La Razzia des vaches de Cualngé (extraits)

Táin bó Cualgne

Traduction Georges Dottin



LE DIALOGUE SUR L'OREILLER


Il arriva une fois qu'Ailill et Mève, après avoir arrangé leur lit royal à la forteresse de Cruachan en Connaught, eurent cet entretien sur l'oreiller.

" Voici un dicton vrai, ô femme, dit Ailill : bien est la femme qui est la femme d'un homme bien.

- Bien, certes, dit la femme; mais pourquoi as-tu cette idée?

- Voilà, répondit Ailill, c'est que tu vaux plus aujourd'hui que le jour où je t'ai emmenée.

- J'étais bien, avant toi, dit Mève.

- C'est un bien dont nous n'avons pas entendu parler et que nous n'avons pas connu, dit Ailill, mais tu vivais sur bien de femme, et des ennemis venant de la province la plus voisine de toi t'enlevaient du butin et te pillaient.

- Je n'étais pas ainsi, dit Mève; car mon père était le roi suprême d'Irlande, Eochaid Feidiech, fils de Find, fils de Findoman, fils de Findên, fils de Findguin, fils de Rogen le rouge, fils de Rigen, fils de Blathacht, fils de Beothacht, fils d'Enna le rapide, fils d'Oengus Turbeeh.Il avait six filles : Derbré, Ethné, Elé, Clothru, Mugain, Mève. C'était moi la plus noble et la mieux née d'entre elles. Je leur étais supérieure en bonté et en générosité; je leur étais supérieure pour la bataille, la lutte et le combat. C'est moi qui avais quinze cents mercenaires royaux, fils d'exilés de leur pays, et autant de fils d'hommes libres du pays. Et il y avait dix hommes pour chaque mercenaire, neuf hommes, huit hommes, sept hommes, six hommes, cinq hommes, quatre hommes, trois hommes, deux hommes, un homme pour chaque. C'était la garde habituelle de la maison, dit Mève; c'est pourquoi mon père m'avait donné une des cinq provinces d'Irlande, la province de Cruachan; aussi m'appelle-t-on Mève de Cruachan. On vint de la part de Find, fils de Ross le rouge, roi de Leinster, me demander, et de la part de Cairbré le champion, fils de Ross le rouge, roi de Tara, et on vint de la part de Conor, fils de Fachtna le puissant, roi d'Ulster; on vint de la part d'Eocho Bec (le petit), et je n'allai pas; car c'est moi qui exigeais un présent de fiançailles étonnant, tel que femme n'en avait jamais demandé à un des hommes d'Irlande, à savoir : un mari sans avarice, sans jalousie, sans peur. Car s'il était avare, le mari chez qui je serais, notre union serait mal assortie, étant donné que je suis généreuse en largesses et présents et que ce serait une honte pour mon mari si j'étais plus généreuse que lui, tandis qu'il n'y aurait pas de déshonneur si l'on était aussi large des deux côtés. Si mon mari était peureux, notre union ne serait pas mieux assortie, car à moi seule je romps les batailles, les luttes et les combats, et ce serait un déshonneur pour mon mari que sa femme fût plus en vie que lui, et il n'y aurait pas de déshonneur si l'on était vivant des deux côtés. S'il était jaloux, le mari chez qui je serais, ce ne serait pas encore bien assorti, car je n'ai jamais été sans un mari dans l'ombre d'un autre. J'ai donc trouvé le mari qu'il fallait, c'est toi, Ailill fils de Ross le rouge de Leinster. Tu n'étais pas avare, tu n'étais pas jaloux, tu n'étais pas lâche.Je t'ai donné comme présent de fiançailles - qui de droit revient à la femme - l'équipement de douze hommes, un chariot valant trois fois sept captives, la largeur de ta figure d'or rouge, le poids de ton avant-bras gauche de laiton blanc. Quiconque te cause de la honte, de la peine et de l'exaspération, tu n'as droit à aucune compensation ni satisfaction que je n'aie, moi, dit Mève, car tu te trouves être un homme sur bien de femme.

- Non, ce n'est pas mon cas, dit Ailill; mais j'ai deux frères, l'un règne à Tara, l'autre en Leinster : Finn en Leinster et Cairbré à Tara. Je leur ai laissé le royaume parce qu'ils étaient mes aînés, mais ils ne m'étaient pas supérieurs en largesse et bonté.Je n'ai jamais entendu dire qu'une province d'Irlande fût bien de femme, sinon cette province-ci seule. Je suis donc venu, j'ai pris la royauté à la suite de ma mère, car Mâta de Muresc fille de Maga était ma mère, et que pouvais-je avoir de mieux pour moi comme reine que toi qui te trouvais être la fille du grand-roi d'Irlande?

- En tout cas, dit Mève, mon bien est plus grand que le tien.

- Je trouve cela étonnant, dit Ailili, car il n'y a personne qui ait plus de trésors, de richesses et de fortune que moi, et je ne sache pas qu'il y en ait ".



