeur qui rimaillent sans honte, Et que vous laissez là pour le chat favori. Et vous faites fort bien. Mais nous, c'est autre chose: Une larme du coeur est pour nous un trésor. Notre âme en pleurs s'éveille au parfum d'une rose Et tressaille au zéphyr où passe un chant de cor, Sur l'oreiller de pierre où notre front se pose. Tout ce que nous touchons a des paillettes d'or. Excusez donc, par grâce, une douce manie. Je reprends mon langage. Au fait, il m'en coûtait. L'huissier a bien le droit d'écrire son protêt Dans un hideux patois que l'univers renie: Je puis jeter le masque, et mon héros était Ce que nous appelons un homme de génie. Il vivait seul chez lui comme un vieux hobereau, N'ayant jamais voulu de femme pour maîtresse. Mais il avait sa Muse et la folle paresse, Et près de sa fenêtre un bouquet de sureau: Pour employer son temps, il mettait son ivresse A noircir du papier devant un vieux bureau. Une telle existence est pour tous un mystère Que je veux expliquer, et que je devrais taire. Quand on est ainsi fait, on vit bien autrement Que ne vit le prochain sur cette pauvre terre: La douleur est pour l'âme un fécond aliment, Et l'âme est un foyer qui s'endort rarement. Le poète est tordu comme était la Sibylle. Quand un livre sincère est jusqu'à moitié fait, On sent qu'on a besoin d'air et qu'on étouffait. On va se promener en courant par la ville, Car l'inspiration, brisant le front débile, Pour celui qui la porte a le poids d'un forfait. On sent que comme l'aigle on domine la foule, Qu'on est le vrai lien de la terre et du ciel, Qu'on retient seul du doigt la croyance qui croule Et qu'on mourra pourtant comme les deux Abel, Car on a comme eux deux un sang divin qui coule Pour teindre le gibet et pour laver l'autel. Puis, on ne comprend pas qu'une hymne aussi parfaite Ait mûri jusqu'au bout dans ce cadavre humain. On se demande alors qui vous a fait prophète Et qui vous conduisait dans cet ardent chemin, Vous, travailleur obscur, à qui les grands, du faîte, Jetteraient une obole, en passant, dans la main! Henri s'entortillait dans cette étrange trame, Sur le bitume gris, près du Diorama, Lorsque vint à passer, dans sa gloire, une femme Dont l'attrait merveilleux le prit et le charma, Comme s'il eût pu voir Hélène de Pergame. Il regarda longtemps cette femme, et l'aima. Elle avait, cher lecteur, une fort belle gorge, Un cachemire noir souple comme un collier, Brodé d'argent et d'or dans un goût singulier, Des doigts fins et longs, tels que l'Amour grec en forge, Et de plus, le profil superbe et régulier Comme l'avait jadis mademoiselle George. Son front païen eût mis Corinthe en désarroi; Ses cheveux étaient longs « comme un manteau de roi, » Son nez beaucoup plus pur qu'on ne se l'imagine; Ses pieds savaient conter toute son origine, Enfin, cette autre Isis des bas-reliefs d'Égine Avait la lèvre rouge à donner de l'effroi. Je ne veux pas conter une bonne fortune. Ces histoires d'amour font un énorme bruit; En somme cependant, quand on en connaît une, On peut savoir à quoi le reste se réduit. Je ne dirai donc pas comment la belle brune Prit Henri pour amant un jour, non, une nuit. Henri vers le bonheur s'avança les mains pleines, Il courut à l'amour comme au cirque un martyr. Venant comme quelqu'un qui ne doit pas partir, Il y jeta d'un coup ses bonheurs et ses haines, Comme aux marbres du bain les bacchantes romaines Leurs essences d'Émèse et leurs parfums de Tyr. Dans la Vénus de chair qu'il avait asservie Il trouva sa parure et son rythme et sa vie, Et s'en enveloppa comme d'un vêtement. Toute félicité nous est trop tôt ravie! Il s'aperçut un soir, oh rienl tout bonnement Que son rythme et sa vie avait un autre amant. Comme il ne singeait pas l'Othello de banlieue, Il ne tua personne. Hélas! à pas comptés Il sortit sans courroux, fit une bonne lieue, Rentra, puis, allumant sa cigarette bleue, La maîtresse qu'on a sans infidélités, Se dit, je sais encor ce qu'il dit: écoutez! Puisque la seule enfant qui pouvait sur la terre Étreindre ma pensée et toutes ses splendeurs A refusé sa lèvre au fruit qui désaltère Et comme un vieux haillon rejeté mes grandeurs, J'achèverai tout seul ma course solitaire, Et nul ne connaîtra mes sourdes profondeurs. Passez autour de moi, femmes riches et belles! Je pourrais d'un seul mot conserver ces appas Qui jauniront demain sous vos blanches dentelles; Mais ce mot infini qui vous rend immortelles Est mon secret à moi que je ne dirai pas, Et la droite du Temps effacera vos pas! O lutteurs gangrenés 1 mourantes populaces! Je sais sous quel fardeau se courbent vos audaces, Et ma parole d'or allégerait vos pas. Je pourrais ramener le bonheur sur vos places Et sécher la sueur qui mouille vos repas; Mais ce mot qui guérit, je ne le dirai pas! Je veux voir le vieux monde élaborer le crime Sous le marteau pesant de la Fatalité, Seul, muet, dédaigneux de l'éternelle cime, Avare de ma force et de ma liberté, Ne me souciant plus que le vol de la Rime Emporte mes héros dans l'immortalité! Mais comment achever le tableau que j'ébauche, Et que se passa-t-il entre sa muse et lui? C'est de la nuit profonde, où nul rayon n'a lui. Un serpent le rongeait sous la mamelle gauche. Ont-ils fait de l'amour ou bien de la débauche? Je ne le savais pas, je le sais aujourd'hui. Un jour la pâle Mort vint frapper à sa porte; Il la fit rafraîchir, rajusta son bonnet, Et la complimenta si bien, qu'il fit en sorte, Avec son agrément, de finir un sonnet. Puis il offrit sa main pour lui servir d'escorte; Ce fut au mieux. Voilà tout ce qu'on en connaît. Or, ce pauvre Henri, dont la mémoire est vide, Fut le dernier chanteur à qui l'Aganippide Montrait sa chair de neige et sa fauve toison, Et nous sommes restés pour fermer la maison. Aussi, quand vous raillez notre horde stupide, Vous autres gens d'esprit, vous avez bien raison! Retour au sommaire II LA MORT DU POETE Le poète sentant son âme ouvrir ses ailes Pour s'envoler enfin, S'enchantait de gravir les cimes éternelles Et de n'avoir plus faim. Des souvenirs confus et des heures fanées Où l'espoir avait lui, Comme des compagnons de ses jeunes années Se groupaient devant lui. Il revoyait le temps où, dans la fange immonde, Il cherchait sur ses pas La Gloire, cette fleur qu'il rêvait en ce monde, Et qu'on n'y cueille pas! Et le moment fatal où tous ceux de la terre, De la plaine et des monts, Avaient dit: Tu n'es pas, ô rêveur solitaire, De ceux que nous aimons! Parfois un souvenir des heures amoureuses Illuminait ses traits, Comme passent le soir des pourpres vaporeuses Entre les noirs cyprès. Il retrouvait la chère et fugitive image, Et de son oeil hagard Il croyait l'entrevoir à travers le nuage Qui voilait son regard. Oh! non, se disait-il, tu mens, pâle Agonie! Un fantôme trompeur Me charmait; la Misère est là, tout me renie: La Misère fait peur! L'ingrat ne savait pas que, malgré son blasphème, Son rêve s'achevait, Et que la jeune fille était, vivant poème, Assise à son chevet. Sur le front du mourant elle posa sa tête, Pour y dormir un peu Avant que l'Ange prît cette âme de poète Pour la mener à Dieu. Or, c'était une chose étrange et sérieuse Que d'unir sans remord Aux lèvres d'un mourant cette lèvre rieuse, Cette vie à la mort! Je ne sais quel espoir passa sur ce délire Dans l'ombre enseveli, Mais voilà ce que dit l'âme à la douce lyre, Au chaste front pâli: Pourquoi douter ainsi de l'avenir immense Et rester abattu? Où l'homme voit finir son pouvoir, Dieu commence; Il nous aime, vois-tu! Il conserve à ta vie ardemment dépensée Le ciel de bien des jours, Où s'épanouiront les fleurs de ta pensée Fidèle à nos amours. — Oh! dit-il, mots divins! Amour et Poésie! Ineffable trésor! Je vous ai savourés comme un flot d'ambroisie Dans une coupe d'or! Comme j'aimais alors les bois et les prairies, Le ciel, tableau changeant, Les oiseaux veloutés, les fleurs de pierreries, Les rivières d'argent! Mon rêve était partout. Je disais: Je t'adore 1 A l'aubépine en fleurs; Au feuillage: Sens-moi tressaillir. A l'Aurore Humide: Vois mes pleurs! Je remplissais d'espoir mon âme fécondée Et mes désirs sans frein, Comme un sculpteur emplit avec sa large idée Les marbres et l'airain: J'aimais la Liberté, cette déesse antique Dont les flancs sont blessés, Et qui chantait jadis un radieux cantique Sur ses fils trépassés; Cette mère dont l'àme à tous nos voeux se mêle; Qui, les deux bras ouverts, Étreint les nations, et, comme une Cybèle, Allaite l'univers! Je saluais déjà l'aurore de la gloire. Mais, ô deuil! ô terreur! A présent une nuit silencieuse et noire M'enveloppe d'horreur. Car, lorsque brille au loin dans un horizon sombre Un éclat vif et beau, Tous ceux qui sur nos fronts ne régnent que par l'ombre Éteignent le flambeau. Toute clarté leur jette, innocente eu hardie, Un désespoir amer; En effet, l'étincelle est tout un incendie, La source est une mer! Aussi lorsqu'ils ont vu nos astres sur leur route Avoir mille rayons, Ils ont appesanti l'épais brouillard du doute Sur ce que nous croyons. Lorsque nous leur disions nos chants, des chants sublimes Qu'ils ne comprenaient pas, Ils les examinaient, ces éplucheurs de rimes, Avec leur froid compas! Lorsque nous demandions les vierges diaphanes Dont le maître étoila Notre ciel obscurci, de viles courtisanes Répondaient: Nous voilà! Mais j'en ai trouvé deux plus froides que les autres Dans leur satiété, Deux, l'Envie et la Faim, les plus dignes apôtres De la société! Si bien que j'ai creusé mon sillon dans ce monde Égoïste et mauvais, Lorsque l'autre patrie était seule féconde: Mais celle-là, j'y vais! — Non, dit-elle, vivons, ô mon idolâtrie! Seigneur, rends-lui sa foi. Ou si vraiment son âme irritée et meurtrie A déjà soif de toi, Si tu veux délivrer cette blanche colombe, Seigneur, si tu le veux! Fais-moi mourir aussi. Pour linceul dans sa tombe Il aura mes cheveux. Or, Dieu prêta l'oreille à ces voix de la terre. Des deux enfants liés Il ne resta plus rien, qu'un tombeau solitaire Et des chants oubliés. Retour au sommaire III LES DEUX FRERES Patientez encor pour une autre folie. Les temps sont si mauvais, que pour son pauvre amant La Muse n'a gardé que sa mélancolie. Donc naguères vivaient, sous l'azur d'Italie, Deux frères de Toscane au langage charmant, Qui n'avaient qu'eux au monde et s'aimaient saintement. Deux lutteurs aguerris, formidables athlètes Jetés dans le champ clos de la société, Deux nobles parias, en un mot deux poètes, Fouillant dans la nature avec avidité. Mêlant tout, leurs douleurs stériles et leurs fêtes, Ils se cachaient ainsi, l'un sous l'autre abrité. Oui, frères en effet! J'ai dit qu'ils étaient frères: Je ne sais s'ils avaient sucé le même lait Ou s'ils s'étaient pendus aux gorges de deux mères, Mais ils craignaient de même et la honte et le laid. Tous deux comme un bonheur s'étaient pris au collet. Pour s'être rencontrés le soir aux réverbères. Ils s'appelaient César et Stenio. Ce point Éclairci, leurs passés faut-il que je les dise? Le plus âgé des deux c'était César. La bise Avait connu longtemps les trous de son pourpoint, Comme la pauvreté son lit. De Cidalise, Ayant aimé trop tôt, je pense, il n'en eut point. Au fait, son existence avait été bizarre, Car il était né bon dans un siècle de fer. Rêveur dépaysé dont la folle guitare Câlinait le passant pour lui dire un vieil air, Le monde l'accabla de sa rigueur avare, Et le fit, de son ciel, rouler dans un enfer. Tout enfant, il aima sa mère, une danseuse De Parme, qui louait à tout prix son coton. Or, un jour, au sortir d'une nuit amoureuse Avec un Nelleri, seigneur d'assez