La ville d'Is

Louis-Antoine-François de Marchangy



Tout à coup un golfe profond fit reculer le rivage; c'était la baie de Douarnenez. Cette baie est une conquête de l'Océan, qui maintenant occupe la place d'une ville jadis florissante aux lieux mêmes où le pêcheur fait voguer sa nacelle. Les rives sont couvertes de débris, et les passages qui se croisent entre ces débris conservent encore les noms des rues de la cité submergée. On y voit la rue des Argentiers, où il n'y a plus que quelques pierres entre lesquelles pondent les moretons, le grèbe cornu et la judelle. La rue des Orfèvres, où l'on ne voit que les coupes azurées des plantes marines; la rue des Sculpteurs, qui va se perdre au loin dans les grèves mouvantes.

Les matelots me racontèrent que là prospérait autrefois la ville d'Is, sans égale dans toutes les Gaules par sa grandeur, ses richesses et sa beauté. Le roi Gralon y régnait, pieux, juste, bienfaisant en toutes choses mais sa fille Dahut s'abandonnait aux excès de l'impudicité. Ces vices attirèrent le courroux céleste. Trois fois un vieux barde inconnu vint au déclin du jour prophétiser des malheurs sur le seuil du palais que profanait cette fille coupable. Ses avis furent négligés, et le peuple, corrompu, préférait lui-même suivre de mauvais exemples. Le même prophète vint un matin chercher Gralon, qu'il mena hors de la ville. Dès qu'il en fut éloigné, cette ville s'écroula, les grandes eaux entrèrent de vive force, et tout fut submergé. Il est cependant à savoir que la ville d'Is doit reparaître un jour avec ses édifices et ses habitans, qui auront été suffisamment lavés de leurs péchés. Celui qui, un dimanche de la Trinité, découvrira le premier sa grande tour sortant de l'abîme des flots, et qui de plus saura trois cantiques, deviendra de plein droit souverain de la ville et de ses dépendances, sans que le le duc de Bretagne puisse y mettre opposition.

L'équipage alarmé nous prévint qu'il fallait sans tarder nous mettre en prière, parce que nous allions traverser le fameux passage du Raz, entre l'île des Saints et les terres de Cleden. Déjà nous entendions avec horreur croasser sur les sommets voisins les deux corbeaux dans lesquels, suivant une tradition immémoriale ont passé les âmes du roi Gralon et de Dahut, sa fille impudique.



Sources : Louis-Antoine-François de Marchangy, Tristan le voyageur, ou La France au XIVe siècle. Tome premier. 1825



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