LA CAUSE DE LA RAZZIA


On leur apporta ce qu'il y avait de moins précieux dans leurs trésors, pour qu'ils sussent lequel d'entre eux avait plus de trésors, de richesses et de fortune. On leur apporta leurs seaux, leurs cuves, leurs vaisseaux de fer, leurs cruches, leurs bains de pieds, leurs vases à anses. On leur apporta leurs anneaux, leurs bracelets, leurs bagues de pouce, leurs bijoux d'or et leurs vêtements, tant pourpres que bleus, noirs et verts, jaunes que variés et gris, bruns, tachetés et rayés. On amena leurs nombreux troupeaux de moutons des champs,des prés et des plaines. On les compta, recompta, et on reconnut qu'ils étaient égaux en taille et en nombre, sauf qu'il y avait dans les troupeaux de Mève un bélier remarquable qui valait une captive, mais il y avait un bélier correspondant dans les troupeaux d'Ailill. On amena leurs chevaux, leurs coursiers et leurs manades des prairies et des parcs. Il y avait, dans le troupeau de Mève, un cheval remarquable qui valait une captive, mais il y avait un cheval correspondant chez Ailill.On amena leurs nombreux troupeaux de porcs des bois, des vallées et des fourrés; on les compta, recompta et reconnut. Il y avait un verrat remarquable chez Mève et un autre chez Ailill. On leur amena leurs troupeaux de boeufs, leurs bandes de bestiaux des bois et des déserts de la province. On les compta, recompta et reconnut; ils étaient égaux en taille et en nombre, sauf qu'il y avait un taureau remarquable pour les vaches d'Ailill; c'était le veau d'une vache à Mève; il s'appelait Beau-Cornu, mais il n'avait pas voulu être dans un bien de femme et il était parti chez les vaches du roi. Et c'était la même chose pour Mève que si elle n'avait pas possédé un penny, car elle n'avait pas de taureau semblable pour ses vaches.

Alors Mac Rôth le courrier fut appelé chez Mève et elle lui demanda de savoir où il y avait un taureau pareil à celui-là dans une des provinces d'Irlande.

" Je sais certes, dit Mac Rôth, où il y a un taureau qui est bien plus beau; c'est dans la province d'Ulster, dans le canton de Cualngé, chez Dâré fils de Fiachna; on l'appelle le Brun de Cualngé.

- Va le trouver, ô Mac Rôth, et demande pour moi à Dâré qu'il me prête pour un an le Brun de Cualngé, et comme récompense de son prêt il aura à la fin de l'année cinquante génisses et le Brun de Cualngé lui-même. Porte-lui une autre proposition, ô Mac Rôth; si les gens de la frontière et ceux du pays prennent mal le prêt d'un trésor si rare, il aura une terre égale à la sienne dans les champs de la plaine d'Ae, un char de la valeur de sept captives, et il aura l'amitié de ma hanche. "

Alors les courriers allèrent chez Dâré fils de Fiachna. Les courriers qui se rendirent chez Daré étaient au nombre de neuf.On fit ensuite bon accueil à Mac Rôth dans la maison de Dâré. C'était naturel, car Mac Rôth était le courrier en chef. Dâré demanda à Mac Rôth ce qui causait son voyage et pourquoi il était venu. Le courrier raconta pourquoi il était venu, ainsi que la dispute entre Mève et Ailill : " C'est pour demander le prêt du Brun de Cualngé pour rivaliser avec le Beau-Cornu que je suis venu, dit-il, et en récompense du prêt tu recevras cinquante génisses, le Brun de Cualngé lui-même, et encore autre chose de plus. Viens toi-même avec ton taureau, et tu auras une terre égale à la tienne, dans les champs de la plaine d'Ae, et un char de la valeur de sept captives et l'amitié de la hanche de Mève par-dessus le marché ".

Dâré trouva agréable la proposition; il se remua tant que les coutures de sa courte-pointe craquèrent sous lui, et il dit : " Par la vérité de notre conscience, quelle que soit à ce sujet l'opinion des Ulates, de ce coup-ci, ce trésor, le Brun de Cualngé, sera conduit à Ailill et à Mève dans le territoire de Connaught. "

Mac Rôth fut enchanté de ce qu'avait dit le fils de Fiachna. Là-dessus, on les servit et on répandit sous eux de la paille et des roseaux frais. Du manger de choix leur fut apporté, on leur distribua un festin, en sorte qu'ils tombèrent dans une ivresse bruyante. Une conversation s'engagea entre deux des courriers : " Ma parole vraie, dit l'un, c'est un brave homme que le maître de la maison où nous sommes.

- Certes oui, dit l'autre.

- Y a-t-il quelque Ulate qui soit meilleur que lui? dit encore le premier.

- Oui certes, dit lesecond, meilleur est Conor à qui il est, et quand même tousles Ulates seraient réunis autour de lui, ils n'auraient pashonte. C'est très bien à Dâré de nous donner à nous neuf courriers le Brun de Cualngé, alors que ce serait un travailpour les quatre provinces d'Irlande de l'enlever du territoirede l'Ulster. "

Puis un troisième courrier lia conversation avec eux : " De quoi parlez-vous? " dit-il.

Le courrier reprit : " C'est un brave homme que le maître de la maison où nous sommes.

- Certes oui, dit l'autre.

- Y a-t-il quelque Ulate qui soit meilleur que lui? dit encore le premier.