haut ton, Comme il trouvait l'enfant d'une mine joyeuse, Elle le lui vendit pour cent ducats, dit-on. Ce seigneur l'aima fort trois jours. Mais sa maîtresse, Femme blonde aux yeux noirs, qui le tenait en laisse, Choya de préférence un horrible épagneul. Si bien qu'en un collège hostile à sa paresse, Par un beau soir d'été, César se trouva seul Comme un chevalier mort dans son rude linceul. Dans ces groupes d'enfants, compagnons de servage, Qui l'entouraient, cherchant son âme dans ses yeux, César ne se dit rien, sinon que sous les cieux Rien ne vaudrait pour lui sa liberté sauvage, Sa course vagabonde aux sables du rivage Et les enivrements de son coeur soucieux. Quoiqu'il fût ennemi de toute amitié fausse, Un d'entre eux, fin matois qu'on nommait Annibal, Par instants lui fit croire à ces rêves qu'exauce L'être à qui le soleil fait un manteau royal. Donc, voila son ami qui le baisse et le hausse Comme un polichinelle au bout d'un fil d'archal. Plus tard il pend sa vie aux lèvres d'une femme Vénitienne, horrible et charmant amalgame De feux voluptueux dans un coeur endormi; Et lorsque enfin Thisbé l'appelait: son Pyrame, Il trouve un soir la belle ivre, et nue à demi, Qui rêve son remords aux bras de son ami. C'est ainsi qu'il était, malheureux et tranquille, Songeant aux vrais plaisirs si rares et si courts, Le front pâli déjà par la débauche vile, Et le coeur encor plein de ses jeunes amours, Quand, près de la taverne où s'écoulaient ses jours, Il vint à rencontrer Sténio par la ville. Papillon de la rose et frère de l'oiseau, C'était un doux jeune homme enivré d'ambroisie, Amoureux du repos et de la fantaisie, Laissant courir sa barque aux effluves de l'eau, Et dans les bras nerveux de sa Muse choisie Couché nonchalamment, comme dans un berceau. La vaste Poésie est faite avec deux choses: Une Ame, champ brûlé que fécondent les pleurs, Puis une Lyre d'or, écho de ces douleurs, Dont la corde se plie à ses métamorphoses, Et vibre sous la peine et sous les amours roses, Comme sous le baiser du vent un arbre en fleurs. Oh! lorsqu'on prend un livre et que l'on daigne lire Une riche pensée écrite en nobles vers, On ne sait pas combien la page et le revers Ont pu coûter souvent de farouche délire Et combien le gazon a de gouffres ouverts! C'est César qui fut l'Ame, et Sténio la Lyre. C'était un assemblage étrange, et que je veux Vous peindre: l'un riant d'un sourire nerveux Et sentant chaque jour le désespoir avide Graver sur son iront large une nouvelle ride, Et l'autre, frais et rose avec de blonds cheveux, Et foudroyant le mal de son doute candide. Pareilles à deux fleurs au parfum pénétrant, Ils avaient confondu leurs deux âmes jumelles, Si bien que la souffrance avec de sombres ailes Emportait le bonheur pour le faire plus grand, Noyant sa douce voix dans les plaintes mortelles, « Comme un flot de cristal dans un sombre torrent. » C'est ainsi que César dans ses longues veillées Disait à Sténio ses désillusions, Ses premiers jours de foi, diaprés de rayons. Ses espoirs, et comment sans relâche éveillées, Des haines, par la nuit et l'enfer conseillées, Souillent de leur venin tout ce que nous croyons. Encore extasié de sa jeunesse franche, Pleine d'enthousiasme et de rêves touchants, Amoureuse des bois, de la nuit et des champs, Et de l'oiseau craintif qui chante sur la branche, Il lui parlait de l'homme, et disait ce qui tranche Les fils de soie et d'or de l'amour et des chants. Il lui disait comment, après des nuits de joie Où l'amour étoilé semble un firmament bleu, On s'éloigne à pas lents de la couche de soie, Emportant dans son coeur la jalousie en feu, Et comment à genoux, quand ce spectre flamboie, On frappe sa poitrine, en criant: O mon Dieu! Mais Sténio, pressant son âme parfumée Et blanche jusqu'au fond comme une jeune fleur, Enveloppait César de la foi de son coeur. Il disait, entouré d'une blanche fumée, Et caressant toujours sa cigarette aimée: Si c'est un rêve, ami, je veux rêver bonheur. Je veux croire à l'amour, à la nature, à l'ange, Au doux baiser fidèle, au serrement de main, Au rythme harmonieux, au nectar sans mélange, Aux amantes qui font la moitié du chemin, Et penser jusqu'au bout que leur blonde phalange; En nous quittant le soir, espère un lendemain. Je croirai que le monde est une grande auberge Où l'hospitalité sans défiance héberge Comme le grand seigneur, le passant hasardeux, Et leur prête son lit sans se soucier d'eux. César, calme et pensif, répondait: O coeur vierge! Et, la main dans la main, ils souriaient tous deux. Mais lorsqu'ils se quittaient, c'était comme une trêve Où chacun dans son coeur changeant de souvenir, Y sentait circuler une nouvelle sève Et comme un feu divin la force revenir. Car ils rêvaient tous deux, sans s'avouer leur rêve, Sténio de douleur, et César d'avenir! Et quand César voulait attendre sur sa route Le coursier de Lénore et le saisir aux crins, Il se disait en lui, comme l'homme qui doute: Qui soustraira mon frère aux dangers que j'ai craints? Je lui dois ma douleur, et je la lui dois toute, Et j'en garde pour lui les splendides écrins. Mais lorsque Sténio fut complet, que la gloire L'eut porté rayonnant à son temple d'ivoire, César pensa tout bas: O mort que je rêvais! Puisque j'ai pour toujours assuré sa mémoire Et qu'il sait à présent tout ce que je savais, Je n'ai plus rien à dire au monde et je m'en vais! J'étais le piédestal de sa blanche statue: Les peuples aujourd'hui la lèvent de leurs fronts. Puisque la seule foi que ma pensée ait eue Marche dans son triomphe, à l'abri des affronts, Je serai tombé seul sous le coup qui me tue, Et le repos m'attend dans la tombe: mourons! Oui, mourons aujourd'hui. Car si ma douleur cesse, Je laisse l'agonie à celle que j'aimais. Au milieu des plaisirs, du bruit, de la paresse, Des chants dont la splendeur ne s'éteindra jamais Avec tes pleurs divins lui rediront sans cesse: Regarde, ô lâche coeur, la tombe où tu le mets! Par malheur, Sténio ne savait pas maudire. Il perdit, le poète à la coupe de miel! Ces vers mélodieux pleins de rage et de fiel. Je cherche en vain, dit-il, mon superbe délire, Car moi, je n'étais rien que la voix d'une lyre, Et mon âme vivante est remontée au ciel! Retour au sommaire IV UNE NUIT BLANCHE La ville, mer immense, avec ses bruits sans nombre, A sur les flots du jour replié ses flots d'ombre, Et la Nuit secouant son front plein de parfums, Inonde le ciel pur de ses longs cheveux bruns. Moi, pensif, accoudé sur la table, j'écoute Cette haleine du soir que je recueille toute. Plus rien! ma lampe seule, en mon réduit obscur De son pâle reflet inondant le vieux mur, Dit tout bas qu'au milieu du sommeil de la terre Travaille une pensée étrange et solitaire. Et cependant en proie à mille visions, Mon esprit hésitant s'emplit d'illusions, Et mes doigts engourdis laissent tomber ma plume. C'est le sommeil qui vient. Non, mon regard s'allume, Et, comme avec terreur, ma chair a frissonné. Quel est ce bruit lointain? Ah! l'horloge a sonné! Et la page est encor vierge. Mon corps débile Se débat sous le feu d'une fièvre stérile. J'attends en vain l'idée et l'inspiration. Comme tu me mentais, splendide vision Qui venais me bercer d'une espérance vaine! Être impuissant! n'avoir que du sang dans la veine! Avoir voulu d'un mot définir l'univers, Et ne pouvoir trouver l'arrangement d'un vers! Me suis-je donc mépris? Dans mon coeur qui ruisselle Dieu n'avait-il pas mis la sublime étincelle? Oh! si, je me souviens. En mes désirs sans frein, Enfant, j'ai vu de près les colosses d'airain; Je cherchais dans la forme ardemment fécondée Le moule harmonieux de toute large idée; J'allais aux géants grecs demander tour à tour Quelle grâce polie ou quel rude contour Fait vivre pour les yeux la synthèse éternelle. Esprit épouvanté, je me perdais en elle, Tâchant de distinguer dans quels vastes accords Se fondent les splendeurs des âmes et des corps, Et méditant déjà comment notre génie Impose une enveloppe à la chose infinie. Hélas! amants d'un soir, en vain nous enlaçons La morne Galatée et ses divins glaçons. Pourquoi m'as-tu quitté, Muse blanche? 0 ma lyre! Quel ouragan t'a pris ton suave délire? Quelle foudre a brisé votre prisme éclatant, O mes illusions de jeunesse? Pourtant J'aime encor les longs bruits, le ciel bleu, le vieil arbre, Les lointains discordants, et ma strophe de marbre Sait encor rajeunir la grande Antiquité. O Muse que j'aimais, pourquoi m'as-tu quitté? Pourquoi ne plus venir sur ma table connue Avec tes bras nerveux t'accouder chaste et nue? Jetons les yeux sur nous, vieillards anticipés, Coeurs souillés au berceau, parleurs inoccupés! Ce qui nous perdra tous, ce qui corrode l'âme, Ce qui dans nos coeurs même éteint l'ardente flamme, C'est notre lâche orgueil, spectre qui devant nous Illumine les fronts de la foule à genoux: Le poison qui décime en un jour nos phalanges, C'est ce désir de gloire et de vaines louanges Qui fait bouillir le sang vers le coeur refoulé. Oh! nous avons l'orgueil superbement enflé, Nous autres! travailleurs qui voulons le salaire Avant l'oeuvre, et montrons une sainte colère Pour saisir les lauriers avant la lutte! Enfants Qui, le cigare en main, nous rêvons triomphants, Vierges encor du glaive et du champ de bataille! Nains au front dédaigneux qui haussons notre taille Sur les calculs étroits de notre ambition, Qui, blasés sans avoir connu la passion, Croyons sentir en nous cette verve stridente Que l'enfer avait mis dans la plume du Dante, Ou le doute fatal qui réveillait Byron, Comme un cheval fouetté par le vent du clairon! Devant nous ont passé quelques sombres génies Qui vous jetaient aux vents, farouches harmonies Dont nous psalmodions une note au hasard! Tout fiers d'avoir produit un pastiche bâtard, D'avoir éparpillé quelques syllabes fortes, Fous, ivres, éperdus, nous assiégeons les portes Des Panthéons bâtis pour la postérité! C'est un aveuglement risible en vérité! Quand nous aurons longtemps sur les livres antiques Interrogé le sens des choses prophétiques, Lu sur les marbres saints d'Égine et de Paros Le sort des Dieux, jouet mystérieux d'Éros; Dans le livre du monde, à la page où nous sommes, Quand nous épellerons le noir secret des hommes; Quand nous aurons usé sans relâche nos fronts Sous l'étude, et non pas sous de justes affronts, O lutteurs, nous pourrons de notre voix profonde Dire au monde: C'est nous, et remuer le monde. Mais jusque-là, sans trêve, aux Zoïles méchants Voilant avec amour l'ébauche de nos chants, Étreignons la nature, et mesurons sans crainte Ce bas-relief géant dont nous prenons l'empreinte! Retour au sommaire V LA VIE ET LA MORT J'ai vu ces songeurs, ces poètes, Ces frères de l'aigle irrité, Tous montrant sur leurs nobles têtes Le signe de la Vérité. Et près d'eux, comme deux statues Qui naquirent d'un même effort, Se tenaient, de blancheur vêtues, Deux vierges, la Vie et la Mort. J'ai vu le mendiant Homère, Le grand Eschyle au coeur sans fiel, Chauve, et dans sa vieillesse amère Insulté par le vent du ciel; J'ai vu le lyrique Pindare, L'élève divin de Myrtis Dont un roi prenait la cithare, Comme le chevreau broute un lys; J'ai vu mon père Aristophane Blessé par des mots odieux, Et devant le peuple profane Défendant Eschyle et ses Dieux; J'ai vu buvant la sombre lie De ses calices triomphants, Sophocle, accusé de folie Et maltraité par ses enfants; J'ai vu portant l'affreux stigmate, Ovide fugitif, buvant Le lait d'une jument sarmate Au désert glacé par le vent; J'ai vu Dante en exil, et Tasse Abandonné par sa raison, Collant sa face morne et