Jacques Cambry
'ai déjà dit qu'à la pointe de la Chèvre on trouvait des ruines anciennes. C'est là qu'était suivant la tradition, la superbe ville d'Is, gouvernée par roi Gralon. Je vais vous en donner l'histoire. Les gens graves ne me pardonneront pas d'avoir mélé des contes, des merveilles, à une description du Finistère; mais en décrivant les moeurs, l'esprit, l'état d'une race, peut-on ne pas parler de sa raison, de ses écarts, de son imagination ? Pausanias est mon modèle, lui qui nous a conté tant de balivernes des grecs! Je n'ai ni son génie, ni son style, sans doute, mais je parle de la Basse-Bretagne; il parlait de Corinthe et d'Athènes à des grecs, à des athéniens.
La superbe ville d'Is, c'est ainsi qu'en parlent les légendes, les cantiques et les bardes de la Bretagne, était sous la puissance du roi Gralon; toute espèce de luxe et de débauche régnait dans cette opulente cité. En vain les amis de Dieu, les plus saints personnages, y prêchaient les moeurs et la réforme; Saint Guenolé lui-même y perdait son latin. La princesse Dahut, fille du roi, oubliant la pudeur et la modération naturelle à son sexe, y donnait l'exemple de tout genre de dépravation. L'heure de la vengeance arrivait; le calme qui précède les plus horribles tempêtes, les chants, la musique, l'amour, le vin, toute espère de spectacle et de débauche, enivraient, endormaient les habitans endurcis de la grande ville. Le roi Gralon, lui seul, n'était pas insensible à la voix du ciel; il assistait aux saints offices, et fréquentait les serviteurs de Dieu.
Un jour, Saint Guenolé, saisi d'enthousiasme, comme les prophètes ou la sibylle de Cumes, prononça d'une voix sombre, ces mots devant le roi Gralon:
"Prince, le désordre est au comble, le bras de l'éternel s'élève, la mer se gonfle, la cité d'Is va disparaître: partons."
Gralon, docile à la voix du saint homme, monte à cheval, s'éloigne à toute bride; sa fille Dahut le suit en croupe... La main de l'éternel s'abaisse; les plus hautes tours de la ville sont englouties; les flots pressent en grondant le coursier du saint roi, qui ne peut pas s'en dégager; une voix terrible se fait entendre:
- "Prince, si tu veux te sauver, secoue le diable qui te suit en croupe."
Si le prince obéit, et s'il noya sa fille; si la princesse, en se précipitant, se sacrifia pour son père; si Lucifer saisit Dahut pour épargner au prince le désagrément de la noyer... je n'en sais rien. Les historiens du temps n'ont pas bien raconté le fait, et les commentateurs ont oublié de l'éclaircir.
La belle Dahut perdit la vie, se noya près du lieu qu'on nomme Poul-Dahut. La tempête cessa, l'air devint calme, le ciel serein; mais depuis ce moment, le vaste bassin sur lequel s'étendait une partie de la ville d'Is fut couvert d'eau: c'est la baie de Douarnenez. On m'a fait voir sur le rivage, près de Ris, un monument irréfutable de ce terrible événement. C'est un rocher surnommé Garrec, sur lequel est empreint le pied du cheval de Gralon: ainsi Jésus, en s'élevant au ciel, laissa la trace de son pied sur le sommet du mont Tabor; ainsi sur la plus haute montagne de Ceylan, qui jadis supportait le paradis terrestre, est empreint le grand pied d'Adam. Que croirions-nous des temps passés sans cette espèce de monumens d'après lesquels nous écrivons l'histoire.
Sources : Jacques Cambry, Voyage dans le Finistère, 1799
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