Table La Retenue d'Amours Copie de la Lectre de Retenue I Belle, bonne, nompareille plaisant... II Vueilliez voz yeulx emprisonner... III C'est grand peril de regarder... IV Comment se peut ung povre cueur deffendre... V Espargniez vostre doulx actrait... VI N'a pas longtemps qu'alay parler... VII De jamais n'amer par amours... VIII Quand je suis couchié en mon lit... IX Fresche beaulté tres riche de jeunesse... X A ma Dame je ne scay que je dye... XI Loingtain de vous, ma tres belle maistresse... XII Puisqu'ainsi est que loingtain de vous suis... XIII Pourtant se souvent ne vous voy... XIV Quelles nouvelles, ma Maistresse... XV Belle que je tiens pour amye... XVI Ma Dame, vous povez savoir... XVII En ce joyeulx temps du jourduy... XVIII Douleur, courroux, desplaisir et tristesse... XIX Jeune, gente, plaisant et debonnaire... XX Quant je party derrainement... XXI Loué soit cellui qui trouva... XXII Belle combien que de mon fait... XXIII Loyal espoir, trop je vous voy dormir... XXIV Mon cueur au derrain entrera... XXV Desployez vostre banniere... XXVI Ardant desir de veoir ma maistresse... XXVII Mon cueur a envoyé querir... XXVIII En la nef de bonne nouvelle... XXIX Je ne crains Dangier, ne les siens... XXX Belle, bien avez souvenance... XXXI Venez vers moy, Bonne nouvelle... XXXII Belle, s'il vous plaist escouter... XXXIII Se je vous dy bonne nouvelle... XXXIV Mon cueur, ouvrez l'uis de Pensée... XXXV J'ay ou tresor de ma pensée... XXXVI Je ne vous puis, ne scay amer... XXXVII L'autrier alay mon cueur veoir... XXXVIII Haa, Doulx penser, jamais je ne pourroye... XXXIX Se je povoye mes souhais... XL Fortune, vueilliez moy laissier... XLI Espoir m'a apporté nouvelle... XLII Je ne me scay en quel point maintenir... XLIII Mon cueur est devenu hermite... XLIV Dangier, je vous gecte mon gant... XLV Se Dieu plaist, briefment la nuée... XLVI Au court jeu de tables jouer... XLVII Vous, soyez la tres bien venue... XLVIII Trop longtemps vous voy sommeillier... XLIX J'ay mis en escript mes souhais... L Par le commandement d'Amours... LI La premiere foiz, ma Maistresse... LII Me mocquez vous, Joyeulx Espoir... LIII Le premier jour du mois de May... LIV Pour Dieu, gardez bien souvenir... LV Helas! helas! qui a laissié entrer... LVI Sitost que l'autre jour j'ouy... LVII Las! Mort qui t'a fait si hardie... LVIII J'ai aux esches joué devant Amours... LIX Je me souloye pourpenser... LX Quant Souvenir me ramentoit... LXI Le premier jour du mois de May... LXII Le lendemain du premier jour de May... LXIII En la forest d'ennuieuse tristesse... LXIV J'ay esté de la compaignie... LXV Plaisant Beaulté mon cueur nasvra... LXVI Le beau souleil, le jour saint Valentin... LXVII Mon cueur dormant en nonchaloir... LXVIII Belle, se ne m'osez donner... LXIX J'ay fait l'obseque de ma Dame... LXX Puisque Mort a prins ma maistresse... LXXI J'oy estrangement... LXXII Balades, chancons et complaintes... LXXIII L'emplastre de nonchaloir... LXXIV Mon cueur m'a fait commandement... LXXV En regardant vers le pays de France... LXXVI Priez pour paix, doulce Vierge Marie... LXXVII Je, qui suis Dieu des amoureux... LXXVIII En acquictant nostre temps vers jeunesse... LXXIX Bien monstrez, printemps gracieulx... LXXX Je fu en fleur ou temps passé d'enfance... LXXXI Cueur, trop es plain de folie... LXXXII Nouvelles ont couru en France... LXXXIII Puisqu'ainsi est que vous alez en France... LXXXIV Mon gracieulx cousin, Duc de Bourbon... LXXXV Mon chier cousin, de bon cueur vous mercie... LXXXVI Dame qui cuidiez trop savoir... LXXXVII Puisque je suis vostre voisin... LXXXVIII Pour le haste de mon passaige... LXXXIX Des nouvelles d'Albion... XC J'ay tant joué avecques Aage... XCI Visaige de baffe venu... XCII Amour qui tant a de puissance... XCIII Beau frere, je vous remercie... XCIV Pour ce que je suis à présent... XCV Par les fenestres de mes yeulx... XCVI Par les fenestres de mes yeulx... XCVII Ung jour à mon cueur devisoye... XCVIII En tirant d'Orléans à Blois... XCIX L'autre jour je fis assembler... C Je meurs de soif, en cousté la fontaine... CI Comment voy je les Anglois esbahys... CII On parle de religion... CIII A ceulx qui verront ces presentes... CIV Bon regime sanitatis... CV En la forest de longue actente... CVI Je cuide que ce sont nouvelles... CVII N'a pas longtemps qu'escoutoye parler... CVIII Portant harnois rouillé de nonchaloir... CIX Dieu vueille sauver ma galée... CX Ha! Dieu Amours, où m'avez vous logié... CXI Yeulx rougis, plains de piteux pleurs... CXII Ce que l'ueil despend en plaisir... CXIII Je, qui suis Fortune nommée... CXIV Fortune, je vous oy complaindre... CXV Or ca, puisque il faut que responde... CXVI Fortune, vray est vostre compte... CXVII Escollier de merancolie... CXVIII L'autre jour tenoit son conseil... CXIX En la chambre de ma pensée... CXX Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine... CXXI Pourquoy m'as tu vendu, Jeunesse... CXXII Mon cueur vous adjourne, Vieillesse... CXXIII Chascun s'esbat au mieulx mentir... LA DESPARTIE D'AMOURS EN BALADES. I Quant vint à la prochaine feste... II Helas! sire, pardonnez moi... III Amour congnu bien que j'estoye... IV Tantost Amour, en grant array... Copie de la quictance dessus dicte... V Quant j'euz mon cueur et ma quictance... VI Confort, me prenant par la main... VII Le gouverneur de la maison... A tres noble, hault et puissant seigneur...



Charles d'Orléans

Ballades


LA RETENUE D'AMOURS Au temps passé quant Nature me fist En ce monde venir, elle me mist Premierement tout en la gouvernance D'une Dame qu'on appeloit Enfance; En lui faisant estroit commandement De me nourrir, et garder tendrement, Sans point souffrir soing ou merencolie, Aucunement me tenir compaignie; Dont elle fist loyaument son devoir; Remercier l'en doy pour dire voir. En cest estat, par ung temps me nourry, Et apres ce, quant je fu enforcy, Ung messaigier qui Aage s'appella, Une lectre de creance bailla A Enfance, de par Dame Nature, Et si lui dist que plus la nourriture De moy n'auroit, et que Dame Jeunesse Me nourriroit, et seroit ma maistresse; Ainsi du tout Enfance delaissay, Et avecques Jeunesse m'en alay. Quant Jeunesse me tint en sa maison, Ung peu avant la nouvelle saison, En ma chambre s'en vint ung bien matin, Et m'esveilla le jour saint Valentin, En me disant: Tu dors trop longuement, Esveille toy, et aprestes briefment, Car je te vueil avecques moy mener Vers ung seigneur dont te fault acointer, Lequel me tient sa servante tres chiere; Il nous fera, sans faillir, bonne chiere. Je respondy: Maistresse gracieuse, De lye cueur et voulenté joyeuse, Vostre vouloir suy content d'acomplir; Mais humblement je vous vueil requerir Qu'il vous plaise le nom de moy nommer De ce seigneur dont je vous oy parler, Car s'ainsi est que sienne vous tenez, Sien estre vueil, se le me commandez; Et en tous faiz vous savez que desire Vous ensuir, sans en riens contredire. Puis qu'ainsy est, dist elle, mon enfant, Que de savoir son nom desirez tant, Saichiez de vray que c'est le Dieu d'amours Que j'ay servy, et serviray tousjours, Car de pieca suy de sa retenue, Et de ses gens, et de lui bien congneue, Oncques ne vis maison, jour de ta vie, De plaisans gens si largement remplie; Je te feray avoir d'eulx acointance, Là trouverons de tous biens habondance. Du Dieu d'amours quand parler je l'oy. Aucunement me trouvay esbahy; Pour ce lui dis: Maistresse, je vous prie Pour le present que je n'y voise mie, Car j'ay oy à plusieurs raconter Les maulx qu'Amour leur a fait endurer, En son dangier bouter ne m'oseroye, Car ses tourmens endurer ne pourroye; Trop jeune suy pour porter si grant fais, Il vaulx trop mieulx que je me tiengne en pais. Fy, dist elle, par Dieu tu ne vaulx riens; Tu ne congnois l'onneur et les grans biens Que peus avoir, se tu es amoureux, Tu as oy parler les maleureux, Non pas amans qui congnoissent qu'est joye; Car raconter au long ne te sauroye Les biens qu'Amour scet aux siens departir; Essaye les, puis tu pourras choisir Se tu les veulx ou avoir ou laissier; Contre vouloir nul n'est contraint d'amer. Bien me revint son gracieux langaige, Et tost muay mon propos et couraige, Quant j'entendy que nul ne contraindroit Mon cueur d'amer fors ainsy qu'il vouldroit; Si luy ay dit: Se vous me promectez, Ma Maistresse, que point n'obligerez Mon cueur, ne moy, contre nostre plaisir, Pour ceste fois je vous vueil obeir, Et à present vous suivray ceste voye, Je prie à Dieu qu'à honneur m'y convoye. Ne te doubles, se dist elle, de moy, Je te prometz et jure par ma foy Par moy ton cueur ja forcé ne sera, Mais garde soy qui garder se pourra, Car je pense que ja n'aura povoir De se garder, mais changera vouloir; Quant Plaisance lui monstrera à l'ueil Gente beaulté plaine de doulx acueil, Jeune, saichant, et de maniere lye, Et de tous biens à droit souhait garnie. Sans plus parler, sailli hors de mon lit, Quant promis m'eust ce que devant est dit, Et m'aprestay le plus joliement Que peu faire, par son commandement: Car jeunes gens qui desirent honneur, Quant veoir vont aucun royal Seigneur, Ilz se doivent mectre de leur puissance En bon arroy, car cela les avance; Et si les fait estre prisiez des gens, Quant on les voit netz, gracieux et gens. Tantost apres tous deux nous en alasmes, Et si longtemps ensemble cheminasmes Que venismes au plus pres d'un manoir Trop bel assis, et plaisant à veoir; Lors Jeunesse me dist: Cy est la place Où Amour tient sa court et se soulace, Que t'en semble, n'est elle pas tres belle? Je respondy: Oncques mais ne vy telle. Ainsi parlans aprouchasmes la porte, Qui à veoir fut tres plaisant et forte. Lors Jeunesse si hucha le portier, Et lui a dit: J'ay cy ung estrangier, Avecques moy entrer nous fault leans; On l'appelle CHARLES DUC D'ORLÉANS. Sans nul delay le portier nous ouvry, Dedens nous mist, et puis nous respondy: Tous deux estes ceans les bien venuz; Aler m'en vueil, s'il vous plaist, vers Venus Et Cupido, si leur raconteray Qu'estes venuz, et ceans mis vous ay. Le portier fu appellé compaignie Qui nous receu de maniere si lye, De nous party, à Amour s'en ala: Briefment apres devers nous retourna, Et amena Bel-acueil et Plaisance Qui de l'ostel avoient l'ordonnance; Lors quant de nous approucher je les vy, Couleur changay, et de cueur tressailly. Jeunesse dist: De riens ne t'esbahys, Soyes courtois et en faiz et en dys. Jeunesse tost se tira devers eulx, Apres elle m'en alay tout honteulx, Car jeunes gens perdent tost contenance Quant en lieu sont où n'ont point d'acointance; Si lui ont dit: «Bien soyez vous venue; Puis par la main l'ont liement tenue; Elle leur dit: «De cueur vous en mercy; J'ay amené céans cest enfant cy, Pour lui monstrer le tres loyal estat Du Dieu d'amours, et son joyeulx esbat. Vers moy vindrent me prenant par la main, Et me dirent: «Nostre Roy souverain Le Dieu d'amours vous prie que venez Par devers lui, et bien venu serez. Je respondy humblement: «Je mercie Amour et vous de vostre courtoisie: De bon vouloir iray par devers lui, Pour ce je suis venu cy aujourdui, Car Jeunesse m'a dit que le verray En son estat et gracieux array. Bel-acueil print Jeunesse par le bras, Et Plaisance si ne m'oublia pas, Mais me pria qu'avec elle venisse, Et tout le jour pres d'elle me tenisse; Si alasmes en ce point jusqu'au lieu Là où estoit des amoureux le Dieu. Entour de lui son peuple s'esbatoit, Dancant, chantant, et maint esbat faisoit; Tous à genoulz nous meismes humblement, Et Jeunesse parla premierement Disant, «Tres haut et noble puissant Prince, A qui subgiet est chascune province, Et que je doy servir et honnourer, De mon povoir je vous viens presenter Ce jeune filz qui en moy a fiance, Qui est sailly de la maison de France, Creu ou jardin semé de fleurs de lys, Combien que j'ay loyaument lui promis Qu'en riens qui soit je ne le lyeray, Mais à son gré son cueur gouverneray. Amour repont, «Il est le bien venu, Ou temps passé j'ay son pere congneu, Plusieurs autres aussi de son lignaige Ont mainteffoiz esté en mon servaige, Parquoy tenu suy plus de lui bien faire, S'il veult apres son lignaige retraire; Vien ça, dist il, mon filz, que pense tu? Fu tu oncques de ma darde feru; Je croy que non, Car ainsi le me semble; Vien pres de moy, si parlerons ensemble. De cueur tremblant pres de lui m'aprouchay, Si lui ay dit: «Sire, quant j'accorday A Jeunesse de venir devers vous, Elle me dist que vous estiez sur tous Si tres courtois que chascun desiroit De vous hanter, qui bien vous congnoissoit; Je vous supply que je vous trouve tel, Estrangier suy venu en votre hostel, Honte seroit à vostre grant noblesse Se fait m'estoit ceans mal ou rudesse. Par moy contraint, dist Amour, ne seras, Mais de ceans jamais ne partiras Que ne soies es las amoureux pris: Je m'en fais fort, se bien l'ay entrepris: Souvent Mercy me vendras demander, Et humblement ton fait recommander, Mais lors sera ma grace de toy loing; Car à bon droit le fauldray au besoing, Et si feray vers toy le dangereux, Comme tu fais d'estre vray amoureux. Venez avant, dist il, plaisant Beaulté, Je vous requier que sur la loyaulté Que me devez, le venez assaillir, Ne le laissiez reposer ne dormir, Ne nuit, ne jour, s'il ne me fait hommaige, Aprivoisiez ce compaignon sauvaige; Ou temps passé vous conqueistes Sampson Le fort, aussi le saige Salmon. Se cest enfant surmonter ne savez, Vostre renom du tout perdu avez. Beaulté lors vint, de costé moy s'assist, Ung peu se teut, puis doulcement m'a dist: Amy, certes, je me donne merveille Que tu ne veulx pas que l'en te conseille; Au fort saiches que tu ne peuz choisir, Il te convient à Amour obeir; Mes yeulx prindrent fort à la regarder, Plus longuement ne les en peu garder; Quant Beaulté vit que je la regardoye, Tost par mes yeulx ung dard au cueur m'envoye. Quand dedens fu, mon cueur vint esveiller, Et tellement le print à catoillier Que je senty que trop rioit de joye; Il me despleut qu'en ce point le sentoye; Si commençay mes yeulx fort à tenser, Et envoyay vers mon cueur ung penser, En lui priant qu'il gectast hors ce dard; Helas! helas! j'y envoyay trop tart, Car quant Penser arriva vers mon cueur, Il le trouva ja pasmé de doulceur. Quant je le sceu, je dis par desconfort, Je hé ma vie, et desire ma mort, Je hé mes yeulx, car par eulx suis deceu, Je hé mon cueur qu'ay nicement perdu, Je hé ce dard qui ainsi mon cueur blesse, Venez avant, partuez moy, Destresse, Car mieulx me vault tout à ung cop morir Que longuement en desaise languir; Je congnois bien, mon cueur est pris es las Du Dieu d'amours, par vous Beaulté, helas! Adonc je cheu aux piez d'Amour malade, Et semblay mort, tant euz la coleur fade: Il m'apperceu, si commenca à rire Disant: «Enfant, tu as besoing d'un mire; Il semble bien par ta face palie Que tu seuffres tres dure maladie; Je cuidoye que tu fusses si fort Qu'il ne fust riens qui te peust faire tort, Et maintenant, ainsi soudainement, Tu es vaincu par Beaulté seulement. Où est ton cueur pour le present alé Ton grant orgueil est bientost ravalé; Il m'est advis tu deusses avoir honte Si de legier, quant Beaulté te surmonte, Et à mes piez t'a abatu à terre; Revenge toy, se tu vaulx riens pour guerre, Ou à elle il vault mieulx de toy rendre, Se tu ne scez autrement te deffendre, Car de deux maulx, puisque tu peuz eslire, C'est le meilleur que preignes le moins pire. Ainsi de moy fort Amour se mocquoit, Mais non pourtant de ce ne me challoit, Car de douleur je estoye si enclos Que je ne tins compte de tous ses mos: Quant Jeunesse vit que point ne parloye, Car tout advis et sens perdu avoye, Pour moy parla, et au Dieu d'amours dist: Sire, vueillez qu'il ait aucun respit: Amour respont: «Jamais respit n'aura Jusques à tant que rendu se sera.» Beaulté mist lors en son giron ma teste, Et si m'a dit: «De main mise t'arreste, Rens toy à moy, et tu feras que saige, Et à Amour va faire ton hommaige; Je respondy: «Ma Dame, je le vueil, Je me soubzmetz du tout à vostre vueil; Au Dieu d'amours et à vous je me rens, Mon povre cueur à mort feru je sens, Vueillez avoir pitié de ma tristesse, Jeune, gente, nompareille Princesse. Quant je me fu ainsi rendu à elle: Je maintendray, dist elle, ta querelle Envers Amour, et tant pourchasseray Qu'en sa grace recevoir te feray; A brief parler, et sans faire long compte, Au Dieu d'amours mon fait au vray raconte, Et lui a dit, «Sire, je l'ay conquis, Il s'est à vous, et à moi tout soubzmis, Vueillez avoir de sa douleur mercy, Puisque vostre se tient, et mien aussy; S'il a meffait vers vous, il s'en repent, Et se soubzmet en vostre jugement; Puisqu'il se veult à vous abandonner, Legierement lui devez pardonner; Chascun seigneur qui est plain de noblesse Doit departir mercy à grant largesse; De vous servir sera plus obligié, Se franchement son mal est allegié; Et si mectra paine de desservir Voz grans biensfaiz, par loyaument servir. Amour respont: Beaulté, si saigement Avez parlé, et raisonnablement, Que pardonner lui vueil la malvueillance Qu'ay eu vers lui, car par oultrecuidance Me courrouça quant, comme foul et nice, Il refusa d'entrer en mon service; Faictes de lui ainsi que vous vouldrez, Content me tiens de ce que vous ferez, Tout le soubzmetz à vostre voulenté, Sauve, sans plus, ma souveraineté. Beaulté respont: Sire, c'est bien raison Par dessus tous et sans comparaison, Que pour seigneur et souverain vous tiengne, Et ligement vostre subgiet deviengne; Premierement devant vous jurera Que loyaument de cueur vous servira, Sans espargnier, soit de jours ou de nuis, Paine, soucy, dueil, courroux ou ennuis, Et souffrera, sans point se repentir, Les maulx qu'amans ont souvent à souffrir. Il jurera aussi secondement Qu'en ung seul lieu amera fermement, Sans point querir ou desirer le change, Car sans faillir ce seroit trop estrange Que bien servir peust ung cueur en mains lieux, Combien qu'aucuns cueurs ne demandent mieulx Que de servir du tout à la volée, Et qu'ilz ayent d'amer la renommée, Mais au derrain ilz s'en trouvent punis Par Loyaulté dont ils sont ennemis. En oultre plus promectra tiercement Que voz conseulx tendra secretement, Et gardera de mal parler sa bouche. Noble Prince, ce point cy fort vous touche, Car mains amans, par leurs nices parolles, Par sotz regars et contenances folles, Ont fait parler souvent les mesdisans, Par quoy grevez ont esté voz servans, Et ont receu souventeffoiz grant perte Contre raison, et sans nulle desserte. Avecques ce, il vous fera serment Que s'il recoit aucun avancement En vous servant, qu'il n'en fera ventance; Cestui meffait dessert trop grant vengance, Car quant Dames veulent avoir pitié De leurs servans, leur monstrant amitié, Et de bon cueur aucun reconfort donnent, En ce faisant leurs honneurs abandonnent, Soubz fiance de trouver leurs amans Secrez, ainsi qu'en font les convenans. Ces quatre points qu'ay cy devant nommez A tous amans doivent estre gardez, Qui à honneur et avancement tirent Et leurs amours à fin mener désirent: Six autres points aussi accordera, Mais par serment point ne les promectra, Car nul amant estre contraint ne doit De les garder, se son prouffit n'y voit; Mais se faire veult, apres bon conseil, A les garder doit mectre son traveil. Le premier est qu'il se tiengne jolis, Car les dames le tiennent à grant pris; Le second est que tres courtoisement Soy maintendra, et gracieusement; Le tiers point est que, selon sa puissance, Querra honneur et poursuivra vaillance; Le quatriesme qu'il soit plain de largesse, Car c'est chose qui avance noblesse; Le cinquiesme qu'il suivra compaignie, Amant honneur, et fuiant villenie. Le sixiesme point et le derrenier Est qu'il sera diligent escollier, En aprenant tous les gracieux tours, A son povoir, qui servent en amours, C'est assavoir à chanter, à dancer, Faire chancons, et balades rimer, Et tous autres joyeulx esbatemens. Ce sont icy les dix commandemens, Vray Dieu d'amours, que je ferai jurer A cest enfant, s'il vous plaist l'appeller. Lors m'appella, et me fist les mains mectre Sur ung livre en me faisant promectre Que feroye loyaument mon devoir Des poins d'amours garder, à mon povoir; Ce que je fis de bon vueil lyement; Adonc Amour a fait commandement A Bonnefoy d'Amours chief secretaire De ma lectre de Retenue faire; Quant faicte fut, Loyaulté la scella Du scel d'Amours et la me délivra. Ainsi Amour me mist en son servaige, Mais pour seurté retint mon cueur en gaige, Pourquoy lui dis que vivre ne pourroye En cest estat, s'un autre cueur n'avoye. Il respondit: Espoir mon medicin Te gardera de mort soir et matin, Jusques à tant qu'auras en lieu du tien Le cueur d'une qui te tendra pour sien, Gardes tousjours ce que t'ay commandé, Et je t'auray pour bien recommandé. Retour au sommaire