lasse Aux noirs barreaux de sa prison. Pareil au lion qui soupire Sous le vil fouet de ses gardiens, Hélas! j'ai vu le dieu Shakspeare Aux gages des comédiens; J'ai vu Cervantes, pauvre esclave, Au bagne exhalant ses sanglots, Et Camoëns sanglant et hâve Luttant dans l'écume des flots; J'ai vu, tant le destin se joue En des caprices insensés, Corneille marchant dans la boue Avec ses souliers rapiécés, Et Racine, cet idolâtre, Tombant les regards éblouis Par le tonnerre de théâtre Que lançaient les yeux de Louis, Et Chénier, dont le trait rapide Atteignait sa victime au flanc, Versant sur l'échafaud stupide La belle pourpre de son sang. Brillant de la splendeur première, Tous ces grands exilés des cieux, Tous ces hommes porte-lumière Avaient des astres dans leurs yeux. Lorsqu'elle frappait notre oreille Avec le bruit du flot amer, Leur voix immense était pareille A la tumultueuse mer, Et leur rire plein d'étincelles Semblait lancer dans l'aquilon Des flèches pareilles à celles De l'archer Phoebus Apollon. Pourtant sans foyer et sans joie, Sous les cieux incléments et froids Ils traînaient leur misère, proie De la foule, ou jouet des rois. Et dans ses colères, la Vie, Brisant ce qui leur était cher, D'une dent folle, inassouvie, Mordait cruellement leur chair. Les mettant dans la troupe vile Des mendiants que nous raillons, Elle les poussait dans la ville Affublés de sombres haillons; Sur eux acharnée en sa rage, Et voulant les réduire enfin, Elle leur prodiguait l'outrage, La pauvreté, l'exil, la faim, Et les pourchassait, misérables Qui n'espèrent plus de rachats, Ayant tous leurs fronts vénérables Souillés de ses impurs crachats! Mais enfin la compagne sûre Venait; la radieuse Mort Lavait tendrement la blessure De leurs seins exempts de remord. Ainsi que les mères farouches Qui sont prodigues du baiser, Elle les baisait sur leurs bouches Doucement, pour les apaiser. Sous leurs pas, ainsi qu'une Omphale, Elle étendait au grand soleil La rouge pourpre triomphale Pour leur faire un tapis vermeil, Et sur leurs fronts brillants de gloire Devant le peuple meurtrier, Avec ses belles mains d'ivoire Elle attachait le noir laurier. Retour au sommaire VI NOSTALGIE OH! lorsque incessamment tant de caprices noirs S'impriment à la rame, Et que notre Thalie accouche tous les soirs D'un nouveau mélodrame; Que les analyseurs sur leurs gros feuilletons Jettent leur sel attique, Et, tout en disséquant, chantent sur tous les tons Les devoirs du critique; Que dans un bouge affreux des orateurs blafards Dissertent sur les nègres, Que l'actrice en haillons étale tous ses fards Sur ses ossements maigres; Qu'au bout d'un pont très lourd trois cents provinciaux Tout altérés de lucre, Discutent gravement en des termes si hauts Sur l'avenir du sucre; Que de piètres Phoebus au regard indigo Flattent leur Muse vile, Encensent d'Ennery, jugent Victor Hugo, Et font du vaudeville; Lorsque de vieux rimeurs fatiguent l'aquilon De strophes chevillées, Que sans nulle vergogne on expose au Salon Des femmes habillées; Que chez nos miss Lilas, entre deux verres d'eau, Un grand renom se forge, Que nos beautés du jour, reines par Cupido, N'ont pas même de gorge; Qu'entre des arbres peints, à ce vieil Opéra Dont on dit tant de choses, Les fruits du cotonnier qu'un lord Anglais paiera Dansent en maillots roses; Que ne puis-je, ô Paris, vieille ville aux abois, Te fuir d'un pas agile, Et me mêler là-bas, sous l'ombrage des bois, Aux bergers de Virgile! Voir les chevreaux lascifs errer près d'un ravin Ou parcourir la plaine, Et, comme Mnasylus, rencontrer, pris de vin, Le bon homme Silène; Près des saules courbés poursuivre Amaryllis Au jeune sein d'albâtre, Voir les nymphes emplir leurs corbeilles de lys Pour Alexis le pâtre; Dans les gazons fleuris, au murmure de l'eau, Dépenser mes journées A dire quelques chants aux filles d'Apollo En strophes alternées; Pleurer Daphnis ravi par un cruel destin, Et, fuyant nos martyres, Mieux qu'Alphesiboeus en dansant au festin Imiter les Satyres! Février 1842. Retour au sommaire LA RENAISSANCE Ameine avecques toy la Cyprienne sainte. Ronsard, Églogue II. On a dit qu'une vierge à la parure d'or Sur l'épaule des flots vint de Cypre à Cythère, Et que ses pieds polis, en caressant la terre, A chacun de ses pas laissèrent un trésor. L'oiseau vermeil, qui chante en prenant son essor, Emplit d'enchantements la forêt solitaire, Et les ruisseaux glacés où l'on se désaltère, Sentirent dans leurs flots plus de fraîcheur encor. La fleur s'ouvrit plus pure aux baisers de la brise, Et sous les myrtes verts, la vierge plus éprise Releva dans ses bras son amant à genoux. De même quand plus tard, autre Anadyomène, La Renaissance vint, et rayonna sur nous, Toute chose fleurit au fond de l'âme humaine. Juin 1842. Retour au sommaire Trois femmes à la tête blonde Pour une mission féconde Ont rayonné sur notre monde: Eve, la Joie et la Beauté; Maria, la Virginité; Madeleine, la Charité. Parfumés comme des calices, Dans la clarté, leurs cheveux lisses Versent d'éternelles délices. Juin 1842. Retour au sommaire LA DÉESSE Quand au matin ma déesse s'habille D'un riche or crespe ombrageant ses talons... Ronsard. — Amours, livre I. Quand les trois déités à la charmante voix Aux pieds du blond Pâris mirent leur jalousie, Pallas dit à l'enfant: Si ton coeur m'a choisie, Je te réserverai de terribles exploits. Junon leva la tête, et lui dit: Sous tes lois Je mettrai, si tu veux, les trônes de l'Asie, Et tu dérouleras ta riche fantaisie Sur les fronts inclinés des peuples et des rois. Mais celle devant qui pâlissent les étoiles Inexorablement détacha ses longs voiles Et montra les splendeurs sereines de son corps. Et toi lèvre éloquente, ô raison précieuse, O Beauté, vision faite de purs accords, Tu le persuadas, grande silencieuse! Juin 1842. Retour au sommaire Sachons adorer! Sachons lire! La Coupe, le Sein et la Lyre Nous donnent le triple délire. Symbole dont le fier dessin Fut jadis moulé sur le Sein, La Coupe inspire un grand dessein. La Lyre, voix de l'Ionie, Que le vulgaire admire et nie, Contient la céleste harmonie. Juin 1642 Retour au sommaire Idolâtrie Les sociétés polies, mais idolâtres, de Rome et d'Athènes, ignoraient la céleste dignité de la femme, révélée plus tard aux hommes par le Dieu qui voulut naître d'une fille d'Eve. Victor Hugo, Littérature et Philosophie mêlées. Mètre divin, mètre de bonne race. Que nous rapporte un poète nouveau, Toi qui jadis combattais pour Horace, Rythme de Sappho! Fais-moi fléchir la belle nymphe éprise Que je désire avec un doux émoi, Quoique son coeur pour Diane méprise Et Vénus et moi! Car chaque nuit, les Grâces, troupe nue, Viennent baiser, dans un céleste accord, Son chaste sein, lorsque cette ingénue Lydia s'endort. Si folâtrant avec les chasseresses, Elle s'ébat dans vos flots querelleurs, Oh ! faites-lui vos plus folles caresses, Naïades en pleurs!! Inspire-moi, toi qui portes la lyre, Toi dont le char devance l'aquilon, Des chants que brûle un amoureux délire, Phoebus Apollon! Et toi, Cypris, veux-tu la prendre au piège? Alors je t'offre avec un myrte vert Des tourtereaux plus blancs que n'est la neige Ou le lys ouvert! Juin 1842. Retour au sommaire Même en deuil pour cent trahisons, A vos soleils nous embrasons Nos coeurs meurtris, jeunes saisons! O premières roses trémières! O premières amours! Premières Aurores, aux riches lumières! Malgré l'hiver et les autans, Ressuscitent, vainqueurs du temps, Vos étés aux cheveux flottants! Juin 1842. Retour au sommaire AMOUR ANGÉLIQUE Oh! l'amour! dit-elle, — et sa voix tremblait et son oeil rayon- nait, — c'est être deux et n'être qu'un. Un homme et une femme qui se fondent en un ange, c'est le ciel. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, liv. II, chap. VII. L'ange aimé qu'ici-bas je révère et je prie Est une enfant voilée avec ses longs cheveux, A qui le ciel, pour qu'elle nous sourie, A donné le regard de la vierge Marie. Ame que l'azur expatrie Pour qu'elle recueille nos voeux, Jeune âme limpide et fleurie Comme les fleurs de la prairie Aux calices roses ou bleus! Comme l'autre Èloa, c'est la soeur des archanges, Qui pour nous faire vivre aux mystiques amours, A quitté les blondes phalanges Et souille ses pieds blancs à parcourir nos fanges. Aussi nos ferveurs sont étranges: Ce sont des rêves sans détours, Ce sont des plaisirs sans mélanges, Des extases et des échanges Qui dureront plus que les jours! C'est un chemin frayé plein d'une douce joie, Un vase de parfums, une coupe de miel, Un météore qui flamboie Comme un beau chérubin dans sa robe de soie. Il ne craint pas que Dieu le voie: C'est un amour pur et sans fiel Où toute notre âme se noie Et dont l'aile ne se déploie Que pour s'élancer vers le ciel! Juin 1842. Retour au sommaire LOYS Elle cueille des marguerites et les effeuille pour s'assurer de l'amour de Loys. Théophile Gautier, Giselle, acte I, scène IV. Mon Loys, j'ai sous vos prunelles, Oublié, dans mon coeur troublé, Mon époux qui s'en est allé Pour combattre les infidèles. Quand nous le croirons loin encor, Il sera là, Dieu nous pardonne! Mon beau page, quel bruit résonne? Est-ce lui qui sonne du cor? J'ai lu dans un ancien poème Qu'une autre Yolande autrefois Près de son page Hector de Foix Oublia son époux de même. Elle gardait comme un trésor Ces extases que l'amour donne. — Mon beau page, quel bruit résonne? Est-ce lui qui sonne du cor? Cette Yolande était duchesse, Mille vassaux étaient son bien, Et son bel ami n'avait rien Que ses cheveux blonds pour richesse. Pour cet enfant aux cheveux d'or La dame eût vendu sa couronne. — Mon beau page, quel bruit résonne? Est-ce lui qui sonne du cor? Ces amants qu'un doux rêve assemble, Ont souvent passé plus d'un jour A se dire des chants d'amour, Ou bien à regarder ensemble Les oiseaux prendre leur essor Vers l'azur qui tremble et frissonne. — Mon beau page, quel bruit résonne? Est-ce lui qui sonne du cor? Ou bien ils passaient leurs journées A revoir d'auréoles ceints Les bonnes Vierges et les Saints Dans les Bibles enluminées. L'Amour dit son confiteor Sans écouter l'heure qui sonne. — Mon beau page, quel bruit résonne? Est-ce lui qui sonne du cor? Comme leurs lèvres en délire Un soir longuement s'assemblaient, En des baisers qui ressemblaient Aux frémissements d'une lyre, On entendit au corridor Les pas de l'époux en personne. — Mon beau page, quel bruit résonne? Est-ce lui qui sonne du cor? Sais-tu quel sort on nous destine? Le malheureux page exilé, Plein d'un regret inconsolé, Alla mourir en Palestine. Toujours pleurant son cher Hector, La dame au couvent mourut nonne. — Mon beau page, quel bruit résonne? Est-ce lui qui sonne du cor? Février 1841. Retour au sommaire Bien souvent je revois sous mes paupières closes, La nuit, mon vieux Moulins bâti de briques roses, Les cours tout embaumés par la fleur du tilleul, Ce vieux pont de granit bâti par mon aïeul, Nos fontaines, les champs, les bois, les chères tombes, Le ciel de mon enfance où volent des colombes, Les larges tapis d'herbe où l'on m'a promené Tout petit, la maison riante où je suis né Et les chemins touffus, creusés comme des gorges, Qui mènent si gaiement vers ma belle Font-Georges, A qui mes souvenirs les plus doux sont liés. Et son sorbier, son haut salon de peupliers, Sa source au flot si froid par la mousse embellie Où je m'en allais boire avec ma soeur Zélie, Je les revois; je vois les bons vieux vignerons Et les abeilles d'or qui volaient sur nos fronts, Le verger plein d'oiseaux, de chansons, de murmures, Les pêchers de la vigne