- Oui certes, dit le second, meilleur est Conor à qui il est, et quand même tous les Ulates seraient réunis autour de lui, ils n'auraient pas honte. C'est très bon à Dâré de nous donner à nous neuf courriers le Brun de Cualngé alors que ce serait un travail pour les quatre provinces d'Irlande de l'enlever du territoire de l'Ulster. Je ne trouverais pas excessif que la bouche d'où ces mots sont sortis vomît des flots de sang, car s'il n'avait pas été donné de bon gré, il aurait été enlevé de force. "

A ce moment entrait le maître d'hôtel de Dâré fils de Fiachna et avec lui l'échanson et le pourvoyeur. Il entendit ce qu'ils chantaient.La colère le prit; il leur mit à manger et à boire, mais il ne leur dit pas de le manger et il ne leur dit pas de ne pas le manger. Ensuite il alla dans la maison où était Dâré fils de Fachna et il dit : " Est-ce toi qui as donné ce rare trésor, le Brun de Cualngé, aux courriers?

- Oui, c'est moi, dit Dâré.

- Il n'y a pas de roi, là où il a été donné, car en vérité ils disent que si tu ne le donnes pas de bon gré, tu le donneras de force à cause de l'armée d'Ailill et de Mève et de la grande science de Fergus fils de Roeg.

- Je jure par le dieu que j'adore qu'ils ne l'emmèneront pas plus de force que de bon gré. "

Ils restent ainsi jusqu'au matin. Les courriers se lèvent le lendemain de bonne heure. Ils entrèrent dans la maison où était Dâré. " Enseigne-nous, seigneur, comment aller là où est le Brun de Cualngé.

- Non certes, dit Dâré, et si c'était mon habitude de maltraiter les courriers, les voyageurs ou les passants, pas un de vous ne s'en irait en vie.

- Pourquoi donc? dit Mac Rôth.

- Pour une bonne raison, dit Dâré. Vous avez dit que si je ne le donnais pas de bon gré, je le donnerais de force, à cause de l'armée d'Ailill et de Mève et de la grande science de Fergus fils de Roeg.

- Voyons, dit Mac Rôth, quoi qu'aient dit des courriers à la suite de ta boisson et de ta nourriture, tu n'as pas à y faire attention ni à en vouloir à Ailill et à Mève.

- De ce coup-là, ô Mac Rôth, je ne donnerai pas mon taureau, si ça ne dépend que de moi. "

Les courriers s'en retournèrent ainsi et arrivèrent à Cruachan, forteresse de Connaught. Mève leur demanda quelles nouvelles ils avaient. Mac Rôth raconta l'histoire, qu'ils n'avaient pas eu le taureau de Dâré. - " Et pourquoi? " dit Mève. Mac Rôth raconta ce qui s'était passé. " Il n'est pas nécessaire de polir des noeuds là-dessus, dit Mève, car on savait que, s'il n'était pas donné de bon gré, il serait enlevé de force, et certes il le sera. "



LA LEVEE DES HOMMES DE CONNAUGHT A CRUACHAN AE


Mève envoya des messagers aux Mané pour les faire venir à Cruachan, les sept Mané avec leurs deux cent-dix centaines : Mané semblable-à-Mère, Mané semblable-à-Père, Mané qu'il-les-prenne-tous, Mané le Doux-docile, Mané le Grand-docile, Mané qui-parle-trop. D'autres messagers allèrent trouver les fils de Maga : le Premier fils de Maga, l'Éclatant fils de Maga; le Fils du chariot fils de Maga, l'Effaré fils de Maga, l'Oiseau fils de Maga, l'Actif fils de Maga, l'insulteur fils de Maga. Ils vinrent et leur nombre était de trente centaines d'hommes armés.D'autres messagers allèrent trouver Cormac l'Exilé, fils de Conor, Fergus, fils de Roeg, et ils vinrent au nombre de trente centaines d'hommes armés.

En premier lieu, la première troupe : ils avaient les cheveux coupés, des manteaux verts avec des broches d'argent, des tuniques de fils d'or sur la peau, avec des broderies d'or rouge; des glaives à la poignée blanche, avec des gardes d'argent.

" Est-ce Cormac là-bas? demanda chacun.

- Non,certes ", répondit Mève.

La deuxième troupe . ils avaient les cheveux fraîchement coupés, des manteaux bleu foncé, des tuniques d'un blanc éclatant sur la peau, des glaives avec des poignées d'or et des gardes d'argent.

" Est-ce Cormac là-bas? dit chacun.

- Non certes ", répondit Mève.

La dernière troupe : ils avaient les cheveux coupés en large, des chevelures d'un beau blond doré flottant sur leurs épaules, des manteaux de pourpre ornementée, des broches d'or orné sur la poitrine, des tuniques de soie belles et longues qui descendaient jusqu'au milieu du pied. Ils levaient et baissaient les pieds tous ensemble.

" Est-ce Cormac là-bas? dit chacun.

- Oui certes ", répondit Mève.

Ils établirent leur camp et leurs quartiers cette nuit-là en sorte qu'il y eut une masse de fumée et de feu entre les quatre gués d'Ae, Ath Moga, Ath Berena, Ath Slissen et Ath Coltna. Ils restèrent pendant une quinzaine à la forteresse de Cruachan à boire, à jouer et à s'amuser pour que leur voyage et leur expédition leur parussent plus aisés. Mève dit alors à son cocher de lui atteler ses chevaux pour qu'elle allât consulter son druide et lui demander ce qu'il savait sur l'avenir.