COPIE DE LA LECTRE DE RETENUE Dieu Cupido, et Venus la Deesse, Ayans povoir sur mondaine liesse, Salus de cueur par nostre grant humblesse, A tous amans Scavoir faisons que le DUC D'ORLÉANS Nommé CHARLES à présent jeune d'ans, Nous retenons pour l'ung de noz servans Par ces presentes, Et lui avons assigné sur noz rentes Sa pension en joyeuses actentes Pour en joir par noz lectres patentes Tant que vouldrons, En esperant que nous le trouverons Loyal vers nous, ainsi que fait avons Ses devanciers dont contens nous tenons Tres grandement. Pour ce donnons estroit commandement Aux officiers de nostre Parlement Qu'ilz le traictent et aident doulcement En tout affaire, A son besoing, sans venir au contraire; Si chier qu'ilz ont nous obeir et plaire, Et qu'ilz doubtent envers nous de forfaire En corps et biens, Le soustenant, sans y epargnier riens, Contre Dangier avecques tous les siens, Malle bouche plaine de faulx maintiens, Et jalousie; Car chascun d'eulx de grever estudie Les vraiz subgietz de nostre Seigneurie, Dont il est l'un, et sera à sa vie, Car son serment De nous servir devant tout ligement Avons receu, et pour plus fermement, Nous asseurer qu'il fera loyaument Entier devoir, Avons voulu en gaige recevoir Le cueur de lui, lequel, de bon vouloir, A tout soubzmis en noz mains et povoir; Pourquoy tenus Sommes à luy par ce de plus en plus, Si ne seront pas ses biensfaiz perdus, Ne ses travaulx pour neant despendus; Mais pour monstrer A toutes gens bon exemple d'amer, Nous le voulons richement guerdonner, Et de noz biens, à largesse donner, Tesmoing nos seaulx Cy actachiez, devant tous nos feaulx, Gens de conseil, et serviteurs loyaulx Venus vers nous par mandemens royaulx, Pour nous servir. Donné le jour saint Valentin martir, En la cité de gracieux desir, Où avons fait nostre conseil tenir. LE DESSOUBZ DE LA RETENUE Par Cupido et Venus souverains, A ce presens plusieurs plaisirs mondains. Retour au sommaire
BALLADES I Belle, bonne, nompareille plaisant, Je vous suppli vueilliez me pardonner Se moy qui sui vostre grace actendant, Viens devers vous pour mon fait raconter, Plus longuement je ne le puis celer Qu'il ne faille que saichiez ma destresse, Comme celle qui me peut conforter, Car je vous tiens pour ma seule maistresse. Se cy à plain vous vois mes maulx disant, Force d'amours me fait ainsi parler; Car je devins vostre loyal servant, Le premier jour que je peuz regarder La grant beaulté que vous avez sans per, Qui me feroit avoir toute liesse, Se serviteur vous plaisoit me nommer; Car je vous tiens pour ma seule maistresse. Que me donnez en octroy don si grant, Je ne l'ose dire, ne demander; Mais s'il vous plaist que, de cy en avant, En vous servant puisse ma vie user, Je vous supply que sans me refuser Vueillez souffrir qu'y mecte ma jeunesse, Nul autre bien je ne vueil souhaidier, Car je vous tiens pour ma seule maistresse. Retour au sommaire
II Vueilliez voz yeulx emprisonner, Et sur moy plus ne les gectez; Car quant vous plaist me regarder, Par Dieu, Belle, vous me tuez; Et en tel point mon cueur mectez Que je ne scay que faire doye; Je suis mort se vous ne m'aidez, Ma seule souveraine joye, Je ne vous ose demander Que vostre cueur vous me donnez, Mais, se droit me voulez garder Puisque le cueur de moy avez, Le vostre fault que me laissiez; Car sans cueur vivre ne pourroye; Faictes en, comme vous vouldrez, Ma seule souveraine joye. Trop hardy suis d'ainsi parler, Mais, pardonner le me devez Et n'en devez autruy blasmer, Que le gent corps que vous portez Qui m'a mis, comme vous veez, Si fort en l'amoureuse voye, Qu'en vostre prison me tenez, Ma seule souveraine joye. Ma Dame, plus que ne savez, Amour, si tres fort me guerroye, Qu'à vous me rens, or me prenez, Ma seule souveraine joye. Retour au sommaire
III C'est grand peril de regarder Chose dont peut venir la mort, Combien qu'on ne s'en scet garder Aucunes foiz, soit droit ou tort, Quant plaisance si est d'accord Avecques ung jeune desir, Nul ne pourroit son coeur tenir D'envoyer les yeulx en messaige; On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige. Lesquelz yeulx viennent raporter Ung si tres gracieulx raport Au cueur, quant le veult escouter, Que s'il a eu d'amer l'effort, Encores l'aura il plus fort; Et le font du tout retenir Ou service, sans departir D'amours, à son tres grant dommaige On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige. Car mains maulx lui fault endurer, Et de soussy passer le port, Avant qu'il puisse recouvrer L'acointance de Reconfort, Qui plusieurs foiz au besoing dort, Quant on se veult de lui servir; Et lors il est plus que martir; Car son mal vault trop pis que raige, On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige. Amour, ne prenez desplaisir S'ay dit le mal que fault souffrir, Demourant en vostre servaige; On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige. Retour au sommaire
IV Comment se peut ung povre cueur deffendre, Quand deux beaulx yeulx le viennent assaillir; Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre, Et les yeulx sont bien armez de plaisirs; Contre tous deux ne pourroit pié tenir. Amour aussi est de leur aliance, Nul ne tendroit contre telle puissance. Il lui convient ou mourir ou se rendre, Trop grant honte lui seroit de fuir; Plus baudement les oseroit actendre, S'il eust pavais dont il se peust couvrir; Mais point n'en a, si lui vault mieux souffrir, Et se mectre tout en leur gouvernance, Nul ne tendroit contre telle puissance. Qu'il soit ainsi bien me le fist aprendre Ma maistresse, mon souverain desir, Quand il lui pleut ja pieca entreprendre De me vouloir de ses doulx yeulx ferir; Oncques depuis mon cueur ne peut guerir, Car lors fut il desconfit à oultrance; Nul ne tendroit contre telle puissance. Retour au sommaire
V Espargniez vostre doulx actrait, Et vostre gracieux parler, Car Dieu scet les maulx qu'ilz ont fait A mon povre cueur endurer; Puisque ne voulez m'acorder Ce qui pourroit mes maulx guerir, Laissiez moy passer ma meschance, Sans plus me vouloir assaillir Par vostre plaisant acointance. Vers Amours faictes grant forfait, Je l'ose pour vray advouer; Quant me ferez d'amoureux trait, Et ne me voulez conforter, Je croy que me voulez tuer. Pleust à Dieu que peussiez sentir Une foiz la dure grevance Que m'avez fait longtemps souffrir Par vostre plaisant acointance. Helas! que vous ay je meffait Par quoy me doyez tourmenter; Quant mon cueur d'amer se retrait, Tantost le venez rappeller; Plaise vous en paix le laissier, Ou lui acorder son desir; Honte vous est, non pas vaillance, D'un loyal cueur ainsi meurdrir Par vostre plaisant acointance. Retour au sommaire
VI N'a pas longtemps qu'alay parler A mon cueur tout secretement, Et lui conseillay de s'oster Hors de l'amoureux pensement; Mais me dist bien fellement: Ne m'en parlez plus, je vous prie; J'ameray tousjours, se m'aist Dieux, Car j'ay la plus belle choisie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx. Lors dis: Vueilliez me pardonner, Car je vous jure mon serement Que conseil vous cuide donner, A mon povoir, tres loyaument; Voulez vous sans allegement En douleur finer vostre vie? Nennil dya, dist il, j'auray mieulx; Ma Dame m'a fait chiere lie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx. Cuidez vous scavoir sans doubter Par ung regart tant seulement, Se, dis je, du tout son penser Ou par ung doulx acointement. Taisiez vous, dist il, vrayement Je ne croiray chose qu'on die; Mais la serviray en tous lieux, Car de tous biens est enrichie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx. Retour au sommaire
VII De jamais n'amer par amours J'ay aucune foiz le vouloir, Pour les ennuieuses dolours Qu'il me fault souvent recevoir, Mais en la fin, pour dire voir, Quelque mal que doye porter, Je vous asseure par ma foy, Que je n'en sauroye garder Mon cueur qui est maistre de moy. Combien qu'ay eu d'estranges tours, Mais j'ai tout mis à nonchaloir, Pensant de recouvrer secours De Confort ou d'ung doulx espoir: Hélas! se j'eusse le povoir D'aucunement hors m'en bouter, Par le serement qu'à Amours doy, Jamais n'y lairroye rentrer Mon cueur qui est maistre de moy. Car je scay bien que par doulcours Amour le scet si bien avoir, Qu'il vouldroit ainsi tous les jours Demourer sans ja s'en mouvoir; Nil ne veult oir ne savoir Le mal qu'il me fait endurer, Plaisance l'a mis en ce ploy, Elle fait mal de le m'oster Mon cueur qui est maistre de moy. Il me desplaist d'en tant parler, Mais, par le Dieu en qui je croy, Ce fait desir de recouvrer Mon cueur qui est maistre de moy. Retour au sommaire
VIII Quand je suis couchié en mon lit, Je ne puis en paix reposer; Car toute la nuit mon cueur lit Ou rommant de plaisant penser, Et me prie de l'escouter; Si ne l'ose desobeir, Pour dobte de le courroucier, Ainsi je laisse le dormir. Ce livre si est tout escript Des faiz de ma Dame sans per; Souvent mon cueur de joye rit, Quand il les list ou oyt compter; Car certes tant sont à louer, Qu'il y prent souverain plaisir, Moy mesmes ne m'en puis lasser, Ainsi je laisse le dormir. Se mes yeux demandent respit Par sommeil qui les vient grever, Il les tense par grant despit, Et si ne les peut surmonter; Il ne cesse de souspirer A part soy; j'ay lors, sans mentir, Grant paine de le rapaisier, Ainsi je laisse le dormir. Amour, je ne puis gouverner Mon cueur; car tant vous veult servir Qu'il ne scet jour ne nuit cesser, Ainsi je laisse le dormir. Retour au sommaire
IX Fresche beaulté tres riche de jeunesse, Riant regart trait amoureusement, Plaisant parler gouverné par sagesse, Port femenin en corps bien fait et gent, Haultain maintien demené doulcement, Acueil humble plain de maniere lie, Sans nul dangier bonne chiere faisant, Et de chascun pris et los emportant; De ces grans biens est ma Dame garnie. Tant bien lui siet à la noble Princesse Chanter, dancer et tout esbatement, Qu'on la nomme de ce faire maistresse, Elle fait tout si gracieusement, Que nul n'y scet trouver amendement: L'escolle peut tenir de courtoisie, En la voyant aprent qui est saichant, Et en ses faiz qui va garde prenant, De ces grans biens est ma Dame garnie. Bonté, Honneur, avecques Gentillesse Tiennent son cueur en leur gouvernement, Et Loyaulté nuit et jour ne la laisse; Nature mist tout son entendement A la fourmer, et faire proprement; De point en point, c'est la mieux accomplie Qui aujourdui soit ou monde vivant, Je ne dy riens que tous ne vont disant; De ces grans biens est ma Dame garnie. Elle semble mieulx que femme Deesse, Si croy que Dieu l'envoya seulement En ce monde, pour monstrer la largesse De ces haults dons qu'il a entierement En elle mis abandonnement. Elle n'a per, plus ne scay que je dye, Pour fol me tiens de l'aler devisant, Car moy ne nul n'est à ce souffisant, De ces grans biens est ma Dame garnie. S'il est aucun qui soit prins de tristesse Voise voir son doulx maintenement, Je me fais fort que le mal qui le blesse Le laissera pour lors soudainement, Et en oubly sera mis plainement; C'est Paradis que de sa compaignie, A tous complaist, à nul n'est ennuyant, Qui plus la voit plus en est désirant, De ces grans biens est ma Dame garnie. Toutes dames qui oyez cy comment Prise celle que j'ayme loyaument, Ne m'en saichiez maugré, je vous en prie; Je ne parle pas en vous desprisant, Mais comme sien je dy en m'acquittant: De ces grans biens est ma Dame garnie. Retour au sommaire
X A ma Dame je ne scay que je dye, Ne par quel bout je doye commencer, Pour vous mander la doloreuse vie Qu'Amour me fait chascun jour endurer; Trop mieulx vaulsist me taire que parler, Car prouffiter ne me pevent mes plains, Ne je ne puis guerison recouvrer, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains. Quanque je voy me desplaist et ennuye, Et n'en ose contenance monstrer, Mais ma bouche fait semblant qu'elle rie, Quant mainteffoiz je sens mon cueur plourer. Au fort, martir on me devra nommer, Se Dieu d'amours fait nulz amoureux Saints, Car j'ay des maulx plus que ne scay compter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains. Et non pourtant humblement vous mercie, Car par escript vous a pleu me donner Ung doulx confort que j'ay à chiere lie Receu de cueur, et de joyeulx penser, Vous suppliant que ne vueilliez changier, Car en vous sont tous mes plaisirs mondains Desquelz me fault à present deporter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains. Retour au sommaire
XI Loingtain de vous, ma tres belle maistresse, Fors que de cueur que laissié je vous ay, A compaignie de Deuil et de Tristesse, Jusques à tant que reconfort auray D'un doulx plaisir, quant reveoir pourray Vostre gent corps, plaisant et gracieux; Car lors lairray tous mes maulx ennuyeux Et trouveray, se m'a dit Esperance, Par le pourchas du regard de mes yeulx Autant de bien que j'ay de desplaisance Car s'oncques nul sceut que c'est de destresse, Je pense bien que j'en ay fait l'essay; Si tres avant et à telle largesse Qu'en dueil pareil nulluy de moy ne scay; Mais ne m'en chault; certes j'endureray Au desplaisir des jaloux envieux, Et me tendray par semblance joyeulx, Car quand je suy en greveuse penance, Ilz recoyvent, que mal jour leur doint Dieux, Autant de bien que j'ay de desplaisance. Tout prens en gré jeune, gente Princesse, Mais qu'en saichiez tant seulement le vray, En actendant le gueredon de Liesse Qu'à mon povoir vers vous desserviray; Car le conseil de Loyaulté feray, Que garderay pres de moy en tous lieux, Vostre tousjours soye, jeunes ou vieulx, Priant, a Dieu ma seule desirance, Qu'il vous envoit, savoir ne povez mieulx, Autant de bien que j'ay que desplaisance. Retour au sommaire
XII Puisqu'ainsi est que loingtain de vous suis, Ma Maistresse, dont Dieu scet s'il m'ennuye, Si chierement vous requier que je puis, Qu'il vous plaise de vostre courtoisie, Quant vous estes seule sans compaignie, Me souhaidier ung baisier amoureux Venant du cueur et de pensée lie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux. Quant en mon lit doy reposer de nuis, Penser m'assault, et Désir me guerrye; Et en pensant mainteffoiz m'est advis Que je vous tiens entre mes bras, m'amye; Lors accolle mon oreillier, et crie: Mercy Amours, faictes moy si eureux, Qu'avenir puist mon penser en ma vie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux. Espoir m'a dit et par sa foy promis Qu'il m'aidera, et que ne m'en soussie; Mais tant y met qu'un an me semble dix, Et non pourtant, soit ou sens ou folie, Je m'y actens, et en lui je m'afie Qu'il fera tant que Dangier le crueux N'aura briefment plus sur moy seigneurie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux. A Loyaulté de plus en plus m'alye, Et à Amours humblement je supplie Que de mon fait vueillent estre piteux, En me donnant de mes vouloirs partie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux. Retour au sommaire
XIII Pourtant se souvent ne vous voy, Pensez vous plus que vostre soye; Par le serement que je vous doy, Si suis autant que je souloye; N'il n'est ne plaisance, ne joye, N'autre bien qu'on rac puist donner, Je le vous prometz loyaument, Qui me puist ce vouloir oster Fors que la mort tant seulement. Vous savez que je vous feis foy Pieca de tout ce que j'avoye, Et vous laissay, en lieu de moy, Le gaige que plus chier j'amoye; C'estoit mon cueur que j'ordonnoye Pour avecques vous demourer, A qui je suis entierement; Nul ne m'en pourroit destourber Fors que la mort tant seulement. Combien certes que je recoy Tel mal que, se le vous disoye, Vous auriez, comme je croy, Pitié du mal qui me guerroye; Car de tout dueil suis en la voye, Vous le povez assez penser, Et ay esté si longuement, Que je ne doy riens desirer Fors que la mort tant seulement. Belle que tant veoir vouldroye, Je prie à Dieu que brief vous voye; Ou s'il ne le veult accorder, Je lui supply tres humblement Que riens ne me vueille donner Fors que la mort tant seulement. Retour au sommaire
XIV Quelles nouvelles, ma Maistresse, Comment se portent noz amours? De ma part je vous fais promesse Qu'en ung propos me tiens tousjours, Sans jamais penser le rebours; C'est que seray toute ma vie Vostre du tout entierement, Et pour ce de vostre partie Acquittez vous pareillement. Combien que Dangier et Destresse Ont fait longuement leurs sejours Avec mon cueur, et par rudesse Lui ont monstré d'estranges tours, Helas! en amoureuses cours, C'est pitié qu'ilz ont seigneurie; Si mectray paine que briefment Loyaulté sur eulx ait maistrie, Acquittez vous pareillement. Quoyque la nue de Tristesse Par ung longtemps ait fait son cours; Apres le beau temps de Liesse Vendra qui donnera secours A noz deux cueurs, car mon recours J'ay en espoir, en qui me fie, Et en vous, Belle, seulement, Car jamais je ne vous oublie; Acquittez vous pareillement. Soyez seure, ma doulce amye, Que je vous ayme loyaument, Or vous requier et vous supplie Acquittez vous pareillement. Retour au sommaire
XV Belle que je tiens pour amye, Pensez, quelque part que je soye, Que jamais je ne vous oublie; Et pour ce prier vous vouldroye, Jusques à tant que vous revoye, Qu'il vous souviengne de cellui Qui a trouvé peu de mercy En vous, se dire je l'osoye. Combien que je ne dye mie Que n'aye receu bien et joye, En vostre doulce compaignie, Plus que desservir ne sauroye; Non pourtant voulentiers j'auroye Le guerdon de loyal amy, Qu'oncques ne trouvay jusqu'à cy En vous, se dire je l'osoye. Je vous ai longement servie, Si m'est advis qu'avoir devroye Le don que de sa courtoisie Amour à ses servans envoye; Or faictes qu'estre content doye, Et m'accordez ce que je dy, Car trop avez refus nourry En vous, se dire je l'osoye. Retour au sommaire
XVI Ma Dame, vous povez savoir Les biens qu'ay euz à vous servir; Car par ma foy, pour dire voir, Oncques je n'y peuz acquerir Tant seulement ung doulx plaisir, Que sitost que je le tenoye, Dangier le me venoit tollir Ce peu de plaisir que j'avoye. Je n'en savoye nul avoir Qui peust contenter mon desir, Se non quant vous povoye voir, Ma joye, mon seul souvenir; Or m'en a fait Dangier bannir, Tant qu'il faut que loing de vous soye, Par quoy a fait de moy partir Ce peu de plaisir que j'avoye. Non pas peu, car de bon vouloir Content m'en devoye tenir, En esperant de recevoir Ung trop plus grant bien advenir; Je n'y cuidoye point faillir A la paine que g'y mectoye, Cela me faisoit enrichir Ce peu de plaisir que j'avoye. Belle, je vous vueil requerir, Pensez, quant serez de loisir, Qu'en grant mal qui trop me guerroye, Est tourné, sans vous en mentir, Ce peu de plaisir que j'avoye. Retour au sommaire