avec leurs pêches mûres, Et j'entends près de nous monter sur le coteau Les joyeux aboiements de mon chien Calisto! Septembre 1841. Retour au sommaire LEÏLA Tu as loué Leïla en rimes qui, par leur enchaînement, donnent l'idée d'une étoffe rayée d'Yémen. Traduction d'un poème arabe, Notes des Orientales. Il semble qu'aux sultans Dieu même Pour femmes donne ses houris. Mais, pour moi, la vierge qui m'aime, La vierge dont je suis épris, — Les sultanes troublent le monde Pour accomplir un de leurs voeux. — La vierge qui m'aime est plus blonde Que les sables sous les flots bleus. Le duvet où leur front sommeille Au poids de l'or s'amoncela. — Rose, une rose est moins vermeille Que la bouche de Leïla. Elles ont la ceinture étroite, Les perles d'or et le turban. — Sa taille flexible est plus droite Que les cèdres du mont Liban! Le hamac envolé se penche Et les berce en son doux essor. — L'étoile au front des cieux est blanche, Mais sa joue est plus blanche encor. Elles ont la fête nocturne Aux lueurs des flambeaux tremblants. — Ses bras comme des anses d'urne S'arrondissent polis et blancs. Elles ont de beaux bains de marbre Où sourit le ciel étoilé. — Comme elle dormait sous un arbre, J'ai vu son beau sein dévoilé. Chaque esclave au tyran veut plaire Comme chaque fleur au soleil. — Elle n'a pas eu de colère Quand j'ai troublé son cher sommeil, Dans leurs palais d'or, prisons closes, Leurs chants endorment leurs ennuis. — Elle m'a dit tout bas des choses Que je rêve tout haut les nuits! Sa Hautesse les a d'un signe. Il est le seul et le premier. — Ses bras étaient comme la vigne Qui s'enlace aux bras du palmier! Quand un seul maître a cent maîtresses, Un jour n'a pas de lendemain. — Elle m'inondait de ses tresses Pleines d'un parfum de jasmin! Ce sont cent autels pour un prêtre, Ou pour un seul char cent essieux. — Nous avons cru voir apparaître La neuvième sphère des cieux! Quelquefois les sultanes lèvent Un coin de leur voile en passant. — Nous avions l'extase que rêvent Les élus du Dieu tout puissant! Mais ce crime est la perte sûre Des amants, toujours épiés. — Laissez-moi baiser sa chaussure Et mettre mon front sous ses pieds! Février 1841. Retour au sommaire VÉNUS COUCHÉE D'un plus hault vol, d'aile mieux emplumée Ne la pouvoit ravir ce petit Dieu; Et ne pouvoit encor' en plus hault lieu, Ny en plus seur sa flamme estre allumée. Ioachim dv Bellay, Inscriptions. L'été brille; Phoebus perce de mille traits, En haine de sa soeur, les vierges des forêts, Et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeresses Il allume le sang des jeunes chasseresses. Dans les sillons rougis par les feux de l'été, Entouré d'un essaim, le boeuf ensanglanté Marche les pieds brûlants sous de folles morsures. Tout succombe: au lointain les Nymphes sans ceinture Avec leurs grands cheveux par le soleil flétris Épongent leurs bras nus dans les fleuves taris, Et, fuyant deux à deux le sable des rivages, Vont cacher leurs ardeurs dans les antres sauvages. Dans le fond des forêts, sous un ciel morne et bleu, Vénus, les yeux mourants et les lèvres en feu, S'est couchée au milieu des grandes touffes d'herbe Ainsi qu'une panthère indolente et superbe. Dénouant son cothurne et son manteau vermeil, Elle laisse agacer par les traits du soleil Les beaux reins d'un enfant qui dort sur sa poitrine, Et tandis que frémit sa lèvre purpurine, Un ruisseau murmurant sur un lit de graviers, Amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds. Sur son beau sein de neige Éros maître du monde Repose, et les anneaux de sa crinière blonde Brillent, et cependant qu'un doux zéphyr ami Caresse la guerrière et son fils endormi, Près d'eux gisent parmi l'herbe verte et la menthe Les traits souillés de sang et la torche fumante. Février 1841. Retour au sommaire Pourquoi, courtisane, Vendre ton amour, La fleur diaphane, La fleur diaphane Que fleurit le jour Et que la main fane, La rose d'amour? — Pourquoi, blond poète, Ouvrir au passant Ta douleur muette, Ta douleur muette, Lys éblouissant due la foule jette Et brise en passant? — Ton coeur qui se pâme Brûle pour chacun: Tu souilles la flamme! — Tu souilles la flamme! Tout a son parfum: La caresse et l'âme, Dans tout, dans chacun! — Mon hymne rapporte Comme un souvenir La croyance morte. — La croyance morte Ne peut revenir Par la même porte, Comme un souvenir; Mais quand l'amour cesse, On vient l'allumer A ma folle ivresse. — Oh va! nulle ivresse Ne peut ranimer L'amour en détresse, Ni le rallumer! Février 1841. Retour au sommaire LE STIGMATE Et in fronte ejus nomen scriptum: Mysterium... Apccalypsis, caput XVII. Une nuit qu'il pleuvait, un poète profane M'entraîna follement chez une courtisane Aux épaules de lys, dont les jeunes rimeurs Couronnaient à l'envi leur corbeille aux primeurs. Donc, je me promettais une femme superbe Souriant au soleil comme les blés en herbe, Avec mille désirs allumés dans ces yeux Qui reflètent le ciel comme les bleuets bleus. Je rêvais une joue aux roses enflammées, Des seins très à l'étroit dans des robes lamées, Des mules de velours a des pieds plus polis Que les marbres anciens par Dypoene amollis, Dans une bouche folle aux perles inconnues La Muse d'autrefois chantant des choses nues, Des Boucher fleurissants épanouis au mur, Et des vases chinois pleins de pays d'azur. Hélas! qui se connaît aux affaires humaines? On se trompe aux Agnès tout comme aux Célimènes: Toute prédiction est un rêve qui ment! Ainsi jugez un peu de mon étonnement Lorsque la Nérissa de la femme aux épaules Vint, avec un air chaste et des cheveux en saules, Annoncer nos deux noms, et que je vis enfin L'endroit mystérieux dont j'avais eu si faim. C'était un oratoire à peine éclairé, grave Et mystique, rempli d'une fraîcheur suave, Et l'oeil dans ce réduit calme et silencieux Par la fenêtre ouverte apercevait les cieux. Le mur était tendu de cette moire brune Où vient aux pâles nuits jouer le clair de lune, Et pour tout ornement on y voyait en l'air La Melancholia du maître Albert Durer, Cet Ange dont le front, sous ses cheveux en ondes, Porte dans le regard tant de douleurs profondes. Sur un meuble gothique aux flancs noirs et sculptés Parlant des voix du ciel et non des voluptés, Souriait tristement une Bible entr'ouverte Sur une tranche d'or ouvrant sa robe verte. Pour la femme, elle était assise, en peignoir brun, Sur un pauvre escabeau. Ses cheveux sans parfum Retombaient en pleurant sur sa robe sévère. Son regard était pur comme une primevère Humide de rosée. Un long chapelet gris Roulait sinistrement dans ses doigts amaigris, Et son front inspiré, dans une clarté sombre Pâlissait tristement, plein de lumière et d'ombre! Mais bientôt je vis luire, en m'approchant plus près Dans ce divin tableau, sombre comme un cyprès, Dont mon premier regard n'avait fait qu'une ébauche, Aux lèvres de l'enfant le doigt de la débauche, Sur les feuillets du livre une tache de vin. Et je me dis alors dans mon coeur: C'est en vain Que par les flots de miel on déguise l'absinthe, Et l'orgie aux pieds nus par une chose sainte. Car Dieu, qui ne veut pas de tare à son trésor Et qui pèse à la fois dans sa balance d'or Le prince et la fourmi, le brin d'herbe et le trône, Met la tache éternelle au front de Babylone! Février 1841. Retour au sommaire PROSOPOPÉE D'UNE VÉNUS Si quelque Vénus toute nue Gémit, pauvre marbre désert. C'est lui dans la verte avenue Qui la caresse et qui la sert. Victor Hugo, Les Voix intérieures. Hélas! devant le noir feuillage de cet arbre, J'ai le coeur tout glacé dans ma robe de marbre, Et par mes yeux, troués d'ulcères inconnus, La pluie en gémissant pleure sur mes bras nus. Entre mes pieds, jadis plus blancs que des étoiles, Arachné lentement tisse de fines toiles, Et tu n'es plus, Scyllis, pour que sous ton ciseau Je me relève un jour souple comme un roseau! En ce temps où la fleur se cache sous les herbes, Nul ne sait le secret de nos formes superbes, Nul ne sait revêtir quelque rêve éclatant De contours gracieux, et dans son coeur n'entend L'harmonie imposante et la sainte musique Où chantent les accords de la beauté physique! Hélas! qui me rendra ces jours pleins de clarté Où l'on ne m'appelait que Vénus Astarté, Où, seule, ma pensée habitait sous la pierre, Mais où mon corps vivait dans la nature entière, Où Glycère et Lydie, où Clymène et Phyllis Portaient mes noms écrits sur leurs gorges de lys; Où, pour l'artiste élu qui pare et qui contemple, Chaque âge avait un nom, chaque harmonie un temple! Oh! trois et quatre fois malheur au siècle d'or Où l'artiste éperdu foule aux pieds son trésor! Car il ignore, hélas! par quel grave mystère Je venais pour instruire et féconder la terre, Et pour épanouir dans mon type indompté Le secret de l'extase et de la volupté! Car à chaque morceau qui se brise et qui tombe De mon vieux piédestal, la divine colombe Que depuis trois mille ans je retiens dans ma main Fait un nouvel effort pour s'ouvrir un chemin; Et, délaissant un jour l'enveloppe brisée, Nous nous envolerons vers la voûte irisée, Emportant toutes deux loin de ce monde vain, La beauté dédaignée avec l'amour divin! Février 1841. Retour au sommaire L'AURÉOLE Par le ciel, cette enfant est belle; de ma vie je n'ai rien vu de pareil... Goethe, Faust. C'était la fin d'un bal; nous étions presque à l'heure Où sous la volupté l'archet frissonne et pleure, Où sous les gants flétris les doigts serrent les doigts, Où les fleurs et les pas, les rayons et les voix Et la gaze envolée en un tourbillon frêle Jettent au coeur troublé leur parfum qui se mêle; A l'heure où l'on croit voir en ces enivrements Des maîtresses d'un jour caresser leurs amants, Et les fresques sourire, et l'extase physique Voler dans l'air, mêlée à des flots de musique! Tantôt c'était la joie, et le quadrille ardent Qui se mêle et s'effare et s'élance en grondant, Qui tantôt rit et chante en strophes inégales, Puis s'arrête et bondit en éclats de cymbales, Et penche sur les fronts plus d'un front endormi Que des mots bégayés font rougir à demi! Puis la valse emportant dans son rythme, pensive Comme un myosotis incliné sur la rive, Une vierge aux yeux bleus, et dont l'accent vainqueur La met si près de nous qu'on sent battre son coeur, Et que, dans cette fièvre ardente et souveraine, L'enfant, sans rien comprendre au charme qui l'entraîne, Parmi le choeur immense, a l'air, en se penchant, D'un ange fasciné par le démon du chant! Comme dans la clarté les femmes étaient belles! Celles-ci laissant voir, sous leurs cheveux rebelles, Des rayons éblouis qui baisaient leurs fronts blancs; D'autres, les yeux voilés, comme des lys tremblants Qui par un soir d'été pleurent sous la rafale, Baissant leur cou soyeux veiné de tons d'opale; Toutes ivres d'amour, et pour l'oeil enchanté, Surpassant l'hyperbole et l'idéalité! Et je noyais mes yeux dans ces cheveux en tresses, Et je jetais mon âme à ces enchanteresses Si pâles qu'on eût dit ces essaims de Willis Qui sortent en dansant des corolles de lys! Mais tout changea bientôt et je n'en vis plus qu'une: De même, quand Phoebé sur le char de la lune Apparaît dans les cieux de saphir et d'azur, Tout se voile et s'efface, et son front seul est pur. Celle que j'entrevis en oubliant les autres, Madame, avait des veux brillants comme les vôtres. Des cheveux d'or, des mains qui n'avaient rien d'humain, Et des pieds à tenir dans le creux de la main. Ajoutez un cou mat de cette blancheur rare Qui fait paraître jaune un marbre de Carrare, Et deux bras qui prouvaient, ineffable collier, Que Lysippe à Samos ne fut qu'un écolier! Je cherchai