LA PROPHÉTIE


Quand Mève fut arrivée à l'endroit où était le druide, elle le questionna sur ce qu'il savait de l'avenir - " Beaucoup de gens se sont séparés ici aujourd'hui de leurs proches et de leurs amis, de leur pays et de leur terre, de leur père et de leur mère; et s'ils ne reviennent pas tous sains et saufs, c'est sur moi que tomberont leurs soupirs et leurs malédictions. Cependant, il ne part ou il ne reste personne qui nous soit plus cher que nous-même; découvre-nous donc si nous reviendrons ou si nous ne reviendrons pas. "

Le druide répondit : " Quel que soit celui qui ne reviendra pas, toi, tu reviendras. "

Le cocher fit tourner le char en rond et Mève s'en retournait quand elle vit une chose qui l'étonna : une femme sur la flèche d'un char s'approchait d'elle, et voici comment elle était : elle tissait du galon; un fuseau de laiton avec sept bordures d'or rouge était dans sa main droite; un manteau vert moucheté l'entourait; une grosse épingle à forte tête fixait son manteau sur sa poitrine. Elle avait la figure pourpre et belle, l'oeil bleu et riant, les lèvres rouges et minces, les dents brillantes et perlées; tu aurais dit qu'il y avait eu des pluies de perles à lui remplir la tête; ses lèvres étaient semblables au corail; aussi harmonieux que les cordes d'une harpe qui résonnent sous les mains d'un artiste savant était le doux son de sa voix et de ses belles paroles; aussi blanc que la neige tombée en une nuit était l'éclat de sa peau et de son corps en dehors de son vêtement; minces et très blancs étaient ses pieds; elle avait des ongles de pourpre, polis, à la pointe arrondie; des cheveux blonds et longs, dorés; trois tresses de cheveux lui entouraient la tête; une autre tresse ombrageait ses mollets.

Mève la regarda. " Que fais-tu ici en ce moment, ma fille? dit Mève.

- Je travaille à tes intérêts et à ton bonheur en assemblant et en réunissant avec toi les quatre provinces d'Irlande pour la razzia de Cualngé.

- Pourquoi fais-tu cela pour moi? dit Mève.

- J'ai pour cela une bonne raison : je suis une captive de ta maison.

- Qui donc de ma maison es-tu? dit Mève.

- Ce n'est pas difficile en vérité. Je suis la prophétesse Fédelm du sîdh de Cruachan.

- Eh bien alors, ô prophétesse Fédelm, comment vois-tu notre armée?

- Je la vois toute rouge, je la vois rouge.

- Conor est dans les douleurs à Emain, dit Mève; mes courriers y sont allés, nous n'avons rien à craindre des Ulates. Mais dis la vérité, ô Fédelm.

" Prophétesse Fédelm, comment vois-tu notre armée?

- Je la vois toute rouge, je la vois rouge.

- Cuscraid le bègue de Macha est à l'lle de Cuscraid; dans les douleurs; mes courriers y sont allés; nous n'avons rien à craindre des Ulates.Mais dis-nous la vérité, ô Fédelm.

" Prophétesse Fédelm, comment vois-tu l'armée?

- Je la vois toute rouge, je la vois rouge.

- Eogan fils de Durthacht est à Rath Airthir, dans les douleurs; mes courriers y sont allés; nous n'avons rien à craindre des Ulates.Mais dis-nous la vérité, ô Fédelm.

" Prophétesse Fédelm, comment vois-tu l'armée?

- Je la vois toute rouge, je la vois rouge.

- Celtchair fils d'Uthechar est dans son château, dans les douleurs; mes courriers y sont allés; nous n'avons rien àcraindre des Ulates. Mais dis la vérité, ô Fédelm.

" Prophétesse Fédelm, comment vois-tu l'armée?

- Je la vois toute rouge, je la vois rouge.

- Je ne pense pas comme toi, car quand les hommes d'Irlande seront réunis en un même lieu, il y aura parmi eux des querelles, des luttes, des scandales, des disputes pour aller tous à l'avant ou à l'arrière, au gué ou à la rivière, pour tuer le premier un porc, un cerf, un daim ou un lièvre. Mais dis lavérité, ô Fédelm.

" Prophétesse Fédelm, comment vois-tu l'armée?

- Je la vois toute rouge, je la vois rouge. "

Et elle se mit à prophétiser et à prédire que Cûchulainn viendrait vers les hommes d'Irlande, et elle fit un lai :

Je vois un bel homme qui fait des tours;
il a nombre de blessures sur sa tendre peau;
l'éclat du héros est sur le devant de sa tête,
l'assemblée de la victoire en son front.

Les sept joyaux des braves champions
sont au milieu de ses deux yeux;
ses extrémités sont nues;
il a sur lui un manteau rouge à crochet.

Il a la plus noble figure;
il respecte les femmes;
jeune garçon de belle couleur,
il a l'aspect d'un dragon dans la bataille.

Je ne sais pas qui est le chien
de Culann dont la gloire est si belle;
mais je sais cependant
que par lui l'armée sera toute rouge.

Quatre petits glaives, tous brillants,
sont dans chacune de ses deux mains;
il lui arrivera d'en jouer sur l'armée,
chacun d'eux a son emploi.

Il se sert du javelot à sac;
outre son glaive et sa lance,
l'homme vigilant, vêtu d'un manteau rouge
qui met les pieds sur toute trace.

