Le Meurtre de Conchobar

Aided Chonchobair
Livre de Leinster
Version A

Traduction H. d'Arbois de Jubainville



Une fois, les Ulates réunis à Emain-Macha étaient ivres et pour tout de bon ; la conséquence qui en résulta fut que de grandes querelles et de grandes contestations s'élevèrent entre les trois principaux d'entre eux : Conall le Triomphateur, Cûchulainn et Loégairé le Vainqueur. « Apportez-moi, » dit Conall, « la cervelle de Mesgégra, et je vais défier les guerriers qui me querellent. »

Dans ce temps-là, chaque fois que les Ulates tuaient un héros en combat singulier, ils lui tiraient la cervelle de la tête, mêlaient cette cervelle à de la terre et en faisaient une boule très dure. Quand il y avait des contestations entre eux, on leur apportait ces boules, et chacun en prenait une dans la main(1)1.

« Eh bien, ô Conchobar! » dit Conall, « les autres guerriers feront sagement de ne pas entreprendre un combat singulier contre moi; puisque j'ai cette arme-ci, ils ne sont pas de force à me tenir tête. »— « Tu as raison, » répondit Conchobar. Puis on remit la cervelle de Mesgégra sur l'étagère où elle était ordinairement.

Le lendemain matin, chacun alla de son côté au jeu qui lui plaisait. En ce moment, Cet, fils de Maga [guerrier de Connaught, par conséquent ennemi de Conchobar], parcourait l'Ulster cherchant aventure; c'était le monstre le plus dangereux qui fût en Irlande. Il entra dans l'enclos d'Emain ; il portait avec lui les têtes coupées de trois guerriers d'Ulster.

Au même instant, les deux fous du roi jouaient à la boule dans cet enclos, et la boule était la cervelle de Mesgégra. L'un le dit à l'autre. Cet l'entendit. Il prit la boule dans la main d'un des deux fous et l'emporta.

Mesgégra avait prédit que sa mort serait vengée, et Cet savait cette prédiction. Désormais, toutes les fois que le roi Conchobar fut à une bataille avec les guerriers d'Ulster, Cet s'y rendit portant dans sa ceinture la boule confectionnée avec la cervelle de Mesgégra. Il cherchait l'occasion de commettre avec cette boule, parmi les guerriers d'Ulster, un meurtre illustre.

Un jour, Cet fit en Ulster une expédition pour enlever les vaches des hommes de Ross. Les Ulates le poursuivirent et atteignirent les derrières de sa troupe. Les guerriers de Connaught vinrent à son secours. Une bataille commença ; Conchobar y alla. Les femmes de Connaught le prièrent de sortir de la mêlée pour se montrer à elles. Alors il n'y avait pas au monde un homme comparable à ce roi, tant par la régularité des formes que par le maintien, tant par la taille que par l'harmonie et la proportion, tant par les yeux que par la chevelure et la blancheur des traits, tant par la sagesse que par la prudence et l'éloquence, tant par le costume que par la noblesse du port et de la tenue, tant par les armes que par la corpulence et la dignité, tant par le bon goût que par la valeur et la naissance. Conchobar était sans défaut. Mais si les femmes de Connaught avaient demandé à le voir, c'était sur le conseil de Cet. Conchobar s'éloigna donc de son armée et alla se montrer aux femmes. Cet s'était placé au milieu des femmes. Il met dans sa fronde la boule faite avec la cervelle de Mesgégra ; il lance cette boule ; elle atteint Conchobar au sommet de la tête ; elle y entre aux deux tiers, et Conchobar tombe la tête la première.

Les Ulates arrivent à son aide et l'arrachent des mains de Cet. L'endroit où le roi tomba s'appela Lit de Conchobar. Sa tête touchait une haute pierre à un bout; ses pieds touchaient une haute pierre à l'autre bout. Les habitants de Connaught, vaincus d'abord, furent repoussés jusqu'à Sciaid-Haut-des-Chiens ; puis les Ulates, moins forts à leur tour, reculèrent jusqu'au gué de Dairé des Deux-Imbéciles.

« Il faut m'emmener d'ici, » dit Conchobar; « je donnerai le royaume d'Ulster à quiconque me ramènera dans ma maison. » — « Je t'emporterai, » dit Tête-Rasée, son esclave. Tête-Rasée lia son maître avec une corde et l'emporta sur son dos jusqu'à Ard-Dachad, sur la montagne de Fuat, où cet esclave mourut le coeur brisé. De là l'expression : Règne de Tête-Rasée sur les Ulates [pour désigner une chose de courte durée], car Tête-Rasée porta son roi sur son dos pendant une demi-journée.

Après le départ de Conchobar, la bataille dura jusqu'au lendemain à pareille heure, et les Ulates furent vaincus.

On amena à Conchobar son médecin qui s'appelait Fingen. A la fumée qui sortait des maisons, Fingen devinait le nombre et la nature des maladies dont les habitants étaient atteints. « Eh bien, » dit-il au roi, « si on ôte cette pierre de ta tête, tu mourras aussitôt. Si on ne l'ôte pas, je te guérirai, mais tu resteras difforme. » — « Mieux vaut pour nous, » répondirent les Ulates, « voir notre roi difforme que mort. » Sa tête guérit. On avait attaché ensemble les deux parties avec un fil d'or. Ce fil était de même couleur que les cheveux de Conchobar « Fais attention, » dit le médecin à Conchobar; « il ne faut ni te mettre en colère, ni aller à cheval, ni te livrer à une femme avec une ardeur passionnée ; il ne faut pas courir. » Ainsi, Conchobar fut en danger de mort tant qu'il resta en vie, c'est-à-dire pendant sept ans. Il ne pouvait faire autre chose que de rester assis à s'observer.

Cela dura jusqu'au jour où il entendit raconter que le Christ avait été crucifié par les Juifs. Ce crime fit trembler la nature entière. Le ciel et la terre tremblèrent quand Jésus-Christ, fils du Dieu vivant, fut, quoique innocent, crucifié par les Juifs. « Qu'est-ce que cela? » demanda Conchobar à son druide. « Quel est donc le grand forfait qui se commet aujourd'hui? » — « Tu dis vrai, » répondit le druide. [Et il lui raconta le crucifiement de Jésus-Christ.] — « C'est un crime affreux, » reprit Conchobar — « L'homme qui vient d'être crucifié, » continua le druide, « est né la même nuit que toi, mais pas la même année. » Alors Conchobar crut en Jésus-Christ. Il est un des deux hommes qui, en Irlande, ont cru au vrai Dieu avant la venue de la foi ; l'autre est Morann. Conchobar chanta un poème.

Dans ce poème, il exprime le regret de n'avoir pas été appelé à défendre J.-C. contre ses bourreaux. Il perdit la vie par suite de l'émotion qu'il éprouva en chantant. Cette émotion inattendue était contraire aux prescriptions du médecin; elle fit sortir la balle de fronde que le roi avait dans la tête, cette balle dont la cervelle de Mesgégra avait fourni la matière , et Conchobar expira. Mesgégra était vengé comme l'avait voulu l'illustre héros de Connaught Cet, fils de Maga.



NOTES
1. Cet alinéa est une interpolation contredite par le « Siège de Howth, » analysé plus haut ; la transformation de la cervelle de Mesgégra en balle de fronde est un fait isolé. Voir une exception analogue chez Tite-Live, XXIII, 24. L'usage celtique était de conserver intactes les têtes coupées des ennemis illustres.



création : 28/10/2009

Sources : H. d'Arbois de Jubainville, Cours de littérature celtique V



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