donc en moi quelle rouerie exquise Prendrait et séduirait cette blonde marquise Plus rapide en sa course avec son front riant Que n'était Lazzara, Camille d'Orient! Mais quand je m'approchai, je vis sa tête ceinte D'un tel rayonnement de pudeur grave et sainte, Il était si divin, le rythme de ses pas, Que, don Juan dérouté, je n'osai même pas Comme le docteur Faust, en me penchant vers elle, Lui dire à demi-voix: Ma belle demoiselle! Février 1841. Retour au sommaire LES IMPRÉCATIONS D'UNE CARIATIDE Que la cariatide, en sa lente révolte, Se refuse, enfin lasse, à porter l'archivolte Et dise: C'est assez! Victor Hugo, Les Voix intérieures. C'est le réveil, le déchaînement et la vengeance des cariatides. Victor Hugo, Le Rhin, lettre XXIV. Puisse le Dieu vivant dessécher la paupière A qui m'a mise là vivante sous la pierre, Et, comme un enfant porte un manteau de velours, M'a forcée à porter ces édifices lourds, Ces vieux murs en haillons, ces maisons condamnées, Dont le gouffre est si plein de choses et d'années Que je me sentirais moins de crispations A tenir sur mon dos les Tyrs et les Sions Que laissa choir le monde aux deux bras atlastiques, Ou bien à soulever les vagues élastiques Sommeillant à demi dans les noirs Océans Comme dans son désert le troupeau des géants! Si bien que mieux vaudrait sous la blonde phalange Tomber, comme Jacob dans sa lutte avec l'ange, Ou soutenir du front avec les yeux ouverts Goethe, dont la pensée était un univers! Oh! si le feu divin qui brûla les Sodomes, Fait palpiter un jour ces pierres et ces dômes, Ces clochetons à dents, ces larges escaliers Que dans l'ombre une main gigantesque a liés, Ces monolithes noirs qui n'ont fait qu'une rampe, Ces monstres vomissants dont la cohorte rampe De la fondation jusqu'à l'entablement, Ces granits attachés impérissablement; Si ce monde sur eux se déchire et s'écroule Sous le souffle embrasé de ce simoun que roule Sans pitié l'ouragan des révolutions Sur les peuples trop pleins de leurs pollutions; Si, dégageant alors son bras et sa mamelle Du vieux mur qui gémit et qui souffre comme elle, Ma colère à son tour peut jeter sur leur dos Une expiation et choisir les fardeaux, Je mettrai ce jour-là sur l'épaule des hommes, Au lieu des monuments, tombeaux sous qui nous sommes, Au lieu des clochetons et des granits quittés, Le poids intérieur de leurs iniquités! Février 1841. Retour au sommaire LIVRE TROISIÈME ERATO Nature, où sont tes Dieux? O prophétique aïeule, O chair mystérieuse où tout est contenu, Qui pendant si longtemps as vécu de toi seule Et qui sembles mourir, parle, qu'est devenu Cet âge de vertu que chaque jour efface, Où le sourire humain rayonnait sur ta face? Où s'est enfui le choeur de tes Olympiens? O Nature à présent désespérée et vide, Jadis l'affreux désert des Éthiopiens Sous le midi sauvage ou sous la nuit livide Fut moins appesanti, moins formidable, et moins Fait pour ce désespoir qui n'a pas de témoins, Que tu ne m'apparais à présent tout entière, Depuis que tu n'as plus ce choeur mélodieux De tes fils immortels, orgueil de la Matière. Aïeule au flanc meurtri, Nature, où sont tes Dieux? Jadis, avant, hélas! que l'Ignorance impie T'eût dédaigneusement sous ses pieds accroupie, Nature, comme nous tu vivais, tu vivais! Avec leurs rocs géants, leurs granits et leurs marbres, Les monts furent alors les immenses chevets Où tu dormais la nuit dans ta ceinture d'arbres. Les constellations étaient des yeux vivants, Une haleine passait dans le souffle des vents; Leur aile frissonnante aux sauvages allures Qui brise dans les bois les grands feuillages roux, En pliant les rameaux courbait des chevelures, Et dans la mer, ces flots palpitants de courroux Ainsi que des lions, qui sous l'ardente lame Bondissent dans l'azur, étaient des seins de femme. Mais que dis-je, ô Dieux forts, Dieux éclatants, Dieux beaux, Triomphateurs ornés de dépouilles sanglantes, Porteurs d'arcs, de tridents, de thyrses, de flambeaux, De lyres, de tambours, d'armes étincelantes, Voyageurs accourus du ciel et de l'enfer, Qui parmi les buissons de Sicile et de Corse Avec vos cheveux blonds toujours vierges du fer Parliez dans le nuage et viviez dans l'écorce, Dieux exterminateurs des serpents et des loups, Non, vous n'êtes pas morts! En vain l'homme jaloux Dit que l'Erèbe a clos vos radieuses bouches: Moi qui vous aime encor, je sais que votre voix Est vivante, et vos fronts célestes, je les vois! Je vois l'ardent Bacchus, Diane aux yeux farouches, Vénus, et toi surtout dont le nom triomphant Écrasera toujours leur espoir chimérique, O Muse! qui naguère et tout petit enfant M'as choisi pour les vers et pour le chant lyrique! Nourrice de guerriers, louangeuse Erato! Déjà le blanc cheval aux yeux pleins d'étincelles, Impatient du libre azur, ouvre ses ailes Et de ses pieds légers bondit sur le coteau. Saisis sa chevelure, et dans l'herbe fleurie Que le coursier t'emporte au gré de sa furie! Puis quand tu reviendras, Muse, nous chanterons. Va voir les durs combats, les grands chocs, les mêlées, Des crinières de pourpre au vent échevelées, Des blessures brisant les bras, trouant les fronts, Et, comme un vin joyeux sort des vendanges mûres, Le rouge flot du sang coulant sur les armures, Et l'épée autour d'elle agitant ses éclairs, Et les soldats avec une âme vengeresse Bondissant, emportés par le chef aux yeux clairs. Va, mais que ni les rois, ni le peuple, ô Déesse, Ne puissent te convaincre et changer ton dessein, Car seule gouvernant les chants où tu les nommes, Plus forte que la vie et le destin des hommes, L'immuable Justice habite dans ton sein. Puis tu délaceras ta cuirasse guerrière. Alors, bravant l'orage effroyable et ses jeux, Marche, tes noirs cheveux au vent, dans la clairière, Va dans les antres sourds, gravis les rocs neigeux, Près des gouffres ouverts et sur les pics sublimes Qui fument au soleil, de glace hérissés, Respire, et plonge-toi dans les fleuves glacés. Muse, il est bon pour toi de vivre sur les cimes, De sentir sur ton sein la caresse des airs, De franchir l'âpre horreur des torrents sans rivages, Et, quand les vents affreux pleurent dans les déserts, De livrer ta poitrine à leurs bouches sauvages. Le flot aigu, le mont qu'endort l'éternité, La forêt qui grandit selon les saintes règles Vers l'azur, et la neige et les chemins des aigles Conviennent, ô Déesse, à ta virginité. Car rien ne doit ternir ta pureté première Et souiller par un long baiser matériel Ta belle chair, pétrie avec de la lumière. Ton véritable amant, chaste fille du ciel, Est celui qui, malgré ta voix qui le rassure Et ton regard penché sur lui, n'oserait pas D'une lèvre timide effleurer ta chaussure Et baiser seulement la trace de tes pas. Oui, c'est moi qui te sers et c'est moi qui t'adore. Viens! ceux qu'on a crus morts, nous les retrouverons! Les guerriers, les archers, les rois, les forgerons, Les reines de l'azur aux fronts baignés d'aurore! Viens, nous retrouverons le fils des rois Titans Assis, la foudre en main, dans les cieux éclatants; Celle qui de son front jaillit, Déesse armée, Comme jaillit l'éclair de la nue enflammée, Et celui qui se plaît aux combats, dans les cris D'horreur, et portant l'arc avec sa fierté mâle Cette amante des bois, la chasseresse pâle Qui court dans les sentiers par la neige fleuris Et montre ses bras nus tachés du sang des lices; Celui qui dans les noirs marais vils et rampants Exterminant les noeuds d'hydres et de serpents, De ses traits lourds d'airain les tue avec délices; Puis, celui qui régit les Déesses des flots; Celui-là qu'on déchire en ses douleurs divines, Qui meurt pour nous et, pour apaiser nos sanglots, Dieu fort, renaît vivant et chaud dans nos poitrines; Celle qui, s'élançant quand l'âpre hiver s'enfuit, Ressuscite du noir enfer et de la nuit, Et celle-là surtout, vierge délicieuse, Qui fait grandir, aimer, naître, sourdre, germer, Fleurir tout ce qui vit, et vient tout embaumer Et fait frémir d'amour les chênes et l'yeuse, Et fait partout courir le grand souffle indompté De l'ardente caresse et de la volupté. Près de nous brilleront le sceptre que décore Une fleur, le trident et, plus terrible encore, La ceinture qui tient les désirs en éveil; L'épée au dur tranchant, belle et de sang vermeille, Dont la lame d'airain pour la forme est pareille A la feuille de sauge, et qui luit au soleil; L'arc, le thyrse léger, la torche qui flamboie; Et la grande Nature avec ses milliers d'yeux Nous verra, stupéfaite en sa tranquille joie, Voyageurs éblouis, lui ramener ses Dieux! Février 1841 Retour au sommaire A VÉNUS DE MILO O Vénus de Milo, guerrière au flanc nerveux, Dont le front irrité sous vos divins cheveux Songe, et dont une flamme embrase la paupière, Calme éblouissement, grand poème de pierre, Débordement de vie avec art compensé, Vous qui depuis mille ans avez toujours pensé, J'adore votre bouche où le courroux flamboie Et vos seins frémissants d'une tranquille joie. Et vous savez si bien ces amours éperdus Que si vous retrouviez un jour vos bras perdus Et qu'à vos pieds tombât votre blanche tunique, Nos froideurs pâmeraient dans un combat unique, Et vous m'étaleriez votre ventre indompté, Pour y dormir un soir comme un amant sculpté! Ier mars 1842. Retour au sommaire A VICTOR HUGO — 1842 — Sur ton front brun comme la nuit, Maitre, aucun fil d'argent ne luit, Et nul Décembre sacrilège, Ne met sa neige. Pourtant, dans ton labeur sacré, Tu te vois déjà vénéré, O génie immense et tranquille, Comme un Eschyle. A ta lèvre où passe un rayon De la charmante Illusion, La Gloire, innocente comme elle, Tend sa mamelle. Tu braves l'oubli meurtrier, Car l'ombre noire du laurier, Que rien ne ternit et n'efface, Est sur ta face. Près de toi, sous un clair manteau Veille la chanteuse Érato, Qui tourmente la sainte Lyre De son délire; Vers Oreste, son louveteau, Fuyant sous le sombre couteau, La Tragédie aux yeux de spectre Conduit Électre, Et se mirant dans tes yeux clairs Avec sa foudre et ses éclairs, La mystérieuse Épopée Tient son épée. Ces Muses se penchent vers toi En te disant: Tu seras roi, Et leurs yeux baignent de lumière Ta face altière. Cependant tu souris au jour! Le souffle embrasé de l'amour Caresse encor de sa brûlure Ta chevelure; Ta lèvre, faite pour oser, N'a pas épuisé le baiser Délicieux de la jeunesse, Cette Faunesse, Et ta joue heureuse, où nul pli N'a creusé de sillon pâli, Peut encore à la Piéride S'offrir sans ride. Tel celui qu'on divinisa, Lyoeus, partait de Nysa, Enfant encor, jeune et superbe, La joue imberbe, Pour dompter l'Inde au ciel de feu, Qui respire le lotus bleu Et qui prend les poses subtiles De ses reptiles; Et qui près des flots radieux Caresse et nourrit mille Dieux, Parmi ses fleurs où l'écarlate Partout éclate! Mais toi, Maître aux voeux absolus, Tu poursuis une amante plus Charmante qu'elle, une martyre Qui nous attire; C'est la vierge à l'oeil irrité, L'inéluctable Vérité Qui montre sa blancheur d'étoile Nue et sans voile. Captive dans la tour d'airain, Comme une perle en son écrin, Mille eunuques hideux la gardent Et la regardent. Pour aller jusqu'à sa prison Qu'on voit au bout de l'horizon, Il faut franchir des monts, des cimes Et des abîmes; Roi, pour gravir jusqu'à son coeur, Il faudra terrasser, vainqueur, Des hydres, des géants colosses, De noirs molosses; Mais elle tend ses blanches mains Vers toi, qui viens par ses chemins Et dont l'armure d'or flamboie Ivre de joie; Et toi, Désir âpre et vivant, Tu ne peux t'arrêter avant D'avoir sur sa lèvre farouche Posé ta bouche! Janvier 1842. Retour au sommaire A