Ses deux lances, par la gauche du char
il les jette, le contorsionniste;
la forme sous laquelle il s'est montré jusqu'ici
j'en suis sûre) changera d'aspect.

Il se rend au combat;
si l'on n'y prend garde, il y aura trahison;
en duel c'est lui qui vous recherche,
Cûchulainn fils de Sualtam.

Il frappera vos armées intactes
jusqu'à ce qu'il cause votre ruine,
vous lui laisserez toutes vos têtes;
la prophétesse Fédelm ne le cache pas.

Le sang coulera de la peau des guerriers;
le souvenir en restera longtemps;
les corps seront coupés, les femmes se lamenteront,
agrave; cause du Chien du forgeron, je le vois.

Le vois...


La prophétie, la prédiction, la préface de l'histoire, la cause de la recherche de la composition, le dialogue sur l'oreiller que Ailill et Mève tinrent à Cruachan, voilà ce qu'il y a jusqu'ici.


[Le conteur, après avoir décrit la route suivie par l'armée, raconte comment l'armée irlandaise est arrêtée et retardée par des prohibitions magiques. On tient conseil pour savoir à qui sont dues ces prohibitions. On s'accorde à dire que ce ne peut être que Cûchulainn, alors âqé de dix-sept ans, disciple de Ferqus. Mève se montrant incrédule, Fergus raconte qu'à l'âge de cinq ans Cûchulainn avait lutté contre cinquante enfants.]



LES " ENFANCES " DE CUCHULAINN


Le chien du forgeron


Alors parla Carmoc l'Exilé, fils de Conor : " Ce petit garçon fit encore un second exploit l'année d'après. - Quel exploit? dit Allill. - Il y avait dans le territoire d'Ulster un forgeron nommé Culann qui avait préparé un festin pour Conor. Il alla à Emain pour l'inviter; il lui dit de ne -pas amener avec lui beaucoup de gens, sauf un véritable hôte, car il n'avait pas de territoire ni de terre, mais seulement son marteau, son enclume, ses poings et ses tenailles. Conor dit que peu de gens viendraient chez lui.

Culann revint à son château pour se procurer et préparer de la boisson et de la nourriture. Conor s'assit à Emain jusqu'à ce qu'il fût temps de partir, quand vint la fin du jour. Le roi prit son léger vêtement de voyage et alla dire adieu aux enfants. Il arriva sur la pelouse et il vit une chose qu'il trouva merveilleuse : trois cinquantaines d'enfants à un bout de la prairie et un seul enfant à un autre bout; celui qui était seul remportait la victoire à la balle et au javelot sur les cent cinquante autres. Quand ils jouaient à la balle au pot (c'était le jeu en usage sur la prairie d'Emain) et que c'était à eux de jeter et à lui d'écarter, il tenait les trois cinquantaines de balles en dehors du trou et il n'en passait aucune dedans. Quand c'était à eux d'écarter et à lui de jeter, il mettait les trois cinquantaines de balles dans le trou sans manquer. Quand ils s'arrachaient leurs vêtements, il leur enlevait leurs cent cinquante vêtements et ils ne pouvaient pas lui enlever la broche de son manteau. Quand ils luttaient, il les mettait tous les cent cinquante par terre sous lui et ils n'arrivaient pas. en l'entourant tous, à le soulever. Conor dit en regardant le petit garçon :

" Holà, jeunes gens, heureux le pays d'où est venu le petit garçon que vous voyez, si les exploits de sa virilité sont semblables à ceux de son enfance!

- Ce que tu dis n'est pas exact, dit Fergus; à mesure que le petit garçon grandira, ses exploits d'homme grandiront avec lui. Qu'on appelle à nous ce petit garçon pour qu'il vienne boire au festin où nous allons. "

On appela le petit garçon vers Conor. " Eh bien, mon petit garçon, dit Conor, viens avec nous boire au festin où nous allons.

- Je n'irai certes pas, dit le petit garçon.

- Comment cela? dit Conor.

- Parce que les garçons n'ont pas eu leur suffisance de jeux ou d'amusements, je ne les quitterai pas qu'ils ne soient rassasiés de jouer.

- C'est trop long pour nous de t'attendre jusque-là, mon petit garçon, et nous ne le ferons pas.

- Allez devant, dit le petit garçon, et j'irai à votre suite.

- Tu ne connais pas du tout la route, mon petit garçon, dit Conor.

- Je prendrai la trace de la troupe, des chevaux et du char. "

Ensuite Conor arriva à la maison du forgeron Culann. Le roi fut reçu comme un hôte et il fut honoré d'après son rang, sa situation, ses droits, sa noblesse et son caractère. On mit sous eux de la paille et des roseaux frais.

Ils commencèrent à boire et à se réjouir. Culann demanda à Conor : " Eh bien, ô roi, as-tu ordonné à quelqu'un de venir te trouver cette nuit au château?

- Je n'ai rien dit à personne ", dit Conor, car il ne se souvenait plus du jeune garçon qu'il avait invité; pourquoi cela?

- J'ai un bon chien de guerre; aussitôt que sa laisse est détachée, personne n'oserait approcher de son canton pour faire une ronde ou une promenade, et il ne connaît personne que moi. il a la force de cent personnes. "

Conor dit : " Qu'on ouvre le château au chien de guerre pour qu'il garde le canton! " On détacha donc la laisse du chien de guerre et il fit rapidement le tour du canton. Il vint au tertre d'où il gardait la ville; il y était, la tête sur ses pattes; il était tout ce qu'il y avait de plus sauvage, indomptable, furieux, farouche, hargneux.