XVII En ce joyeulx temps du jourduy Que le mois de may ce commance, Et que l'en doit laissier ennuy, Pour prendre joyeuse plaisance, Je me trouve sans recouvrance, Loingtain de joye conquester; De tristesse si bien renté Que j'ay, je m'en puis bien vanter, Le rebours de ma voulenté. Las! Amours je ne voy nulluy Qui n'ait aucune souffisance, Fors que moy seul qui suis celluy Qui est le plus dolent de France. J'ay failli à mon esperance; Car quant à vous me voulz donner Pour estre vostre serementé, Jamais ne cuidoye trouver Le rebours de ma voulenté. Au fort, puisqu'en ce point je suy, Je porteray ma grant penance, Ayant vers Loyaulté refuy Où j'ay mis toute ma fiance; Ne Dangier qui ainsi m'avance, Quelque mal que doye porter, Combien que trop m'a tourmenté, Ne pourra ja en moy bouter Le rebours de ma voulenté. D'aucun reconfort acointer Plusieurs foiz m'en suy dementé; Mais j'ay tousjours au par aler Le rebours de ma voulenté. Retour au sommaire
XVIII Douleur, courroux, desplaisir et tristesse, Quelque tourment que j'aye main et soir, Ne pour doubte de mourir de destresse, Ja ne sera en tout vostre povoir De me changier le tres loyal vouloir Qu'ay eu tousjours de la Belle servir, Par qui je puis, et pense recevoir Le plus grand bien qui me puist avenir. Quant j'ay par vous aucun mal qui me blesse, Je l'endure par le conseil d'Espoir Qui ma promis qu'à ma seule maistresse Lui fera brief mon angoisse savoir, En lui mandant qu'en faisant mon devoir, J'ay tous les maulx que nul pourrait souffrir; Lors trouveray, je ne scay s'il dist voir, Le plus grant bien qui me puist avenir. Ne m'espargniez donc en rien de rudesse, Je vous feray bien brief apparcevoir Qu'aura y secours d'un Confort de liesse; Longtemps ne puis en ce point remanoir, Pour ce je metz du tout à nonchaloir Les tres grans maulx que me faictes sentir; Bien aurez dueil, se me voyez avoir Le plus grant bien qui me puist avenir. Je suis cellui au cueur vestu de noir Qui dy ainsi qui que le vueille ouyr, J'auray briefment, Loyaulté m'en fait hoir, Le plus grant bien qui me puist avenir. Retour au sommaire
XIX Jeune, gente, plaisant et debonnaire, Par ung prier qui vault commandement Chargié m'avez d'une balade faire; Si l'ay faicte de cueur joyeusement; Or la vueilliez recevoir doulcement, Vous y verrez, s'il vous plaist à la lire, Le mal que j'ay combien que vrayement J'aymasse mieulx de bouche le vous dire. Vostre doulceur m'a sceu si bien atraire Que tout vostre je suis entierement, Tres desirant de vous servir et plaire, Mais je seuffre maint doloreux tourment, Quant à mon gré je ne vous voy souvent, Et me desplaist quant me fault vous escrire, Car se faire ce povoit autrement, J'aymasse mieulx de bouche le vous dire. C'est par Dangier mon cruel adversaire Qui m'a tenu en ses mains longuement, En tous mes faiz je le trouve contraire, Et plus se rit, quant plus me voit dolent; Se vouloye raconter plainement En cest escript mon ennuyeux martire. Trop long seroit pour ce certainement, J'aymasse mieulx de bouche le vous dire. Retour au sommaire
XX Quant je party derrainement De ma souveraine sans per, Que Dieu gard et luy doint briefment Joye de son loyal penser, Mon cueur lui laissay emporter; Oncques puis ne le peuz ravoir, Si m'esmerveille, main et soir, Comment j'ai vesqu tant de jours Depuis sans cueur, mais pour tout voir, Ce n'est que miracle d'Amours. Qui est cellui qui longuement Peut vivre sans cueur, ou durer Comme j'ay fait en grief tourment; Certes nul, je m'en puis vanter. Mais Amours ont voulu monstrer En ce leur gracieux povoir, Pour donner aux amans vouloir D'eulx fier en leur doulx secours; Car bien pevent apparcevoir, Ce n'est que miracle d'Amours. Quant pitié vit que franchement Voulu mon cueur abandonner Envers ma Dame, tellement Traicta que lui fist me laissier Son cueur, me chargeant le garder, Dont j'ay fait mon loyal devoir, Maugré Dangier qui recevoir M'a fait chascun jour de telz tours, Que sans mort en ce point manoir Ce n'est que miracle d'Amours. Retour au sommaire
XXI Loué soit cellui qui trouva Premier la manière d'escrire, En ce grand confort ordonna Pour amans qui sont en martire; Car quant ne pevent aler dire A leurs dames leur grief tourment, Ce leur est moult d'alegement, Quant par escript pevent mander Les maulx qu'ilz portent humblement, Pour bien et loyaument amer. Quand ung amoureux escrira Son dueil, qui trop le tient de rire, Au plustost qu'envoyé l'aura A celle qui est son seul mire; S'il lui plaist à la lectre lire, Elle peut veoir clerement Son doloreux gouvernement, Et lors pitié lui scet monstrer Qu'il dessert bon guerdonnement, Pour bien et loyaument amer. Par mon cueur je congnois pieca Ce mestier, car quant il souspire, Jamais rapaisié ne sera, Tant qu'il ait envoyé de tire Vers la belle que tant desire; Et puis s'il peut aucunement Oir nouvelles seulement De sa doulce beaulté sans per, Il oublie l'ennuy qu'il sent, Pour bien et loyaument amer. Ma Dame, Dieu doint que briefment Vous puisse de bouche compter Ce que j'ay souffert longuement, Pour bien et loyaument amer. Retour au sommaire
XXII Belle combien que de mon fait Je croy qu'avez peu souvenance, Toutesfoiz se savoir vous plaît Mon estat, et mon ordonnance; Saichiez que loingtain de Plaisance, Je suis de tous maulx bien garny, Autant que nul qui soit en France, Dieu scet en quel mauvais party. Helas! or n'ay je riens forfait Dont porter je doye penance, Car tousjours je me suis retrait Vers Loyaulté et Esperance, Pour acquerir leur bienvueillance; Mais au besoing ilz m'ont failly Et m'ont laissié sans recouvrance, Dieu scet en quel mauvais party. Dangier m'a joué de ce trait, Mais se je puis avoir puissance, Je feray maugré qu'il en ait, Encontre lui une aliance, Et si lui rendray la grevance, Le mal, le dueil et le soussy, Où il m'a mis jusqu'à oultrance, Dieu scet en quel mauvais party. Aydiez moy à l'oultrecuidance Vengier, com en vous ay fiance, Ma Maistresse, je vous supply De ce faulx Dangier qui m'avance Dieu scet en quel mauvais party. Retour au sommaire
XXIII Loyal espoir, trop je vous voy dormir, Resveilliez vous et joyeuse pensée, Et envoyez ung plaisant souvenir Devers mon cueur, de la plus belle née Dont aujourduy coure la renommée; Vous ferez bien d'ung peu le resjoir, Tristesse s'est avecques lui logiée, Ne lui vueilliez à son besoing faillir. Car Dangier l'a desrobé de plaisir, Et que pis est, a de lui eslongnée Celle qui plus le povoit enrichir; C'est sa dame tres loyaument amée. Oncques cueur n'eut si dure destinée Pour Dieu, Espoir, venez le secourir, Il a en vous sa fiance fermée, Ne lui vueilliez à son besoing faillir. Par povreté lui fault son pain querir A l'uis d'Amours par chascune journée, Or lui vueilliez l'aumosne departir De liesse, que tant a désirée: Avancez vous, sans faire demourée Pensez de lui, vous savez son desir, Par vous lui soit quelque grace donnée, Ne lui vueilliez à son besoing faillir. Seule sans per, de toutes gens louée, Et de tous biens entierement douée, Mon cueur ces maulx seuffre pour vous servir, Sa loyaulté vous soit recommandée Ne lui vueilliez à son besoing faillir. Retour au sommaire
XXIV Mon cueur au derrain entrera Ou Paradis des amoureux, Autrement tort fait lui sera, Car il a de maulx doloreux Plus d'un cent, non pas ung ou deux, Pour servir sa belle maistresse; Et le tient Dangier le crueulx Ou Purgatoire de Tristesse. Ainsi l'a tenu, longtemps a, Ce faulx traître, vilain, hideux; Espoir dit que hors le mectra, Et que n'en soye ja doubteux; Mais trop y met dont je me deulx, Dieu doint qu'il tiengne sa promesse Vers lui, tant est angoisseux Ou Purgatoire de Tristesse. Amour grant aumosne fera En ce fait cy, d'estre piteux, Et bon exemple monstrera A toutes celles et à ceulx Qui le servent, quant desireux Le verront par sa grant humblesse, D'aidier ce povre souffreteux Ou Purgatoire de Tristesse. Amour! faictes moy si eureux Que mectez mon cueur en liesse; Laissiez Dangier et Dueil tous seulx Ou Purgatoire de Tristesse. Retour au sommaire
XXV Desployez vostre banniere, Loyaulté, je vous en prie, Et assailliez la frontiere Où Dueil et Merencolie, A tort et par felonnie, Tiennent Joye prisonnière, De moy la font estrangiere; Je pry Dieu qu'il les maudie. Quant je deusse bonne chiere Demener en compaignie, Je n'en fais que la maniere, Car, quoique ma bouche rie, Ou parle parolle lye, Dangier et Destresse fiere Boutent mon plaisir arriere; Je pry Dieu qu'il les maudie. Helas! tant avoye chiere, Ja pieca, joyeuse vie; Se Raison fust droicturiere, J'en eusse quelque partie; Or est de mon cueur bannie Par Fortune losengiere Et Durté sa conseilliere; Je pry Dieu qui les maudie. Se j'avoye la maistrie Sur ceste faulse mesgnie, Je les meisse tous en biere; Si est telle ma priere, Je pry Dieu qui les maudie. Retour au sommaire
XXVI Ardant desir de veoir ma maistresse A assailly de nouvel le logis De mon las cueur, qui languist en tristesse, Et puis dedens partout a le feu mis; En grant doubte certainement je suis Qu'il ne soit pas legierement estaint; Sans grant grace, si vous pry, Dieu d'amours, Sauvez mon cueur, ainsi qu'avez fait maint, Je l'oy crier piteusement secours. J'ay essayé par lermes à largesse De l'estaindre; mais il n'en vault que pis: C'est feu Gregeois, ce croy je, qui ne cesse D'ardre, s'il n'est estaint par bon avis. Au feu, au feu, courez tous mes amis; S'aucun de vous, comme lasche, remaint Sans y aler, je le hé pour tousjours; Avancez vous, nul de vous ne soit faint, Je l'oy crier piteusement secours. S'il est ainsi mort par vostre peresse, Je vous requier, au moins tant que je puis, Chascun de vous donnez lui une messe, Et j'ay espoir que brief ou Paradis Des amoureux sera moult hault assis, Comme martir et tres honnoré Saint, Qui a tenu de Loyaulté le cours; Grant tourment a, puisque si fort se plaint. Je l'oy crier piteusement secours. Retour au sommaire
XXVII Mon cueur a envoyé querir Tous ses bienvueillans et amis, Il veult son grant conseil tenir Avec eulx, pour avoir advis Comment pourra ses ennemis, Soussy, Dueil, et leur aliance Surmonter, et tost desconfire, Qui desirent de le destruire En la prison de Desplaisance. En desert ont mis son plaisir, Et joye tenue en pastis; Mais Confort lui a sans faillir De nouvel loyaument promis Qu'ilz seront desfaiz et bannis; De ce se fais fort Esperance, Et plus avant que n'ose dire, C'est ce qui estaint son martire En la prison de Desplaisance. Briefment voye le temps venir, J'en prie à Dieu de Paradis, Que chascun puist vers son desir Aler sans avoir saufconduis; Adonc Amour et ses nourris Auront de Dangier moins doubtance, Et lors sentiray mon cueur rire Qui à present souvent souspire En la prison de Desplaisance. Pour ce que veoir ne vous puis, Mon cueur se complaint jours et nuis, Belle nompareille de France; Et m'a chargié de vous escrire Qu'il n'a pas tout ce qu'il desire En la prison de Desplaisance. Retour au sommaire
XXVIII En la nef de bonne nouvelle Espoir a chargié Reconfort, Pour l'amener de par la belle Vers mon cueur qui l'ayme si fort. A joye puist venir au port De Desir, et pour tost passer La mer, de fortune trouver Ung plaisant vent venant de France, Où est à present ma maistresse Qui est ma doulce souvenance, Et le tresor de ma liesse. Certes moult suy tenu à elle, Car j'ay sceu par loyal raport, Que contre Dangier le rebelle Qui mainteffoiz me nuist à tort, Elle veult faire son effort De tout son povoir de m'aidier, Et, pour ce, lui plaist m'envoyer Ceste nef plaine de Plaisance Pour estoffer la forteresse, Où mon cueur garde l'Esperance, Et le tresor de ma liesse. Pour ce, ma voulenté est telle, Et sera jusques à la mort, De tousjours tenir la querelle De Loyaulté, où mon ressort J'ay mis; mon cueur en est d'accort; Si vueil en ce point demourer, Et souvent Amour mercier, Qui me fist avoir l'acointance D'une si loyalle Princesse, En qui puis mectre ma fiance Et le tresor de ma liesse. Dieu vueille celle nef garder Des robeurs, escumeurs de mer, Qui ont à Dangier aliance; Car, s'ilz povoient, par rudesse M'osteroient ma desirance, Et le tresor de ma liesse. Retour au sommaire
XXIX Je ne crains Dangier, ne les siens, Car j'ay garny la forteresse Où mon cueur a retrait ses biens, De Reconfort et de Liesse; Et ay fait Loyaulté maistresse, Qui la place bien gardera; Dangier deffy, et sa rudesse, Car le Dieu d'amours m'aidera. Raison est et sera des miens, Car ainsi m'en a fait promesse, Et Espoir mon chier amy tiens, Qui a mainteffoiz, par proesse, Bouté hors d'avec moy Destresse; Dont Dangier, dueil et despit a; Mais ne me chault de sa tristesse, Car le Dieu d'amours m'aidera. Pour ce, requerir je vous viens, Mon cueur, que prenez hardiesse; Courez lui sus, sans craindre riens, A dangier qui souvent vous blesse; Sitost que vous prandrez l'adresse De l'assaillir, il se rendra; Je vous secourray sans peresse, Car le Dieu d'amours m'aidera. Se vous m'aidiez, gente Princesse, Je croy que brief le temps vendra Que j'auray des biens à largesse, Car le Dieu d'amours m'aidera. Retour au sommaire
XXX Belle, bien avez souvenance, Comme certainement je croy, De la tres plaisant aliance Qu'Amour fist entre vous, et moy; Son secretaire Bonne foy Escrist la lectre du traictié, Et puis la scella Loyaulté Qui la chose tesmoingnera, Quant temps et besoing en sera. Joyeux desir fut en presence, Qui alors ne se tint pas coy; Mais mist le fait en ordonnance, De par Amour le puissant Roy; Et selon l'amoureuse loy, De noz deux vouloirs, pour seurté, Fist une seule voulenté; Bien m'en souvient, et souvendra, Quant temps et besoing en sera. Mon cueur n'a en nully fiance De garder la lectre, qu'en soy; Et certes ce m'est grant plaisance, Quant si tres loyal je le voy, Et lui conseille, comme doy, De tousjours hair Faulceté; Car quiconque l'a en chierté, Amour chastier l'en fera, Quant temps et besoing en sera. Pensez en ce que j'ay compté, Ma Dame, car en verité Mon cueur de soy vous requerra, Quant temps et besoing en sera. Retour au sommaire
XXXI Venez vers moy, Bonne nouvelle, Pour mon las cueur reconforter. Contez moy comment fait la belle, L'avez vous point oy parler De moy, et amy me nommer? A elle point mis en oubly Ce qu'il lui pleut de m'accorder, Quant me donna le don d'amy. Combien que Dangier le rebelle Me fait loing d'elle demourer; Je congnois tant de biens en elle, Que je ne pourroye penser Que tousjours ne vueille garder Ce que me promist sans nul sy, Faisant nos deux mains assembler, Quant me donna le don d'amy. Pitié seroit, se Dame telle Qui doit tout honneur desirer, Failloit de tenir la querelle De bien et loyaument amer; Son sens lui scet bien remonstrer Toutes les choses que je dy, Et ce qu'Amour nous fist jurer Quant me donna le don d'amy. Loyaulté, vueilliez asseurer Ma Dame que sien suy, ainsi Qu'elle me voulu commander, Quant me donna le don d'amy. Retour au sommaire
XXXII Belle, s'il vous plaist escouter Comment j'ay gardé en chierté Vostre cueur qu'il vous pleut laissier Avec moy, par vostre bonté; Saichez qu'il est enveloppé En ung cueuvrechief de Plaisance, Et enclos, pour plus grant seurté, Ou coffre de ma souvenance. Et pour nectement le garder, Je l'ay souventesfoiz lavé En lermes de piteux penser; Et regrectant vostre beaulté, Apres ce, sans delay porté, Pour seicher, au feu d'Esperance, Et puis doulcement rebouté Ou coffre de ma souvenance. Pour ce, vueillez vous acquieter De mon cueur que vous ay donné; Humblement vous en vueil prier, En le gardant en loyaulté, Soubz clef do bonne voulenté, Comme j'ay fait, de ma puissance, Le vostre que tiens enfermé Ou coffre de ma souvenance. Ma Dame, je vous ay compté De vostre cueur la gouvernance, Comment il est et a esté Ou coffre de ma souvenance. Retour au sommaire
XXXIII L'Amant Se je vous dy bonne nouvelle, Mon cueur, que voulez vous donner? Le Cueur - Elle pourroit bien estre telle Que moult chier la vueil acheter. L'Amant - Nul gueredon n'en quier demander. Le Cueur - Dictes tost doncques, je vous prie, J'ay grand desir de la savoir. L'Amant - C'est de vostre Dame et amye Qui loyaument fait son devoir. Le Cueur - Que me savez vous dire d'elle? Dont me puisse reconforter. L'Amant - Je vous dy, sans que plus le celle, Qu'elle vient par deca la mer. Le Cueur - Dictes vous vray? Sans vous mocquer. L'Amant - Ouil, je vous le certiffie, Et dit que c'est pour vous veoir. Le Cueur - Amour humblement j'en mercie, Qui loyaument fait son devoir. L'Amant - Que pourrait plus faire la belle Que de tant pour vous se pener? Le Cueur - Loyaulté soustient ma querelle, Qui lui fait faire sans doubter. L'Amant - Pensez doncques de bien l'amer. Le Cueur - Si feray je toute ma vie, Sans changier, de tout mon povoir. L'Amant - Bien doit estre dame cherie, Qui loyaument fait son devoir. Retour au sommaire
XXXIV Mon cueur, ouvrez l'uis de Pensée, Et recevez un doulx present Que la tres loyaument amée Vous envoye nouvellement; Et vous tenez joyeusement; Car, bien devez avoir liesse, Quant la trouvez sans changement Tousjours tres loyalle maistresse. Bien devez prisier la journée Que fustes sien premierement; Car sa grace vous a donnée, Sans faintise, tres loyaument; Vous le povez veoir clerement, Car elle vous tient sa promesse, Soy monstrant vers vous fermement Tousjours tres loyalle maistresse. Par vous soit doncques honnourée, Et servie soigneusement; Tant comme vous aurez durée, Sans point faire departement; Car vous aurez certainement, Par elle des biens à largesse, Puisqu'elle est si entierement Tousjours tres loyalle maistresse. Grans mercis des foiz plus de cent, Ma Dame, ma seule Princesse, Car je vous trouve vrayement Tousjours tres loyalle maistresse. Retour au sommaire
XXXV J'ay ou tresor de ma pensée Ung mirouer qu'ay acheté; Amour, en l'année passée, Le me vendy de sa bonté; Ou quel voy tousjours la beaulté De celle que l'en doit nommer, Par droit, la plus belle de France; Grant bien me fait à m'y mirer, En actendant bonne esperance. Je n'ay chose qui tant m'agrée, Ne dont tiengne si grant chierté, Car, en ma dure destinée, Mainteffoiz m'a reconforté; Ne mon cueur n'a jamais santé, Fors, quant il y peut regarder Des yeulx de joyeuse plaisance, Il s'y esbat pour temps passer, En actendant bonne esperance. Advis m'est, chascune journée Que m'y mire, qu'en verité Toute douleur si m'est ostée; Pour ce, de bonne voulenté, Par le conseil de Leaulté, Mectre le vueil et enfermer Ou coffre de ma souvenance, Pour plus seurement le garder, En actendant bonne esperance. Retour au sommaire
XXXVI Je ne vous puis, ne scay amer, Ma Dame, tant que je vouldroye; Car escript m'avez pour m'oster Ennuy qui trop fort me guerroye: Mon seul amy, mon bien, ma joye, Cellui que sur tous amer veulx, Je vous pry que soyez joyeux En esperant que brief vous voye. Je sens ces motz mon cueur percer Si doulcement, que ne sauroye Le confort, au vray, vous mander. Que vostre messaige m'envoye; Car vous dictes que querez voye De venir vers moy, se m'aid Dieux, Demander ne vouldroye mieulx. En esperant que brief vous voye. Et quant il vous plaist souhaidier D'estre empres moy, où que je soye; Par Dieu, nom pareille sans per, C'est trop fait, se dire l'osoye; Se suy je qui plus le devroye Souhaidier de cueur tres soingneux, C'est ce dont tant suis desireux, En esperant que brief vous voye. Retour au sommaire