MA MÈRE Madame Elisabeth Zélie de Banville Mère, si peu qu'il soit, l'audacieux rêveur Qui poursuit sa chimère, Toute sa poésie, ô céleste faveur! Appartient à sa mère. L'artiste, le héros amoureux des dangers Et des luttes fécondes, Et ceux qui, se fiant aux navires légers, S'en vont chercher des mondes, L'apôtre qui parfois peut comme un séraphin Épeler dans la nue, Le savant qui dévoile Isis, et peut enfin L'entrevoir demi-nue, Tous ces hommes sacrés, élus mystérieux Que l'univers écoute, Ont eu dans le passé d'héroïques aïeux Qui leur tracent la route. Mais nous qui pour donner l'impérissable amour Aux âmes étouffées, Devons être ingénus comme à leur premier jour Les antiques Orphées, Nous qui, sans nous lasser, dans nos coeurs même ouvrant Comme une source vive, Devons désaltérer le faible et l'ignorant Pleins d'une foi naïve, Nous qui devons garder sur nos fronts éclatants, Comme de frais dictames, Le sourire immortel et fleuri du printemps Et la douceur des femmes, N'est-ce pas, n'est-ce pas, dis-le, toi qui me vois Rire aux peines amères, Que le souffle attendri qui passe dans nos voix Est celui de nos mères? Petits, leurs mains calmaient nos plus vives douleurs, Patientes et sûres: Elles uous ont donné des mains comme les leurs Pour toucher aux blessures. Notre mère enchantait notre calme sommeil, Et comme elle, sans trêve. Quand la foule s'endort dans un espoir vermeil, Nous enchantons son rêve. Notre mère berçait d'un refrain triomphant Notre âme alors si belle, Et nous, c'est pour bercer l'homme toujours enfant Que nous chantons comme elle. Tout poète, ébloui par le but solennel Pour lequel il conspire, Est brûlé d'un amour céleste et maternel Pour tout ce qui respire. Et ce martyr, qui porte une blessure au flanc Et qui n'a pas de haines, Doit cette extase immense à celle dont le sang Ruisselle dans ses veines. O toi dont les baisers, sublime et pur lien! A défaut de génie M'ont donné le désir ineffable du bien, Ma mère, sois bénie. Et, puisque celle enfin qui l'a reçu des cieux Et qui n'est jamais lasse, Sait encore se faire un joyau précieux D'un pauvre enfant sans grâce. Va, tu peux te parer de l'objet de tes soins Au gré de ton envie, Car ce peu que je vaux est bien à toi du moins, O moitié de ma vie! Février 1842. Retour au sommaire CONSEIL Eh bien! mêle ta vie à la verte forêt! Escalade la roche aux nobles altitudes. Respire, et libre enfin des vieilles servitudes, Fuis les regrets amers que ton coeur savourait. Dès l'heure éblouissante où le matin parait, Marche au hasard; gravis les sentiers les plus rudes. Va devant toi, baisé par l'air des solitudes, Comme une biche en pleurs qu'on effaroucherait. Cueille la fleur agreste au bord du précipice. Regarde l'antre affreux que le lierre tapisse Et le vol des oiseaux dans les chênes touffu. Marche et prête l'oreille en tes sauvages courses; Car tout le bois frémit, plein de rythmes confus, Et la Muse aux beaux yeux chante dans l'eau des sources. Juillet 1842, Retour au sommaire LE PRESSOIR A Auguste Vitu Sans doute elles vivaient, ces grappes mutilées Qu'une aveugle machine a sans pitié foulées! Ne souffraient-elles pas lorsque le dur pressoir A déchiré leur chair du matin jusqu'au soir, Et lorsque de leur sein, meurtri de flétrissures, Leur pauvre âme a coulé par ces mille blessures? Les ceps luxuriants et le raisin vermeil Des coteaux, ces beaux fruits que baisait le soleil, Sur le sol à présent gisent, cadavre infâme D'où se sont retirés le sourire et la flamme! Sainte vigne, qu'importe! à la clarté des cieux Nous nous enivrerons de ton sang précieux! due le coeur du poète et la grappe qu'on souille Ne soient plus qu'une triste et honteuse dépouille, Qu'importe, si pour tous, au bruit d'un chant divin, Ruisselle éblouissant le flot sacré du vin! Mars 1842. Retour au sommaire A AUGUSTE SUPERSAC Auguste, mon très bon, qui toujours as fléchi Pour les yeux en amande, Sais-tu qu'hier matin j'ai beaucoup réfléchi Et que je me demande Pourquoi décidément ce monde où nous rions A tant de choses sombres. Et pourquoi Dieu n'a mis que de faibles rayons Dans un océan d'ombres? Pourquoi les champs, les prés, les montagnes, les cieux, Les forêts, les prairies, Ne sont pas tout soleil, comme ces vases bleus Pleins de chinoiserie? Pourquoi près de l'éloge, ô mon alter ego§ Rampe la diatribe, Près du Musset charmant et du Victor Hugo Le Bourgeois et le Scribe? Pourquoi la belle femme incessamment voudra Être le lot d'un pleutre, Et pourquoi nous allons étonner Sumatra Par nos chapeaux de feutre? Pourquoi de la cithare et du haut brodequin Le trépas se combine, Et pourquoi c'est toujours ce vieux fat d'Arlequin Dont s'éprend Colombine? Pourquoi nous achetons avec un vrai transport Tant de meubles rocaille, Et pourquoi dans le lit, lorsque l'Amour s'endort, La Satiété bâille? Pourquoi tout ce qui brille est, excepté l'argent, Un bagage inutile? Pourquoi rampe toujours au fond du lac changeant Quelque hideux reptile? Quand on aurait pu faire un monde jeune et beau Plein de choses sans voiles, Où tout serait zéphyr, où tout serait flambeau Et pensives étoiles! Où sur des fleuves d'or et sur l'azur sans fin Des eaux mélancoliques, On aurait à son gré l'épaule d'un dauphin Pour voitures publiques! Où, comme telle Agnès avec un seul jupon Notre terre étant plate, On verrait d'ici luire au pays du Japon Une fleur écarlate! Comme on retrancherait le chemin du tombeau, Ce chemin où nous sommes, Et qu'en ce pays-là chacun serait très beau, Les femmes et les hommes, L'Enfant Amour saurait à l'âme de chacun Souffler ses folles gammes, Et viendrait caresser d'un céleste parfum Les hommes et les femmes. Au lieu de nos brigands dont le flâneur risqua De subir les principes, Les routes n'auraient plus que des fleurs d'angsoka Et de larges tulipes. On y verrait courir sous leurs diamants lourds, Et pleines de folie, En souliers de satin, en robes de velours, Rosalinde et Célie. Nous serions leurs amants et leurs amphitryons, Et pour nos équipages, Nous autres Orlandos, nous les habillerions En casaques de pages. Alors elles iraient, en pourpoint mi-parti, Chercher des coupes pleines De ce nectar divin, le Lacryma-Christi, Qui coulerait aux plaines. Et comme elles seraient notre ange, notre amour Et notre page rose, Elles nous serviraient de compagnons le jour, Et la nuit d'autre chose. Ou bien elles auraient des arcs et des carquois En chasseurs d'alouettes, Nous diraient des chansons, rouleraient de leurs doigts Nos molles cigarettes, Avec la soie et l'or feraient pour les amants De merveilleuses trames, Déchireraient en bloc nos vers et nos romans Et brûleraient nos drames. J'oubliais de te dire, à ce qu'il me parait, Une chose importante! Comme ici-bas, chacun, où bon lui semblerait, Pourrait planter sa tente, Et libre d'être gueux et de tenir son rang Sous la tiède atmosphère, Sans écrire de prose et sans verser de sang Y vivre à ne rien faire, Tous les gens que la Mort a mis sur les genoux Et couverts de son aile Pourraient se réveiller pour goûter avec nous Cette vie éternelle. Alors, observateurs, refaisant un travail D'époques espacées, Nous pourrions ce jour-là choisir dans le sérail Des nations passées; Faire avec Cléopâtre, ange, femme et bourreau, Un gueuleton insigne, Et, comme Léander, aller chercher Héro En nageant comme un cygne; Courtiser Messaline, infante aux sens troublés, Très belle, quoi qu'on fasse, Ou Camille, aux bras nus, qui courait sur les blés Sans courber leur surface; Avoir Eve, Judith, Phèdre, Hélène, Thisbé, Suzanne, ce prodige, Marion, cette fange où l'or pur est tombé, Toi, Vénus Callipyge! Il me semble que tout serait rare et profond Dans cette fête énorme, Et qu'on y trouverait son compte pour le fond Autant que pour la forme. Pourquoi partout le mal vient-il donc à son tour? Près du berceau la tombe, Le bourbier près du flot de cristal, le vautour Auprès de la colombe? Pourquoi l'abîme creux sous le gazon des champs, Dont nos âmes sont aises? Pourquoi sous les beaux yeux et les limpides chants Tant de choses mauvaises? C'est peut-être que Dieu, qui met le diamant Dans une pierre close Et le serpent sous l'herbe, a placé son aimant Au fond de chaque chose. Et, comme en chaque rêve adorable ou fatal, En tout ce qui respire, C'est toujours sous le bien que se cache le mal, Et le beau sous le pire; Où l'un trouve à plaisir des monstres effrayés Et des replis sans nombre, L'autre voit des gazons et des chemins frayés, Pleins d'harmonie et d'ombre. Ainsi, quand des méchants contre le feu vainqueur La colère s'édente, Nous autres, nous savons au fond de notre coeur Garder la lampe ardente. Qu'ils voient dans l'avenir et couvent dans leur sein Le malheur et l'envie, Le calcul soucieux de quelque noir dessein Qui leur use la v ie! Mais nous, insoucieux du mal et du tombeau. Tournons les yeux sans cesse Vers ce que Dieu jeta de suave et de beau Parmi notre paresse! Les chansons des oiseaux chez nous expatriés, Les transparentes gazes, Les tulipes en or, les champs coloriés, Les caprices des vases, Les lyres, les chansons, les horizons de feu, Le zéphyr qui se pâme! Pourquoi chercher ailleurs l'azur du pays bleu? Nous l'avons dans notre âme. Avril 1842. Retour au sommaire LES CAPRICES EN DIZAINS A LA MANIERE DE CLEMENT MAROT I CONGÉ Çà, qu'on me laisse, Amour, petit maraud. Va! donne-moi la paix; je veux écrire, A la façon de mon aïeul Marot, Qui dans son temps n'eut jamais de quoi frire, Quelques Dizains, car il est temps de rire. Donc, loin de moi le vulgaire odieux! Et d'un vaillant effort, s'il plaît aux Dieux, J'en veux polir, dans mes rimes hardies, Autant qu'Homère, esprit mélodieux, En son poème a fait de rhapsodies. Retour au sommaire II LE VALLON Dans ce Vallon ne cherchez pas des fleurs, Ou bien un vol d'insectes vers la nue Ou le babil des oiseaux querelleurs. Non, frémissant d'une horreur inconnue Jusqu'en ses os. la Terre est toute nue. Rien. C'est le deuil, le silence, la mort, Et sur le sol, par un constant effort, Les ouragans ont jeté leur ravage; Mais sous le vent avide qui le mord, Ici grandit un lys pur et sauvage. Retour au sommaire III FÊTE GALANTE Voila Silvandre et Lycas et Myrtil, C'est aujourd'hui fête chez Cydalise. Enchantant l'air de son parfum subtil, Au clair de lune où tout s'idéalise Avec la rose Aminthe rivalise. Philis, Églé, que suivent leurs amants, Cherchent l'ombrage et les abris charmants; Dans le soleil qui s'irrite et qui joue, Luttant d'orgueil avec les diamants, Sur leur chemin le Paon blanc fait la roue. Retour au sommaire IV L'ÉTANG Dans la clairière ouverte, un vent d'orage Passait; le tremble au doux feuillage blanc De sa morsure avait subi l'outrage; Dans le miroir sinistre de l'étang Se reflétait une lueur de sang; Le sombre ciel d'airain qui brûle et pèse Couvrait de nuit le chêne et le mélèze; L'embrasement et la pourpre des soirs Parmi cette ombre allumaient leur fournaise, Et j'entendis chanter les Cygnes noirs. Retour au sommaire V LES BERGERS Amaryllis rit au pâtre Daphnis, Tout en courant pour rassembler ses chèvres; Voici le vieux Damon avec son fils, Néère ayant une pomme à ses lèvres, Et l'air est plein de murmure et de fièvres. Le zéphyr passe, heureux d'éparpiller Les noirs cheveux; lasse de sommeiller, Phyllis accourt vers le chant qui l'attire Et sous le hêtre on entend gazouiller, Comme un oiseau, la flûte de Tityre. Retour au sommaire VI PIERROT Le bon Pierrot, que la foule contemple, Ayant fini les noces d'Arlequin, Suit en songeant le boulevard du Temple. Une fillette au souple casaquin En vain l'agace avec son