En ce qui concerne les enfants qui étaient à Emain, le temps vint pour eux de se séparer. Chacun d'eux se rendit chez son père et sa mère ou chez sa nourrice et son père nourricier. Le petit garçon suivit la trace du cortège et arriva à la maison du forgeron Culann. Il abrégeait la route devant lui en jouant. Quand il fut arrivé à la pelouse du château où étaient Culann et Conor, il jeta tous ses jouets, sauf sa balle. Le chien de guerre remarqua le petit garçon et hurla après lui de telle sorte qu'on entendit dans toutes les tribus le hurlement du chien de guerre. Ce n'était pas en faire des parts de festin qu'il voulait, mais l'avaler en une fois et le faire passer par le creux de sa poitrine, la largeur de sa gorge et son oesophage. Le garçon n'avait aucun moyen de défense, mais il lui lança de toute sa force sa balle en sorte qu'elle traversa la gorge du chien de guerre et poussa tout ce qu'il y avait de boyaux à l'intérieur par la porte de derrière; il le prit par les deux pattes et le frappa contre un bloc de pierre, en sorte que ses membres tombèrent en morceaux à terre.

Conor entendit le hurlement du chien de guerre.

" Hélas, ô jeunes gens, dit-il, nous n'avons pas eu de chance de venir boire à ce festin-ci.

- Comment cela? dit chacun.

- Le petit garçon que j'avais invité, le fils de ma soeur, Setanta fils de Sualtam, a été tué par le chien. "

Comme un seul homme, tous les glorieux Ulates se levèrent. Bien que la porte de la ville fût ouverte, chacun sortit droit devant lui par-dessus les palissades de l'enceinte. Quelque rapide que fût chacun, le plus rapide à arriver fut Fergus; il enleva de terre le petit garçon et le porta sur son épaule en présence de Conor. Culann sortit et vit son chien de guerre en pièces.Il sentit son coeur battre contre sa poitrine. Puis il rentra dans le château.

" Tu es le bienvenu, mon petit garçon, dit Culann; à cause de ta mère et de ton père, mais non à cause de toi.

- Qu'est-ce que tu as contre le garçon? dit Conor.

- Ce n'est pas pour mon bonheur que tu es venu boire ma bière et manger ma nourriture, car mes biens sont maintenant des biens perdus et ma vie est une vie anéantie. Bon était le familier que tu m'as enlevé et qui gardait mes troupeaux et mes bandes de bestiaux.

- Ne te fâche pas ainsi, ô mon père Culann, dit le petit garçon, car je vais porter un jugement équitable.

- Quel jugement vas-tu porter sur cette affaire, mon garçon? dit Conor.

S'il existe en Irlande un petit chien de la race de ce chien-là, je l'élèverai jusqu'à ce qu'il soit aussi vaillant que son père. Jusque-là, je serai le chien protecteur des biens, des bestiaux et de la terre.

- Tu as porté un bon jugement, mon petit garçon, dit Conor.

- En vérité, dit Cathba, nous ne saurions le porter meilleur. Pourquoi ne t'appellerait-on pas Cûchulainn (chien de Culann) à la suite de cela?

- Non point, dit le petit garçon. J'aime mieux mon vrai nom, Setanta fils de Sualtam.

- Ne dis pas cela, petit garçon, dit Cathba, car les hommes d'Irlande et d'Écosse écouteront ce nom et les bouches des hommes d'Irlande et d'Écosse seront pleines de ce nom-là.

- C'est bon alors, quel que soit celui qu'on me donnera ", dit le petit garçon.

C'est en effet à la suite de cela que s'attacha à lui ce nom fameux, Cûchulainn, depuis qu'il avait tué le chien qui était chez le forgeron Culann.


[Après Cormac, Fiacha raconte que Cûchulainn, à sept ans, avait vaincu les trois fils de Necht qui avaient tué les deux tiers des Ulates. Cûchulainn doit bientôt payer de sa personne et livre aux Irlandais une suite de combats; chaque nuit, il tuait une centaine de guerriers. Mève essaie de négocier avec lui; il refuse ses propositions. Couvert de blessures, il doit momentanément abandonner la lutte. Son père, le Dédanann Lu,g, le remplace pendant trois jours en face des ennemis. Quand il est rétabli, il doit accepter un combat singulier avec son ancien frère d'armes Ferdiad. Après trois jours de lutte, Cûchulainn, se souvenant d'une arme infaillible que lui fait connaître une sorcière d'Écosse, tue Ferdiad. Pris de remords et presque hors de combat, il ne peut soutenir ses forces qu'en se plongeant dans les eaux où les Dédanann apportent des plantes médicinales. Son père putatif, Sualtam, va lui chercher du secours.]