XXXVII L'autrier alay mon cueur veoir, Pour savoir comment se portoit; Si trouvay avec lui Espoir Qui doulcement le confortoit, Et ces parolles lui disoit: Cueur, tenez vous joyeusement, Je vous fais loyalle promesse, Que je vous garde seurement Tresor d'amoureuse richesse. Car je vous fais pour vray savoir, Que la plus tres belle qui soit Vous ayme de loyal vouloir, Et voulentiers pour vous feroit Tout ce qu'elle faire pourroit; Et vous mande que vrayement, Maugré Dangier et sa rudesse, Departir vous veult largement Tresor d'amoureuse richesse. Alors mon cueur, pour dire voir, De joye souvent souspiroit, Et, combien qu'il portast le noir, Toutesfoiz pour lors oublioit Toute la douleur qu'il avoit; Pensant de recouvrer briefment Plaisance, Confort et Liesse, Et d'avoir en gouvernement Tresor d'amoureuse richesse. A bon espoir mon cueur s'actent, Et à vous, ma belle maistresse, Que lui espargniez loyaument Tresor d'amoureuse richesse. Retour au sommaire
XXXVIII Haa, Doulx penser, jamais je ne pourroye Vous desservir les biens que me donnez, Car, quant Ennuy mon povre cueur gerroye, Par fortune, comme bien le savez, Toutes les foiz qu'amener me voulez Ung souvenir de ma belle maistresse; Tantost Doleur, Desplaisir et Tristesse S'en vont fuiant; ilz n'osent demourer, Ne se trouver en vostre compaignie; Mais se meurent de courrous et d'envie, Quant il vous plaist d'ainsi me conforter. L'aise que j'ay, dire je ne sauroye, Quant Souvenir et vous me racontez Les tres doulx fais, plaisans et plains de joye De ma Dame, qui sont congneuz assez En plusieurs lieux, et si bien renommés, Que d'en parler chascun en a liesse. Pour ce, tous deux pour me tollir Destresse, D'elle vueilliez nouvelles m'aporter, Le plus souvent que pourrez, je vous prie; Vous me sauvez, et maintenez la vie, Quant il vous plaist d'ainsi me conforter. Car lors Amour par vous deux si m'envoye Ung doulx espoir que vous me presentez, Qui me donne conseil que joyeux soye; Et puis apres tous trois me promectez Qu'à mon besoing jamais ne me fauldrez; Ainsi m'actens tout à vostre promesse, Car par vous puis avoir, à grant largesse, Des biens d'Amours, plus que ne scay nombrer, Maugré Dangier, Dueil et Merencolie, Que je ne crains en riens; mais les deffie, Quant il vous plaist d'ainsi me conforter. Jeune, gente, nompareille Princesse, Puisque ne puis veoir vostre jeunesse, De m'escrire ne vous vueilliez lasser; Car vous faictes, je le vous certiffie, Grant aumosne dont je vous remercie, Quant il vous plaist d'ainsi me conforter. Retour au sommaire
XXXIX Se je povoye mes souhais Et mes souspirs faire voler, Si tost que mon cueur les a fais, Passer leur feroye la mer, Et vers celle, tout droit aler, Que j'ayme du cueur si tres fort. Comme ma liesse mondaine Que je tendray jusqu'à la mort. Pour ma maistresse souveraine. Helas! la verray je jamais? Qu'en dictes vous, tres doulx penser? Espoir m'a promis, ouil, mais Trop longtemps me fait endurer; Et, quant je lui viens demander Secours à mon besoing, il dort. Ainsi suis chascune sepmaine En maint ennuy, sans reconfort, Pour ma maistresse souveraine. Je ne puis demourer en paix, Fortune ne m'y veult laisser; Au fort, à présent je me tais, Et vueil laisser le temps passer; Pensant d'avoir au par aler, Par Loyaulté où mon ressort J'ay mis, de Plaisance l'estraine, En guerdon des maulx qu'ay à tort Pour ma maistresse souveraine. Retour au sommaire
XL Fortune, vueilliez moy laissier En paix une fois, je vous prie; Trop longuement, à vray compter, Avez eu sur moy seigneurie. Tousjours faictes la rencherie Vers moy, et ne voulez ouir Les maulx que m'avez fait souffrir, Il a ja plusieurs ans passez; Doy je tousjours ainsi languir? Helas! et n'est ce pas assez? Plus ne puis en ce point durer; A Mercy, mercy je crie; Souspirs m'empeschent le parler; Veoir le povez, sans mocquerie. Il ne fault ja que je le dye; Pour ce, vous vueil je requerir. Qu'il vous plaise de me tollir Les maulx que m'avez amassez, Qui m'ont mis jusques au mourir; Helas! et n'est ce pas assez? Tous maulx suis content de porter, Fors ung seul, qui trop fort m'ennuye, C'est qu'il me fault loing demourer De celle que tiens pour amye; Car pieca en sa compaignie Laissay mon cueur et mon desir; Vers moy ne veulent revenir, D'elle ne sont jamais lassez; Ainsi suy seul, sans nul plaisir, Helas! et n'est ce pas assez? De balader j'ay beau loisir, Autres deduiz me sont cassez, Prisonnier suis, d'Amours martir; Helas! et n'est ce pas assez? Retour au sommaire
XLI Espoir m'a apporté nouvelle Qui trop me doit reconforter, Il dit que Fortune la felle A voulu de soy raviser, Et toutes faultes amender, Qu'a faictes contre mon plaisir, En faisant sa roe tourner. Dieu doint qu'ainsi puist avenir! Quoy que m'ait fait guerre mortelle, Je suis content de l'esprouver, Et le desbat qu'ay et querelle, Vers elle je veuil delaisser, Et tout courroux lui pardonner: Car d'elle me puis bien servir. Se loyaument veult s'acquicter... Dieu doint qu'ainsi puist avenir! Se la povoye trouver telle Qu'elle me voulsist tant aidier; Qu'en mes bras, je peusse la belle Une foiz à mon gré trouver; Plus ne vouldroye demander, Car lors j'auroye mon desir, Et tout quanque doy souhaidier. Dieu doint qu'ainsi puist avenir! Amour, s'il vous plaist commander A Fortune de me cherir, Je pense joye recouvrer; Dieu doint qu'ainsi puist avenir! Retour au sommaire
XLII Je ne me scay en quel point maintenir, Ce premier jour de May plein de liesse; Car d'une part puis dire sans faillir Que, Dieu mercy, j'ay loyalle maistresse, Qui de tous biens a trop plus qu'à largesse; Et si pense que, la sienne mercy, Elle me tient son servant et amy; Ne doy je bien doncques joye mener, Et me tenir en joyeuse plaisance? Certes ouil! et Amour mercier Tres humblement de toute ma puissance. Mais d'autre part, il me convient souffrir Tant de doleur et de dure destresse Par Fortune, qui me vient assaillir De tous costez, qui de maulx est princesse; Passer m'a fait le plus de ma jeunesse, Dieu scet comment, en doloreux party; Et si me fait demourer en soussy, Loings de celle par qui puis recouvrer Le vray tresor de ma droicte esperance, Et que je vueil obeir, et amer Tres humblement de toute ma puissance. Et pour ce May, je vous viens requerir, Pardonnez moy de vostre gentillesse, Se je ne puis à present vous servir Comme je doy, car je vous fais promesse; J'ay bon vouloir envers vous, mais Tristesse M'a si longtemps en son dangier nourry, Que j'ay du tout joye mis en oubly; Si me vault mieulx seul de gens eslongner, Qui dolent est ne sert que d'encombrance; Pour ce, reclus me tendray en penser Tres humblement de toute ma puissance. Doulx souvenir, chierement je vous pry, Escrivez tost ceste balade cy; De par mon cueur la feray presenter A ma Dame, ma seule desirance, A qui pieca je le voulu donner Tres humblement, de toute ma puissance. Retour au sommaire
XLIII Mon cueur est devenu hermite En l'ermitaige de Pensée; Car Fortune la tres despite Qui l'a hay mainte journée, S'est nouvellement aliée, Contre lui, avecques Tristesse, Et l'ont banny hors de liesse; Place n'a où puis demourer, Fors ou bois de Merencolie, Il est content de s'y logier; Si lui dis je que c'est folie. Mainte parolle lui ay dicte, Mais il ne l'a point escoutée: Mon parler riens ne lui proufite, Sa voulenté y est fermée; De legier ne seroit changée, Il se gouverne par Destresse Qui, contre son prouffit, ne cesse Nuit et jour de le conseillier; De si pres lui tient compaignie Qu'il ne peut ennuy delaissier, Si lui dis je que c'est folie. Pour ce saichiez, je m'en acquicte, Belle tres loyaument amée, Se lectre ne lui est escripte Par vous, ou nouvelle mandée, Dont sa doleur soit allegée, Il a fait son veu et promesse De renoncer à la richesse De plaisir, et de doulx penser; Et apres ce, toute sa vie, L'abit de Desconfort porter, Si lui dis je que c'est folie. Se par vous n'est Belle sans per, Pour quelque chose que lui dye, Mon cueur ne se veult conforter, Si lui dis je que c'est folie. Retour au sommaire
XLIV Dangier, je vous gecte mon gant, Vous appellant de traison, Devant le Dieu d'amours puissant Qui me fera de vous raison; Car vous m'avez, mainte saison, Fait douleur à tort endurer, Et me faictes loings demourer De la nompareille de France. Mais vous l'avez tousjours d'usance De grever loyaulx amoureux, Et pour ce que je suis l'un d'eulx, Pour eulx et moy prens la querelle; Par Dieu, vilain, vous y mourrez Par mes mains, point ne le vous celle, S'à Loyaulté ne vous rendez. Comment avez vous d'orgueil tant? Que vous osez sans achoison Tourmenter aucun vray amant Qui, de cueur et d'entencion, Sert Amours sans condicion; Certes moult estes à blasmer, Pensez donques de l'amender, En laissant vostre malvueillance, Et par tres humble repentance, Alez crier mercy à ceulx Que vous avez faiz doloreux, Et qui vous ont trouvé rebelle; Autrement pour seur vous tenez Que gaige je vous appelle, S'à Loyaulté ne vous rendez, Vous estes tous temps mal pensant, Et plain de faulse soupecon; Ce vous vient de mauvais talant Nourry en couraige felon; Quel mal ou ennuy vous fait on? Se par amours on veult amer, Pour plus aise le temps passer En lyee joyeuse plaisance; C'est gracieuse desirance. Pour ce, faulx, vilain, orgueilleux, Changiez voz vouloirs oultragieux, Ou je vous feray guerre telle Que, sans faillir, vous trouverez Qu'elle vauldra pis que mortelle, S'à Loyaulté ne vous rendez. Retour au sommaire
XLV Se Dieu plaist, briefment la nuée De ma tristesse passera, Belle tres loyaument amée, Et le beau temps se monstrera: Mais savez vous quant ce sera? Quant le doulx souleil gracieux De vostre beaulté entrera Par les fenestres de mes yeulx. Lors la chambre de ma pensée De grant plaisance reluira, Et sera de joye parée, Adonc mon coeur s'esveillera Qui en dueil dormy longtemps a, Plus ne dormira, se m'aid Dieux, Quant ceste clarté le ferra Par les fenestres de mes yeulx. Helas! quant vendra la journée, Qu'ainsi avenir me pourra Ma maistresse tres desirée, Pensez vous que brief avendra; Car mon cueur tousjours languira En ennuy sans point avoir mieulx, Jusqu'à tant que ce cy verra Par les fenestres de mes yeulx. De Reconfort mon cueur aura Autant que nul dessoubz les cieulx, Belle, quant vous regardera, Par les fenestres de mes yeulx. Retour au sommaire
XLVI Au court jeu de tables jouer, Amour me fait moult longuement; Car tousjours me charge garder Le point d'actente seulement; En me disant que vrayement Se ce point lye scay tenir, Qu'au derrain je doy, sans mentir, Gaaingnier le jeu entierement. Je suy pris, et ne puis entrer Ou point que desire souvent; Dieu me doint une fois gecter Chance qui soit aucunement A mon propos, car autrement Mon cueur sera pis que martir, Se ne puis, ainsi qu'ay desir, Gaaingnier le jeu entierement. Fortune fait souvent tourner Les dez contre moy mallement; Mais Espoir, mon bon conseillier, M'a dit et promis seurement, Que Loyaulté prochainement Fera Boneur vers moy venir Qui me fera, à mon plaisir, Gaaingnier le jeu entierement. Je vous supply tres humblement, Amour, aprenez moy comment J'asserray les dez sans faillir; Par quoi puisse, sans plus languir, Gaaingnier le jeu entierement. Retour au sommaire
XLVII Vous, soyez la tres bien venue Vers mon cueur, Joyeuse nouvelle, Avez vous point ma Dame veue? Contez moi quelque chose d'elle; Dictes moy, n'est elle pas telle Qu'estoit? quant derrenierement, Pour m'oster de merencolie, M'escrivy amoureusement: C'estes vous de qui suis amye. Son vouloir jamais ne se mue, Ce croy je, mais tient la querelle De Loyaulté, qu'a retenue Sa plus prochaine damoiselle; Bien le monstre, sans que le celle, Qu'elle se maintient loyaument, Quant lui plaist, dont je la mercie, Me mander si tres doulcement: C'estes vous de qui suis amye. Pour le plus eureux soubz la nue Me tiens, quant m'amye s'appelle; Car en tous lieux, où est congneue, Chascun la nomme la plus belle; Dieu doint que, maugré le rebelle Dangier, je la voye briefment, Et que de sa bouche me die: Amy, pensez que seulement C'estes vous de qui suis amye. J'ay en mon cueur joyeusement Escript, afin que ne l'oublie, Ce refrain qu'ayme chierement: C'estes vous de qui suis amye. Retour au sommaire
XLVIII Trop longtemps vous voy sommeillier, Mon cueur, en dueil et desplaisir; Vueilliez vous ce jour esveillier, Alons au bois le May cueillir, Pour la coustume maintenir. Nous orrons des oyseaulx le glay, Dont ilz font les bois retentir, Ce premier jour du mois de May, Le Dieu d'amours est coustumier, A ce jour, de feste tenir, Pour amoureux cueurs festier Qui desirent de le servir; Pour ce, fait les arbres couvrir De fleurs, et les champs de vert gay; Pour la feste plus embellir, Ce premier jour du mois de May. Bien scay, mon cueur, que faulx Dangier Vous fait mainte paine souffrir; Car il vous fait trop eslongner Celle qui est vostre desir; Pourtant vous fault esbat querir; Mieux conseiller, je ne vous scay, Pour vostre doleur amendrir, Ce premier jour du mois de May. Ma Dame, mon seul souvenir, En cent jours n'auroye loisir De vous raconter, tout au vray, Le mal qui tient mon cueur martir, Ce premier jour du mois de May. Retour au sommaire
XLIX J'ay mis en escript mes souhais Ou plus parfont de mon penser; Et combien, quant je les ay fais, Que peu me pevent profiter; Je ne les vouldroye donner Pour nul or, qu'on me sceust offrir, En esperant, qu'au par aler, De mille l'un puist avenir. Par la foy de mon corps! jamais Mon cueur ne se peut d'eulx lasser; Car si richement sont pourtrais, Que souvent les vient regarder, Et s'y esbat pour temps passer, En disant par ardent desir: Dieu doint que, pour me conforter, De mille l'un puist avenir! C'est merveille, quant je me tais, Que j'oy mon cueur ainsi parler; Et tient avec Amour ses plais, Que tousjours veult acompaignier; Car il dit que des biens d'amer Cent mille lui veult departir; Plus ne quier, mais que sans tarder, De mille l'un puist avenir. Vueilliez à mon cueur accorder, Sans par parolles le mener, Amour, que par vostre plaisir, Des biens que lui voulez donner, De mille l'un puist avenir. Retour au sommaire
L Par le commandement d'Amours Et de la plus belle de France, J'enforcis mon chastel tousjours Appellé Joyeuse plaisance, Assis sur roche d'Esperance, Avitaillé l'ay de Confort; Contre Dangier et sa puissance, Je le tendray jusqu'à la mort. En ce chastel y a trois tours, Dont l'une se nomme Fiance D'avoir briefment loyal secours, Et la seconde Souvenance, La tierce Ferme desirance. Ainsi le chastel est si fort Que nul n'y peut faire grevance; Je le tendray jusqu'à la mort. Combien que Dangier, par faulx tours, De le m'oster souvent s'avance; Mais il trouvera le rebours, Se Dieu plaist, de sa malvueillance; Bon droit est de mon aliance, Loyaulté et lui sont d'accort De m'aidier, pour ce, sans doubtance; Je le tendray jusqu'à la mort. Faisons bon guet sans decevance Et assaillons par ordonnance, Mon cueur, Dangier qui nous fait tort; Se prandre le puis par vaillance, Je le tendray jusqu'à la mort. Retour au sommaire
LI La premiere foiz, ma Maistresse, Qu'en vostre presence vendray, Si ravi seray de liesse, Qu'à vous parler je ne pourray; Toute contenance perdray, Car, quant vostre beaulté luira Sur moy, si fort esbloira Mes yeulx que je ne verray goute; Mon cueur aussi se pasmera, C'est une chose que fort doubte. Pour ce, nompareille Princesse, Quant ainsi devant vous seray, Vueilliez, par vostre grant humblesse, Me pardonner, se je ne scay Parler à vous, comme devray; Mais tost apres, s'asseurera Mon cueur, et puis vous contera Son fait, mais que nul ne l'escoute; Dangier grant guet sur lui fera, C'est une chose que fort doubte. Et se mectra souvent en presse D'ouir tout ce que je diray; Mais je pense que par sagesse Si tres bien me gouverneray, Et telle maniere tendray, Que faulx Dangier trompé sera, Ne nulle riens n'appercevra; Si mectra il sa paine toute D'espier tout ce qu'il pourra; C'est une chose que fort doubte. Retour au sommaire
LII Me mocquez vous, Joyeulx Espoir, Par parolles trop me menez, Pensez vous de me decevoir; Chascun jour vous me promectez Que briefment veoir me ferez Ma Dame, la gente Princesse, Qui a mon cueur entierement; Pour Dieu, tenez vostre promesse, Car trop ennuié qui actent. Il a longtemps, pour dire voir, Que tout mon estat congnoissez; N'ay je fait mon loyal devoir D'endurer, comme bien savez, Ouil, ce croy je plus qu'assez; Temps est que me donnez liesse, Desservie l'ay loyaument, Pardonnez moy, se je vous presse, Car trop ennuié qui actent. Ne me mectez à nonchaloir, Honte sera se me failliez, Veu que me fie main et soir En tout ce que faire vouldrez, Se mieulx faire ne me povez, Au moins monstrez moy ma maistresse Une foiz, pour aucunement Allegier le mal qui me blesse, Car trop ennuié qui actent. Espoir, tousjours vous m'asseurez Que bien mon fait ordonnerez, Bel me parlez, je le confesse; Mais, tant y mectez longuement, Que je languis en grant destresse, Car trop ennuié qui actent. Retour au sommaire
LIII Le premier jour du mois de May S'acquicte vers moy grandement; Car, ainsi qu'à présent, je n'ay En mon cueur que deuil et tourment; Il est aussi pareillement Troublé, plain de vent et de pluie; Estre souloit tout autrement, Ou temps qu'ay congneu en ma vie. Je croy qu'il se met en essay De m'acompaignier loyaulment; Content m'en tiens, pour dire vray, Car meschans, en leur pensement, Recoivent grand allegement, Quant en leurs maulx ont compaignie; Essayé l'ay certainement, Ou temps qu'ay congneu en ma vie. Las! j'ay veu May joyeux et gay, Et si plaisant à toute gent, Que raconter au long ne scay Le plaisir et esbatement Qu'avait en son commandement; Car Amour, en son abbaye, Le tenoit chief de son couvent, Ou temps qu'ay congneu en ma vie. Le temps va je ne scay comment, Dieu l'amende prouchainement! Car Plaisance est endormie, Qui souloit vivre lyement, Ou temps qu'ay congneu en ma vie. Retour au sommaire
LIV Pour Dieu, gardez bien souvenir Enclos dedens vostre pensée, Ne le laissiez dehors yssir, Belle tres loyaument amée; Faictes que chascune journée Vous ramentoive bien souvent La maniere quoy et comment, Ja pieca, me feistes promesse, Quant vous retins premierement Ma Dame, ma seule maistresse. Vous savez que, par franc desir Et loyal amour conseillée, Me deistes que, sans departir, De m'amer estiez fermée; Tant comme j'auroye durée. Je metz en vostre jugement Se ma bouche dit vray ou ment; Si tiens que parler de princesse Vient du cueur, sans decevement, Ma dame, ma seule maistresse. Non pourtant, me fault vous ouvrir La double qu'en moy est entrée: C'est que j'ay paour, sans vous mentir, Que ne m'ayez, tres belle née, Mis en oubly; car mainte année Suis loingtain de vous longuement, Et n'oy de vous aucunement Nouvelle pour avoir liesse; Pourquoy vis douloreusement, Ma Dame, ma seule maistresse. Nul remede ne scay querir, Dont ma doleur soit allegée; Fors que souvent vous requerir, Que la foy que m'avez donnée Soit par vous loyaument gardée; Car vous congnoissiez clerement Que, par vostre commandement, Ay despendu de ma jeunesse, Pour vous actendre seulement, Ma Dame, ma seule maistresse. Plus ne vous convient esclarsir La chose que vous ay comptée; Vous la congnoissiez, sans faillir; Pour ce, soyez bien advisée Que je ne vous trouve muée; Car, s'en vous trouve changement, Je requerray tout haultement, Devant l'amoureuse Deesse, Que j'aye de vous vengement, Ma dame, ma seule maistresse. Se je puis veoir seurement Que m'amez tousjours loyaument, Content suis de passer destresse En vous servant joyeusement, Ma Dame, ma seule maistresse. Retour au sommaire