oeil coquin; Et cependant mystérieuse et lisse Faisant de lui sa plus chère délice, La blanche Lune aux cornes de taureau Jette un regard de son oeil en coulisse A sou ami Jean Gaspard Deburau. Retour au sommaire VII SÉRÉNADE Las! Colombine a fermé le volet, Et vainement le chasseur tend ses toiles, Car la fillette au doux esprit follet, De ses rideaux laissant tomber les voiles, S'est dérobée, ainsi que les étoiles. Bien qu'elle cache à l'amant indigent Son casaquin pareil au ciel changeant, C'est pour charmer cette beauté barbare Que remuant comme du vif-argent, Arlequin chante et gratte sa guitare. Retour au sommaire VIII LA COMÉDIE Yeux noirs, yeux bleus, cheveux bruns, cheveux d'or, Beaux chérubins joufflus comme des pommes, Bouches de rose, amour, espoir, trésor, Troupeau charmé, fillettes, petits hommes, Anges et fleurs qu'en souriant tu nommes, Orgueil humain justement ébloui, Tous ces bandits à l'oeil épanoui, Sur leurs fronts purs ayant l'aube éternelle, Battent des mains au vieux drame inouï Du Commissaire et de Polichinelle. Retour au sommaire IX BAL MASQUÉ Blancs, jaunes, bleus, roses, comme la foudre, Les Débardeurs, farouches escadrons De leurs cheveux faisant voler la poudre, Passent, nombreux comme des moucherons, Sous l'ouragan des cors et des clairons. L'affreux galop furieux se prolonge, D'un élan fou dans la clarté se plonge, Choeur effréné qui jamais ne se rompt, Et, dans un coin pensif, Gavarni songe Que tout ce peuple est sorti de son front. Retour au sommaire X PARADE La Saltimbanque aux yeux pleins de douceur Frappe et meurtrit les cymbales sonores. Son front, semé de taches de rousseur, Est plus brûlé que les rivages mores Et rouge encor du baiser des aurores. Charmante, elle a des bijoux de laiton; Pour égayer son maillot de coton, Elle a brodé sur sa jupe une guivre; Ses cheveux, noirs comme le Phlégéton, Sont enfermés dans un cercle de cuivre. Retour au sommaire XI ENFIN MALHERBE VINT... C'était l'orgie au Parnasse, la Muse Qui par raison se plaît à courir vers Tout ce qui brille et tout ce qui l'amuse, Éparpillait les rubis dans ses vers. Elle mettait son laurier de travers. Les bons rythmeurs, pris d'une frénésie, Comme des Dieux gaspillaient l'ambroisie; Tant qu'à la fin, pour mettre le holà Malherbe vint, et que la Poésie, En le voyant arriver, s'en alla. Retour au sommaire XII HEINE Comme Phoebos, après l'avoir branché, Heine toujours portait la peau sanglante D'un Marsyas qu'il avait écorché. Pour un amant de la rime galante Cette manière est un peu violente. O noirs pavots! horrible floraison! Mais le Satyre à la comparaison Ne peut gagner, s'il entreprend la lutte, Et les porteurs de lyre ont eu raison En écorchant le vain joueur de flûte. Retour au sommaire XIII LES PARIAS Oh! je voudrais sur leur front innocent Baiser tous ceux qu'on raille et qu'on opprime Dieux! apporter le malheur en naissant! Toi qui sais tout, mystérieuse Rime, Dis-moi pourquoi la tendresse est un crime. La Terre noire à l'homme triste et vain Prodigue tout, les blés d'or, le doux vin; Mais qu'elle fut une amère nourrice, L'inépuisable aïeule au flanc divin, Pour l'Ane triste et pour le doux Jocrisse! Retour au sommaire XIV TRUMEAU Dans un panneau de la chambre à coucher, Je me rappelle encore une Diane Au sein charmant, caprice de Boucher. Un flot d'Amours chasseurs en caravane Sourit aux lys de sa chair diaphane; A son front pur étincelle un croissant, Et, sur le bord d'un ruisseau caressant, On voit briller, nonchalamment jetée, Sous un rayon de lune éblouissant, La cuisse blanche et de rose fouettée. Retour au sommaire XV LES ROSES Lorsque le ciel de saphir est en feu, Lorsque l'Été de son haleine touche La folle Nymphe amoureuse, et par jeu Met un charbon rougissant sur sa bouche; Quand sa chaleur dédaigneuse et farouche Fait tressaillir le myrte et le cyprès, On sent brûler sous ses magiques traits Des fronts blêmis et des lèvres décloses Et le riant feuillage des forêts, Et vous aussi, coeurs enflammés des Roses! Retour au sommaire XVI IMPÉRIA Aux longs baisers offrant sa joue imberbe, Sous les lambris du palais Doria, Un tout jeune homme en fleur, pâle et superbe, Est aux genoux charmants d'Impéria, Tenant ses mains qu'Amour coloria. Dans les langueurs d'une molle paresse, Il sait ravir la grande enchanteresse; La profondeur vague de l'Océan En sa prunelle où rit une caresse Joue, orgueilleuse et folle, et c'est don Juan. Retour au sommaire XVII LE LILAS O floraison divine du Lilas, Je te bénis, pour si peu que tu dures! Nos pauvres coeurs de souffrir étaient las: Enfin l'oubli guérit nos peines dures. Enivrez-nous, fleurs, horizons, verdures! Le clair réveil du matin gracieux Charme l'azur irradié des cieux; Mai fleurissant cache les blanches tombes, Tout éclairé de feux délicieux, Et l'air frémit, blanc des vols de colombes. Retour au sommaire XVIII HAMLET Oh! tu pouvais porter la noble armure Et, blond héros, faucher au grand soleil Tes ennemis, comme une moisson mûre, Et resplendir, aux Dieux même pareil, Dans la poussière et dans le sang vermeil. Et cependant, enfant sevré de gloire, Tu sens courir dans la nuit dérisoire, Sur ton front pâle, aussi blanc que du lait, Ce vent qui fait voler ta plume noire Et te caresse, Hamlet, ô jeune Hamlet! Retour au sommaire XIX LA FORÊT Enfuyons-nous, mes amis! se peut-il Qu'à ces bourgeois le destin nous condamne? Allons revoir, dans le rêve subtil Où son amant se fait gratter le crâne, Titania baisant la tête d'âne. Partons, avec nos appâts d'oiseleurs! Cherchons les doux sommeils ensorceleurs; Allons au bois riant où Puck s'attarde, Voir Fleur des Pois et sur son lit de fleurs Bottom, avec monsieur Grain de Moutarde. Retour au sommaire XX CHÉRUBIN O Chérubin! jeunesse, extase, amour, Toi qu'en jouant Rosine déshabille, Tu t'éveillais et tu riais au jour, Et tu suivais, bel ange aux airs de fille, Affriolé par sa noire mantille, Fanchette ou bien madame Figaro. Tu t'enivrais de l'odeur du sureau, Puis tu posais ton front blanc sur les marbres, Et tu venais comme un petit chevreau, Mordre les fleurs et l'écorce des arbres! Retour au sommaire XXI AVEU Tes folles dents sont cruelles, dit-on, Mais je te crois mieux qu'un docteur en chaire. Ëgorge-moi d'ailleurs, je suis mouton, Je suis gibier; chasseresse ou bouchère Comme on voudra, ta guenille m'est chère. A manier les ciseaux, Dalila, Tu fus experte, et le sang ruissela Pour tes beaux yeux sous les murs de Pergame, Je le sais bien; mais quand tu n'es pas là, Comme on s'ennuie, ô femme! femme! femme! Retour au sommaire XXII PALINODIE Oui, j'ai menti comme tous mes collègues! Pour faire voir ma bravoure à crédit, Je t'ai crié: Va! fuis! tire tes grègues! Je t'ai chassé, pauvre petit bandit: Mais bah! mettons que je n'avais rien dit. Prends, si tu veux, la poudre d'escampette, Lève le camp sans tambour ni trompette, Je saurai bien te suivre, si tu fuis: Car. en effet, comme dit le Poète, Méchant Amour, de ta suite, j'en suis! Retour au sommaire XXIII LE DIVAN Dans le boudoir où pareils à des strophes Sont mariés les superbes accords Des lourds tapis et des sombres étoffes, L'obscurité de ces profonds décors Brille et s'allume au flamboiement des ors. Jeanne est couchée au milieu des fleurs rares; Et cependant que ses joyaux barbares Dans cette nuit jettent des feux sanglants, Sur les coussins ornés de fleurs bizarres Un doux rayon fait briller ses pieds blancs. Retour au sommaire XXIV SAGESSE Sur ce divan couvert d'amples fourrures, Comme un guerrier vainqueur des Sarrasins Je me repose, en fermant les serrures, Puisque j'ai fait mes vingt-quatre dizains. Muse au beau front couronné de raisins, O Thalia, narguons les élégies! Oui, je veux fuir, (ce sont là mes orgies,) Tous les bourgeois, pendant un jour entier; J'allumerai des feux et des bougies, Et je lirai les strophes de Gautier. Juillet 1842. Retour au sommaire A MADAME CAROLINE ANGEBERT Chanter, mais dans le soir sonore Et pour ses amis seulement, Fuir le bruit qui nous déshonore Et le vil applaudissement; Brûler, mais conserver sa flamme Pour le seul but essentiel, Être cette espérance, une àme Qui chaque jour s'emplit de ciel; Avec une pensée insigne Qui vous berce dans ses éclairs, Vivre, blanche comme le cygne Parmi les flots dorés et clairs; Ne rien chercher que la lumière, S'envoler toujours loin du mal Sur les ailes de la Prière, Jusqu'au glorieux idéal; Sentir l'Ode au grand vol qui passe En ouvrant ses ailes sans bruit, Mais ne lui parler qu'à voix basse Dans le silence et dans la nuit; Rappeler sa pensée errante Dans les pourpres de l'horizon; Etre cette fleur odoranie Qui se cache dans le gazon; Telle est votre gloire secrète, Esprit de flammes étoilé, Dont l'inspiration discrète Fait tressaillir un luth voilé! Ah! que la grande poétesse, Devant les vastes flots déserts Maudissant la bonne Déesse, Jette sa plainte dans les airs! Que la douloureuse Valmore, En arrachant l'herbe et les fleurs, Montre à l'insoucieuse aurore Ses beaux yeux brûlés par les pleurs! Mais celle qui pourrait comme elles Suivre le grand aigle irrité, Et qui domptant ses maux rebelles Se résigne à l'obscurité, Celle-là, guérie en ses veines, Sent le calme victorieux Triompher des angoisses vaines; Et ces êtres mystérieux Dont l'invincible souffle enchante Ce qui vit et ce qui fleurit, Disent entre eux lorsqu'elle chante: Écoutons-la, c'est un esprit. Avril 1842. Retour au sommaire AUX AMIS DE PAUL O Seigneur! que fais-tu des voix et des yeux d'ombre Et des pleurs à genoux! La nuit silencieuse avec son aile sombre A passé devant nous. Hier, nous étions tous réunis, jeunes hommes Aux rêves palpitants, Gais, faisant rayonner sur la route où nous sommes La foi de nos vingt ans; Sages bohémiens aux colères frivoles, Aimant au jour le jour, Et ne disant jamais que de bonnes paroles D'espérance ou d'amour. Et cependant, au lieu d'échanger sans mystère Mille riants propos, Nous avions tous le front incliné vers la terre Dans un morne repos. C'est que la terre, hélas! cet asile et ce havre De plaines et de monts, Venait, hier encor, d'engloutir un cadavre De ceux que nous aimons; C'est qu'il faut ici-bas que l'heureuse promesse N'ait pas de lendemain, Et qu'il dort maintenant, l'ami plein de jeunesse Qui nous serrait la main! Il dort comme autrefois, mais c'est sous une pierre Que fouleront nos pas, Et la nuit l'enveloppe, et sa jeune paupière Ne se rouvrira pas! Et quand les fleurs de Mai fleuriront sous la glace Pour une autre saison, Sur la terre foulée et sur la même place Renaîtra le gazon. Alors tout sera dit. Parmi les rameaux d'arbre Et les touffes de fleurs Les regards du passant verront à peine un marbre Taché de quelques pleurs. Alors, sans y penser davantage, la foule Aux regards effrayés Suivra docilement le ruisseau qui s'écoule Dans les chemins frayés. Mais nous qui savons tous combien son cher sourire Fut charmant et vainqueur, Et qui dans son regard avons toujours vu luire Un reflet de son coeur, Soit que la joie à flots verse dans nos poitrines Ses trésors épanchés, Ou que l'ennui morose et les tristes ruines Courbent nos fronts penchés, Nous dirons à la Mort: Pourquoi donc sous ton aile As-tu mis le meilleur De ceux qui nous prenaient une part fraternelle De joie et de douleur? Paul qui sentait jadis de chauds baisers de flamme Sur son front jeune et beau, N'a pour le caresser à présent, corps sans âme, Que le ver du tombeau. Oh! n'éprouve-t-il pas dans un terrible songe Mille frissons nerveux, Quand l'insecte, caché dans son orbite, ronge Son crâne sans cheveux! Et pensant à sa