L'APPEL RÉPÉTÉ DE SUALTAM


Sualtam était fils de Becaitach fils de Moraltach, et père de Cûchulainn, fils de Sualtam. On lui raconta la détresse de son fils livrant un combat inégal, à la Razzia de Cualngé, contre le hardi Calatin et ses vingt-sept fils et contre son petit-fils Glass fils de Delga : " Quoi que ce soit que j'entende au loin, dit Sualtam, c'est le ciel qui se brise, ou la mer qui déborde, ou la détresse de mon fils livrant un combat inégal, à la Razzia de Cualngé. " En cela, certes, Sualtam disait vrai. Il alla s'informer, après quelque temps, sans partir tout de suite. Quand il fut arrivé à l'endroit où était Cûchulainn, Sualtam se mit à gémir et à se lamenter. Cûchulainn, quelque blessé et couvert de plaies qu'il fût, ne trouva pas que ce fût un honneur ou une gloire d'être un objet de gémissement ou de lamentation pour Sualtam, car Sualtam ne pouvait le venger. En effet, il n'était ni mauvais guerrier, ni bon guerrier, mais c'était un brave homme.

" Allons, ô mon père Sualtam, dit Cûchulainn, va à Emain trouver les Ulates et dis-leur de venir aussitôt poursuivre la razzia, car je ne suis plus capable de garder les défilés et les passages du territoire de Conaillé Murthemné. Je suis seul en face des quatre provinces d'Irlande, depuis le lundi de Samain jusqu'au commencement du printemps, tuant un homme sur le gué chaque jour, et cent guerriers chaque nuit. On ne m'accorde pas de combat singulier; personne ne vient à mon aide ni à mon secours. Ce sont des cercles qui écartent mon manteau; des herbes sèches sont dans mes jointures; il n'y a pas de poils sur lesquels tiendrait une pointe d'aiguille, depuis les cheveux jusqu'à la plante des pieds, qui n'ait à l'extrémité une goutte de sang toute rouge; toutefois ma main gauche tient mon bouclier, bien qu'il y ait sur elle trois cinquantaines de blessures. S'ils ne me vengent pas sur l'heure, ils ne me vengeront pas avant le jour du Jugement et de la Vie. "

Sualtam alla droit devant lui sur un cheval, le Gris de Macha, pour avertir les Ulates, et quand il fut arrivé auprès d'Emain, il dit ces paroles : " Les hommes on les tue, les femmes on les enlève, le bétail on l'emmène, ô Ulates ", dit Sualtairn.

Il n'obtint pas des Ulates ce qu'il voulait et c'est pourquoi il s'avança en face d'Emain, et il dit les mêmes paroles : " Les hommes on les tue, les femmes on les enlève, le bétail on l'emmène, ô Ulates! " dit Sualtam. Il n'obtint pas des Ulates ce qu'il voulait. Car chez les Ulates c'était ainsi : il était tabou aux Ulates de parler avant le roi, tabou au roi de parler avant ses druides. Il se rendit ensuite jusqu'à la pierre des otages à Emain Macha. Il dit les mêmes paroles : " Les hommes on les tue, les femmes, on les enlève; le bétail on l'emmène. - Qui les a tués et qui les a volés, et qui les a enlevés? dit le druide Cathba. - Ce sont Ailill et Mève, dit Sualtam; vos femmes, vos fils, vos petits-enfants, vos coursiers et vos chevaux, vos troupeaux et vos bandes de bestiaux ont été enlevés. Cûchulainn est seul pour arrêter et retenir les quatre provinces d'Irlande aux défilés et aux passages du territoire de Conaillé Murthemné. On ne lui accorde pas de combat singulier; personne ne vient à son aide ni à son secours. Ce sont des cercles qui écartent son manteau. Il n'a pas de poils sur lesquels tiendrait une pointe d'aiguille, depuis les cheveux jusqu'à la plante des pieds, qui n'ait à l'extrémité une goutte de sang toute rouge; toutefois sa main gauche tient son bouclier, bien qu'il y ait sur elle trois cinquantaines de blessures. Si on ne le venge pas sur l'heure, on ne le vengera pas avant le jour du Jugement et de la Vie. - Il convient de mettre à mort, de tuer et de massacrer l'homme qui provoque ainsi le roi, dit le druide Cathba. - C'est, en vérité, vrai ", dirent les Ulates.

Sualtam partit plein de colère et de ressentiment, parce qu'il n'avait pas obtenu des Ulates la réponse qu'il voulait.

Mais alors le Gris de Macha bondit sous Sualtam et s'avança en face d'Emain. Le bouclier de Sualtam se tourna contre lui et le bord trancha la tête de Sualtam. Le cheval retourna à Emain, le bouclier sur le cheval, la tête sur le bouclier, et la tête de Sualtam redisait les mêmes paroles : " Les hommes on les tue, les femmes on les enlève, le bétail on l'emmène, ô Ulates, disait la tête de Sualtam. - Ce cri est un peu trop fort, dit Conor, car le ciel est au-dessus de nous, la terre au-dessous, et la mer tout autour de nous. Et si le firmament ne vient pas avec ses ondées d'étoiles sur la face de la terre, si le sol de la terre ne se brise pas en tremblant, si l'océan sillonné, aux bords bleus, ne se répand pas sur le front chevelu du monde, je ramènerai chaque vache et chaque femme à son enclos et à sa cour, à son foyer et à sa demeure, après la victoire de la bataille, du combat et de la rencontre! "


[Les Ulates, guéris de la maladie qui les tenait éloignés de la bataille, se mettent en marche et rencontrent l'armée irlandaise. Mac Rôth décrit à Mève successivement les troupes et les chefs. Cûchulainn qui, par déférence pour son ancien maître Fergus, avait, dans l'un des combats de la Razzia, fui devant lui, à condition qu'il lui rendit un jour la pareille, rappelle à Fergus sa promesse, et Fergus entraîne l'armée irlandaise qui bat en retraite devant les Ulates, emmenant, toutefois, le taureau Donn.]