LV Helas! helas! qui a laissié entrer Devers mon cueur doloreuse nouvelle? Conté lui a plainement, sans celer, Que sa Dame, la tres plaisant et belle, Qu'il a longtemps tres loyaument servie, Est à present en griefve maladie; Dont il est cheu en desespoir si fort, Qu'il souhaide piteusement la mort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie. Je suis alé pour le reconforter, En lui priant qu'il n'ait nul soussy d'elle, Car, se Dieu plaist, il orra brief conter Que ce n'est pas maladie mortelle, Et que sera prochainement guerrie; Mais ne lui chault de chose que lui die; Aincois en pleurs, a tousjours son ressort Par Tristesse qui asprement le mort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie. Quant je lui dy qu'il ne se doit doubter, Car Fortune n'est pas si tres cruelle, Qu'elle voulsist hors de ce monde oster Celle qui est des princesses l'estoille, Qui partout luist des biens dont est garnie; Il me respond; qu'il est fol qui se fie En Fortune qui a fait à maint tort. Ainsi ne voult recevoir reconfort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie. Dieu tout puissant, par vostre courtoisie Guerissez la, ou mon cueur vous supplie Que vous souffrez que la mort son effort Face sur lui, car il en est d'accort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie. Retour au sommaire
LVI Sitost que l'autre jour j'ouy Que ma souveraine sans per Estoit guerie, Dieu mercy, Je m'en alay sans point tarder Vers mon cueur pour le lui conter; Mais certes tant le desiroit, Qu'à paine croire le povoit, Pour la grant amour qu'a en elle, Et souvent a par soy disoit: Saint Gabriel, bonne nouvelle. Je lui dis: mon cueur, je vous pry, Ne vueilliez croire ne penser Que moy, qui vous suy vray amy, Vous vueille mensonges trouver, Pour en vain vous reconforter; Car, trop mieulx taire me vaudroit, Que le dire se vray n'estoit; Mais la vérité si est telle, Soyez joyeulx comment qu'il soit. Saint Gabriel, bonne nouvelle. Alors mon cueur me respondy: Croire vous vueil sans plus doubter, Et tout le courroux et soussy Qu'il m'a convenu endurer, En joye le vueil retourner; Puis apres, ses yeulx essuyoit Que de plourer moilliez avoit, Disant: il est temps que rappelle Espoir qui delaissié m'avoit. Saint Gabriel, bonne nouvelle. Il me dist aussi qu'il feroit, Dedens l'amoureuse chapelle, Chanter la messe qu'il nommoit: Saint Gabriel, bonne nouvelle. Retour au sommaire
LVII Las! Mort qui t'a fait si hardie. De prendre la noble Princesse Qui estait mon confort, ma vie, Mon bien, mon plaisir, ma richesse; Puisque tu as prins ma maistresse, Prens moy aussi son serviteur, Car j'ayme mieulx prouchainement Mourir, que languir en tourment, En paine, soussy et doleur. Las! de tous biens estoit garnie, Et en droicte fleur de jeunesse; Je pry à Dieu qu'il te maudie, Faulse mort, plaine de rudesse; Se prise l'eusses en vieillesse, Ce ne fust pas si grant rigueur; Mais prise l'as hastivement, Et m'as laissié piteusement En paine, soussy et doleur. Las! je suis seul, sans compaignie, Adieu ma Dame, ma liesse; Or est nostre amour departie, Non pourtant, je vous fais promesse Que de prieres, à largesse, Morte vous serviray de cueur, Sans oublier aucunement, Et vous regrecteray souvent En paine, soussy et doleur Dieu, sur tout souverain Seigneur, Ordonnez, par grace et doulceur, De l'ame d'elle, tellement Qu'elle ne soit pas longuement En paine, soussy et doleur. Retour au sommaire
LVIII J'ai aux esches joué devant Amours, Pour passer temps, avecques faulx Dangier, Et seurement me suy gardé tousjours, Sans riens perdre jusques au derrenier, Que Fortune lui est venu aidier, Et par meschief, que maudite soit elle! A ma Dame prise soudainement; Par quoy suy mat, je le voy clerement, Se je ne fais une Dame nouvelle. Eu ma Dame j'avoye mon secours, Plus qu'en autre, car souvent d'encombrier Me delivroit, quant venoit à son cours, Et en gardes faisoit mon jeu lier; Je n'avoye Pion, ne Chevalier, Auffin ne Rocq qui peussent ma querelle Si bien aidier; il y pert vrayement, Car j'ay perdu mon jeu entierement, Se je ne fais une Dame nouvelle. Je ne me scay jamais garder des tours De Fortune, qui mainteffoiz changier A fait mon jeu, et tourner à rebours; Mon dommaige scet bientost espier, Elle m'assault sans point me desfier; Par mon serement, oncques ne congneu telle; Enjeu party suy si estrangement, Que je me rens, et n'y voy sauvement, Se je ne fais une Dame nouvelle. Retour au sommaire
LIX Je me souloye pourpenser Au commencement de l'année, Quel don je pourroye donner A ma Dame la bien amée; Or suis hors de ceste pensée, Car Mort l'a mise soubz la lame, Et l'a hors de ce monde ostée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame. Non pourtant, pour tousjours garder La coustume que j'ay usée, Et pour à toutes gens monstrer Que pas n'ay ma Dame oubliée, De messes je l'ay estrenée; Car ce me seroit trop de blasme De l'oublier ceste journée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame. Tellement lui puist prouffiter Ma priere, que confortée Soit son ame, sans point tarder, Et de ses biensfaiz guerdonnée En Paradis, et couronnée Comme la plus loyalle Dame Qu'en son vivant j'aye trouvée; Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame Quant je pense à la renommée Des grans biens dont estoit parée, Mon povre cueur de dueil se pasme; De lui souvent est regrectée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame. Retour au sommaire
LX Quant Souvenir me ramentoit La grant beaulté dont estoit plaine, Celle que mon cueur appeloit Sa seule Dame souveraine, De tous biens la vraye fontaine, Qui est morte nouvellement, Je dy, en pleurant tendrement, Ce monde n'est que chose vaine. Ou vieil temps grant renom couroit De Creseide, Yseud, Elaine Et mainte autres, qu'on nommoit Parfaictes en beaulté haultaine. Mais, au derrain, en son demaine La Mort les prist piteusement; Parquoy puis veoir clerement, Ce monde n'est que chose vaine. La Mort a voulu et vouldroit, Bien le cognois, mectre sa paine De destruire, s'elle povait, Liesse et Plaisance mondaine, Quant tant de belles dames maine Hors du monde; car vrayement Sans elles, à mon jugement, Ce monde n'est que chose vaine. Amours, pour verité certaine, Mort vous guerrie fellement; Se n'y trouvez amendement, Ce monde n'est que chose vaine. Retour au sommaire
LXI Le premier jour du mois de May, Trouvé me suis en compaignie Qui estoit, pour dire le vray, De gracieuseté garnie; Et, pour oster merencolie, Fut ordonné qu'on choisiroit, Comme fortune donneroit, La fueille plaine de verdure, Ou la fleur pour toute l'année; Si prins la feuille pour livrée, Comme lors fut mon aventure. Tantost apres je m'avisay, Qu'à bon droit, je l'avoye choisie; Car, puisque par mort perdu ay La fleur, de tous biens enrichie, Qui estoit ma Dame, m'amie, Et qui de sa grace m'amoit, Et pour son amy me tenoit, Mon cueur d'autre fleur n'a plus cure: Adonc congneu que ma pensée Accordoit à ma destinée, Comme lors fut mon aventure. Pour ce, la fueille porteray Cest an, sans que point je l'oublie; Et à mon povoir me tendray Entierement de sa partie; Je n'ay de nulle fleur envie, Porte la qui porter la doit, Car la fleur, que mon cueur amoit Plus que nulle autre creature, Est hors de ce monde passée, Qui son amour m'avoit donnée, Comme lors fut mon aventure. Il n'est fueille, ne fleur qui dure Que pour ung temps, car esprouvée J'ay la chose que j'ay comptée, Comme lors fut mon aventure. Retour au sommaire
LXII Le lendemain du premier jour de May, Dedens mon lit, ainsi que je dormoye, Au point du jour m'avint que je songay Que devant moy une fleur je veoye, Qui me disoit: Amy, je me souloye En toy fier, car pieca mon party Tu tenoies, mais mis l'as en oubly, En soustenant la fueille contre moy; J'ay merveille que tu veulx faire ainsi, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy. Tout esbahy alors je me trouvay, Si respondy au mieulx que je savoye: Tres belle fleur, oncques je ne pensay Faire chose qui desplaire te doye; Se, pour esbat, aventure m'envoye Que je serve la fueille cest an cy, Doy je pourtant estre de toy banny? Nennil certes, je fais comme je doy, Et, se je tiens le party qu'ay choisy, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy. Car non pourtant honneur te porteray De bon vouloir, quelque part que je soye, Tout pour l'amour d'une fleur que j'amay Ou temps passé; Dieu doint que je la voye En Paradis, apres ma mort, en joye; Et pour ce, fleur, chierement je te pry, Ne te plains plus, car cause n'as pourquoy, Puisque je fais ainsi que tenu suy, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy. La vérité est telle que je dy, J'en fais juge Amour le puissant Roy; Tres doulce fleur, point ne te cry mercy, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy. Retour au sommaire
LXIII En la forest d'ennuieuse tristesse, Ung jour m'avint qu'à par moy cheminoye, Si rencontray l'amoureuse Deesse Qui m'appella, demandant où j'aloye. Je respondy que par Fortune estoye Mis en exil en ce bois, longtemps a, Et, qu'à bon droit, appeller me povoye L'omme esgaré qui ne scet où il va. Et soubzriant, par sa tres grant humblesse, Me respondy: Amy, se je savoye Pourquoy tu es mis en ceste destresse, A mon povoir, voulentiers t'aideroye; Car, ja pieca, je mis ton cueur en voye De tout plaisir, ne scay qui l'en osta; Or me desplaist qu'à present je te voye L'omme esgaré qui ne scet où il va. Helas! dis je, souveraine Princesse, Mon fait savez, pourquoy le vous diroye? C'est par la Mort qui fait à tous rudesse, Qui m'a tollu celle que tant amoye, En qui estoit tout l'espoir que j'avoye, Qui me guidoit, si bien m'acompaigna En son vivant, que point ne me trouvoye L'omme esgaré qui ne scet où il va. Aveugle suy, ne scay où aler doye; De mon baston affin que ne forvoye, Je vois tastant mon chemin ca et là; C'est grant pitié qu'il convient que je soye L'omme esgaré qui ne scet où il va. Retour au sommaire
LXIV J'ay esté de la compaignie Des amoureux moult longuement, Et m'a Amour, dont le mercie, Donné de ses biens largement; Mais au derrain, ne scay comment, Mon fait est venu au contraire; Et, à parler ouvertement, Tout est rompu, c'est à reffaire Certes, je ne cuidoye mie Qu'en amer eust tel changement; Car, chascun dit que c'est la vie Où il a plus d'esbatement; Helas! j'ay trouvé autrement; Car, quant en l'amoureux repaire Cuidoye vivre seurement, Tout est rompu, c'est à reffaire. Au fort, en Amour je m'affie Qui m'aidera aucunement, Pour l'amour de sa seigneurie Que j'ay servie loyaument; N'oncques ne fis, par mon serement, Chose qui lui doye desplaire, Et non pourtant estrangement, Tout est rompu, c'est à reffaire. Amour, ordonnez tellement Que j'aye cause de me taire, Sans plus dire de cueur dolent: Tout est rompu, c'est à reffaire. Retour au sommaire
LXV Plaisant Beaulté mon cueur nasvra Ja pieca, si tres durement Qu'en la fievre d'amours entra, Qui l'a tenu moult asprement; Mais, de nouvel presentement, Ung bon medicin qu'on appelle Nonchaloir, que tiens pour amy, M'a guery, la sienne mercy, Se la playe ne renouvelle. Quant mon cueur tout sain se trouva, Il l'en mercia grandement; Et humblement lui demanda: S'en santé serait longuement? Il respondy tres saigement: Mais que gardes bien ta fourcelle Du vent d'Amours qui te fery, Tu es en bon point jusqu'à cy, Se la playe ne renouvelle. L'embusche de Plaisir entra Parmy tes yeulx soutifvement; Jeunesse le mal pourchassa, Qui t'avoit en gouvernement; Et puis bouta priveement Dedens ton logis l'estincelle D'Ardant desir qui tout ardy; Lors fus nasvré, or t'ay guery, Se la playe ne renouvelle. Retour au sommaire
LXVI Le beau souleil, le jour saint Valentin, Qui apportait sa chandelle alumée, N'a pas longtemps, entra ung bien matin Priveement en ma chambre fermée. Celle clarté, qu'il avoit apportée, Si m'esveilla du somme de Soussy, Où j'avoye toute la nuit dormy Sur le dur lit d'ennuieuse pensée. Ce jour aussi, pour partir leur butin Des biens d'Amours, faisoient assemblée Tous les oyseaulx, qui parlans leur latin, Crioyent fort, demandans la livrée Que Nature leur avoit ordonnée; C'estoit d'un per comme chascun choisy; Si ne me peu rendormir, pour leur cry, Sur le dur lit d'ennuieuse pensée. Lors en moillant de larmes mon coessin, Je regrectay ma dure destinée, Disant: Oyseaulx je vous voy en chemin De tout plaisir et joye désirée; Chascun de vous a per qui lui agrée, Et point n'en ay, car Mort, qui m'a trahy, A prins mon per, dont en dueil je languy Sur le dur lit d'ennuieuse pensée. Saint Valentin choisissent ceste année Ceulx et celles de l'amoureux party; Seul me tendray, de confort desgarny, Sur le dur lit d'ennuieuse pensée. Retour au sommaire
LXVII Mon cueur dormant en nonchaloir, Reveilliez vous joyeusement, Je vous fais nouvelles savoir, Qui vous doit plaire grandement; Il est vray que presentement Une Dame tres honnorée En toute bonne renommée, Desire de vous acheter, Dont je suy joyeulx et d'accort; Pour vous, son cueur me veult donner, Sans departir, jusqu'à la mort. Ce change doy je recevoir En grant gré, tres joyeusement; Or, vous charge d'entier povoir Si chier et tant estroictement, Que je puis plus que loyaument Soit par vous cherie et amée; Et, en tous lieux, nuit et journée L'acompaignier, sans la laissier, Tant que j'en aye bon rapport; Il vous convient sien demourer, Sans departir, jusqu'à la mort. Alez vous logier ou manoir De son tres gracieux corps gent, Pour y demourer main et soir, Et l'onnourer entierement; Car, par son bon commandement, Lieutenant vous veult ordonner De son cueur, en joyeulx deport; Pensez de bien vous gouverner, Sans departir, jusqu'à la mort. Retour au sommaire
LXVIII Belle, se ne m'osez donner De voz doulx baisiers amoureux, Pour paour de Dangier courroucer, Qui tousjours est fel et crueux; J'en embleray bien ung ou deux; Mais que, n'y prenez desplaisir, Et que le vueilliez consentir, Maugré Dangier et ses conseulx. De ce faulx vilain aveugler, Dieu scet se j'en suis desireux; Nul ne le peut aprivoiser, Tout temps est si souspeconneux, Qu'en penser languist doloreux, Quant il voit Plaisance venir; Mais elle se scet bien chevir, Maugré Dangier et ses conseulx. Quand estroit la cuide garder, Hardy cueur, secret et eureux, S'avecques lui scet amener Avis bon et aventureux, Desguisé soubz maintien honteux; Bien pevent Dangier endormir; Lors Plaisance fait son desir, Maugré Dangier et ses conseulx. Bien dessert guerdon plantureux Advis, qui scet si bien servir Au besoing, et trouver loisir, Maugré Dangier et ses conseulx. Retour au sommaire
LXIX J'ay fait l'obseque de ma Dame Dedens le moustier amoureux, Et le service pour son ame A chanté Penser doloreux; Mains sierges de souspirs piteux Ont esté en son luminaire; Aussy j'ay fait la tombe faire De regretz, tous de lermes pains, Et tout entour, moult richement, Est escript: Cy gist vrayement Le tresor de tous biens mondains. Dessus elle, gist une lame Faictes d'or et de saffirs bleux; Car saffir est nommé la jame De Loyaulté, et l'or eureux; Bien lui appartiennent ces deux; Car Eur et Loyaulté pourtraire Voulu, en la tres debonnaire, Dieu, qui la fist de ses deux mains, Et fourma merveilleusement; C'estoit, à parler plainement, Le tresor de tous biens mondains. N'en parlons plus, mon cueur se pasme Quant il oyt les faiz vertueux D'elle, qui estoit sans nul blasme; Comme jurent celles et ceulx Qui congnoissoient ses conseulx; Si croy que Dieu la voulu traire Vers lui, pour parer son repaire De Paradis, où sont les sains, Car c'est d'elle bel parement, Que l'en nommoit communement Le tresor de tous biens mondains. De riens ne servent pleurs, ne plains; Tous mourrons, ou tart ou briefment; Nul ne peut garder longuement Le tresor de tous biens mondains. Retour au sommaire
LXX Puisque Mort a prins ma maistresse, Que sur toutes amer souloye, Mourir me convient en tristesse, Certes plus vivre ne pourroye; Pour ce, par deffaulte de joye Tres malade, mon testament J'ai mis en escript doloreux, Lequel je presente humblement Devant tous loyaulx amoureux. Premierement, à la haultesse Du Dieu d'amours donne et envoye Mon esperit, et en humblesse Lui supplie qu'il le convoye En son Paradis, et pourvoye; Car je jure que loyaument L'a servi de vueil desireux; Advouer le puis vrayement Devant tous loyaulx amoureux. Oultre plus, vueil que la richesse Des biens d'Amours qu'avoir souloye, Departie, soit à largesse, A vraiz amans, et ne vouldroye Que faulx amans, par nulle voye, En eussent part aucunement; Oncques n'euz amistié à eulx; Je le prans sur mon sauvement Devant tous loyaulx amoureux. Sans espargnier or, ne monnoye, Loyaulté veult qu'en terre soye En sa chapelle grandement; Dont je me tiens pour bien eureux, Et l'en mercie chierement Devant tous loyaulx amoureux. Retour au sommaire
LXXI J'oy estrangement Plusieurs gens parler, Qui trop mallement Se plaingnent d'amer; Car, legierement, Sans paine porter, Vouldroient, briefment. A fin amener Tout leur pensement. C'est fait follement D'ainsi desirer; Car, qui loyaument Veulent acquester Bon guerdonnement, Maint mal endurer Leur fault, et souvent A rebours trouver Tout leur pensement. S'Amour humblement Veulent honnourer, Et soingneusement Servir, sans faulser; Des biens largement Leur fera donner; Mais, premierement, Il veult esprouver Tout leur pensement. Retour au sommaire
LXXII Balades, chancons et complaintes Sont pour moy mises en oubly, Car ennuy et pensées maintes M'ont tenu longtemps endormy; Non pourtant, pour passer soussy, Essayer vueil se je sauroye Rimer, ainsi que je souloye, Au moins j'en feray mon povoir, Combien que je congnois et scay Que mon langaige trouveray Tout enroillié de nonchaloir. Plaisans parolles sont estaintes En moy qui deviens rassoty; Au fort, je vendray aux actaintes, Quant beau parler m'aura failly; Pourquoy pry ceulx qui m'ont oy Langaigier, quant pieca j'estoye Jeune, nouvel et plain de joye, Que vueillent excusé m'avoir; Oncques mais je ne me trouvay Si rude, car je suis, pour vray, Tout enroillié de nonchaloir. Amoureux ont parolles paintes, Et langaige frais et joly; Plaisance dont ilz sont acointes Parle pour eulx; en ce party J'ay esté, or n'est plus ainsy; Alors, de beau parler trouvoye A bon marchié, tant que vouloye; Si ay despendu mon savoir, Et s'ung peu espargné en ay, Il est, quant vendra à l'essay, Tout enroillié de nonchaloir. Mon Jubile faire devroye, Mais on diroit que me rendroye Sans cop ferir, car Bon espoir M'a dist que renouvelleray; Pour ce, mon cueur fourbir feray Tout enroillié de nonchaloir. Retour au sommaire
LXXIII L'emplastre de nonchaloir, Que sus mon cueur pieca mis, M'a guéri, pour dire voir, Si nectement que je suis En bon point, ne je ne puis Plus avoir, jour de ma vie, L'amoureuse maladie. Si font mes yeulx leur povoir D'espier par le pays, S'ilz pourroyent plus veoir Plaisant beaulté, qui jadis Fut l'un de mes ennemis, Et mist, en ma compaignie, L'amoureuse maladie. Mes yeux tense main et soir, Mais ilz sont si tres hastis, Et trop plains de leur vouloir; Au fort, je les metz au pis, Facent selon leur advis; Plus ne crains, dont Dieu mercie, L'amoureuse maladie. Quant je voy en doleur pris Les amoureux, je m'en ris; Car je tiens, pour grant folie, L'amoureuse maladie. Retour au sommaire
LXXIV Mon cueur m'a fait commandement De venir vers vostre jeunesse, Belle que j'ayme loyaument, Comme doy faire ma Princesse; Se vous demandez pourquoi esse? C'est pour savoir quant vous plaira Alegier sa dure destresse, Ma Dame, le sauray je ja? Dictez le, par vostre serment Je vous fais loyalle promesse, Nul ne le saura, seulement Fors que lui, pour avoir leesse; Or lui monstrez qu'estes maistresse, Et lui mandez qu'il guerira, Ou s'il doit mourir de destresse, Ma Dame, le saurai je ja? Penser ne pourroit nullement Que la doleur, qui tant le blesse, Ne vous desplaise aucunement; Or faictes donc tant qu'elle cesse, Et le remectez en l'adresse D'Espoir, dont il party pieca; Respondez sans que plus vous presse. Ma Dame, le sauray je ja? Retour au sommaire