vie, à l'aurore si brève Qui sur son front a lui, Nous baisserons la tête, et comme dans un rêve Nous pleurerons sur lui. Car il était de ceux pour qui la vie est douce Et sur qui cette mer Qu'un ouragan sur nous incessamment repousse, N'a rien laissé d'amer. Eh bien! en regardant ceux qui vivent ou meurent, Ces destins répartis, Dieu sait ceux qu'il faut plaindre, ou bien ceux qui demeurent Ou ceux qui sont partis! Car tandis qu'ici-bas des mains impérieuses Bâillonnent tous nos chants, Et qu'il nous faut lutter contre les voix rieuses Et les hommes méchants; Quand nous cueillons la fleur ou l'amante profane Avec un doux serment, Et lorsque sur nos coeurs la fleur rose se fane Et que la lèvre ment; Quand versant les trésors dont notre âme est si pleine, Dans le riant matin Nous marchons, à travers une sinistre plaine, Vers le but si lointain, Lui que nous croyons voir, ô folle rêverie! D'un oeil épouvanté, Goûte suavement sans que rien le varie, Le repos si vanté. Les bruits que font ici les hommes et les choses Battus par leurs destins, Ne parviennent là-bas qu'à travers mille roses, Comme des chants lointains. Et l'Ame délivrée, auguste soeur des vierges, Être immatériel, Vole, blanche, à travers les draps noirs et les cierges, Vers les palais du ciel! Car ils avaient raison, ces sages aux longs jeûnes Qui sous un ciel de feu Disaient: Tout est néant, et ceux qui meurent jeunes Sont les aimés de Dieu! Mai 1842. Retour au sommaire SIESTE La sombre forêt, où la roche Est pleine d'éblouissements Et qui tressaille à mon approche, Murmure avec des bruits charmants. Les fauvettes font leur prière; La terre noire après ses deuils Refleurit, et dans la clairière Je vois passer les doux chevreuils. Voici la caverne des Fées D'où fuyant vers le bleu des cieux, Montent des chansons étouffées Sous les rosiers délicieux. Je veux dormir là toute une heure Et goûter un calme sommeil, Bercé par le ruisseau qui pleure Et caressé par l'air vermeil. Et tandis que dans ma pensée Je verrai, ne songeant à rien, Une riche étoffe tissée Par quelque Rêve aérien, Peut-être que sous la ramure Une blanche Fée en plein jour Viendra baiser ma chevelure Et ma bouche folle d'amour. Arril 1842. Retour au sommaire SOUS BOIS A travers le bois fauve et radieux, Récitant des vers sans qu'on les en prie, Vont, couverts de pourpre et d'orfèvrerie, Les Comédiens, rois et demi-dieux. Hérode brandit son glaive odieux; Dans les oripeaux de la broderie, Cléopâtre brille en jupe fleurie Comme resplendit un paon couvert d'yeux. Puis, tout flamboyants sous les chrysolithes, Les bruns Adonis et les Hippolytes Montrent leurs arcs d'or et leurs peaux de loups. Pierrot s'est chargé de la dame-jeanne. Puis après eux tous, d'un air triste et doux Viennent en rêvant le Poète et l'Ane. 26 janvier 1842. Retour au sommaire O jeune Florentine à la prunelle noire, Beauté dont je voudrais éterniser la gloire, Vous sur qui notre maître eût jeté plus de lys Que devant Galatée ou sur Amaryllis, Vous qui d'un blond sourire éclairez toutes choses Et dont les pieds polis sont pleins de reflets roses, Hier vous étiez belle, en quittant votre bain, A tenter les pinceaux du bel ange d'Urbin. O colombe des soirs! moi qui vous trouve telle Que j'ai souvent brûlé de vous rendre immortelle Si j'étais Raphaël ou Dante Alighieri Je mettrais des clartés sur votre front chéri, Et des enfants riants, fous de joie et d'ivresse, Planeraient, éblouis, dans l'air qui vous caresse Si Virgile, ô diva! m'instruisait à ses jeux, Mes chants vous guideraient vers l'Olympe neigeux Et l'on y pourrait voir sous les rayons de lune, Près de la Vénus blonde une autre Vénus brune. Vous fouleriez ces monts que le ciel étoilé Regarde, et sur le blanc tapis inviolé Qui brille, vierge encor de toute flétrissure, Les Grâces baiseraient votre belle chaussure! Mai 1832. Retour au sommaire EN HABIT ZINZOLIN Vous avez tant d'Iris, de Philis, d'Amarantes. . . Molière, Les Femmes sçavantes, acte V, scène I. I RONDEAU, A ÉGLÉ Entre les plis de votre robe close On entrevoit le contour d'un sein rose, Des bras hardis, un beau corps potelé, Suave, et dans la neige modelé, Mais dont, hélas! un avare dispose. Un vieux sceptique à la bile morose Médit de vous et blasphème, et suppose Qu'à la nature un peu d'art s'est mêlé Entre les plis. Moi, qu'éblouit votre fraîcheur éclose, Je ne crois pas à la métamorphose. Non, tout est vrai; mon coeur ensorcelé N'en doute pas, blanche et rieuse Églé, Quand mon regard, comme un oiseau, se pose Entre les plis. Retour au sommaire II TRIOLET, A PIIILIS Si j'étais le Zéphyr ailé, J'irais mourir sur votre bouche. Ces voiles, j'en aurais la clé Si j'étais le Zéphyr ailé. Près des seins pour qui je brûlai Je me glisserais dans la couche. Si j'étais le Zéphyr ailé, J'irais mourir sur votre bouche. Retour au sommaire III RONDEAU, A ISMÈNE Oui, pour le moins, laissez-moi, jeune Ismène, Pleurer tout bas; si jamais, inhumaine, J'osais vous peindre avec de vrais accents Le feu caché qu'en mes veines je sens, Vous gémiriez, cruelle, de ma peine. Par ce récit, l'aventure est certaine, Je changerais en amour votre haine, Votre Froideur en désirs bien pressants, Oui, pour le moins. Échevelée alors, ma blonde reine, Vos bras de lys me feraient une chaîne, Et les baisers des baisers renaissants M'enivreraient de leurs charmes puissants; Vous veilleriez avec moi la nuit pleine, Oui, pour le moins. Retour au sommaire IV TRIOLET, A AMARANTE Je mourrai de mon désespoir Si vous n'y trouvez un remède. Exilé de votre boudoir, Je mourrai de mon désespoir. Pour votre toilette du soir Bien heureux celui qui vous aide! Je mourrai de mon désespoir Si vous n'y trouvez un remède. Retour au sommaire V RONDEAU REDOUBLÉ, A SYLVIE Je veux vous peindre, ô belle enchanteresse, Dans un fauteuil ouvrant ses bras dorés, Comme Diane, en jeune chasseresse, L'arc à la main et les cheveux poudrés. Sur les rougeurs d'un ciel aux feux pourprés Quelquefois passe un voile de tristesse, Voilà pourquoi, lorsque vous sourirez, Je veux vous peindre, ô belle enchanteresse! Vous serez là, frivole et charmeresse, Parmi les fleurs des jardins adorés Où doucement le zéphyr vous caresse Dans un fauteuil ouvrant ses bras dorés. Auprès de vous, Madame, vous aurez Le lévrier qui folâtre et se dresse, Et le carquois plein de traits désoeuvrés, Comme Diane en jeune chasseresse. Mais n'allez pas, fugitive déesse, Chercher, pieds nus, par les bois et les prés Un berger grec, et pâlir de tendresse, L'arc à la main et les cheveux poudrés. Heureusement le cadre d'or qui blesse Vous retiendra dans ses bâtons carrés. Et sauvera votre antique noblesse D'enlèvements trop inconsidérés. Je veux vous peindre. Retour au sommaire VI MADRIGAL, A CLYMÈNE Quoi donc! vous voir et vous aimer Est un crime à vos yeux, Clymène. Et rien ne saurait désarmer Cette rigueur plus qu'inhumaine! Puisque la mort de tout regret Et de tout souci nous délivre, J'accepte de bon coeur l'arrêt Qui m'ordonne de ne plus vivre. Retour au sommaire VII RONDEAU REDOUBLE, A IRIS Quand vous venez, ô jeune beauté blonde, Par vos regards allumer tant de feux, On pense voir Cypris, fille de l'Onde, Épanouir et les Ris et les Jeux. Chacun, épris d'un désir langoureux, Souffre une amour à nulle autre seconde, Et lentement voit s'entr'ouvrir les cieux Quand vous venez, ô jeune beauté blonde! S'il ne faut pas que votre chant réponde Un mot d'amour à nos chants amoureux, Pourquoi, Déesse à l'âme vagabonde, Par vos regards allumer tant de feux? Laissez au vent flotter ces doux cheveux Et découvrez cette gorge si ronde, Si jusqu'au bout il vous plaît qu'en ces lieux On pense voir Cypris, fille de l'Onde. Car chacun boit à sa coupe féconde Lorsqu'elle vient à l'Olympe neigeux Sur les lits d'or que le plaisir inonde Épanouir et les Ris et les Jeux. Donc, allégez ma souffrance profonde. C'est trop subir un destin rigoureux; Craignez, Iris, que mon coeur ne se fonde A ces rayons qui partent de vos yeux Quand vous venez! Retour au sommaire VIII MADRIGAL, A GLYCÈRE Oui, vous m'offrez votre amitié, Pour tous les maux que je vous conte, Mais quoi! c'est trop peu de moitié, Glycère, et je n'ai pas mon compte. Je soupire, et vous en retour Vous me payez d'une chimère. Pourquoi si mal traiter l'Amour? Ah! vous êtes mauvaise mère! Juin 1842. Retour au sommaire A UNE MUSE FOLLE Allons, insoucieuse, ô ma folle compagne, Voici que l'hiver sombre attriste la campagne, Rentrons fouler tous deux les splendides coussins; C'est le moment de voir le feu briller dans l'âtre; La bise vient; j'ai peur de son baiser bleuâtre Pour la peau blanche de tes seins. Allons chercher tous deux la caresse frileuse. Notre lit est couvert d'une étoffe moelleuse; Enroule ma pensée à tes muscles nerveux; Ma chère âme! trésor de la race d'Hélène, Verse autour de mon corps l'ambre de ton haleine Et le manteau de tes cheveux. Que me fait cette glace aux brillantes arêtes, Cette neige éternelle utile à maints poètes Et ce vieil ouragan au blasphème hagard? Moi, j'aurai l'ouragan dans l'onde où tu te joues, La glace dans ton coeur, la neige sur tes joues, Et l'arc-en-ciel dans ton regard. Il faudrait n'avoir pas de bonnes chambres closes, Pour chercher en janvier des strophes et des roses. Les vers en ce temps-là sont de méchants fardeaux. Si nous ne trouvons plus les roses que tu sèmes, Au lieu d'user nos voix à chanter des poèmes, Nous en ferons sous les rideaux. Tandis que la Naïade interrompt son murmure Et que ses tristes flots lui prêtent pour armure Leurs glaçons transparents faits de cristal ouvré, Échevelés tous deux sur la couche défaite, Nous puiserons les vins, pleurs du soleil en fête, Dans un grand cratère doré. A nous les arbres morts luttant avec la flamme, Les tapis variés qui réjouissent l'âme, Et les divans, profonds à nous anéantir! Nous nous préserverons de toute rude atteinte Sous des voiles épais de pourpre trois fois teinte Que signerait l'ancienne Tyr. A nous les lambris d'or illuminant les salles, A nous les contes bleus des nuits orientales, Caprices pailletés que l'on brode en fumant, Et le loisir sans fin des molles cigarettes Que le feu caressant pare de collerettes Où brille un rouge diamant! Ainsi pour de longs jours suspendons notre lyre; Aimons-nous; oublions que nous avons su lire! Que le vieux goût romain préside à nos repas! Apprenons à nous deux comme il est bon de vivre, Faisons nos plus doux chants et notre plus beau livre, Le livre que l'on n'écrit pas. Tressaille mollement sous la main qui te flatte. Quand le tendre lilas, le vert et l'écarlate, L'azur délicieux, l'ivoire aux fiers dédains, Le jaune fleur de soufre aimé de Véronèse Et le rose du feu qui rougit la fournaise Éclateront sur les jardins, Nous irons découvrir aussi notre Amérique! L'Eldorado rêvé, le pays chimérique Où l'Ondine aux yeux bleus sort du lac en songeant, Où pour Titania la perle noire abonde, Où près d'Hérodiade avec la fée Habonde Chasse Diane au front d'argent! Mais pour l'heure qu'il est, sur nos vitres gothiques Brillent des fleurs de givre et des lys fantastiques; Tu soupires des mots qui ne sont pas des chants, Et tes beaux seins polis, plus blancs que deux étoiles, Ont l'air, à la façon dont ils tordent leurs voiles, De vouloir s'en aller aux champs. Donc, fais la révérence au lecteur qui savoure Peut-être avec plaisir, mais non pas sans bravoure, Tes délires de Muse et mes rêves de fou, Et, comme en te courbant dans un adieu suprême, Jette-lui, si tu veux, pour ton meilleur poème, Tes bras de femme autour du cou! Janvier 1842. Retour au sommaire