Trad. A. de la Borderie
ans le même temps, la renommée de Guénolé volait jusqu'au
roi Gradlon, qui de son sceptre souverain gouvernait le pays des
Cornubiens, situé vers l'Occident. Un grand état, dont il avait reculé
les limites, lui était soumis. Le front ceint d'un diadème, paré des
richesses enlevées aux pirates du Nord, après les guerres cruelles où
il avait accablé cette race ennemie, il surpassait en puissance tous
[sesvoisins]. Il avait tranché la tète à cinq de leurs chefs, pris cinq
de leurs bâtiments, brillé et triomphé en cent combats. Le fleuve de
Loire en avait été témoin, car c'est sur ses bords que s'étaient livrées
ces grandes batailles.
ADonc, pressé d'un vif désir de voir Guénolé, le roi s'avance tremblant et tombe prosterné [devant lui]: - "Quels présents peuvent te toucher, lui dit-il ? J'ai une grande richesse, une grande puissance, de vastes territoires, des trésors remplis d'or et d'argent, nombre d'excellents vêtements, et beaucoup d'autres objets reçus en présent. Ce que je te donnerai, nul n'y touchera; nul ne pourra rien changer à mes dispositions: tu jouiras à jamais de tous mes dons, comme s'ils étaient émanés du ciel lui-même." Le saint lui tendant la main le relève et d'un air riant lui répond: "0 roi, est-ce un piège que tu as voulu me tendre, avec tes dons? Si j'attachais quelque prix à toutes ces vanités, serais-je allé m'ensevelir dans le désert, dans le creux des vallées et jusqu'au fond des cavernes? N'eût-il pas bien mieux valu rester vivre sur les domaines de mon père que de déchirer le sol avec la houe, le corps plié en deux, pour en tirer une maigre pitance? Non, je ne me laisserai pas séduire par ces richesses périssables, si abondantes qu'elles soient: je sais trop que celui qui s'y attache court grand risque d'être exclu des richesses éternelles."
Sources : A. de la Borderie, Annales de Bretagne, Tome IV - 1889
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