LXXV En regardant vers le pays de France, Ung jour m'avint, à Dovre sur la mer, Qu'il me souvint de la doulce plaisance Que souloie ou dit pays trouver; Si commencay de cueur à souspirer, Combien certes que grant bien me faisoit, De veoir France que mon cueur amer doit. Je m'avisay que c'estoit nonsavance, De telz souspirs dedens mon cueur garder, Veu que je voy que la voye commence De bonne paix, qui tous biens peut donner; Pour ce, tournay en confort mon penser, Mais non pourtant, mon cueur ne se lassoit De veoir France que mon cueur amer doit. Alors chargay, en la nef d'esperance, Tous mes souhays en leur priant d'aler Oultre la mer, sans faire demourance, Et à France de me recommander; Or nous doint Dieu bonne paix sans tarder, Adonc auray loisir, mais qu'ainsi soit, De veoir France que mon cueur amer doit. Paix est tresor qu'on ne peut trop loer, Je hé guerre, point ne la doit prisier, Destourbé m'a longtemps, soit tort ou droit, De veoir France que mon cueur amer doit. Retour au sommaire
LXXVI Priez pour paix, doulce Vierge Marie, Royne des cieulx, et du monde maistresse, Faictes prier, par vostre courtoisie, Saints et sainctes, et prenez vostre adresse Vers vostre fils, requerrant sa haultesse Qu'il lui plaise son peuple regarder, Que de son sang a voulu rachater, En deboutant guerre qui tout desvoye; De prieres ne vous vueilliez lasser, Priez pour paix, le vray tresor de joye. Priez, prelaz, et gens de saincte vie. Religieux, ne dormez en peresse, Priez, maistres, et tous suivans clergie, Car par guerre fault que l'estude cesse; Moustiers destruiz sont sans qu'on les redresse, Le service de Dieu vous fault laisser, Quant ne povez en repos demourer; Priez si fort que briefment Dieu vous oye, L'Eglise voult à ce vous ordonner; Priez pour paix, le vray tresor de joye. Priez, princes qui avez seigneurie, Roys, ducs, contes, barons plains de noblesse, Gentils hommes avec chevalerie, Car meschans gens surmontent gentillesse; En leurs mains ont toute vostre richesse, Debatz les font en hault estat monter, Vous le povez chascun jour veoir au cler, Et sont riches de voz biens et monnoye, Dont vous deussiez le peuple supporter; Prier pour paix, le vray tresor de joye. Priez, peuple qui souffrez tirannie, Car voz seigneurs sont en telle foiblesse, Qu'ilz ne pevent vous garder par maistrie, Ne vous aider en vostre grant destresse; Loyaux marchans, la selle si vous blesse, Fort sur le doz chascun vous vient presser, Et ne povez marchandise mener, Car vous n'avez seur passage, ne voye, Et maint peril vous convient il passer: Priez pour paix, le vray tresor de joye. Priez, galans joyeulx en compaignie, Qui despendre desirez à largesse, Guerre vous tient la bourse degarnie; Priez, amans, qui voulez en liesse Servir amours, car guerre, par rudesse, Vous destourbe de voz dames hanter, Qui mainteffoiz fait leurs voloirs torner, Et quant tenez le bout de la courroye, Ung estrangier si le vous vient oster; Priez pour paix, le vray tresor de joye. Dieu tout puissant nous vueille conforter Toutes choses en terre, ciel et mer, Priez vers lui que brief en tout pourvoye, En lui seul est de tous maulx amender; Priez pour paix, le vray tresor de joye. Retour au sommaire
LXXVII BALADES DE PLUSIEURS PROPOS Orléans contre Garancières Je, qui suis Dieu des amoureux, Prince de joyeuse plaisance, A toutes celles et à ceulx Qui sont de mon obeissance, Requier qu'a toute leur puissance Me viengnent aider et servir, Pour l'outrecuidance punir D'aucuns qui, par leur janglerie, Veulent, par force, conquerir Des grans biens de ma seigneurie. Car Garencieres, l'un d'entre eulx, Si dit en sa folle ventance, Pour faire le chevalereux, Qu'avant hyer, par sa grant vaillance, Lui et son cueur d'une aliance, Furent devant beaulté courir; Je ne luy vy pas sans faillir, Mais croy qu'il soit en resverie, Car si pres n'oseroit venir Des grans biens de ma seigneurie. Il dit qu'il est tant douloreux, Et qu'il est mort sans recouvrance; Mais bien seroit il maleureux, Qui donneroit en ce creance; On peut veoir que celle penance, Qu'il lui a convenu souffrir, N'a fait son visaige pallir, Ne amaigrir de maladie, Ainsi se mocque, pour chevir Des grans biens de ma seigneurie. Sur tous, me plaist le retenir Roys des heraulx pour bien mentir; Cest office je lui octrie, C'est ce que lui veuil departir Des grans biens de ma seigneurie. Retour au sommaire
LXXVIII En acquictant nostre temps vers jeunesse, Le nouvel an et la saison jolie, Plains de plaisir et de toute liesse, Qui chascun d'eulx chierement nous en prie; Venuz sommes en ceste mommerie, Belles, bonnes, plaisans et gracieuses, Prestz de dancer, et faire chiere lye, Pour resveiller voz pensées joyeuses. Or bannissiez de vous toute peresse, Ennuy, soussy avec merencolie, Car froit yver, qui ne veult que rudesse, Est desconfit, et convient qu'il s'enfuye; Avril et May amainent doulce vie Avec eulx; pour ce, soyez songneuses De recevoir leur plaisant compaignie, Pour resveillier voz pensées joyeuses. Venus aussi, la tres noble Deesse, Qui sur femmes doit avoir la maistrie, Vous envoye de confort à largesse, Et plaisance de grans biens enrichie, En vous chargeant que, de vostre partie, Vous acquictiez sans estre dangereuses; Aidiez vous veult sans que point vous oublie, Pour resveiller voz pensées joyeuses. Retour au sommaire
LXXIX Bien monstrez, printemps gracieulx, De quel mestier savez servir, Car yver fait cueurs ennuieux, Et vous les faictes resjouir; Sitost, comme il vous voit venir, Lui et sa meschant retenue Sont contrains, et pretz de fuir, A vostre joyeuse venue. Yver fait champs et arbres vieulx, Leurs barbes de neiges blanchir, Et est si froit, ort et pluvieux, Qu'empres le feu convient croupir; On ne peut hors des huis yssir, Comme ung oisel qui est en mue; Mais vous faictes tout rajeunir, A vostre joyeuse venue. Yver fait le souleil, es cieulx, Du mantel des nues couvrir; Or maintenant, loué soit Dieux, Vous este venu esclersir Toutes choses et embellir; Yver a sa peine perdue, Car l'an nouvel l'a fait bannir, A vostre joyeuse venue. Retour au sommaire
LXXX Je fu en fleur ou temps passé d'enfance, Et puis apres devins fruit en jeunesse; Lors m'abaty de l'arbre de plaisance, Vert et non meur, Folie, ma maistresse; Et pour ce la, raison qui tout redresse A son plaisir, sans tort ou mesprison, M'a à bon droit, par sa tres grant sagesse, Mis pour meurir ou feurre de prison. En ce j'ay fait longue continuance, Sans estre mis à l'essor de largesse; J'en suis content, et tiens que sans doubtance, C'est pour le mieulx, combien que par peresse Deviens fletry, et tire vers vieillesse; Assez estaint est en moy le tison De sot desir, puisqu'ay esté en presse Mis pour meurir ou feurre de prison. Dieu nous doint paix, car c'est ma desirance, Adonc seray en l'eaue de liesse Tost refreschi, et au souleil de France Bien nectié du moisy de tristesse; J'actens bon temps, endurant en humblesse, Car j'ay espoir que Dieu ma guerison Ordonnera; pour ce, m'a sa haultesse Mis pour meurir ou feurre de prison. Fruit suis d'yver qui a meins de tendresse Que fruit d'esté, si suis en garnison, Pour amolir ma trop verde rudesse, Mis pour meurir ou feurre de prison. Retour au sommaire
LXXXI Cueur, trop es plain de folie, Cuides tu de t'eslongner Hors de nostre compaignie, Et en repos te logier; Ton propos ferons changier, Soing et Ennuy nous nommons, Avecques toy demourrons, Car c'est le commandement De Fortune qui en serre T'a tenu moult longuement, Ou royaume d'Angleterre. Dy nous, ne cognois tu mie Que l'estat de prisonnier Est que souvent lui ennuye, Et endure maint dangier, Dont il ne se peut vengier; Pour ce, nous ne te faisons Nul tort, se te gouvernons Ainsi que communement Sont prisonniers pris en guerre, Dont es l'un presentement Ou royaume d'Angleterre. En lieu de plaisance lye, Au lever et au couschier Trouveras merencolie, Souvent te fera veillier, La nuit et le jour songier; Ainsi te guerdonnerons, Et es fers te garderons; De soussy et pensement, Se tu peuz, si te defferre, Par nous n'auras autrement Ou royaume d'Angleterre. Retour au sommaire
LXXXII Nouvelles ont couru en France, Par mains lieux, que j'estoye mort; Dont avoient peu deplaisance Aucuns qui me hayent à tort; Autres en ont eu desconfort, Qui m'ayment de loyal vouloir, Comme mes bons et vrais amis; Si fais à toutes gens savoir Qu'encore est vive la souris. Je n'ay eu ne mal, ne grevance, Dieu mercy, mais suis sain et fort, Et passe temps en esperance Que paix, qui trop longuement dort, S'esveillera, et par accort A tous fera liesse avoir; Pour ce, de Dieu soient maudis Ceux qui sont dolens de veoir Qu'encore est vive la souris. Jeunesse sur moy a puissance, Mais Vieillesse fait son effort De m'avoir en sa gouvernance; A present faillira son sort, Je suis assez loing de son port, De pleurer vueil garder mon hoir; Loué soit Dieu de Paradis, Qui m'a donné force et povoir, Qu'encore est vive la souris. Nul ne porte pour moy le noir, On vent meilleur marchié drap gris; Or tiengne chascun, pour tout voir, Qu'encore est vive la souris. Retour au sommaire
LXXXIII Puisqu'ainsi est que vous alez en France, Duc de Bourbon, mon compaignon tres chier, Ou Dieu vous doint, selon la desirance Que tous avons, bien povoir besongner; Mon fait vous vueil descouvrir et chargier Du tout en tout, en sens et en folie; Trouver ne puis nul meilleur messagier, Il ne faut ja que plus je vous en die. Premierement, se c'est vostre plaisance, Recommandez moy, sans point l'oublier, A ma Dame; ayez en souvenance, Et lui dictes, je vous pry et requier, Les maulx que j'ay quant me fault eslongnier, Maugré mon vueil, sa doulce compaignie; Vous savez bien que c'est de tel mestier, Il ne faut ja que plus je vous en die. Or y faictes comme j'ay la fiance, Car un amy doit pour l'autre veillier; Se vous dictes: Je ne scay, sans doubtance, Qui est celle? vueilliez la enseignier. Je vous respons qu'il ne vous fault serchier, Fors que celle qui est la mieulx garnie De tous les biens qu'on sauroit souhaidier; Il ne faut ja que plus je vous en die. Sy ay chargié à Guillaume Cadier Que, par de la, bien souvent vous supplie; Souviengne vous du fait du prisonnier, Il ne faut ja que plus je vous en die. Retour au sommaire
LXXXIV Mon gracieulx cousin, Duc de Bourbon, Je vous requier, quant vous aurez loisir. Que me faictes, par balade ou chancon, De vostre estat aucunement sentir; Car quant à moy, saichiez que, sans mentir, Je sens mon cueur renouveller de joye, En esperant le bon temps à venir, Par bonne paix que brief Dieu nous envoye. Tout crestian qui est loyal et bon, Du bien de paix se doit fort resjoir, Veu les grans maulx, et la destruction, Que guerre fait par tous pays courir; Dieu a voulu Crestianté punir, Qui a laissié de bien vivre la voye, Mais puis apres, il la veult secourir, Par bonne paix que brief Dieu nous envoye. Et pour ce la, mon tres chier compaignon, Vueilliez de vous desplaisance bannir, En oubliant vostre longue prison, Qui vous a fait mainte doleur souffrir; Merciez Dieu, pensez de le servir, Il vous garde de tous biens grant montjoye, Et vous fera avoir vostre desir, Par bonne paix que brief Dieu nous envoye. Resveilliez vous en joyeulx souvenir, Car j'ay espoir qu'encore je vous voye, Et moy aussy en confort et plaisir, Par bonne paix que brief Dieu nous envoye. Retour au sommaire
LXXXV Mon chier cousin, de bon cueur vous mercie, Des blancs connins que vous m'avez donnez; Et oultre plus, pour vray vous certiffie, Quant aux connins, que dictes qu'ay amez, Ilz sont pour moy, plusieurs ans a passez, Mis en oubly; aussi mon instrument Qui les servoit, a fait son testament, Et est retrait, et devenu hermite; Il dort tousjours, à parler vrayement, Comme cellui qui en riens ne prouffite. Ne parlez plus de ce, je vous en prie, Dieux ait l'ame de tous les trespassez! Parler vault mieulx, pour faire chiere lye, De bons morceaulx et de frians pastez, Mais qu'ilz soient tout chaudement tastez; Pour le present, c'est bon esbatement, Et qu'on ait vin pour nectier la dent; En char crue mon cueur ne se delicte, Oublions tout le vieil gouvernement, Comme cellui qui en riens ne proufite. Quant Jeunesse tient gens en seigneurie, Les jeux d'amours sont grandement prisez; Mais Fortune qui m'a en sa baillie, Les a du tout de mon cueur deboutez; Et desormais, vous et moi excusez De tels esbatz serons legierement, Car faiz avons nos devoirs grandement Ou temps passé; vers Amours me tiens quicte, Je n'en vueil plus, mon cueur si s'en repent, Comme cellui qui en riens ne proufite. Vieulx soudoiers avecques jeune gent, Ne sont prisiez la valeur d'une micte; Mon office resine plainement, Comme cellui qui en riens ne proufite. Retour au sommaire
LXXXVI Dame qui cuidiez trop savoir, Mais vostre sens tourne en folie, Et cuidiez les gens decevoir, Par vostre cautelle jolie; Qui croirait vostre chiere lie, Tantost seroit pris en voz las, Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas. Vous cuidiez bien qu'apercevoir Ne saiche vostre moquerie, Si fais, pour vous dire le voir; Et pour ce, chierement vous prie, Alez jouer de l'escremie Autre part, car quant en ce cas, Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas. Vous ferez bien vostre devoir, Se m'atrapez par tromperie; Car trop ay congneu main et soir Les faulx tours dont estes garnie, On vous appelle, fol si fie; Deportez vous de telz esbas, Encore ne m'avez vous mie, Encore ne m'avez vous pas. Retour au sommaire
LXXXVII Orléans à Bourgoigne Puisque je suis vostre voisin En ce pais presentement, Mon compaignon, frere et cousin, Je vous requier tres chierement, Que de vostre gouvernement, Et estat me faictes savoir, Car j'en orroye bien souvent, S'il en estoit à mon vouloir. Il n'est jour, ne soir, ne matin, Que ne prie Dieu humblement Que la paix prengne telle fin, Que je puisse joyeusement, A mon desir, prouchainement Parler à vous, et vous veoir; Ce seroit tres hastivement, S'il en estoit à mon vouloir. Chascun doit estre bien enclin Vers la paix, car certainement Elle departira butin De grans biens à tous largement; Guerre ne sert que de tourment, Je la hé, pour dire le voir, Bannie seroit plainement, S'il en estoit à mon vouloir. Va, ma balade, prestement A Saint Omer, monstrant comment Tu vas pour moy ramentevoir Au Duc à qui suis loyaument, Et tout à son commandement, S'il en estoit à mon vouloir. Retour au sommaire
LXXXVIII Orléans à Bourgoigne Pour le haste de mon passaige Qu'il me convient faire oultre mer, Tout ce que j'ay en mon couraige A present ne vous puis mander; Mais non pourtant, à brief parler, De la balade que m'avez Envoyée, comme savez, Touchant paix et ma delivrance, Je vous mercie chierement, Comme tout vostre entierement, De cueur, de corps et de puissance. Je vous envoyerai messaige, Se Dieu plaist, briefment sans tarder, Loyal, secret et assez saige, Pour bien à plain vous informer De tout ce que pourray trouver Sur ce que savoir desirez; Pareillement fault que mectez Et faictes, vers la part de France, Diligence soigneusement; Je vous en requier humblement, De cueur, de corps et de puissance. Et, sans plus despendre langaige, A cours mots, plaise vous penser Que vous laisse mon cueur en gaige Pour tousjours, sans jamais faulser; Si me veuillez recommander A ma cousine, car croiez Que en vous deux, tant que vivrez, J'ay mise toute ma fiance; Et vostre party loyaument Tendray, sans faire changement, De cueur, de corps et de puissance. Or y perra que vous ferez, Et se point ne m'oublierez, Ainsi que j'y ai esperance. Adieu vous dy presentement, Tout Bourgongnon sui vrayement, De cueur, de corps et de puissance. Retour au sommaire
LXXXIX Orléans à Bourgoigne Des nouvelles d'Albion, S'il vous en plaist escouter, Mon frere et mon compaignon, Saichiez qu'à mon retourner, J'ay esté, deca la mer, Receu à joyeuse chiere, Et a fait le Roy passer, En bons termes, ma matiere. Je doy estre une saison Eslargi pour pourchasser La paix, aussi ma raencon; Se je puis seurté trouver Pour aler et retourner, Il fault qu'en haste la quiere, Se je vueil brief achever, En bons termes, ma matiere. Or, gentil Duc Bourgongnon, De ce cop vueilliez m'aydier, Comme mon entencion Est vous servir et amer, Tant que vif pourray durer; En vous ay fiance entiere, Que m'ayderez à finer, En bons termes, ma matiere. Mes amis fault esprouver, S'ilz vouldront à ma priere, Me secourir pour mener, En bons termes, ma matiere. Retour au sommaire
XC J'ay tant joué avecques Aage A la paulme, que maintenant J'ay quarante cinq, sur bon gaige Nous jouons, non pas pour neant; Assez me sens fort et puissant De garder mon jeu jusqu'à cy, Ne je ne crains riens que Soussy. Car Soussy tant me descourage De jouer, et va estouppant Les cops que fiers à l'avantage, Trop seurement est rachassant; Fortune si lui est aidant, Mais Espoir est mon bon amy, Ne je ne crains riens que Soussy. Vieillesse de douleur enrage, De ce que le jeu dure tant, Et dit en son felon langage, Que les chasses dorenavant Merchera, pour m'estre nuisant; Mais ne m'en chault, je la deffy, Ne je ne crains riens que Soussy. Se bon eur me tient convenant, Je ne double, ne tant ne quant, Tout mon adversaire party, Ne je ne crains riens que Soussy. Retour au sommaire
XCI Visaige de baffe venu Confit en composte de vin, Menton rongneulx et peu barbu, Et dessiré comme ung coquin, Malade du mal saint Martin, Et aussi ront q'un tonnellet; Dieu le me sauve ce varlet! Il est enroué devenu, Car une pouldre de raisin L'a tellement en l'ueil feru, Qu'endormy l'a, comme un touppin; II y pert chascun matin, Car il en a chault le touppet; Dieu le me sauve ce varlet! Rompre ne sauroit ung festu, Quant il a pincé un loppin, Saint Poursain qui l'a retenu Son chier compaignon et cousin, Combien qu'ayent souvent hutin, Quant ou cellier sont en secret; Dieu le me sauve ce varlet! Prince, pour aler jusqu'au Rin, D'un baril a fait son ronssin, Et ses esperons d'un foret; Dieu le me sauve ce varlet! Retour au sommaire
XCII Amour qui tant a de puissance, Qu'il fait vieilles gens rassoter, Et jeunes plains d'oultrecuidance, De tous estas se scet meller; Je l'ay congneu pieca au cler, Il ne fault ja que je le nye, Parquoy dis et puis advouer Ce n'est fors que plaisant folie. A droit compter, sans decevance, Quant ung amant vient demander Confort de sa dure grevance, Que vouldroit il faire, ou trouver? Cela, je ne l'ose nommer; Au fort, il faut que je le die, Ce qui fait le ventre lever, Ce n'est fors que plaisant folie. Bien scay que je fais desplaisance Aux amoureux, d'ainsi parler, Et que j'acquier leur malvueillance; Mais, s'il leur plaist me pardonner, Je leur prometz qu'au par aler, Quant leur chaleur est refroidie, Ilz trouveront que, sans doubter, Ce n'est fors que plaisant folie. Prince, quant ung prie d'amer, Se l'autre si veult accorder, Il n'y a plus sans mocquerie, Laissiez les ensemble jouer, Ce n'est fors que plaisant folie. Retour au sommaire