LE COMBAT DES TAUREAUX


Quand le Brun de Cualngé vit ce beau pays inconnu, il poussa bien haut ses trois mugissements. Le Beau-Cornu d'Ae l'entendit. Aucun animal du pays n'osait mugir aussi haut que lui entre les quatre gués d'Ae, de Mug, de Coltan,de Slissen, de Bercha.Il leva la tête rageusement et partitpour Cruachan à la rencontre du Brun de Cualngé.

Alors les hommes d'Irlande se demandèrent qui serait témoin des taureaux. Tous s'accordèrent à dire que ce serait Bricré fils de Carhad. En effet, une année avant l'affaire de la Razzia de Cualngé, Bricré était allé faire une demande à Fergus, d'une province à l'autre.Fergus l'avait gardé chez lui pour veiller sur ses trésors et sur ses biens. Il arriva qu'en jouant aux échecs, lui et Fergus, il dit une grosse injure à Fergus. Fergus lui donna un coup de poing avec la pièce qu'il avait à la main; il lui entra la pièce dans la tête et lui brisa un os de la tête. Tant que les hommes d'Irlande furent à l'expédition de la Razzia, tout ce temps-là, il était à se soigner à Cruachan.Le jour où ils revinrent de l'expédition, c'est ce jour-là qu'il se leva. Car Bricré ne prenait pas plus parti pour son ami que pour son ennemi. On l'amena à une brèche pour voir les taureaux.

Chacun des taureaux regarda l'autre; de fureur, ils creusèrent le sol et jetèrent la terre sur eux; ils creusèrent la terre qui jaillit sur leurs épaules et leurs omoplates; leurs yeuxrougirent dans leurs têtes comme des boules de feu; leurs joues et leurs naseaux se gonflèrent comme des soufflets de forgeron dans une forge et chacun d'eux porta un coup sonore et terrible à l'autre. Chacun d'eux se mit à percer l'autre, à le transpercer, à l'égorger, à le massacrer.

Alors le Beau-Cornu d'Ac se paya de sa marche, de son voyage et de sa route, sur le Brun de Cualngé; il lui enfonça une corne dans les côtés et fit éclater sa colère sur lui. Ils se ruèrent à l'endroit où était Bricré, les sabots des taureaux l'enfoncèrent d'une coudée en terre après l'avoir tué, et c'est ainsi que mourut Bricré.

Cormac l'exilé, fils de Conor, vit cela. Il prit une lance qu'il avait à plein la main, et il porta trois coups au Brun de Cualngé, de l'oreille à la queue. " Ce n'était pas un trésor éternel et illustre pour nous que ce trésor, dit Cormac, puisqu'il ne peut se défendre contre un veau de son age. " Le Brun de Cualngé l'entendit, car il avait l'intelligence humaine; il se tourna contre le Beau-Cornu et ils conti nuèrent à se frapper pendant longtemps et longtemps, jusqu'à ce que la nuit tombât sur les hommes d'Irlande. Et la nuit tomba et les hommes d'Irlande ne faisaient qu'entendre gronder et mugir. Cette nuit-là, les taureaux parcoururent l'Irlande entière.

Les hommes d'Irlande ne furent pas longtemps, comme ils étaient là de bonne heure au matin, avant de voir le Brun de Cualngé à l'ouest de Cruachan, ayant le Beau-Cornu au bout de ses cornes comme une masse informe. Les hommes d'Irlande se levèrent, ne sachant pas lequel des taureaux était là. " Eh bien, ô hommes, dit Fergus, si c'est le Beau- Cornu d'Ae qui est là, laissez-le seul, et si c'est le Brun de Cualngé, laissez-lui son trophée! "

Le Brun de Cualngé s'avança; il tourna à droite vers Cruachan. Il y laissa un tas de foie : de là on dit la Butte du foie. Il alla au bord du grand gué, y laissa la hanche du Beau-Cornu et c'est de là qu'on dit le Gué de la hanche. Il alla à l'est dans le territoire de Midé, au Gué du Fardeau, et il y laissa le foie du Beau-Cornu. Il leva vivement la tête et secoua le Beau-Cornu sur l'Irlande. Il jeta sa cuisse à Port- large. Il jeta les côtes à Dublin que l'on appelle le Gué des côtes. Il tourna sa face au nord ensuite, et il reconnut la terre de Cualngé et il s'y rendit. il y avait là des femmes, des enfants et des petits qui se lamentaient sur le Brun de Cualngé. Ils virent le front du Brun de Cualngé s'approcher d'eux. " Le front du taureau vient vers nous ", dirent-ils. C'est de là qu'on dit désormais Taul Tairb (Front du taureau). Alors le Brun de Cualngé se tourna contre les femmes, les enfants et les petits du pays de Cualngé et en fit un grand carnage. Puis il donna du dos contre la colline et il y brisa son coeur dans sa poitrine comme on brise une noix. Et voilà le commencement, le cours et la fin de la Razzia.



création : 12/03/2006

Sources : Georges Dottin, L'Épopée irlandaise



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