XCIII Orléans à Bourgoigne Beau frere, je vous remercie, Car aidié m'avez grandement; Et, oultre plus, vous certiffie Que j'ay mon fait entierement; Il ne me fault plus riens qu'argent, Pour avancer tost mon passaige, Et pour en avoir prestement, Mectroye corps et ame en gaige. Il n'a marchant en Lombardie, S'il m'en prestoit presentement, Que ne fusse, toute ma vie, Du cueur à son commandement; Et tant que l'eusse fait content, Demourer vouldroye en servaige, Sans espargner aucunement, Pour mectre corps et ame en gaige. Car se je suis en ma partie, Et oultre la mer franchement, Dieu mercy, point ne me soussie Que n'aye des biens largement; Et desserviray loyaument A ceulx qui m'ont, de bon couraige, Aidié, sans faillir nullement, Pour mectre corps et ame en gaige. Qui m'ostera de ce tourment, Il m'achetera plainement, A tousjours mes à heritaige, Tout sien seray, sans changement, Pour mectre corps et ame en gaige. Retour au sommaire
XCIV Orléans à Bourgoigne Pour ce que je suis à présent Avec la gent vostre ennemie, Il fault que je face semblant, Faignant que ne vous ayme mie; Non pourtant, je vous certiffie, Et vous pry que vueillez penser Que je seray, toute ma vie, Vostre loyaument, sans faulser. Tous maulx de vous je voiz disant, Pour aveugler leur faulse envie; Non pourtant, je vous ayme tant, Ainsi m'aid la Vierge Marie, Que je pry Dieu qu'il me mauldie, Se ne trouvez, au par aler, Que vueil estre, quoy que nul die, Vostre loyaument, sans faulser. Gaignez envers moy mal talant, A celle fin que nul n'espye Nostre amour, car par ce faisant, Sauldray hors du mal qui m'anuye; Mais faictes que bonne foy lye Nos cueurs, qu'ilz ne puissent muer, Car mon vouloir vers vous se plye, Vostre loyaument, sans faulser. Vous et moy avons maint servant, Que convoitise fort mestrie; Il ne fault pas, ne tant ne quant, Qu'ilz saichent nostre compaignie; Peu de nombre fault que manye Noz faiz secrez par bien celer, Tant qu'il soit temps qu'on me publie Vostre loyaument, sans faulser. Tout mon fait saurez plus avant, Par le porteur en qui me fye; Il est loyal et bien saichant, Et se garde de janglerie; Creez le de vostre partie, En ce qu'il vous doit raconter, Et me tenez, je vous en prie, Vostre loyaument, sans faulser. Dieu me fiere d'espidimie, Et ma part es cieulx je renye, Se jamais vous povez trouver Que me faigne, par tromperie, Vostre loyaument, sans faulser. Retour au sommaire
XCV Par les fenestres de mes yeulx, Ou temps passé, quant regardoye, Advis m'estoit, ainsi m'ait Dieux, Que de trop plus belles voye Qu'à present ne fais; mais j'estoye Ravy en plaisir et lyesse, Es mains de ma Dame Jeunesse. Or, maintenant que deviens vieulx, Quant je lis ou livre de joye, Les lunectes prens pour le mieulx, Parquoy la lectre me grossoye, Et n'y voy ce que je souloye; Pas n'avoye ceste foiblesse, Es mains de ma Dame Jeunesse. Jeunes gens vous deviendrez tieulx, Se vivez et suivez ma voye; Car aujourduy n'a soubz les cieulx Qui en aucun temps ne foloye; Puis fault que raison son compte oye, Du trop despendu en simplesse, Es mains de ma Dame Jeunesse. Dieu en tout, par grace pourvoye, Et ce qui nicement fourvoye A son plaisir, en bien radresse Es mains de ma Dame Jeunesse Retour au sommaire
XCVI Par les fenestres de mes yeulx, Le chault d'amours souloit passer; Mais maintenant que deviens vieulx, Pour la chambre de mon penser, En esté freschement garder, Fermées les feray tenir; Laissant le chault du jour aler Avant que je les face ouvrir. Aussi en yver le pluvieux, Qui vens et broillars fait lever, L'air d'amour epidimieux Souvent parmy se vient bouter; Si fault les pertuis estouper, Par où pourroit mon cueur ferir, Le temps verray plus net et cler, Avant que je les face ouvrir. Desormais en sains et seur lieux, Ordonne mon cueur demourer, Et par Nonchaloir, pour le mieulx, Mon medicin soy gouverner; S'Amour à mes huys vient hurter, Pour vouloir vers mon cueur venir, Seurté lui fauldra me donner, Avant que je les face ouvrir. Amours, vous venistes frapper Pieca mon cueur, sans menacer; Or, ay fait mes logis bastir Si fors que n'y pourrez entrer, Avant que je les face ouvrir. Retour au sommaire
XCVII Ung jour à mon cueur devisoye, Qui en secret à moy parloit, Et en parlant, lui demandoye Se point d'espargne fait avoit D'aucuns biens, quant Amour servoit; Il me dist que tres voulentiers La vérité m'en compteroit, Mais qu'eust visité ses papiers. Quant ce m'eut dit, il print sa voye, Et d'avecques moy se partoit, Apres entrer je le voye En ung comptouer qu'il avoit; Là deça et delà queroit, En cherchant plusieurs vieux cayers, Car le vray monstrer me vouloit, Mais qu'eust visité ses papiers. Ainsi, par ung temps l'atendoye, Tantost devers moy retournoit, Et me monstra, dont j'euz grant joye, Ung livre qu'en sa main tenoit, Ou quel dedens escript portoit Ses faiz, au long et bien entiers, Desquelz informer me feroit, Mais qu'eust visité ses papiers. Lors demanday se j'y liroye, Ou se mieulx lire lui plaisoit; Il dit que trop paine prandroye, Pourtant à lire commancoit, Et puis gectoit et assommoit Le compte des biens et dangiers; Tout à ung vy que revendroit Mais qu'eust visité ses papiers. Lors dy: Jamais je ne cuidoye, Ne nul autre ne le croiroit, Qu'en amer, où chascun s'employe, De proffit n'eust plus grant exploit; Amours ainsi les gens decoit, Plus ne m'aura en telz santiers, Mon cueur bien effacier pourroit, Mais qu'eust visité ses papiers. Amours savoir ne me devroit Mal gré, se blasme ses mestiers, Il verroit mon gaing bien estroit, Mais qu'eust visité ses papiers. Retour au sommaire
XCVIII En tirant d'Orléans à Blois, L'autre jour par eaue venoye, Si rencontray, par plusieurs foiz, Vaisseaulx, ainsi que je passoye, Qui singloient leur droicte voye, Et aloient legierement, Pour ce qu'eurent, comme veoye, A plaisir et à gré, le vent. Mon cueur, penser et moy, nous trois, Les regardasmes à grant joye, Et dist mon cueur à basse voie: Voulentiers en ce point feroye, De Confort la voille tendroye, Se je cuidoye seurement Avoir, ainsi que je vouldroye, A plaisir et à gré, le vent. Mais je treuve le plus des mois L'eaue de Fortune si quoye, Quant ou bateau du monde vois, Que, s'avirons d'Espoir n'avoye, Souvent en chemin demourroye, En trop grant ennui longuement, Pour neant en vain actendroye, A plaisir et à gré, le vent. Les nefz dont cy devant parloye, Montoient, et je descendoye Contre les vagues de tourment; Quant il lui plaira, Dieu m'envoye, A plaisir et à gré, le vent. Retour au sommaire
XCIX L'autre jour je fis assembler Le plus de conseil que povoye, Et vins, bien au long, raconter Comment deffié me tenoye; Comme par lectres monstreroye, De merancolie et douleur, Pourquoy conseiller me vouloye Par les trois estas de mon cueur. Mon advocat prist à parler, Ainsi qu'anformé je l'avoye; Lors vissiez mes amis pleurer, Quant sceurent le point où j'estoye; Non pourtant je les confortoye, Qu'à l'aide de nostre Seigneur, Bon remede je trouveroye, Par les trois estas de mon cueur. Espoir, Confort, Loyal penser, Que mes chiefs conseillers nommoye, Se firent fors, sans point doubter, Se par eulx je me gouvernoye, De me trouver chemin et voye D'avoir brief secours de doulceur, Avecques l'aide que j'auroye Par les trois estas de mon cueur. Prince, fortune me guerroye Souvent à tort, et par rigueur, Raison veult que je me pourvoye, Par les trois estas de mon cueur. Retour au sommaire
C Je meurs de soif, en cousté la fontaine; Tremblant de froit, ou feu des amoureux; Aveugle suis, et si les autres maine; Povre de sens, entre saichans l'un d'eulx; Trop negligent, en vain souvent soigneux; C'est de mon fait une chose faiée, En bien et mal par fortune menée. Je gaingne temps, et pers mainte sepmaine; Je joue et ris, quant me sens douloreux; Desplaisance j'ay, d'esperance plaine; J'actens boneur en regret angoisseux; Rien ne me plaist, et si suis desireux; Je m'esjois, et courre à ma pensée, En bien et mal par fortune menée. Je parle trop, et me tais à grant paine; Je m'esbahys, et si suis courageux; Tristesse tient mon confort en demaine, Faillir ne puis, au moins à l'un des deux; Bonne chierre je faiz, quant je me deulx; Maladie m'est en santé donnée, En bien et mal par fortune menée. Prince, je dy que mon fait maleureux, Et mon prouffit aussi avantageux, Sur ung hasart j'asseray quelque année, En bien et mal par fortune menée. Retour au sommaire
CI Comment voy je les Anglois esbahys, Resjoys toy, franc royaume de France, On apparcoit que de Dieu sont hays; Puis qu'ilz n'ont plus couraige ne puissance; Bien pensoient, par leur oultrecuidance, Toy surmonter, et tenir en servaige; Et ont tenu à tort ton heritaige; Mais à present Dieu pour toy se combat, Et se monstre du tout de ta partie, Leur grant orgueil entierement abat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie. Quant les Anglois as pieca envays, Rien ny valoit ton sens, ne ta vaillance; Lors estoies ainsi que fut Tays Pecheresse qui pour faire penance, Enclouse fut par divine ordonnance; Ainsi as tu esté en reclusaige De desconfort, et douleur de couraige. Et les Anglois menoient leur sabat, En grans pompes, baubans et tirannie. Or, a tourné Dieu ton dueil en esbat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie. N'ont pas Anglois souvent leurs Rois trays? Certes ouil. tous en ont congnoissance; Et encore, le Roy de leur pays Est maintenant en doubteuse balance; D'en parler mal, chascun Anglois s'avance; Assez monstrent, par leur mauvais langage, Que voulentiers ilz lui feroyent oultrage; Qui sera Roy entr'eulx est grant desbat; Pour ce, France, que veulx tu que te dye? De sa verge Dieu, les punist et bat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie. Roy des Français gaigné as l'asvantaige, Parfaiz ton jeu, comme vaillant et saige, Maintenant l'as plus belle qu'au rabat. De ton boneur, France, Dieu remercie; Fortune en bien avecques toi s'embat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie. Retour au sommaire
CII On parle de religion Qui est d'estroicte gouvernance, Et, par ardant devocion, Portent mainte dure penance; Mais, ainsi que j'ay congnoissance, Et selon mon entencion, Entre tous, j'ay compassion Des amoureux de l'observance Toujours par contemplacion Tiennent leurs cueurs raviz en trance; Pour venir par perfection Au hault Paradis de Plaisance: Chault, froit, soif et faim d'esperance, Souffrent en mainte nacion; Telle est la conversacion Des amoureux de l'observance. Piez nuz, de consolacion Quierent l'aumosne d'alegence; Or ne veulent ne pension, Fors de pitié pour pitance; En bissacs plains de souvenance, Pour leur simple provision, N'est ce saincte condicion Des amoureux de l'observance? Des bigotz ne quiers l'accointance, Ne loue leur oppinion, Mais me tiens, par affection, Des amoureux de l'observance. Retour au sommaire
CIII VIDIMUS DE LA DICTE OBLIGACION PAR LE DUC D'ORLÉANS A ceulx qui verront ces presentes, Le Bailly d'Amoureux espoir, Salut plain de bonnes ententes, Mandons et faisons assavoir Que le tabellion Devoir, Juré des centraux en amours, A veu nouvellement, à Tours, De Vaillant l'obligacion Entiere de bien vraye sorte, Dont en fait la relacion, Ainsi que ce vidimus porte. A double queue, par patentes, En cire vert, pour dire voir, Oblige, soubzmectant ses rentes, Cueur, corps et biens, sans decevoir, Soubz le seau d'autruy vouloir, Pour recouvrer joyeulx secours, Qu'il a desservy par mains jours; Faisant ratifficacion, Ledit notaire le rapporte, Par sa certifficacion, Ainsi que ce vidimus porte. Et deust il mectre tout en ventes, Des biens qu'il pourra recevoir, Veult paier ses debtes contentes, Tant qu'on pourra apparcevoir, Qu'il fera trop plus que povoir; Combien qu'ait eu d'estranges tours Qui lui sont venuz au rebours; En soit faicte informacion, Car à Loyaulté se conforte, Qu'en fera la probacion, Ainsi que ce vidimus porte. Pour plus abreviacion, De l'an et jour je me deporte, On en voit declaracion, Ainsi que ce vidimus porte. Retour au sommaire
CIV Bon regime sanitatis Pro vobis , neuf en mariage, Ne de vouloirs effrenatis , Abusez nimis en mesnage; Sagaciter menez l'ouvrage, Ainsi fait homo sapiens, Testibus les phisiciens. Premierement, caveatis De c ...u trop à oultraige; Car, se souvent hoc agatis, Conjunx le vouldra par usaige Chalenger, velud heritaige, Aut erit quasi hors du sens, Testibus les phisiciens. Oultre plus, non faciatis Ut Philomena ou boucaige; Se voz amours habeatis , Qui siffle carens de couraige Cantendi , mais monstrez visaige Joyeulx, et silis paciens; Testibus les phisiciens. Prince, miscui en potaige Latinum et françois langaige, Docens loyaulx advisemens, Testibus les phisiciens. Retour au sommaire
CV En la forest de longue actente, Chevauchant par divers sentiers, M'en voys, ceste année presente, Ou voyage de desiriers; Devant sont allez mes fourriers, Pour appareiller mon logis En la cité de Destinée, Et, pour mon cueur et moy, ont pris L'ostellerie de Pensée. Je mene des chevaulx quarente, Et autant pour mes officiers, Voire, par Dieu, plus de soixante, Sans les bagaiges et sommiers. Loger nous fauldra par quartiers, Se les hostelz sont trop petis Touteffoiz pour une vesprée En gré prandray, soit mieulx ou pis, L'ostellerie de Pensée. Je despens chascun jour ma rente En maints travaulx avanturiers, Dont est Fortune mal contente, Qui soustient contre moy Dangiers; Mais, Espoirs, s'ilz sont droicturiers, Et tiennent ce qui qu'ilz m'ont promis, Je pense faire telle armée, Qu'auray malgré mes ennemis, L'ostellerie de Pensée. Prince, vray Dieu de paradis, Vostre grace me soit donnée, Telle que trouve à mon devis, L'ostellerie de Pensée. Retour au sommaire
CVI Je cuide que ce sont nouvelles, J'oy nouveau bruit, et qu'est ce là? Helas! pourroy je savoir d'elles Quelque chose qui me plaira; Car j'ay desiré, longtemps a, Qu'Espoir m'estraynast de liesse, Je ne scay pas qu'il en fera, Le beau menteur plain de promesse. S'il ne sont ou bonnes ou belles, Au fort, mon cueur endurera, En actendant d'avoir de celles Que Bon eur lui apportera, Et de l'endormye beuvra; De nonchaloir, en sa destresse, Espoir plus ne l'esveillera, Le beau menteur plain de promesse. Pour ce, mon cueur, se tu me celles Reconfort, quant vers toy vendra, Tu feras mal, car tes querelles J'ay gardées, or y perra; Adviengne qu'avenir pourra! Je suis gouverné par Vieillesse, Qui de legier n'escoutera Le beau menteur plain de promesse. Ma bouche plus n'en parlera, Raison sera d'elle maistresse; Mais au derrain, blasmé sera Le beau menteur plain de promesse. Retour au sommaire
CVII N'a pas longtemps qu'escoutoye parler Ung amoureux, qui disoit à s'amye: De mon estat plaise vous ordonner, Sans me laisser ainsi finer ma vie, Je meurs pour vous, je le vous certiffie. Lors respondit, la plaisante aux doulx yeulx, Assez le croy, dont je vous remercie, Que m'aymez bien, et vous encores mieulx, Il ne fault ja vostre pousse taster, Fievre n'avez que de merencolie, Vostre orine ne aussi regarder, Tost se garist legiere maladie, Medicine devez prendre d'oublie; D'autres ay veu trop pis, en plusieurs lieux, Que vous n'estes, et, pour ce, je vous prie, Que m'aymez bien, et vous encores mieulx. Je ne vueil pas de ce vous destourber, Que ne m'amiez de vostre courtoisie; Mais que pour moy, doyez mort endurer, De le croire, ce me seroit folie; Pensez de vous, et faictes chiere lye; J'en ay ouy parler assez de tieulx Qui sont tous sains; quoyque point ne desnye Que m'aymez bien, et vous encores mieulx. Telz beaulx parlers ne sont en compaignie Qu'esbatemens, entre jeunes et vieulx; Contente suis, combien que je m'en rye, Que m'aymez bien, et vous encores mieulx. Retour au sommaire
CVIII Portant harnois rouillé de nonchaloir, Sus monteure foulée de foiblesse, Mal abillé de desireulx vouloir, On m'a croizé, aux montres de liesse, Comme cassé des gaiges de jeunesse; Je ne congnois où je puisse servir, L'arriere ban a fait crier Vieillesse, Las! fauldra il son soudart devenir? Le bien, que puis avecques elle avoir, N'est que d'un peu d'atrempée sagesse; En lieu de ce, me fauldra recevoir Ennuy, soussy, desplaisir et destresse; Par Dieu! Bon temps, mal me tenez promesse, Vous me deviez contre elle soustenir, Et je voy bien qu'elle sera maistresse, Las! fauldra il son soudart devenir? Foibles jambes porteront bon vouloir, Puisqu'ainsy est, endurant en humblesse, Prenant confort d'un bien joyeulx espoir, Quant, Dieu mercy, maladie ne presse; Mais loing se tient, et mon corps point ne blesse, C'est ung tresor que doy bien chier tenir, Veu que la fin de menasser ne cesse, Las! fauldra il son soudart devenir? Prince, je dy que c'est peu de richesse De ce monde, ne de tout son plaisir, La mort depart ce qu'on tient à largesse, Las! fauldra il son soudart devenir? Retour au sommaire
CIX Dieu vueille sauver ma galée, Qu'ay chargée de marchandise De mainte diverse pensée Enpris de loyaulté assise; Destourbée ne soit, ne prise Des robeurs, escumeurs de mer; Vent, ne marée ne luy nuyse, A bien aler et retourner. A Confort l'ay recommandée, Qu'il en face tout à sa guise, Et pencarte lui ay baillée, Qui d'estranges pays devise, Affin que dedens il advise A quel port pourra arriver, Et le chemin à chois eslise, A bien aler et retourner. Pour acquicter joye empruntée, L'envoye, sans espargner mise, Riche devendray, quelque année, Se mon entente n'est surprise; Conscience n'auray reprise De gaing à tort au par aler, En eur viengne mon entreprise, A bien aler et retourner. Prince, se maulx fortune atise, Sagement s'y fault gouverner: Le droit chemin jamais ne brise, A bien aler et retourner. Retour au sommaire
CX Ha! Dieu Amours, où m'avez vous logié? Tout droit au trait de desir et plaisance, Où, de legier, je puis estre blecié Par doulx regart, et plaisant atraiance. Jusqu'à la mort, dont trop suis en doubtance, Pour moy couvrir prestez moy ung pavaiz, Desarmé suis, car pieca mon harnaiz Je le vendy, par le conseil d'oiseuse. Comme lassé de la guerre amoureuse. Vous savez bien que me suis esloingné, Des longtemps a, d'amoureuse vaillance, Où j'estoye moult fort embesoingné, Quant m'aviez en vostre gouvernance; Or en suis hors, Dieu me doint la puissance De me garder que n'y rentre jamais; Car, quant congneu j'ay les amoureux fais, Retrait me suis de vie si peneuse, Comme lassé de la guerre amoureuse. Et non pourtant, j'ay esté advisé Que Bel acueil a fait grant aliance Encontre moy, et qu'il est embusché Pour me prandre, s'il peut, par decevance; Ung de ses gens, appellé Acointance, M'assault tousjours; mais souvent je me taiz, Monstrant semblant que je ne quiers que paiz. Sans me bouter en paine dangereuse, Comme lassé de la guerre amoureuse. Voisent faire jeunes gens leurs essaiz, Car reposer, je me vueil desormaiz; Plus cure n'ay de pensée soingneuse, Comme lassé de la guerre amoureuse. Retour au sommaire
CXI Yeulx rougis, plains de piteux pleurs, Fourcelle d'espoir reffroidie, Teste enrumée de douleurs, Et troublée de frénésie, Corps percus sans plaisance lye, Cueur du tout pausmé en rigueurs, Voy souvent avoir à plusieurs, Par le vent de merencolie. Migraine de plaingnans ardeurs, Transe de sommeil mi partie, Fievre frissonnans de maleurs, Chault ardant fort en reverie, Soif que confort ne rassasie, Dueil baigné en froides sueurs. Begayant, et changeant couleurs, Par le vent de merencolie. Toute tourmentant en langueurs, Colique de forcenerie, Gravelle de soings assailleurs, Raige de desirant folie, Anuys enflans d'ydropisie, Maulx ethiques aussi ailleurs Assourdissent les escouteurs, Par le vent de merencolie. Guerir ne se peut maladie Par phisique, ne cireurgie, Astronomans, n'enchanteurs, Des maulx que souffrent povres cueurs Par le vent de merencolie. Retour au sommaire
CXII Ce que l'ueil despend en plaisir, Le cueur l'achete chierement, Et, quand vient à compte tenir, Raison, president saigement, Demande pourquoi et comment Est despendue la richesse, Dont Amours deppart largement, Sans grant espargne de liesse. Lors respond Amoureux desir: Amours me fist commandement De joyeuse vie servir, Et obeir entierement; Et, s'ay failly aucunement, On n'en doit blasmer que jeunesse Qui m'a fait ouvrer sotement, Sans grant espargne de liesse. Pas ne mourray sans repentir, Car je m'en repens grandement, Trouvé me suis pis que martir, Souffrant maint doloureux tourment; Desormais en gouvernement Me metz, et es mains de Vieillesse, Bien scay qu'y vivray soubrement, Sans grant espargne de liesse. Le temps passe comme le vent, Il n'est si beau jeu qui ne cesse, En tout fault avoir finement, Sans grant espargne de liesse. Retour au sommaire
CXIII Je, qui suis Fortune nommée, Demande la raison pourquoy On me donne la renommée, Qu'on ne se peut fier en moy, Et n'ay ne fermeté ne foy; Car, quant aucuns en mes mains prens, D'en bas je les monte en haultesse, Et d'en hault en bas les descens, Monstrant que suis Dame et maistresse. En ce, je suis à tort blasmée, Tenant l'usaige de ma loy, Que de longtemps m'a ordonnée Dieu, sur tous le souverain Roy, Pour donner au monde chastoy; Et, se de mes biens je despens Souventesfoiz, à grant largesse, Quant bon me semble, les suspens, Monstrant que suis Dame et maistresse. C'est ma maniere acoustumée, Chascun le scet, comme je croy. Et n'est pas nouvelle trouvée, Mais, fays ainsi comme je doy; Me mocquant, je les monstre au doy Tous ceulx qui en sont mal contens: En gré pregnent joye ou destresse, Qu'ayent l'un des deux me consens, Monstrant que suis Dame et maistresse. Sur ce, s'advise qui a sens, Soit en jeunesse, ou en vieillesse, Et qui ne m'entent, je m'entens, Monstrant que suis Dame et maistresse. Retour au sommaire
CXIV Fortune, je vous oy complaindre Qu'on vous donne renom, à tort, De savoir, et aider, et faindre, Donnant plaisir et desconfort; C'est vray, et encore plus fort. Souvent effoiz, contre raison, Boutez de hault plusieurs en bas, Et de bas en hault; telz debas Vous usez en vostre maison. Bien savez de plaisance paindre, Et d'espoir, quand prenez depport. Apres effacer et destaindre Toute joye, sans nul support. Et mener à douloureux port, Ne vous chault en quelle saison; Jamais vous n'ouvrez par compas; Beaucoup pis, que je ne dy pas, Vous usez en vostre maison. Pour Dieu, vueillez vous en reffraindre, Affin qu'on ne face rapport, Qui vouldra vostre fait actaindre, Que vous soyez digne de mort; Vostre maniere chascun mort, Plus qu'autre, sans comparaison, Qui regarde par tous estats, Anuy et meschief, à grant tas, Vous usez en vostre maison. Ne jouez plus de vostre sort, Car trop le passez oultre bort; Se gens ne laissiez en pais, on Appellera les advocas, Qui plaideront que tres faulx cas Vous usez en vostre maison. Retour au sommaire
CXV Or ca, puisque il faut que responde, Moy, Fortune, je parleray, Si grant n'est, ne puissant ou monde, A qui bien parler n'ozeray. J'ay fait, faiz encores, et feray, Ainsi que bon me semblera, De ceulx qui sont soubz ma puissance; Parle qui parler en vouldra, Je n'en feray qu'à ma plaisance. Quant les biens, qui sont en la ronde, Sont miens, et je les donneray Par grant largesse, dont j'abonde, Et apres je les reprendray; Certes, à nul tort ne feray. Qui est ce qui m'en blasmera? Je l'ay ainsi d'acoustumance, En gré le preigne qui pourra, Je n'en feray qu'à ma plaisance. En raison jamais ne me fonde, Mais mon vouloir accompliray; Les aucuns convient que confonde, Et les autres avanceray; Mon propos souvent changeray, En plusieurs lieux, puis ca, puis là, Sans regle, ne sans ordonnance; Où est il qui m'en gardera? Je n'en feray qu'à ma plaisance. On escript: tant qu'il nous plaira, Es lettres des seigneurs de France; Pareillement de moy sera, Je n'en feray qu'à ma plaisance. Retour au sommaire
CXVI Fortune, vray est vostre compte, Que quant voz biens donné avez, Vous les reprenez; mais, c'est honte, Et don d'enfant, bien le savez; Ainsi faire ne le devez. Voz fais vous mectez à l'enchiere, Chascun ce qu'il en peut, en a, Et ne vous chault comment tout va, Pour Dieu, changez vostre maniere. ************************************* (Ballade incomplète) Retour au sommaire
CXVII Escollier de merancolie, A l'estude je suis venu, Lectres de mondaine clergie Espelant atout ung festu, Et moult fort m'y trouve esperdu; Lire, n'escripre, ne scay mye, Des verges de Soussy batu, Es derreniers jours de ma vie. Pieca, en jeunesse fleurie, Quant de vif entendement fu, J'eusse apris en heure et demye Plus qu'à present; tant ay vesqu, Que d'engin je me sens vaincu; On me deust bien, sans flaterie, Chastier despoillié tout nu, Es derreniers jours de ma vie. Que voulez vous que je vous die? Je suis pour ung asnyer tenu, Banny de bonne compaignie, Et de nonchaloir retenu Pour le servir, il est conclu; Qui vouldra pour moy estudie, Trop tart je m'y suis entendu, Es derreniers jours de ma vie. Se j'ay mon temps mal despendu, Fait l'ay, par conseil de folie; Je m'en sens, et m'en suis sentu, Es derreniers jours de ma vie. Retour au sommaire
CXVIII L'autre jour tenoit son conseil, En la chambre de ma pensée, Mon cueur, qui faisoit appareil De deffence contre l'armée De Fortune mal advisée, Qui guerrier vouloit Espoir; Se sagement n'est reboutée, Par Bon eur et Loyal vouloir. Il n'est chose soubz le souleil, Qui tant doit estre désirée Que paix; c'est le don non pareil Dont Grace fait toujours livrée A sa gent qu'a recommandée; Fol est, qui ne la veult avoir, Quant elle est offerte et donnée, Par Bon eur et Loyal vouloir. Pour Dieu, laissons dormir traveil, Ce monde n'a gueres durée, Et paine, tant qu'elle a sommeil, Souffrons que prengne reposée: Qui une foiz l'a esprouvée, La doit fuyr, de son povoir, Par tout doit estre deboutée, Par Bon eur et Loyal vouloir. Dieu nous doint bonne destinée, Et chascun face son devoir, Ainsi ne sera redoubtée Par Bon eur et Loyal vouloir. Retour au sommaire
CXIX En la chambre de ma pensée, Quant j'ay visité mes tresors, Mainteffoiz la trouve estoffée Richement, de plaisans confors; A mon cueur je conseille lors, Qu'y prenons notre demourée, Et que par nous soit bien gardée, Contre tous envieux rappors. Car Desplaisance maleurée Essaye souvent ses effors, Pour la conquester par emblée, Et nous bouter tous deux dehors; Se Dieu plaist, assez sommes fors Pour bientost rompre son armée, Se d'Espoir bannyere est portée Contre tous envieux rappors. L'inventoire j'ay regardée De noz meubles, en biens et corps; De legier, ne sera gastée, Et si ne ferons à nulz tors; Mieux aymerions estre mors, Mon cueur et moy, que couroucée Fust raison saige et redoublée, Contre tous envieux rappors. Demourons tous en bons accors, Pour parvenir à joyeulx pors; Ou monde qui a peu durée, Soustenons Paix la bien amée Contre tous envieux rappors. Retour au sommaire
CXX Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine, Bien eschauffé, sans le feu amoureux; Je vois bien cler, ja ne fault qu'on me maine, Folie et sens me gouvernent tous deux, En nonchaloir resveille sommeilleux; C'est de mon fait une chose meslée, Ne bien, ne mal, d'avanture menée. Je gaingne et pers, mescontant par sepmaine, Ris, jeux, deduiz, je ne tiens compte d'eulx; Espoir et dueil me mectent hors d'alaine, Eur me flatent, si m'est trop rigoreux; Dont vient cela, que je ris et me deulx? Est ce par sens, ou folie esprouvée? Ne bien, ne mal, d'avanture menée. Guerdonné suis de malheureuse estraine, En combatant, je me rens courageux, Joye et Soussy m'ont mis en leur demaine, Tout desconfit, me tiens au renc des preux; Qui ne sauroit desnoer tous ses neux, Teste d'acier y fauldroit fort armée, Ne bien, ne mal, d'avanture menée. Vieillesse fait me jouer à telz jeux, Perdre et gaingner, et tout par ses conseulx; A la faille j'ay joué ceste année, Ne bien, ne mal, d'avanture menée. Retour au sommaire
CXXI Pourquoy m'as tu vendu, Jeunesse, A grant marchié, comme pour rien, Es mains de ma Dame Vieillesse Qui ne me fait gueres de bien, A elle peu tenu me tien, Mais il convient que je l'endure, Puisque c'est le cours de nature. Son hostel, de noir de tristesse, Est tendu; quant dedens je vien, J'y voy l'istoire de destresse Qui me fait changer mon maintien, Quant la ly, et maint mal soustien; Espargnée n'est creature, Puisque c'est le cours de nature. Prenant en gré ceste rudesse, Le mal d'autruy compare au mien; Lors me tance Dame Sagesse, Adoncques en moy je revien; Et croy de tout le conseil sien, Qui est en ce plain de droicture, Puisque c'est le cours de nature. Dire ne sauroye combien Dedens mon cueur mal je retien, Serré d'une vieille sainture, Puisque c'est le cours de nature. Retour au sommaire
CXXII Mon cueur vous adjourne, Vieillesse, Par droit huissier de parlement, Devant Raison qui est maistresse, Et juge de vray jugement; Depuis que le gouvernement Avez eu, de luy et de moy, Vous nous avez, par tirannie, Mis es mains de merencolie, Sans savoir la cause pourquoy. Par avant nous tenoit Jeunesse, Et nourrissoit si tendrement, En plaisir, confort et liesse, Et tout joyeulx esbatement; Or faictes vous tout autrement Se vous est honte, sur ma foy, Car, en douleur et maladie, Nous faictes user nostre vie, Sans savoir la cause pourquoy. De quoy vous sert ceste destresse A donner sans alegement? Cuidez vous pour telle rudesse Avoir honneur aucunement? Nennil, certes, car vrayement Chascun vous monstrera au doy, Disant: la vieille rassotie Tient tout maulx en sa compaignie, Sans savoir la cause pourquoy. Ce saint Martin presentement, Qu'avocas font commencement De plaidier les faiz de la loy, Prenez bon conseil, je vous prie, Ne faictes debat ne partie, Sans savoir la cause pourquoy. Retour au sommaire
CXXIII Chascun s'esbat au mieulx mentir, Et voulentiers je l'aprendroye, Mais maint mal j'en voy advenir, Parquoy savoir, ne le vouldroye. De mentir par déduit, ou joye, Ou par passe temps, ou plaisir, Ce n'est point mal fait, sans faillir, Se faulceté ne s'y employe. Faulx menteurs puisse l'en couvrir, Sur les montaignes de Savoye, De neiges, tant que revenir Ne puissent par chemin, ne voye, Jusques querir je les renvoye; Pour Dieu, laissiez les là dormir, Ils ne scevent de riens servir, Se faulceté ne s'y employe. Pourquoy se font ilz tant hair? Veulent ilz que l'en les guerroye? Cuident ilz du monde tenir Tous les deux boutz de la courroye? C'est folie, que vous diroye? Leur prouffit puissent parfournir, Et laissent les autres chevir, Se faulceté ne s'y employe. Paix crie, Dieu la nous octroye. C'est ung tresor qu'on doit cherir, Tous biens s'en pevent ensuir, Se faulceté ne s'y employe. Retour au sommaire
LA DESPARTIE D'AMOURS EN BALADES.
I Quant vint à la prochaine feste, Qu'Amour tenoit son Parlement, Je lui presentay ma requeste Laquelle leut tres doulcement, Et puis me dist: Je suis dolent Du mal qui vous est advenu; Mais il n'a nul recouvrement, Quant la Mort a son cop feru. Eslongnez hors de vostre teste Vostre doloreux pensement, Monstrez vous homme, non pas beste, Faictes que, sans empeschement, Ait en vous le gouvernement Raison, qui souvent a pourveu En maint meschief, tres saigement, Quant la Mort a son cop feru. Reprenez nouvelle conqueste, Je vous aideray tellement Que vous trouverez Dame preste De vous amer tres loyaument, Qui de biens aura largement; D'elle serez amy tenu; Je n'y voy autre amendement, Quant la Mort a son cop feru. Retour au sommaire
II Helas! sire, pardonnez moi, Se dis je, car, toute ma vie, Je vous asseure par ma foy, Jamais n'auray Dame, n'amie; Plaisance s'est de moy partie, Qui m'a de liesse forclos, N'en parlez plus, je vous supplie, Je suis bien loing de ce propos. Quant ces parolles de vous oy, Vous m'essayez, ne faictes mye; A vous dire vray, je le croy, Ou ce n'est dit qu'en mocquerie; Ce me seroit trop grant folie, Quant demeurer puis en repos, De reprendre merencolie, Je suis bien loing de ce propos. Acquictié me suis, comme doy, Vers vous et vostre seigneurie, Desormais me vueil tenir coy; Pour ce, de vostre courtoisie, Accordez moi, je vous en prie, Ma requeste, car à briefz mos, De plus amer, quoique nul die, Je suis bien loing de ce propos. Retour au sommaire
III Amour congnu bien que j'estoye En ce propos, sans changement, Pour ce respondy: Je vouldroye Que voulsissiez faire autrement, Et me servir plus longuement, Mais je voy bien que ne voulez, Si vous accorde franchement La requeste que faicte avez. Escondire ne vous pourroye, Car servy m'avez loyaument, N'oncques ne vous trouvay en voye, N'en voulenté aucunement De rompre le loyal serement Que me feistes, comme savez; Ainsi le compte largement La requeste que faicte avez. Et afin que tout chascun voye Que de vous je suis tres content, Une quictance vous octroye, Passée par mon Parlement, Qui relaissera plainement L'ommaige que vous me devez, Comme contient ouvertement La requeste que faicte avez. Retour au sommaire
IV Tantost Amour, en grant array, Fist assembler son Parlement; En plain conseil mon fait comptay, Par congié et commandement; Là fust passée plainement La quictance que demandoye, Baillée me fut franchement, Pour en faire ce que vouldroye. Oultre plus, mon cueur demanday, Qu'Amour avoit eu longuement, Car en gaige le lui baillay, Quant je me mis premierement En son service ligement; Il me dist que je le rauroye, Sans refuser aucunement, Pour en faire ce que vouldroye. A deux genoilz m'agenoillay, Merciant Amour humblement Qui tira mon cueur, sans delay, Hors d'un escrin priveement, Le me baillant courtoisement, Lyé en ung noir drap de soye; En mon sain le mist doulcement, Pour en faire ce que vouldroye. Retour au sommaire
Copie de la quictance dessus dicte. Saichent presens et avenir, Que nous, Amours, par franc desir Conseillez, sans nulle contraincte, Apres qu'avons oy la plainte De CHARLES LE DUC D'ORLÉANS Qui a esté, par plusieurs ans, Nostre vray loyal serviteur Rebaillé lui avons son cueur Qu'il nous bailla, pieca, en gaige, Et le serment, foy et hommaige, Qu'il nous devoit quictié avons, Et par ces presentes quictons; Oultre plus, faisons assavoir, Et certiffions, pour tout voir, Pour estoupper aux mesdisans La bouche, qui trop sont nuisans, Qu'il ne part de nostre service Par deffaulte, forfait ou vice, Mais seulement la cause est telle: Vray est que la Mort trop cruelle A tort lui est venu oster Celle que tant souloit amer, Qui estoit sa Dame et maistresse, S'amie, son bien, sa leesse; Et pour sa loyaulté garder, Il veult desormais ressembler A la loyalle turterelle Qui seule se tient, à par elle, Apres qu'elle a perdu son per; Si lui avons voulu donner Congié du tout de soy retraire Hors de nostre court, sans forfaire. Fait par bon conseil et advis De nos subgietz et vraiz amis, En nostre present Parlement Que nous tenons nouvellement; En tesmoing de ce, avons mis Nostre scel, plaqué et assis, En ceste presente quictance, Escripte par nostre ordonnance, Presens mains notables recors, Le jour de la feste des morts, L'an mil quatre cent trente et sept, Ou chastel de Plaisant recept. Retour au sommaire
V Quant j'euz mon cueur et ma quictance, Ma voulenté fut assouvie, Et non pourtant, pour l'acoinctance Qu'avoye de la seigneurie D'Amour, et de sa compaignie, Quant vins à congié demander, Trop mal me fist la departie, Et ne cessoye de plourer. Amour vit bien ma contenance, Si me dist: Amy, je vous prie, S'il est riens dessoubz ma puissance Que vueilliez, ne l'espargniez mie. Tant plain fu de merencolie, Que je ne peuz à lui parler Une parolle ne demie, Et ne cessoye de plourer. Ainsi party en desplaisance D'Amour, faisant chiere marrie, Et comme tout ravi en trance, Prins congié, sans que plus mot dye. A Confort dist qu'il me conduye, Car je ne m'en savoye aler, J'avois la veue esbluye, Et ne cessoye de plourer. Retour au sommaire
VI Confort, me prenant par la main, Hors de la porte me convoye; Car Amour, le Roy souverain, Lui chargea moy monstrer la voye Pour aler où je desiroye; C'estoit vers l'ancien manoir Où en enffance demouroye, Que l'en appelle Nonchaloir. A confort dis: Jusqu'à demain Ne me laissiez, car je pourroye Me forvoier, pour tout certain, Par desplaisir, vers la saussoye Où est Vieillesse rabat joye; Se nous travaillons fort ce soir, Tost serons au lieu que vouldroye, Que l'en appelle Nonchaloir. Tant cheminasmes qu'au derrain Veismes la place que queroye; Quant de la porte fu prouchain, Le portier, qu'assez congnoissoye, Sitost comme je l'appelloye, Nous receut, disant que pour voir Ou dit lieu bien venu estoye, Que l'en appelle Nonchaloir. Retour au sommaire
VII Le gouverneur de la maison Qui Passetemps se fait nommer, Me dist: Amy, ceste saison Vous plaist il ceans sejourner? Je respondy qu'à brief parler, Se lui plaisoit ma compaignie, Content estoye de passer Avecques lui, toute ma vie. Et lui racontay l'achoison Qui me fist Amour delaisser; Il me dist qu'avoye raison, Quant eut veu ma quictance au cler, Que je lui baillay à garder. Aussi de ce me remercie Que je vouloye demourer Avecques lui, toute ma vie. Le lendemain lectres foison A Confort baillay à porter, D'umble recommandation, Et le renvoyay sans tarder Vers Amour, pour lui raconter Que Passetemps, à chiere lye, M'a voit receu pour reposer Avecques lui, toute ma vie. Retour au sommaire
A tres noble, hault et puissant seigneur Amour, Prince de mondaine doulceur. Tres excellent, tres hault et noble Prince, Tres puissant Roy en chascune province, Si humblement que se peut serviteur Recommander à son maistre et seigneur, Me recommande à vous, tant que je puis, Et vous plaise savoir que toujours suis Tres desirant oir souvent nouvelles De vostre estat, que Dieu doint estre telles, Et si bonnes, comme je le desire, Plus que ne scay raconter ou escrire; Dont vous suppli que me faictes sentir Par tous venans, s'il vous vient à plaisir, Car d'en oir en bien, et en honneur, Ce me sera parfaicte joye au cueur; Et s'il plaisoit à vostre seigneurie Vouloir oir, par sa grant courtoisie, De mon estat; je suis en tres bon point, Joyeux de cueur, car soussy n'ay je point, Et Passetemps, ou lieu de Nonchaloir, M'a retenu pour avec lui manoir Et sejourner, tant comme me plaira, Jusques à tant que Vieillesse vendra; Car lors fauldra qu'avec elle m'en voise Finer mes jours; ce penser fort me poise Dessus le cueur, quant j'en ai souvenance, Mais, Dieu mercy, loing suis de sa puissance, Presentement je ne la crains en riens, N'en son dangier aucunement me tiens. En oultre plus, saichez que vous renvoye Confort, qui m'a conduit la droicte voye Vers Nonchaloir, dont je vous remercie De sa bonne, joyeuse compaignie, En ce fait, à vostre commandement, De bon vouloir et tres soingneusement, Auquel vueilliez donner foy et fiance, En ce que lui ay chargié en creance, De vous dire plus pleinement de bouche; Vous suppliant qu'en tout ce qui me touche, Bien à loisir, le vueilliez escouter, Et vous plaise me vouloir pardonner Se je n'escris devers vostre Excellence, Comme je doy, en telle reverence Qu'il appartient, car c'est par non savoir Qui destourbe d'acomplir mon vouloir. En oultre plus, vous requerant mercy, Je cognois bien que grandement failly, Quant me party derrainement de vous, Car j'estoye si rempli de courrous Que je ne peu ung mot à vous parler, Ne mon congié, au partir, demander; Avecques ce, humblement vous mercie Des biens qu'ay euz soubz vostre seigneurie. Autre chose n'escris, quant à present, Fors que je pry à Dieu, le tout puissant, Qu'il vous octroit honneur et longue vie, Et que puissiez tousjours la compaignie De faulx Dangier surmonter, et deffaire, Qui en tous temps vous a esté contraire. Escript ce jour troisiesme vers le soir, En Novembre ou lieu de Nonchaloir. Le Bien vostre CHARLES DUC D'ORLÉANS Qui jadis fut l'un de voz vrays servans. Retour au sommaire